Histoire des Acadiens
Partie I


Royaume de France

La colonie française de l'Acadie

1604-1755

Plan de l'article
 

1 L'organisation de la Nouvelle-France

2 Qu'est-ce que l'Acadie?

2.1 La désignation des habitants de l'Acadie
      - Pour les Français
      - Pour les Acadiens
      - Pour les Britanniques
2.2 La désignation des Anglais
2.3 Le pays de l'Acadie

3 Les découvreurs

3.1 Les débuts de la colonie
3.2 La Nova Scotia

4 L'Acadie française

4.1 Le gouverneur de Razilly
4.2 Le mandat de d'Aulnay
4.3 La population acadienne
4.4 La langue des Acadiens
4.5 L'instruction chez les Acadiens
4.6 La colonisation acadienne
4.7 Le territoire acadien

5 Les autochtones

5.1 Les Abénaquis
5.2 Les Micmacs
5.3 Les Malécites
5.4 La religion et les langues amérindiennes
5.5 Le sabre et le goupillon
5.6 Le baron de Saint-Castin

6 Un territoire convoité

6.1 Les raids et les représailles
6.2 Une lutte sans merci

7 L'Acadie continentale (française)

7.1 La rupture de l'équilibre des forces
7.2 Des frontières imprécises
7.3 La préparation à la guerre

8 La Nouvelle-Écosse (Acadie anglaise)

8.1 L'organisation de la colonie
8.2 La période des accommodements
8.3 L'épineuse question du serment d'allégeance
8.4 Une neutralité illusoire
8.5 Les préliminaires au «Grand Dérangement»
      - La prise de Louisbourg de 1745
      - Le renforcement de la colonie britannique
      - L'emprise de Charles Lawrence

9 La déportation des Acadiens

9.1 L'ordre de déportation
9
.2 Les précautions
9.3 Le rôle des gouvernements britannique et français

10 La chute de Louisbourg en 1758 et ses conséquences sur les expulsions

1 L'organisation de la Nouvelle-France

Avant le traité d'Utrecht de 1713, la Nouvelle-France comprenait cinq colonies: le Canada (incluant les «Pays d'en haut» ou région des Grands Lacs), l'Acadie (aujourd'hui la Nouvelle-Écosse), la Baie du Nord (aujourd'hui la baie d'Hudson), Terre-Neuve (que la France partageait avec la Grande-Bretagne sous le nom de Plaisance) et la Louisiane (voir la carte agrandie de la Nouvelle-France avant 1713). Le «Pays des Illinois» faisait partie de la Louisiane, mais le «Pays-d'en-haut» (Grands Lacs) était rattaché au Canada.

Après le traité d'Utrecht, la Nouvelle-France a vu son territoire réduit, qui comprenait alors le Canada, l'Acadie continentale (aujourd'hui le Nouveau-Brunswick), l'Île-Royale (le Cap-Breton et l'île Saint-Jean, aujourd'hui l'île du Prince-Édouard) ainsi que la Louisiane.

En principe, chacune des colonies possédait son gouverneur local et son administration propre. Cependant, la Nouvelle-France était relativement unifiée en vertu des pouvoirs conférés au gouverneur du Canada, obligatoirement un militaire de carrière, qui résidait à Québec, mais qui était en même temps gouverneur général de la Nouvelle-France.

Plus précisément, les colonies de l'Amérique française étaient administrées par un gouverneur local, mais aussi par un gouverneur général à Québec ainsi que par le roi et ses ministres à Versailles. Le gouverneur général de la Nouvelle-France avait effectivement autorité pour intervenir dans les affaires des autres colonies de l'Amérique du Nord. En temps de guerre, le commandement suprême de la Nouvelle-France était à Québec, mais après 1748 le gouverneur du Canada ne put commander les troupes françaises stationnées à Louisbourg, parce que leur commandement relevait directement de Versailles. En temps normal, le gouverneur local devait non seulement rendre des comptes au roi et au ministre de la Marine, mais également au gouverneur général et à l'intendant de Québec. Certains gouverneurs généraux ont considéré les colonies voisines comme leur arrière-cour et sont intervenus régulièrement, souvent même sans en aviser le gouverneur local, tant à Terre-Neuve, en Acadie qu'en Louisiane. Théoriquement, la Nouvelle-France était gouvernée par un seul chef militaire pour toutes les colonies. Toutefois, la distance et les difficultés des communications rendaient la mainmise du gouverneur général de Québec parfois aléatoire. Les gouverneurs locaux communiquaient souvent avec Versailles et les ministres du roi, sans passer par Québec. 

Toutes les colonies de la Nouvelle-France étaient administrées par le secrétaire d'État à la Marine. Les plus célèbres ministres furent sans nul doute Jean-Baptiste Colbert, le comte de Maurepas, le comte de Pontchartrain, Antoine Rouillé et Étienne-François de Choiseul (voir la liste). Bref, la France exerçait un contrôle étroit sur ses colonies de l'Amérique du Nord et avait réussi une unité nécessaire à la défense de son empire, sans oublier l'Alliance avec la quasi-totalité des nations amérindiennes du continent. Cette cohésion a d'ailleurs fait longtemps la force de la Nouvelle-France par opposition aux colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre, toutes divisées entre elles et peu enclines à coopérer. Le système français suscitait l'envie des Anglais qui auraient bien apprécié une telle unité pour leurs colonies.

2 Qu'est-ce que l'Acadie?

De nos jours, l'Acadie ne bénéficie d'aucune existence juridique officielle, pourtant elle existe dans une région de l'Atlantique-Nord, c'est-à-dire dans les provinces Maritimes du Canada: le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l'Île-du-Prince-Édouard, mais aussi à Terre-Neuve, au Québec, aux îles de Saint-Pierre-et-Miquelon et dans l'État du Maine. À l'époque de la Nouvelle-France, l'Acadie était une colonie française dûment cartographiée et circonscrite à la Nouvelle-Écosse actuelle, alors que les Acadiens y étaient dispersés le long du littoral par petites communautés. Pour les Français, l'Acadie ne comprenait pas le Nouveau-Brunswick actuel, ni l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard), ni l'île du Cap-Breton, ni les îles de la Madeleine (voir les cartes sur l'évolution des établissements acadiens). Pour les Anglais, l'Acadia n'existait pas, car c'était pour eux la Nova Scotia qui comprenait toutes les provinces Maritimes actuelles, y compris une partie de la Gaspésie (Québec), à l'exception de Terre-Neuve.

Au cours de l'histoire de la Nouvelle-France, l'Acadie française, celle qui constituait le noyau essentiel de la colonie, a juridiquement pris fin en 1713 en devenant la Nouvelle-Écosse transformée pour l'occasion en Acadie anglaise (ou Acadie péninsulaire). La colonie française a dû se rabattre plus au nord: ce fut l'Acadie continentale (le Nouveau-Brunswick actuel), alors peu peuplée et peu développée, et constamment contestée par la Grande-Bretagne, qui vécut de 1713 à 1755. Puis, en 1763, l'Acadie est juridiquement disparue avec la Nouvelle-France.

Avec le retour des Acadiens après 1764, l'Acadie est réapparue sous une autre forme, avec des communautés dispersées aux quatre vents, en conservant un nouveau noyau géographique sur le littoral atlantique du Nouveau-Brunswick (voir la carte de l'Acadie actuelle). À partir de 1867, les colonies britanniques des Maritimes sont devenues des «provinces» du Canada. Aujourd'hui, bien que disséminées au Nouveau-Brunswick, au Québec, en Nouvelle-Écosse, à l'Île-du-Prince-Édouard, à Terre-Neuve (Port-au-Port), aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon (France) et dans l'État du Maine (Madawaska, Caribou, Presqu'île, etc.), les Acadiens se considèrent comme formant une seule et même collectivité. Cette Acadie-là ne détient aucune valeur juridique, elle est essentiellement historique, culturelle et identitaire, mais elle existe.

2.1 La désignation des habitants de l'Acadie

Aujourd'hui, il est normal d'appeler Acadiens les habitants de l'Acadie d'origine française et issus du peuplement du XVIIe siècle. Ainsi, la majorité des francophones du Nouveau-Brunswick sont de descendance et d'origine acadiennes. Précisons que l'appellation «Acadien» ne peut plus être associée à tous les francophones de cette province. De nombreux Acadiens francophones ont subi l'assimilation à l'anglais et continuent de se définir comme des Acadiens; d'un autre côté, des francophones du Québec, de l'Ontario ou d'ailleurs (Ouest canadien, Maghreb, etc.) sont venus s'ajouter à la population acadienne et ne s'identifient pas du tout comme Acadiens. Cependant, tous ces locuteurs parlent le français et sont des francophones. Autrement dit, le terme «francophones» au Nouveau-Brunswick englobe les Acadiens et les autres qui parlent le français, mais les francophones ne sont pas tous des Acadiens.    

De plus, il ne faudrait pas croire que le terme «Acadien/Acadienne» était très courant à l'époque de la Nouvelle-France. Il était certes utilisé, mais peu fréquent; il était employé uniquement par certains administrateurs ou par des visiteurs occasionnels. Même les Acadiens ne se désignaient pas comme des «Acadiens», mais comme des «Français»; après 1713, ils se désignèrent comme des «Français neutres», puis après la déportation comme des «Acadiens».

- Pour les Français

Pour les Français du XVIIe siècle, tous les habitants de la Nouvelle-France, que ce soit au Canada, en Acadie ou en Louisiane, étaient des Français ou des «sujets du roi» de France. Les mots «Canadiens» et «Acadiens» ne furent à peu près jamais employés par les autorités françaises, du moins dans les textes écrits officiels, puisque tout le monde était français, c'est-à-dire «de citoyenneté française» ou «sujet du roi» de France. Dans les textes de l'époque, on ne trouve que les mots «naturels Français» ou «Français d'origine». Lorsqu'ils voulaient désigner de manière particulière les habitants de l'Acadie, les Français utilisaient généralement les termes «habitants de Port-Royal», «habitants des Mines», «habitants de Beaubassin», «habitants de Port-Royal», etc., selon la localité habitée. Ils employaient occasionnellement les expressions «Français d'Acadie», «Français qui occupent l'Acadie» ou encore plus rarement «Français acadiens».

Après 1713, alors que l'Acadie péninsulaire (la Nouvelle-Écosse) était devenue anglaise, les Français ont appelé les Acadiens «Français neutres», comme les Britanniques ("Neutral French"), parfois «Acadiens neutres» ou simplement «habitants neutres». Jusqu'en 1755, l'année de la déportation, les textes officiels ne mentionnent à peu près jamais le mot Acadiens, puisque les Acadiens ne constituaient pas encore un peuple juridiquement distinct. Ils étaient encore des «Français».

Lorsque les déportés de la Nouvelle-Écosse arrivèrent en France après 1755, les Français ont commencé à les désigner autrement que par l'expression «Français neutres», car ils ne l'étaient plus! Outre «sujets du roi», ils furent désignés comme des «Acadiens» (écrit souvent comme Accadiens), des «Canadiens» et parfois des «habitants de l'Amérique septentrionale», sans trop faire de distinction à ce sujet. En fait, le vocabulaire de l'époque tenait souvent pour synonyme les termes «Acadiens» et «Canadiens».

Le problème s'est posé de façon plus délicate pour les habitants de la colonie de l'Île-Royale après la chute de Louisbourg en 1758. Ils n'étaient pas forcément des Acadiens ni des Canadiens, même s'il y en avait un certain nombre, mais une sorte de Français «hybrides». Une fois rapatriés en France, ils devinrent des «Français de l'île Royale», des «Français de Louisbourg» ou des «Français de l'île Saint-Jean» ou encore des «Français de l'Amérique septentrionale». On pouvait dans tous les cas remplacer le mot «Français» par «habitants de l'île Royale», «habitants de Louisbourg», «habitants de l'île Saint-Jean», etc. Néanmoins, tous les rapatriés ou déportés de ces deux îles ont eu droit en France à des secours «en tant qu'Acadiens».  

En réalité, l'administration française avait confectionné des listes officielles d'Acadiens, appelée «rôles», destinées à identifier les personnes nécessiteuses. Pour être inscrits sur ces listes, il fallait débarquer d'un bateau dûment identifié ou produire un certificat à cet effet; il fallait de plus être connu ou reconnu par les autres déportés. Inévitablement, des erreurs et des abus se sont glissés dans ces listes, d'autant plus que l'inscription sur une telle liste impliquait la promesse de secours de la part du roi. Il est donc fort probable que certains individus ont réussi à se faire désigner comme «Acadiens», alors qu'ils ne l'étaient guère. Quoi qu'il en soit, l'administration distinguait les Acadiens des anciens
habitants de l'île Royale ou de l'île Saint-Jean.

Évidemment, pour les historiens d'aujourd'hui, les habitants de l'Acadie de l'époque de la Nouvelle-France (dès 1605) sont tous appelés «Acadiens», alors qu'ils étaient juridiquement encore des «Français» et ne devinrent effectivement des «Acadiens» qu'après 1755. Il en est ainsi lorsque certains historiens du XXIe siècle utilisent le terme «Québécois» pour désigner les habitants de la Nouvelle-France. C'est un anachronisme!   

- Pour les Acadiens

Lorsque l'Acadien faisait partie de la Nouvelle-France, les Acadiens se considéraient comme des Français. D'ailleurs, ils faisaient constamment référence à leur allégeance «au roi de France», à la Patrie (la France) et à la religion catholique, la langue française demeurant un élément secondaire. Même après 1713, lors de la cession de l'Acadien à la Grande-Bretagne, les Acadiens sont restés des «Français neutres», rien de moins. Ils pouvaient tout aussi bien se présenter comme des «Français» auprès des Français et comme des «neutres» auprès de l'administration britannique, mais pratiquement jamais comme des «Acadiens». En fait, l'allégeance des Acadiens au roi de France, leur religion catholique, leur langue maternelle, les relations familiales et les conditions matérielles de survie avaient largement préséance sur un quelconque sentiment d'appartenance au groupe acadien.

Toutefois, après la déportation de 1755, ils se sont progressivement désignés comme «Acadiens», même s'ils venaient de l'Acadie péninsulaire (Nouvelle-Écosse), de l'Acadie continentale (Nouveau-Brunswick), de l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard) ou de l'île Royale (île du Cap-Breton). Toutefois, certains n'hésitaient pas à s'appeler «Canadiens», mais avec le temps, probablement une dizaine d'années, le terme «Acadien» s'est imposé, car les exilés acadiens se sentaient sentaient différents des Français, et ce, d'autant plus qu'ils étaient considérés socialement comme des Français «inférieurs».

Sous la Révolution, la France adopta en 1791 une loi officialisant la situation des réfugiés et prévoyant le recensement, dans tous les départements, de l'ensemble des «habitants de l'Amérique septentrionale», une expression désignant indistinctement les Acadiens et les Canadiens.

- Pour les Britanniques

Selon les Britanniques, les Canadiens, les Acadiens et les Louisianais étaient tous des Français. Qu'ils soient venus de France ou de la Nouvelle-France, du Canada, de l'Acadie, de la Louisiane, de l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard) ou de Louisbourg, il n'y avait pas de distinction pour eux, surtout avant la cession de l'Acadie à la Grande-Bretagne (1713). Par exemple, la guerre de la Conquête (1756-1760) en Amérique du Nord fut appelée par les Britanniques «French and Indian War», c'est-à-dire «la guerre contre les Français et les Indiens», ce qui est significatif sur l'imbrication des Indiens et des Français, sans distinguer les Canadiens ou les Acadiens.  

Après le traité d'Utrecht de 1713, les Britanniques ont désigné les habitants francophones de la Nouvelle-Écosse par l'expression "French neutral" ou "Neutral French", c'est-à-dire les «Français neutres», mais encore plus fréquemment "Neutrals" (les «neutres»). On employait aussi les appellations "French peasants" («paysans français»), "French inhabitants" («habitants français») ou simplement "inhabitants" («habitants»). Bien que les Acadiens fussent devenus juridiquement des «sujets britanniques», il était possible de les appeler aussi "French of Nova Scotia" («Français de la Nouvelle-Écosse»). C'était alors une façon de distinguer les "French of France" ou "French of Europe", les "French of New France" ou "French of Canada". Jamais les Britanniques n'utilisèrent l'expression "French of Acadia" parce que l'Acadie, en tant qu'entité politique, n'existait plus. Bref, les Acadiens étaient encore des French, par opposition aux British. Ainsi, les Britanniques employaient couramment les expressions suivantes pour désigner tout ce qui était relié aux Français: 

French neutral (ou neutrals) les Français neutres (ou neutres)
French subjects les sujets français
French inhabitants les habitants français
French region la région française
French occupation l'occupation française
French soldiers les soldats français
French colonial empire l'empire colonial français
French colonists in Canada les colons français du Canada
French administration of Acadia l'administration française de l'Acadie
French of Nova Scotia les Français de la Nouvelle-Écosse
French of Canada les Français du Canada
French and Indian War la guerre contre les Français et les Indiens

Au cours des années qui ont précédé la déportation de 1755, les Britanniques ont commencé à ne plus considérer les Acadiens comme des "French Neutral", mais comme des "Acadians". En somme, le terme «Acadien» s'est imposé universellement pour désigner les habitants de l'Acadie au moment où, dans les faits, ils n'y habitaient plus et qu'ils n'étaient plus des Français. Les Acadiens étaient donc devenus un «peuple distinct» lorsque les Britanniques ont décidé de s'en débarrasser.

Au cours de la colonisation, l'appellation de «Français» était aussi pour les Britanniques synonyme de «catholiques» ou de «papistes», ce qui était considéré par les protestants britanniques comme une caractéristique beaucoup plus dangereuse que simplement «Français». On trouve aussi dans les documents de l'époque l'expression "French papist", exprimant ainsi l'infamie dont souffraient les Français aux yeux des Britanniques.

2.2 La désignation des Anglais

Comment appelait-on ceux qui parlaient anglais? Les sujets de Sa Majesté britannique étaient tous des British, qu'ils fussent anglais, écossais, irlandais, virginiens, pennsylvaniens ou néo-angleterriens. Ils formaient donc une collectivité unique: celle des Britanniques. Et les Français pouvaient les appeler des «Anglais», sans faire la distinction entre ceux qui habitaient l'Angleterre et les autres sujets de Sa Majesté britannique en Écosse, au pays de Galles, en Irlande, en Nouvelle-Angleterre, etc. Les Anglais, quant à eux, ne commettaient pas cette confusion. Les seuls vrais English venaient d'Angleterre, tout en étant des Britanniques, mais les Britanniques n'étaient pas forcément des Anglais.

Les Américains n'existaient pas encore; ils apparaîtraient avec la guerre de l'Indépendance. C'est donc un anachronisme de parler des «Américains» avant la reconnaissance officielle des États-Unis en 1783. De même, il a fallu la Conquête de 1763 et l'instauration du Régime britannique pour que l'appellation de Canadiens soit systématiquement employée parce que, aux yeux des Britanniques, les Canadiens n'étaient plus des Français à partir de ce moment-là. Pour les distinguer d'eux-mêmes, les British les ont appelés Canadians. Néanmoins, les Canadiens et les Acadiens se désignaient comme des «Français» par oppositions aux «Anglais», bien que tous ces gens-là ne soient plus des Français ni des Anglais depuis fort longtemps. C'est un peu comme désigner par les termes «Marocains» ou «Algériens» des Français nés en France issus de parents maghrébins; ou par «Italiens», «Allemands», «Anglais», «Français», etc., des citoyens nés au Canada, mais dont les grands-parents, par exemple, venaient d'Europe. 

2.3 Le pays de l'Acadie

Alors que toute l'Acadie faisait encore partie de la Nouvelle-France (1605-1713), elle constituait une colonie autonome au même titre que le Canada, la Louisiane et, jusqu'en 1713, la colonie de Plaisance (Terre-Neuve). Après 1713, il ne restait plus que l'Acadie continentale (Nouveau-Brunswick), mais cette Acadie n'avait plus de gouverneur attitré, elle était administrée depuis Québec, sinon de Louisbourg. Par ailleurs, une nouvelle colonie prit naissance: la colonie de l'Île-Royale qu'on pouvait appeler aussi «colonie de Louisbourg», laquelle comprenait alors l'île du Cap-Breton et l'île Saint-Jean (aujourd'hui l'île du Prince-Édouard). Bien que toutes les colonies de la Nouvelle-France puissent constituer des entités autonomes les unes des autres, les habitants confondaient souvent la Nouvelle-France, le Canada et l'Acadie, mais rarement la Louisiane qui, pour eux, n'était pas en «Amérique septentrionale». Selon les historiens, les Acadiens du XVIIe siècle utilisaient le mot «Acadie» pour parler de leur pays, mais le plus souvent ils disaient habiter «au Canada» ou «en Amérique septentrionale», voire en «Nouvelle-France». Après 1713, ils disaient habiter «aux îles du Canada», «à l'île Royale», «à l'île Saint-Jean» ou encore «dans notre pays» ou «au pays natal». Pour les Britanniques, l'Acadia désignait avant tout la Nova Scotia, la Nouvelle-Écosse ou l'Acadie française d'avant 1713. Le mot Acadia disparaîtra à partir de 1713 pour faire place uniquement à la Nova Scotia.

Rappelons en même temps que les termes Angleterre (England), Grande-Bretagne (Great Britain) et Royaume-Uni (United Kingdom) ne sont pas des synonymes. Le mot Angleterre s'est appliqué au royaume d'Angleterre jusqu'en 1707 pour faire place alors à la Grande-Bretagne. En 1801, celle-ci est devenu le Royaume-Uni, officiellement appelé Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande jusqu'en 1921 lors de la partition de l'Irlande, puis Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord. On peut dire aussi simplement Royaume-Uni. On emploie normalement le terme Angleterre pour désigner la province historique en la distinguant du pays de Galles et de l'Écosse, et le terme Grande-Bretagne pour désigner l'île. Mais il ne convient pas d'employer le terme Angleterre pour désigner le pays en entier. 

3 Les découvreurs

La région de l'actuelle Nouvelle-Écosse fut découverte par Giovanni Caboto (John Cabot en anglais ou Jean Cabot en français) en 1497, un explorateur vénitien au service de l'Angleterre, mais elle avait été sans doute visitée par les Normands dès le XIe siècle.

En 1604, Pierre Dugua de Mons (v. 1560-1628) dirigea une expédition dans la baie Française (aujourd'hui la baie de Fundy), au cours de laquelle il était accompagné de Jean de Poutrincourt et de Samuel de Champlain qui y participait en tant qu'explorateur, géographe et cartographe. C'est cette année-là (1605) que de Mons donna des noms à certains lieux: La Hève, cap Nègre, baie Sainte-Marie, cap Sable, baie Française, Port-Royal, fleuve Saint-Jean, rivière Sainte-Croix, etc.

3.1 Les débuts de la colonie

Pierre Dugua de Mons fonda une colonie à l'île Sainte-Croix (aujourd'hui Dochet island, située dans le Maine et administrée par le Nouveau-Brunswick), mais la moitié des hommes de son expédition (36/80) décéda du scorbut durant l'hiver. La colonie se déplaça à l'été 1605 à Port-Royal, sur la rive nord du bassin d'Annapolis, où fut construite une «habitation» constituée de bâtiments groupés autour d'une cour centrale (voir l'illustration sur le timbre commémoratif du 400e de Postes Canada - 1605-2005). En raison d'un financement insuffisant, les colons français quittèrent les lieux en 1607. Le deuxième gouverneur de l'Acadie, Jean de Poutrincourt, revint à Port-Royal en 1610 pour y établir une véritable colonie française. Le 16 mai 1613, débarquèrent à La Hève 48 colons français, qui s'installèrent un peu plus tard au sud de l'île des Monts-Déserts à un endroit désigné comme Saint-Sauveur (ville actuelle de Town of Lamoine, Maine).
Mais les Anglais veillaient au grain. Ils n'acceptaient pas que les Français puissent s'installer aussi près de la Nouvelle-Angleterre. Fort des prétentions de l'Angleterre, le gouverneur de la Virginie, Thomas Dale, commanda à Samuel Argall, un aventurier et un officier anglais, d'aller déloger les Français de Saint-Sauveur.

Le petit établissement fut saccagé, leur navire (le Jonas) fut saisi et les colons furent faits prisonniers et amenés à Jamestown (Virginie). Argall planta ensuite une croix au nom du roi d'Angleterre sur le site de Saint-Sauveur, puis détruisit ce qui restait de l'établissement de Sainte-Croix. Enfin, il se rendit à Port-Royal dont il incendia tous les bâtiments. L'Acadie fut renommée Nova Scotia.

De 1613 jusqu'en 1632, la région vécut sous un régime anglais, mais les Français continuèrent d'y faire la traite des fourrures et de pratiquer la pêche. On aurait pu croire, dès cette époque, que tout était terminé pour l'Acadie française!

3.2 La Nova Scotia

En 1621, Jacques Ier, roi d'Angleterre, avait concédé une charte à l'Écossais William Alexander (v. 1567-1640) qui fonda la Nova Scotia, malgré la présence des Français. Le territoire accordé comprenait alors ce qu'on appelle aujourd'hui la Gaspésie, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse ainsi que l'île du Cap-Breton, les îles de la Madeleine et l'île du Prince-Édouard (voir la carte du territoire concédé). Port-Royal était alors sous occupation anglaise et comptait une petite colonie britannique, dont un bon nombre d'Écossais. Lorsque la France récupéra Port-Royal en 1632 à la suite du traité de Saint-Germain-en-Laye, la plupart des colons écossais et anglais quittèrent les lieux. Cependant, les colons de la Nouvelle-Angleterre découvrirent que le traité de 1632 ne définissait pas les frontières de l'Acadie. L'article 3 du traité ne faisait que rendre à la France «lesdits lieux» occupés par les Anglais, soit ceux de Port-Royal en Acadie, du Cap-Breton et du fort de Québec (l'Habitation de Champlain) au Canada. Par la suite, les colons de la Nouvelle-Angleterre n'abandonneront plus leurs prétentions sur le territoire de l'Acadie.

4 L'Acadie française

À la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye en 1632, l'Acadie, le Canada, Plaisance, la Baie-d'Hudson et la Louisiane formaient les différentes colonies de la Nouvelle-France. En principe, chacune des administrations locales, avec à sa tête un gouverneur, était subordonnée au gouverneur général de la Nouvelle-France (en même temps gouverneur du Canada), qui résidait à Québec. En ce qui concerne l'Acadie, le gouverneur local devait non seulement rendre des comptes au roi et au ministre de la Marine, mais devait aussi dépendre de l'autorité directe du gouverneur général et de l'intendant de Québec. Certains gouverneurs généraux, tels le comte de Frontenac, considéraient l'Acadie comme leur arrière-cour et intervenaient militairement de façon régulière, souvent même sans en avertir le gouverneur de l'Acadie. C'est que, juridiquement, l'Acadie était une division administrative au même titre que Montréal et Trois-Rivières. En temps de guerre, le commandement suprême était à Québec, pas à Port-Royal, ni à Louisbourg, ni à La Nouvelle-Orléans. Mais la distance et les difficultés des communications rendaient la mainmise du gouverneur général plus aléatoire. De plus, la véritable autorité était à Versailles, non à Québec. C'est pourquoi certains gouverneurs de l'Acadie n'hésitaient pas à correspondre directement avec le ministre des Colonies et à passer outre l'étape hiérarchique de Québec. Évidemment, étant soumis ainsi à des autorités multiples, tant en France qu'au Canada, les pouvoirs du gouverneur de l'Acadie en étaient d'autant plus limités.

4.1 Le gouverneur de Razilly

La création de la Compagnie des Cent-Associés par le cardinal de Richelieu en 1627 avait signifié le retour de la France en Amérique du Nord, notamment en Acadie. En 1631, le gouverneur Charles de Saint-Étienne de la Tour avait construit un fort au Cap-Sable et un autre à Saint-Jean. Charles de La Tour épousa une Indienne micmac; plusieurs de ses compagnons firent de même. Les Métis, nés de Charles de La Tour et de ses compagnons d'aventure allaient former des familles de «sang-mêlés». Il deviendront plus tard des alliés naturels des premières familles françaises qui s'établiront en Acadie qui allait rester française, sans interruption, jusqu'en 1654, soit durant vingt-deux ans.

Le nouveau gouverneur de l'Acadie, Isaac de Razilly, arriva à La Hève le 8 septembre 1632. Il avait choisi ce petit port situé sur la côte est de la péninsule pour y établir son quartier général et en faire la capitale de l'Acadie. On y construisit un fort (Sainte-Marie-de-Grâce), des maisons, un magasin, une chapelle pour les capucins et d'autres bâtiments à l'intention des familles et des ouvriers. Razilly avait amené avec lui de 12 à 15 familles originaires de l'ouest de la France.

À son arrivée en Acadie, le gouverneur de Razilly était accompagné d'un explorateur et marchand du nom de Nicolas Denys (1603-1686), originaire de La Rochelle mais né à Tours.

En 1653, Nicolas Denys obtint la concession de pêche de l'île Saint-Jean. En fait, Nicolas Denys avait obtenu la concession de toutes les terres, îles et régions du littoral continental, comprenant un territoire qui s'étendait depuis le Cap-des-Rosiers, sur la côte de Gaspé, en passant par toute l'Acadie continentale, l'île Saint-Jean, l'île Royale, jusqu'aux îles de la Madeleine. Il s'agissait d'un territoire maritime immense, dont seul un roi pouvait en principe revendiquer l'équivalent en Europe. La propriété de Nicolas Denys équivalait à la totalité du littoral atlantique français, rien de moins. Tous les sites de pêche du golfe Saint-Laurent lui revenaient en exclusivité, mais il était tenu d'y implanter des établissements permanents et d'y amener des colons, ce qui fut pratiquement un échec.

Après un séjour de quarante ans en Nouvelle-France, Nicolas Denys retourna en France pour publier en 1672 le résultat de ses observations en terre d'Amérique sous le titre de Description géographique et historique des côtes de l'Amérique septentrionale, avec l'histoire naturelle de ce païs (Paris), un livre qu'il avait écrit à Nipisiguit (baie des Chaleurs en Acadie continentale). Cet ouvrage demeure encore aujourd'hui l'un des plus précieux documents du XVIe siècle sur l'Acadie et la Nouvelle-France. Autrement dit, Nicolas Denys doit sa célébrité à son livre (publié en deux tomes), dont la valeur historique est considérable, plutôt qu'à son rôle comme explorateur ou entrepreneur.

Une fois les travaux d'établissement terminés, de Razilly décida de reprendre possession de Port-Royal où il se présenta à la mi-décembre de 1632. Le commandant de la garnison, le capitaine Andrew Forrester, lui rendit le poste sans coup férir. La plupart des colons anglais acceptèrent d'être ramenés en Angleterre, mais plusieurs choisirent de demeurer sur place avec les colons de Razilly. En 1634, afin d'améliorer les possibilités de la traite des fourrures, Razilly construisit un port fortifié à Canseau, qu'il nomma fort Saint-François. Au début de 1635, Razilly reprit le fort de Pentagouet (écrit aussi Pentagouët; Penobscot en anglais) sur la rivière Pentagouet  (Penobscot); le traité de Saint-Germain le rendit à la France, mais les troupes de la Nouvelle-Angleterre ne l'avaient, dans les faits, jamais abandonné. Le fort fut repris au mois d'août et ses occupants, chassés. Razilly partagea le contrôle de l'Acadie avec Charles de La Tour; il se réserva la partie sud-ouest de la péninsule acadienne et le territoire près du fleuve Saint-Jean. Razilly décéda en 1636, laissant à son frère Claude de Razilly la responsabilité de la colonie de l'Acadie. Bien qu'il soit difficile de déterminer leur nombre réel, on peut estimer à environ 120 les colons que les frères Razilly amenèrent en Acadie à titre permanent.

4.2 Le mandat de Charles de Menou d'Aulnay

Mais Claude de Razilly ne vint jamais en Acadie; il nomma Charles de Menou d'Aulnay en tant que lieutenant pour gouverner en son nom et administrer la compagnie en Acadie, tandis qu'il gérait les opérations à partir de la France. D'Aulnay fit à nouveau de Port-Royal la capitale de l'Acadie. La plupart des colons de La Hève vinrent graduellement s'établir à Port-Royal, où le développement agricole prit un bon essor.

Pendant ce temps, l'ancienne administration bipartite se poursuivait en Acadie, sous l'autorité de la Compagnie de la Nouvelle-France. D'Aulnay commandait Port-Royal et La Hève, alors que La Tour commandait le cap de Sable et le fleuve Saint-Jean. Chacun touchait la moitié de la traite et avait un droit de contrôle sur l'autre. Ce système ne pouvait qu'engendrer des conflits d'intérêts. D'Aulnay déclencha en 1640 une politique de confrontations violentes et coûteuses contre son rival Charles de La Tour.

Après une longue guerre civile, Charles de Menou d'Aulnay fut désigné officiellement comme gouverneur de l'Acadie en 1647. Il faut quand même souligner que, en raison de son engagement pour la colonisation, Charles d'Aulnay contribua considérablement à l'essor de l'Acadie. Il fit construire trois forts en y maintenant des garnisons; il avait amené de France une vingtaine de familles et, pour les établir, il avait défriché des terres à Port-Royal, Pentagouet et au fleuve Saint-Jean. Pour ravitailler les Acadiens, il avait fait venir, chaque année, trois ou quatre navires de France. Il avait fait ériger deux moulins et construire deux petits navires et des chaloupes. Il avait aussi fondé deux écoles et laissé, à sa mort en 1650, une population d'environ 500 habitants répartie en quatre agglomérations (Port-Royal, Pantagouet, La Hève et Saint-Jean) et desservie par 12 prêtres (tous des capucins). La colonie qu'il laissa en Acadie était suffisamment bien enracinée pour résister aux treize ans d'occupation anglaise (de 1654 à 1667), qui allaient suivre. L'Acadie redeviendra française après 1667, pour vingt-trois ans. 

4.3 La population acadienne (après 1671)

À la demande de l'intendant Talon de Québec, le gouverneur Hector d'Andigné de Grandfontaine fit appel au récollet Laurent Mollin, curé de Port-Royal, pour procéder à un recensement en visitant systématiquement toutes les maisons. D'après le recensement (probablement incomplet) de 1671, l'Acadie comptait 441 habitants, dont 363 à Port-Royal répartis en 68 familles. Autrement dit, 82 % de toute la population résidait autour de Port-Royal.

Ces Acadiens étaient issus des premières familles arrivées avec Isaac de Razilly en 1632 et Charles de Menou d'Aulnay en 1635. Il y avait aussi un  petit nombre de soldats démobilisés et d'anciens matelots ainsi que des Écossais mêlés aux Français. D'après le tableau suivant, il restait 78 personnes menant une existence indépendante et disséminées à Pentagoët (dont 25 soldats), à Pobomcoup (Cap-Sable), Cap-Nègre (ou Cap-Neigre), Mouskadabouet, Rivière-aux-Rochelois et Saint-Pierre au Cap-Breton.

Lieu Port-Royal Pentagoët Cap-Nègre Pobomcoup Mouskadabouet Rivière-aux-Rochelois Saint-Pierre
(Cap-Breton)
Total
Population totale 363 27 14 14 13 3 7 441

Source : Statistique Canada. 1667  Tableau I - Familles, adultes, enfants, soldats, âges, 1671.

On été omis dans ce dénombrement 16 Français et Métis à La Hève, sur la côte est. Il y avait aussi quelques colons près du fleuve Saint-Jean et à proximité du fort Jemsek. Il faudrait aussi mentionner un poste de traite à Beaubassin (Chignectou) et une concession seigneuriale à Miramichi. En 1632, le cardinal de Richelieu, un ennemi juré des huguenots, avait exigé que les colons destinés à l'Acadie soient «Français, catholiques et de mœurs irréprochables».

Dans une lettre en date du 11 mars 1671 au gouverneur de Grandfontaine, le ministre Colbert demandait d'établir en Acadie des pêcheries sédentaires et d'inciter au mariage les soldats qui étaient sous son commandement:

Le principal point auquel vous devez vous appliquer est de travailler par toutes sortes de moyens à l'établissement des soldats et des familles dans les postes de Port-Royal, Pentagoët, Rivière-Saint-Jean, et dans toute l'étendue de la côte qui appartient à Sa Majesté, en les aidant de tous les secours qui sont en vos moyens et en les maintenant en paix et en repos, en sorte que, se voyant bien traités et à leur aise, d'autres Français soient conviés d'aller habiter ce pays-là.

Ces soldats venaient du régiment de Carignan arrivé en 1665. Après leur licenciement en 1668, plusieurs soldats s'établirent en Acadie. En 1671, le gouverneur Grandfontaine résidait à Pentagoët avec sa compagnie, mais le siège administratif de la colonie demeurait à Port-Royal. Il faut considérer que la garnison comptait 25 soldats, tous à Pentagouet. Il devait y avoir aussi quelques individus à La Hève, au fort Saint-Jean, dans la baie des Chaleurs et à Percé. À la fin de l'année 1671, Port-Royal et les régions avoisinantes abritaient  une population de 373 habitants répartis en 68 familles. On dénombrait aussi 380 bêtes à cornes, 406 moutons et 364 arpents de terre cultivée à Port-Royal. L'Acadie n'était donc pas une destination très populaire en France. Pour certains militaires français, la colonie était même vue comme une sorte de punition. Sur les instructions du ministre Colbert, une cinquantaine de nouveaux colons quittèrent La Rochelle en 1671 pour s'installer en Acadie. 

Lieu (Statistique Canada, 1686, Acadie Population
Port-Royal 592
Beaubassin (Chignectou) 127
Les Mines 57
Isle Percée 26
Chedabouctou 21
La Hève 19
Fleuve Saint-Jean 16
Cap-de-Sable 15
Miramichi 6
Népissigny (Nipisiguit > Bathurst) 6
Total 885
Le recensement de 1686 révèle la répartition suivante: 592 personnes à Port-Royal, 127 à Beaubassin, 57 aux Mines, 26 à l'île Percé, 21 à Chedabouctou, 19 à La Hève, 16 à Saint-Jean, 15 au Cap-de-Sable, 6 à Miramichi et 6 à Népissigny (Nipisiguit, aujourd'hui Bathurst). Ce que les Français appelaient alors les «isles Percées» regroupaient le rocher Percé, l'île Bonaventure et l'île Plate, connues aussi sous le nom de «îles de Gaspé». À ce nombre il faudrait ajouter 49 individus établis autour du fleuve Saint-Jean: 24 dans la seigneurie de Fréneuse, 11 dans celle de Jemsek, 14 à Nataxouat. 

Les Acadiens étaient avant tout des agriculteurs, même si plusieurs faisaient de la pêche et la traite des fourrures. Le bétail constituait leur plus grande richesse. Comme la colonie manquait de tout, la Nouvelle-Angleterre devenait le débouché commercial le plus naturel. Les Acadiens vendaient du bétail aux Bostonnais contre des tissus et autres articles indispensables. Selon les historiens, les Acadiens constituaient un peuple rural profondément religieux, aux mœurs simples, possédant peu d'instruction, entretenant peu d'ambition et vivant relativement vieux.  

Le peuplement initial en Acadie se limitait essentiellement à trois régions: Port-Royal dans la baie Française, Beaubassin (1670) dans l'isthme de Chignectou et Les Mines (1682) au fond de la baie Française dans le bassin des Mines. À partir de ces régions, de nombreux autres villages furent fondés.

Si l'on peut retenir l'année 1604 comme le début du peuplement en Acadie, la véritable colonisation n'a commencé qu'à partir de 1632 durant l'administration du gouverneur Isaac de Razilly qui a amené les premières familles françaises en Acadie.

À partir de la fin du XVIIe siècle, la France n'enverra plus d'immigrants en Acadie, la situation politique étant jugée trop instable. Et les autorités françaises avaient toujours la hantise de ne pas dépeupler la France au profit des colonies! Après 1670, l'immigration resta famélique : seulement 61 hommes (presque tous célibataires) et cinq femmes s'installèrent en Acadie. Ces immigrants étaient originaires du Canada ou de différentes provinces de France, mais il y avait aussi quelques Irlandais parmi eux. Bien que la la plupart de ces immigrants fussent de religion catholique, certains étaient protestants (huguenots). En effet, plusieurs Français protestants s'installèrent dans les régions de Beaubassin et de Grand-Pré, découvertes en 1681, où ils deviendront des «défricheurs d'eau» en utilisant des «aboiteaux», technique empruntée aux Hollandais pour assécher une partie du marais poitevin, ce qui leur permit de gagner sur la mer ou les rivières des terres fertiles. Après la déportation de 1755, les huguenots s'assimileront aux catholiques.

En 1701, la population acadienne atteignait 1300 habitants. Port-Royal comptait pour un peu moins de la moitié. Il y en avait 189 à Beaubassin, 400 aux Mines, 150 à Richibouctou, les autres étant dispersés en petits groupes au Cap-Sable, à La Hève, à Canceau.  

4.4 La langue des Acadiens

Au début du XVIIIe siècle, la plupart des immigrants français qui s'étaient établis en Acadie étaient installés le long du littoral de l'actuelle Nouvelle-Écosse (voir la carte de 1700), notamment autour de la baie Française (aujourd'hui la baie de Fundy). Ces colons venaient tous de la province française du Poitou. Contrairement aux immigrants de la vallée du Saint-Laurent, qui étaient originaires de plusieurs provinces de France, les premiers locuteurs de l'Acadie ont été géographiquement circonscrits à quelques villages du Poitou: Martaizé, d'Aulnay, d'Angliers, de La Chaussée et de Guesnes, auxquels il convient d'ajouter le village d'Oiron. Ces six villages étaient tous situés dans le nord-est du Poitou (voir la carte régionale), zone qui fait partie aujourd'hui du département de la Vienne (86).

Le Poitou n'a plus d'existence administrative, puisque cette ancienne province est disparue depuis la fin du XVIIIe siècle au profit des régions et des départements. Le peuplement de l'Acadie résulte d'un transfert important d'agriculteurs sédentaires du Poitou, alors que les immigrants des autres colonies française, y compris le Canada, étaient majoritairement des «gens de métier» et des artisans, avec une préférence marquée pour la vie itinérante (coureurs des bois, voyageurs, explorateurs, etc.).

Les colons français du Poitou parlaient tous poitevin avant leur arrivée en Acadie. Mais le poitevin n'était pas uniforme et était en grande partie influencé par l'angevin (parlé dans l'ancienne province d'Anjou). De plus, la région du Poitou était une zone de transition entre le Nord et le Sud, où se rencontraient les parlers méridionaux et ceux du Nord, c'est-à-dire les langues d'oïl et les langues d'oc. Ces colons étaient des paysans, des pêcheurs et des artisans, et la plupart ne savaient ni lire ni écrire. Néanmoins, avec le temps, et parce qu'ils habitaient une colonie française, ils durent apprendre la langue française. Les Acadiens en vinrent rapidement à parler une langue fortement apparentée au français populaire employé dans les villes de France au début du XVIIe siècle. Toute la vie officielle, que ce soit à Port-Royal, dans les forts ou dans les armées, y compris les milices acadiennes, se déroulait en «français du roy». Ce français véhiculé par les Acadiens n'empêchait nullement ces derniers d'avoir recours à de nombreux acadianismes d'origine poitevine. Les linguistes ont relevé 283 «poitevinismes» dans le lexique acadien, lesquels peuvent aussi être d'origine angevine. Ainsi, les termes buîtereau («coteau»), planche («plat» pour un terrain), fourgailler («tisonner»), dégrucher («descendre») étaient aussi bien connus en Anjou qu'au Poitou. Les poitevinismes sont employés assez couramment encore aujourd'hui au Nouveau-Brunswick (Shippagan, Saint-Antoine, Sainte-Joseph, Acadieville, Petit-Rocher, etc.), en Nouvelle-Écosse (Chéticamp, Pointe-de-l'Église, etc.), à l'île-du-Prince-Édouard (Mont-Carmel) et au Québec, notamment aux îles de la Madeleine et en Gaspésie (Carleton, Bonaventure, Pasbébiac, etc.).

Yves Cormier, l'auteur du Dictionnaire du français acadien (1999), estime que 90 % de tous les acadianismes (voir l'article de Jaromir Kadlec) sont d'origine française, alors que 6 % seraient empruntés à l'anglais, 3 % aux langues amérindiennes et 1 % seraient d'origine incertaine. Parmi les acadianismes d'origine française, nous trouvons des archaïsmes et les dialectalismes souvent empruntés au Poitou (d'où les poitevinismes), dont beaucoup de mots liés à l'agriculture et à la vie maritime, puis des mots issus du français populaire des XVIIe et XVIIIe siècles.

Au total, 815 colons français sont partis pour la Nouvelle-France, plus précisément en Acadie. En réalité, une cinquantaine de familles poitevines constituent la souche principale du peuple acadien, car il ne viendra à peu près plus d'autres Français pour contribuer au peuplement de la colonie acadienne, sauf un certain nombre de militaires démobilisés qui choisiront de rester en Acadie et de prendre pour épouses des jeunes filles dans les familles acadiennes.

Vers 1650 (voir la carte des frontières), l'Acadie comptait environ 400 habitants, alors que la Nouvelle-Angleterre en comptait déjà plus de 28 000. Après trois ou quatre générations, les habitants des différents établissements acadiens étaient reliés les uns aux autres par des liens de parenté très étroits. Cette homogénéité de la population créa la «grande famille acadienne». Elle explique aussi la grande cohésion et la grande solidarité des Acadiens, même au cours des longues années qui ont suivi la déportation. Les seuls «étrangers» en Acadie étaient les administrateurs (en nombre infime), les soldats, les quelques grands commerçants et les missionnaires qui, presque tous d'origine française, prenaient fait et cause pour les Acadiens. Il fallait compter aussi sur les autochtones, les Micmacs, les Abénaquis et les Malécites, qui demeuraient de précieux alliés pour les Acadiens. 

4.5 L'instruction chez les Acadiens

Durant le Régime français, soit jusqu'en 1713 en Acadie péninsulaire, la colonie était servie par une quarantaine de religieux et de prêtres séculiers. Ils furent à la fois des ministres du culte, mais aussi des instituteurs, des guides politiques et des arbitres pour régler des conflits tant privés qu'institutionnels. Avant l'ouverture des écoles, ce sont des missionnaires qui assuraient l'éducation aux jeunes Acadiens qui offraient des meilleures dispositions pour apprendre à lire et à écrire. L'instruction était offerte dans des «écoles du dimanche» lorsqu'un prêtre était dûment affecté à une paroisse. Les parents plus fortunés envoyaient leurs enfants à Québec ou en France. De façon générale, les missionnaires, d'abord des jésuites, puis des récollets et des capucins, avaient surtout pour tâche d'enseigner la religion aux jeunes Amérindiens afin de les convertir à la religion catholique.  

En 1701, une première école pour les Acadiens fut ouverte à Port-Royal  sous la direction des religieuses de la Congrégation de la Croix venues expressément de France. Mais la première véritable école de Port-Royal fut fondée en 1703 par le père Patrice René. Quelques années plus tard, une autre école vit le jour à Saint-Charles-des-Mines (Grand-Pré) grâce aux bons offices de l'abbé Louis Geoffroy. Il y en eut aussi à La Hève, à Canseau et à Nipisiguit. Dans l'ensemble, peu d'Acadiens savaient lire et écrire.    

Dès 1632 ou 1633, un premier «séminaire» fut fondé et il fut suivi par plusieurs autres. À cette époque, il n'était pas question de fonder une institution, du moins en Acadie, pour former des prêtres. Ces «séminaires» correspondaient à de petites écoles destinées aux autochtones. En témoigne cette lettre de Louis XIV en 1647 :

Nous sommes informé que le Sieur d'Aulnay a érigé un séminaire dirigé par plusieurs capucins pour l'instruction des enfants sauvages.

Tous les missionnaires durent apprendre les langues des Indiens, notamment le micmac, l'abénaqui et le malécite. Ils apprenaient aux enfants quelques rudiments de français. Il existait dans certaines paroisses plus importantes des «séminaires» pour les enfants acadiens, les Amérindiens et parfois les filles de colons. Cependant, il fut toujours difficile de maintenir ces écoles pour des raisons financières parce que ces établissements ne recevaient aucun secours du Trésor royal. C'est généralement le gouverneur qui devait entretenir ces écoles à même sa cassette personnelle. Normalement, les élèves restaient à l'école quelques mois, mais certains ont pu la fréquenter jusqu'à un an, rarement deux ans.

4.6 La colonisation acadienne

Le peuplement en Acadie révèle que les habitants ont préféré cultiver les terres d'alluvions près de la mer, au fond de la baie Française, plutôt que de défricher des terres hautes. C'est que l'amplitude des marées, parmi  les plus hautes au monde, permettaient l'assèchement des terres basses sans que l'eau salée ne puisse y pénétrer. Venant du Poitou et de la Saintonge, deux régions marécageuses de France, les colons acadiens savaient comment construire de puissantes digues (les «aboiteaux») pour mettre rapidement en culture des sols fertiles assurant la subsistance de la colonie, malgré les guerres incessantes. Le tableau qui suit illustre la croissance respective des trois régions majeures de peuplement, Port-Royal, Beaubassin et Les Mines:

Année Port-Royal Beaubassin Les Mines
1671 350 127 -
1686 583 119 57
1693 499 174 305
1698 575 - -
1701 456 188 487
1703 504 246 527
1707 570 326 677
1714 900 345 1031
1730 900 1010 2500
1737 1406 1816 3736
1748-1750 1750 2800 5000

Source: ROY, Muriel K. «Peuplement et croissance démographique en Acadie» dans Les Acadiens des Maritimes, Moncton, Centre d'études acadiennes, Université de Moncton, 1980, p. 148.

Au début de la colonie, Port-Royal était la région la plus peuplée, mais graduellement la région de Beaubassin et surtout celle des Mines surpassèrent la région de la capitale. Comme l'Acadie était aux portes de la Nouvelle-Angleterre et que les moyens mis à la disposition des administrateurs demeuraient limités, les pêcheurs acadiens et les pêcheurs anglais de Boston avaient des contacts fréquents. La pénétration économique et commerciale de la colonie du Massachusetts en Acadie devint une constante durant tout le Régime français. Les communications avec la France étant sporadiques, la colonie manquait de tout. Or, la puissance commerciale des Bostonnais pouvait compenser admirablement, car la France n'était pas en mesure de rivaliser avec les Britanniques.

À l'époque, la colonie du Massachusetts comprenait l'actuel État du Massachusetts (la partie sud) ainsi qu'une partie du Maine actuel (la partie nord), la frontière demeurant floue au nord avec la Nouvelle-France, et à l'ouest, ce qui constitue aujourd'hui le comté d'Aroostook dans le Maine créé en 1819 et intégré dans l'Union le 15 mars 1820. C'est pourquoi la colonie du Massachusetts considérait le territoire de l'Acadie comme l'une de «ses» zones. L'extension du peuplement acadien dans la baie Française (baie de Fundy) ne pouvait qu'accroître l'insécurité des Britanniques, surtout en raison des attaques incessantes des Micmacs et des Abénaquis à la solde des Français. Quant aux Acadiens, ils essuyaient les représailles des attaques anglaises. Autant le moral faiblissait sur le front acadien, autant celui des colons de la Nouvelle-Angleterre s'affermissait.

À partir des années 1670, le peuplement de l'Acadie deviendra un peu plus diversifié. Le gouverneur général de la Nouvelle-France concédera des seigneuries à de nombreux Canadiens qui s'établiront alors en Acadie, surtout dans la baie des Chaleurs et dans la région de Beaubassin.  Au total, il y eut 55 seigneuries en Acadie, mais la plupart des seigneurs ne se préoccupèrent guère d'exploiter leur territoire et de le peupler: la superficie des seigneuries était trop grande et le gouvernement colonial n'exerçait aucun contrôle. Seules quelques rares seigneuries (Beaubassin, Port-Royal et Cobeguit) connurent un peuplement et la colonisation.

L'Acadie fut tellement négligée que les gouverneurs successifs de la colonie ont dû changer de capitale en fonction des besoins du moment. Il y eut surtout Port-Royal, mais aussi Pentagouet, Fort Saint-Jean, Beaubassin, Jemsek et Nataxouat. Cette mobilité dans le choix d'une capitale locale témoignait de l'insécurité et du désarroi des administrations coloniales. Les gouverneurs, tous nommés par Versailles, étaient mal payés et laissés à eux-mêmes, livrés à toutes les tentations et tous les abus. Les documents historiques attestent la misère des fortifications de Port-Royal, ainsi que la pauvreté et l'exiguïté des maisons des paysans, dispersées ça et là. Les Acadiens pratiquaient généralement une économie de subsistance dans une colonie où n'existait aucune ville. Seule une très petite élite française accédait à la culture au sein d'une société rurale où l'écrit demeurait une dentée rare. La plupart des Acadiens vivaient à l'écart de l'État, ne payaient pas d'impôt et se méfiaient des levées d'hommes (miliciens) pour la guerre.

En 1701, le gouverneur Brouillan se plaignait du caractère indocile des Acadiens en ces termes: «Les habitants des Mines sont à demi républicains, très indépendants de caractère, et habitués à décider de tout par eux-mêmes.» Les Acadiens formaient ainsi une communauté agricole autosuffisante formée de petits producteurs indépendants, familièrement nommés «habitants». Seuls une poignée de Français pratiquaient un commerce véritable. L'annexion de l'Acadie en 1713 n'allait pas encore mettre fin à cette minuscule société, mais elle introduisait l'avènement du capitalisme et des grands commerçants anglo-saxons arrivés de la Nouvelle-Angleterre.   

4.7 Le territoire acadien

L'Acadie, du moins telle qu'elle existait en 1700, c'est-à-dire en tenant compte de la population résidante, ne comprenait essentiellement que la Nouvelle-Écosse actuelle, sans l'île du Cap-Breton, ainsi qu'une partie du Maine actuel, à l'est de la rivière Kennebec. L'Acadie continentale (le Nouveau-Brunswick) ne comptait que de petits villages le long de la baie Française (baie de Fundy), sur les bords du fleuve Saint-Jean au sud et dans l'isthme de Chignectou, notamment à Beaubassin.

Pour le reste, les frontières de la colonie de l'Acadie sont toujours demeurées fluctuantes, surtout à l'ouest. Avant 1713, les gouverneurs de Port-Royal administraient l'Acadie péninsulaire et, en Acadie continentale, seulement le long de la baie Française jusqu'à la rivière Kennebec, dont Pantagouet fut l'ultime limite avec la Nouvelle-Angleterre. Pour plus de précision, consulter la carte de l'Acadie en 1700 en cliquant ICI, s.v.p.

Seuls des pêcheurs bretons, basques et malouins occupaient durant la saison estivale des sites à l'île du Cap-Breton et à l'île Saint-Jean. En 1700, à l'exception du bourg de Port-la-Joy de l'île Saint-Jean, il ne restait que le fort Sainte-Anne au Cap-Breton, le fort de Simon Denys ayant été abandonné en 1659.

À la même époque, une autre colonie française faisait concurrence à l'Acadie, Plaisance sur l'île de Terre-Neuve, une colonie royale distincte de l'Acadie, fondée en 1662, au sud-ouest de la péninsule d'Avalon. Au même moment, la "Newfoundland" restait la colonie des Anglais qui avaient installé leur capitale à Saint John's, au nord-est de la même péninsule. Il n'y avait pas d'Acadiens dans la colonie de Plaisance. Ainsi, l'île de Terre-Neuve comptait deux colonies: une anglaise, la "Newfoundland", l'autre française, Plaisance.

5 Les autochtones

À la mort d'Henri IV en 1610, la régente Marie de Médicis décida d'envoyer deux jésuites à Port-Royal. Ceux-ci arrivèrent le 27 mai 1611. Le premier souci des pères Biard et Massé fut d'instruire les enfants indigènes. Comme c'était courant à l'époque, les autochtones étaient désignés par le terme Sauvages (mais par Indians ou Indiens par les Britanniques). Ces mots n'avaient en principe rien de dépréciatif, surtout pour les Acadiens qui avaient besoin de l'alliance des Indiens. Mais les officiers français les considéraient aussi comme des «brutes» et des «païens» qu'ils fallait convertir ou exterminer. Ils les regardaient généralement avec mépris, mais estimaient qu'il était préférable de les avoir avec eux plutôt que contre eux. En Nouvelle-France, on employait aussi le mot «Barbares» pour désigner les autochtones ennemis des Français, en l'occurrence les Natchez en Louisiane, alors qu'au Canada le même terme était synonyme d'«Iroquois». En Acadie, les Français n'avaient pas d'ennemis amérindiens. Même s'ils vivaient en Nouvelle-France sous la juridiction du roi de France, les autochtones ne reconnurent jamais la souveraineté du roi et conservèrent toujours leur autonomie.

Du temps de la Nouvelle-France, il n'y avait que trois peuples autochtones en Acadie: les Micmacs, les Abénaquis et les Malécites. Afin de communiquer avec les autochtones, il a fallu que les missionnaires français apprennent les «langues du pays». Ceux-ci ont bien tenté de faire apprendre le français aux petits enfants autochtones. Comme ils ne voyaient pas l'utilité de cet enseignement, les enfants ne s'y sont guère intéressés. Le récollet Gabriel-Théodat Sagard (v. 1590-1636) écrivit à ce sujet: «Hélas! ces pauvres élèves oubliaient en trois jours ce que nous leur aurions appris en quatre.» Puis le programme de francisation fut vite mis au rancart en raison du «caractère pervers» des Indiens! De fait, les Français se rendirent compte de l'objectif utopique de toute assimilation. Les «Sauvages» se sont montrés très réfractaires à toute francisation. «Ils ne se soucient guère d'apprendre nos langues», lit-on dans les Relations des jésuites. Ce sont les Français, donc aussi les Acadiens, qui durent «se mettre à l'école des Sauvages» et apprendre leurs langues.

En Acadie, dans certains villages, même les enfants français (ou acadiens) apprenaient le micmac, le malécite ou l'abénaqui lorsqu'ils s'amusaient avec les petits autochtones. Les Micmacs, les Malécites et les Abénaquis parlaient des langues algonkiennes, le micmac, le malécite et l'abénaqui. Au XVIIe siècle, on croit qu'il y avait 10 000 autochtones en Acadie au début du Régime français.

5.1 Les Abénaquis

Les Abénaquis (ou Abénakis) étaient parfois appelés Kinibéquis. Au nombre d'environ 3000 personnes (entre 500 et 1000 guerriers), ils habitaient un grand territoire couvant aujourd'hui les États du Maine, du Vermont, du New Hampshire, du Massachusetts et du Connecticut, ainsi que toute la vallée du Saint-Laurent, sur la rive sud, depuis la rivière Chaudière jusqu'au pays des Iroquois; ils allaient chasser parfois sur le littoral du côté nord du Saint-Laurent. Bref, le territoire des Abénaquis commençait en Acadie à partir du fleuve Saint-Jean et se prolongeait jusqu'en Nouvelle-Angleterre, offrant ainsi une zone tampon entre les Français et les Anglais. Avant les contacts avec les Blancs, les Abénaquis formaient un peuple d'environ 10 000 à 12 000 personnes. Les Abénaquis furent les plus redoutables guerriers alliés des Français pour combattre les Britanniques. Ils représentaient l'équivalent des Iroquois pour les Français. Les Abénaquis semaient la terreur et l'effroi en Nouvelle-Angleterre, comme les Iroquois le faisaient dans la vallée du Saint-Laurent.

5.2 Les Micmacs

Les Micmacs étaient appelés par les Français Souriquois. La forme écrite officielle est Mi'kmaq, mais on trouve aussi Mikmak et Mikmaq). Les Micmacs ont été de grands alliés pour les Français qui les désignaient par différents noms: Souriquois, mais aussi «Indiens du Cap-Sable», «Gaspésiens» ou «Micmacs de Gaspé». Entre eux, les Micmacs se nommaient L'nu'k «le peuple».


Guerrier micmac vers 1740

En 1611, le père Pierre Nilard en dénombrait environ 3000 en Acadie, pour moins de 200 guerriers. Ils occupaient presque toute la superficie des Maritimes actuelles, y compris le sud de la Gaspésie et l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard). En 1605, Pierre Dugua de Mons et Samuel de Champlain ont rencontré les Micmacs, alors qu'ils installaient une petite colonie française à Port-Royal, territoire habité par cette communauté amérindienne. Les maladies européennes ont réduit considérablement la population des Micmacs, notamment après 1620.

L'île du Cap-Breton (île Royale) abritait des Indiens micmacs depuis des temps immémoriaux. Ils appelaient leur île «Onamag», qui servait de siège au grand sachem de tous les Micmacs de cette partie de l'est de la Nouvelle-France; ils se désignaient eux-mêmes comme les Onamag. Il y avait des Micmacs sur l'île Saint-Jean (les Pigtogeoag), sur le littoral de l'Acadie continentale (les Sigenigteoag et les Epegoitnag), ainsi que dans toute l'Acadie péninsulaire (les Esgigeoag, Segepenegatig et les Gespogoitnag). La région identifiée aujourd'hui comme la Gaspésie comptait aussi des Micmacs: les Gespegeoag. Bref, la nation micmac comptait sept nations qui occupaient chacune un territoire défini.

5.3 Les Malécites

Les Malécites furent également de grands alliés pour les Français et les Acadiens. Les Français les appelaient Passamaquoddy, en référence à la vallée de Passamaquoddy où vivaient de nombreux Malécites. Mais l'histoire a surtout retenu le nom de Etchemins qui a davantage été utilisé par les autorités coloniales. Les Malécites formaient une petite communauté dispersée de 2000 à 2500 personnes (environ 200 guerriers). Ils habitaient surtout en Acadie française, notamment sur les rives du fleuve Saint-Jean et vers l'ouest au-delà de la rivière Kennebec (aujourd'hui dans le Maine). En 1605, les Français furent accueillis par le chef micmac Membertou lorsqu'ils débarquèrent à l'endroit qui allait devenir Port-Royal. Dès cette époque, les Français se lièrent aux Malécites en leur manifestant une confiance qui a certainement contribué à l'expansion de la petite colonie de Port-Royal. Cependant, les contacts entretenus avec les Français ne furent pas toujours bénéfiques pour les Malécites. En effet, comme ils n'étaient pas immunisés contre les maladies européennes, la peste ravagea leur population en 1694 en emportant plus de 120 Malécites. En 1728, les Malécites abandonnèrent leur alliance avec la France en ratifiant le traité de paix conclu à Boston avec les Anglais; ils reconnurent dès lors la souveraineté britannique sur la Nouvelle-Écosse. La nation malécite est aujourd'hui disparue, le dernier survivant étant décédé en 1972.

5.4 Des alliés incontournables

Les Français en Acadie, comme dans toute la Nouvelle-France (Canada, Louisbourg, région des Grands Lacs, Louisiane, etc.) furent plutôt exceptionnels (comme Européens!) dans la façon dont ils s'allièrent avec les Premières Nations. En effet, alors que les Britanniques, les Espagnols et les Portugais érigeaient leur empire sur la conquête, la sujétion et la servitude, contrairement aussi aux Américains qui massacreront les autochtones pour s'approprier leurs terres, les Français ne furent jamais assez puissants pour agir de cette façon. Au contraire, il comblèrent les autochtones de cadeaux (outils, armes et munitions, aliments, vêtements, ustensiles de cuisine, animaux, etc.), afin de bénéficier de leur collaboration dans la traite des fourrures ou pour recevoir leur appui militaire. C'est pourquoi les Français ont pu développer une version «plus subtile» du colonialisme européen.

En Acadie, les Français devaient toutefois faire face à la concurrence des Britanniques. Ceux-ci avaient compris le manège des Français et ils se sont mis à offrir aux Indiens des produits de meilleure qualité et surtout à meilleur prix. Les Micmacs, les Abénaquis et les Malécites ne furent pas lents à s'apercevoir que le commerce avec les Britanniques pouvait être plus avantageux. Dans le but de contrecarrer l'influence anglaise, Louis XIV exigea que les fonctionnaires en Acadie achètent «au prix des Anglois» tout ce que les Indiens leur apporteraient. La distribution des cadeaux était certes une coutume indienne, mais les Français l'érigèrent en événement annuel. Ces présents étaient essentiels pour la diplomatie indienne. Ils tenaient lieu de paroles et ils devenaient des contrats d'affaires.  Chaque cadeau était présenté avec un discours de circonstance. Comme cette coutume indienne apparaissait raisonnable, les gouverneurs de l'Acadie, à l'exemple du gouverneur général de la Nouvelle-France, rendaient généralement discours pour discours, présent pour présent.

5.5 La religion et les langues amérindiennes

Tous les missionnaires français œuvrant en Acadie apprenaient le micmac, l'abénaqui ou le malécite, parfois les trois langues. Ce n'était pas une tâche facile pour un Européen d'apprendre ces langues, en raison des énormes différences dans la structure des systèmes linguistiques indo-européen et amérindiens. L'abbé Le Loutre admettait à ce sujet qu'il était encore incapable de prêcher auprès des Micmacs, et ce, après trois ans d'apostolat : «Je les entends suffisamment pour les confesser. Je leur apprends leur prières, je parle et m'entretiens avec eux, mais je ne suis assez savant pour leur prêcher.» Malgré les difficultés d'apprendre les langues indiennes, certains y réussissaient néanmoins, tel l'abbé Pierre-Antoine Maillard (1710-1762) qui, en quelques mois, put non seulement posséder rapidement le micmac, mais également mettre au point un système de signes hiéroglyphiques pour transcrire les mots de la langue micmac. Malgré tout, dans sa «Lettre de M. l'abbé Maillard sur les missions de l'Acadie et particulièrement sur les missions micmaques» (mars 1757), l'abbé fut assez honnête pour admettre que, après huit ans d'efforts soutenus, il ne saisissait pas complètement «le génie de cette langue». Toutefois, il a pu consigner dans des «cahiers» les formules des principales prières, des psaumes et des réponses du catéchisme, afin que les Indiens les apprennent plus facilement. L'abbé Maillard a toujours eu recours au micmac pour la quasi-totalité des prières et des chants exécutés par les Micmacs lors des cérémonies liturgiques. D'ailleurs, l'abbé Maillard fut réprimandé par les autorités de sa communauté, les prêtres des Missions étrangères. À cette époque, tout devait se faire en latin, non dans les langues vernaculaires.

- La langue maternelle des autochtones

L'abbé Maillard a même conçu un corpus de grammaires, de dictionnaires et de manuscrits liturgiques. Dans un ouvrage intitulé «Eucologe micmac», rédigé entre 1757 et 1759 (publié dans Manuscrits amérindiens conservés aux Archives de l'archidiocèse de Québec), Maillard écrit les instructions suivantes:

Les Messieurs Missionnaires qui voudrons bien venir travailler après nous au salut des âmes de la nation Mickmaque, ne pourrons jamais mieux faire que de s'appliquer d'abord à bien lire tout ce qui est contenu dans ce livre ecrit en leur langue, à en transcrire tous les jours quelques feuilles, pour s'en faciliter au plutôt la lecture […] C'est à quoy un Prêtre missionnaire doit s'appliquer avant que de chercher à bien entendre; parce que tous d'un coup il se trouve propre à instruire et catechiser, à prier, à chanter et à faire ses prônes.

Au besoin, l'abbé n'hésite pas à modifier certains passages de l'Écriture afin de les rendre intelligibles aux Micmacs, ce qui ne pouvait que favoriser leur évangélisation. En célébrant publiquement la messe en micmac, l'abbé Maillard faisait la démonstration aux autorités françaises de l'attachement des Micmacs à la religion catholique et à leur missionnaire. Si les Missions étrangères de Paris n'approuvaient guère cette pratique, les autorités religieuses de Québec ne s'y opposaient pas.

- La religion au service de l'État

Ainsi, les missionnaires français considéraient que la religion constituait la seule façon de «civiliser» les Indiens. En septembre 1748, l'abbé Maillard fit parvenir une lettre à un officier anglais, Thomas Hopson, colonel du régiment britannique alors posté à Louisbourg: 

Si vous saviez, Monsieur, ce que c'est que d'avoir à conduire un troupeau semblable, tant pour le spirituel que pour le temporel, ce qu'il faut faire pour les maintenir dans l'ordre et la tranquillité, de quel art oratoire il faut se servir pour le mettre au niveau de la raison, vous seriez tenté de dire qu'il faut que leurs conducteurs aient une magie qui leur soit propre et inconnue à tout autre. Je suis avec les Sauvages depuis maintenant quatorze ans [...] et je puis vous dire, Monsieur, qu'il n'y a que la Religion, qui soit capable de les rendre quelquefois traitables et dociles.

L'abbé Maillard tentait alors d'expliquer à l'officier anglais que les missionnaires français n'avaient aucune responsabilité dans le déclenchement des hostilités entre la France et la Grande-Bretagne, et qu'ils essayaient le plus possible de «les maintenir dans l'ordre et la tranquillité» pour les actes qu'ils jugent barbares chez les Indiens, entre autres, l'usage de la torture sur les prisonniers de guerre.

Le colonel Hopson, qui deviendra plus tard gouverneur de la Nouvelle-Écosse, n'était pas dupe. Il savait que la «magie» des missionnaires français était la même que chez les pasteurs britanniques. Il savait aussi que n'importe quel officier, qu'il soit français ou britannique, pouvait convaincre des Indiens de faire la guerre moyennant des présents, des armes ou même de l'alcool. La différence avec les militaires, c'est que les missionnaires et les pasteurs utilisaient la religion comme arme. En réalité, tout officier pouvant haranguer les Amérindiens dans leur langue pouvait aussi bien les influencer. Mais les officiers-interprètes dignes de confiance étaient rares en Nouvelle-France. Dans toute l'histoire de l'Acadie, on ne recense que deux ou trois interprètes de ce type. En général, on faisait appel aux missionnaires, notamment les Maillard, Le Loutre et Picquet. En raison de leur présence soutenue auprès des Amérindiens et de leur ascendant sur eux, ces prêtres constituaient des candidats de choix pour servir les intérêts politiques des autorités coloniales. D'ailleurs, ces missionnaires étaient rémunérés par l'État comme des fonctionnaires. Dans ces conditions, il n'est guère surprenant que les différentes fonctions que ces missionnaires ont occupées sur la scène diplomatique en firent de véritables intermédiaires politiques au service de la France.

- La langue française

Contrairement aux usages en vigueur au Canada, les missionnaires œuvrant en Acadie s'assuraient que les Amérindiens n'apprennent ni à lire ni à écrire en français, de façon à pouvoir conserver le monopole de la connaissance des langues amérindiennes et française. Il s'agissait d'une question d'autorité pour eux, afin de restreindre les possibilités d'insubordination de la part des Amérindiens. Ces missionnaires devaient demeurer les seuls intermédiaires permettant aux Amérindiens d'entrer en contact avec les Français; ils se méfiaient des Indiens qui baragouinaient le français ou même le parlaient. Maillard, craignant d'être contesté, a même écrit dans une lettre du 1er octobre 1738 rédigé à Louisbourg: «Autrement, vous les verriez sans cesse épiloguer sur tout ce que vous pourriez dire et même faire.»

- La question huguenote

Jusqu'en 1627, les protestants français, appelés les huguenots, furent totalement libres de s'établir en Nouvelle-France, y compris en Acadie. Plusieurs figures marquantes du début de la colonisation française furent des huguenots: Pierre Dugua de Mons, Samuel de Champlain et Hélène Boullé (épouse de Champlain), Jean-François de La Rocque de Roberval, François Pontgravé, Pierre de Chauvin, Guillaume de Caen, etc. Les huguenots fondèrent des comptoirs commerciaux à Tadoussac, à Québec et en Acadie (Port-Royal).

Cependant, les jésuites débarqués à Québec en 1625 ne purent tolérer une éventuelle concurrence de religions et voulurent chasser les huguenots de la Nouvelle-France. Ils accusèrent aussitôt les marchands huguenots d'être responsables de tous les problèmes qui accablaient la colonie. Dès lors, la Compagnie des Cent-Associés ou Compagnie de la Nouvelle-France reçut l'ordre, d'après l'article 2 de l'Édit du roi pour l'établissement de la Compagnie de la Nouvelle-France (1628), de n'accepter au pays que des «naturels Français catholiques»:
 

Article II

Sans toute fois qu'il soit loisible aux dits associés et autres, faire passer aucun étranger ès dits lieux, ains peupler la dite colonie de naturels Français catholiques ; et sera enjoint à ceux qui commanderont en la Nouvelle-France, de tenir la main à ce qu'exactement le présent article soit exécuté selon sa forme et teneur, ne souffrant qu'il y soit contrevenu pour quelque cause ou occasion que ce soit, à peine d'en répondre en leur propre et privé nom.

En fait, les véritables exclus étaient, d'après le texte, «les étrangers», non les «naturels Français» qu'étaient les huguenots. Étant donné que la religion catholique constituait la religion officielle du Royaume, il apparaissait normal que la Nouvelle-France ne soit peuplée que de catholiques, y compris en Acadie. À cette époque de guerres religieuses, le droit régissant l'appartenance religieuse était basé sur le principe Cujus regio, ejus religio (littéralement «tel prince, telle religion»). Autrement dit, les «sujets du roy» n'avaient les pleins droits politiques que s'ils professaient la religion du souverain. Les monarchies européennes toléraient aisément une multitude de langues dans leur État, mais elles ne pouvaient généralement admettre que deux religions puissent cohabiter au sein de leur propre État. En ce sens, l'édit de Nantes de 1598 émis par Henri IV, qui reconnaissait la liberté de culte pour les protestants de France, constituait une exception parmi les royaumes d'Europe.

Malgré les exigences de l'Église catholique, les autorités civiles et militaires de la Nouvelle-France manifestèrent une assez grande tolérance à l'égard des huguenots et ne filtrèrent pas méticuleusement leur entrée dans la colonie. C'est pourquoi les autorités ecclésiastiques du Canada se plaignirent en 1641 par trois fois au Conseil de la Marine, ce qui n'a d'ailleurs pas semblé troubler le ministre Maurepas. En réalité, l'arrivée de protestants en Nouvelle-France, notamment en Acadie, fut constante, sauf durant les quelques années qui ont suivi la révocation de l'édit de Nantes de 1685. Étant donné que la plupart des Acadiens étaient originaires du Poitou, un région réputée pour la pratique de la religion réformée, il était normal qu'un certain nombre de huguenots fasse partie des émigrants français. Au moins le tiers des Poitevins et des Saintongeais devaient être huguenots, mais une fois installés en Acadie ils se convertirent tous progressivement au catholicisme.   

Dans le contexte nord-américain de l'époque, les autorités françaises se méfiaient des huguenots parce qu'ils étaient protestants et que le voisinage des Britanniques, également protestants, semblait représenter un trop grand risque en raison de la déloyauté éventuelle des colons huguenots. C'était amplement suffisant pour susciter la paranoïa tant en France qu'en Nouvelle-France. C'est pourquoi seulement un peu plus de 500 huguenots passèrent au Canada, en Acadie et à l'île Royale (Louisbourg).

5.6 Le sabre et le goupillon

Les missionnaires français prenaient soin d'éduquer les autochtones dans la crainte de Dieu et des... Anglais, des ennemis jurés de la religion catholique et du roi de France. Ils étaient généralement tout disposés à servir les intérêts conjoints de la religion catholique et de la France. À partir de Québec, les autorités françaises organisaient régulièrement, avant la déportation de 1755, des expéditions (guérillas) en Nouvelle-Angleterre, surtout au Massachusetts (qui comprenait alors le Maine actuel), avec la complicité et l'aide des Abénaquis ou des Micmacs, terrorisant ainsi les colons britanniques. En temps de paix, la collaboration des autochtones était essentielle, car ces derniers pouvaient se battre à la place des Français (ce qui incluait les Acadiens). Malgré l'interdiction imposée par l'évêque de Québec, selon laquelle les missionnaires ne devaient pas intervenir directement dans les affaires politiques de la colonie, certains missionnaires n'hésitaient guère à pousser les Indiens à la guerre, en leur disant qu'ils perdraient leurs terres et leur âme s'ils ne chassaient pas les Anglais à l'ouest de la Kennebec, la rivière qui séparait en principe l'Acadie de la Nouvelle-Angleterre (alors le Massachusetts). Ces prêtres furent parfois chargés de recruter les guerriers indiens, à la demande même des autorités françaises.

En général, les prêtres étaient peu nombreux en Acadie, jamais plus de six pour couvrir tout le territoire, incluant les Acadiens et les Amérindiens, tout ce monde étant pratiquement illettré. Parfois, deux ou trois de ces missionnaires étaient hors d'état de servir, parce qu'ils étaient malades ou décédaient. Finalement, la plupart des paroisses étaient privées de prêtres; les habitants des côtes pouvaient n'être desservis qu'une fois par année.

Certains missionnaires ont certes joué le rôle d'agents officiels auprès des autorités françaises. Il y eut quelques personnages célèbres: le jésuite Sébastien Râle (1657-1724), le jésuite Louis-Pierre Thury (1644-1699), le jésuite Pierre de La Chasse (1670-1749), le sulpicien François Picquet (1708-1781), l'abbé Pierre-Antoine Maillard (1710-1762) et surtout l'abbé Jean-Louis Le Loutre (1709-1772), prêtre séculier, un personnage très apprécié des ministres de Versailles. L'abbé Le Loutre fut fait prisonnier par les Anglais durant huit ans, puis relâché en août 1763. Revenu en France, l'abbé Le Loutre s'occupera activement des exilés acadiens afin de les aider à se procurer des établissements où ils pourrait s'installer, notamment à Belle-Île-en-Mer et dans le Poitou, puis en Corse et même aux Antilles. Le ministre de la Marine et des Colonies, le duc de Choiseul, retiendra ses très précieux services en lui assurant une pension de 3000 livres. L'abbé Le Loutre fut probablement le personnage religieux le plus influent de l'histoire de l'Acadie française. Le 29 juillet 1749, l'abbé Le Loutre écrivait ainsi au ministre de la Marine et des Colonies ce qu'il pensait au sujet du recours aux Indiens:

Comme on ne peut s'opposer ouvertement aux entreprises des Anglois, je pense qu'on ne peut mieux faire que d'exciter les Sauvages à continuer de faire la guerre aux Anglois, mon dessein est d'engager les Sauvages de faire dire aux Anglois qu'ils ne souffriront pas que l'on fasse de nouveaux établissemens dans l'Acadie [...] je feray mon possible de faire paraître aux Anglois que ce dessein vient des Sauvages et que je n'y suis pour rien.

Mais les attaques indiennes contre les «Anglois» amenèrent le gouverneur de la Nouvelle-Écosse, Edward Cornwallis, à jurer la perte de l'abbé Le Loutre, en le décrivant en octobre 1749 comme «un bon à rien, un scélérat comme il n'y en eut jamais». Cornwallis tenta de le capturer mort ou vif en promettant une récompense 50 livres pour son scalp.

Pour leur part, les Français voyaient en ces prêtres de précieux alliés. Le 4 septembre 1706, Philippe de Rigaud de Vaudreuil (père) écrivit cette lettre au ministre Pontchartrain:

J'ai écrit aux pères La Chasse et Aubry, qui sont retournés chez les Abénaquis au bord de la mer, et je leur marque de faire continuer la guerre par leurs Sauvages aux Anglais tant qu'il leur sera possible, à moins qu'ils ne reçussent des lettres de M. de Subercase ou du sieur de Bonaventure en son absence, ce qui par des raisons très fortes les priassent au contraire; en ce cas, de faire suspendre la hache aux Sauvages et de m'en faire donner avis au plus tôt, en m'envoyant copie des lettres de ces messieurs, afin de recevoir ensuite mes ordres et de savoir mes sentiments.

Le 25 septembre 1721, le même Vaudreuil écrivait cette lettre au père Sébastien Râle (écrit aussi comme Rasles, Râles, Rale, Racle), laquelle ne laisse aucun doute sur le rôle de ce prêtre, et de bien d'autres comme agents des autorités coloniales:

Je suis bien aise que vous-même et le père La Chasse ayez incité les Indiens à traiter les Anglais comme ils ont fait. Mes ordres sont de ne les priver de rien et de leur fournir beaucoup de munitions.

Le père Râle préférait sans aucun doute inciter les Indiens à la paix, mais il était aussi sous les ordres du gouverneur de la Nouvelle-France. Or, nous savons aujourd'hui que les ordres du gouverneur général furent suivis. D'ailleurs, les Britanniques rendaient le père Râle responsable de l'intervention à main armée des guerriers abénaquis. Ils mirent sa tête à prix et offrirent jusqu'à 4000 livres sterling pour se procurer ce chef précieux qui parlait l'abénaqui, le huron, l'illinois et l'outaouais. Il a même rédigé un dictionnaire de l'abénaqui, dont le manuscrit est conservé aujourd'hui à l'Université de Harvard.

À la longue, les Abénaquis devinrent les plus farouches adversaires des Anglais désignés par les missionnaires comme des «enfants du diable», des «ennemis de Dieu» et des «infidèles». Comme il était normal à l'époque, beaucoup de prêtres avaient la conviction d'accomplir la volonté de Dieu en incitant les Indiens à la guerre contre les Anglais. C'était le catholicisme contre le protestantisme.

Le jésuite Louis-Pierre Thury était, par exemple, un véritable religieux-guerrier, il n'hésitait pas à participer à des raids dévastateurs avec le baron de Saint-Castin et à des expéditions militaires avec nul autre que Pierre Le Moyne d'Iberville. Parlant couramment le micmac et l'abénaqui, il contribua à garder les autochtones sous l'influence française. Il en fut également ainsi avec le père La Chasse, qui servit à la fois d'agent de liaison, d'informateur, de conseiller, tout en se montrant particulièrement convaincant pour stimuler le «patriotisme» des Abénaquis. Philippe de Rigaud de Vaudreuil voyait en lui un émissaire efficace. Après le traité d'Utrecht de 1713, Pierre de La Chasse fut le principal instigateur de la politique des «présents aux Sauvages», laquelle devait retenir les Abénaquis dans l'alliance française. En 1726, alors qu'il participait à une discussion sur le commerce de l'eau-de-vie, il émit l'opinion «que l'usage de l'eau-de-vie était nécessaire pour la conservation et la domination du Roi et de la religion catholique». En somme, les missionnaires français étaient utilisés pour entretenir la fidélité, tant chez les Acadiens que chez les Amérindiens. Évidemment, la plupart des prêtres catholiques n'intervenaient pas dans la politique française, mais tous étaient au service de Dieu et du roi.

Pour les Britanniques, les missionnaires français étaient considérés comme des provocateurs et de dangereux agitateurs politiques. Au XIXe siècle, les historiens anglophones tels Thomas Chandler Haliburton, Beamish Murdoch, James Hannay, Francis Parkman, Philip H. Smith, Adams George Archibald et William Kingsford se sont prononcés sur le rôle joué par ces missionnaires à la fin du Régime français; ceux-ci étaient appelés «French priests», «popish missionaries» ou «French missionaries».

Tous ces historiens ont discrédité, par exemple, le rôle controversé de l'abbé Jean-Louis Le Loutre dans les conflits menant à la déportation des Acadiens. Ils se sont tous élevés contre le fait que l'abbé Le Loutre avait eu recours à l'intimidation des guerriers micmacs et à des menaces d'excommunication pour forcer le départ des Acadiens vers Beauséjour à partir de 1750. Dans Acadia, A Lost Chapter in American History (1884), Philip H. Smith dépeint l'abbé Le Loutre comme «the most dangerous and determined enemy to British power ever came to Acadia» ("l'ennemi le plus dangereux et le plus déterminé contre les autorités britanniques jamais venu en Acadie"). Le fait de dénigrer systématiquement l'abbé Le Loutre a fini par faire ombrage à l'ensemble de tous les missionnaire français en Acadie.

Décrit comme «agitateur politique» par les historiens anglophones, louangé comme «apôtre de la religion» par les historiens francophones et présenté comme un «héros de la résistance acadienne» par les historiens acadiens, l'abbé Le Loutre est demeuré un personnage controversé qui a certainement joué un rôle politique important avant la Déportation, mais son rôle fut encore plus considérable après la Déportation. 

Dans le cadre conflictuel des guerres de la Succession d'Autriche (1744-1748) et de la Conquête (1754-1763), les missionnaires français s'impliquaient auprès des Amérindiens et des autorités dans la mesure où ils agissaient aussi à titre d'aumôniers militaires ou comme interprètes. À la décharge des Français, il faut préciser que les Britanniques procédaient exactement de la même façon avec leurs pasteurs qui devaient être au service de leur roi. Quoi qu'il en soit, les relations entre le clergé et les autorités anglaises n'ont jamais été ébranlées par l'action politique ou diplomatique d'une minorité de prêtres catholiques.

 5.7 Le baron de Saint-Castin

Signalons aussi le rôle de Jean-Vincent d'Abbadie de Saint-Castin, baron de Saint-Castin (1652-1707). Le célèbre baron quitta la France en 1665 pour devenir porte-étendard dans le régiment de Carignan-Salières, qui devait combattre les Iroquois. Il retourna en France après avoir été démobilisé, mais revint s'installer quelques années plus tard en Acadie, au fort Pentagouet situé à la frontière de la Nouvelle-Angleterre. En 1670, il épousa une Abénaquie, la fille du chef des Pentagouets (d'où le nom du fort), dont il aura deux enfants. Après 1677, Saint-Castin s'unit à Misoukdkosié, une autre fille du chef Madockawando dont il aura huit enfants. Après la mort de Madockawando en 1698, Saint-Castin devint le grand sachem («chef») des Pentagouets.

Pendant plusieurs années, le baron de Saint-Castin, avec la complicité de ses Abénaquis, prit part à de nombreux combats contre les Britanniques, poursuivit des raids un peu partout en semant la terreur en Nouvelle-Angleterre et en faisant croire à une puissance militaire de la Nouvelle-France bien supérieure à la réalité. Par exemple, en août 1689, les Abénaquis rasèrent 16 villages du Massachusetts (aujourd'hui dans le Maine) et massacrèrent de sang froid plus de 200 personnes.

Pour récompenser Saint-Castin, le gouverneur de Québec, le marquis de Denonville, lui accorda une seigneurie «de deux lieues de front, à prendre en terres non concédées le long de la rivière Saint-Jean, joignant les terres de Jemsec à sa discrétion, sur pareille profondeur de deux lieues».

Saint-Castin fut donc militaire, chef abénaqui, entrepreneur-commerçant et corsaire (avec Pierre Le Moyne d'Iberville). Il servait le gouverneur général de la Nouvelle-France, le marquis de Denonville ou le comte de Frontenac, avec l'aide des Abénaquis, tout en faisant fortune en approvisionnant en armes les Acadiens. La population de la Nouvelle-Angleterre, terrifiée, exigea des autorités britanniques de régler le sort de ce «Dam Baron». Saint-Castin et ses Abénaquis ont sûrement voulu servir la France, mais ils ont aussi suscité la grogne et les représailles chez les Britanniques qui se vengèrent en prenant Port-Royal à plusieurs reprises. Juste le fait de prononcer le mot «Abénaqui» répandait l'effroi dans toute la Nouvelle-Angleterre... comme le mot «Iroquois» dans les villages canadiens près de Montréal. Il n'y avait probablement pas plus de 1000 guerriers abénaquis en Acadie, mais l'appui militaire des Français les rendait extrêmement redoutables parce qu'ils étaient armés et fanatisés. Avant un raid, les guerriers se confessaient, alors que les femmes récitaient le chapelet sans interruption jusqu'à leur retour.

L'influence du baron de Saint-Castin fut considérable en Acadie, car il disposait, en raison de ses alliances indiennes, d'une puissance militaire nettement supérieure à celle des troupes coloniales françaises. Il faisait trembler, à lui seul et ses alliés indiens, toute la Nouvelle-Angleterre, sans compter qu'il pouvait aussi mobiliser quelque 1200 combattants acadiens dans la guérilla. En 1700, le baron revint en France pour régler des affaires, mais il ne retourna jamais en Nouvelle-France et décéda en France en 1707. Après 1760, les cultivateurs, artisans et petits commerçants du Massachusetts prirent possession des propriétés autour de Pentagouet (devenu Castine depuis) qu'ils appelèrent «Major Baggadoose». Un fait est indéniable: ce sont les Amérindiens qui ont rendu l'Acadie possible en Nouvelle-France, la colonie étant trop faible pour se défendre seule parce que les troupes françaises étaient insuffisantes.

6 Un territoire convoité

La Grande-Bretagne a toujours conservé des prétentions sur le territoire de la Nouvelle-France, notamment sur l'Acadie et Terre-Neuve. Cette situation conflictuelle ne pouvait que susciter des rivalités entre les deux grandes puissances. Alors qu'il était gouverneur général de la Nouvelle-France (de 1672 à 1682 et de 1689 à 1698), le comte de Frontenac avait toujours considéré que la clé de la conservation de la Nouvelle-France reposait sur le maintien de l'Acadie. Tant que la France occuperait l'Acadie, le Canada était sauf. Si elle tombait, le Canada succomberait «dans la foulée». C'est pourquoi le gouverneur Frontenac avait toujours soutenu l'Acadie. L'intendant de la Nouvelle-France, Jacques de Meulles (1682–1686), résume très bien la problématique française dans une lettre de 1686 au ministre Colbert:

Si la France un jour avait une guerre avec l'Angleterre, la colonie du Canada étant renfermée dans les terres, il n'y aurait rien de si aisé aux Anglais de ce continent que de se rendre les maîtres du fleuve du Saint-Laurent et en deux ou trois ans de faire périr facilement l'ouvrage de tant d'années. Mais, par l'établissement de la côte de l'Acadie et de la ville de Port-Royal, il serait aisé à la France tout au contraire de détruire entièrement Boston et les autres établissements anglais.

L'intendant de Meulles, à l'exemple du gouverneur Frontenac, comprenait l'importance stratégique de l'Acadie pour la Nouvelle-France et le Canada: l'Acadie permettait l'ouverture du Saint-Laurent vers l'Atlantique et servait d'avant-poste offensif pour la Nouvelle-Angleterre. Cependant, jamais les ministres et les gouverneurs français n'ont pu mettre en œuvre les moyens (route entre Québec et Pentagouet, augmentation de la population, postes militaires, etc.) qu'il aurait fallu pour intégrer l'Acadie en Nouvelle-France. L'Acadie est toujours demeurée trop petite en terme de démographie: elle ne comptait que 885 habitants en 1686. C'était un embryon de colonie, avec un territoire immensément vide. En plus, les agglomérations étaient dispersées, les maisons elles-mêmes se trouvant souvent à de grandes distances les unes des autres. Que restait-il comme moyen avec une si pauvre démographie trouée de grands vides, et ce, sans appui massif d'outre-mer?

6.1 Les raids et les représailles

Les gouverneurs de la Nouvelle-France, dont le comte de Frontenac fut le parfait représentant, en vinrent à considérer que le seul moyen de conserver la mainmise française sur l'Acadie, c'était d'entretenir les autochtones dans leur haine contre les Anglais en les incitant à perpétuer des attaques — on parlerait aujourd'hui d'«actes terroristes» — contre la Nouvelle-Angleterre. À partir de Québec, afin d'entretenir le feu sacré, le gouverneur incitait ses alliés iroquois à attaquer les villages de leurs frères de sang de l'autre côté de la frontière, pour ensuite se livrer à des raids et à des actes de pillage contre les colons anglais, sans que ces territoires ne soient suivis d'une quelconque occupation. Au point de vue tactique, c'était l'arme du plus faible! Comme il était impossible pour la France d'attaquer en force la Nouvelle-Angleterre, il restait le harcèlement perpétuel. Mais les paisibles colons acadiens allaient aussi en subir les contrecoups.

Les Britanniques avaient pour eux la force en temps de guerre et la puissance commerciale en temps de paix. L'Acadie n'avait rien de tout cela! Les Britanniques ont souvent attribué à tort ces raids à des initiatives acadiennes. C'est pourquoi ils accumulèrent contre l'Acadie de l'animosité et de la haine. Il est vrai que des Acadiens ont participé à ce genre d'attaques, mais celles-ci provenaient surtout des Canadiens ou des gouverneurs français. Selon les historiens, il s'agit là de l'une des causes qui allaient entraîner la déportation des Acadiens et, par voie de conséquence, la chute de la Nouvelle-France.

Confrontés à deux empires coloniaux, les Acadiens se sont rendu compte qu'ils demeuraient impuissants à contrôler leur avenir. Tout se décidait à Versailles, à Londres, à Québec ou à Boston. C'est l'interprétation que faisait de cette situation sir Adams George Archibald (1814-1893) devant la Nova Scotia Historical Society ("Société historique de la Nouvelle-Écosse") en 1886, l'année au cours de laquelle il fut élu à la présidence de l'organisme. Pour lui, les vrais responsables de la tragédie des Acadiens ont été les gouverneurs français de la Nouvelle-France qui ont manipulé les malheureux Acadiens:

The true authors of the tragic event, were the French Governors at Quebec and Louisbourg, and their agents, lay and clerical, in the Province. They created the necessity, the British only met it. They played with cruel skill on the ignorance, credulity and superstition, as well as on the generous affections, of the poor Acadians, and if that followed, which could not but follow, under such circumstances, surely they ought to bear the blame whose intrigues and instigations brought about a natural and inevitable result. The Acadians may therefore say with truth, that if they suffered calamity beyond the common lot of humanity, they owe it to men of their own race and creed-pretended friends, but real enemies. [Les vrais responsables de ce tragique événement étaient les gouverneurs français de Québec et de Louisbourg, ainsi que leurs agents, laïcs comme religieux, dans la colonie. Ils ont utilisé la force à laquelle ont réagi les Britanniques. Ils ont joué avec une cruelle habileté sur l'ignorance, la crédulité et la superstition, ainsi que sur les sentiments généreux des pauvres Acadiens et, si ceux-ci ont suivi parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement dans les circonstances, les responsables doivent certainement en porter le blâme, car les intrigues et les incitations ont entraîné cette conséquence normale et inévitable. On peut affirmer en vérité que, si les Acadiens ont été victimes d'un malheur au-delà du lot commun de l'humanité, ils le doivent aux hommes de leur propre race et à leur prétendus amis, qui étaient de réels ennemis.]

Évidemment, sir Archibald oublie que certains Anglais fanatisés, tel William Shirley, le gouverneur du Massachusetts, ont largement contribué à détériorer la situation. Les extrémistes existaient aussi en Nouvelle-Angleterre, particulièrement chez les pasteurs protestants. Il est vrai cependant que les exactions commises à l'initiative de certains gouverneurs français de Québec contre les colonies de la Nouvelle-Angleterre ont attisé la colère des Britanniques et suscité de terribles représailles. Un historien canadien-anglais du Nouveau-Brunswick, John Clarence Webster, auteur de Acadia at the End of the Seventeenth Century (1934), en arrive aux mêmes conclusions:

These people loved their homes and their life in Acadia. They learned too late that they had been mere pawns in the game of high politics directed from Quebec. Many of them had been cajoled and terrorized, mainly through the machinations of priests like Le Loutre, to sacrifice their homes and possessions for the nebulous promises of the French authorities, which were never realized, and which only precipitated the entire Acadian people into a morass of prolonged sorrows and miseries. [Ces gens, qui aimaient leurs foyers et leur vie en Acadie, ont appris trop tard qu'ils avaient été de simples pions dans le jeu de la haute politique dirigée à partir de Québec. Beaucoup d'entre eux ont été trompés et ont vécu sous la menace, principalement en raison des machinations de prêtres comme Le Loutre, au point de sacrifier leurs maisons et leurs biens contre les promesses nébuleuses des autorités françaises, qui n'ont jamais été respectées et qui ont seulement précipité tout le peuple acadien dans un bourbier de douleurs et de misères prolongées.]

Or, le sang appelle le sang; la vengeance invite à la vengeance; les représailles attirent d'autres représailles. Lorsque, en 1696, d'Iberville reprit la baie d'Hudson et toute l'île de Terre-Neuve, et détruisit le fort anglais de Pemaquid près de Pentagouet, les Bostonnais se vengèrent aussitôt sur Beaubassin en brûlant les maisons des Acadiens, en détruisant leurs récoltes et en tuant leurs bestiaux. Ce n'est pas un hasard si les Britanniques frappaient l'Acadie en guise de représailles : c'était la colonie la plus faible de toute la Nouvelle-France. Le tableau qui suit permet d'établir des comparaisons entre les populations du Canada, de l'Acadie et de la Nouvelle-Angleterre.

Année Canada Acadie Nouvelle-Angleterre
1608      28       10         100
1640     220      200     28 000
1680  9 700      800    155 000
1710 16 000   1 700    357 000
1750 55 000   8 000 1 200 000

En 1710, à la veille de la cession de l'Acadie péninsulaire (1713), la colonie acadienne de 1700 âmes ne pesait pas lourd face aux 357 000 habitants de la Nouvelle-Angleterre. Quant à la France, elle manifestait peu d'intérêt au peuplement et à la défense de sa colonie, une situation qui se perpétua durant tout le XVIIe siècle. Ainsi, le gouverneur Joseph Robinau de Villebon (1691 à 1700) se plaignait au ministre des Colonies, le comte de Maurepas, que l'Acadie manquait de troupes (à peine 70 soldats), de vivres et de munitions pour repousser toute éventuelle attaque anglaise. En 1705, il y aura 185 soldats, dont 52 malades, pour couvrir un immense territoire. Au plus fort de la guerre, en 1710, l'Acadie disposera de 300 soldats, contre 3500 pour les forces britanniques, soit un contre 12.

6.2 Une lutte sans merci

En 1690, l'Acadie avait été à nouveau conquise, cette fois par William Phipps qui ne l'occupa guère, puis elle fut retournée à la France en 1697 lors du traité de Ryswick. Rappelons-le, Port-Royal et Beaubassin avaient été ravagés en 1696. En Nouvelle-Angleterre, Pemaquid avait été rasé par les Français et des attaques franco-amérindiennes avaient dévasté plusieurs centres de peuplement anglais. Le gouverneur général, Philippe de Rigaud de Vaudreuil, voulait rendre irréversible la haine entre les Indiens et les Britanniques. La situation attira des corsaires français dans la région. Dans la seule année 1709, ces corsaires saisirent plus de 35 navires anglais et firent au moins 400 prisonniers. Cette Acadie était pour les colons de la Nouvelle-Angleterre le tremplin des corsaires et des effroyables Abénaquis. C'est pourquoi la plupart des attaques britanniques contre l'Acadie furent décidées par les coloniaux qui firent pression auprès de Londres. Les assauts successifs, les pillages et le blocus économique organisé par la colonie du Massachusetts finirent par entraver sérieusement le développement de l'Acadie. On assista alors à une dégradation continuelle des conditions de vie des Acadiens. Comme d'habitude, Versailles intervint très peu, car la situation militaire en Europe restait inquiétante.

L'Acadie était entraînée dans un combat sans merci entre deux impérialismes; elle constituait le fer de lance qui menaçait toujours d'enfoncer les positions britanniques du littoral atlantique. Évidement, ce n'étaient pas les 1700 colons acadiens qui devenaient menaçants pour les Britanniques, mais l'empire français qui, grâce aux moyens dont disposait le gouverneur de la Nouvelle-France auprès des Amérindiens à Québec, pouvait contrôler l'Acadie comme il le désirait. Même si le gouverneur de l'Acadie avait voulu absolument vivre en paix avec la Nouvelle-Angleterre, ce n'est pas lui qui décidait du déclenchement des hostilités. Le gouverneur de la Nouvelle-France avait les pleins pouvoirs en ce domaine. Généralement, celui-ci s'appuyait sur ses alliés abénaquis de l'Acadie pour couvrir d'épouvante les populations frontalières de la Nouvelle-Angleterre. «Il semblait, écrit un historien néo-angleterrien, qu'à la portée de chaque maison un Sauvage caché épiait sa proie» (cité par Robert Rumilly). Sans les Abénaquis, l'Acadie n'aurait pu survivre longtemps. Non seulement la colonie ne fut plus ravitaillée par la France à partir de 1706, mais le seul palliatif résidait dans le pillage des vaisseaux britanniques. Par voie de conséquence, les Britanniques en étaient venus à considérer que leur sécurité résidait dans l'offensive: l'Acadie devait être prise et colonisée par eux, et non plus par les Français. Les Amérindiens, surtout les Abénaquis, deviendraient alors moins dangereux. Ainsi, pendant qu'on mangeait à Port-Royal, on ne digérait plus à Boston.

Port-Royal fut attaqué en 1704, deux fois en 1707 et de nouveau en 1710, ce qui, cette fois-là, sonna le glas de l'Acadie française. Londres avait accordé cinq vaisseaux de guerre et des troupes au Massachusetts. Lorsque la petite armada britannique se présenta devant Port-Royal, le 12 octobre 1710, le gouverneur de l'Acadie, Daniel d'Auger de Subercase, n'ayant à sa disposition que 150 soldats, dut capituler face aux 3500 soldats britanniques stimulés par des pasteurs fanatisés et antipapistes. L'article 5 de la reddition acceptée par la capitaine Francis Nicholson concernait la population acadienne:

Article 5

Les habitants, à une portée de canon du fort, auront le droit de conserver leurs biens, en prêtant serment d'allégeance à Sa Majesté britannique; s'ils s'y refusent, ils auront deux ans pour vendre leurs propriétés et se retirer ailleurs.

Cette question du serment d'allégeance ne faisait que commencer. Elle prendra quarante-cinq ans à se régler et ce sera par la déportation des Acadiens. Les Britanniques occupèrent l'Acadie dès le 13 octobre 1710. La garnison française, les officiers civils et quelques familles, formant un peu plus de 250 personnes, s'embarquèrent pour la France sur trois navires; ils arrivèrent à Nantes le ler décembre 1710. L'ex-gouverneur Subercase, accusé de négligence par quelques officiers, blâmé par le gouverneur général de la Nouvelle-France, Philippe de Rigaud de Vaudreuil «pour la facilité avec laquelle la ville s'est rendue» (Vaudreuil au ministre, 25 avril 1711), et le ministre Pontchartrain, fut traduit en conseil de guerre à Rochefort, mais rapidement acquitté.

De son côté, le capitaine Nicholson avait aussitôt débaptisé Port-Royal en Annapolis Royal, en l'honneur de la reine Anne Stuart, reine d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Avant de rentrer à Boston, Francis Nicholson transmit le commandement de la colonie au colonel Samuel Vetch qui devait parcourir le pays en despote hanté par la frayeur d'un soulèvement de masse. Il imposa des contributions de guerre, exigea le serment d'allégeance et incendia les fermes de ceux qui manifestaient la moindre résistance. Quant au gouverneur de la Nouvelle-France, Philippe Rigaud de Vaudreuil, il fut averti que le colonel Vetch se vengerait sur les Acadiens s'il intervenait. Vaudreuil fit en sorte de maintenir les Abénaquis dans l'alliance française afin de saper le moral des Britanniques et d'entretenir les Acadiens «dans la fidélité qu'ils doivent au roi de France». Au début de 1711, le ministre Pontchartrain, tardivement convaincu de l'importance de l'Acadie, ébaucha de vagues projets pour reprendre Port-Royal. À cette fin, il voulut envoyer de Subercase servir à Québec sous les ordres de Vaudreuil, mais l'ex-gouverneur refusa. Après 1713 (traité d'Utrecht), Francis Nicholson servit comme gouverneur de la Nouvelle-Écosse, puis de Terre-Neuve et devint le premier gouverneur royal de Caroline du Sud.

Depuis sa fondation en 1604, l'Acadie avait changé d'allégeance pas moins de huit fois (en un siècle):

Période Nombre d'années Régime
1604-1613  9 France
1613-1632 19 Grande-Bretagne
1632-1654 22 France
1654-1667 13 Grande-Bretagne
1667-1690 23 France
1690-1697   7 Grande-Bretagne
1697-1710 13 France
1710-1713   3 Grande-Bretagne

Entre 1604 et 1713, soit durant cent neuf années, la France avait administré l'Acadie pendant soixante-sept ans (61 %); la Grande-Bretagne, quarante-deux ans (39 %). La colonie de l'Acadie avait été tour à tour française et anglaise, et avait servi de monnaie d'échange entre la France et la Grande-Bretagne. Ce fut donc un territoire aux frontières constamment contestées, fluctuant au gré des attaques et des traités : le traité de Saint-Germain-en-Laye (1632), le traité de Breda (1667), le traité de Ryswick (1697) et le traité d'Utrecht (1713), ce dernier cédant définitivement la colonie à la Grande-Bretagne. En somme, la ténacité des Britanniques pouvait apparaître sans égale dans le monde. Une défaite n'avait jamais été définitive. Jusqu'en 1710, les Acadiens en étaient venus à croire que l'occupation anglaise était temporaire et cesserait au prochain traité.

Pour terminer sur l'Acadie de la Nouvelle-Écosse, laissons au chirurgien Dièreville (Relation du voyage du Port Royal, 1708) qui y séjournait en 1700, le soin de tracer l'émouvant bilan de cette Acadie bientôt perdue:

Ne finissons pas leur Histoire
Sans y mette un beau trait de leur fidelité.
Cent fois la Nouvelle Angleterre,
La plus voisine de leur terre,
A voulu les soûmettre & ranger sous sa loy;
Ils ont plûtôt souffert tous les maux de la guerre,
Que de vouloir quitter le parti de leur Roy.
De tous leurs Bestiaux le carnage,
De leurs maisons le brûlement,
Et de leurs meubles le pillage,
C'étoit des Ennemis le commun traitement.
Dans quel temps marquoient-ils avoir tant de constance?
Dans le temps même que la France
Ne pouvoit pas les soulager,
Et qu'on leur promettoit une entière assistance,
S'ils avoient bien voulu changer.
Ils ne se laissoient point aller à cette amorce,
Ils ne vouloient point être Anglois,
Et de tout leur courage ils défendoient leurs droits ;
Contraints de céder à la force,
Tous vaincus qu'ils étoient, ils demeuroient François.

Vaincus mais français, les Acadiens le vivront et le prouveront, un demi-siècle plus tard, lors de la Déportation!

7 L'Acadie continentale (française)

Au moment de la signature du traité d'Utrecht de 1713, la France perdait le cœur historique de l'Acadie, là où résidaient la plupart des Acadiens. Malgré les pressions exercées par la France pour les déplacer vers les territoires restés français, par exemple l'Acadie continentale ou l'Acadie «de la terre ferme», sinon l'île Saint-Jean ou l'île Royale, les résultats furent à peu près nuls. Les Acadiens préférèrent demeurer en Nouvelle-Écosse, sous régime anglais, parce que leurs terres y étaient nettement supérieures. Leur population en 1714 était estimée à environ 2500 individus. 

Les Acadiens habitaient ce pays depuis plus d'un siècle. Que s'est-il passé après 1713 dans la portion de ce qui restait de l'Acadie française? Jusqu'alors, l'Acadie continentale n'avait pas beaucoup été colonisée par les Français, sauf sur les abords de la baie Française (baie de Fundy) et du fleuve Saint-Jean, et ce territoire constituait une sorte de «terre vierge» en Nouvelle-France entre l'Acadie péninsulaire (Nova Scotia) et le Canada.

7.1 La rupture de l'équilibre des forces

Au lendemain du traité d'Utrecht, afin de modifier l'équilibre des forces politiques à son avantage, la France avait décidé de remplacer sa colonie de Plaisance qu'elle venait de perdre sur l'île de Terre-Neuve par la création d'une nouvelle colonie, la colonie de l'Île-Royale, qui comprenait l'île du Cap-Breton dorénavant renommée île Royale, avec Louisbourg comme capitale, ainsi que l'île Saint-Jean (aujourd'hui l'île du Prince-Édouard), incluant les petites îles de la Madeleine dans le golfe Saint-Laurent. Ainsi, dans cette grande région des Maritimes, la France déplaçait son centre de gravité de Port-Royal vers Louisbourg, où on allait construire une grande forteresse au coût de 30 millions de livres, l'Acadie péninsulaire, devenue anglaise, ne faisant manifestement plus partie, du moins dans l'immédiat, des préoccupations de Versailles. À long terme cependant, la France disait vouloir reprendre l'Acadie à partir de Louisbourg. Par ailleurs, la France n'avait pas oublié l'intérêt stratégique de l'Acadie comme tête de pont entre Louisbourg, le Canada et la Louisiane.

- L'Acadie continentale

C'est alors qu'elle s'était retranchée sur cette Acadie continentale qu'on appelait «l'Acadie de terre ferme», zone qui correspond aujourd'hui au Nouveau-Brunswick. Cette région était demeurée peu développée et encore peu peuplée; elle abritait surtout des Micmacs et des Abénaquis, mais aussi un certain nombre d'Acadiens dispersés le long de la rive nord de la baie Française, ainsi que sur les bords du fleuve Saint-Jean et dans l'isthme de Chignectou. Il n'y avait que fort peu de Français ou d'Acadiens au nord de l'Acadie continentale. Quant aux frontières de l'Ouest, les Français soutenaient que la limite de l'Acadie était à la rivière Kennebec, les Anglais la ramenaient à la rivière Pentagouet (Penobscot, en anglais) plus à l'est, parfois même à la rivière Sainte-Croix, encore plus à l'est. Au milieu de ces disputes entre Blancs, le pays restait aussi et avant tout le territoire des Abénaquis, appelés aussi les Pentagouets.

Au cours des prochaines décennies, les Français tentèrent de développer l'Acadie continentale en exerçant des pressions pour que les Acadiens viennent peupler la région. De fait, quelque 3000 Acadiens de la Nouvelle-Écosse finiront par traverser en Acadie française. Les Français se mirent aussi à construire des forts (Beauséjour, Gaspéreau, Saint-Jean), afin de se protéger contre les Britanniques, délimiter leur territoire et solliciter plus facilement les Acadiens. Effectivement, alors que l'Acadie continentale était auparavant très peu peuplée, les Acadiens commencèrent à y affluer. Avant la prise de Louisbourg à l'île Royale, ils avaient fondé de nombreux villages. Mentionnons Sainte-Anne-des-Pays-Bas (aujourd'hui Fredericton) près du fleuve Saint-Jean. Puis, sur la côte est, Gédaïque (Chédiac), devant la baie Verte (détroit de Northumberland); et, plus au nord, Miramichi, Pointe-à-l'Église, Tracadie, Shippagan, Nipisiguit, Caraquet. Pour les Français, il était capital d'attirer le plus grand nombre possible d'Acadiens vers des centres de peuplement périphériques. Or, les Britanniques n'avaient pas intérêt à laisser se développer ce mouvement migratoire, car celui-ci contribuait à fortifier la présence française, d'autant plus que l'île Saint-Jean et l'île du Cap-Breton (île Royale) étaient restées françaises, et que la France prétendait toujours à l'Acadie continentale.

De plus, selon un mémoire de l'intendant Jean Talon rentré à Paris, le roi de France comptait renforcer la colonie à Pentagouet (aujourd'hui dans le Maine), la frontière la plus à l'ouest de l'Acadie continentale, et la relier à Québec par terre, distant de seulement huit ou dix jours de marche, ou par la rivière Kennebec et la rivière Chaudière. Il ne restait qu'à prévoir des entrepôts et des forts jalonnant le chemin de Québec à la baie Française. Comme le Canada manquait d'un port d'hiver, les exportations pourraient se faire par l'Acadie durant les mois où le Saint-Laurent était gelé. Prévoyants, les Britanniques s'emparèrent du fort de Pentagouet, le 17 juillet 1670, soit trois ans après le traité de 1767 rendant toute l'Acadie à la France. Les Français reprirent possession de Pentagouet le 5 août suivant. Il devenait urgent pour les Britanniques de s'emparer de l'Acadie.

Malheureusement pour les habitants, l'Acadie continentale avait été contestée aussitôt après 1713 par la Grande-Bretagne qui considérait que ce territoire lui appartenait. L'Acadie française n'était séparée de l'Acadie anglaise que par l'isthme de Chignectou, entre la baie Française à l'ouest et la baie Verte à l'est.

- L'île Royale

Les autorités françaises firent des efforts pour inciter les Acadiens à venir s'installer à l'île Royale, mais peu d'entre eux finirent par accepter: entre 1713 et 1734, seules 67 familles acadiennes, sur un total de 500, émigrèrent à l'île Royale. On peut croire que ces Acadiens sont ceux qui ont le plus manifesté leur désir de «rester Français», mais il est difficile d'évaluer dans quelle mesure leur décision a pu être contrainte. Au recensement de 1752, la population de l'île atteignait 3500, dont plus de la moitié à Louisbourg même. L'île n'attirait pas beaucoup les Acadiens parce que la vie agricole y était peu développée : la pêche constituait l'industrie principale, alors que la traite des fourrures était inexistante. Les Acadiens étaient avant tout des agriculteurs et des éleveurs, non des pêcheurs ou des navigateurs.

À partir de 1750, plus d'Acadiens, qui cherchaient à éviter la tourmente imminente, ont commencé à affluer à l'île Royale, surtout à Port-Toulouse. D'une centaine en 1749, ils étaient plus de 550 en 1752. Ces Acadiens y ont séjourné pendant un certain temps, mais la majorité serait retournée en Acadie ou aurait traversé à l'île Saint-Jean. En 1753, il ne restait plus que 200 Acadiens sur l'île Royale. La plupart fuiront à l'île Madame. Lors du siège de Louisbourg en 1758, il restait moins de 100 Acadiens dans la ville fortifiée.

- L'île Saint-Jean

L'île Saint-Jean faisait partie de la colonie de l'Île-Royale. L'île Saint‑Jean passa aux mains des Britanniques en 1726, pour être restituée aux Français en 1730. On dénombrait alors environ 1000 habitants sur l'île Saint-Jean, dont seulement 200 Acadiens. De nombreux établissements furent fondés un peu partout dans le centre de l'île: Trois-Rivières, Tracadie, Belair, Anse-aux-Sangliers, La Traverse, Grande-Anse, Anse-aux Matelots, Anse-du-comte-Saint-Pierre, Anse-à-Pinnet, etc. Le village de Malpec (Malpèque) fut fondé au nord-ouest. L'immigration française s'arrêta au milieu des années 1730. Dorénavant, seuls des Acadiens allaient venir peupler l'île considérée alors comme une annexe agricole ou le «grenier» de Louisbourg. En 1735, quelque 37 % de la population était d'origine acadienne, les autres habitants étaient des Français ou des Basques. Le recensement de 1755 révélait une population de 2969 habitants, dont 2000 Acadiens qui s'étaient réfugiés à l'île Saint-Jean en raison de la déportation annoncée par les Britanniques en Nouvelle-Écosse.

7.2 Des frontières imprécises

À la signature du traité d'Utrecht de 1713, les Français avaient insisté pour que l'Acadie continentale ne fût pas incluse dans la Nouvelle-Écosse, mais le texte du traité n'était pas très clair sur les frontières, notamment sur ce que signifiaient «les anciennes limites». En réalité, Français et Anglais ignoraient la délimitation de ces frontières. L'article 12 du traité demeura ambigu, de sorte que les frontières de l'Acadie continentale furent contestées de part et d'autre... durant quarante ans.

Article 12

Le Roy T.C. fera remettre à la Reine de la G.B. le jour de l'échange des ratifications du présent traité de paix, des lettres et actes authentiques qui feront foi de la cession faite à perpétuité à la Reine et à la couronne de la G.B. de l'isle de Saint-Christophe que les sujets de Sa Majesté B. désormais posséderont seuls, de la nouvelle Ecosse autrement dite Acadie, en son entier conformément à ses anciennes limites, comme aussi de la ville de Port-Royal, maintenant appelée Annapolis-Royale, et généralement de tout ce qui dépend desdites terres et isles de ce païs là, avec la souveraineté, propriété, possession et tous droits acquis par traitez ou autrement que le Roi T.C., la couronne de France ou ses sujets quelconques ont eus jusqu'à présent sur lesdits isles, terres, lieux et leurs habitants, ainsi que le Roi T.C. cède et transporte le tout à ladite Reine et à la couronne de la G.B., et cela d'une manière et d'une forme si ample qu'il ne sera pas permis à l'avenir aux sujets du Roy T.C. d'exercer la pêche dans lesdites mers, bayes, et autres endroits à trente lieues près des costes de la nouvelle Ecosse, au Sud-Est en commençant par l'isle appelée vulgairement de Sable inclusivement et en tirant au Sud-Ouest.

La France interpréta l'article 12 du traité d'Utrecht de façon à minimiser les gains territoriaux de la Grande-Bretagne. Dès le mois de juin 1713, le ministre de la Marine, le comte de Pontchartrain, ordonna, dans une lettre du 28 juin 1713 adressée au gouverneur général, Philippe de Rigaud de Vaudreuil (père) et à l'intendant Bégon, de trouver des cartes et des documents officiels qui témoignent d'une délimitation réduite des frontières de l'Acadie. L'automne suivant, l'intendant Bégon fournit à Pontchartrain l'interprétation qu'il attendait:

Les Anglois de la Nouvelle-Angleterre prétendent outre la presqu'île connue de tout temps sous le nom d'Acadie, l'étendu de terre qui se trouve depuis Beaubassin jusqu'à Kaskébé [Casco, colonie du Massachusetts]. Que leur prétention est insoutenable, cette terre n'ayant jamais été l'Acadie, comme il paroît dans les cartes anciennes tant angloises que hollandoises ou françoises sur lesquelles le nom d'Acadie est marqué sur la péninsule. Que l'étendue de terre qui est depuis Beaubassin jusqu'à la rivière St-Georges [rivière Kennebec] fait de tout tems partie du continent de la Nouvelle-France. (Lettre de Bégon à Pontchartrain, Québec, 15 novembre 1713).

Ainsi, pour l'intendant Bégon, les anciennes limites de l'Acadie correspondaient à l'Acadie péninsulaire, soit la Nouvelle-Écosse. Par conséquent, le territoire au nord de l'isthme de Chignecto relèverait de la juridiction de la Nouvelle-France, c'est-à-dire de l'administration du gouverneur général de Québec. Pour sa part, Clerbaud Bergier, un marchand huguenot de La Rochelle, qui avait obtenu une concession pour la pêche sur les côtes acadiens, puis nommé en 1684 lieutenant du roi en Acadie, décrivait dans un mémoire la région comme étant un territoire qui s'étendait de l'île de Percé jusqu'à la rivière Kennebec. Bref, pour la France, l'Acadie initiale comprenait la Nouvelle-Écosse et ce qui constitue aujourd'hui le Nouveau-Brunswick et la Gaspésie.

Toutefois, pour la Grande-Bretagne, ce même territoire lui revenait. En effet, les Anglais considéraient qu'en 1621 Jacques VI d'Écosse avait concédé un fief à William Alexander (v. 1570-1640), qui voulait fonder une nouvelle Écosse en Amérique. Ce fief englobait alors les territoires actuels de la Gaspésie, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse (incluant l'île du Cap-Breton), l'île du Prince-Édouard et les îles de la Madeleine (voir la carte). Pour les Français, la Grande-Bretagne ne possédait rien, car ils ne reconnaissaient pas la Charte royale de 1621, qui avait été annulée par le traité de Breda de 1667, lequel accordait l'entière souveraineté de la France à toute l'Acadie.

Évidemment, les Français concédaient les dispositions prévues au traité d'Utrecht de 1713, c'est-à-dire Port-Royal et la Nouvelle-Écosse péninsulaire, ainsi que l'île de Sable au sud-ouest. Par conséquent, tout le reste de l'ancien fief de William Alexander redevenait une possession française. En réalité, les deux puissances européennes continuèrent d'organiser leurs politiques coloniales en fonction de leurs propres revendications territoriales.  

La France et la Grande-Bretagne formèrent en 1750 une commission mixte pour fixer les frontières. Le marquis Roland-Michel Barrin de La Galissonnière, alors commissaire du roi et chef d'escadre, et Étienne de Silhouette, contrôleur général des Finances, faisaient partie de la délégation française; William Shirley, gouverneur du Massachusetts, et William Mildmay, diplomate anglais, représentaient la délégation britannique. Pour les Britanniques, toute la région du fleuve Saint-Jean comprise entre Canseau (Canso) et Gaspé était un territoire anglais, ce qui semblait nettement exagéré pour les Français. En effet, c'était couper toute communication par terre avec le Canada et l'île Royale (Louisbourg). De plus, la Grande-Bretagne soutint même que le fleuve Saint-Laurent constituait la ligne de démarcation la plus naturelle et la plus juste entre les possessions des deux royaumes. De quoi faire bondir l'ancien gouverneur Frontenac de sa tombe! Pendant ce temps, les autorités coloniales de la Nouvelle-France durent se tourner vers leurs alliés abénaquis, malécites et micmacs, qui occupaient déjà le territoire convoité par les deux puissances européennes, et s'engager à soutenir militairement ces nations pour qu'elles s'opposent à la colonisation britannique. La France fit valoir que le territoire situé au nord de l'Acadie péninsulaire (la Nova Scotia) ne pouvait devenir une possession anglaise, puisqu'il avait toujours appartenu aux Abénaquis, aux Malécites et aux Micmacs.

Afin de respecter le traité d'Utrecht, la France ne pouvait officiellement envoyer des soldats pour soutenir ses alliés amérindiens. C'est pourquoi, à partir de 1722, elle finança une véritable guérilla en faisant parvenir une aide annuelle de 2000 livres françaises aux Abénaquis, un montant qui fut doublé trois ans plus tard. C'est dans un tel contexte qu'éclata une guerre entre Britanniques et Abénaquis, après une succession de raids amérindiens dans les campagnes de la Nouvelle-Angleterre, suivis de contre-attaques britanniques dans les villages indiens. Quant aux Micmac et aux Malécites, ils attaquèrent intensivement les établissements britanniques de la Nova Scotia. Les missionnaires français servirent d'interprètes entre les autorités coloniales et les chefs amérindiens; l'abbé Pierre-Antoine Maillard, l'abbé Jean-Louis Le Loutre et le sulpicien François Picquet furent les missionnaires français qui se sont le plus illustrés. Toute cette stratégie était une façon pour la France de maintenir sa présence en Acadie, tout en minimisant les coûts stratégiques du traité d'Utrecht... en attendant de reprendre l'Acadie péninsulaire (la Nova Scotia). De fait, les autorités françaises avaient tout intérêt à ce que leurs alliés amérindiens occupent les zones territoriales dont la souveraineté française était revendiquée par la Grande-Bretagne.

Les négociations franco-britanniques sur les frontières de l'Acadie perdurèrent délibérément sans grands résultats jusqu'en 1755 à Paris. En décembre 1750, dans son Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale, La Galissonière avait signalé l'inquiétude que causaient les Britanniques en Amérique du Nord :

Tandis que la paix paroit avoir comme assoupi la jalousie des Anglois en Europe, elle éclate dans toute sa force en Amérique; et si on n'y oppose dès apresent des barrières capables d'en arrêter les effets, cette Nation se mettra en état d'envahir entièrement les Colonies françoises au commencement de la premiere guerre.

En conséquence, les deux empires se préparèrent à une nouvelle guerre. Pendant ce temps, quelque 500 colons britanniques devaient cohabiter avec plus de 10 000 Acadiens en Nouvelle-Écosse (la Nova Scotia).

7.3 La préparation à la guerre
 

Le Mémoire sur les colonies de la France dans l'Amérique septentrionale de décembre 1750 présentait les «raisons essentielles et capitales» de veiller avec soin à la conservation, à la consolidation et à l'expansion de la colonie de l'Acadie, s'appuyant sur le principe de la colonisation systématique: «On doit se déterminer à envoyer beaucoup de monde à la Nouvelle-France, afin de mettre ceux qui en ont l'administration en état de travailler en même temps aux différents établissements proposés.» La Galissonière insistait par la même occasion sur l'importance stratégique de conserver l'Acadie.

C'est pourquoi il décida unilatéralement que la France possédait tout l'isthme de Chignectou reliant la Nouvelle-Écosse à l'Acadie française, ainsi que toute la baie Française (baie de Fundy). En 1750, les Français avaient même incendié le village de Beaubassin, situé en Nouvelle-Écosse, afin de forcer les Acadiens à déménager du côté français. Puis le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de La Jonquière, fit ériger sur la frontière ainsi tracée les forts Beauséjour et Gaspéreau. De l'autre côté de la frontière, les Britanniques avaient construit le fort Lawrence. 

Lorsque ces derniers prirent le fort Beauséjour le 16 juin 1755, ils le renommèrent "Fort Cumberland", après avoir incendié le fort Lawrence pour éviter toute occupation ultérieure par les troupes françaises. Dès lors, la population de l'Acadie continentale était livrée sans défense aux troupes britanniques qui s'approprièrent le territoire en conquérants.  

Entretemps, certains Acadiens s'étaient enfuis vers le territoire de l'Acadie continentale et, à partir de cette région, poursuivaient avec l'aides des Amérindiens une guérilla sans relâche dans les zones britanniques. Cette guérilla fut importante, puisque de nombreuses troupes britanniques parurent nécessaires pour garder les frontières à l'ouest de la Nouvelle-Écosse, avec un succès bien mitigé. Même la capitulation de l'armée française, en septembre 1760, n'ébranla pas apparemment les partisans acadiens qui ne voulaient pas se rendre aux Britanniques. Finalement, ce sont des officiers français qui convainquirent ces Acadiens de déposer les armes et de respecter la capitulation. Évidemment, ces Acadiens ne se prétendaient plus des «Français neutres».

8 La Nouvelle-Écosse (Acadie anglaise)

Le traité d'Utrecht de 1713 cédait à la Grande-Bretagne bien plus que l'Acadie. En effet, la Nouvelle-France perdait trois de ses colonies: Plaisance (la colonie de Terre-Neuve) avec l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, la Baie-d'Hudson (moins la baie James) et l'Acadie péninsulaire (voir la carte de la Nouvelle-France après le traité d'Utrecht). Il restait à la France la Louisiane, le Canada avec les «Pays d'en haut» (Ontario actuel), puis l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard), les petites îles de la Madeleine et l'île du Cap-Breton, ainsi que l'Acadie continentale, qui sera toujours contestée par les Britanniques. Soulignons aussi que le Canada était dorénavant borné par des colonies anglaises: au nord par la Baie-d'Hudson, à l'est par Terre-Neuve et au sud-est par la Nouvelle-Écosse. Le vieux roi qu'était devenu Louis XIV (il avait 75 ans en 1713) avait préféré perdre l'Acadie, la Baie-d'Hudson et la colonie de Plaisance, mettre l'Europe à feu et à sang durant sept ans, et endetter la France durant des générations, afin de permettre à son petit-fils de monter sur le trône d'Espagne. C'était le siècle de l'absolutisme royal, les populations du royaume n'ayant aucun pouvoir sur les décisions de leur monarque. Pour les monarques, les peuples n'existaient pas: les pays ne représentaient qu'un jeu de cartes à échanger contre d'autres. Les gens qui habitaient ces pays, avec leurs morts, leurs souffrances et leurs malheurs, n'entraient guère en ligne de compte.  

En obtenant le territoire de l'Acadie péninsulaire, la Grande-Bretagne héritait aussi de sa population acadienne. Dès lors, la plupart des Acadiens durent apprendre à vivre en territoire anglais — l'Acadie anglaise pour les Français, la Nova Scotia pour les Britanniques – en tant que «sujets de Sa Majesté» britannique. Mais ils avaient en même temps été autorisés par la reine Anne Stuart d'Angleterre (6 février 1665 – 1er août 1714) à quitter la colonie sans conditions.

De son côté, la France tenta d'attirer les Acadiens vers la colonie de l'Île-Royale (Louisbourg), le nouveau centre économique qui remplaçait Plaisance (Terre-Neuve), et qui comprenait l'île Saint-Jean, laquelle devait servir de colonie agricole pour la forteresse de Louisbourg. L'entreprise connaîtra très peu de succès, car la plupart des Acadiens décidèrent de demeurer en Nouvelle-Écosse, les conditions de vie étant jugées plus difficiles dans les deux îles, fussent-elles françaises. Ils ne voulaient pas des terres rocailleuses de l'île Royale (Cap-Breton) et préféraient leurs terres fertiles de la Nouvelle-Écosse. De plus, ils ne trouvaient pas dans ces îles les marais qui étaient essentiels à leur système agricole. De toute façon, les Acadiens se considéraient chez eux, car presque toute l'armée de la Nouvelle-Angleterre était repartie; il ne restait que 200 hommes de l'infanterie et 250 volontaires coloniaux. Samuel Vetch (1668-1732) assumait le commandement d'Annapolis Royal (le nouveau nom de Port-Royal) au milieu d'une population française relativement hostile. En fait, la plupart des Acadiens continuèrent d'appeler Annapolis Royal par son ancien nom de Port-Royal.

8.1 L'organisation de la colonie

De 1713 à 1720, la Nouvelle-Écosse connut un régime militaire. Un conseil de douze membres, pour la plupart des militaires, exerçait les pouvoirs législatifs, alors qu'une General Court administrait la justice. On introduisit le système monétaire de la colonie du Massachusetts, ce qui facilitait les échanges entre les deux colonies.

Gouverneurs de la Nouvelle-Écosse Lieutenants-gouverneurs
1657-1670 : Thomas Temple 1711-1717 : Thomas Caulfield
1710-1715 : Samuel Vetch 1724-1739 : Lawrence Armstrong
1717-1740 : Richard Philipps 1756-1761 : Robert Monckton
1740-1749 : Paul Mascarène 1763-1766 : Montague Wilmot
1749-1752 : Edward Cornwallis 1766-1776 : Michael Francklyn
1752-1756 : Peregrine Thomas Hopson 1780-1782 : Andrew Snape Hamond
1756-1760 : Charles Lawrence

-

En 1720, la Grande-Bretagne accorda un gouvernement civil avec un gouverneur comme représentant officiel du roi. Comme peu de gouverneurs acceptèrent de séjourner dans la colonie, ce sont des lieutenants-gouverneurs qui administrèrent la Nouvelle-Écosse. À l'exemple des autres colonies britanniques, le gouvernement colonial avait les pleins pouvoirs. C'était un Exécutif qui disposait d'un droit de véto sur tout. Mais, à la différence des autres colonies britanniques, la Nouvelle-Écosse ne jouissait pas d'une assemblée législative de peur que les Acadiens, la population majoritaire, puisse contrôler son fonctionnement. 

L'Administration britannique de l'époque était beaucoup plus préoccupée de faire des Acadiens de «bons sujets britanniques» que de former un gouvernement démocratique. Quoi qu'il en soit, les assemblées législatives des autres colonies ne bénéficiaient pas des pouvoirs qu'elles auraient bien souhaités. Ce sont des délégués qui votaient les lois, mais le gouverneur ou le lieutenant-gouverneur disposait d'un droit de véto: il pouvait désapprouver les lois. De plus, c'était la première fois que la Couronne anglaise de religion anglicane administrait un territoire catholique. C'est pourquoi elle exigeait un serment d'allégeance. Cette question du serment d'allégeance allait devenir une véritable épine aux pieds autant des administrateurs britanniques que des Acadiens.

Pendant ce temps, les Acadiens continuèrent en Nouvelle-Écosse de parler la langue de leurs ancêtres. Il s'exprimaient en général dans un français populaire resté proche des parlers régionaux de France. Ils ne parlaient plus le poitevin et étaient devenus familiers avec le «français du roy».

8.2 La période des accommodements

Les Acadiens de la Nouvelle-Écosse ne se faisaient guère d'illusion, ils savaient que la France de Louis XIV (qui décédera en 1715) les avait abandonnés par un traité (1713) dont ils n'avaient même pas été informés. Ils devenaient ipso facto des «sujets anglais» de Sa Majesté britannique, mais ils se savaient indispensables pour les autorités britanniques. Effectivement, comme il n'y avait pas encore d'agriculteurs britanniques en Nouvelle-Écosse, les autorités coloniales firent pression pour que les Acadiens fournissent en vivres la garnison; elles firent tout en leur possible pour éviter qu'ils ne quittent la colonie. Malgré la promesse de la reine Anne Stuart, les autorités locales limitèrent les libertés des Acadiens dans leurs déplacements afin de les garder sous leur contrôle, sans d'autres droits que ceux de pratiquer leur religion et de nourrir les soldats et les administrateurs. Progressivement, les Acadiens délaissèrent la région de Port-Royal devenu Annapolis Royal, trop près du pouvoir, pour se concentrer dans la région du bassin des Mines au fond de la baie de Fundy (l'ancienne baie Française) et aussi à Beaubassin dans l'isthme de Chignectou.

Samuel Vetch, commandant de la garnison d'Annapolis Royal, croyait dès 1714, donc au lendemain du traité d'Utrecht, qu'il valait mieux exiler les Acadiens dans «les Antilles françaises», mais il considérait aussi, dans un Memoire en date du 24 novembre 1714, que des conséquences négatives pouvaient en découler du fait que la Nouvelle-Écosse se viderait de tous ses habitants et que leur départ viendrait éventuellement accroître et enrichir la colonie de l'Île-Royale. Il faut aussi rappeler que les Britanniques craignaient les Indiens — leurs «pires ennemis»  — comme la peste: la présence des Acadiens pouvait contribuer à les calmer. Cette lettre (en traduction) écrite le 1er novembre 1715 à Annapolis Royal par le lieutenant-gouverneur Thomas Caulfield au Bureau du commerce (Board of Trade) ne laisse aucun doute à ce sujet:

[...] Depuis mon arrivée ici, j'ai toujours remarqué l'empressement des Acadiens à nous rendre service, chaque fois que l'occasion leur en était offerte. Si quelques colons anglais, choisis parmi des gens industrieux, charpentiers, forgerons, nous étaient envoyés, le pays en retirerait certainement du profit; mais au cas où les habitants français nous quitteraient, nous ne pourrions jamais réussir à mettre nos familles anglaises à l'abri des attaques des Indiens, nos pires ennemis ; tandis qu'en restant avec nous les Acadiens nous seraient une sauvegarde contre ces barbares. Vos Seigneuries verront qu'étant donné le nombre des troupeaux que les Acadiens ont avec eux à l'heure actuelle, nous pourrions d'ici à deux ou trois ans, pour peu qu'on y mette de bonne volonté, nous trouver pourvus de tout le nécessaire sans avoir à recourir au dehors.

Bref, la présence des Acadiens en Nouvelle-Écosse faisait l'affaire de tout le monde. Les Acadiens voulaient rester sur leurs terres, les Britanniques avaient besoin des agriculteurs acadiens pour fournir des vivres à la garnison et se protéger des Indiens, et la France considérait que la présence des Acadiens en Nouvelle-Écosse pouvait empêcher une éventuelle colonisation britannique.

Mais le paradoxe demeurait : l'Acadie anglaise restait française et les Acadiens occupaient les meilleures terres. Quant aux Indiens, ils poursuivaient leurs mesures de harcèlement contre les Britanniques. Enfin, la colonie britannique de la Nouvelle-Écosse se trouvait dans une situation incommodante. Elle était coincée à l'est par la dangereuse forteresse de Louisboug sur l'île Royale (Cap-Breton) et au nord-ouest par la menace de l'alliance franco-amérindienne. La colonie était donc encerclée par une masse française qui la rendait inconfortable au plan de la sécurité. En un sens, le traité d'Utrecht de 1713 n'avait rien réglé.

8.3 L'épineuse question du serment d'allégeance

Les Acadiens habitaient la Nouvelle-Écosse, c'est-à-dire «en territoire anglais». Pour la Grande-Bretagne, ils étaient non seulement des «ennemis», mais aussi des papistes honnis par tous les protestants de la Nouvelle-Angleterre. Il fallait donc s'assurer de leur fidélité au monarque anglais. La pratique du serment d'allégeance devait dès lors s'appliquer aussi aux Acadiens, comme il était d'usage dans l'empire. Il était impensable qu'un sujet britannique puisse refuser de prendre les armes pour soutenir les intérêts du souverain. Or, un serment inconditionnel rendait les Acadiens aptes au service militaire et les contraindrait ultimement à prendre les armes non seulement contre la France, mais aussi contre les membres de leurs propres familles éparpillées dans les régions limitrophes.» Pour les Acadiens, rien dans le traité de paix de 1713 ne mentionnait qu'ils devaient prêter un serment d'allégeance à la couronne britannique pour devenir sujet du roi.

Les Acadiens étaient bien prêts à promettre fidélité au roi d'Angleterre, mais ils tenaient farouchement à conserver leur neutralité en cas de guerre. C'est pourquoi ils refusèrent de prêter ce serment d'allégeance inconditionnelle, lui préférant un «serment de neutralité» en cas de conflit entre la Grande-Bretagne et la France, avec la promesse de pratiquer leur religion. L'article 14 du traité de 1713 contenait déjà une sérieuse réserve pour ce qui a trait à la religion: «Ceux néanmoins qui voudront y demeurer et rester sous la domination de la Grande-Bretagne doivent jouir de l'exercice de la religion catholique romaine, en tant que le permettent les lois de la Grande-Bretagne.» Or, les lois de la Grande-Bretagne ne permettaient pas grand-chose au chapitre de la religion. Pour les Acadiens, il n'était pas question de prêter serment au chef d'une Église schismatique et anticatholique. La situation se transformait en une guerre de religion. À cette époque, ce qui causait réellement un problème, c'était la religion, pas la langue. Comme il était de coutume alors, aucune disposition du traité ne prévoyait quelque mesure que ce soit en matière de protection linguistique. On n'y pensait probablement même pas.

Cette situation conflictuelle contribua en partie à forger la culture acadienne, dont un certain esprit d'accommodement avec la présence anglaise. La coexistence avec les Britanniques fut vite perçue comme une façon «normale» de vivre en Amérique du Nord, d'autant plus que toute une génération de jeunes n'avait jamais connu le Régime français. Dès cette époque, un certain nombre d'Acadiens apprirent l'anglais, le bilinguisme pouvant devenir désormais utile. La situation minoritaire allait dorénavant faire partie du destin des Acadiens. La France n'enverrait plus d'immigrants; la seule façon de peupler l'Acadie de francophones catholiques demeurait l'accroissement naturel, qui fut pour l'époque exceptionnellement élevé. 

Après 1713, soit durant tout le Régime britannique, les Acadiens furent plus souvent en contact avec les Anglais et les Amérindiens qu'avec les Français, une situation qui explique les débuts d'anglicisation du français acadien, ainsi que de l'usage fréquent de mots micmacs (plus d'une centaine de mots), sans oublier l'attitude d'accommodement face à la domination britannique.

8.4 Une neutralité illusoire

En même temps, les Acadiens étaient pris en deux feux: d'une part, la Grande-Bretagne demandaient un serment d'allégeance, d'autre part, la France les déclaraient «rebelles» s'ils ne soutenaient pas la mère patrie. C'est pourquoi les Acadiens tentèrent de demeurer «neutres» dans les conflits engendrés par les deux métropoles, ce qui explique que les Britanniques les ont appelés "Neutral French" (les «Français neutres»). Mais seuls les Acadiens se croyaient «neutres», car Français et Britanniques les considéraient «de leur côté». Pendant que les Britanniques tentaient de faire prêter serment d'allégeance aux Acadiens de la Nouvelle-Écosse, les Français exigeaient qu'ils prêtent allégeance au roi de France. Le 12 avril 1751, le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de La Jonquière, émit une ordonnance proclamant «rebelle» tout Acadien refusant l'allégeance inconditionnelle et l'incorporation aux milices sous peine d'expulsion. En 1754, le même gouverneur menaçait les Acadiens sous contrôle français de les chasser de leurs terres s'ils ne se soumettaient pas à son ordonnance. En même temps, Charles Lawrence, le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse, proclama que tout Acadien qui aurait juré fidélité au roi d'Angleterre et était trouvé en possession d'armes serait considéré comme «criminel». Comme si ce n'était pas suffisant, l'abbé Jean-Louis Le Loutre (1709-1772), un prêtre français influent en Acadie et ennemi juré des Anglais, menaçait d'excommunier les Acadiens et de leur envoyer «ses Micmacs» pour les scalper.

Les Acadiens, terrorisés, ne savaient plus vraiment à qui il était moins risqué d'obéir. Dans ces conditions, plusieurs se montraient favorables au maintien de la domination britannique en Acadie. En même temps, les Acadiens ne pouvaient pas vraiment jouer la carte anglaise sans risquer de très graves représailles advenant une victoire française. Les infortunés Acadiens seraient restés plutôt indifférents aux rivalités impériales s'ils n'avaient pas eu à les subir: ils auraient sans doute préféré vivre en paix sur leurs terres. Si les Acadiens — et les colons de la Nouvelle-Angleterre — avaient vécu dans une démocratie, il est probable que la France et la Grande-Bretagne en seraient venues à cohabiter pacifiquement. Mais les colons acadiens, comme les colons anglais, étaient tous à la merci d'un monarque absolu, qui les projetait dans d'incessants conflits. Même si les gouverneurs de l'Acadie et du Massachusetts, par exemple, avaient été de connivence pour vivre en paix, une simple lettre de Versailles ou de Londres aurait suffi à les propulser à la guerre.

Dans les faits, les Acadiens n'étaient pas «neutres». D'abord, ils étaient d'origine française et catholique, ce qui suffisait amplement à les rendre suspects aux yeux des Britanniques pour qui une population censément «neutre» était néanmoins une population «ennemie». Or, les Acadiens avaient la responsabilité de leurs «racines», c'est-à-dire celle d'être «français» et «catholique» dans une colonie «britannique» et «protestante». Devant les exigences de leur survie en territoire britannique, ils avaient choisi les conditions qui leur apparaissaient les plus avantageuses pour répondre à leurs besoins: d'une part, il leur fallait ménager les susceptibilités françaises en conservant une fidélité acceptable pour la France, d'autre part, chercher à bénéficier du commerce anglais et de la «paix anglaise», tout en tirant profit de tous les avantages de la proximité avec Louisbourg. C'était le meilleur des deux mondes! C'étaient donc la neutralité politique et l'adhésion commerciale avec les Anglais et les Français. D'ailleurs, les Acadiens connurent sous la Régime anglais plus de prospérité que le régime antérieur n'avait même jamais laissé entrevoir. La population quadrupla en un peu plus d'une génération. C'est pourquoi beaucoup d'Acadiens préféraient vivre sous un régime anglais. L'intendant de la Nouvelle-France, Jacques de Meulles (1682-1686), avait observé ce phénomène: «Les peuples de l'Acadie sont excusables de l'inclination qu'ils ont pour les Anglais.» Il ajoutait:

L'Acadie est présentement si peu de chose, n'estant aucunement maintenue et ne tirant aucun secours de la France que la plupart des habitants par la fréquentation qu'ils ont avec les Anglois et le commerce qu'Ils font continuellement avec eux ont abandonné ces costes pour s'establir autour de Boston, et aussy parce qu'ils ont été tourmentés et pillés plusieurs fois par les forbans.

Les Acadiens préféraient donc le libre commerce sous occupation anglaise aux contraintes commerciales sous occupation française. En même temps, les Acadiens demeuraient profondément français et catholiques. Ils ne pouvaient rien contre l'histoire qui les avait fait naître «français» et «sujets du roi» de France, ce qui déjà rendait leur neutralité plus aléatoire. De toute façon, ils semblaient peu réceptifs à recevoir des ordres de la part des autorités. En 1720, au moment où Paul Mascarène devenait gouverneur de la Nouvelle-Écosse, il trouvait les Acadiens bien récalcitrants:

All the orders sent to them (inhabitants of Mines), if not suiting to their humors, are scoffed and laughed at, and they put themselves upon the footing of obeying no Government. [Tous les ordres qui leur sont envoyés (aux habitants des Mines), s'ils ne correspondent pas à leur état d'âme, sont bafoués et ridiculisés, et ils estiment ne devoir obéir à aucun gouvernement.]

Les habitants des Mines, issus en grande partie de Port-Royal, avaient développé un fort particularisme régional, dont s'était plaint déjà en 1701 l'ancien gouverneur Jacques-François Monbeton Brouillan de Saint-André. En 1730, les Acadiens obtinrent une formule de serment d'allégeance qui ne contenait aucune disposition expresse concernant l'obligation de porter les armes dans l'éventualité d'un conflit majeur.

Je Promets et Jure sincerement en Foi de Chretien que Je serai entierement Fidele, et Obeirai Vraiment Sa Majeste Le Roy George Second qui Je reconnoi pour le Souverain Seigneur de l'Acadie ou Nouvelle-Ecosse.

La majorité des Acadiens s'étaient soumis et ceux qui savaient écrire avaient apposé leur signature. Le gouverneur Charles Philipps avait fini par accepter un serment modifié et avait fait la promesse verbale que les Acadiens n'auraient pas à prendre les armes contre la France. Toutefois, par prudence, il prit soin de ne pas informer Londres qu'il avait fait une telle promesse verbale aux Acadiens.

Rassurés par cette garantie (non écrite), les Acadiens observèrent une neutralité générale pendant vingt-cinq ans. En prêtant un serment d'allégeance au roi d'Angleterre, ils craignaient de voir les Indiens se retourner contre eux. Les délégués acadiens avaient affirmé au gouverneur Philipps en 1720: «Il est notoire que nous ne pouvons pas prester serment à Sa Majesté britannique sans courir un risque très certain d'estre esgorgés dans nos maisons par les Sauvages, lesquels nous en menacent tous les jours.» Il était toutefois peu probable que les Acadiens aient vraiment eu à craindre d'être «esgorgés par les Sauvages», sauf si les Français exerçaient des représailles contre les Acadiens en se servant de leurs alliés indiens.

Mais les Acadiens ignoraient alors qu'ils avaient prêté leur dernier serment d'allégeance avec conditions. Pour les Britanniques, les Acadiens n'étaient pas une population «loyale», mais «passive». «The great majority remained passive, if not loyal», comme le croyait Paul Mascarène. Les Britanniques ne pouvaient leur faire une grande confiance. D'après l'historien Michel Roy: «Un revirement d'attitude ferait passer dans le camp français des milliers de fusils.» Ça, les Anglais le savaient. Et il y avait aussi le danger amérindien...

8.5 Les préliminaires au «Grand Dérangement» 

L'expression «Grand Dérangement» est une création lexicale des Acadiens pour parler de «leur» déportation. C'était un euphémisme, car il s'agissait d'une opération de «nettoyage ethnique» de grande envergure, compte tenu de la représentation démographique plus restreinte de l'époque, impliquant au moins15 000 Acadiens. Quant aux Britanniques, ils utilisèrent ouvertement les mots "expulsion", "deportation", "eviction" et "elimination".  

Le projet de déportation était dans l'air depuis un certain temps. Déjà, en 1745, le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse de 1740 à 1749, Jean-Paul Mascarène (1684-1760), un huguenot français, avait écrit à ce sujet à Londres :

We humbly propose that the French settlers be removed from the Province of Nova Scotia and be replaced by good Protestant subjects. [Nous proposons humblement que les colons français soient retirés de la province de la Nouvelle-Écosse et remplacés par de bons sujets protestants.]

Mascarène avait aussi avisé le gouverneur du Massachusetts, William Shirley, de ne pas dévoiler le projet d'expulsion aux Acadiens, pas même aux Bostonnais:

Every preparation for this eviction must be made without their knowledge and with the greatest secrecy, even at Boston. [Toute préparation pour cette expulsion doit être faite à leur insu et avec le plus grand secret, même à Boston.]

Expulser les Acadiens apparaissait comme l'unique solution aux difficultés de la colonisation anglaise. En effet, il était difficile d'inciter des colons anglais à venir s'installer dans une Nouvelle-Écosse à la fois habitée encore par des «Français» occupant les meilleures terres et infestée d'Indiens alliés aux Français. Le 14 octobre 1747, le roi d'Angleterre ordonna une enquête sur les moyens d'expulser les Acadiens. La même année, le gouverneur Shirley du Massachusetts conseillait le premier ministre de Grande-Bretagne, le duc de Newcastle, sur les mesures à adopter à ce sujet. Comme Shirley était l'un des plus fervents antipapistes de toute la Nouvelle-Angleterre, ses propositions allaient forcément dans le sens de l'expulsion des Acadiens.

- La prise de Louisbourg de 1745

De leur côté, les marchands de la Nouvelle-Angleterre acceptaient mal l'emprise de la forteresse de Louisbourg (sur l'île Royale) devenue un centre commercial florissant et un sérieux concurrent pour les commerçants britanniques du continent. Le succès des pêcheries de l'île Royale était tel qu'il entraînait le déclin de l'industrie de la pêche dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre. Les Acadiens avaient participé, eux aussi, à ce florissant commerce avec l'île Royale, même si cela leur était formellement interdit. Ils avaient ainsi contribué à la ruine des colons anglais. Parfois, les Acadiens devaient collaborer aux raids organisés par les Canadiens. Ainsi, en 1747, quelque 240 Canadiens, 60 Abénaquis et 20 Acadiens attaquèrent les Britanniques aux Mines et remportèrent la victoire, ce qui eut pour effet d'exposer encore davantage les Acadiens aux représailles des Britanniques. Par ailleurs, jamais depuis le traité d'Utrecht de 1713 les Acadiens n'avaient vécu une aussi longue période de paix. Ils avaient donc prospéré, car en quarante ans la population acadienne avait quintuplé, passant de 1700 en 1713 à plus de 15 000 en 1755 (voir les cartes sur l'évolution des établissements acadiens).  

Le destin des Acadiens allait changer à la suite d'un événement majeur : la prise de Louisbourg en juin 1745 par les troupes de la Nouvelle-Angleterre. La garnison française fut rapatriée en France et la plupart des pêcheurs partirent pour la France ou pour le Canada. Seuls quelques Acadiens demeurèrent dans l'île Royale. Durant près de quatre ans, la forteresse de Louisbourg resta sous le contrôle des troupes britanniques. Puis, le traité d'Aix-la-Chapelle de 1748 restitua la forteresse aux Français, ce qui irrita profondément les colons anglais de la Nouvelle-Angleterre, qui se voyaient ainsi privés de leur victoire. Ce fut le coup de pouce qui, sous la pression des colonies de la Nouvelle-Angleterre, décida Londres de changer radicalement sa politique à l'égard des Acadiens et de la Nouvelle-Écosse.

- Le renforcement de la colonie britannique

Pendant des années, Londres avait négligé la Nouvelle-Écosse britannique demeurée massivement francophone et catholique. Un nouveau gouverneur fut désigné en la personne d'Edward Cornwallis (1713-1776) qui devait inaugurer la nouvelle politique du gouvernement britannique. Cornwallis mit peu de temps à redresser la situation et à faire de la Nouvelle-Écosse une véritable colonie anglaise et protestante, laquelle servirait de zone tampon entre la Nouvelle-Angleterre et l'Acadie française (Nouveau-Brunswick) plus au nord. Il convainquit le gouvernement anglais qu'il était essentiel de donner à la Nouvelle-Écosse une base militaire et un effectif suffisant pour faire contrepoids à Louisbourg, et protéger la Nouvelle-Angleterre et son commerce. Il fallait fonder une nouvelle ville avec une citadelle et un port pour recevoir des navires de ligne, et recruter des colons anglais.


Port d'Halifax en 1750

Le choix de la nouvelle ville porta sur Chibouctou appelé dorénavant Halifax, en l'honneur de lord Halifax, président du Board of Trade. La nouvelle ville d'Halifax remplaça Annapolis Royal comme capitale et devint le plus important avant-poste militaire britannique de la région. Tout fut fait en quelques années, avec une extrême rapidité, grâce à des fonds spéciaux de la mère patrie. Les Acadiens furent très heureux de constater que le centre du pouvoir s'éloignait d'eux, car la ville d'Halifax était située sur la côte opposée, là où on trouvait peu d'Acadiens. En trois ans, la ville d'Halifax atteignit 4000 habitants, soit autant qu'à Montréal pourtant fondée en 1642. La citadelle, construite avec une maçonnerie solide et armée de 70 canons, fut terminée en 1856; elle était alors considérée comme l'une des fortifications les plus solides au monde. Dans toute la Nouvelle-Écosse, le nombre des Acadiens atteignait environ 12 000 personnes.

Edward Cornwallis fit venir des colons de la Grande-Bretagne, soit plus de 2500. Des Suisses et des Allemands suivirent durant le mandat de ce gouverneur; ils venaient des États allemands de Hanovre et de Brunswick, alors sous la juridiction de la Grande-Bretagne. En 1753, ils allaient établir leur propre village à Lunenburg. Ensuite des colons de la Nouvelle-Angleterre affluèrent au point d'atteindre une population de quelque 4000 bons sujets anglais, sans compter un fort contingent de militaires. Cornwallis prit soin d'avoir à son service le major Charles Lawrence réputé pour sa fermeté, afin d'entreprendre une guerre de guérillas contre les Français et les Sauvages. C'est lui qui  érigea en 1750, sur les ruines de Beaubassin, le fort Lawrence, séparé de 3 km de celui de Beauséjour. 

Dès lors, le visage de la colonie s'en trouva transformé, mais les Acadiens demeuraient encore majoritaires, malgré les nombreux départs vers l'Acadie française, soit environ 5000 entre 1749 et 1755. Halifax était devenu rapidement le centre du peuplement britannique. Les colons réclamèrent une Chambre d'Assemblée, comme il était de règle dans les colonies britanniques. Cependant, la Couronne n'était pas prête à accorder cette chambre à une colonie encore trop peuplée de francophones et de catholiques («papistes»). Puis les colons britanniques se mirent à convoiter ouvertement les terres des Acadiens, d'autant plus que ces derniers poursuivaient leur exode en Acadie française (l'actuel Nouveau-Brunswick), en Gaspésie et à l'île Saint-Jean. Beaucoup d'Acadiens se laissaient convaincre par les agents et les missionnaires français de passer «en terre française», soit au Canada, à l'île Royale ou à l'île Saint-Jean. En 1752, Cornwallis retourna en Grande-Bretagne où il poursuivit sa carrière militaire.

Il fut remplacé par Peregrine Thomas Hopson (1685–1759) dont le mandat commença le 3 août de la même année. Celui-ci se rendit compte que les Acadiens et les Indiens subissaient l'influence de Québec et de Louisbourg, et qu'ils étaient les instruments d'une politique française délibérée d'empiètement sur le territoire britannique. La France construisait des forts en préparation d'une guerre qui allait commencer. Hopson tenta de pratiquer une politique conciliante avec les Acadiens, mais une sérieuse maladie des yeux l'obligea à passer les rênes du pouvoir à Charles Lawrence. Il quitta la colonie pour l'Angleterre le 1er novembre 1753.

Avant de partir, Peregrine Hopson avait permis la fondation de la ville de Lunenburg, sur le site de Merligueche, un village acadien. Lunenburg fut nommée en l'honneur du roi de Grande-Bretagne et d'Irlande, George II, qui était aussi le duc de Brunswick-Lunenburg. Quelque 2700 protestants vinrent s'y installer.  Ils étaient originaires de la vallée du Rhin, en Allemagne, ainsi que des cantons francophones et germanophones de Suisse et de la principauté de Montbéliard. Le gouvernement britannique voulait ainsi encourager des protestants étrangers à s'établir dans la région afin de la coloniser et d'éviter le retour des Acadiens catholiques.

- L'emprise de Charles Lawrence


Charles Lawrence

Contrairement à P.T. Hopson, Lawrence n'était pas un homme de compromis. Il détestait les Français et encore plus la religion catholique et les papistes; il rêvait à la destruction de l'empire français en Amérique du Nord. C'était aussi un autocrate avisé qui ne voulait surtout pas se laisser berner par les paysans acadiens. Il avait été commandant à Louisbourg durant l'occupation britannique (1745-1748) et savait comment mener les hommes avec une poigne de fer. Il était aussi très lié avec le gouverneur du Massachusetts, William Shirley, le plus fervent antipapiste de la Nouvelle-Angleterre. Comme lieutenant-gouverneur par intérim, il convoqua le 3 juillet 1755 un groupe de «députés» acadiens afin qu'ils soumettent leurs griefs au Conseil de la Nouvelle-Écosse. Non seulement le Conseil ne tint nullement compte de leurs plaintes, mais Lawrence exigea des Acadiens un nouveau serment d'allégeance inconditionnelle à George Il, sans liberté religieuse ni neutralité d'aucune sorte, sachant très bien qu'ils refuseraient.

Les Acadiens ne mesurèrent certainement pas cette fois-là les conséquences de leur refus, car il n'y en avait jamais eu dans le passé. Ils ne comprirent pas que les circonstances avaient changé, tout comme les représentants britanniques qui prenaient les décisions.  Devant le refus appréhendé des Acadiens, qui donnèrent leur réponse le 4 juillet, Lawrence leur expliqua que le Conseil «ne peut plus les considérer comme des sujets du Sa Majesté britannique, mais comme des sujets du roi de France».

Lorsque les députés comprirent véritablement les enjeux, et qu'ils exprimèrent leur volonté de prêter le serment demandé, Lawrence leur répondit qu'il était «trop tard». Il leur apprit qu'un serment de loyauté ne peut plus être prêté après avoir été refusé. Les députés acadiens furent emprisonnés sur-le-champ.  Lawrence contesta leurs droits de propriété et accusa les Acadiens «d'entêtement, de tricheries, de partialité envers les Français, d'ingratitude envers Sa Majesté britannique qui les comble de grâces et de protections». Il recommanda l'expulsion en haut lieu et ordonna à ses subalternes de ne plus «apporter du bois pour le chauffage» dans les garnisons et de s'emparer plutôt «des maisons des Acadiens pour en faire du combustible».

Dorénavant, la neutralité cadrait mal avec une situation de conflit ouvert en territoire occupé. La politique de neutralité, qui avait bien servi les Acadiens jusqu'ici, devenait dorénavant une politique insoutenable, puisqu'elle se retournait contre eux. En 1755, c'est la neutralité qui perdit les Acadiens, encore appelés les «Français neutres», lesquels n'avaient pas compris que, cette fois-là, c'était la confrontation finale entre deux mécaniques impérialistes. Pire, il était même trop tard pour se rebeller — les Acadiens étant maintenant désarmés — ou pour collaborer avec les Britanniques. Fait plus surprenant encore, les Acadiens n'ont pas vu venir la déportation qui était ouvertement annoncée à Boston depuis au moins dix ans (1745). Ils restèrent frappés de stupeur devant la catastrophe qui leur tombait sur la tête en 1755, eux qui croyaient n'avoir «rien fait» ni contre la Grande-Bretagne ni contre la France. Charles Lawrence justifiait ainsi l'expulsion dans une lettre déjà adressée, le 1er août 1754, aux autorités britanniques:
 

While they remain without taking oaths to His Majesty (which they will never do till they are forced) and have the incendiary priests among them, there are no hopes of their amendment. As they possess the best and largest tracts of land in this province, it cannot be settled while they remain in this situation.  

And tho' I would be very far from attempting such a step without your Lordships' approbation yet I cannot help being of the opinion that it would be much better, if they refuse the oaths, that they were away.

The only ill consequences that can attend their going would be their taking arms and joining the Indians to distress our settlements as they are numerous and our troops much divided; tho' I believe that a very large part of the inhabitants would submit to any terms rather than take up arms on either side; but that is only my conjecture and not to be depended on in so critical a circumstance.

[Tant qu'ils [Acadiens] n'auront pas prêté serment à Sa Majesté (ce qu'ils ne feront jamais à moins qu'ils n'y soient forcés) et qu'ils auront des prêtres incendiaires au milieu d'eux, il n'y a aucun espoir qu'ils s'amendent. Comme ils possèdent les plus vastes étendues et les meilleures terres en cette province, rien ne peut se faire tant qu'ils demeureront dans cette situation.

Et bien que soit loin de moi l'idée d'entreprendre une telle mesure, sans l'approbation de Vos Seigneuries, je ne puis m'empêcher de croire qu'il serait préférable, s'ils refusent le serment, qu'ils s'en aillent.

Les seules mauvaises conséquences qui peuvent résulter de à leur départ seraient que leurs armes soient prises et qu'ils joignent les Indiens pour harceler nos établissements, car ils sont nombreux, alors que nos troupes sont très dispersées; je crois qu'une très grande partie des habitants se soumettrait à n'importe quelle condition plutôt que de prendre les armes contre l'un ou l'autre camp; mais c'est de ma part une simple hypothèse dans laquelle il ne faut pas se limiter dans une situation si critique.]

L'expression «qu'ils s'en aillent» ('' that they were away'') devait signifier «qu'on les expulse» de la Nouvelle-Écosse. Auparavant, il fallait trouver un moyen de les chasser «légalement» malgré les conventions et traités consentis. Lawrence devint officiellement lieutenant-gouverneur en titre le 6 août 1754.

Les autorités anglaises lui recommandèrent de consulter le juge en chef de la Nouvelle-Écosse, Jonathan Belcher (1710-1776). Celui-ci conclut que les Acadiens s'étaient conduits «comme des rebelles» et qu'ils ne pouvaient plus longtemps être tolérés dans la colonie. Il prétendit aussi que les Acadiens ne disposaient d'aucun droit que les Anglais étaient tenus de respecter et que le gouvernement colonial pouvait agir envers les «Français neutres» comme il lui plaisait. En fait, Lawrence et son conseil estimaient que la tolérance dont les Acadiens, les «Français neutres», avaient bénéficié depuis 1713 en faisait un groupe privilégié dans l'Empire britannique.

Dans une lettre rédigée à Boston en date du 14 décembre 1754, le gouverneur William Shirley du Massachusetts avait accordé officiellement son soutien à Lawrence:
 
J'ai eu l'honneur de recevoir vos dépêches transmises par le lieutenant-colonel Monckton contenant les moyens de chasser les Français de la Nouvelle-Écosse suivant le projet exposé dans les lettres que vous m'adressez et dans les instructions que vous donnez au colonel Monckton. J'ai considéré avec le plus grand plaisir ce plan si bien calculé par Votre Honneur, pour le bien du service de Sa Majesté, et je n'ai pas hésité à vous envoyer le secours que vous désirez pour l'exécution de ce plan après en avoir pris connaissance.

Puis les Anglais, les Virginiens et les Bostonnais passèrent à l'offensive en temps de paix. Monckton prit le fort Beauséjour (devenu le fort Cumberland), le 16 juin 1755; ensuite le colonel John Winslow s'empara du fort Gaspéreau (devenu le fort Monckton) et du fort Managouèche (ou Saint-Jean), ce qui plaçait toute la population acadienne sous la mainmise des Britanniques et marquait le déclenchement des opérations de déportation. Le lieutenant-colonel John Winslow (1702-1774), l'un des officiers de l'armée britannique campée au fort Cumberland (ex-Beauséjour), transmettait ainsi son opinion sur les «Français neutres» (Acadiens) dans son Journal de juillet 1755 (lettre publiée dans la New-York Gazette le 25 août et dans la Pennsylvania Gazette du 4 septembre) tout en précisant qu'il considérait la déportation comme «l'un des plus grands exploits qu'aient jamais accomplis les Anglais en Amérique»:

We are now hatching the noble and great project of banishing the French Neutrals from this province; they have ever been our secret enemies and have encouraged the Indians to cut our throats. If we can accomplish this expulsion, it will have been one of the greatest deeds the English in America have ever achieved; for, among other considerations, the part of the country which they occupy is one of the best soils in the world, and, in the event, we might place some good farmers on their homesteads. [Nous formons maintenant le noble et grand projet de chasser les Français neutres de cette province; ils ont toujours été secrètement nos ennemis et ont encouragé les Indiens à nous couper la gorge. Si nous pouvons effectuer cette expulsion, ce sera l'un des plus grands exploits qu'aient jamais accomplis les Anglais en Amérique; car, entre autres considérations, la partie du pays qu'ils occupent est l'une des meilleures terres qui soient au monde et, dans ce cas, nous pourrions placer quelques bons fermiers (anglais) dans leurs habitations.]

Pendant ce temps, soit de 1750 à 1760, d'après les estimations des historiens, quelque 7000 colons britanniques étaient venus s'établir en Nouvelle-Écosse. De fait, les Britanniques n'avaient plus besoin de ces encombrants «Français neutres».

Il est difficile d'évaluer avec précision la population d'Acadiens d'avant la Déportation, car leur nombre varie selon les sources consultées. Pour sa part, le géographe et historien Andrew Hill Clark (Acadia, The Geography of Early Nova Scotia to 1760, Université du Wisconsin, 1868) situait ce total entre 11 000 et 12 500. Mais, en 1889, l'historien français François-Edmé Rameau de Saint-Père (Une colonie féodale en Amérique: l'Acadie 1604-1881, 1889) le fixait à plus de 16 000. Quant au démographe Raymond Roy (La croissance démographique en Acadie, 1671-1763, Université de Montréal, 1975), il estime le nombre à 13 000 Acadiens, dont 10 355 en Acadie péninsulaire, 200 dans l'île Royale et 2445 dans l'île Saint-Jean. Il semble que les données de Raymond Roy soient les plus fiables, mais, quoi qu'il en soit, ces différences de mesure ne sont pas très éloignées. 

Cinq hommes allaient jouer un rôle prépondérant dans la déportation des Acadiens: Charles Lawrence, Alexander Murray, John Winslow, Robert Monckton et William Shirley.

Nom Dates
(Naissance-décès)
Fonction Rôle
Charles Lawrence 1709-1760 Lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse Ce fut le grand décideur de la Déportation qu'il mena avec succès.
Alexander Murray v. 1715-1762 Commandant du fort Sackville, puis du fort Edward Il confisqua les bateaux et les armes des Acadiens; il supervisa les déportations dans la région du fort Edward et expulsa plus de 1000 Acadiens.
John Winslow 1703-1774 Lieutenant-colonel du régiment des provinciaux levé par Shirley Il procéda au déplacement de toute la population de Grand-Pré.
Robert Monckton 1726-1782 Lieutenant général d'Annapolis Royal Il dirigea la déportation de plus de 1000 Acadiens dans le district des Mines et fit brûler de nombreux établissements près du fleuve Saint-Jean et de la rivière Petitcodiac.
William Shirley 1694 -1771 Gouverneur du Massachusetts L'un des grands responsables de la Déportation; il fit venir de nombreux Acadiens dans sa colonie en sachant qu'ils serait mieux surveillés qu'ailleurs.

En réalité, Murray, Winslow et Monckton furent davantage des exécutants, alors que Lawrence et Shirley étaient des acteurs de tout premier ordre. Aujourd'hui, ils seraient accusés de génocide, mais à l'époque les mœurs étaient plus «libérales».

9 La déportation des Acadiens

En Nouvelle-Écosse, l'objectif de Charles Lawrence, le lieutenant-gouverneur, était d'expulser les Acadiens, serment d'allégeance ou non, et de les remplacer par des fidèles colons anglo-protestants de la Nouvelle-Angleterre. Il avait à réussi à amasser plusieurs griefs contre les Acadiens : leurs relations avec leurs voisins Français pour lesquels ils travaillaient et à qui ils vendaient leurs denrées; l'émigration illégale d'un certain nombre d'habitants; la connivence tacite avec l'ennemi dont ils ne dénonçaient point les secrètes intentions; la complicité avec les Indiens, etc. Dans une lettre datée du 9 août 1755, Charles Lawrence révéla ses intentions d'expulser les  Acadiens :
 
I will propose to them the Oath of Allegiance a last time. If they refuse, we will have in that refusal a pretext for the expulsion. If they accept, I will refuse them the Oath, by applying to them the decree which prohibits from taking the Oath all persons who have once refused to take it. In both cases I shall deport them. [Je leur proposerai le serment d'allégeance une dernière fois. S'ils refusent, nous aurons dans ce refus un prétexte pour les expulser. S'ils acceptent, je leur refuserai le serment, en appliquant le décret qui interdit à quiconque ayant déjà refusé de prêter serment d'allégeance de le prêter. Dans les deux cas, je les déporterai.]

Le sort des «Français de la Nouvelle-Écosse» ("French of Nova Scotia") était décidé, serment d'allégeance ou pas, car les Britanniques n'en avaient plus besoin pour nourrir la garnison, les colons anglophones étant désormais suffisamment nombreux pour accomplir la besogne. C'est Charles Lawrence qui eut l'idée d'expédier les Acadiens dans les différentes colonies britanniques où la population leur était forcément hostile, et toujours en petits groupes, dans plusieurs villes et villages, de sorte qu'ils ne puissent jamais se regrouper et soient soumis à des travaux forcés. Par la suite, les colons britanniques pourraient prendre possession des terres des Acadiens, qui étaient les plus fertiles de la Nouvelle-Écosse.

9.1 L'ordre de déportation

En tant que lieutenant-gouverneur de la colonie, Lawrence avait la responsabilité de signifier l'ordre de déportation des Acadiens, en s'étant s'assuré auparavant l'approbation et la coopération précieuse du gouverneur du Massachusetts, William Shirley, l'un des plus ardents ennemis des Français. Le 31 juillet 1755, Lawrence donnait ses instructions et déployait les forces britanniques comprenant 250 soldats anglais et 2000 coloniaux de la Nouvelle-Angleterre. Il avait demandé de veiller à ce que les Acadiens ne puissent regagner le Canada et avait veillé à louer des vaisseaux au plus bas prix possible pour le transport de toute la population.


L'Ordre de déportation - Toile de Claude Picard

Le vendredi 5 septembre 1755, le lieutenant-colonel John Winslow lut en anglais la proclamation suivante aux 418 hommes et jeunes garçons convoqués dans l'église Saint-Charles-des-Mines de Grand-Pré: 

Gentlemen,

I have received from his Excellency, Governor Lawrence, the King's Commission which I have in my hand, and by whose orders you are conveyed together, to Manifest to you His Majesty's final resolution to the French inhabitants of this his Province of Nova Scotia, who for almost half a century have had more Indulgence Granted them than any of his Subjects in any part of his Dominions. What use you have made of them you yourself Best Know.

The Part of Duty I am now upon is what thoh Necessary is Very Disagreeable to my natural make and temper, as I Know it Must be Grievous to you who are of the Same Speciea.

But it is not my business to annimadvert, but to obey Such orders as I receive, and therefore without Hesitation Shall Deliver you his Majesty's orders and Instructions, Vist::

That your Land & Tennements, Cattle of all Kinds and Livestocks of all Sorts are forfeited to the Crown with all other your effects Savings your money and Household Goods, and you yourselves to be removed form this Province.

Thus it is Peremptorily his Majesty's orders That the whole French Inhabitants of these Districts be removed, and I am Throh his Majesty's Goodness Directed to allow you Liberty to Carry of your money and Household Goods as Many as you Can without Discommoding the Vessels you Go in. I shall do Every thing in my Power that all those Goods be Secured to you and that you are Not Molested in Carrying of them of, and also that whole Family Shall go in the Same Vessel, and make this remove, which I am Sensable must give you a great Deal of Trouble, as Easey as his Majesty's Service will admit, and hope that in what Ever part of the world you may Fall you may be Faithful Subjects, a Peasable & Happy People.

I Must also Inform you That it is his Majesty's Pleasure that you remain in Security under the Inspection and Direction of the Troops that I have the Honr. to Command.

[Messieurs, 

J'ai reçu de Son Excellence le gouverneur Lawrence, les instructions du roi. C'est par ses ordres que vous êtes assemblés pour entendre la résolution finale de Sa Majesté concernant
les habitants français de cette province de la Nouvelle-Écosse qui, durant un demi-siècle, ont joué de plus d'indulgence que tous les autres Sujets britanniques du Dominion de Sa Majesté. Quel usage vous en avez fait, vous seuls le savez. 

Le devoir qui m'incombe, quoique nécessaire, est très désagréable à ma nature et à mon caractère, de même qu'il doit vous être pénible à vous qui avez la même nature. 

Mais il ne m'appartient pas de critiquer les ordres que je reçois, mais de m'y conformer. Je vais donc vous communiquer, sans hésitation, les ordres et instructions de Sa Majesté, à savoir que toutes... 

Vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués au profit de la Couronne, avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos mobiliers, et que vous-mêmes vous devez être transportés hors de cette province. 

Les ordres impérieux de Sa Majesté sont que tous les habitants français de ces districts soient déportés, et selon la bonté de Sa Majesté vous permettant la liberté d'apporter tout argent et biens personnels que vous pourrez transporter sans incommoder les navires sur lesquels vous serez déportés. Je ferai l'impossible pour assurer la sécurité de vos biens, pour vous protéger contre toute acte de brutalité durant leur transport et pour que des familles entières soient transportées ensemble sur le même vaisseau. Je peux vous assurer que, malgré tous vos ennuis durant ce déplacement, nous souhaitons que, quelle que soit la partie du monde ou vous serez, vous demeuriez des sujets fidèles à Sa Majesté tout en étant un peuple heureux et paisible. 

Je dois aussi vous aviser que, selon son bon plaisir, Sa Majesté désire vous garder en sécurité sous le contrôle et la supervision des troupes que j'ai l'honneur de commander.]

Comme l'ordre de déportation était lu en anglais, c'est un commis huguenot arrivé en Nouvelle-Écosse en 1749, parfaitement bilingue, du nom de Isaac Deschamps, à l'emploi du riche armateur Joshua Mauger et fournisseur de la marine royale, qui servit d'interprète au lieutenant-colonel Winslow auprès des Acadiens. Ce dernier affirmait lui-même au sujet des Acadiens : «Nous avons entrepris de nous débarrasser de l'une des plaies d'Égypte.» 

9.2 Les précautions

Lawrence avait d'abord pris soin de faire arrêter tous les prêtres ou missionnaires en exercice et les avait fait conduire sous bonne escorte jusqu'à Halifax pour être expédiés comme prisonniers de guerre en Angleterre. Il avait aussi prévu de faire disparaître toutes les armes et toutes les embarcations des Acadiens. Ceux-ci n'avaient donc plus leurs prêtres pour les conseiller, ni leurs armes pour se défendre, ni leurs embarcations pour s'enfuir. Avant la fin de la seule année 1755, la plupart des Acadiens vivant sur la péninsule auront été déportés, soit plus de 6000 personnes; il faudra ensuite «vider» l'Acadie continentale, l'île Saint-Jean et l'île Royale (où vivaient beaucoup de Français). Malgré les précautions de Lawrence, de nombreux Acadiens réussirent à s'enfuir au Canada (env. 2000), notamment ceux de la région de Beaubassin et d'Annapolis Royal. C'est essentiellement en Nouvelle-Écosse que fit mise en œuvre la déportation des Acadiens. Pour ce faire, Charles Lawrence avait prévu recourir à 2000 miliciens recrutés en Nouvelle-Angleterre, dont beaucoup au Massachusetts. De cette façon, il ne mettait pas à contribution les garnisons anglaises qui, plus professionnelles et connaissant bien les Acadiens, risquaient de prendre partie pour la population. Les miliciens coloniaux avaient, au contraire, développé depuis longtemps des sentiments de haine à l'égard des Acadiens et de leurs alliés, les Sauvages. Ils étaient donc plus enclins à commettre toutes les exactions possibles. 

De toute façon, les Britanniques méprisaient ouvertement les Acadiens. Pour eux, c'étaient simplement des paysans et de petits éleveurs, illettrés, sans écoles, sans villes, pratiquant une économie de subsistance, avec des canons franco-anglais braqués sur eux depuis toujours. De nombreux témoignages écrits par certains officiers ne laissent aucun doute à ce sujet. Le terme le plus fréquent pour désigner les Acadiens était vermin («vermine»). Ce mot fut également utilisé par le général Wolfe en 1758 pour désigner les Canadiens avant la conquête de Québec:
 

It would give me pleasure to see the Canadian vermin sacked and pillaged and justly repaid their unheard-of cruelty. [J'aurai plaisir, je l'avoue, à voir la vermine canadienne saccagée, pillée et justement rétribuée de ses cruautés inouïes.]

Les Britanniques avaient le mépris facile: d'ailleurs, le même terme ("vermin") servait à désigner les Amérindiens. Ils comparaient également les Acadiens aux «plaies d'Égypte». Le capitaine John Knox exprima ainsi sa satisfaction de participer à la déportation des Acadiens: «Avec un inconcevable plaisir, on a vu les misérables, Français et Aborigènes, payer cher et porter le poids de notre juste ressentiment.» Cette expulsion était considérée par les Britanniques comme normale et juste.

Étant donné que les Acadiens n'étaient pas des Noirs mais des Blancs, leur déportation n'était sans doute pas justifiable politiquement pour une simple question de race, mais pour des motifs religieux : les Acadiens étaient catholiques, donc des papistes, et réputés comme peu loyaux envers la Couronne anglaise. Officiellement, les motifs religieux suffisaient amplement. Le gouvernement colonial croyait légitime de déplacer cette population de mauvais sujets britanniques dans le reste de son immense empire. Par ailleurs, une déportation à grande échelle permettait à des protestants anglophones d'accaparer gratuitement les meilleures terres des Acadiens. En outre, les 118 300 bovins, moutons, porcs et chevaux appartenant aux Acadiens se retrouvaient en possession du gouvernement colonial. Il s'agissait là d'avantages non négligeables.

Mais les méthodes utilisées par les Britanniques au cours de la déportation furent inhumaines, voire machiavéliques. Les membres d'une même famille furent placés délibérément dans des navires ou des rafiots différents et dispersés dans des colonies différentes. Les hommes revenaient de leur travail à la maison pour trouver leur famille disparue, leurs maisons brûlées, tandis que les miliciens de la Nouvelle-Angleterre les attendaient pour les arrêter et les forcer avec leurs baïonnettes à monter à bord des vaisseaux pour un exil permanent hors de leur pays. Les Britanniques saisirent les fermes, les biens et le bétail, puis pillèrent et ruinèrent les terres acadiennes afin de s'assurer que les Acadiens ne reviendraient jamais. Ce fut la politique de la terre brûlée et l'Acadie fut à peu près entièrement détruite.

9.3 Le rôle des gouvernements britannique et français

Pour sa part, le gouvernement britannique n'autorisa jamais formellement la déportation massive des Acadiens. Ce n'est qu'après l'expulsion qu'il en prit officiellement connaissance. Quoi qu'il en soit, la déportation des populations jugées indésirables faisait partie des mœurs de l'époque. C'est pourquoi Londres récompensa Lawrence en l'envoyant comme membre de l'état-major au siège de Louisbourg en 1758, le promut colonel, puis général de brigade. Ensuite, Lawrence obtint le poste de gouverneur qu'il occupa jusqu'à sa mort en 1760. Le 2 octobre 1758, il avait obtenu pour la Nouvelle-Écosse la première Chambre législative au Canada. Son rôle dans la déportation des Acadiens n'aurait suscité que fort peu de commentaires à l'époque, sauf au Canada. Les Anglais expurgèrent des archives de la Nouvelle-Écosse les documents relatifs à la déportation des Acadiens. L'objectif était d'anéantir ces «rebelles» qui avaient tant donné de fil à retordre aux Britanniques parce qu'ils avaient voulu rester fidèles à leur patrie, à leur religion et à leur langue. 

Quant à la France de Louis XV, elle n'a jamais réagi officiellement au drame qui affligeait son ancienne colonie. Pour elle, l'Acadie constituait un poids financier, c'est-à-dire une stricte dépense, sans aucune rentabilité autre que stratégique. La perte de l'Acadie était même vue comme une libération. Rappelons ce mot méprisant de Voltaire après le tremblement de terre qui avait dévasté, le 1er novembre 1755, Lisbonne au Portugal, avec des répercussion jusqu'à Meknès au Maroc: «Je voudrais que le tremblement de terre eût englouti cette misérable Acadie, au lieu de Lisbonne et de Meknès.» Selon certaines sources, le séisme avait fait entre 60 000 et 100 000 victimes et détruit 85 % de la ville de Lisbonne. Par comparaison, la tragédie qui frappait les quelque 12 000 victimes acadiennes paraissait moins importante dans l'actualité de l'époque.

Rappelons que l'élimination des communautés conquises au moyen de la déportation massive ne constituait pas à l'époque une mesure exceptionnelle, non seulement elle n'était pas contraire aux lois de la guerre, elle faisait partie des mœurs: Français et Britanniques utilisèrent souvent ce procédé au cours de leur histoire coloniale. Mais ce qui apparaît comme différent par rapport aux usages en cours, c'est que les Acadiens furent déportés plus de quarante ans après leur conquête (1713), fait déjà en soi très exceptionnel, et qu'ils ne furent pas relocalisés dans des territoire français, mais au contraire dans un milieu hostile, c'est-à-dire en pays ennemi, dans des colonies anglaises et en Angleterre. À cette époque, il était plutôt habituel de reconduire les populations conquises dans leur mère patrie ou encore dans l'une de ses colonies, mais jamais «en territoire ennemi».

On peut donc interpréter cette déportation comme un acte résolument génocidaire perpétré par des individus fanatisés et réactionnaires, un peu comme cela se passe dans une guerre de religion ou une guerre sainte. Des protestants contre des papistes! De plus, la déportation de plus de 12 000 sujets de l'Empire britannique constituait aussi une première. Généralement, on s'en tenait à des groupes beaucoup plus restreints de 2000 ou 3000 individus, comme à Plaisance ou à Louisbourg.

Par ailleurs, la moitié des 3600 Acadiens déportés en Nouvelle-Angleterre, qui survécurent, allaient réussir, après avoir transité par la France durant des années, à se réfugier en Louisiane devenue espagnole ou à regagner les Maritimes. On allait trouver des Acadiens en Nouvelle-Angleterre, dans la «province de Québec», aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon, en Angleterre, en France, aux Antilles et jusqu'aux lointaines îles Malouines (voir la carte de la dispersion des Acadiens). De plus, les historiens américains estiment que plus de la moitié des 12 600 Acadiens et Français expulsés de la Nouvelle-Écosse, de l'île Saint-Jean et de l'île Royale périrent des suites de la déportation, c'est-à-dire par la maladie, les épidémies, le froid, la misère, la malnutrition, les naufrages, etc.  

10 La chute de Louisbourg en 1758 et ses conséquences sur les expulsions

Lors de la déportation de 1755, des milliers d'Acadiens réussirent à s'enfuir en territoire français, c'est-à-dire à l'île Royale et à l'île Saint-Jean. Devant le flux des Acadiens, le gouverneur de Louisbourg, Augustin de Ducourt, se vit aux prises avec deux problèmes supplémentaires: d'une part, les réfugiés devaient être nourris de toute urgence, d'autre part, l'île Royale ne recevrait plus d'animaux d'élevage et de provisions que les Acadiens vendait à la colonie. En novembre 1755, le grand vicaire général du Canada et de l'Acadie (jusqu'à la nomination de Mgr de Pontbriand), qui résidait en France, Pierre de La Rue (1688-1779), abbé de l'Isle-Dieu, transmit l'information au ministre de la Marine, Jean-Baptiste de Machault, comte d'Arnouville, du fait que les Britanniques avaient «substitué des colons et cultivateurs anglois, qui auront trouvé la nappe mise, et qui auront pu profiter de leur travail et des cultivations de nos pauvres Acadiens françois, aussy bien que de leurs effets morts et vifs». Au printemps de 1756, le gouverneur de l'île Royale, Augustin de Ducourt, et le commissaire-ordonnateur, Jacques Prévost, informèrent leurs supérieurs en France du «traitement indigne» que les Britanniques avaient fait subit aux Acadiens, dont beaucoup se cachaient dans les bois et à l'île Saint-Jean. Même si le drapeau du roi de France flottait encore sur la colonie de l'Île-Royale, les Britanniques savaient qu'il leur était possible de s'emparer de la forteresse de Louisbourg, car ils l'avaient fait en 1745. La seule différence, c'est que la forteresse comptait plus de soldats que jamais et que le port abritait beaucoup plus de navires de guerre. Au début du mois de juin 1758, une flotte de 40 navires de guerre équipés de 1842 canons, sous les ordres de l'amiral Edward Boscawen, escortée de 127 vaisseaux transportant à leur bord plus de 14 000 hommes de troupes, se présenta au large de l'île Royale, devant Louisbourg. Le siège commença le 8 juin; il se termina le 27 juillet 1758 par la capitulation de Louisbourg.

Après la prise de Louisbourg, les Britanniques occupèrent aussitôt l'île Royale et ensuite l'île Saint-Jean (qui deviendra sous peu St John Island). Après avoir déporté les Acadiens de la Nouvelle-Écosse, ils entreprirent d'expulser aussi tous les «sujets français» de l'île Royale et de l'île Saint-Jean. S'il n'y avait que peu d'Acadiens sur l'île Royale, ils constituaient alors la moitié de la population de l'île Saint-Jean. On peut consulter une carte de l'île Saint-Jean en 1758 (cliquer ICI, s.v.p.) et une autre de l'île Royale (cliquer ICI, s.v.p.), juste avant la prise de Louisbourg et la chute de la colonie de l'Île-Royale.

En juillet 1758, il y avait encore au moins 4000 Français et Acadiens à l'île Royale. La plupart des habitants furent déportés vers la France, et près de 400 d'entre eux moururent en mer. L'année suivante, il ne restait plus qu'environ 500 habitants dans l'île, mais l'ancien gouverneur français, Augustin de Ducourt, affirmait qu'il pouvait y en avoir 1500.

À l'île Saint-Jean, la population entière, soudainement gonflée depuis 1755 par les réfugiés acadiens de la Nouvelle-Écosse, connut le même sort. Le nombre des insulaires a été évalué entre 5000 et 6000 personnes, mais le tiers réussit à s'échapper: une trentaine de familles vécut clandestinement dans les forêts avec les autochtones, alors que les autres se réfugièrent au Canada (province de Québec) ou aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon. Il y eut néanmoins plus de 3000 Français et Acadiens expédiés dans les ports de France et d'Angleterre, dont plus de 1600 périrent durant la traversée. Les quelques milliers d'Acadiens qui habitent aujourd'hui l'île du Prince-Édouard sont les descendants des familles qui y sont revenues après 1764 après avoir transité par l'Angleterre, puis par la France, avant d'aboutir à l'île. En 1768, le recensement indiquait 63 Britanniques et 203 Acadiens vivant à Havre-Saint-Pierre, Tracadie, Rustico et Malpèque, ou dans les environs.

Des 18 000 individus habitant la péninsule néo-écossaise, l'isthme de Chignectou, l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard) et l'île Royale (Cap-Breton), plus de 12 000 Acadiens furent déportés au total, et 8000 passèrent à trépas avant d'arriver à destination. La déportation allait durer près de sept ans, soit de 1755 à 1762. Mais beaucoup d'Acadiens allaient poursuivre leurs pérégrinations pendant plusieurs années, sinon des décennies, avant qu'ils ne puissent trouver une nouvelle terre d'accueil. Ainsi, deux nouveaux territoires allaient devenir totalement anglais, après en avoir expulsé tous les occupants, dont cette fois-ci une majorité de Français. 

L'épisode dramatique de la déportation des Acadiens ne fait pas l'unanimité au Canada. Si la déportation est perçue comme une tragédie par les Acadiens et les Québécois, il n'en est pas ainsi au Canada anglais. Au lieu de l'appeler «déportation des Acadiens», on emploie plutôt les expressions suivantes en anglais: "Expulsion of the Acadians", "Great Upheaval" (bouleversement) ou "Great Expulsion". De façon générale, on tend au Canada anglais à banaliser cette épisode, comme il est courant de le faire pour d'autres événements de violence et de terreur, qui ont marqué l'histoire canadienne. Voici un exemple de Bibliothèque et Archives Canada :

The Expulsion (version originale anglaise)

Beginning in 1755, British soldiers went from town to town, tricking the Acadians into gathering in one place, where they were imprisoned. With only the possessions they could carry, the Acadians were loaded onto ships. Sometimes families were separated. The Acadians were sent to British colonies along the Atlantic coast : Massachusetts, Connecticut, Pennsylvania, New York, Maryland, North Carolina, South Carolina, Georgia and Virginia.

The Acadians who were sent to New England found they were not welcome. Many starved and died. Some moved on to Louisiana. Some even made their way to England and then to France.

Some of the Acadians had managed to escape the soldiers by hiding in the woods. They went to Île Royale, Île Saint-Jean or to what is now the province of Quebec. Perhaps as many as 10 000 people were forced to leave their homes in Acadia from 1755 to 1763.

The lands they left behind were the best farmland in Nova Scotia. The land was taken over by New Englanders, Loyalists and other Protestant settlers.
_______
Source: Library and Archives Canada

La déportation (version française traduite)

En 1755, les soldats anglais sont allés de ville en ville et ont rassemblé les Acadiens sous un faux prétexte. Ils les ont faits prisonniers et les ont entassés sur des navires, avec les biens qu'ils pouvaient apporter avec eux. Parfois, ils séparaient les familles. Ils les ont déportés dans les colonies anglaises qui longent la côte atlantique : le Massachusetts, le Connecticut, la Pennsylvanie, New York, le Maryland, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Géorgie et la Virginie, ainsi qu'en Europe et en Louisiane.

Les Acadiens qui ont été envoyés en Nouvelle-Angleterre ne se sont pas sentis bien accueillis. Un grand nombre ont souffert de la faim et sont morts. Quelques-uns ont été s'installer en Louisiane. Il y en a même qui sont allés jusqu'en Angleterre, puis en France.

Certains Acadiens sont parvenus à échapper aux soldats en se cachant dans les bois. Ils se sont rendus à l'île Royale, à l'île Saint-Jean ou au Québec de l'époque. Il est probable que près de 10 000 personnes ont été forcées de quitter leur maison en Acadie entre 1755 et 1763.

Les terres que les Acadiens ont laissées derrière eux étaient les meilleures terres agricoles de la Nouvelle-Écosse. Ce sont des colons de la Nouvelle-Angleterre, des loyalistes et d'autres colons protestants qui les ont prises.
_______
Source: Bibliothèque et Archives canada

Dans les faits, la colonisation française de l'Acadie se termine avec la déportation des Acadiens. Pourtant, l'Acadie revivra sous une autre forme avec le retour des Acadiens après 1764, mais évidemment ce ne sera plus une colonie française, puisque même la Nouvelle-France était disparue en 1763.

Pour lire la suite «La Nouvelle Acadie de 1755 à aujourd'hui», il suffit de cliquer ICI, svp.

Dernière mise à jour: 28 août 2014

Page précédente

Partie II

Histoire des Acadiens
(La Nouvelle Acadie de 1755 à aujourd'hui)
 


Bibliographie portant sur la Nouvelle-France

La Nouvelle-France

Colonie du Canada
(Nouvelle-France)
Colonie de Plaisance
(Nouvelle-France)
Colonie de Louisbourg
(Nouvelle-France)
Nouveau-Brunswick
(Canada)
Nouvelle-Écosse
(Canada)
Île-du-Prince-Édouard
(Canada)

Amérique du Nord