Commonwealth of Australia

Australie

Capitale: Canberra
Population: 20,6 millions (2006)
Langue officielle:anglais (de facto)
Groupe majoritaire:anglais (95 %)
Groupes minoritaires: plus de 200 langues dont les langues aborigènes et les langues immigrantes
Système politique: fédération de six États et de deux territoires
Articles constitutionnels (langue): aucune disposition linguistique dans la Constitution de 1901
Lois linguistiques: aucune
Textes administratifs et politiques: Racial Discrimination Act (1975), A National Language Policy (1984), National Language Policy (1987), Aboriginal Education Policy (1989), Australia’s Language: the Australian Languages and Literacy Policy (1991), Asian Languages and Australia’s Economic Future (1994), The Green Paper on a draft Australian Language and Literacy Policy (1990), The National Literacy Policy for Australia (1991), Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones du 23 août 1993, The Aboriginal Education Strategic Initiatives Program (1995), The Aboriginal Literacy Strategy and the Aboriginal Language Education Strategy (1996).

1 Situation géographique 

L'Australie forme la plus grande île du monde avec une superficie 7,7 millions de kilomètres carrés (Canada: 9,9 millions  km²) en comptant la Tasmanie. Cette super île-continent qu'est l'Australie est limitée à l'ouest et au sud par l'océan Indien, à l'est par l'océan Pacifique et la mer de Tasman, qui la sépare de la Nouvelle-Zélande (voir la carte 1).

En outre, l'Australie possède plusieurs dépendances: le Territoire antarctique australien, l'île Christmas, les îles Cocos, les îles Heard et Mac Donald, l'île Norfolk (territoire autonome), le Territoire des îles Ashmore et Cartier, et le Territoire des îles de la mer de Corail. Ajoutons aussi les îles du détroit de Torres (capitale: Thursday Islands City) administrées par l'État du Queensland et l'île Lord Howe administrée par l'État de la Nouvelle-Galles-du-Sud.

Sur la carte ci-dessus, l'île de Kerguelen est un territoire français, alors que l'archipel du Prince Edward (comprenant l'île Marion) est un territoire sud-africain.

Au plan politique, l'Australie est officiellement appelée Commonwealth of Australia et se compose de six États autonomes et de deux territoires fédéraux (voir la carte 2). Les États et territoires sont les suivants: la Nouvelle-Galles-du-Sud (New South Wales), Victoria, le Queensland, l’Australie occidentale (Western Australia), l’Australie méridionale (South Australia), la Tasmanie (Tasmania), le Territoire de la Capitale australienne (Australian Capital Territory) et le Territoire du Nord (Northern Territory). Le Territoire de la Capitale australienne comprenait jusqu'en 1989 le Territoire de la baie de Jarvis (Jervis Bay Territory) afin d'assurer un accès à la mer à la capitale fédérale, Canberra. Le Territoire de la baie de Jarvis constitue aujourd'hui un territoire autonome intérieur de l’Australie et comptait en 2001 une population de 611 habitants.

2 Brèves données historiques

L'Australie est peuplée depuis des milliers d'années par des aborigènes. Les anthropologues croient qu’ils seraient venus du Sud-Est asiatique et que leur arrivée en Australie daterait de 40 000 à 60 000 ans, lorsqu’une période glaciaire provoqua l’abaissement du niveau des eaux entre l’Australie (détroit de Torres) et l’île de la Nouvelle-Guinée, ce qui aurait alors créé un voie terrestre presque permanente entre les deux continents. Le même phénomène aurait assuré une continuité terrestre avec l’île de Tasmanie à l’emplacement de l’actuel détroit de Bass (au sud de Melbourne).

2.1 L'arrivée des Européens

Le premier Européen à aborder le continent australien fut le Hollandais Willem Janszoon (dans le golfe de Carpentarie) en 1605; l’année suivante, l’Espagnol Luis Váez de Torres franchit au nord le détroit qui porte aujourd’hui son nom. En 1642-1643, le Hollandais Tasman découvrit au sud l’île de Tasmanie, appelée alors terre de Van Diemen. Puis, en 1699, l’aventurier anglais Dampier atteignit la côte ouest (Australie occidentale / Western Australia) du continent connue alors sous le nom de Nouvelle-Hollande. L’exploration proprement dite du pays commença avec le navigateur James Cook qui aborda sur la côte est, dont il prit possession au nom du roi d’Angleterre sous le nom de New South Wales (Nouvelle-Galles-du-Sud) et en un lieu, près de Sydney, qu’il baptisa Botany Bay en 1770. 

La perte des colonies d’Amérique une décennie plus tard et la nécessité de trouver un nouveau territoire pénitentiaire incitèrent les Britanniques à choisir Botany Bay comme colonie de relégation. Celle-ci fut peuplée en 1788 de 1500 hommes dont 800 forçats (surtout des repris de justice et des opposants politiques irlandais); cette colonie pénitentiaire se développa jusqu’en 1840.

2.2 Les contacts avec les aborigènes

Cependant, les premiers contacts des colons anglais avec les aborigènes ne furent pas très cordiaux. Au moment de la conquête, on comptait près d’un million d’indigènes répartis en plus de 500 tribus parlant autant de langues et de dialectes. L’arrivée des Européens en Australie constitua pour les premiers habitants du pays une véritable catastrophe. C'est un fait: les Anglais ne reconnurent pas les droits des aborigènes qu’ils considéraient comme des «reliquats incultes de l'âge de pierre». Au nom de l'idéologie coloniale conforme à la Terra nullius, les Anglais estimèrent les terres des aborigènes comme «désertiques» et «inoccupées». Ils spolièrent les véritables propriétaires de leurs terres et refoulèrent les aborigènes vers l'intérieur du continent au mépris de tous leurs droits. Par la suite, beaucoup d'indigènes succombèrent à des maladies importées par les Blancs.

Après avoir été maltraités, les aborigènes furent ensuite parqués dans des «réserves» et privés du droit de vivre sur leurs terres ancestrales. En 1920, on ne comptait plus que 60 000 aborigènes en Australie, soit une baisse de 96 % de la population d'origine. Beaucoup d’anthropologues ont alors parlé d’une forme de génocide pratiquée par les Australiens. D’ailleurs, en mai 1997, Sir Ronald Wilson, le président de la Commission australienne des droits de l’homme, n’hésitait pas à déclarer: «Nous sommes convaincus que ce qui a été fait [à l’égard des aborigènes] correspond à la définition en droit international de génocide.» Ces propos faisaient suite à la publication d’un rapport intitulé National Inquiry into the Separation of Aboriginal and Torres Strait Islander Children from their Families (1997), qui révélait que, à partir de 1880 jusqu’en 1967, entre 40 000 et 100 000 enfants aborigènes avaient été retirés de leur foyer pour être élevés dans des familles blanches dans le cadre d’une politique officielle d’assimilation.

2.3 Le peuplement blanc

Puis l’introduction du mouton à la fin du XVIIIe siècle commença à opposer les éleveurs et les cultivateurs pour le partage des terres. Avant même l’exploration complète du continent, de vastes régions devinrent des colonies de la Couronne: la Tasmanie en 1803, l’Australie occidentale (Western Australia) en 1830, Victoria en 1835 et l’Australie méridionale (South Australia) en 1836. Cependant, à partir de 1851, la ruée vers l’or dans la région de Bendigo avait attiré des milliers de pionniers et d’aventuriers, occasionnant une augmentation importante de la population et une pénétration vers l’intérieur. Les aborigènes furent chassés de leurs terres et parqués dans les «réserves». Entre 1831 et 1900, la Grande-Bretagne aurait envoyé près de 700 000 immigrants britanniques en Australie. À la suite des revendications des colons libres demandant la fermeture des établissements pénitentiaires, les colonies obtinrent un début d’autonomie lors de la proclamation de l'Australian Colony Act de 1840. Ensuite, les colonies formèrent une fédération et fondèrent le Commonwealth of Australia qui fut approuvé par le Parlement britannique en 1901. L’Australie était devenue un pays souverain membre du Commonwealth britannique.

Afin d’éviter les conflits raciaux, le nouveau gouvernement australien adopta aussitôt une politique dite de l’«Australie blanche» incarnée dans la Loi de restriction relative à l’immigration de 1901 (Immigration Restriction Act of 1901), laquelle est demeurée en vigueur jusqu’en 1973. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, 95 % de la population était encore d’origine britannique ou irlandaise. Après la guerre, l’immigration britannique fut remplacée par celle des Européens venus surtout d’Italie, de Grèce, de Croatie et de l’île de Malte. Depuis, plus de deux millions de personnes, issues des quatre coins de l’Europe, ont immigré en Australie.

2.4 Vers la multiethnicité

Au cours des années soixante, la politique de l’«Australie blanche» commença à s’assouplir au point d’être totalement abandonnée en 1973 après l’abrogation de la Loi de restriction relative à l’immigration de 1901. De nouveaux immigrants arrivèrent cette fois d’Asie, notamment de la Chine et du Vietnam, et représentaient, dans les années quatre-vingt, près de 20 % de la population totale. En 1987, les Australiens abandonnèrent définitivement la vieille idéologie de l’héritage exclusivement britannique en fondant un bureau fédéral des Affaires multiculturelles: l’Office of Multicultural Affairs

Aujourd’hui, l’Australie compte près d’une centaine de communautés culturelles distinctes réparties entre 4000 organisations ethniques. Le recensement de 1991 faisait apparaître les conclusions suivantes: 2,5 % des Australiens nés à l'étranger étaient nés en Grande-Bretagne et en Irlande, 30 % venaient d'autres pays européens et 21 % provenaient d’Asie et du Proche-Orient. Cette immigration multiethnique explique pourquoi l’Australie est tentée, depuis quelques années, de se transformer en république.

En avril 1997, un rapport de la Commission nationale d'enquête, fondé sur plus de 700 témoignages, détaillait comment des dizaines de milliers d'enfants autochtones avaient été arrachés à leurs parents par ordre du gouvernement. Ce rapport révélait les traitements et sévices moraux et physiques subis par les aborigènes, et il accusait les autorités d'avoir pratiqué une politique de «génocide». Les aborigènes, présents depuis quelque 40 000 ans en Australie, ne représentent aujourd'hui qu'environ 470 000 personnes sur 20 millions d'Australiens, soit à peine 2 % de la population totale.

En mai 1997, l'ex-premier ministre John Howard avait rejeté les conclusions du rapport gouvernemental. Il avait exprimé des regrets, mais avait mis un point d'honneur à ne pas formuler d'excuses officielles. En février 2008, les autorités australiennes ont présenté des excuses officielles aux aborigènes pour les injustices et mauvais traitements dont ils ont été victimes dans le passé. Le texte présentant les excuses de l'État a été adopté par le Parlement et lu par le nouveau premier ministre travailliste, Kevin Rudd, qui avait fait de la question l'une de ses priorités.

Nous honorons aujourd'hui les peuples indigènes de ce pays, les plus anciennes cultures ininterrompues de l'hisoire humaine. [...] Nous nous excusons pour les lois et les différentes politiques adoptées par les gouvernements successifs.  Des lois qui ont infligé de profondes peines, douleurs et pertes à nos compatriotes australiens. Pour la douleur et les souffrances subies par ces générations volées, leurs descendants et leurs familles, nous disons : pardon! [...] Aux mères et pères, aux frères et soeurs, pour avoir séparé des familles et des communautés, nous disons pardon. Et pour l'atteinte à la dignité et l'humiliation infligées à un peuple fier de lui-même et de sa culture, nous disons pardon. [...] En tant que premier ministre de l'Australie, je suis désolé. Au nom du gouvernement de l'Australie, je suis désolé. [...] Je vous présente ces excuses sans qualifications.

La «génération volée» désigne ces dizaines de milliers d'enfants autochtones retirés de force à leurs familles, entre 1910 et à la fin des années soixante-dix, pour être placés dans des institutions ou des foyers à des fins d'assimilation. Kevin Rudd s'est engagé à ramener, en l'espace d'une génération, l'espérance de vie des aborigènes au même niveau que celle de l'ensemble des Australiens, et à mettre fin aux formes d'inégalité dont ils souffrent.

3 Données ethnolinguistiques

La population est massée principalement dans les régions côtières du continent. Les trois quarts de la superficie de l'Australie, qui occupent les territoires désertiques de l'intérieur, sont peu habités, sinon par les aborigènes, les premiers habitants du pays. Le tableau 1 qui suit présente la  la population (en millions) de l’Australie par État et Territoire. Comme on le constate, les trois premiers États — Nouvelle-Galles-du-Sud, Victoria et Queensland — rassemblent à eux seuls plus de 76 % de la population du pays. 

Tableau 1 - Les États et Territoires du Commonwealth d’Australie (2006)

État/Territoire

Capitale

Population

%

Superficie

Nouvelle-Galles-du-Sud
(New South Wales)

Sydney

6,8 millions

32,8

801 600 km²

Victoria

Melbourne

5,1 millions

24,6

227 618 km²

Queensland

Brisbane

4,0 millions

18,5

1 727 200 km²

Australie occidentale
(Western Australia)

Perth

2,0 million

9,6

2 535 500 km²

Australie méridionale
(South Australia)

Adelaïde

1,5 million

7,2

984 377 km²

Tasmanie
(Tasmania)

Hobart

489 600

2,3

68 332 km²

Territoire de la Capitale australienne
(Australian Capital Territory)

Canberra

329 500

1,6

2357 km²

Territoire du Nord
(Northern Territory)

Darwin

207 700

1,0

1 350 000 km²

   

20 674 400

100 %

 

Source: AUSTRALIAN BUREAU OF STATISTICS, Australian Demographic Statistics, catalogue 3101.0, Canberra, sept. 2006.

3.1 Les peuples aborigènes

On distingue deux types d’aborigènes en Australie: d’une part, les aborigènes qui habitent en Australie métropolitaine et sur l’île de Tasmanie, d’autre part, les insulaires du détroit de Torres, qui vivent entre la pointe du cap York au Queensland et l’île de la Nouvelle-Guinée, ainsi que sur de nombreuses îles côtières. Ces insulaires sont considérés comme ayant développé des traits ethniques et culturels distincts des autres aborigènes du continent, et présentent de plus de nombreuses similitudes culturelles avec les peuples de la Papouasie-Nouvelle-Guinée ainsi qu’avec d’autres peuples mélanésiens du Pacifique. Depuis 1988, l’année de la célébration du bicentenaire de l’Australie, beaucoup d'aborigènes refusent le terme anthropologique d’aborigène (du latin ab origine: «à l’origine» et désignant un autochtone dont les ancêtres sont considérés comme étant «à l’origine» du peuplement). Ils préfèrent l’appellation de Koorie signifiant «notre peuple» dans plusieurs langues australiennes.

Lors du recensement de 1991, on comptait 238 492 Australiens d'origine aborigène et 26 902 insulaires du détroit de Torres. Or, rappelons-le, ils n’étaient plus que 60 000 en 1920. Sans aucun doute, on assiste présentement à une remontée spectaculaire de la population aborigène par rapport aux décennies antérieures. Selon une projection du Bureau australien des statistiques (Australian Bureau of Statistics), celle-ci devrait passer, sur la base des tendances actuelles quant aux indices de fécondité et de mortalité, de 386 000 personnes (en juin 1996) à 470 000 dès 2006.

Cette remontée démographique serait due à deux facteurs: d’une part, un fort taux de natalité et, d’autre part, l'apport des métis considérés comme des aborigènes et dont le nombre aujourd'hui se situerait à plus de 100 000. Les aborigènes sont présents dans tous les États et Territoires de l’Australie (voir la carte 3), mais les plus grandes concentrations d'aborigènes se trouvent dans les États de la Nouvelle-Galles-du-Sud (109 900), du Queensland (104 800), de l'Australie occidentale (56 200) ainsi que dans le Territoire du Nord (51 900). 

Le tableau 2 illustre le nombre des aborigènes par État et Territoire, ainsi que leur pourcentage dans la population du pays.

Tableau 2 - Répartition de la population aborigène d’Australie (1996)

État/territoire

Population en milliers

Proportion/ population totale

Population aborigène (%)

Population totale de l'État

Nouvelle-Galles-du-Sud
(New South Wales)

109 900

1,8 %

28,5 %

6,4 millions

Victoria

22 600

0,5 %

5,9 %

4,7 millions

Queensland

104 800

3,1 %

27,2 %

3,5 millions

Australie occidentale
(Western Australia)

56 200

1,5 %

5,7 %

1,8 million

Australie méridionale
(South Australia)

22 100

3,2 %

14,6 %

1,4 million

Tasmanie
(Tasmania)

15 300

3,2 %

4,0 %

470 300

Territoire de la Capitale australienne
(Australian Capital Territory)

 

3 100

 

1,0 %

0,8 %

310 200

Territoire du Nord
(Northern Territory)

51 900

28,5

13,4 %

192 900

Source: AUSTRALIAN BUREAU OF STATISTICS, Aboriginal and Torres Strait Islander Australians: A statistical profile from the 1996 Census (Year Book Australia), Canberra, 1999.

Ainsi, dans tous les États, les aborigènes ne représentent généralement qu’entre 1 % et 3,1 % de la population totale, sauf dans le Territoire du Nord où ils atteignent 28,5 %. En outre, environ 27 % des aborigènes vivent dans les grands centres urbains, alors que 32 % vivent dans les zones rurales et isolées, et ont conservé certains aspects de leur organisation sociale traditionnelle. Plus de 40 % d'entre eux résident dans des petites agglomérations de moins de 1000 habitants.

3.2 Les langues aborigènes

Le nombre de langues aborigènes de l'Australie d’aujourd’hui s'élève approximativement à environ 260 (d’après Wurm 1972), mais il est probable que seulement 150 à 200 d’entre elles sont encore parlées. Les langues des Australiens aborigènes constituent une famille distincte: la famille australienne. La présence très ancienne (plus de 35 000 ans) des peuples aborigènes d’Australie aurait engendré un phénomène de fragmentation linguistique. Les langues de ces peuples, qui comptent actuellement parmi les plus anciennes du monde, étaient à l’origine très étroitement reliées entre elles, mais en raison du cumul des millénaires ces langues ont fini par évoluer de manière différente, à tel point qu’il n’est plus guère possible aujourd’hui d’en reconnaître les affinités originelles.

Des quelque 200 langues australiennes encore utilisées, quelques-unes (moins d’une dizaine) sont parlées par plus de 1000 locuteurs: l’alyawarra (1500) dans le Territoire du Nord et le Queensland, l’anindilyakwa (1000) dans le Territoire du Nord et le golfe de Carpenterie, l’arunta de l’Ouest (1000) et l’arunta de l’Est (1500-2000) dans le Territoire du Nord, le kala lagaw (3000-4000) dans les îles du détroit de Torres et dans le Queensland; le murrinbata (1000) dans le Territoire du Nord, le pitjantjara (2500) dans l’Australie méridionale, le warlpiri (3000) dans le Territoire du Nord et le wik-mungkan (1000) dans le Queensland. Le nombre de locuteurs d'une langue australienne oscille souvent autour de 100 à 500, mais la plupart des langues ne comptent plus que quelques dizaines de locuteurs, sinon quelques-uns (souvent moins de dix). Selon toute probabilité, il ne restera que très peu de langues australiennes dans deux ou trois décennies.

Sur les quelque 353 000 Australiens aborigènes de 1996 (environ 1,5 % de la population du pays), seulement 40 000 ou 50 000 d'entre eux garderaient une connaissance de leur langue ancestrale. Il s’agit des Australiens aborigènes dits de «race pure», qui sont pour la plupart des personnes âgées. Nombreux sont les Australiens aborigènes d'aujourd'hui qui ignorent tout de leurs langues ancestrales, alors que beaucoup d'autres aborigènes n'en possèdent souvent que des notions imparfaites, sinon très fragmentaires. D’ailleurs, près de 95 % de la population aborigène parle l'anglais, sinon comme langue maternelle, du moins comme langue seconde. Ceux qui s'expriment dans les langues aborigènes sont souvent multilingues; ils peuvent parler et comprendre un certain nombre d'autres langues (dont le créole) ainsi que l'anglais.

3.3 Les langues créoles

Certaines communautés aborigènes ont trouvé une façon de communiquer avec les membres des autres communautés linguistiques. Elles ont inventé de nouvelles langues: les langues créoles à base d’anglais. D’aucuns diraient tout simplement que l’anglais appris par les aborigènes a été modifié en une langue qu’il leur est plus facile de comprendre. Il existe deux formes de créole en Australie.

Dans certaines régions du pays, notamment dans le Territoire du Nord, en Australie occidentale et dans le Queensland, certains aborigènes parlent le kriol, un créole à base d’anglais et utilisé par au moins 10 000 locuteurs comme langue maternelle et par plus de 20 000 autres comme langue seconde. La plupart des mots du kriol sont empruntés à l'anglais, mais ils empruntent les traits phonétiques d'une langue aborigène et adoptent une signification aborigène; quant à la grammaire, elle correspond généralement au système grammatical aborigène.

L’autre créole s’appelle le créole du cap York. Il est parlé par quelque 23 400 locuteurs chez les insulaires du détroit de Torres et chez les pêcheurs de la côte est de l’État du Queensland. Cette langue fonctionne un peu sur le modèle du tok pisin utilisé en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou du bichlamar parlé au Vanuatu: c’est un pidgin english devenu langue maternelle pour certains mais simple langue véhiculaire pour d’autres. Le créole du cap York est utilisé comme moyen de communication entre les aborigènes de l’Est et ceux de l’Ouest.

Enfin, il ne faudrait pas passer oublier une petite communauté d’autochtones habitant l’une des dépendances de l’Australie, les île Cocos, et parlant une langue austronésienne appelé le malais des îles Cocos. Les membres de cette petite communauté musulmane de 1000 personnes parlent leur langue maternelle et l’écrivent, mais utilisent généralement l’anglais dans leurs communications avec les autres Australiens.

3.4 L’anglais

L'anglais s'est répandu rapidement à travers le continent, avec le développement de la colonisation européenne au cours du XIXe siècle, ce qui a eu pour effet de refouler les langues aborigènes dans leur aire marginale actuelle et de provoquer l'extinction de plusieurs d'entre elles, quelques-unes dès le début de la seconde partie du XIXe siècle.

Depuis l'implantation des colonies européennes, l'anglais a été la langue officielle de l'Australie. Cette langue est parlée aujourd'hui sous une forme particulière, connue comme l'anglais australien. Cet anglais australien est devenu la langue usuelle de la plus jeune génération.

Le recensement de 1991 révélait que seulement 2,5 % des Australiens nés à l'étranger viennent de Grande-Bretagne et d’Irlande, 30 % proviennent d'autres pays européens et 21 % sont originaires de l’Asie et du Proche-Orient. Quant au recensement de 1998, il montre que 76 % des Australiens sont nés en Australie, que 13,1 % viennent du Royaume-Uni ou de l’Irlande, et que 3,6 % sont originaires d’autres pays d’Europe (Italie, ex-Yougoslavie, Grèce, Allemagne et Pays-Bas), 1,8 % de Nouvelle-Zélande et 1,8 % d’Asie (Vietnam, Philippines et Chine).

3.5 Les langues immigrantes

Beaucoup d'immigrants tendent à se regrouper en communautés linguistiques, notamment les Grecs, les Italiens, les Libanais, les Turcs et certains membres de la communauté serbe. D’autres entretiennent des relations suivies avec les membres de leurs communautés linguistiques vivant hors de l’Australie, que ce soit les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, la Russie, l’Ukraine, la Pologne, la Hongrie, etc. À l’heure actuelle, l'Australie reste le quatrième pays d'immigration et ses nouveaux citoyens proviennent principalement d'Europe et du Sud-Est asiatique. Au cours des dernières décennies, les groupes d'immigrants ont surtout été des Chinois, des Turcs, des Vietnamiens, des Égyptiens, etc. Toutes ces communautés ne conservent leur langue que pendant un ou deux générations et elles s'assimilent à l'anglais rapidement.

D’ailleurs, les statistiques de 1996 révèlent que seulement 15,5 % de la population parle une autre langue que l’anglais à la maison. Il s’agit de l’italien (2,3 %), du grec (1,6 %), du chinois cantonais (1,2 %), de l’arabe libanais (1 %), du vietnamien (0,8 %), de l’allemand (0,6 %), du chinois mandarin (0,5 %), de l’espagnol (0,5 %), du macédonien (0,4 %), du filipino (0,4 %), du croate (0,4 %), du polonais (0,4 %), du maltais (0,3 %), des langues aborigènes ou créoles (0,3 %), du turc (0,3 %), du néerlandais (0,3 %). Mais ces néo-Australiens parlent aussi l’anglais dans une proportion de 81,4 %. Parmi ceux qui sont nés en Australie, 95,6 % parlent l’anglais. À ce sujet, on a constaté un phénomène particulier touchant l'usage de la langue chez certains groupes d'immigrants non anglophones et ne vivant pas en cercle fermé. Ces nouveaux arrivés développent une forme de parler comportant de nombreux mots anglais, ce qui modifie le vocabulaire et les structures grammaticales de leur langue d’origine.

4 La politique linguistique de l’Australie

On ne trouve aucune disposition linguistique dans la Constitution de l'Australie (1901), ce qui suggère l'absence apparente de problème à ce sujet. Après la Première Guerre mondiale et jusqu'au début de la décennie soixante-dix, l'Australie a d'abord pratiqué une politique d'assimilation rigoureuse. En effet, dès le début de la colonisation, la Grande-Bretagne imposa une politique d’assimilation en tous points conforme aux moeurs de l’époque. Cette politique qui consiste à faire disparaître les autres langues ne mettait en danger que les langues aborigènes, car, étant donné que les autorités pratiquaient la politique de l’«Australie blanche» britannique, la langue anglaise n’avait d’autres concurrentes que ces langues. Or, la politique de l’assimilation a réussi: la plupart des langues aborigènes sont pratiquement toutes en voie d’extinction. Au XXe siècle, la crainte des «langues ennemies» (allemand, japonais et italien) avait engendré des méfiance envers les autres langues. Bref, le pays, fortement anglo-celte, s'est présenté comme un État toujours aussi unilingue que monoculturel. Dans un tel contexte, les langues autochtones subirent particulièrement cette politique d'assimilation.

Lors de la décennie soixante-dix, la politique d'assimilation s'est transformée en politique d'intégration. L'arrivée de nouveaux immigrants de langue maternelle autre que l'anglais désirant conserver leur langue maternelle força l'Australie à revoir ses positions ne matière de politique linguistique. En effet, malgré la méfiance des autorités australiennes, les nouveaux immigrants mirent sur pied de nombreuses institutions (journaux, radios, écoles, etc.) favorisant la conservation. Par la suite, ils commencèrent à exiger des services comme l'augmentation et la diversification des langues autres que l'anglais dans les écoles, le financement d'émissions de radio en langue étrangères, l'instauration de services de traduction, etc. C'est à ce moment aussi que la condition déplorable des autochtones commença à être reconnue. Au milieu des années soixante-dix, les premiers programmes d'enseignement bilingues ont été mis en place pour les aborigènes habitant dans le Territoire du Nord.

À partir des années quatre-vingt, l'État australien a décidé de modifier son attitude et de miser sur une politique nationale ouverte sur le multiculturalisme. Pour en avoir la confirmation, il suffit de lire la foule de documents gouvernementaux qui ont été rédigés et publiés au cours des années quatre-vingt. Toutefois, l'Australie a toujours rejeté explicitement tout recours à la loi comme outil d'intervention dans la politique linguistique. Si le Comité sénatorial sur la politique linguistique doutait de la nécessité d'une loi, Joseph Lo Bianco, le directeur du services des langues (ou Chief Executive of Language Australia) pour le National Languages and Literacy Institute était encore plus dogmatique:

Conformément à la nature de la société australienne, où les politiques normatives et coercitives sont généralement évitées, la question de l'attribution d'un statut est surtout vue comme une reconnaissance et une affirmation explicites de la place et du rôle de la langue dans la société. Les mesures législatives sont inadéquates et indésirables.

Dans ces conditions, la question linguistique n'est pas considérée en termes de droits, mais de services révocables, selon les circonstances.

En 1984, le gouvernement australien publia A National Language Policy qui fut suivie d’une série de recommandations parues dans la National Policy on Languages. Ce document publié en 1987 par le Commonwealth Department of Education était destiné au ministère fédéral de l'Éducation. Il précisait les éléments fondamentaux d'une politique linguistique australienne qui préconisait l’apprentissage des langues autres que l’anglais. Parmi les langues dont l’apprentissage devait être «facilité», on trouvait le chinois mandarin, l’indonésien (ou malais), le japonais, le français, l’allemand, l’italien, le grec moderne, l’arabe et l’espagnol. Ajoutons qu’en 1989 le gouvernement australien fondait le Languages Institute of Australia dont la mission consistait à élaborer les futures politiques linguistiques. En 1991, le document Australia’s Language: the Australian Languages and Literacy Policy devint le texte politique de référence où il était demandé aux États et Territoires du Commonwealth de déterminer «un ensemble essentiel de huit langues [...] parmi les langues prioritaires suivantes: langues aborigènes, arabe, chinois, français, allemand, indonésien, italien, japonais, coréen, grec moderne, russe, espagnol, thaï et vietnamien».

Le choix des langues prioritaires de la communauté australienne (p. ex. le grec moderne, l’italien, le chinois, le vietnamien, l’allemand, le français, etc.) a fini par évoluer en fonction de certains intérêts d’ordre économique. D’ailleurs, un rapport plus récent publié en 1994, l’Asian Languages and Australia’s Economic Future, est significatif de cette évolution, car il nomme les «quatre grandes langues» asiatiques: le japonais, le chinois mandarin, l’indonésien (malais) et le coréen. En même temps, ce rapport recommandait de ne pas négliger l’espagnol, particulièrement en raison des transactions commerciales avec l’Amérique latine. Cette idéologie inspirée par le sens pratique s’est accentuée depuis et s’est manifestée à l’occasion de la mise en place d’une politique d’alphabétisation, celle-ci étant devenue le fer de lance de la politique fédérale (The National Literacy Policy for Australia). Certains programmes ont été proposés par le gouvernement du Commonwealth, d'autres par les États, les Territoires ou les administrations locales.

5 Les mesures de valorisation de l’anglais

Dans le document ministériel National Policy on Languages (1987), on y apprend que la maîtrise de l'anglais parlé et écrit constitue sans nul doute pour l’État australien une «condition de la liberté» pour vivre dans ce pays, car la méconnaissance de l'anglais entraînerait la non-participation à la vie publique. Or, la «vraie démocratie» nécessiterait l'usage de la langue associée au pouvoir. L'anglais est le véhicule de la culture dominante en Australie et dans ses institutions. C'est aussi une grande langue internationale qui permet d'accéder aux connaissances humaines les plus avancées.

Le document ministériel souligne aussi l'importance de l'anglais australien comme composante de la culture et de l'identité du peuple australien. Mais bien que l'on reconnaisse explicitement le rôle et la valeur des particularismes de l'anglais australien, on propose d'adopter plutôt les formes standardisées de l'anglais dans l'usage public et officiel. C’est ainsi que dans les domaines de l'éducation, des communications et de l'administration publique, les individus et les organisations sont priés de recourir au niveau soutenu de la langue anglaise. La politique gouvernementale est de favoriser l’intégration de cet anglais soutenu dans un usage australien.

Comme il fallait s'y attendre, les autorités politiques visent avant tout la promotion de l’anglais. Cette langue reste la langue commune des secteurs de la législature, de la justice, des services administratifs, de l'enseignement, des médias, du commerce, du travail, de l'affichage, etc.

6 Le statut des langues aborigènes

En 1967, un référendum accordait au gouvernement fédéral le pouvoir de légiférer au nom des peuples aborigènes et de les inclure dans les recensements officiels; ce n’est donc que cette année-là que la citoyenneté australienne a été consentie aux aborigènes. Depuis cette époque, il s'est produit un revirement de l'opinion publique australienne en faveur d'une revalorisation croissante de la culture et des langues aborigènes. En 1975, une loi fédérale, la Loi contre la discrimination raciale (Racial Discrimination Act) fut adoptée pour protéger tous les Australiens contre la discrimination basée sur la race, la couleur, la descendance ou l’origine ethnique ou nationale. En 1984, la loi électorale fut même modifiée pour rendre obligatoire le vote des aborigènes et des insulaires du détroit de Torres. Puis, le gouvernement australien a établi une série de dispositions politiques pour les aborigènes dans les secteurs de la santé, du logement, de l’éducation et de l'emploi. Ces dispositions devaient contribuer à favoriser l'autosuffisance économique, car les aborigènes ont un taux de chômage quatre fois supérieur à celui de l'ensemble de la population australienne.

L’une des plus importantes agences officielles des aborigène, la Commission des aborigènes et des insulaires du détroit de Torres, c’est-à-dire l’ATSIC (Aboriginal and Torres Strait Islander Commission) fut fondée en 1990. Conformément à la loi de 1989 (The Aboriginal and Torres Islander Commission Act), l’ATSIC conseille le gouvernement australien, gère des programmes d’aide et cherche à préserver l’héritage culturel et linguistique (plus de 90 langues) des aborigènes. En 1991, le gouvernement fédéral adoptait la Council for Aboriginal Reconciliation Act, ce qui lui permettait d’exercer des pressions auprès des gouvernements locaux pour les forcer à prendre des mesures favorisant les relations harmonieuses avec les aborigènes. 

De plus, malgré l’opposition féroce des gouvernements du Queensland et de l’Australie occidentale, ainsi que des entreprises minières, le gouvernement fédéral remit aux aborigènes près de 15 % des terres du continent afin de libérer ces derniers de la dépendance économique. La Loi sur le titre indigène (Native Title Act), adoptée en 1993, fut modifiée en 1998 pour y inclure des propositions favorables aux aborigènes, tout en préservant les principes du droit coutumier conformément aux résolutions prises par la Haute Cour de l’Australie. En même temps, cette loi restituait aux autochtones la gestion de leurs terres. Depuis, l’Australie est agitée par ce débat.

6.1 Les programmes d’enseignement

En ce qui a trait aux langues aborigènes, celles-ci sont maintenant considérées par le gouvernement fédéral comme faisant partie de l'«australianité» (appelée en anglais: Australian-ness), le patrimoine culturel australien. La politique fédérale reconnaît aux premiers habitants du pays le droit de faire usage de leur langue ancestrale dans les services de l'administration et dans les écoles primaires. Comme il reste une bonne cinquantaine de langues australiennes qui sont susceptibles de survivre, l'État fédéral doit encourager les autochtones à utiliser leurs langues parce qu'elles sont indispensables à la culture aborigène et à la pérennité de l’australianité. En réalité, les services fédéraux en langue australienne ne sont offerts que dans les agglomérations où les aborigènes sont concentrés, c’est-à-dire dans le Territoire du Nord ainsi que dans les États du Queensland et de l’Australie méridionale

Pour ce qui est de l’enseignement dispensé dans les langues aborigènes, le gouvernement australien a élaboré un programme dans le cadre de la Politique nationale d'enseignement pour les aborigènes et insulaires du détroit de Torres (AEP). Publié en 1990, le Livre vert sur un projet de politique linguistique et de politique d'alphabétisation (The Green Paper on a draft Australian Language and Literacy Policy) énonçait les intentions du gouvernement fédéral en vue de soutenir et d’appuyer l’enseignement des langues aborigènes. De plus, le gouvernement australien a signé la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones du 23 août 1993. Voici les articles 15 et 16 du texte de cette déclaration à propos des langues en éducation:

Article 15

Les enfants autochtones ont le droit d'accéder à tous les niveaux et à toutes les formes d'enseignement public. Tous les peuples autochtones ont aussi ce droit et celui d'établir et de contrôler leurs propres systèmes et établissements scolaires où l'enseignement sera dispensé dans leurs propres langues, conformément à leurs méthodes culturelles d'enseignement et d'apprentissage.

Les enfants autochtones vivant à l'extérieur de leurs communautés doivent avoir accès à un enseignement conforme à leur propre culture et dispensé dans leur propre langue.

Les États feront en sorte que des ressources appropriées soient affectées à cette fin.

Article 16

Les peuples autochtones ont droit à ce que toutes les formes d'enseignement et d'information publique reflètent fidèlement la dignité et la diversité de leurs cultures, de leurs traditions, de leur histoire et de leurs aspirations.

Les États prendront les mesures qui s'imposent, en concertation avec les peuples autochtones concernés, pour éliminer les préjugés et la discrimination, promouvoir la tolérance et la compréhension et instaurer de bonnes relations entre les peuples autochtones et tous les secteurs de la société.

Il faudrait maintenant vérifier les pratiques réelles des États du Commonwealth d’Australie, puisque toutes les questions relatives à l’éducation sont du ressort exclusif de ces derniers.

6.2 Les pratiques réelles

Depuis 1973, certains États ont commencé à dispenser des cours dans les langues aborigènes. Conformément aux normes en vigueur, ces écoles dispensent un enseignement bilingue et les enfants apprennent à lire et à écrire dans leur langue maternelle avant de passer à l’anglais. En 1989, la plupart des États du Commonwealth australien adoptaient une politique nationale d’éducation contenue dans l’Aboriginal Education Policy (AEP) dont les objectifs étaient les suivants:

1) assurer la participation des aborigènes dans la prise de décisions relatives à l’éducation;

2) fournir aux aborigènes l’égalité d’accès aux services éducatifs;

3) augmenter les taux de fréquentation scolaire chez les enfants aborigènes, à l’exemple de tous les autres Australiens;

4) atteindre des objectifs éducatifs appropriés et équitables pour les aborigènes.

En 1995, une étude parue dans la National Review of Education for Aboriginal and Torres Strait Islander Peoples révélait que moins que 2 % (soit 1350 élèves) des 83 411 enfants des aborigènes et des insulaires du détroit de Torres étaient inscrits dans les écoles aborigènes australiennes. La très forte majorité de ces enfants, soit 88 %, est inscrite dans les écoles publiques où ils ne reçoivent qu’un enseignement en anglais. Les données révèlent qu'en 1995 il y avait seulement 20 écoles aborigènes dans le pays: on en comptait 12 en Australie occidentale, quatre dans le Queensland, une dans la Nouvelle-Galles-du-Sud, une dans l’État de Victoria et deux dans le Territoire du Nord. Six de ces établissements étaient des écoles primaires et cinq, des écoles secondaires; les neuf autres recevaient à la fois les élèves du primaire et du secondaire. Quant à l’État de l’Australie méridionale et celui de la Tasmanie, ainsi que Territoire de la capitale australienne, ils ne dispensaient aucun cours dans les langues australiennes.

La taille de ces écoles aborigènes varie avec des inscriptions allant de 21 à 206 élèves. La moyenne était de 62 élèves par école. Les deux écoles ayant le plus petit nombre d’inscriptions étaient situées dans l’État d’Australie occidentale (21 et 24 élèves), tandis que les deux écoles ayant le plus grand nombre d’inscriptions se trouvaient dans le Territoire du Nord (206 et 121 élèves). La plupart des écoles (17) n’accueillaient que des élèves aborigènes, et seulement trois recevaient un petit nombre d’élèves non aborigènes (soit 15 %; 8,3 %; 2,5 %). Moins de 17 % du personnel aborigène dans les écoles étaient employés comme professeurs, alors que seulement 5,5 % de ce personnel étaient des administrateurs.

6.3 Vers la suppression des programmes?

Malgré cette situation, le gouvernement du Territoire du Nord envisageait en 1998 de supprimer progressivement les programmes d’éducation bilingue destinés aux aborigènes. Le ministère de l’Éducation, de la Formation et de l’Emploi désirait retirer progressivement les programmes d’éducation bilingue afin de permettre aux écoles d’utiliser les économies ainsi réalisées pour assurer de meilleures ressources aux programmes en langue anglaise. Cette politique faisait écho à des actions semblables aux États-Unis; elle est un renversement de la politique d'enseignement bilingue, laquelle est non seulement appuyée entièrement par le gouvernement fédéral qui privilégie l'anglais comme langue unique pour les enfants aborigènes. Pour ces derniers, cette décision du gouvernement local constitue un déni flagrant de leurs droits reconnus par le Commonwealth d’Australie; les groupes autochtones y voient une violation flagrante des droits de la personne. En lieu et place, le ministère de l’Éducation, de la Formation et de l’Emploi affirme assurer pour l’année 2003 à tous les élèves aborigènes «talentueux» un apprentissage de l’écriture, de l’arithmétique et des techniques... en anglais.

Étant donné que la fréquentation de l'école est devenue obligatoire, les enfants des aborigènes seront obligés de fréquenter les écoles publiques et risquent de perdre non seulement leurs «droits» dans le Territoire du Nord, mais aussi leurs langues ancestrales. Il faut comprendre que les cours d’éducation bilingue ne touchent que quelques langues, ce qui fait que la plupart des langues australiennes ne sont pas dotées d’un système d’écriture et ne sont donc pas enseignées. Le Livre vert de 1991 révélait que seulement 20 langues aborigènes étaient «encore activement transmises» (still actively transmitted); on pouvait déjà supposer que les 70 langues dûment recensées devaient être simplement ignorées.

6.4 La promotion des langues aborigènes malgré tout

Dans ces conditions, le gouvernement du Commonwealth continue d’appuyer sur le bout des lèvres les programmes d’éducation bilingue (The Aboriginal Education Strategic Initiatives Program et The Aboriginal Literacy Strategy and the Aboriginal Language Education Strategy) destinés aux aborigènes.

Pour leur part, les aborigènes ont pris divers moyens pour promouvoir leurs langues ancestrales. Ils ont fondé des centres linguistiques, procédé à des enregistrements de leurs langues et créé l’Association nationale des langues aborigènes. Des associations de presse aborigène ont commencé à diffuser des programmes de radio et de télévision dans des langues aborigènes. Enfin, la politique gouvernementale fédérale recommande d'adopter des termes en langues aborigènes pour les noms de lieu lorsque c'est possible, mais les toponymes restent massivement anglais.

6.5 La justice et les prisons

Dans les cours de justice, les problèmes d’ordre linguistique se sont révélé assez importants. Il est admis que l’anglais constitue la langue commune de tous les Australiens, mais la réalité impose des nuances à l’égard des nouveaux immigrants et des aborigènes dont la connaissance de l’anglais est souvent bien modeste, parfois nulle. Dans le cas des aborigènes, certains juges semblent avoir finalement compris que l’anglais n’est pas toujours la meilleure langue à utiliser au tribunal. Ainsi, lorsque certains aborigènes ne comprennent pas l’anglais, la cour doit utiliser d’autres moyens pour obtenir l'information dont elle a besoin. Il est alors possible de recourir à des interprètes connaissant la langue du témoin ou de l’accusé. 

Or, selon la Commission des insulaires du détroit de Torres, les interprètes ne sont pas des employés du gouvernement et ils doivent être embauchés à la discrétion de la cour. Les interprètes employés officiellement par le gouvernement servent d’intermédiaires pour les langues étrangères, et non pour les langues aborigènes. Le greffier de la cour ne transcrit jamais les propos formulés dans une langue aborigène; il note simplement que la discussion s’est déroulée dans une langue aborigène. Si des problèmes surgissent ultérieurement, il n’existe aucune transcription des propos exprimés. Tout repose sur la bonne foi de l'interprète qui peut, par erreur, interpréter à tort les paroles de quelqu’un par méconnaissance de la culture aborigène. Dans certains cas, le procès aboutit à la condamnation de l’accusé, alors que celle-ci peut reposer sur un malentendu d’ordre culturel. En fait, la Commission des insulaires du détroit de Torres recommandait de recourir à toutes les formes de créole.

Parallèlement, dans ses rapports annuels de 1996, 1997, 1998 et 1999, Amnesty International dénonce l’Australie parce que ses citoyens aborigènes continuent d’être l’objet de mauvais traitements, de harcèlement ou d’intimidation, voire diverses exactions de la part des fonctionnaires et des forces policières. Dans les prisons, les femmes aborigènes seraient souvent victimes de viols. Et, depuis 1989, plus de 800 enfants sont nés dans les prisons du gouvernement.

7 Le traitement des langues immigrantes

Selon l’énoncé de la politique linguistique élaborée dans la National Policy on Languages (1984 et 1987), la promotion du multiculturalisme semblait souhaitée, particulièrement dans l'enseignement, ce qui n’empêchait pas l'anglais de continuer de se révéler indispensable dans la vie australienne. Grâce à leur connaissance de l'anglais, les immigrants participent à l'évolution de la société australienne.

Durant quelques décennies, beaucoup d'Australiens ont cru que leur pays avait beaucoup à gagner en encourageant les efforts de ces citoyens à conserver leur langue. Au cours des années quatre-vingt, les Australiens qui n'avaient pas une connaissance suffisante de l'anglais ont eu droit au plein accès aux services gouvernementaux dans la langue qu'ils connaissent le mieux. Du côté des écoles, seules les communautés orthodoxes grecques et juives ont réussi à établir leurs propres systèmes confessionnels d’écoles. Quoi qu’il en soit, les problèmes suscités par l'apprentissage de l'anglais chez les enfants immigrants ont fait l'objet de mesures pédagogiques particulières et l'usage des langues autres que l’anglais a été considéré pour les fins de l'éducation.

De plus, on a constaté des manifestations d'appui — même de la part des unilingues anglophones — à l'apprentissage et à l'usage d'au moins une langue étrangère. On a assisté également à un changement d'attitude qui évolua vers la tolérance et l'acceptation du multilinguisme comme l’une des caractéristiques culturelles de l’Australie. D’ailleurs, dès 1987, le document gouvernemental intitulé National Policy on Languages recommandait à tous les enfants australiens d’apprendre, au cours de leurs années d’études obligatoires, au moins une langue en plus de l’anglais: 

All Australian children should learn at least one language in addition to English, ideally, continuously throughout the years of compulsory education (National Policy on Languages, 1987). [Tous les enfants australiens doivent apprendre au moins une langue en plus de l'anglais, idéalement sans interruption au cours des années d'études obligatoires (Politique nationale des langues, 1987).]

Cette intention s’est trouvée concrétisée dans la politique du LOTE: Language Other Than English. Par la suite, elle a été renforcée dans différents rapports tels que l’ Australian Language Level (ALL) Guidelines de 1988, le Rapport Leal de 1991, le Rapport Finn de 1991, le Rapport Mayer de 1992, le Rapport Rudd de 1994, le Rapport Wiltshire de 1994, etc. La promotion du Language Other Than English (LOTE) est alors devenue une priorité pour tous les États et territoires du Commonwealth d’Australie. On compte présentement plus de 40 langues autres que l'anglais (LOTE) à être enseignées dans des écoles australiennes.

Dans les écoles LOTE, les élèves obtiennent la garantie (administrative) de recevoir un enseignement dans une langue seconde à partir de la troisième année du primaire jusqu’à la dixième année du secondaire. Les langues les plus enseignées sont le français l’allemand, l’indonésien et le japonais. S’ajoutent le chinois mandarin, l’italien, le coréen et l’espagnol. Le gouvernement du Commonwealth soutient financièrement la formation des professeurs de langue. L'introduction des écoles LOTE a commencé en 1996 en troisième année du primaire, ce qui porte à penser qu’en 2007 les objectifs suivants seront réalisés:

- 60 % des élèves de 10e année étudieront une langue asiatique (chinois, hindi, coréen, hmong, vietnamien, filipino, etc.);
- 40 % des élèves de 10e année étudieront une langue européenne ou une langue aborigène;
- 15 % des élèves des 11e et 12e années étudieront une langue asiatique;
- 10 % des élèves des 11e et 12e années étudieront une langue européenne ou une langue aborigène.

Quant aux langues immigrantes, leur apprentissage d’insérée dans la politique d’alphabétisation au début du primaire, telle qu’elle apparaissait en 1990 dans le Livre vert sur un projet de politique linguistique et de politique d'alphabétisation (The Green Paper on a draft Australian Language and Literacy Policy). Grâce aux dispositions de cette politique, les élèves reçoivent une alphabétisation dans leur langue maternelle, puis passent à l’anglais.

Il faut reconnaître que l'arrivée continuelle des immigrants cause parfois certains problèmes de communication. C'est pourquoi les COURS DE JUSTICE font usage de traducteurs lorsque les circonstances l'exigent. Au sein de l’ADMINISTRATION, certains ministères publient à l’occasion des documents en plusieurs langues à l'intention des immigrants d'origine italienne, grecque, allemande ou japonaise. Des associations à caractère ethnique publient et diffusent des journaux et revues dans des langues étrangères (vietnamien, grec, italien, arabe, espagnol, etc.). Du côté des MÉDIAS, on a commencé aussi la diffusion d'émissions radiophoniques dans les langues immigrantes. Dans certains quartiers des grandes agglomérations, on trouve des AFFICHES unilingues italiennes, polonaises, chinoises, vietnamiennes, grecques ou allemandes. Il s'agit de commerces dits «ethniques», nécessairement marginalisés et dont la clientèle est d'origine étrangère. En réalité, on laisse les immigrants vivre comme ils le désirent sans intervenir d'aucune manière parce que l'on sait fort bien que, à long terme, l'anglais prendra le dessus.

L’Australie est passée d’une politique d’assimilation (avant 1973) à une politique linguistique sectorielle à l’égard des aborigènes, avant de miser sur le multilinguisme de stratégie à l’égard des langues immigrantes.

Aujourd’hui, l’État australien veut se donner bonne conscience devant l’opinion publique internationale en pratiquant une politique sectorielle d’éducation bilingue qui ne donne pas les effets escomptés puisqu’une infime proportion d’enfants s’en prévalent. En fait, la politique actuelle risque de retarder artificiellement une mort certaine et non pas de sauvegarder ces très vieilles langues.

Quant à la politique de multiculturalisme, elle ne vise pas à préserver les langues immigrantes, car la conservation de celles-ci ne ferait que favoriser les ghettos linguistiques. L’Australie consent à favoriser l’apprentissage des langues étrangères afin d’améliorer à long terme ses relations commerciales avec les pays non anglophones. Une telle pratique semblait jusqu'ici recueillir l’adhésion des citoyens qui voyaient dans cette politique une façon de maintenir l’unité nationale du pays. Et l'État australien, sans intervention législative et en l’absence de conflits en matière linguistique, s'enorgueillissait d'avoir réussi à maintenir ainsi l'unité nationale.

Toutefois, non seulement la politique à l'égard des autochtones a commencé à se diluer, mais la politique du multilinguisme. En effet, depuis la seconde moitié des années quatre-vingt-dix, de nombreux petits partis politiques de droite, tous très tenaces, ont réussi à promouvoir des politiques de plus en plus anti-autochtones, anti-immigrants et surtout anti-Asiatiques, et ils semblent même avoir convaincu les partis conservateurs à reculer sur la question du multilinguisme. Certes, la politique de multilinguisme se porte mieux aujourd'hui qu'il y a vingt ans, mais des reculs se manifestent, alors que la politique se maintient localement. Quant aux langues autochtones, au mieux, elles continuent d'être négligées par les gouvernements, au pire, elles suscitent de l'hostilité.

L'Australie paraît un bon exemple d'une politique linguistique qui a toujours refusé une approche législative. L'expérience démontre qu'il est possible de susciter des changements sans cette intervention juridique. Cependant, cette façon d'intervenir dans la vie des langues n'est pas fondée sur les droits linguistiques et n'assure pas la sécurité fondamentale recherchée par les groupes concernées parce que ces quasi-droits sont révocables en tout temps.  C'est là tout l'inconvénient pour les langues faibles de ne pouvoir s'appuyer sur des droits linguistiques reconnus par la Constitution ou la législation.

Dernière mise à jour: 02 janv. 2013  

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