Ciudad Autónoma de Melilla

Melilla

Cité autonome d'Espagne

Capitale:   Melilla 
Population: 72 000 (2007)
Langue officielle: castillan   
Groupe majoritaire: castillan (env. 43 %) 
Groupes minoritaires: tamazight (env. 40 %), judéo-espagnol (jaquitía), sindhi, arabe, portugais, français, anglais, etc.
Système politique: l’une des deux villes autonomes de l'Espagne  
Articles constitutionnels (langue): art. 3 de la Constitution espagnole de 1978;
Lois linguistiques: aucune

1 Situation géographique

Depuis 1995, Melilla possède le statut de «ville autonome de l'Espagne» (en espagnol : Ciudad Autónoma de Melilla). Enclavée sur la côte nord-est du Maroc, face à la péninsule Ibérique, Melilla, n'occupe qu'une petite superficie de 20 km². La ville est située sur la partie la plus orientale du Rif marocain et occupe le centre du golfe du Gourougou, du nom du volcan qui le domine. La ville de Melilla fait partie des «territoires non péninsulaires» de l'Espagne, avec la ville de Ceuta, plus à l'ouest. Avant 1995, Ceuta faisait partie de la province de Malaga (Communauté autonome d'Andalousie).

L'enclave de Melilla est également incluse dans l'Union européenne. Cependant, le Maroc revendique cette enclave espagnole sur son territoire; il estime que Melilla (comme Ceuta) est un vestige du colonialisme. Mais l'Espagne estime que Melilla fait partie intégrante de son territoire en raison de sa population d'origine espagnole.

- La barrière de Melilla


Source: Wikipedia

Sur le côté terre, la ville est entourée d'une double clôture de six mètres de hauteur, couronnée de barbelés, sur une distance de 12 km. On l'appelle la «barrière de Melilla» (en espagnol: Valla de Melilla). C'est un véritable mur qui sépare la ville autonome du reste du Maroc. Son objectif est d'arrêter l'immigration illégale et la contrebande. Des postes de surveillance (miradors) sont répartis le long de la barrière; la Guardia civil exerce une surveillance constante. 

De son côté, le Maroc a émis des objections à la construction de la barrière. Il estime que Melilla constitue une portion occupée du territoire marocain. Comme on le sait, beaucoup de Marocains parviennent à traverser illégalement la «barrière» pour se réfugier en territoire espagnol.

- La dénomination officielle

La dénomination officielle pour désigner l'administration autonome de Melilla est Gobierno de la Ciudad (en français: gouvernement de la Cité), ce qui correspondrait à un «Exécutif». Le gouvernement est composé du président ("Presidente") de «conseillers» ("Consejeros») équivalant à la fonction de «ministres». Le président est élu par l'Assemblée de Melilla, mais nommé par le roi d'Espagne.

À l'instar des autres Communautés autonomes, la Ville de Melilla utilise les termes Consejerías (ancien français: «conseillerie»), ainsi que conselleiro / conselleira (fr. «conseiller / conseillère»), qui servent à désigner les ministères et les ministres du gouvernement d'Estrémadure. On peut, en français, employer l'expression «ministre-conseiller» (ou «ministre-conseillère»), voire simplement «ministre», pour rendre compte adéquatement du terme conselleiro / conselleira ; le terme français «conseiller» correspond mal à la fonction dévolue aux conselleiros / conselleiras en Espagne, car ces postes n'ont rien à voir avec une «personne qui donne des conseils» conseiller juridique, conseiller d'orientation, etc. ou qui fait partie, par exemple, d'un conseil municipal. De plus, le mot vicepresident (fr. «vice-président») sert d'équivalent à «premier ministre».

En Espagne, les termes ministerio (fr. «ministère») et ministro / ministra (fr. «ministre») désignent les ministères et les ministres du gouvernement central, et non ceux des Communautés autonomes; le premier ministre du gouvernement espagnol est désigné par l'expression Primer ministro (fr. «premier ministre»).  

- Le drapeau de la Ville

Le drapeau de la Ville de Melilla représente sur un fond bleu clair les armoiries de la Cité. Celles-ci sont composées de deux paniers carrelés d'or remplies de serpents de sinople. La bordure est formée des armoiries du Royaume de Castille et du Royaume de Léon avec neuf carreaux (lions). Le tout est surmonté d'une couronne ducale, elle-même surmontée d'un chevalier vêtu de blanc en position de lancer un poignard, depuis le château de Tarifa. Derrière, on peut lire la devise «Praeferre Patriam Liberis Parentem Decet» (Il est préférable de faire passer la patrie avant la famille). Aux extrémités du blason, les colonnes du détroit d'Hercule le soutiennent avec l'inscription «Non Plus Ultra». Au bas du blason, apparaît un dragon vert.

2 Données démolinguistiques

La Cité autonome de Melilla comptait officiellement une population de 72 000 habitants en 2007, mais selon toute vraisemblance la population réelle devrait être beaucoup plus élevée. En fait, la population pourrait être le double de ce qu'indiquent les statistiques officielles. Melilla compte aujourd'hui une forte proportion de résidents marocains dont un grand nombre n'est pas officiellement enregistré. Bien que la frontière soit sécurisée par une double clôture de six mètres de haut, de nombreux Marocains réussissent à la traverser illégalement pour se réfugier en territoire espagnol.

La société mélillienne est multiculturelle. Le groupe ethnique le plus important, soit environ 50 %, est d'origine espagnole et de religion catholique. Ce groupe comprend lui-même une majorité d’origine andalouse et une minorité d’origine catalane. Mais la langue officielle demeure le castillan. La langue parlée est le melitano, une variété andalouse mêlée d'influences catalanes. Cette population européenne semble être restée méfiante face au groupe musulman au point de manifester une certaine xénophobie à son égard. Chrétiens et musulmans ne se fréquentent guère et habitent dans des quartiers bien distincts.

Le second groupe est constitué de Berbères musulmans et parlant le tamazight. Pour sa part, la Delegación del Gobierno (Délégation du gouvernement) de Melilla estime que la population de langue tamazight atteint les 40 % du total, soit environ 35 000 personnes, et la langue de 60 % des élèves des écoles primaires. Selon une enquête démographique de l'Union des communautés islamiques d'Espagne (Unión de Comunidades Islámicas de España ou UCIDE), la population musulmane atteindrait 50 %, car la ville autonome n'a cessé de croître ces dernières décennies en raison de l'immigration, du regroupement familial et du taux de natalité élevé. Les Berbères occupent une place importante dans le petit commerce et certaines professions libérales. En général, ils constituent un groupe distinct rejeté par les autres communautés, mais leur présence semble tolérée, car ils forment une main d’œuvre bon marché. La plupart des Berbères sont bilingues, car le castillan est la langue utilisée par le gouvernement, les écoles et les médias. Le tamazight est employé presque exclusivement à l'oral dans les relations informelles ou interpersonnelles. En général, les musulmans résident dans les quartiers périphériques de Cañada de Hidum, Montecristina et Cabrerizas.

Par ailleurs, plus de 30 000 Marocains franchissent légalement la frontière tous les jours, et ce, en vertu d’un accord ancien entre l’Espagne et le Maroc. Cet accord hispano-marocain date du Protectorat espagnol de 1912: il autorise les habitants de la province de Nador à la franchir en présentant seulement leur passeport sans visa. Inversement, les habitants de Melilla peuvent se rendre dans cette même zone aux mêmes conditions (leur carte d'identité établie à Melilla). Cet accord de réciprocité oblige la police de l'air et des frontières espagnole à procéder à un contrôle systématique d'identité à la gare maritime ou à l’aéroport pour tous les passagers, quelle que soit leur nationalité, s’ils veulent regagner l'Espagne.

La ville compte également une influente communauté juive séfarade. Celle-ci est bien intégrée, tant socialement qu'économiquement ou politiquement. Certains membres de cette communauté parlent encore le judéo-espagnol (jaquitía), une variété du castillan médiéval utilisé par les juifs séfarades. Il existe aussi une petite communauté hindoue originaire de Gibraltar et de Ceuta; celle-ci parle en principe le sindhi, mais la plupart des membres de cette communauté sont passés à l'espagnol.

Les autres sont des étrangers au nombre de quelques centaines: des Français, des Belges, des Néerlandais, des Allemands, des Chinois, des Britanniques et des Canadiens. Ce sont en général des commerçants ou des universitaires, sinon des retraités.

Voici la déclaration du gouvernement espagnol à l'égard du tamazight (Ministère de la Politique territoriale: Troisième Rapport au Conseil de l'Europe sur la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, 2006-2019):

Para finalizar esta parte introductoria, de los anteriores datos y consideraciones se pueden extraer varias conclusiones: en primer lugar, el tamazight no puede considerarse una lengua regional o minoritaria según el actual concepto legal para las mismas recogido en la Carta Europea y en la declaración efectuada al respecto por el Reino de España; en segundo lugar, no es una lengua que, contextualizada geográfica y humanamente (con una amplia implantación local, con un origen extranjero y en continua progresión numérica), pueda considerarse en situación de peligro; y en tercer y último lugar, no es en sentido estricto una lengua con una presencia tradicional o histórica en Melilla, sin perjuicio de los antecedentes interiores a la incorporación al Reino de España, sino que su actual utilización deriva de la importante inmigración de origen magrebí de las últimas tres decadas que utiliza esta lengua exógena. (Tercer informe sobre el cumplimiento en Espana de la Carte europea de la lenguas regionales o minoritarias, del consejo de Europa 2006-2010). Pour conclure sur cette partie de l'introduction, des données et des considérations précédentes il est possible de tirer plusieurs conclusions : d'abord, le tamazight ne peut être considéré comme une langue régionale ou minoritaire en regard de l'actuel concept juridique selon les termes mêmes repris dans la Charte européenne et dans la déclaration faite par le Royaume d'Espagne; deuxièmement, ce n'est pas une langue qui, dans un contexte géographique et humain (avec une large implantation locale, une origine étrangère et en constante progression numérique), peut être considérée comme en danger; en troisième et dernier lieu, il n'est au sens strict une langue avec une présence traditionnelle ou historique à Melilla, sans préjudice des antécédents intérieurs à l'incorporation dans le Royaume d'Espagne, mais que son usage actuel découle de l'importante immigration d'origine maghrébine des trois dernières décennies, qui utilise cette langue exogène. (Troisième rapport sur le respect en Espagne de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, du Conseil de l'Europe 2006-2010).

Pour l'Espagne, il ne saurait être question de protéger juridiquement le tamazight. Évidemment, cette décision du gouvernement espagnol ne fait pas l'affaire des leaders de la communauté berbère de Melilla.

3 Bref historique

L'histoire de la ville de Melilla remonte à l'établissement de Rusaddir par des marchands phéniciens au VIIe siècle avant notre ère. Profitant de la proximité du détroit de Gibraltar et des routes commerciales de la Méditerranée occidentale, les Phéniciens ont pu prospérer et atteindre leur apogée au IIe siècle avant notre ère. Ils furent remplacés par les Romains qui s'y établirent et désignèrent la ville sous le nom de Flavia. La population s'est graduellement christianisée, puis elle subit les invasions des Vandales (429), des Wisigoths (439) et des Byzantins (534).

3.1 L'islamisation de Melilla

À la fin du VIIIe siècle, la ville de Melilla fut conquise par le califat islamique omeyyade de Damas. La ville devint musulmane sous le nom de Melilia, et les conquérants arabes en firent une base solide pour les troupes berbères en partance pour l'Andalousie (Al-Andalus). La ville fut à nouveau conquise en 791 par  par Idriss Ier, fondateur du royaume du Maroc. La ville prospéra, mais elle fut envahie en 859 par les Vikings qui l'incendièrent. Le territoire fut abandonné, puis fut récupéré en 927 par l'émirat de Cordoue, Abd al-Rahman III (891-961), qui commandait la flotte de Malaga. Ce rattachement au califat de Cordoue dura peu de temps, car la ville fut à nouveau soumise aux nouvelles dynasties maroco-musulmanes émergentes: les Almoravides (vers 1079), les Almohades (1141),  les Mérinides (1217) et les Wattassides (vers 1465). Ces derniers la conservèrent jusqu'en 1497, alors qu'elle fut prise par Pedro Estopiñán, ce qui marqua ainsi le début des expansions coloniales espagnoles dans le nord de l'Afrique.

3.2 La colonisation espagnole

Le 19 septembre 1774, des émissaires du Sultan Mohammed ben Abdallah se présentèrent à Melilla; ils exprimèrent l'intention d'expulser les chrétiens de la ville. Le 23 octobre suivant, le roi d'Espagne, Charles III (1716-1788), déclara la guerre aux Maures et, le 9 décembre, les premières troupes impériales commencèrent le siège de Melilla, qui devait durer jusqu'au 19 mars 1775. La ville était défendue par le maréchal de camp Juan Sherlock. C'est à cette époque que l'Espagne songea à restituer au Maroc les Plazas menores qu'étaient Melilla, Ceuta, Alhucemas et Vélez de la Gomera. Charles III estimait que la présence espagnole en Afrique du Nord était une cause de guerre permanente entre son pays et ses voisins du Sud. Mais le projet ne fut jamais mené à terme, car le successeur de Charles III, Charles IV, voulut au contraire conquérir le Maroc. Quoi qu'il en soit, toutes les tentatives de restituer les Plazas menores au Maroc échouèrent, même lorsque les troupes napoléoniennes occupèrent l'Espagne.

En 1859, ce fut la guerre d'Afrique (ou guerre du Maroc), une guerre coloniale menée par l’Espagne contre le Maroc qui sorti vaincu, alors que son armée fut battue autour de Tétouan lors des batailles de Sierra de Bullones, de Castillejos et de Wad-Ras. Le Maroc fut alors contraint de signer avec l’Espagne, le 26 avril 1860, le traité de Wad-Ras, dont les conditions lui furent très défavorables. Conformément à ce traité, l'Espagne put agrandir la place forte de Ceuta, conserver Melilla en fixant les limites de la ville et annexer Sidi Ifni dans le Sahara occidental. Trois ans plus tard, l'Espagne fit de Melilla un «port franc» et, en 1864, les autorités espagnoles autorisèrent la libre circulation des personnes dans la ville. L'immigration péninsulaire fut faible au début, mais devint plus importante après la fin de la guerre de Margallo en 1893-1894, appelée ainsi en raison du nom du gouverneur de Melilla, Juan García y Margallo. Ce dernier fut tué, puis les troupes espagnoles débarquèrent à Melilla. L'Espagne, qui comptait déjà 25 000 hommes dans l’enclave, exigea une indemnité de guerre, mais n’obtient qu’une faible réparation de la part du sultan. En 1882, la ville de Melilla fut rattachée administrativement en tant que district à la province de Malaga (Andalousie). À la même époque, le recensement indiquait que la communauté musulmane représentait 0,9 % de la population totale; elle allait atteindre 1,7 % en 1906.

Pendant le dernier tiers du XIXe siècle et début du XXe siècle, Melilla fut le théâtre de combats intermittents avec le Maroc. Après la guerre hispano-américaine de 1898, le gouvernement espagnol cherchait à redorer son blason. Il décida alors d'exercer au Maroc une influence qui redonnerait au pays le prestige perdu. Mais ce fut la défaite de Barranco del Lobo en 1909, suivie de celle d'Annual en 1921. Ces défaites sanglantes forcèrent l'alliance militaire entre l'Espagne et la France, ce qui conduisit à la création du Protectorat espagnol du Maroc. Déjà le traité de Fès de 1912 accordait le protectorat du Maroc à la France. Mais la France céda une partie du nord du Maroc, soit de Tanger à la frontière algérienne en passant par le Rif, à l'Espagne, ce qui constituait le Protectorat espagnol du Maroc.

La création du protectorat eut des effets très positifs dans l'économie de la ville de Melilla, qui devint la capitale économique de la partie orientale du territoire sous domination espagnole. L'exploitation des mines du Rif favorisa le développement de produits dérivés, le trafic de fret et la pêche, sans oublier l'approvisionnement de l'importante armée espagnole. Après la guerre civile de 1936-1939, Franco prit le pouvoir en Espagne et réussit à maintenir de bonnes relations avec les pays arabes en ne reconnaissant pas l'État d'Israël et en aidant la cause de l'indépendance arabe dans la partie française du Maroc. La ville de Melilla servit de base pour la diffusion de messages radiophoniques et du trafic d'armes. Sous le régime de Franco, Melilla fut toujours administrée par un militaire. Au début des années 1950, quelque 80 000 Espagnols vivaient au Maroc espagnol, dont 20 000 à Tanger, mais ce qu'on oublie c'est qu'il y en avait plus de 130 000 uniquement dans les deux enclaves de Ceuta et de Melilla.

Toutefois, lorsque la France reconnut en 1956 l'indépendance du Maroc, du moins la zone française, l'Espagne n'eut plus le choix de céder la zone espagnole. L'Espagne reconnut à son tour l'indépendance du Maroc, 7 avril 1956, avant de restituer le protectorat de Tétouan. Mais cette reconnaissance officielle excluait les enclaves de Ceuta et de Melilla, en vertu de leur appartenance antérieure à l’Espagne. Toutefois, très tôt, la politique extérieure de Rabat s’est donné pour objectif de récupérer tous les territoires qui forment l’espace géographique marocain. L'indépendance du Maroc eut un impact énorme sur l'économie de Melilla, désormais coupée de son approvisionnement dans les mines. Comme à Ceuta, Melilla fut aux prises avec le rationnement, la suspension des lignes de transport régulières (chemin de fer, autocars, etc.) et la démilitarisation. Par la suite, Melilla connut une certaine prospérité grâce aux avantages fiscaux et au système de franchise dont bénéficiait la ville. Attirée par de meilleures conditions de vie à Melilla, la population musulmane de Melilla augmenta à 8,2 % en 1950, puis à 9,6 % en 1960 et à 17,8 % en 1965.

3.3 L'autonomie

Les Mélilliens développèrent un fort sentiment autonomiste de sorte que le gouvernement espagnol décida d'accorder à Melilla par la loi organique du 13 mars 1995 un statut d'autonomie à la ville sous le nom de Ciudad Autónoma de Melilla. La Ville bénéficie depuis d'une décentralisation progressive, accompagnée d'un transfert de compétences et de personnel, de la part de l'administration nationale à l'administration autonome. Melilla est dotée d'une plus grande représentativité institutionnelle. Par ailleurs, l'entrée de l'Espagne dans l'Union européenne entraîna d'importants investissements structurels qui ont stimulé l'économie locale. En 1995, à la suite des accords de Schengen (Allemagne, Belgique, Espagne, France, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal), une nouvelle politique d'immigration fut adoptée avec comme résultat l'entrée massive d'immigrants marocains et algériens. 

Aujourd'hui, le Maroc revendique cette enclave espagnole qu'est Melilla, tout comme Ceuta. Pour le Maroc, Melilla demeure un vestige du colonialisme, voire un anachronisme. De plus, dans une dizaine d'années, Melilla deviendra une ville à majorité musulmane. Les Mélilliens se sentent délaissés par Madrid. Pour le moment, la ville reste espagnole, mais probablement pas pour très longtemps, surtout si les Espagnols persistent à ne pas reconnaître les droits des berbérophones. Néanmoins, bine que la revendication marocaine puisse demeurer toujours d’actualité, les habitants de Melilla, tant chez les Européens que les musulmans, affichent leur choix de «l’hispanité».

4 La politique linguistique

Il n'existe aucun article formel sur la langue dans le Statut d'autonomie de 1995, la Ley Orgánica 2/1995, de 13 de marzo, Estatuto de Autonomía de Melilla (Loi organique 2/1995 du 13 mars, Statut d'autonomie de Melilla). En effet, l'article 5 ne porte que sur le «patrimoine» d'intérêt particulier pour la Cité autonome: 

Artículo 5

1.
Los derechos y deberes fundamentales de los melillenses son los establecidos en la Constitución.

2. Las instituciones de la ciudad de Melilla, dentro del marco de sus competencias, ejercerán sus poderes con los siguientes objetivos básicos:

a. La mejora de las condiciones de vida, elevación del nivel cultural y de trabajo de todos los melillenses.

b. Promover las condiciones adecuadas para que la libertad y la igualdad de los melillenses sean reales y efectivas, facilitar la participación de los melillenses en la vida política, económica, cultural y social de Melilla.

c. Adoptar las medidas que promuevan la inversión y fomenten el progreso económico y social de Melilla, facilitando el empleo y la mejora de las condiciones de trabajo.

d. La superación de las condiciones económicas, sociales y culturales que determinan el desarraigo de colectivos de población melillense.

e. El fomento de la calidad de vida, mediante la protección de la naturaleza y del medio ambiente, el desarrollo de los equipamientos sociales y el acceso de todas las capas de la población a los bienes de la cultura.

f. La protección y realce del paisaje y del patrimonio histórico-artístico de Melilla.

g. La realización de un eficaz sistema de comunicaciones que potencie los intercambios humanos, culturales y económicos.

h. La promoción y estímulo de los valores de comprensión, respeto y aprecio de la pluralidad cultural y lingüística de la población melillense.

Article 5

1. Les droits et les devoirs fondamentaux de Melilla sont définies dans la Constitution.

2.
Les institutions de la Ville de Melilla, dans le cadre de ses compétences, exercent leur juridiction avec les objectifs suivants:

a. Améliorer les conditions de vie, augmenter le niveau culturel et celui du travail de tous les Mélilliens.

b.  Promouvoir les conditions dans lesquelles la liberté et l'égalité des Mélilliens sont réelles et efficaces, en facilitant la participation des Mélilliens au développement politique, économique, culturelle et sociale de Melilla.

c. Adopter des mesures pour promouvoir l'investissement et le progrès économique et social de Melilla, en offrant des emplois et en améliorant les conditions de travail.

d. Surmonter les facteurs économiques, sociaux et culturels qui déterminent le déracinement collectif de la population mélillienne.

e. Promouvoir la qualité de vie en protégeant la nature et l'environnement, le développement des équipements sociaux et l'accès pour toutes les sections de la population aux bienfaits de la culture.

f. Protéger et valoriser le paysage et le patrimoine historique et artistique de Melilla.

g.  Mettre en œuvre un système de communication efficace qui améliore l'interaction humaine, culturelle et économique.

h. Promouvoir et stimuler les valeurs de compréhension, de respect et d'appréciation de
la diversité culturelle et linguistique de la population mélillienne.

Seul le paragraphe h) traite de la «diversité culturelle et linguistique de la population mélillienne». À l'époque, les leaders musulmans de Melilla demandèrent que le tamazight soit déclaré langue co-officielle avec le castillan. Il semble que les dirigeants espagnols n'aient pas voulu inquiéter les autorités marocaines en prenant en considération qu'un tel statut aurait un effet de provocation pour le Maroc qui n'était pas prêt à en faire autant.

Dans la Constitution espagnole de 1978, l'article 149 précise que l'État central jouit d'une compétence exclusive pour la défense du patrimoine culturel, artistique et monumental espagnol contre l'exportation et la spoliation:

Artículo 149

1) El Estado tiene competencia exclusiva sobre las siguientes materias:

28. Defensa del patrimonio cultural, artístico y monumental español contra la exportación y la expoliación museos, bibliotecas y archivos de titularidad estatal, sin perjuicio de su gestión por parte de las Comunidades Autónomas.

Article 149

1) L'État jouit d'une compétence exclusive pour les matières suivantes:

28. La défense du patrimoine culturel, artistique et monumental espagnol contre l'exportation et la spoliation; musées, bibliothèques et archives qui appartiennent à l'État, sans préjudice d'une gestion par les communautés autonomes;

On pourrait interpréter que le gouvernement central a la compétence de régir le patrimoine culturel. Qu'arriverait-il si une communauté autonome ou une cité autonome considérerait que la langue fait partie du patrimoine culturel?

4.1 Le statut officiel du castillan par défaut

Le Statut d'autonomie de 1995 accordé à la Ville de Melilla n'accordait aucune reconnaissance officielle ni au castillan ni à aucune autre langue. En conséquence, seul l'article 3 (trois paragraphes) de la Constitution espagnole s'applique à Ceuta, car le castillan est la langue espagnole officielle de l'État, donc de celle de ses éléments constitutifs :

Artículo 3

1) El castellano es la lengua española oficial del Estado. Todos los españoles tienen el deber de conocerla y el derecho a usarla.

2) Las demás lenguas españolas serán también oficiales en las respectivas Comunidades Autónomas de acuerdo con sus Estatutos.

3) La riqueza de las distintas modalidades lingüísticas de España es un patrimonio cultural que será objeto de especial respeto y protección.

Article 3

1) Le castillan est la langue espagnole officielle de l'État. Tous les Espagnols ont le devoir de le connaître et le droit de l'utiliser.

2) Les autres langues espagnoles seront également officielles dans les Communautés autonomes respectives en accord avec leurs Statuts. 

3) La richesse des diverses modalités linguistiques de l'Espagne est un patrimoine culturel qui doit être l'objet d'une protection et d'un respect particuliers.

De toute façon, il n'existe aucune loi particulière adoptée par l'Assemblée de Melilla proclamant le castillan comme langue officielle. Le castillan est par conséquent la «langue officielle par défaut». Ce fait pourrait témoigner apparemment de l'absence de problèmes concernant la question linguistique, mais ce n'est pourtant guère le cas.

Rappelons que, si tous les Espagnols ont le devoir de connaître le castillan, cette obligation ne s'applique pas au catalan, au basque et au galicien, encore moins aux autres langues non reconnues. L'utilisation des langues minoritaires en Espagne ne constitue pas une obligation, mais simplement un droit, et encore seulement pour le catalan, le basque et le galicien. Les langues ne sont donc pas officielles au même degré: la langue officielle de toute l'Espagne demeure le castillan, ce qui lui assure une préséance certaine.  Il faut bien comprendre que, en termes de droits linguistiques, la Constitution espagnole reconnaît deux catégories de citoyens et deux catégories de territoires.

Ainsi, la Constitution prévoit un État espagnol unilingue composé de territoires officiellement unilingues (les castillanophones) et de territoires officiellement bilingues (pour les Catalans, les Basques et les Galiciens). Comme la Constitution espagnole est muette sur toute langue parlée à Melilla et que le Statut d'autonomie n'en fait pas davantage mention, seul le castillan bénéficie du statut d'officialité.

4.2 La langue de la Cité autonome de Melilla

Aucun texte juridique ne fait allusion à la langue officielle de la Cité autonome, ni à quelle que langue que ce soit. La seule langue utilisée à l'Assemblée de Melilla est le castillan. Il en est ainsi dans les dans les tribunaux et dans l'Administration, même dans l'armée qui compte 25 % de musulmans. Comme le castillan est la langue officielle et que tous les citoyens connaissent en principe cette langue, seul le castillan est employé. Les seuls documents écrits et déposés dans un tribunal doivent être rédigés en castillan.

Toutefois, l'article 24 de la Constitution espagnole énonce que nul ne peut être privé de défense. Lorsqu'un accusé ou un témoin, d'origine espagnole ou étrangère (maghrébine), affirme ne pouvoir s'exprimer en castillan, il a le droit de recourir aux services d'un interprète.

Artículo 24

1)
Todas las personas tienen derecho a obtener la tutela efectiva de los jueces y tribunales en el ejercicio de sus derechos e intereses legítimos, sin que, en ningún caso, pueda producirse indefensión.

2) Asimismo, todos tienen derecho al juez ordinario predeterminado por la ley, a la defensa y a la asistencia de letrado, a ser informados de la acusación formulada contra ellos, a un proceso público sin dilaciones indebidas y con todas las garantías, a utilizar los medios de prueba pertinentes para su defensa, a no declarar contra sí mismos, a no confesarse culpables y a la presunción de inocencia.

La ley regulará los casos en que, por razón de parentesco o de secreto profesional, no se estará obligado a declarar sobre hechos Presuntamente delictivos.
Article 24

1) Toute personne a le droit d'obtenir la protection effective des juges et des tribunaux dans l’exercice de ses droits et intérêts légitimes, sans que, en aucun cas, elle ne puisse être privée de défense.

2) De la même manière, chacun a le droit de recourir à un juge ordinaire déterminé par la loi, à la défense et à l’assistance d’un avocat, d’être informé sur les accusations portée contre lui, à un procès public, sans retard excessif et avec toutes les garanties, à les moyens de preuve pertinents pour sa défense, à ne pas témoigner contre lui-même, à ne pas s'avouer coupable et à la présomption d'innocence.

La loi régit les cas où, pour des motifs de parenté ou de secret professionnel, nul n'est tenu de faire des déclarations sur des faits présumés criminels.

Pour sa part, le Tribunal constitutionnel n'emploie que le castillan et n'accepte pas les procédures d'appel dans les langues co-officielles, à plus forte raison lorsqu'il n'existe pas de langue co-officielle, comme dans la Cité autonome de Melilla.

En ce qui a trait aux services gouvernementaux, tant ceux du pouvoir central que ceux de la Cité autonome, l'Administration s'en tient aux dispositions constitutionnelles qui déclarent que le castillan est la langue officielle. Si, par inadvertance, un citoyen fait parvenir une lettre dans une autre langue dans un bureau du gouvernement, l'Administration se contente de retourner le document sans même y répondre. Toutes les dénominations des toponymes doivent être en castillan.

4.3 L'éducation

Compte tenu de la législation en vigueur, les écoles publiques dans la Cité autonome de Melilla sont dans l'obligation de dispenser un enseignement en castillan. C'est pourquoi Melilla respecte les dispositions de la Loi organique 2/2006 du 3 mai sur l'éducation (Ley Orgánica 2/2006, de 3 de mayo, de Educación). Dans l'enseignement primaire, c'est l'article 17 qui s'applique:

Article 17

Objectifs de l'éducation primaire

L'éducation primaire doit contribue à développer chez les files et les garçons des habiletés qui leur permettent :

e. De connaître et d'utiliser de manière appropriée la langue castillane et, s'il y a lieu, la langue co-officielle de la Communauté autonome et de développer des habitudes de lecture.

f. D'acquérir dans au moins une langue étrangère les compétences de base en communication, qui leur permettent d'exprimer et de comprendre des messages simples et de fonctionner dans des situations quotidiennes.

Quant à l'enseignement secondaire, c'est l'article 23 de la même loi, qui s'applique :

Article 23

Objectifs

L'éducation secondaire obligatoire doit contribuer à développer chez les élèves les habiletés qui leur permettent :

h. De comprendre et d'exprimer correctement, à l'oral et à l'écrit, dans la langue castillane et, s'il y a lieu, dans la langue co-officielle de la Communauté autonome, des textes et des messages complexes, et débuter leurs connaissances par la lecture et l'étude de la littérature.

i. De comprendre et de s'exprimer dans une ou plusieurs langues étrangères de manière appropriée.

Étant donné que la Cité autonome de Melilla ne dispose pas d'une «langue co-officielle», la seule langue d'enseignement doit être le castillan. De plus, dans toutes les écoles, on n'enseigne que la langue et l'histoire de la Castille et de la Vieille-Castille, en ignorant généralement l'histoire et la culture spécifiques de la Cité autonome de Melilla. Les enfants peuvent se faire réprimander s'ils parlent en tamazight avec leurs camarades de classe.

Dans les écoles, plus de 70 % des élèves inscrits au primaire ont le tamazight comme langue maternelle et non le castillan. Étant donné que le castillan demeure une langue seconde pour la majorité des élèves et que l'enseignement est dispensé comme une langue première, les écoles de Melilla enregistrent un fort taux d'échec, aussi élevé que celui affiché à Ceuta. Il faudrait alphabétiser les élèves en tamazight, avant de passer au castillan.

Les leaders musulmans revendiquent le droit de pouvoir apprendre l'arabe à l'école, mais encore là il semble difficile de concilier les intérêts divergents des communautés. L'arabe demandé est l'arabe classique, alors que c'est le tamazight que parlent les élèves. Néanmoins, les musulmans organisent des cours d'arabe classique dans les écoles coraniques rattachées aux mosquées. Leur motivation semble davantage être d'ordre religieux plutôt que les nécessités de la communication avec le reste du monde arabe, dont les Berbères se sont toujours méfiés.

Il existe à Melilla des cours de formation en tamazight pour les employés du gouvernement, tant nationale que local. Régulièrement, des séminaires sont organisés pour former des enseignants, mais les résultats se font attendre. Les langues étrangères les plus prisées par les élèves sont l'anglais, le français et l'arabe classique. Les études universitaires se font exclusivement en castillan.

4.5 Les médias

Dans le territoire de la Cité autonome de Melilla, la totalité des journaux et magazines apparaît en castillan, mais il n'existe que trois journaux locaux: El Telegrama, Melilla Hoy et El Faro. Il n'existe pas de journaux spécifiques pour la minorité berbérophone, mais celle-ci peut s'approvisionner en journaux arabes du Maroc.

Les principales stations de radio sont Radios 1 et 3 (Radio Nacional d'Espagne), Cadena Dial Melilla, Cope Melilla, Radio Melilla, Onda Cero Radio Melilla. Elles diffusent toutes en castillan. Il n'existe que de rares émissions radiophoniques en tamazight en provenance du Maroc.

Pour la télévision, les canaux nationaux sont Tele5, Antena3, Cuatro, TV1 et TV2. Le canal local, la TV Melilla, ne diffuse également qu'en castillan.

La politique de la Cité autonome de Melilla est caractérisée par la non-intervention en matière de langue officielle. Il semble inutile de protéger le castillan, une langue parlée par la majorité de la population, si l'on fait exception des berbérophones. La législation locale ne traite pas davantage des langues parlées sur son territoire, que ce soit pour le castillan ou le tamazight. La Cité autonome de Melilla semble se comporter selon la tradition courante en Espagne: il s'agit de n'accorder des droits qu'à la langue officielle, dans la mesure où il n'existe pas de langue co-officielle. Il est néanmoins injustifiable que les droits de la minorité berbérophone soient à ce point négligés. L'Espagne a décidé que le tamazight ne constitue pas une langue minoritaire, mais une langue d'immigrants.

Quoi qu'il en soit, la démographie risque de changer la donne, encore plus rapidement à Melilla qu'à Ceuta. D'ici 2020, les berbérophones musulmans constitueront la majorité de la population, sans compter que leur langue deviendra une langue locale et non une langue d'immigration. En effet, le taux de fécondité des musulmanes à Melilla est de 4,5 enfants par femme, contre 2,5 au Maroc, et 1,5 pour les chrétiennes mélilliennes. L’opinion publique espagnole de Melilla craint une perte de l’influence catholique au profit de l’islam. On peut croire que les autorités locales, fortes de leur autonomie, finiront par reconnaitre le tamazight comme langue co-officielle avec le castillan. Il faudra commencer par accepter l’enseignement de cette langue dans les écoles. Depuis 2004, la communauté amazighe de Melilla s'est mobilisée pour obtenir de l'Espagne un statut de co-officialité pour le tamazight, afin qu’elle soit considérée au même titre que le catalan, le basque et le galicien. Pour le moment, c'est un fin de non-recevoir, mais le jour ou les berbérophones s'impliqueront dans les rouages politiques locaux, tout pourrait changer.

Dernière mise à jour: 23 févr. 2016
   

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