République d'Albanie

Albanie

Informations générales
et démolinguistiques

(Première partie)

Capitale: Tirana
Population: 3,8 millions (2008)
Langue officielle: albanais
Groupe majoritaire: albanais (90 %)

Groupes minoritaires: tsigane (2,8 %), grec (1,7 %), macédonien (0,9 %), aroumain (0,6 %), serbe (0,6 %), tsigane, etc.
Système politique: république parlementaire à tendance présidentielle
Articles constitutionnels (langue): art. 2, 4, 25 et 25 de la Constitution de 1991; art. 14, 18, 20, 22, 23, 24, 28 et 31 de la Constitution de 1998
Lois linguistiques: la Loi sur l'enseignement pré-universitaire (1995); la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (1994) du Conseil de l’Europe; la loi no 8116 du 29 mars 1996 (Code de procédure civile de la république d'Albanie); la loi no 8485 du 12 mai 1999 (Code de procédure administrative de la république d'Albanie); la loi no 8410 du 30 septembre 1998 relative à la radiotélévision publique et privée en république d'Albanie; la loi no 8585 ou Loi relative aux partis politiques (17 février 2000); la loi no 8609 du 8 mai 2000 (Code électoral de la république d'Albanie).

1 Situation géographique

La république d’Albanie (en albanais, Shqipëria: «le pays des aigles») est un pays montagneux d’Europe orientale situé dans la péninsule des Balkans. Ce pays est l’un des plus petits États d’Europe avec 28 748 km² (Belgique: 30 527 km²); il est limité au nord-ouest et au nord par le Kosovo (10 887 km²) et le Monténégro (13 812 km²), à l'est par la Macédoine (25 333 km² ), au sud par la Grèce (131 957 km²) et à l'ouest par la mer Adriatique (voir la carte détaillée). 

La pays est divisé en 36 districts administratifs : Berat, Bulquize, Delvine, Devoll (Bilisht), Dibre (Peshkopi), Durres, Elbasan, Fier, Gjirokaster, Gramsh, Has (Krume), Kavaje, Kolonje (Erseke), Korce, Kruje, Kucove, Kukes, Lac, Lezhe, Librazhd, Lushnje, Malesia e Madhe (Koplik), Mallakaster (Ballsh), Mat (Burrel), Mirdite (Rreshen), Peqin, Permet, Pogradec, Puke, Sarande, Shkoder, Skrapar (Corovode), Tepelene, Tirane, Tropoje (Bajram Curri), Vlore;

Soulignons que l’Albanie est devenue membre associé de la Francophonie lors du sommet de Moncton de septembre 1999; l’Albanie est devenue membre à part entière à l’occasion du sommet de l’organisation, en 2002, à Beyrouth au Liban.

2 Données démolinguistiques

Le pays comptait 3,8 millions d’habitants en 2008 ; il reste linguistiquement l’un des plus homogènes au monde avec plus de 90 % d’albanophones

2.1 L'albanais

Les Albanais appellent leur langue shqip, et se sont toujours nommés eux-mêmes Shqiptarë («habitants des rochers»); ce n’est qu’au XIIIe siècle que leur pays — leur pays, Shqipëria ou «le pays des aigles» — porte le nom latin d’Albanie, qui vient d'une tribu illyrienne, les Albanoï, dont fit état Ptolémée au IIe siècle de notre ère. L'albanais constitue l'une des plus anciennes langues d'Europe. Appartenant à la famille indo-européenne, l'albanais reste un isolat parmi ces langues; comme l'arménien et le grec, il n'est rattaché à aucune autre langue de cette famille.

Précisons que la langue albanaise présente deux variétés linguistiques principales parlées dans des proportions inégales : le guègue (gheg ou gegë), parlé par env. 2,8 millions de locuteurs, et le tosque (toskë), parlé par quelque quatre millions de locuteurs. C'est le fleuve Shkumbin, qui sert de frontière linguistique entre le Nord guègue et le Sud tosque. Le guègue est parlé au nord du pays (voir la carte de gauche), ainsi qu’au Monténégro, au Kosovo et en Macédoine. Quant au tosque, il est employé dans le sud de l’Albanie, ainsi qu'en Grèce et dans la région macédonienne du lac de Prespa. C’est depuis 1944 que l’albanais officiel a été normalisé à partir du tosque. La réunification des deux variétés linguistiques a permis la création d'une langue littéraire, laquelle semble avoir été acceptée par tous les Albanais.

Cela étant dit, le guègue et le tosque sont eux-mêmes fragmentés en plusieurs variétés dialectales (voir la carte des dialectes albanais). Le guègue présente quatre dialectes : le guègue du Nord-Ouest, le guègue du Nord-Est, le guègue moyen et le guègue méridional. Pour sa part, le tosque est divisé en tosque septentrional et tosque méridional, lui-même fragmenté en lab et tcham (Grèce). L'albanais parlé en Italie, appelé arvanite et celui parlé en Grèce, appelé arbérèche, constituent des variantes du tosque. Il existe un dialecte intermédiaire à mi-chemin entre le guègue et le tosque, dans une zone située juste au-dessus du fleuve Shkumbin à l'ouest.

Les albanophones ne résident pas tous en Albanie. On estime que, avant la guerre du Kosovo de 1999, environ 1,6 million d’Albanais vivait dans la province serbe du Kosovo, et qu'ils étaient 490 000 en Macédoine et 140 000 au Monténégro. Après la guerre, 450 000 Kosovars avaient trouvé refuge en Albanie, 230 000 en Macédoine, 65 000 au Monténégro et 20 000 en Bosnie-Herzégovine, sans compter les dizaines de milliers d’autres dans les pays de l’OTAN. Les albanophones sont fortement majoritaires en Albanie et au Kosovo, il sont également majoritaires au nord-est de la Macédoine, mais minoritaires au Monténégro (voir la carte albanophone détaillée).

Bref, les albanophones forment une forte diaspora de plus de cinq millions de personnes dans cette région (voir la carte de la région) des Balkans. On comprendra pourquoi les États voisins de l’Albanie, c’est-à-dire la Serbie, le Monténégro et surtout la Macédoine, craignent le nationalisme albanais dans la mesure où il pourrait entraîner la sécession d’une partie de leur pays au profit d’une Grande Albanie. Les plus grands perdants seraient sans doute la Serbie (sécession éventuelle du Kosovo) et la fragile Macédoine (petit État de 2,1 millions d’habitants dont 23 % d’albananophones).

2.2 Les langues minoritaires

Dans l'Albanie d'aujourd'hui, les 100 000 Tsiganes (2,8 %), les 60 000 Grecs (1,7 %), les 30 000 Macédoniens (0,9 %), les 20 000 Aroumains (0,6 %) et les 20 000 Monténégrins (0,6 %) constituent les groupes minoritaires. Les informations officielles les plus récentes (1989) concernant le nombre des membres des minorités nationales en Albanie proviennent du Bureau de la statistique (devenu l'Institut de la statistique – INSTAT –, un organisme rattaché au Conseil des ministres). Les statistiques officielles établissaient les minorités à 64 816 individus, soit 2 % de la population. Toutefois, ces résultats n’indiquent pas le nombre des Tsiganes et des Aroumains pour lesquels le recensement de 1989 n’avait pas prévu de «colonnes spéciales».

Les
minorités grecques — au nombre de 60 000 selon les données officielles, mais de 280 000 d’après le gouvernement grec — sont concentrées dans le sud de l’Albanie près de la frontière grecque, dans les districts de Gjirokaster, de Saranda et de Delvina; le district de Saranda comprend 64 villages, dont 35 sont majoritairement habités par des membres de la minorité grecque et les autres par des Albanais de souche. Le district de Delvina compte 37 villages, dont 18 abritent des membres de la minorité grecque et quatre autres ont une population mélangée, comprenant des Albanais de souche et des Grecs. Dans ce district, la minorité nationale grecque est forte de 15 000 personnes environ et est concentrée surtout dans la ville de Delvina. Un autre groupe important de la minorité nationale grecque vit dans le district de Gjirokastra, qui comprend la région de Dropulli i Poshtem et celle de Dropulli i Siperm. 

Les Macédoniens, pour leur part, sont regroupés à l’est de l’Albanie près de la Macédoine, dans la région de Prespa. Neuf villages sont situés sur cette frontière: Lajthiza, Pusteci, Zaroshka, Cerja, Shulini, Gollomboqi, Gorica e Vogel, Bezmishti et Gorica e Madhe, ainsi qu'un village à Devoll. Au point de vue administratif, les neuf villages où vivent des membres de la minorité nationale macédonienne constituent une commune, la commune de Prespa. Le centre de cette commune est occupé par le village de Pustec. 

La minorité nationale monténégrine vit pour l’essentiel dans quelques petits villages de la région de Vraka (Gril, Omaraj, Borici i Vogel), au nord de la ville de  Shkodra (dans le nord-ouest de l’Albanie), près du lac du même nom et non loin de la frontière avec le Monténégro.

Quant aux Aroumains, ils sont concentrés, d’une part, au sud-ouest près de la mer Adriatique (districts de Fier, Lushnjë, Berat et Vlorë), d’autre part, au sud-est près de la Grèce, c’est-à-dire dans les mêmes régions que la minorité grecque (districts de Gjirokaster, de Saranda, de Permeti, de Pogradec, d’Ersekë et de Korcë). Il est difficile de dénombrer avec exactitude les membres de la minorité aroumaine, car ils sont habituellement inclus dans la minorité orthodoxe grecque à cause de leur religion. Enfin, les minorités tsiganes sont davantage dispersées sur l’ensemble du territoire.

Précisons enfin que toutes les langues parlées en Albanie appartiennent à la famille indo-européenne. L’albanais et le grec constituent chacun une sous-famille, le tsigane fait partie du groupe indo-iranien, l’aroumain est une langue romane apparentée au roumain, alors que le macédonien appartient au groupe slave.

En 1967, au moment où le gouvernement albanais a aboli toutes les institutions religieuses, on estimait que 70 % des Albanais étaient musulmans, le reste de la population se partageant entre orthodoxes (18 %) et catholiques (12 %). La liberté de religion n’a été rétablie qu'en 1990.

3 Données historiques

Les Albanais seraient les descendants des Illyriens, un peuple indo-européen qui s’installa dans la région des Balkans vers 1000 ans avant notre ère. L’Illyrie fut colonisée par les Grecs au VIIe siècle et fit partie du royaume d’Épire, qui s’allia à la Macédoine. En 168, Rome conquit le pays et en fit une province romaine (en 146), une situation qui dura cinq siècles. Les Illyriens se sont christianisés dès les premiers siècles de notre ère. Ils se sont trouvés très tôt divisés selon la liturgie : latine pour certains, grecque pour d'autres, en fonction des aires d'influence, soit de Rome soit de Byzance. Les Illyriens résistèrent à l'assimilation romaine et leur langue survécut même si de nombreux emprunts au latin y furent introduits. Lorsqu'ils écrivaient, les Illyriens se servaient de l'alphabet latin ou de l'alphabet grec, et ils écrivaient en latin ou en grec, jamais dans leur langue ancestrale. 

3.1 De multiples envahisseurs

À la suite du partage de l’Empire romain entre l'Est et l'Ouest, en l’an 395 de notre ère, le territoire albanais passa sous le contrôle de l'Empire byzantin de Constantinople. Les Albanais se christianisèrent davantage et se réfugièrent dans leurs montagnes, tout en demeurant sous la tutelle de l’Empire byzantin. À partir du IXe siècle, ils furent dominés par plusieurs envahisseurs: les Bulgares, les Normands des croisades, les Angevins de l'Italie du Sud, les Serbes et les Vénitiens. La liturgie orthodoxe imposa l'usage du slavon dans le culte et l'alphabet cyrillique. La dernière occupation du pays par les Serbes au XIVe siècle causa des migrations massives vers la Grèce.

3.2 La conquête ottomane

En Albanie, l'invasion ottomane (1435) fut retardée grâce à la résistance du grand héros national George Castriota, plus connu sous le nom de Skanderbeg, mais après sa mort les Turcs parvinrent à s'implanter en 1479 (voir la carte de l'Empire ottoman).

Les Ottomans divisèrent administrativement l'Albanie en quatre vilayets: Shkodër, Kosovo, Manastir et Janina. L'Albanie ottomane avait une superficie de presque le double de ce qu'elle a aujourd'hui.

Au cours des siècles qui suivirent, près des deux tiers des Albanais finirent par s’islamiser. La loi ottomane n'autorisant que les musulmans à détenir des terres, une grande partie de la population se convertit à l’islam afin de conserver ses terres et de bénéficier de nombreux traitement préférentiels; les Albanais qui restèrent chrétiens (orthodoxes ou catholiques) furent relégués au simple rang de paysans. De leur côté, les Albanais islamisés échappaient au «ramassage» plus pudiquement «recrutement» en turc ottoman: devşirme (ou "devchirmé" du verbe devşirmek signifiant «ramasser» ou «récolter»)   des terribles janissaires turcs, mais aussi à certains impôts élevés, et ils pouvaient même accéder à des postes administratifs. Pendant les cinq siècles d'occupation ottomane, nombreux furent les Albanais qui obtinrent de hautes fonctions au sein de l'Empire. L'islamisation contribua à fragmenter les convictions religieuses de l'Albanie.

Un grand nombre d’Albanais qui ont voulu demeurer chrétiens ont, pour leur part, préféré émigrer en Italie, particulièrement en Sicile et en Calabre, où existent encore aujourd’hui des communautés albanaises. Pourtant, la religion orthodoxe fut tolérée par les Turcs. En réalité, le patriarcat de Constantinople de qui dépendait l’Église orthodoxe grecque est même devenu pendant plusieurs siècles le représentant officiel de l’Empire ottoman auprès de tous les chrétiens orthodoxes dans cette région des Balkans. L’Église orthodoxe devint alors un puissant instrument d’hellénisation pour les Albanais, car toutes les affaires politiques et administratives de l’Église ainsi que les cérémonies religieuses se déroulaient seulement en grec, ce qui avantageait évidemment la minorité grecque (et même la minorité aroumaine) qui habitait l’Albanie. Tout au cours de l’occupation ottomane, les Albanais essayèrent maintes fois de se libérer des Turcs, voire de l’omniprésence de l’Église orthodoxe grecque. Dans le but de réduire l’influence de la langue grecque dans leurs affaires internes, les Albanais tentèrent même de créer une Église orthodoxe indépendante, ce qu’ils n’obtiendront qu’en 1939 lors de la reconnaissance par Constantinople de l’Église autocéphale orthodoxe albanaise.

- La question scolaire

La plupart des Albanais, du moins les musulmans, écrivaient avec l'alphabet arabe. Les chrétiens continuèrent d'écrire avec l'alphabet slavon, l'alphabet grec ou l'alphabet latin. Très rares furent les Albanais capables de lire leur langue dans tous ces alphabets. En général, les textes écrits en alphabet arabe devenaient incompréhensibles pour ceux qui lisaient en lettres latines ou en lettres grecques, et vice versa. Cette complexité entraînera plus tard la nécessité d'une orthographe commune pour la langue albanaise. Durant la période ottomane, les écoles dispensèrent leur enseignement en turc aux enfants albanais. Les Albanais musulmans étaient considérés comme des Turcs et, en conséquence, ils recevaient leur instruction en turc. Quant aux Albanais chrétiens, ils pouvaient être instruits dans une autre langue: en grec pour les orthodoxes, en italien ou en allemand pour les catholiques.

Toutefois, en 1887, une première école publique à Korçë fut officiellement autorisée à enseigner en albanais; d'autres furent ouvertes à Pogradec, Ohrid, Prizren, etc. Ces écoles étaient destinées à tous les Albanais, quelle que soit leur religion. Les autorités catholiques et orthodoxes excommunièrent ceux qui fréquentaient ces écoles ou y enseignaient. En 1890, l'administration ottomane interdit aux enfants musulmans de les fréquenter. Toutes les écoles albanaises ont dû fermer les unes après les autres. Lors du Congrès de Berlin de 1878, le gouvernement dut accepter l'ouverture d'écoles étrangères, surtout autrichiennes et italiennes. Les écoles autrichiennes, administrées par l'Église catholique, enseignèrent en allemand; les écoles italiennes, administrées par l'État italien, enseignèrent en italien. Progressivement, les écoles autrichiennes dispensèrent des cours en albanais de façon à contrer l'influence italienne en s'appuyant sur le nationalisme albanais.

En novembre 1908, les Albanais tinrent à Manastir (aujourd'hui Bitola en Macédoine) un «Congrès de l'alphabet», soit quelques mois après la prise du pouvoir par les «Jeunes-Turcs» (le 19 juillet 1908) aux dépens du sultan. Le débat sur l'alphabet donna lieu à de violentes polémiques, chacun des principaux groupes (catholiques, orthodoxes et musulmans) voulant proposer un alphabet de son cru. La décision finale ne sera prise qu'en 1972, avec l'alphabet latin et l'emploi du dialecte tosque. Pendant ce temps, le nouveau gouvernement des Jeunes-Turcs admettait la possibilité d'enseigner l'albanais, mais pas nécessairement un enseignement «en albanais». Or, c'est bien l'enseignement «en albanais» que voulaient les Albanais.

La langue albanaise continuait d'être utilisée par tous les Albanais, mais à l'oral seulement. Que ce soit sous la forme du dialecte guègue au nord, dans la région de Shkodër et au Kosovo, ou du dialecte tosque, au sud, la langue albanaise constituait le fondement de la nation albanaise. À l'écrit, les Albanais se servaient du latin (catholiques), du grec (orthodoxes) ou de l'arabe (musulmans). Mais la langue de l'Administration ottomane demeurait le turc, écrit à l'époque avec l'alphabet arabe. En somme, les Albanais restaient profondément partagés entre trois religions (islam, catholique, orthodoxe), trois alphabets et trois langues liturgiques(latin, grec, arabe), une langue administrative (turc) et deux dialectes nationaux (le guègue et le tosque). Les différences entre le guègue et le tosque étaient considérées comme mineures par les intellectuels albanais; elles n'empêchaient nullement les albanophones de se comprendre et parler le guègue ou le tosque, c'était parler shqip («albanais»). Malgré ses différences dialectales, la langue demeurait un puissant moyen pour rassembler tous les Albanais.

- L'alphabet

C'est alors que les intellectuels albanais furent convaincus de la nécessité de créer un alphabet commun pour tous les Albanais. La création de la Ligue de Prizren en 1878 constitua une très forte incitation à trouver rapidement un accord sur un alphabet commun. Cette Ligue avait pour objectif la réunification de tous les territoires albanais en un État. Les musulmans défendirent l'alphabet arabe, mais cet alphabet parut pas très adapté pour transcrire les sons de la langue albanaise, ce qui renforçait d'autant l'option latine ou grecque. En ce sens, Sami Frashëri (1850-1904), un écrivain albanais, fondateur de la Société pour la publication d'écrits albanais, proposa l'usage de l'alphabet latin:

L'Albanie est un pays qui fait partie de l'Europe, et les Albanais sont l'une des nations européennes; en conséquence, l'albanais doit être écrit également avec des lettres européennes, donc avec des lettres latines.

Rappelons-le: c'est le choix que, une quarantaine d'années plus tard, fera Mustafa Kemal Atatürk en abandonnant l'alphabet arabe pour l'alphabet latin, qui est celui des Turcs aujourd'hui. Ce fut le début de ce qu'on a appelé «l'alphabet d'Istanbul», basé sur l'alphabet latin. Cependant, dès la dissolution de la Ligue de Prizren en 1881 et la répression sanglante qui s'ensuivait, l'«alphabet d'Istanbul» fut interdit par les autorités ottomanes. Néanmoins, le nouvel alphabet connut une certaine diffusion grâce à la publication d'ouvrages à l'étranger, surtout à partir de Sofia (Bulgarie) et de Bucarest (Roumanie). Mais l'«alphabet d'Istanbul» ne faisait pas l'unanimité chez les Albanais. D'une part, l'existence de lettres latines et grecques causaient des problèmes d'imprimerie, d'autre part, les catholiques préféraient l'alphabet latin traditionnel qu'ils utilisaient depuis quelques siècles. 

En somme, l'absence d'une littérature ancienne, les disparités culturelles entre les trois groupes confessionnels, les différences entre le guègue et le tosque, ainsi qu'un très fort taux d'analphabétisme (surtout chez les musulmans et les catholiques) ont certainement handicapé le développement de la langue écrite albanaise.

3.3 Le dépeçage de l’Albanie

En octobre 1912, le Monténégro, la Serbie, la Bulgarie et la Grèce déclarèrent la guerre à l'Empire ottoman. Après la guerre des Balkans de 1912-1913, l'Albanie fut reconnue, lors de la conférence de Londres du 17 décembre, comme principauté autonome sous la souveraineté du sultan, mais sans la province (vilayet) du Kosovo-Metohija alors attribuée à la Serbie et au Monténégro. Cette amputation enleva à l’Albanie près de 40 % de sa population, dont on retrouve aujourd’hui les descendants au Kosovo (Serbie), au Monténégro, en Macédoine et en Grèce. C'est ainsi qu'un albanophone sur deux vit encore hors des frontières de l’Albanie. En contrepartie, le nouvel État albanais intégrait des minorités non négligeables d’origine grecque, aroumaine, macédonienne et monténégrine. En 1914, les Autrichiens (au nord) et les Italiens (au sud) s'emparèrent du pays. Le traité de Tirana (août 1919) reconnut l’indépendance de l’Albanie qui fit son entrée à la Société des nations en 1920. L'année suivante (2 octobre 1921), l’Albanie fit une déclaration devant le Conseil de la Société des nations, dans laquelle elle prenait l’engagement de respecter les droits des minorités nationales dans les limites de son territoire, conformément aux dispositions des traités de paix conclus après la Première Guerre mondiale.

En 1925, Ahmet Zogu s'empara du pouvoir, puis se fit proclamer roi en 1928. L'Italie fasciste, qui exerçait une influence politique et économique croissante sur l'Albanie, l'envahit à nouveau en avril 1939. Victor-Emmanuel III d’Italie fut aussitôt proclamé «roi d’Albanie». Lors de la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste recréèrent la «Grande Albanie», regroupant l’Albanie, la Macédoine occidentale, le Kosovo et l’Épire grecque. L’Allemagne mit même sur pied une division SS albanaise employée à «nettoyer» les Serbes du territoire. Mais à la Libération, le maréchal Tito avait déjà reconquis le Kosovo et la Macédoine, qui redevinrent «yougoslaves».

3.4 Le régime autoritaire d’Enver Hoxha (1944-1985)

En Albanie, la résistance armée des groupes nationalistes contre les envahisseurs allemands et italiens s'était organisée sous la direction d'Enver Hoxha (1908-1985) un jeune professeur formé en France, enseignant au lycée français de Korça et élu secrétaire général du Parti communiste albanais. Hoxha réussit à prendre le pouvoir et, le 11 janvier 1946, il proclama la République populaire d’Albanie. Commença alors un long régime communiste extrêmement centralisateur et très autoritaire. Le régime s’allia à la Yougoslavie (1946-1948), à l'Union soviétique (1948-1961) et à la Chine maoïste (1961-1978). Mais désillusionné par ses alliés communistes, il rompit les relations diplomatiques avec chacun d'eux, prétextant qu'ils auraient abandonné le marxisme-léninisme pour se rapprocher des Occidentaux. Rejeté autant par l'Est que par l'Ouest, l'Albanie opta pour une politique d'isolement et fut reconnue pour être le bastion du stalinisme. Hoxha purgea le pays de toute opposition, qu’elle fût politique ou religieuse. Toute contestation conduisait immédiatement en prison ou dans les camps de travaux forcés, ou encore entraînait simplement l’exécution. Les voyages à l'extérieur du pays furent supprimés et les frontières fermées.

Puis, sous prétexte que les religions remontaient au Moyen Âge et qu'elles pouvaient menacer l'homogénéité de l'unité nationale, le président Enver Hoxha proclama officiellement, en 1967, la sécularisation de l’Albanie et interdit la pratique de toutes les religions, ce qui entraîna la fermeture de milliers de mosquées et de centaines d’églises orthodoxes, toutes converties en théâtres, salles communautaires, magasins ou cafés, parfois en écuries. En fait, certains observateurs politiques ont soutenu que cette interdiction visait directement les minorités grecque, aroumaine et macédonienne dont l’identité culturelle était intimement liée à la religion orthodoxe.

Au plan linguistique, Enver Hoxha appliqua également ses politiques autoritaires. Comme il était originaire du Sud (Gjiroskastër), Hoxha utilisa son pouvoir pour imposer le tosque de sa région (le tosque lab) comme base de l'albanais standard (ou littéraire) aux dépens du guègue qui paraissait plus morcelé que le tosque. Soulignons aussi que l'écrivain le plus célèbre de l'époque, Ismaïl Kararé, né en 1936 également à Gjiroskastër, écrivait en tosque. Avant cette époque, l'albanais officiel était basé sur celui d'Elbassan (ville d'Albanie centrale située sur le fleuve Shkumbin), une variante qui faisait cohabiter à la fois des caractéristiques guègues et tosques. Évidemment, cette politique autoritaire s'est faite sans la moindre contestation populaire.

En ce qui concerne les minorités linguistiques, conformément à la conception stalinienne des nationalités, Enver Hoxha consentit à reconnaître certains droits scolaires aux minorités grecque et macédonienne, mais en les ghettoïsant : quelque 56 000 Grecs furent répartis manu militari dans 99 villages et quelques milliers de Macédoniens dans sept autres villages. De son côté, le gouvernement de la Grèce affirma que 400 000 Grecs avaient été ainsi parqués dans ces «réserves» ou «camps» surveillés par l’armée.

Enfin, le président Hoxha fit adopter en 1975 un décret qui obligeait tous les Albanais non musulmans à changer leurs patronymes d’origine grecque, aroumaine, macédonienne ou monténégrine, surtout les noms catholiques et orthodoxes. Tous les membres des minorités grecque, aroumaine, macédonienne et monténégrine furent dorénavant forcés de choisir des patronymes à partir d’une liste officielle albanophone imposée par le gouvernement. D’autres restrictions s’ajoutèrent aussi quant à l’emploi des langues minoritaires, mais ces mesures doivent être prises dans un contexte d’interdiction généralisée à l’égard de tous les Albanais, qu’ils soient albanophones ou non.

3.5 La fin de l’hégémonie communiste

Après la mort d’Enver Hoxha en 1985, les difficultés sociales, politiques et économiques s’accumulèrent. En 1989, ce fut la chute du communisme dans ce pays, ce qui fit de l’Albanie le dernier pays de l'Est à avoir connu sa révolution. Mais la transition politique s'est avérée longue et laborieuse, et l’Albanie a connu depuis des difficultés pour instaurer un gouvernement démocratique solide. N’oublions pas que, pendant plus de 40 ans, les Albanais ont vécu sous la domination d'un régime totalitaire qui a empêché tout développement économique. Ramiz Alia, le successeur d'Enver Hoxha, dut amorcer une certaine démocratisation: ouverture des frontières et autorisation des voyages à l’étranger, levée des interdits religieux, légalisation du pluripartisme, élargissement des relations commerciales avec l’Ouest, etc. Pour ne pas être en reste, le Parti communiste changea de nom et devint le Parti socialiste albanais. 

Dès le début des années quatre-vingt-dix, l’effectif de la minorité nationale grecque en Albanie a considérablement diminué. En raison de l’ouverture des frontières, du sous-développement et des nombreuses difficultés économiques de la période de transition, une grande partie des habitants des régions méridionales du pays ont pu obtenir un emploi en Grèce, où ils vivent à présent. Dans plusieurs villages peuplés auparavant essentiellement de Grecs, le nombre des personnes ayant émigré en Grèce se situe entre 40 % et 70 % de la population totale.

Au cours de cette même période, les relations avec la Yougoslavie se firent de plus en plus tendues en raison des mauvais traitements exercés par les Serbes sur les albanophones du Kosovo. L'Albanie avait prévenu la Serbie qu'elle ne resterait pas les bras croisés. Non seulement des éléments armés albanais ont parfois attaqué des militaires et des civils serbes, mais des groupes organisés ont également fourni aux Kosovars une grande quantité d’armes et de l’argent blanchi provenant de la drogue. Les tensions augmentèrent également entre l'Albanie et la Grèce au début des années 1990, Athènes accusant Tirana de maltraiter la minorité grecque du sud de l'Albanie. Ces tensions se sont un peu apaisées par la suite, l'Albanie ayant mis en sourdine ses campagnes anti-grecques, pendant que la Grèce levait son veto à l'aide européenne à l'Albanie.

Le 25 novembre 1991, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a accordé à l’Albanie le statut «d'invité spécial». En mai 1992, l'Albanie signa un accord de coopération de dix ans avec la Communauté économique européenne (aujourd'hui l'Union européenne). Et, depuis le 13 juillet 1995, l'Albanie est devenue membre du Conseil de l'Europe.

Ce rapprochement avec l'Europe occidentale s’est accentué encore davantage lors de la guerre du Kosovo (mars-avril 1999). Non seulement l’Albanie devint le pays-refuge privilégié des Kosovars fuyant la répression serbe, mais elle fut transformée en un vaste terrain de manœuvres militaires à la disposition des forces de l’OTAN. En quelques jours, plus de 320 000 réfugiés kosovars s’installèrent dans des camps albanais, ce qui représentait alors près de 50 % de tous les réfugiés fuyant le Kosovo, soit l’équivalent du dixième de la population de l’Albanie. Ce pays de 3,5 millions d’habitants, par ailleurs l’un des plus pauvres de l’Europe (70 % de chômage), a hébergé plus de 400 000 réfugiés kosovars depuis le début du conflit (1998). Ces événements ont fait en sorte que l’Albanie s’est rapprochée de l’Union européenne et des États-Unis. L’ancien dictateur de l’État albanais, Enver Hoxha, ce marxiste-léniniste qui détestait les Occidentaux, a dû se retourner plusieurs fois dans sa tombe! Ajoutons aussi que les Albanais ont découvert les vertus du capitalisme avec la venue de plus de 10 000 étrangers, les «humanitaires», appartenant à l’OSCE, au CICR, à Médecins sans frontières, à Médecins du monde, au Haut-Commissariat des Nations unies, etc., sans compter tous les ONG inimaginables, les soldats de l’OTAN et les très nombreux journalistes.

La guerre du Kosovo a eu pour effet de dynamiser l’économie locale, qui en avait bien besoin, mais au profit de la... classe dirigeante et de la mafia. D’ailleurs, le journal albanais Koha Jone a même assuré que, sur dix rations humanitaires arrivées dans le pays, seules trois étaient effectivement distribuées au réfugiés kosovars. Ces faits démontrent que les autorités albanaises ne semblent pas avoir réussi à exercer un contrôle, sinon purement formel, sur ce qui se passe dans leur pays.

En septembre 2006, l'Albanie est devenue membre de la Francophonie, en même temps que la Pologne et la Macédoine, des pays qui ne sont guère réputés pour être francophones. Pourtant, l'enseignement du français existe depuis la dictature d'Enver Hoxha, lui-même enseignant dans le lycée français de Korça, entre 1917 et 1939. Dans les années 1920-1940, la législation albanaise existait en deux langues, en albanais et en français. Pendant cette période, de nombreux étudiants ont fait leurs études en France en contribuant à créer une nouvelle société albanaise d’esprit européen. De 1900 à 1945, tous les documents destinés à la correspondance avec l’étranger furent rédigés en français. Depuis le début de XXe siècle, le français est demeuré la seule langue utilisée par les diplomates albanais qui, à l’étranger, prononçaient leurs discours en français. On estime aujourd'hui que plus de 30 % de la population aurait une certaine connaissance du français. Depuis deux décennies, le français est nettement devancé par l'anglais.

Dernière mise à jour: 29 avril, 2012
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Albanie

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(2) Les dispositions constitutionnelles

(3) La politique linguistique

(4) Bibliographie

L’Europe

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