L'expansion des langues

La longévité d'une langue dépend de sa vitalité, c'est-à-dire de la distribution de la langue dans l'espace, mais aussi de certains facteurs d'ordre démographique et social. Plus une langue manifeste de la vitalité, plus il lui sera possible d'assurer sa longévité; moins elle en a, moins elle aura des chances de survivre et de s'épanouir.

La durée de vie moyenne d'une langue serait estimée à environ 2000 à 5000 ans. Or, des langues vivent parfois beaucoup plus longtemps, comme les langues australiennes des aborigènes (durée de 5000 à 6000 ans), tandis que d'autres vivent à peine quelques siècles, comme le roman, le gothique ou le dalmate. Certaines langues connaissent une grande expansion (l'anglais, le français, l'arabe, l'espagnol), alors que des centaines d'autres perdent du terrain ou tendent à disparaître. Les langues ne détiennent pas toutes la même puissance, ni la même force d'attraction, ni la même résistance lorsqu'elles se trouvent en contact. En fait, une langue n'est pas dominante naturellement; elle l'est parce que ses locuteurs sont puissants et importants.

Parmi les facteurs contribuant à l'expansion d'une langue, mentionnons les facteurs démographiques, économiques, militaires, culturels, politiques. Pour une faible part, des facteurs proprement linguistiques peuvent jouer un certain rôle dans la mesure où les facteurs précédents sont présents. Par voie de conséquence, il faut comprendre que, si les conflits ne favorisent pas l'expansion d'une langue, ils entraîneront nécessairement sa régression, sinon son extinction. Enfin, il faut savoir que l'expansion d'une langue peut se faire à l'intérieur d'un pays comme elle peut s'étendre en dehors de ses frontières. Seules quelques rares langues naturelles ont la possibilité de connaître une grande expansion en raison de la puissance et de la dispersion de leurs locuteurs. Les langues artificielles comme l'esperanto ne peuvent espérer vivre un scénario semblable, car leur force ne sont que linguistiques et idéologiques.

1) Le facteur démographique et ses variables

Le facteur démographique constitue sans nul doute l'un des éléments les plus importants dans le maintien ou la force d'une langue. Dans les variables se rattachant au facteur démographique, le nombre des locuteurs d'une langue constitue certainement un déterminant décisif dans la puissance d'une langue. Cependant, le nombre n'est pas tout: il faut considérer également d'autres variables telles la fécondité d'un groupe linguistique, la capacité d'absorption des forces migratoires et la distribution des langues dans l'espace.

1.1 Le nombre de locuteurs

Le français a été la première langue du monde à une époque (du XIIe au XIVe siècle) où la France était le pays le plus peuplé d'Europe, ce qui explique sa prépondérance encore aux XVIIe et XVIIIe siècles. Aujourd'hui, les langues les plus importantes quant au nombre de leurs locuteurs sont, dans l'ordre, le chinois, l'anglais, l'espagnol, l'arabe, l'hindi, le russe, le portugais, le bengali, l'allemand, le japonais, le français.

Si l'on consulte le tableau 1 (Les 80 premières langues du monde), on constatera que seulement 80 langues sont parlées par 10 millions de locuteurs ou plus, ce qui constitue 1,1 % des 6700 langues du monde. Ce sont là les langues que l'on pourrait qualifier de «fortes», si ce terme conserve encore un sens lorsqu'il sert à désigner tant l'anglais que le grec ou le madourais. Même si l'on ajoutait les 150 ou 160 langues parlées entre un et neuf millions de locuteurs, on arriverait à un total de 220 ou 225 langues relativement fortes, soit 3 % des langues du monde. Ainsi, du point de vue du nombre, nous sommes obligés de constater l'état d'extrême faiblesse de l'immense majorité (97 %) des langues parlées sur la planète.

Or, au-dessous d'un certain nombre de locuteurs (moins d'un million), une langue a généralement du mal à survivre, sauf parfois dans un contexte d'insularité géographique. Les huit langues numériquement les plus importantes du monde (chinois, espagnol, anglais, arabe, bengali, hindi, portugais, russe) se retrouvent sur tous les continents et chacune conserve une solide base géographique: le chinois en Asie centrale, l'espagnol et le portugais en Amérique du Sud, l'anglais en Amérique du Nord, l'arabe dans le nord de l'Afrique et le Proche-Orient, l'espagnol en Amérique du Sud, l'hindi et le bengali dans le sub-continent indien, le russe en Europe de l'Est. Parmi les langues ayant un nombre «moyen» de locuteurs (entre 50 et 150 millions), quatre ont leur base en Europe (l'allemand, le français, l'italien, l'ukrainien), une au Proche-Orient et en Afrique du Nord (l'arabe), deux en Amérique du Sud (l'espagnol et le portugais) et les autres en Asie (le bengali, le japonais, le wu, le javanais, l'ourdou, le pendjabi, le coréen, le marathi, le télougou, le tamoul, le cantonais, le vietnamien). Seuls l'anglais, l'espagnol et le français sont de véritables langues multicontinentales du fait qu'elle sont parlées sur quatre ou cinq continents.  

En Amérique du Nord, le français apparaît en position de grande faiblesse numérique puisque ses sept millions de locuteurs ne constituent que 2 % de l'ensemble nord-américain et 25,6 % de la population canadienne. Il en est ainsi dans les Antilles (Martinique, Guadeloupe, Haïti) et en Amérique du Sud (Guyane française), et ce, d'autant plus que le français n'est généralement pas la langue maternelle des habitants. Cependant, la faiblesse numérique du français en Amérique est quelque peu contrebalancée par son importance ailleurs dans le monde. 

La force numérique n'est pas tout; sinon, à long terme, le chinois finirait par assimiler le monde entier dès la dixième génération. En effet, le poids numérique peut être contrebalancé ou stimulé par d'autres facteurs.

- La fertilité du groupe

Le taux de natalité est également une variable importante, car il augmente ou affaiblit à long terme le poids numérique d'un groupe linguistique. Dans les prochaines décennies, certaines langues vont voir leur vitalité augmenter en raison de l'explosion démographique de leurs locuteurs: l'espagnol, le portugais et l'arabe, puis l'hindi en Inde, le swahili en Afrique subtropicale ou le malais en Asie du Sud-Est.

À l'inverse, d'autres langues vont régresser; c'est particulièrement le cas pour l'anglais, le russe, l'allemand, le japonais. La sous-fécondité des anglophones aux États-Unis, au Royaume-Uni et au Canada, des russophones en Russie, des germanophones en Allemagne et des Japonais fera en sorte que le nombre des locuteurs de ces langues diminuera de plus en plus. Le cas du français semble particulier dans la mesure où le taux de fécondité des Français est l'un des moins bas du monde industrialisé: plus de 1,94 enfant par femme. Selon toute vraisemblance, ce taux devrait même s'élever et osciller autour du taux de remplacement de la population (2,1 enfants par femme). De plus, la sur-fécondité des pays francophones d'Afrique fera très certainement augmenter le nombre des locuteurs du français.

Tel n'est cependant pas le cas dans d'autres régions francophones où le français est utilisé comme langue maternelle. En effet, la Belgique wallonne, la Suisse romande et le Québec accusent une sous-fécondité qui affectera la vitalité de la langue française dans ces régions. Par exemple, avec une sous-fécondité de 1,5 ou 1,7 enfant par femme, la population québécoise atteindra son sommet vers 2001 (6,9 millions) et elle déclinera rapidement par la suite. La population québécoise devrait même tomber en-deçà de cinq millions vers 2050 et, dans le pire des scénarios, elle pourrait chuter à environ deux millions vers 2080. Quoi qu'il en soit, la dénatalité des francophones du Québec aura des conséquences déterminantes sur la culture et la promotion de la langue française en Amérique du Nord.

Le problème de la dénatalité pour une petite population constitue l'un des aspects les plus inquiétants pour sa survie et la vitalité de sa langue. Ainsi, les Québécois deviendront proportionnellement de moins en moins nombreux dans l'ensemble anglo-canadien. De 25 %, ils baisseront à moins de 20 % dans quelques décennies avec tout ce que cela va impliquer sur le plan des rapports de forces dans la fédération canadienne. Les allophones, qui affichent un taux de fécondité supérieur aux francophones avec 2,19 enfants par femme, contribueront à l'affaiblissement du français au Québec dans la mesure où ils s'intégreront à l'anglais.

Bref, en ce qui a trait à la seule question de la fécondité des locuteurs francophones, on peut affirmer que la vitalité du français augmentera en Afrique, qu'elle se maintiendra en France, mais qu'elle se diminuera partout au Canada, ainsi qu'en Belgique wallonne et en Suisse romande.

- Les mariages mixtes

Les mariages mixtes, que ce soit par exogamie ou par endogamie, représentent un autre élément appréciable de la vitalité linguistique. L'exogamie (mariage entre individus de groupes différents) favorise généralement la langue du groupe majoritaire, car elle facilite l'assimilation des enfants à la majorité alors que l'endogamie (mariage entre individus appartenant à un même groupe) permet de maintenir la langue du groupe minoritaire. Pour la plupart des minorités, que ce soit au Canada ou ailleurs, les mariages mixtes sont la principale cause de l'assimilation. L'exogamie peut être fatale pour les petites langues, car elle entraîne l'affaiblissement, voire l'extinction, du groupe minoritaire.

Dans le cas des langues fortes, l'immigration apporte du sang nouveau à la majorité et, grâce aux mariages mixtes, l'assimilation vient à long terme augmenter le nombre de leurs locuteurs.

1.2 Les forces migratoires

Les déplacements de population ont contribué, dans le passé, à l'expansion de certaines langues. Les États-Unis, le Canada et l'Australie, par exemple, ont connu une formidable expansion grâce à l'arrivée de milliers d'immigrants pendant plus de deux siècles; les Européens ont ainsi réussi à minoriser les populations autochtones et à imposer leur langue à de vastes portions de l'humanité.

En France, en Belgique (Wallonie et Bruxelles-Capitale) et en Suisse romande, l'immigration joue en faveur du français dans la mesure où l'assimilation est relativement forte et la fécondité des immigrants élevée. Il n'en est pas de même au Canada où les mouvements migratoires ont toujours favorisé l'anglais au détriment du français. Cette minorisation va s'accroître au cours des prochaines décennies. Si le Canada anglais a reçu 83,5 % des immigrants internationaux entre 1971 et 1981, le Québec n'en a accueilli que 16,5 %, alors qu'il représente 25 % de la population canadienne. Pendant que le Canada anglais a vu croître sa population de 12,4 %, le Québec ne l'a augmentée que de 4,8 %. Cette minorisation du Québec au sein de la fédération canadienne constitue, sans nul doute, l'un des facteurs très défavorables au français en Amérique du Nord, et ce, d'autant plus que la minorisation des francophones hors Québec est appelée à s'accentuer inexorablement.

1.3 La distribution des langues dans l'espace

La distribution géographique des langues demeure une variable non négligeable dans la vitalité linguistique. C'est ainsi que 300 millions de locuteurs d'une langue concentrés dans un seul pays n'auront pas la même influence globale que 300 millions de locuteurs répartis en nombre suffisant dans plusieurs pays. La dispersion géographique d'une langue forte s'avère toujours positive, car elle lui assure le prestige et des fonctions de communications accrues. Avec 885 millions de locuteurs, le chinois est une langue moins forte que l'anglais soutenu par ses 322 millions de locuteurs répartis dans 57 États et le français représenté par 72 millions de locuteurs répartis dans 37 États. Selon la variable de la dispersion dans l'espace, l'anglais et le français sont les langues les plus puissantes de la planète; elles sont suivies de près par l'espagnol (23 États) et l'arabe (23 États).

Par contre, la dispersion géographique peut être mortelle pour les langues faibles, c'est-à-dire celles qui ne peuvent compter que sur un petit nombre de locuteurs. Il s'agit surtout en ce cas de la dispersion géographique à l'intérieur d'un même État. Par exemple, les francophones des États-Unis et du Canada anglais (à l'exception du Nouveau-Brunswick) sont dispersés sur de grandes étendues au sein desquelles ils ne forment que d'infimes minorités; leur pouvoir d'attraction est nul. Compte tenu des tendances démolinguistiques observées au Canada et au Québec depuis plus d'un siècle, on peut croire que le poids démographique des anglophones va augmenter partout au Canada, sauf au Québec où il diminuera, alors que celui des francophones va régresser au Canada, sauf au Québec où il s'intensifiera. Depuis 1930 plus particulièrement, les anglophones ont quitté le Québec, mais plus de 200 000 d'entre eux ont quitté Montréal depuis le début de la décennie soixante-dix (XXe siècle), alors que de nombreux francophones du Canada anglais s'assimilent ou affluent vers le Québec. Même les immigrants internationaux ont tendance à choisir le Québec lorsqu'ils parlent français et à le quitter lorsqu'ils parlent l'anglais.

Il en résulte que les francophones du Canada se concentrent de plus en plus au Québec et qu'ils sont de moins en moins nombreux ailleurs au Canada. La concentration des francophones au Québec demeure la force la plus sûre dont dispose cette langue au Canada. Il s'agit là d'un phénomène porteur d'avenir pour le français au Québec, mais qui laisse présager un avenir plutôt sombre pour le français hors Québec.

1.4 La concentration urbaine

La concentration urbaine constitue une variable non négligeable dans l'expansion d'une langue. La ville devient comme une pompe qui accélère le mouvement des langues en expansion ou en régression. Lorsque les Romains ont conquis la Gaule (58-51), les populations celtes parlaient le gaulois. Les Romains fondèrent des colonies de peuplement qui devinrent des villes. Les élites locales gauloises exerçaient des fonctions municipales, souvent honorifiques, mais qui constituaient des sources de privilèges et permettaient d'accéder à des postes administratifs plus importants. Dans ces villes, c'est le latin qui servait de langue véhiculaire. L'urbanisation et la municipalisation des cités furent des facteurs de romanisation et de latinisation. En général, les Gallo-Romains parlaient leur langue celtique, mais dans les villes ils apprenaient le latin comme langue seconde pour pouvoir communiquer avec les autorités. La langue gauloise a commencé par ne plus être utilisée dans les villes à partir du IIe siècle, pour gagner ensuite progressivement les campagnes.

Dans l'ancien Empire inca, la ville de Cuzco, fondée vers le XIe siècle, avait servi de tremplin à la langue officielle des Incas, le quechua. On ignore encore quelle langue parlaient les Incas à l'origine de leur empire, mais on sait qu'ils ont finalement imposé le quechua, une langue parlée par des peuples conquis. Avec l'arrivée des Espagnols, la même ville de Cuzco a servi à diffuser la langue du conquérant européen, l'espagnol. On observe ce phénomène aujourd'hui en Afrique où les gens résidant dans ces villes apprennent plus facilement la langue officielle que dans les campagnes.

Ce rôle joué par la ville dans la diffusion et l'apprentissage d'une langue s'explique par différentes raisons. La ville est d'abord le lieu où se concentrent les fonctionnaires, les juges, les policiers, les professeurs, les financiers, etc. La ville est également un centre culturel où on retrouve non seulement les établissements d'enseignement, mais aussi la presse écrite, la télévision, les salles de spectacle et de cinéma, les bibliothèques, etc. C'est aussi un centre économique qui diffuse la langue dominante et qui, grâce aux échanges commerciaux, favorise les contacts entre les groupes ethniques. Bref, si l'on peut apprendre une langue seconde à la campagne, c'est généralement dans une ville que l'on apprend une langue étrangère.

Par ailleurs, les tendances démolinguistiques observées dans les grandes villes sont parfois déterminantes pour une communauté. C'est le cas de Montréal au Canada et de sa région au sein de la société québécoise. En effet, les francophones quittent de plus en plus le centre-ville pour s'établir en banlieue; ce faisant, ils laissent la place aux allophones qui sont devenus plus nombreux que les anglophones. Depuis 2001, la ville de Montréal a perdu quelque 20 000 citoyens par année, qui sont partis dans les municipalités au nord et au sud de l'île de Montréal, pour un total en dix ans de plus de 200 000 personnes. Dans ces circonstance, il devient de plus en plus difficile d'intégrer les allophones à la majorité francophone, du moins à Montréal. Selon toute probabilité, l'avenir du français à Montréal repose en partie sur les allophones qui adopteront éventuellement le français comme langue maternelle. Ce phénomène de la concentration immigrante dans une seule ville semble unique au Québec. Montréal est devenue une grosse ville s'éloignant progressivement d'un Québec toujours tout aussi linguistiquement homogène. Montréal est donc appelée à demeurer un monde à part dans un Québec massivement francophone. Que ce soit en Ontario, aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Australie, en Allemagne ou en France, les immigrants se dispersent d'avantage au risque de favoriser ainsi leur assimilation.

2) Le facteur économique et ses variables

On évalue la puissance économique d'une langue à partir de plusieurs variables telles que la production industrielle, le niveau technologique, les échanges internationaux, etc. Vers 1200 avant notre ère, les Phéniciens ont contrôlé tout le commerce méditerranéen, ce qui assura la suprématie de leur langue pendant quelques siècles; les Grecs ont même adopté l'écriture phénicienne et l'ont transmise aux Romains, qui ont produit l'alphabet utilisé de nos jours par la moitié de l'humanité. Aux XVe et XVIe siècles, la force économique des Italiens contribua à la dominance de leur langue dans toute l'Europe. 

Aujourd'hui comme hier, l'hégémonie économique des pays riches concourt au prestige et à la diffusion de la langue et de leurs locuteurs. Faute de données complètes pour évaluer la puissance linguistique en fonction de tous les facteurs économiques, nous nous limiterons à trois variables: le volume des échanges internationaux, la production nationale brute (PNB) et la production nationale par tête d'habitant ou revenu moyen (PNBH), bien que ce dernier facteur serve davantage à mesurer la richesse individuelle que la puissance d'une langue.

2.1 Les échanges commerciaux

En ce début du XXIe siècle, cinq pays ont une importance considérable parce qu'ils s'accaparent à eux seuls environ 40 % des imports et des exports internationaux: les États-Unis, l'Allemagne, le Japon, la France, le Royaume-Uni. Si l'on tient compte des dix premiers pays (incluant les Pays-Bas, l'Italie, la Belgique et le Luxembourg, la Russie, le Canada), on observe que la langue anglaise revient trois fois et le français deux fois. En principe, la position privilégiée de ces pays favorise la langue de chacun d'eux; dans les faits, l'anglais jouit d'une puissance nettement supérieure à son importance numérique, puisque certains pays non anglophones (Allemagne, Pays-Bas et Japon) transigent de plus en plus en anglais. Mais le français (au sein de la francophonie) occupe, lui aussi, une position très enviable.

Au Québec cependant, l'un des rameaux de cette francophonie, seulement 5 % du commerce extérieur se fait en français contre 95 % en anglais; cela s'explique par le fait que le Québec traite surtout avec le Canada anglais, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et l'Allemagne. À l'ère de la mondialisation des marchés internationaux, cette tendance est appelée à s'accentuer. En revanche, 83,9 % des échanges intérieurs, c'est-à-dire au Québec même, se font en français; ce qui démontre que l'économie peut être à la fois un facteur positif (marché intérieur) et négatif (marché extérieur) pour une langue.

2.2 Le produit national brut (PNB)

Le produit national brut est également un indice de la puissance linguistique, car il sert à mesurer la richesse collective d'un pays. Sur le plan international, les pays dont le PNB est le plus élevé sont d'abord des pays de langue anglaise (31 % de la richesse mondiale), puis russophone (11 %), ensuite de langue japonaise (9,6 %), allemande (8,9 %) et française (6,6 %). Bref, quelque 12 langues accaparent 90 % de toute la richesse collective mondiale. Compte tenu du nombre considérable des langues dans le monde (6700), le français (au 5e rang) demeure dans les tout premiers rangs du palmarès des langues.

Au Canada, les francophones du Québec ont réussi à reprendre leur place dans l'économie. Les entreprises québécoises sont devenues plus dynamiques et jouent un rôle important dans l'économie canadienne. Le monde des affaires francophone a été l'un des grands bénéficiaires des législations linguistiques québécoises; celles-ci ont apporté aux francophones du Québec une plus grande sécurité et une plus grande assurance. Les entrepreneurs n'ont plus à choisir entre être riches en anglais et pauvres en français. De plus en plus nombreux, les entrepreneurs québécois jouent sur les deux tableaux: ils se servent de l'anglais tout en donnant un bon coup de pouce à l'économie francophone.

2.3 Le revenu moyen par habitant (PNBH)

La répartition de la richesse individuelle se présente de façon différente de la richesse collective. Première langue du monde par sa richesse collective (PNB), l'anglais chute au neuvième rang au chapitre du revenu moyen par habitant (PNBH); cinquième par son PNB, le français n'occupe plus que le quatorzième rang pour le revenu annuel. Cette richesse relative de l'anglais et du français en matière de PNBH s'explique par l'insolvabilité chronique des États anglophones et francophones du tiers monde. Le fait d'établir, par exemple, une moyenne entre le revenu annuel d'un Américain et d'un Ougandais (pour l'anglais) ou celui d'un Français et d'un Haïtien (pour le français) ne favorise pas le niveau moyen de la richesse individuelle accordée à l'anglais ou au français. Quoi qu'il en soit, les anglophones et les francophones des pays industrialisés demeurent des privilégiés quant à leurs revenus individuels.

Par ailleurs, on sait que les habitants les plus riches du monde par le revenu individuel parlent (dans l'ordre) le suédois, le danois, le norvégien, l'allemand, le néerlandais, l'islandais, le japonais et le finnois. Les locuteurs les plus riches du monde habitent donc le nord-ouest de l'Europe et le Japon. Des pays relativement riches par leur PNB (Chine, Inde, États hispanophones, arabophones et lusophones) connaissent une très grande pauvreté sur le plan de la richesse individuelle. Par exemple, en 1990, un Suédois gagnait en moyenne 21 235 $ US alors qu'un Bengali ne gagnait que 175 $.

L'anglais et le français correspondent à des gammes de revenu très variées qui vont des États les plus riches aux États les plus pauvres: le français est la langue officielle des Luxembourgeois (16 845 $) et des Haïtiens (360 $), l'anglais, celle des Américains (18 300 $) et des Dominicains (814 $), ce qui baisse considérablement la moyenne de ces deux langues sur le plan mondial.

À l'exception du japonais, les langues riches d'Europe du Nord n'ont, à toutes fins utiles, d'autre puissance que le revenu individuel. Or, cela ne suffit pas, car c'est l'effet conjugué du nombre, de la distribution démographique, de la richesse collective et individuelle, qui permet à une langue de s'élever dans la hiérarchie et d'établir sa dominance.

Le maintien du français en Amérique du Nord impliquera toujours des coûts économiques du fait que 98 % de la population du continent fonctionne en anglais. Tant que ces coûts ne seront pas trop lourds à assumer, les Québécois francophones accepteront de les payer, mais il y a fort à parier qu'ils refuseraient de trop se marginaliser économiquement par rapport à la majorité anglophone.

Au Québec, des recherches (Albert BRETON et Peter MIESKOWKI, «L'investissement linguistique et la francisation du Québec», dans Économie et langue, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1985, p. 81-100.) ont démontré que l'existence d'un écart entre les revenus des francophones et ceux des anglophones. Cet écart qui a longtemps favorisé les anglophones se situerait aujourd'hui entre 5 % et 6 %. Toutefois, ce sont les francophones bilingues qui ont pris la première place dans l'échelle des revenus au Québec; ils sont suivis par les anglophones bilingues, puis par les anglophones unilingues; les francophones unilingues se situent à la toute dernière place dans cette échelle.

Cette situation est tout de même inquiétante parce qu'elle peut entraîner à long terme des changements d'allégeance linguistique chez les francophones. Ce danger persistera si le gouvernement du Québec ne maintient pas une scolarisation poussée chez les francophones, s'il n'accroît pas le contrôle québécois sur les entreprises et ne tente pas de hausser davantage la représentation francophone dans les postes de cadres. C'est pourquoi la volonté des francophones de fonctionner en français sera déterminante pour l'avenir de cette langue en Amérique du Nord, car on ne rame pas impunément à contre-courant.

3) Le facteur militaire

Un célèbre maréchal français, Louis-Hubert Lyautey (1854-1934), qui contribua à l'expansion coloniale de son pays, fit un jour la déclaration suivante: «Une langue, c'est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation.» De fait, les grandes langues doivent toutes leur réussite première à la conquête militaire et à la colonisation, suite immédiate de l'occupation.

3.1 Les anciennes puissances militaires

Ce fut le cas pour la colonisation grecque, qui suivit les conquêtes d'Alexandre le Grand (334-323 avant notre ère) ainsi que pour la progression plus lente, mais encore plus durable de l'Empire romain, où ont pris naissance les langues romanes d'aujourd'hui (français, espagnol, etc.). L'expansion fulgurante de l'Islam au VIIe siècle amena les Arabes à envahir toute l'Afrique du Nord, une grande partie de l'Espagne, l'Arabie Saoudite, la Syrie, la Mésopotamie, la Perse, l'Égypte, et à imposer leur langue, qui a gardé après treize siècles les mêmes bases géographiques (à l'exception de l'Espagne). La dynastie des Han régna en Chine de 206 avant notre ère à 220 de notre ère, puis, dans les siècles suivants, en Mandchourie, au Tibet, en Mongolie et au Turkestan; c'est la soumission et la répression des minorités qui assurent aujourd'hui encore la suprématie du chinois.

En Europe, les Espagnols, les Portugais, les Britanniques, les Français et les Hollandais ont envahi le monde entre les XVIe et XIXe siècles en imposant leur langue sur les cinq continents, principalement en Amérique, en Océanie et en Afrique. Longtemps soumis aux Mongols, les Russes étendirent progressivement leurs conquêtes au détriment des Turcs et des Chinois pour devenir le plus grand empire contemporain, avec la langue russe qui suivait. Finalement, en tant que langue principale des vainqueurs occidentaux de la Seconde Guerre mondiale, l'anglais accrut immédiatement sa puissance dans le monde, particulièrement en Asie et dans le Pacifique (Océanie).

Le phénomène des conquêtes militaires demeure un facteur majeur dans l'expansion ou la régression des langues en contact. La colonisation fait le reste en tentant d'assimiler les vaincus. La langue de l'armée, c'est la langue du commandement, celle du fer et de l'acier, celle de la force indiscutée et indiscutable. Voici à ce sujet le témoignage d'un Algérien, Kateb Yacine, extrait d'une entrevue reproduite dans la revue Jeune Afrique (1983):

J'écris en français parce que la France a envahi mon pays et qu'elle s'y est taillé un position de force telle qu'il fallait écrire en français pour survivre; mais en écrivant en français, j'ai mes racines arabes ou berbères qui sont encore vivantes.

Il y a des contradictions des chocs entre les peuples. Le choc du peuple algérien, avec le peuple français ça été un choc d'armes, un choc de sang, un choc d'hommes et de cultures, et c'est cela le plus important. Finalement, l'essentiel des rapports entre les Algériens et les Français, après une guerre de cent trente ans, c'est l'affrontement entre les hommes à travers une langue.

3.2 Les dépenses militaires

En 1980, on comptait 26 millions de militaires à plein temps dans le monde, c'est-à-dire des membres des forces armées régulières en uniforme, recensés dans The Military Balance 1981-82; par ailleurs, 75 millions de civils travaillaient pour les militaires, le tout générant des dépenses de 76 milliards de dollars US pour cette seule année de 1980. Aujourd'hui, malgré les accords internationaux et les réductions des armes militaires, le nombre de militaires dans le monde est aujourd'hui inférieur de 20 % par rapport à la décennie quatre-vingt, et les dépenses se sont élevées en 1995 à 882 milliards de dollars US et à 745 milliards de dollars (soit 2,6 % du PIB global) en 1998. Parmi tous les pays du monde, les États-Unis, à eux seuls, concentrent encore le tiers des dépenses militaires mondiales; et ce sont des pays européens qui suivent. Or, les dépenses militaires permettent aux industriels de bénéficier d'une plus grande marge de manœuvre commerciale en ce qui a trait à leur chiffre d’affaires, notamment dans les ventes d’ordre aéronautique.

À l'heure actuelle, les langues les plus puissantes de par leur budget militaire et leur nombre de soldats sont, dans l'ordre, les suivantes: l'anglais, le russe, le chinois, l'arabe, l'allemand, le français et l'espagnol. Cependant, en 1998, les pays exportateurs d’armes les plus importants dans le monde étaient les États-Unis, la France, la Russie, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Proche-Orient, les Pays-Bas, l’Ukraine, l’Italie, l’Espagne et le Canada. On cite également la Chine, la Corée du Nord et l’Afrique du Sud, qui restent d'importants fournisseurs, ainsi que la Belgique pour les armes légères. Autrement dit, les langues les plus puissantes sur le plan militaire restent l’anglais, le français, l’allemand, l’arabe, le chinois, le néerlandais, le coréen et l’italien. En Afrique, les principaux exportateurs sont les États-Unis et la France; certains spécialistes interprètent cette rivalité par le désir de la France de maintenir son influence sur les pays francophones, tandis que les Américains semblent vouloir étendre leur propre influence au départ des pays anglophones. Quoi qu’il en soit, les dépenses militaires des grands pays anglophones et francophones contribuent à assurer la suprématie de leur langue.

3.3 Un facteur de puissance qui a ses limites

Cependant, la seule puissance militaire ne suffit pas à assurer la suprématie d'une langue. En ce cas, le sultanat d’Oman, qui dépense en armement l’équivalant de 293 % de ses dépenses d’éducation et de santé, serait une grande puissance. Le cas de plusieurs langues d’importance moyenne, comme le néerlandais, le coréen ou le vietnamien, montre bien que, malgré leur importance sur le plan militaire, ces langues se révèlent faibles quant aux autres facteurs de puissance. Or, seuls des facteurs combinés d'ordre démographique, économique, militaire et culturel assurent la prédominance d'une langue. C'est là où le français gagne plusieurs points, mais où l'anglais conserve toujours la première place.

4) Le facteur culturel et ses variables

La puissance culturelle d'une langue constitue un autre facteur (non économique) pouvant assurer indéniablement sa vitalité. Le grec et le latin se sont répandus en Occident et sont restés des langues de culture pendant plusieurs siècles même après avoir perdu leur puissance démographique, militaire et économique. Le degré de normalisation d'une langue, le nombre de livres édités ou de publications scientifiques, le nombre et le tirage des journaux, la production cinématographique, la quantité des postes émetteurs et récepteurs de radio ou de télévision, etc., sont des variables sûres pour mesurer la force culturelle d'une langue. Il est possible d'accéder à la culture par la musique, les beaux-arts ou la gastronomie, mais il s'agit là de manifestations culturelles qui n'ont à peu près aucun rapport avec le rayonnement d'une langue. Aussi est-il préférable de s'en tenir aux vecteurs directement reliés à la langue comme les publications écrites (littéraires, scientifiques, utilitaires, journalistiques, etc.) pour évaluer la puissance culturelle.

Vers 1500 avant notre ère, l'invention de l'écriture alphabétique a favorisé la diffusion du phénicien et de l'araméen, qui s'écrivaient avec cette technique graphique nettement supérieure et plus commode par rapport aux caractères cunéiformes complexes tracés sur de l'argile. Il semble évident que seules les langues écrites (environ une centaine) peuvent aujourd'hui prétendre à un rayonnement culturel le moindrement important. De ce nombre, les langues officielles normalisées occupent presque tout le terrain de la production écrite.

4.1 Le nombre des volumes édités

Il se publie plus de 700 000 volumes par année dans le monde. Seulement une trentaine de langues, parmi les 6700, publient annuellement au moins 1000 volumes. Six langues  l'anglais, le russe, l'allemand, le français, l'espagnol et le japonais  accaparent les deux tiers de la production mondiale. Le français vient au 4e rang après l'anglais, le russe et l'allemand; il est suivi de l'espagnol, du japonais, du coréen, du chinois, etc.

Certaines données surprennent: chacune des langues des pays scandinaves (suédois, danois, norvégien, finnois) publie autant que la vingtaine de pays arabes réunis. Un Québécois francophone publie proportionnellement 30 fois plus de volumes qu'un arabophone. Pour cette variable, l'arabe se retrouve en 22e position alors qu'il est au 4e rang par la démographie, au 8e rang par le PNB, au 4e sur le plan militaire.

4.2 Les publications scientifiques

Les publications scientifiques sont l'un des résultats de l'expansion des langues. Sur le plan international, six langues (anglais, russe, japonais, espagnol, français et chinois) assurent 95 % de toute la production scientifique mondiale. De façon générale, on assiste à un net recul de toutes les langues nationales devant l'anglais. Le français scientifique a également beaucoup reculé. Ainsi, 30 % des chercheurs français publient en anglais; au Québec, c'est 80 %, mais 90 % pour l'ensemble du Canada. Même si le français demeure encore une langue scientifique, l'avenir paraît plutôt sombre de ce côté, à moins qu'une action concertée au plan de la francophonie internationale réussisse finalement à modifier le déterminisme qui joue contre le français. Il n'est alors pas surprenant que, dans le domaine scientifique, la puissance linguistique du français soit devenue secondaire comparativement à l'anglais dont les positions sont probablement assurées pour quelques siècles.

Une première constatation s'impose: déjà en 1990, l'anglais absorbait les deux tiers (64,7 %) de toute la production mondiale, suivi de loin par le russe (17,8 %). Les six premières langues (anglais, russe, japonais, allemand, français, polonais) représentent 95 % de la production scientifique totale en chimie; les 12 premières: 98 %. Il reste 2 % pour tous ces milliers de langues existant dans le monde. En 1999, toutes disciplines confondues, 21 % des publications scientifiques étaient rédigées en français, ceci en grande partie grâce aux sciences sociales et humaines (36,5 %). Ces «taux de francisation scientifique», pourrait-on dire, chutent à 25,7 % en ingénierie, 4,4 % dans les sciences de la terre et à 2,7 % pour les mathématiques, la physique et la chimie. Autrement dit, la plupart des langues sont devenues peu «scientifiques», que ce soit l'italien, l'hébreu, le portugais, le turc, le finnois ou le danois. Même des langues numériquement très importantes telles l'hindi et l'arabe sont passés respectivement des 12e et 22e rangs dans les titres édités aux 38e et 42e rangs dans les publications en chimie. 

Un fait est indéniable, l'anglais est en train de prendre toute la place. Pour sa part, M. Maurice Allais, un prix Nobel d'économie, croit que l'utilisation du français et des autres langues est encore appelée à baisser: «L'anglais est devenu pour les élites le seul support pour la transmission de la pensée scientifique dans le monde.»  Et, à court terme, il ne faut pas trop compter sur la détermination de la France à cet égard: l'affaire de l'Institut Pasteur a bien montré où se situaient les chercheurs au chapitre de la langue. Cela dit, Maurice Allais ajoute même: «À vouloir s'obstiner à défendre la langue française, on finit par empêcher la diffusion de la pensée française.» 

4.3 La diffusion des médias

Les médias sont liés au développement d'un pays. L'information est aujourd'hui essentiellement transmise par les médias, que ce soit la radio, la télévision, les journaux ou l'Internet. Pour les populations analphabètes, la radio (surtout) et la télévision jouent un rôle extrêmement important. C'est ainsi que les programmes de santé, l'assistance à l'agriculture et les avertissements concernant les catastrophes naturelles peuvent servir de liens essentiels auprès des citoyens. Néanmoins, les médias restent un moyen utile seulement si l'information est transmise d'une façon compréhensible pour la population. Si tous les médias d'un pays se servent de l'unique langue officielle (anglais, français, arabe standard, etc.), seule une minorité instruite pourra profiter de cette connaissance. Le plus souvent, la langue officielle demeure la seule langue utilisée dans les différents médias.

 

4.4 Les langues à l'ère d'Internet

En septembre 2002, on estimait qu'au plan mondial il y avait quelque 605 millions d'internautes, dont 190 millions en Europe, 187 en Asie/Pacifique, 182 en Amérique du Nord (USA et Canada), 33 en Amérique latine, 6 en Afrique et 5 au Proche-Orient. Au 31 décembre 2011, la firme Internet Word Stats les estimait à 1,966 milliard.

Sur l’autoroute de l’information, l’anglais règne en maître avec 536,6 millions d'internautes, soit 27,2 % des internautes du monde. Suivent le chinois (444,9 millions: 22,6 %), l'espagnol (153,3 millions: 7,7 %), le japonais (99,1 millions: 5,0 %), le portugais (82,5 millions: 4,1 %), l'allemand (75,2 millions: 3,8 %), l'arabe (65,4 millions: 3,3 %), le français (59,8 millions: 3,0 %), le russe (59,7 millions: 3,0 %) et le coréen (39,4 millions: 2,0 %). Depuis une décennie, le nombre d'utilisateurs de l'anglais n'a jamais reculé, mais il en est ainsi de certaines autres langues dont le chinois, l'espagnol, le portugais, le japonais, l'arabe, le russe, etc. Le français comptait 74 millions d'internautes en 2009, mais 59,3 en 2010. Les «autres langues» ont aussi augmenté en passant de 258 millions en 2009 à 350,6 millions en 2010.

Ces résultats laissent deviner que le chinois va probablement dépasser l'anglais dans un proche avenir, car le nombre d'internautes du chinois augmente quatre fois plus rapidement que celui de l'anglais. Mais il faut aussi comprendre que beaucoup d'internautes, qui n'ont pas l'anglais comme langue maternelle, utilisent l'anglais dans leurs recherches sur l'Internet, ce qui fait gonfler l'usage de l'anglais.

Pour le moment, l’anglais occupe une place probablement démesurée sur la Toile. Il est possible que cette place soit plus ou moins irréversible, dans la mesure où des habitudes se créent et risquent de s’installer définitivement. On peut croire aussi que la dominance de l'anglais est temporaire et que, tôt ou tard, d'autres langues émergeront. Il n’en demeure pas moins qu’à l’heure actuelle on peut présumer que les dix premières langues deviendront à peu près les seules à connaître une grande diffusion. Mais la situation peut évoluer rapidement dans un domaine aussi fluctuant.

Le tableau qui suit («Les dix premières langues de l'Internet») montre les dix premières langues utilisées sur l'Internet. Par exemple, on compte pour le japonais 99,1 millions de personnes parlant cette langue, ce qui représente 4,7 % de tous les utilisateurs d'Internet dans le monde. Mais la population totale estimée utilisant le japonais est de 126,4 millions, alors que 78,4 % des locuteurs du japonais ont accès à l'Internet. En une décennie (2000-2011), le nombre des utilisateurs du japonais sur l'Internet a augmenté de 110,7 %.  Par comparaison, la progression de l'anglais (301,4 %) et du français (398,2 %) est trois fois plus considérable. Cette progression a explosé pour le chinois (1478,7 %), l'arabe 2501,2 % et le russe (1825,8 %), sans oublier les «autres langues» avec une augmentation de 588,5 %, soit davantage que les dix premières langues réunies.

Les dix premières langues de l'Internet

Les 10 langues les plus utilisées sur Internet

Nombre d'internautes par langue Taux de pénétration par langue

Progression de l'Internet
(2000 - 2011)

Pourcentage des internautes

Population mondiale de la langue utilisée
(estimation 2011)

Anglais 565 004 126 43,4 % 301,4 % 26,8 %

1,302,275,670

Chinois 509 965 013 37,2 % 1478,7 % 24,2 %

1,372,226,042

Espagnol 164 968 742 39,0 % 807,4 % 7,.8 %

423,085,806

Japonais 99 182 000 78,4 % 110,7 % 4,7 %

126,475,664

Portugais

82 586 600

32,5 %

990,1 %

3,9 %

253,947,594

Allemand 75 422 674 79,5 % 174,1 % 3,6 %

94,842,656

Arabe 65 365 400 18,8 % 2501,2 % 3,3 %

347,002,991

Français 59 779 525 17,2 % 398,2 % 3,0 %

347,932,305

Russe 59 700 000 42,8 % 1825,8 % 3,0 %

139,390,205

Coréen

39 440 000

55,2 %

107,1 %

2,0 %

71,393,343

TOTAL des 10 premières langues 1 615 957 333 36,4 % 421,2 % 82,2 %

4,442,056,069

Autres langues 350 557 483 14,6 % 588,5 % 17,8 %

2,403,553,891

TOTAL DES LANGUES DU MONDE 2 099 926 965 30,3 % 481,7 % 100,0 %

6,930,055,154

Source: Internet World Stats - www.internetworldstats.com/stats.htm - 31 mai 2011.


 

En chiffres absolus, la région du monde qui utilise le plus l'Internet demeure l'Asie (44,8 %) et l'Europe (22,1 %). Suivent l'Amérique du Nord (12,0 %), l'Amérique latine et les Antilles (10,4 %), l'Afrique (3,4 %), le Proche-Orient (3,4 %) et l'Océanie/Australie (1,1 %). Compte tenu des langues utilisée dans l'Internet, on peut présumer que les Asiatiques emploient surtout l'anglais, le chinois, le japonais et le coréen.

Les Européens utilisent certainement l'anglais, l'allemand, le français, l'espagnol, le portugais et le russe, sans compter les autres langues nationales. En 2011, la Commission européenne a publié une étude démontrant que 90 % des Européens préfèrent consulter un site dans leur langue nationale plutôt que dans une autre. Toutefois, 55 % d'entre eux déclarent utiliser des sites dans une autre langue dans le cadre de leurs recherches sur l'Internet.

Dans les faits, les Européens les moins «ouverts» aux autres langues sont ceux qui n'ont pas besoin d'utiliser une autre langue que l'anglais, c'est-à-dire les Britanniques et les Irlandais, qui ne sont respectivement que 15 % et 19 % à naviguer sur des sites non anglophones. Les pays les plus «ouverts» à d'autres langues sont Malte, Chypre, le Luxembourg, la Slovénie et la Grèce (à plus de 90 %). La France se situe un peu au dessus de la moyenne européenne avec 57 % des internautes qui déclarent naviguer sur des sites non francophones. L'anglais demeure ainsi la grande langue véhiculaire de la Toile. 

Il faut néanmoins comprendre que l'emploi de la langue anglaise n'est en fait qu'une pratique occasionnelle, car 61 % des individus qui visitent des sites anglophones le font seulement «occasionnellement». Seuls 13 % d'entre eux le font «tout le temps» (des Britanniques et des Irlandais?) et 26 %, le font «fréquemment». Finalement, 44 % des Européens naviguent uniquement dans leur langue maternelle. Selon la firme Global Reach, seulement 15 % des Européens (qui représentent 500 millions d'habitants) sont de langue maternelle anglaise, alors que 28 % peuvent s'exprimer en anglais. Actuellement, près de 90 % des contenus accessibles sur l'Internet ne sont disponibles que dans une douzaine de langues. Ce phénomène a pour effet d'exclure la plupart des langues écrites du monde, environ 200 sur près de 7000 langues.

Dans les faits, il y a aussi d'autres langues sur l'Internet que les langues précédemment citées, notamment l'italien, le malais, le néerlandais, le polonais, le suédois, le thaï, le turc, le vietnamien, le farsi (persan), le roumain, le tchèque, l'hébreu, le danois, le finnois, le hongrois, le grec, le catalan, le norvégien, le slovaque, l'espéranto, le serbe, l'ukrainien, etc. Par contre, l'hindi, la langue officielle de l'Inde, n'apparaît pratiquement jamais dans les statistiques; c'est là le résultat, d'une part, du manque d'accès à l'Internet par la grande majorité de la population indienne, d'autre part, d'une préférence pour l'anglais par les internautes qui ont accès à l'Internet.

Avec le temps, l'anglais perd un peu de ses acquis en raison de l'augmentation des langues comme le chinois (cantonais, mandarin et wu) et d'autres langues émergentes telles l'arabe ou le russe, qui représentaient en 2010 quelque 37 % des langues. En 2010, sur les 1750 millions d'internautes, 480 millions de personnes communiquaient en anglais, 390 en chinois, 136 en espagnol, 80 en français, 65 en allemand, 50 en arabe et 45 en russe.

Pour conclure sur cette question, on peut croire que, dans le monde moderne d'aujourd'hui, une langue qui n'est pas utilisée dans le réseau Internet est non seulement exclue du commerce, mais qu'elle est simplement «hors circuit», bref qu'elle n'existe tout simplement pas. Enfin, ajoutons qu’il reste au moins 17 % pour toutes les autres langues utilisées (mais non mentionnées) sur la planète.

Il existe un autre problème dans l'accès à l'Internet: le taux de pénétration selon les régions. Les statistiques démontrent que l’utilisation de l’Internet dépend en grande partie des ressources disponibles de la technologie. En effet, 78,6 % des Nord-Américains (Canada, USA et Mexique) utilisent l'Internet, contre 67,5 % pour l'Australie, 61,3 % pour l'Europe, 39,5 % pour l'Amérique du Sud et les Antilles, 35,6 % pour le Proche-Orient, 26,2 % pour l'Asie et 13,5 % pour l'Afrique (voir le tableau de gauche).

En juin 2008, on dénombrait environ 6,5 milliards de citoyens, dont seulement 1,4 milliard de ceux-ci avaient accès à l’Internet, ce qui représentait moins de 25 % de la population. Bref, l’accès à l’information varie beaucoup selon les pays et les langues utilisées. Le réseau mondial de l’Internet favorise encore nettement les pays développés, mais les pays en développement accroissent leurs connexions.

Au problème de la langue, la connaissance de l'anglais par exemple, s'ajoute le problème de la technologie disponible. Ainsi, un étudiant haïtien qui n'a pas l'électricité dans son village doit faire face à diverses difficultés: pas d'ordinateur disponible, pas de serveur disponible, pas de services, etc. En plus de savoir lire, il lui faut savoir le français et/ l'anglais. Il lui faudrait aussi de l'argent pour avoir accès à cette technologie. Voilà beaucoup de conditions.

Pendant ce temps, en Amérique du Nord, la question cruciale est de savoir si les internautes ont accès à un réseau à haute vitesse (haut débit) ou non. Contre toute attente, les États-Unis, le Canada et le Mexique sont largement devancés par le Japon, la Corée du Sud et les pays scandinaves (Danemark, Norvège, Suède, Islande), en matière de fibre optique ; suivent l'Europe de l'Ouest, l'Amérique du Nord, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Plus de 450 millions d'utilisateurs ont actuellement accès à un haut débit. Ce haut-débit devait atteindre le milliard d'abonnés au niveau mondial en 2013, selon In-Stat. Aujourd'hui, l'Internet à haut débit est considéré comme une nécessité, non plus comme un luxe. Dans les faits, la ligne DSL (Digital Subscriber Line ou ligne numérique d'abonné), qui utilise les lignes téléphoniques en cuivre, demeure le mode de connexion Internet le plus couramment utilisé, avec 64,6 % de part de marché dans le monde. Dans les années à venir, il se créera vraisemblablement une fracture numérique entre les continents. Avec l’émergence de la Chine et de l’Inde, l’écart entre l’Asie et le reste du monde devrait croître de manière spectaculaire.

4.5 La scolarisation et l'alphabétisation

On sait que le degré de scolarisation d'une population a des incidences culturelles, sociales et économiques extrêmement importantes. C'est pourquoi l'analphabétisme et la sous-scolarisation engendrent la pauvreté et le sous-développement économique et culturel. Il est difficile de se tirer d'une telle impasse lorsqu'un pays est aux prises avec ce cercle vicieux.

- L'analphabétisme

Le haut taux d'analphabétisme de plusieurs pays anglophones (Liberia, Malawi, Nigeria, Sierra Leone, etc.), arabophones (Djibouti, Irak, Tchad, Yémen, etc.), hispanophones (Guinée équatoriale) et francophones (Guinée, Côte d'Ivoire, Mali, Niger, Burundi, Rwanda, etc.) nuit à la vitalité de l'anglais, de l'arabe, de l'espagnol et du français dans le tiers monde. Il faudrait, par exemple, que les États arabophones, anglophones et francophones plus riches aident les pays pauvres à réduire leur analphabétisme chronique et à hausser leur niveau de scolarisation.

- Le Canada

Au Canada, la scolarisation en français a augmenté considérablement depuis une trentaine d'années, et ce, jusqu'à l'université où les francophones du Québec ont plus ou moins rejoint la moyenne canadienne. Avant l'adoption de la Charte de la langue française (1977), les enfants d'immigrants au Québec s'inscrivaient à l'école anglaise dans une proportion de 85 %. Si les tendances actuelles se maintiennent, entre 93 % et 95 % de tous les élèves du primaire et du secondaire seront inscrits dans les écoles françaises du Québec; il devrait en rester de 5 % à 7 % dans le réseau anglais à l'échelle du Québec et moins de 15 % à Montréal. Cette réduction de la clientèle anglaise rendra l'accès à l'école anglaise de moins en moins facile (et moins attrayant), puisque les anglophones perdront plusieurs de leurs institutions d'enseignement.

Par ailleurs, au Canada anglais, l'expansion et la popularité des cours d'immersion en français demeurent impressionnantes, et ce, dans toutes les provinces anglaises; d'année en année, les programmes immersifs destinés aux anglophones prennent de l'ampleur. C'est donc dire qu'au niveau des effectifs scolaires le français se trouve dans une situation avantageuse, tant au Canada anglais que dans le monde. On peut même prédire que, au chapitre de l'enseignement du français langue seconde et langue étrangère, la vitalité du français sera encore plus grande dans l'avenir qu'elle ne l'est présentement.

- Scolarisation et expansion linguistique

De façon générale, on peut affirmer que les pays qui ne réussiront pas à scolariser leur population freineront l'expansion de leur langue nationale. C'est pourquoi des langues comme l'arabe et l'espagnol accusent un déficit dans les facteurs d'expansion linguistique. Cela dit, de nombreuses langues d'Afrique connaîtront un sort identique. Il ne faut pas oublier que la scolarisation constitue à long terme une facteur de développement économique.  Les pays avec un grand nombre d'analphabètes ont un PNB très bas et un très haut taux de naissance. Par exemple, en 2002-2004, les pays développés avaient un taux d'alphabètes de 98 % contre 67 % dans les pays en voie de développement (Unesco 2005). Les faits démontrent que la capacité à lire et à écrire est liée à trois aspects du développement socio-économique : la pauvreté, la transformation socio-économique et la croissance économique. L'alphabétisation des citoyens est donc nécessaire pour le développement du pays. C'est pourquoi la situation en Haïti est préoccupante. Plus de 70 % de la population de ce pays est analphabète et 500 00 enfants ne vont pas aller à l'école, faute de moyens. Par comparaison, le Nicaragua est tout aussi pauvre, mais il compte beaucoup moins d'analphabètes. L'État haïtien ne débourse que 13 % des montants associés à l'éducation, le reste étant assumé par les parents. Si l'école en Haïti est obligatoire, elle n'est pas vraiment gratuite, et de moins en moins publique. La qualité variable de l'enseignement, les problèmes de malnutrition, les piètres conditions matérielles, l'analphabétisme des parents (au moins de 70 %), l'absence de bibliothèques publiques ou scolaires, l'éloignement des écoles et l'absence d'électricité dans les foyers sont d'autant d'éléments responsables du taux de scolarisation peu élevé. C'est un cercle vicieux: parce que l'État haïtien est pauvre, la population demeure sous-scolarisée; parce que la population est sous-scolarisée, le pays reste pauvre.

- Les variables culturelles

Les variables culturelles montrent avec évidence que la puissance culturelle d'une langue dépend directement de la puissance économique. Un sous-développement économique entraîne invariablement un sous-développement culturel. C'est ce qui explique, d'une part, la force des langues du nord-ouest de l'Europe et de l'Amérique du Nord; d'autre part, le sous-développement économique explique aussi la faiblesse culturelle des langues importantes par leur démographie comme l'arabe, l'hindi, le bengali, le portugais, etc., dont les locuteurs sont aux prises avec un taux d'analphabétisme élevé. L'Asie et l'Afrique sont particulièrement touchées par cette carence culturelle.

Ce sont les langues des nations riches et puissantes qui peuvent se permettent de diffuser la quasi-totalité du savoir universel sur de vastes territoires. Les personnes qui étudient une langue étrangère choisissent de préférence une langue dans laquelle elles trouveront beaucoup de publications; la plupart du temps, elles choisiront l'anglais, le français, le russe ou l'allemand, contribuant ainsi à renforcer l'hégémonie culturelle du «club des riches».

5) Le facteur politique et ses variables

Dans les chapitres précédents, nous avons noté que la langue et la politique étaient intimement liées. À l'instar des autres facteurs, le pouvoir politique constitue l'une des forces les plus puissantes dans la vie des langues.

5.1 Le contrôle des instrument de gouvernement

Si elle veut survivre et s'épanouir, une langue doit idéalement exercer le contrôle des instruments de gouvernement, établir sa dominance et rechercher l'exclusivité sur un territoire donné. Or, cette dominance et cette exclusivité s'obtiendront d'autant plus facilement qu'une langue aura le contrôle d'un État souverain ou, à tout le moins, le contrôle d'un État associé (cadre fédératif) ou d'un gouvernement autonome. Une langue sans État ou sans gouvernement est une langue à l'avenir fort compromis.

Or, parmi les 6700 langues du monde, quelque 83 langues (21 langues multi-étatiques et 62 langues mono-étatiques) bénéficient de la protection d'un gouvernement central ou d'un État souverain, alors qu'une bonne cinquantaine d'autres dépendent de celle d'un État non souverain, comme dans les cantons suisses, les républiques autonomes de la fédération de Russie, les régions autonomes d'Espagne et d'Italie, les États de l'Inde, l'Afrique du Sud, la fédération de Russie, le Nigeria, etc. 

Évidemment, le rayonnement d'une langue est beaucoup mieux assuré dans le cas d'un État souverain que dans celui d'un État régional (ou non souverain), parce qu'un groupe contrôle ainsi entièrement son destin linguistique. Un État régional voit généralement ses frontières linguistiques devenir perméables à la langue majoritaire du pays; sauf exception, il est assujetti à des doses plus ou moins massives de bilinguisation parce qu'il n'est pas entièrement maître de ses politiques linguistiques. Quoi qu'il en soit, on ne peut que donner raison à Louis-Jean Calvet lorsqu'il énonce ainsi le caractère privilégié des langues étatiques: «Les langues sont au pouvoir politique ou ne sont pas des langues». Grâce à l'appareil de l'État et de ses institutions (Parlement, justice, école, armée, police, médias, etc.), les gouvernements peuvent influencer le destin des langues et augmenter ou réduire la puissance de celles-ci.

5.2 Les langues officielles

Les États souverains du monde ont tous adopté une ou plus d'une langue officielle (maximum de quatre) à l'intérieur de leurs frontières respectives. Dans plusieurs cas, la langue officielle correspond à la langue majoritaire de la population comme aux États-Unis, en Allemagne, au Danemark, au Japon, en Thaïlande. Parfois, c'est une langue minoritaire nationale que l'on impose à l'ensemble de la population: l'indonésien (bahasa indonesia) en Indonésie, le chinois mandarin à Taïwan, l'anglais à l'île Maurice, l'hindi en Inde. Souvent, c'est une langue minoritaire étrangère qui fait office de langue officielle de la nation: tel est le cas de tous les États d'Afrique noire — à l'exception de la Somalie, de l'Éthiopie et de l'Érythrée —, ainsi que de tous les petits États de l'Océanie (Guam, Kiribati, Samoa occidentales, Tonga, Tuvalu, Nauru) dont la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Et dans tous les États où la langue officielle ne correspond pas à la langue de la majorité de la population, la langue imposée est celle de l'élite politique; à Taïwan, plus de 80 % de la population parle le chinois taïwanais, mais c'est le mandarin qui est la langue dominante, comme c'est le cas du malais en Indonésie, de l'amharique en Éthiopie, de l'hindi en Inde. Enfin, il arrive que des États reconnaissent plus d'une langue officielle, c'est-à-dire qu'ils accordent au moins juridiquement le statut d'égalité à deux ou plusieurs langues: c'est le cas au Canada, en Finlande, en Afghanistan, en Suisse, en Belgique et en ex-Yougoslavie.

- Les langues multi-étatiques

On trouvera au tableau 2.1 la liste des langues officielles multi-étatiques, c'est-à-dire celles adoptées par plus d'un État souverain ou plus d'un gouvernement central. Ce tableau montre que seulement 21 langues sur 6700, soit 0,3 % des langues du monde, sont officielles dans au moins deux États. 

L'anglais ravit facilement la première position dans le monde en ce domaine puisqu'il jouit du statut de langue officielle dans 56 États. Il est suivi par le français dans 37 États, puis par l'arabe et l'espagnol dans 23 États. Par ailleurs, le portugais est la langue officielle dans sept États, l'allemand dans cinq, le malais, le néerlandais et l'italien dans quatre, le chinois et le serbo-croate dans trois. Les neufs langues suivantes sont officielles dans deux États: le coréen, le tamoul, le turc, le swahili, le farsi (ou dari), le grec, le suédois, le créole et le danois. Bref, de toutes les langues multiétatiques, l'anglais (56), le français (37), l'arabe (23) et l'espagnol (23) occupent des positions enviables, car ces langues sont parlées dans plus de 20 États et sur plus d'un continent. 

Cependant, certains États non souverains (Hong Kong, Porto Rico, Guyane française, Martinique, Canaries, etc.) font partie de la liste pour des raisons d'ordre géopolitique: ce sont des États associés, des départements ou territoires d'outre-mer appartenant surtout aux États-Unis, à la France ou au Royaume-Uni. Soulignons aussi que le nombre total des locuteurs d'une langue dépasse parfois celui des habitants du pays dont c'est la langue officielle: par exemple, le créole, l'azéri, le hongrois, le catalan, etc. Cela signifie que le nombre total des locuteurs de ces langues est supérieur à celui où ils sont concentrés.  

- Les langues mono-étatiques

Le tableau 2.2  montre les 62 langues officielles mono-étatiques, c'est-à-dire utilisées officiellement dans un seul État souverain. Or, ces 62 langues ne sauraient être équivalentes. La puissance politique, et donc la capacité de diffusion, est nécessairement moindre pour les petites langues que pour les grandes langues telles le russe, l'hindi, le japonais ou l'ourdou. Le russe ne contrôle qu'un seul État (la Russie), mais celui-ci s'étend sur un très vaste territoire réparti sur deux continents avec une puissance démographique, économique, militaire et culturelle indéniable. Quant au japonais, sa faiblesse politique et la faible superficie du Japon sont compensées par une très forte puissance économique, culturelle et démographique produisant un impact sur tout le continent asiatique. L'hindi demeure la langue de 182 millions d'hommes dans un pays (l'Inde) qui reste une puissance non négligeable, voire enviable, aux plans politique, commercial et culturel.

Quant aux autres langues mono-étatiques, elles diffèrent aussi par leur poids relatif d'ordre démographique, culturel, militaire, etc. Par exemple, le vietnamien (67,6 millions), le polonais (44,0) et l'ukrainien (41,0) ne sauraient se comparer au kirundi (6 millions) du Burundi, au swati (1,6) du Swaziland ou au chamorro (90 000) de l'île Guam.  Les 62 langues bénéficiant du statut d'officialité dans leur pays respectif n'ont pas le même poids parce que leur force politique est contrebalancée ou renforcée par leurs forces ou leurs faiblesses sur d'autres plans. Ainsi, le poids relatif du maldivien aux Maldives, du dzongkha au Bhoutan, du tonguien à Tonga, ou du tuvalu à Tuvalu n'atteindra jamais celui du catalan parlé par 4,3 millions de locuteurs et dont la langue n'est officielle que dans la petite principauté d'Andorre (État souverain); toutefois, le catalan est non seulement la langue co-officielle dans plusieurs régions d'Espagne (Catalogne, Pays valencien et îles Baléares), mais il peut compter sur une force numérique plus élevée.  

5.3 L'échec politique: un frein à l'expansion

Dans l'avenir, les langues les mieux à même de progresser seront celles qui contrôlent au moins un État. Comme le soulignait Jean Laponce dans Langue et territoire (CIRAL, 1984, p. 105), celles qui demeureront sans État souffriront d'un handicap difficilement surmontable:

Les langues qui n'ont pas d'État sont en très mauvaise posture pour la phase à venir du conflit des langues, conflit qu'intensifient les communications universelles et rapides qui mobilisent de grandes masses de population dans des ensembles culturels, économiques et politiques multilingues.

Même si le pouvoir politique constitue une force incontestable, l'histoire offre pourtant des cas où l'exercice du pouvoir politique a abouti à un échec. L'Inde n'a pas encore réussi depuis 1947 à remplacer l'anglais par l'hindi; l'Irlande a échoué complètement dans sa politique d'implanter l'irlandais depuis 1949; Haïti n'applique qu'un bilinguisme déclaratoire à l'égard du créole; le statut «officiel» de l'arabe aux Comores est tout aussi symbolique; le kirundi au Burundi et le kinyarwanda au Rwanda n'ont pas encore trouvé la place qui leur revient en tant que langues co-officielles avec le français (et l'anglais au Rwanda). Et il existe bien d'autres cas similaires. 

Dans tous ces cas, des considérations politiques viennent contrecarrer l'interventionnisme linguistique. En Inde, c'est le nationalisme linguistique de plusieurs États fédérés de langue dravidienne (le sud du pays), qui refusent la prépondérance de l'hindi venant du Nord. En Irlande, l'omniprésence de l'anglais est telle qu'elle écrase les quelque 55 000 irréductibles qui utilisent encore l'irlandais à la maison (sur une population de 4,2 millions). Quant à Haïti, au Burundi et au Rwanda, la faiblesse du pouvoir politique est telle que l'État ne peut même pas imposer sa langue nationale. Enfin, aux Comores où l'arabe n'a qu'une fonction religieuse, on ne trouve à peu près aucun locuteur arabe, surtout pas l'arabe coranique (dit classique). On pourrait parler aussi de l'Algérie, du Maroc, de l'Érythrée, de la Libye, de la Mauritanie, du Soudan, du Tchad, etc.

Le facteur politique ne peut pas agir seul; il ne peut que renforcer un statut déjà créé par d'autres facteurs. Ainsi le malais n'aurait pu devenir la langue étatique en Indonésie s'il n'avait été au préalable la langue de l'économie dès 1928; l'observation vaut pour le malgache à Madagascar, l'amharique en Éthiopie ou le mandarin à Taiwan qui, au départ, ont été des langues dominantes sur les plans économique et militaire; quant au cas particulier de l'hébreu, celui-ci représentait une telle force symbolique et religieuse que le pouvoir politique n'a eu qu'à récupérer.

Le facteur politique se révèle un instrument extrêmement puissant s'il se combine à d'autres facteurs, mais il devient inutile ou seulement symbolique s'il agit seul. Contrairement aux facteurs d'ordre économique, culturel ou militaire, la puissance politique doit compter sur le consensus social; dans le cas contraire, elle court le risque d'opérer à vide.

6) Le facteur linguistique

Le facteur proprement linguistique est principalement relié à la proximité ou la distance génétique (ou typologique) des langues, puis aux problèmes relatifs à leur codification ou à leur normalisation. Cependant, comme nous le verrons, les variables associées à la proximité des langues ont un impact moindre que celles rattachées à la codification et à la normalisation.

6.1 La proximité linguistique

On sait que la plupart des idiomes du monde appartiennent à des familles de langues. Certaines langues sont plus apparentées entre elles qu'avec d'autres; par exemple des langues romanes comme le français, l'italien et l'espagnol sont différentes des langues germaniques comme l'anglais, l'allemand et le néerlandais. Les linguistes, on le sait, ont élaboré des méthodes de classification des langues en fonction de certaines caractéristiques communes de leurs structures. Lorsque les langues présentent des ressemblances, on parle de proximité linguistique; au contraire, lorsqu'elles sont très différentes, on parle de distance linguistique.

La proximité linguistique facilite le passage d'une langue à une autre, par exemple de l'espagnol au français, et vice versa. Elle favorise donc l'apprentissage de l'une à partir de l'autre, et même la compréhension mutuelle avec peu d'efforts préalables. Cette proximité favorise aussi les transferts linguistiques et, par voie de conséquence, les langues fortes aux dépens des langues faibles. C'est ainsi que, en Espagne, la proximité du catalan et de l'espagnol, ainsi que celle du galicien et de l'espagnol, facilite l'apprentissage de la langue officielle de l'État espagnol, mais aussi l'assimilation des Catalans et des Galiciens, ce qui ne peut que contribuer à l'expansion de l'espagnol. La distance linguistique, au contraire, en compliquant en principe l'apprentissage et la compréhension mutuelle, nuit à l'expansion de certaines langues. C'est ce qui peut expliquer que les Basques, qui parlent une langue très différente de l'espagnol, s'assimilent moins que les Catalans. Pour les Québécois, la distance linguistique du français par rapport à l'anglais constitue une sorte de rempart à l'anglicisation. Ces variables jouent un rôle important dans la mesure où évidemment d'autres facteurs économiques et politiques sont prépondérants.

La proximité linguistique explique, mais seulement en partie, soulignons-le, que les Catalans et les Galiciens apprennent sans grand effort l'espagnol et que les Espagnols peuvent réussir à savoir le catalan en six mois seulement. Par contre, l'apprentissage du basque se révèle extrêmement difficile pour l'Espagnol moyen, même après plusieurs années d'études. D'ailleurs, comment expliquer que plus de 99 % des Catalans soient bilingues alors que moins de 30 % des francophones du Québec le soient. La ressemblance des langues telles l'espagnol et le catalan favorise nettement le bilinguisme catalan-espagnol, tandis que la distanciation entre le français et l'anglais freine la bilinguisation. En France, les immigrants portugais et espagnols s'intègrent plus facilement à la majorité que ceux qui proviennent du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie), notamment grâce à la similitude des langues. Mais les facteurs linguistiques n'expliquent pas tout et ils ne suffisent généralement pas à faire apprendre ou à empêcher d'apprendre une langue.

6.2 La normalisation et la codification des langues

Les langues diffèrent non seulement par leur distance structurelle, mais aussi par le niveau de développement qu'elles ont atteint. Certaines langues ont pu accéder à un haut degré de normalisation et à un haut degré de codification; d'autres, non.

- La codification

La codification est une intervention politique qui consiste à élaborer et à produire un appareil de références des usages linguistiques; ceux-ci sont alors rassemblés, fixés, recommandés ou prescrits par des spécialistes en matière de langue. Grâce à la codification, on peut créer un système d'écriture ou un alphabet, rédiger des grammaires, des dictionnaires ou des lexiques, des manuels d'enseignement, susciter la création d'oeuvres littéraires, de livres utilitaires, de livres scientifiques ou techniques, etc. Généralement, on est plus porté à apprendre une langue qui dispose de tels ouvrages; à l'opposé, on n'apprend pas une langue pour laquelle on ne trouvera que peu ou aucun document de référence. C'est ce qui explique que, dans le monde, on apprend un nombre limité de langues et que ce sont toujours les mêmes: l'anglais, le français, le russe, l'allemand, l'espagnol.

Les langues codifiées correspondent la plupart du temps à des langues standardisées, c'est-à-dire officielles, donc investies de l'autorité et de la légitimité d'un corps de spécialistes en la matière. Codifié dans les grammaires, les dictionnaires et autres ouvrages de correction de la langue, de même que dans les textes littéraires, l'usage prescrit est le résultat d'une sélection rigoureuse, d'une épuration, puis d'une uniformisation, d'une stabilisation et, finalement, d'une diffusion sur de grandes distances.

- La normalisation

Une fois codifiée, il est plus aisée pour une langue de devenir normalisée. Une langue est normalisée lorsque son usage codifié est étendue à l'ensemble d'une société. Cette normalisation se fait par l'entremise de l'appareil gouvernemental et de l'administration publique, du système d'enseignement, des médias, de la publicité, etc., et concerne toutes les communications institutionnalisées. Toute langue qui passe par le processus de codification et de normalisation est assurée d'un avenir prometteur. Après avoir prescrit un usage linguistique dans les communications institutionnalisées, il s'agit ensuite d'étendre cette pratique dans les communications individualisées. On développe alors des institutions normalisatrices de la langue, c'est-à-dire un système et des établissements d'enseignement, mais aussi des commissions de terminologie et des organismes chargés de veiller sur la langue. Une langue codifiée et normalisée jouit nécessairement d'un statut institutionnel qui est imposé par l'État à tous les citoyens. Cette langue devient comme la seule légitime, et cela, d'autant plus impérativement qu'elle est proclamée langue officielle.

- L'officialisation

Or, on a tendance à apprendre prioritairement une langue officielle parce qu'elle jouit d'un prestige dont ne bénéficient pas les autres langues. Le norvégien, le malgache, l'hébreu et le catalan constituent des exemples intéressants.

Ce n'est pas par hasard que le norvégien, dominé par le danois de 1397 à 1814, a pu reprendre graduellement sa place en Norvège à partir du moment où il a été codifié, normalisé puis déclaré langue officielle. Mais c'est après le plébiscite d'août 1905 que le peuple norvégien opta par une large majorité pour la séparation de la Suède; le Parlement suédois (le Riksdag) ratifia l'indépendance de la Norvège en octobre. Par la suite, le mouvement nationaliste éveilla chez les Norvégiens le désir d'avoir une langue qui soit vraiment la leur. Ce faisant, les divers gouvernements norvégiens pratiquèrent des politiques de «norvégianisation» à l'égard de leurs minorités nationales. En 1929, une loi du Parlement changea le nom des deux langues norvégiennes: le landsmål devint le nynorsk (prononcer [nu-norsk] comme dans flûte), c'est-à-dire le «nouveau norvégien», et le riksmål s'appela le bokmål (prononcer [bouk-môl] comme dans bouc et pôle), c'est-à-dire la «langue des livres». Aujourd'hui, le nynorsk et le bokmål constituent les deux langues officielles du pays à égalité de statut.

Ce n'est pas l'effet du hasard qui a permis au malgache de Madagascar de se libérer du français sur le plan linguistique. Colonie française de 1895 à 1960, Madagascar a utilisé le français comme seule langue officielle durant toute cette période. Au lendemain de l'indépendance, le français et le malgache sont devenus les deux langues officielles de la République malgache, engendrant une véritable situation néo-coloniale, où les firmes françaises et les Français conservaient la plupart de leurs privilèges. À partir de 1972, le gouvernement a entrepris la nationalisation des grandes compagnies françaises et a proclamé ensuite le malgache seule langue officielle de la République. L'imposition du malgache ne s'est pas réalisée sans difficultés, mais de tous les pays du tiers monde Madagascar est l'un de ceux qui ont le mieux réussi à codifier et à normaliser sa langue nationale.

L'exemple de l'hébreu en Israël paraît encore plus frappant. Cette langue a cessé d'être utilisée comme langue parlée dès le IIe siècle de notre ère. Déclarée langue morte, l'hébreu a pu renaître de ses cendres quelque 1 700 ans plus tard pour devenir la langue officielle de l'État d'Israël. Faire renaître une langue morte n'était pas une mince affaire avec une population de 13 millions de personnes dispersées dans 102 pays et ignorant tout de celle-ci. La renaissance de l'hébreu aurait été impossible sans les travaux terminologiques de Ben Yehouda et de son équipe, menés pendant plus de 40 ans. L'État d'Israël a démontré qu'il était possible d'intervenir pour promouvoir une langue que tous les dictionnaires et encyclopédies classaient parmi les langues mortes. Pour y arriver, il a fallu intervenir sur deux plans: le code et le statut. Les responsables juifs de la planification n'ont jamais improvisé: un long travail lexicographique préliminaire a dû être entrepris pendant que des stratégies furent mises au point pour valoriser et faire apprendre la langue hébraïque. Le cas de l'hébreu ne fait pas exception à la règle: la main de Dieu n'a jamais réussi, toute seule, à sauvegarder une langue. D'autres facteurs, notamment d'ordre politique et idéologique, ont également joué.

Un autre exemple intéressant d'officialisation est celui du catalan en Catalogne. Après la Reconquête espagnole sur les Arabes, les comtes catalans se rendirent indépendants dès le Xe siècle. En 1137, le royaume de Catalogne et celui d’Aragon furent réunis, mais le catalan devint, conjointement à l'aragonais, la langue officielle du royaume d'Aragon, lequel s'étendit dans tout leur empire arago-catalan, qui comprenait la Catalogne (Catalunya Nova), le pays de Valence (Païs Valenciana), les îles Baléares (Majorque, Ibiza et Menorca), la Sardaigne (ville d’Alguero), la Sicile et la Corse. Durant tout le Moyen Âge, le catalan resta la langue véhiculaire de ce vaste empire jusqu'à ce que, en 1469, Ferdinand d’Aragon épousa Isabelle de Castille. La dynastie catalane d’Aragon s’éteignit en 1516. Ce fut le début de la rude concurrence du catalan avec le castillan. L’Espagne unifiée imposa la castillanisation du royaume, tandis que s'amorçait un long déclin de la langue catalane. En 1659, les Catalans perdirent même la Catalogne du Nord au profit de la France.  Après la guerre civile espagnole (1936-1039) et la victoire du général Franco, l'usage public du catalan fut interdit, et ce, jusqu’en 1975, l’année de la mort du dictateur. En 1978, l'Espagne redevint un État démocratique en délégant une partie de ses pouvoirs à des gouvernements locaux: les Communautés autonomes. C'est ainsi que le catalan redevint la langue officielle de la Catalogne avec le castillan. Toutefois, la Catalogne s'est retrouvée avec deux langues officielles, le catalan et le castillan, qui se font nécessairement concurrence. Étant donné que le castillan est la langue officielle de toute l'Espagne et que le Catalan n'est officiel que dans trois communautés autonomes (Catalogne, Valence et îles Baléares), le catalan est en situation d'infériorité, mais bénéficie néanmoins d'une protection juridique efficace.

Le fait que la plupart des langues du monde ne soient ni codifiées ni normalisées explique leur faible diffusion, sinon leur non-diffusion. Au contraire, les langues très codifiées et très normalisées jouissent toutes d'une très grande propagation et d'un enseignement généralisé.

7) L'idéologie linguistique

C'est une opinion très largement répandue que la force d'attraction d'une langue résiderait dans sa valeur intrinsèque. Contrairement à ce que plusieurs pourraient croire cependant, il n'y a pas de langues en soi plus aptes que d'autres à s'étendre dans l'espace. L'idéologie de la glorification des vertus de la langue n'a jamais favorisé l'expansion ou la survie d'une langue sauf dans l'esprit de quelques idéalistes. Les jugements de valeur qui portent sur l'esthétique d'une langue, ses qualités ou ses défauts, ses prétendues dispositions et sa facilité d'apprentissage, relèvent de critères fort discutables et reposent sur des considérations arbitraires.

7.1 La clarté et la précision des langues

Certains affirment que le français, l'anglais et l'espagnol sont des langues importantes en raison de leur clarté et de leur précision. Cela signifierait que les locuteurs de ces langues seraient privilégiés. On pourrait bien se demander en vertu de quoi ce privilège n'a pas été étendu aux 6700 autres langues de la planète. Aucun peuple n'accepterait de changer de langue sous prétexte qu'une autre paraît plus performante. 

On voit mal les Américains se mettre à apprendre l'apache ou les Blancs d'Afrique du Sud le zoulou parce qu'une équipe de savants linguistes aurait réussi à prouver que ces deux langues sont plus précises et plus claires que l'anglais. En réalité, la clarté et la précision ne relèvent pas de la langue elle-même, mais de la logique et de la pensée, c'est-à-dire de l'utilisation personnelle du code.

7.2 La richesse et la pauvreté des langues

D'autres soutiennent que l'anglais et le français sont des langues riches par rapport à l'apache ou au zoulou, réputés pauvres. On se fondera, pour porter un tel jugement, sur le nombre plus ou moins important de mots spécifiques servant à désigner la réalité. Le français et l'anglais compteraient quelques centaines de milliers de mots alors qu'on n'en relèverait que quelques milliers en apache et en zoulou. 

En ce sens, une langue serait riche ou pauvre selon le nombre total de mots inscrits dans les dictionnaires. Cela suppose que les langues écrites ont, au départ, un avantage sur les langues non écrites: celui de pouvoir consigner les mots, même disparus, dans un répertoire. Dans la vie courante, un anglophone moyennement instruit connaît vraisemblablement à peu près le même nombre de mots qu'un Apache ou un Zoulou moyennement instruits. Voici à ce sujet l'opinion de Pierre Alexandre, un africaniste (Langues et langages en Afrique noire):

Il semble bien qu'en fait, on doive admettre que le vocabulaire dont disposent tous les hommes est, à quotient intellectuel égal des locuteurs, à peu près équivalent d'une langue à l'autre, et que pour une langue utilisée dans une civilisation technologiquement complexe, il faille parler de différents dialectes spécialisés, inintelligibles d'une catégorie professionnelle à l'autre.

Selon J. Macnamara (The Bilingual's Linguistic Performance. A Psychological Overview), la langue courante, c'est-à-dire celle que nous utilisons sans avoir recours au dictionnaire, ne dépasse pas 6000 mots. Il faut dire aussi que la prétendue pauvreté des langues amérindiennes ou africaines provient en grande partie de l'ignorance et de l'incompétence des lexicographes (les auteurs des dictionnaires) occidentaux face aux langues «exotiques» qu'ils étudient. De toute façon, ce n'est pas parce que certaines langues sont «riches» qu'elles s'étendent, mais plutôt parce que leurs locuteurs le sont, économiquement.

7.3 Les langues «primitives» et «évoluées»

De même, plusieurs croient à l'existence de langues primitives par rapport à des langues dites évoluées. Or, aussi loin que l'on remonte dans l'histoire des langues, on n'a toujours affaire qu'à des langues évoluées, c'est-à-dire développées, achevées, qui ont donc derrière elles un passé considérable dont on ne sait rien, bien souvent. Toute langue évolue nécessairement dans le temps, sinon elle meurt.

On associe les concepts de langue primitive et de langue évoluée au développement du progrès scientifique ou technologique occidental. En ce sens, dire que le zoulou est moins évolué que l'anglais, c'est comme dire que la trajectoire d'un DC-9 est plus primitive et moins évoluée que celle d'un Concorde. D'après le linguiste William Labov: «Il ne semble pas que les langues se fassent toujours meilleures, et rien ne montre l'existence d'un progrès dans l'évolution linguistique.» Il est vrai que toutes les langues évoluent dans le temps, mais cela ne leur confère pas en soi une supériorité. Ce sont des événements extérieurs à la langue qui la feront évoluer dans un sens ou dans un autre. Autrement dit, les peuples «primitifs» me parlent pas des langues «primitives» et les peuples «civilisés» ne parlent pas des langues «civilisées».

7.4 La beauté et la pureté des langues

D'autres encore soutiennent que telle ou telle langue est plus belle, plus douce, plus musicale qu'une autre. De là à prétendre que la beauté supposée d'une langue favorise son expansion, il n'y a qu'un pas... Mais les critères de la beauté correspondent à des clichés culturels, sujets à des discussions dont l'issue est toujours aléatoire. En fait, on confond souvent la langue et le sentiment que l'on éprouve pour le peuple qui la parle; un peuple que l'on estime aura une belle langue, un peuple méprisé, une langue laide. Pour un francophone, l'anglais, l'espagnol, l'italien et le suédois sont généralement considérés comme de belles langues; il est peu probable que les mêmes personnes considéraient avec la même perception le créole haïtien, l'apache, le zoulou ou... l'allemand des films de guerre («une langue dure, rude, militaire», diraient plusieurs). Pourtant, beaucoup de locuteurs sont convaincus de la grande beauté de leur langue. Par exemple, lors de rencontres scientifiques, certains érudits arabophones peuvent s'émerveiller de la beauté de la langue arabe classique, ce qui fait sourciller plus d'un linguiste. Comme le soulignait le grand linguiste André Martinet:

[Ces jugements] se fondent en fait sur les sentiments qu'on éprouve pour la nation qui fait usage de la langue en cause, sur la nature des contacts qu'on a établis avec ses usagers, sur le goût que l'on a pour le pays où on l'a entendue, sur l'attrait de la littérature dont elle est le support.

D'autres croiront que la survie d'une langue dépend de sa pureté. Une langue pure, c'est-à-dire non corrompue par des éléments étrangers au cours de son évolution, aurait plus de chance de faire face à la concurrence des autres langues. Cela n'explique pas comment il se fait que l'anglais, après avoir emprunté près de 60 % de son vocabulaire au français dans les siècles passés, soit devenu la première langue du monde. 

Il n'existe évidemment pas de langue pure, corrompue, dégénérée ou bâtarde, ou alors toutes les langues le sont, car elles résultent de transformations antérieures: le français contemporain serait un français dégénéré du XVIIe siècle, celui-ci étant une corruption du français du XIIe siècle, produit abâtardi du latin, lui-même dégradé de l'indo-européen primitif, et ainsi de suite jusqu'à Adam (dans la Bible), le seul humain à avoir pu parler une langue absolument «pure». Il n'y a pas de langue pure: toutes les langues sont profondément métissées sans que la communication en soit pour autant altérée. Par exemple, le français est une langue issue du latin qui, au passage, a emprunté au grec, à l'arabe, au néerlandais, à l'allemand, à l'espagnol et au portugais, à l'italien, à l'anglais, et à une multitude d'autres langues. L'anglais, pour sa part, est issu du germanique, mais a emprunté des milliers de mots au vieux-norrois, au grec, au latin, au français (massivement) et à une multitude d'autres langues. On n'en finirait plus... 

7.5 Les prétendues qualités innées d'une langue

Ce n'est pas non plus en vertu de quelque disposition naturelle qu'une langue s'impose dans des domaines prestigieux comme le commerce, les sciences ou la musique. Par exemple, rien dans le système linguistique de l'anglais ne le prédispose à dominer les affaires ou les sciences. Ce n'est pas à cause de qualités innées que l'anglais est la langue internationale du commerce et des sciences. L'apache ou le zoulou pourrait tout aussi bien faire l'affaire si l'empire commercial et scientifique de notre temps était apache ou zoulou. 

On sait que, dans les siècles passés, l'égyptien, le babylonien, le phénicien, le grec, le latin, le français et l'italien ont déjà joué le rôle que joue l'anglais aujourd'hui. Au Moyen Âge, la plupart des intellectuels anglais étaient même convaincus que la langue anglaise allait régresser devant le latin qui, d'après eux, était destiné à un avenir prometteur. Non seulement le français a devancé le latin, mais celui-ci a été supplanté par toutes les langues vernaculaires; on connaît aujourd'hui le sort qu'ont connu le latin et l'anglais par la suite.

Un autre point que l'on soulève souvent: le degré de difficulté d'une langue. On semble accepter généralement l'idée que certaines langues sont plus difficiles ou plus faciles à apprendre que d'autres. Nombreux sont ceux qui croient que l'anglais doit à sa prétendue facilité d'apprentissage son pouvoir d'attraction à l'heure actuelle. Le degré de difficulté d'une langue demeure toujours une question très discutable et arbitraire, parce que l'on doit se placer du point de vue de la personne qui l'apprend comme langue seconde. 

Les difficultés d'apprentissage dépendent d'un ensemble de facteurs relativement complexes. Abstraction faite de tout contexte sociologique, un francophone devrait apprendre assez facilement les langues suivantes: l'italien, l'espagnol, le roumain, le portugais, le malais et le turc, sans compter un assez grand nombre de langues africaines. Bien que ces langues soient techniquement faciles pour un francophone en raison d'affinités ou de compatibilités typologiques, c'est l'anglais, plus difficile pour plusieurs, qui est appris. Un anglophone peut apprendre l'espagnol, alors qu'il lui serait plus aisé de faire l'apprentissage du néerlandais ou du frison. Mais pourquoi un anglophone apprendrait-il le frison, une langue pourtant très proche de l'anglais? Or, le frison n'a aucun pouvoir d'attraction en dehors de son aire géographique restreint. Si le chinois paraît insurmontable à un Américain, il n'en est pas de même pour un Tibétain ou un Birman. Pour un francophone, le basque, le birman, le chinois, le coréen, le géorgien paraîtront des langues extrêmement complexes et posent des problèmes techniques redoutables. Pas nécessairement pour un arabophone ou un hindiphone!

La plus grande force d'attraction d'une langue seconde dépend en fait de la motivation. On n'apprend pas le basque, le swahili, l'apache ou le zoulou, simplement parce qu'on n'a généralement aucune raison de les apprendre. Qu'une multinationale américaine propose à l'un de ses employés unilingues de quadrupler son salaire moyennant la connaissance du chinois, du basque ou du zoulou, et notre Américain viendra à bout de toutes les difficultés. C'est pour des raisons utilitaires qu'un Américain du sud des États-Unis apprendra l'espagnol de préférence à toute autre langue, qu'un Frison préférera le néerlandais à l'anglais, qu'un Sénégalais choisira le français avant l'anglais, qu'un Québécois francophone préférera l'anglais ou l'espagnol avant le portugais ou l'italien, etc. 

Par ailleurs, on peut aussi décider de ne pas apprendre une langue en raison de facteurs psycho-affectifs. Il devient à peu près impossible à un Arménien d'apprendre le turc s'il n'oublie pas le génocide dont son peuple a été victime de la part des Turcs en 1915. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l'apprentissage de l'allemand a connu une chute remarquable aux États-Unis pendant que sa cote remontait en France; les Américains refusaient d'apprendre l'allemand pour des raisons idéologiques, alors que des raisons pratiques incitaient les Français à le parler; depuis, ces derniers se sont mis à l'anglais, comme le reste de la planète. On peut présumer que l'anglais va progressivement remplacer le russe dans tous les anciens pays de l'Est et ce ne sera pas pour faire plaisir aux Américains ou parce que les populations les aiment. Suite aux attentats de New York du 11 septembre 2001, les Américains ont appris avec stupeur qu'ils pouvaient être détestés, alors qu'ils croyaient être admirés béatement par le monde entier. Bref, on apprend l'anglais pour des raisons pratiques: espérer communiquer avec le monde entier. Même la disparition des États-Unis n'entraînerait plus maintenant la déchéance de l'anglais, car la disparition d'une grande langue est toujours très lente, comme l'ont démontré les exemples du latin, du grec, du sanskrit, de l'araméen, etc. Comme on peut le constater, le degré de difficulté d'une langue relève d'un phénomène complexe qui n'a que peu à voir avec le pouvoir d'attraction ou de répulsion de cette langue.

Quoi qu'il en soit, les langues prennent de l'expansion et accroissent le nombre de leurs locuteurs en fonction d'un ensemble de facteurs d'ordre militaire, économique, culturel, linguistique, etc. Un seul facteur d'expansion est insuffisant pour assurer la diffusion d'une langue. Mais l'accumulation de toute une série de facteurs en favorisera la pérennité... pour quelques siècles. Dans le cas des langues artificielles, le seul facteur d'attraction repose sur leur prétendue facilité d'apprentissage. Mais c'est nettement insuffisant! Dans la situation actuelle, seules quelques langues peuvent prétendre jour un rôle véhiculaire dans le monde entier. Il s'agit des langues internationales (anglais, arabe, chinois, espagnol, français, portugais, russe) dont on traitera dans la section suivante.

Dernière mise à jour: 20 déc. 2015

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