Iran

Jomhuri-ye Eslami-ye Iran

République islamique d'Iran

Capitale: Téhéran
Population: 69 millions (2004)
Langue officielle: persan (farsi)
Groupe majoritaire: persan (51 %)
Groupes minoritaires: azéri (20 %), kurde (9 %), louri (6,6 %), arabe (2,1 %), turkmène (1,5 %), baloutchi (1,3 %), takestani (0,3 %), arménien (0,2 %), pashtou (0,18 %), talish (0,17 %), domari (0,1 %), assyrien, géorgien, kazakh, etc.
Système politique:  république islamique autoritaire
Articles constitutionnels (langue): art. 15, 16 et 19 de la Constitution provisoire de 1989
Lois linguistiques: sans objet

1 Situation géographique

La République islamique d'Iran est un État du Proche-Orient, d'une superficie de 1 648 000 km² (équivalant à la Libye ou à la Mongolie, ou trois fois la France), borné par la mer Caspienne d'une part, le golfe Persique et le golfe d'Oman, d'autre part, et dont les pays voisins au nord sont l’Arménie, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, à l'est, l'Afghanistan et le Pakistan, à l'ouest, l'Irak et la Turquie (voir la carte du pays).

L’Iran est divisé administrativement en 28 provinces (ostan): Tehran (Téhéran), Qom, Markazi, Qazvin, Gilan, Ardabil, Zanjan, Azerbaijan de l'Est, Azerbaijan de l'Ouest, Kurdistan, Hamadan, Kermanshah, Ilam, Lorestan, Khuzestan, Chahar Mahaal et Bakhtiari, Kohkiluyeh et Buyer Ahmad, Bouchir, Fars, Hormozgan, Sistan-Balouchistan, Kerman, Yazd, Ispahan, Semnan, Mazandaran, Golestan, Khorassan du Nord, Khorassan du Sud, Razavi Khorassan (Voir la carte des provinces).

Rappelons que l’Iran est devenu une république islamique en 1979, soit après le renversement du dernier représentant de la dynastie Pahlavi, Muhammad Rizah Chah, appelé aussi «le chah d‘Iran». Une nouvelle Constitution a alors été instaurée dont les principes fondateurs, en matière politique, économique et sociale proviennent de l'islam chiite. Le chef de l'État est le «Guide de la révolution», choisi parmi le haut clergé chiite. Il supervise les politiques du gouvernement qui est dirigé par le président de la République, élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans.

Le président est responsable devant le Parlement et le Guide suprême, le véritable détenteur du pouvoir en Iran qui est venu ainsi une théocratie rigide et arbitraire. Non seulement le Guide la révolution peut démettre le président de la République de ses fonctions, mais il est aussi le chef des armées, et c'est à lui que revient la responsabilité de déclarer la guerre ou la paix. De plus, il est, de facto, le directeur de la radio et de la télévision d'État.

Comme on peut le penser, l'arrivée au pouvoir des ayatollahs a été néfaste pour les chrétiens d'Iran, de sorte qu'un bon nombre d'entre eux ont préféré émigrer. Alors qu'on en comptait plus de 200 000 en 1973, il n'en restait plus que 120 000 en 1994, soit environ 0,2 % de la population totale. L’Iran est resté un pays très militarisé: l'armée iranienne compte 515 000 soldats, auxquels s’ajoutent l'armée parallèle des Gardiens de la révolution (pasdaran) de 120 000 hommes, lesquels contrôlent le Basij (200 000 volontaires).

2 Données démolinguistiques

Densité de la propulation iranienne par province L'Iran comptait en 2004 plus de 69 millions d'habitants. La population est répartie de façon inégale sur le territoire, car certaines provinces sont plus densément peuplées que d'autres, notamment dans le Nord-Ouest. Ainsi, les trois provinces les plus densément peuplées sont Téhéran (no 1: 645,8 hab./km²), Gilan (no 5: 171,7 hab./km²) et Mazandaran (no 26: 118,9 hab./km²). Suivent les provinces de Qom  (no 2: 92,4 hab./km²), Hamadan (no 11: 89,8 hab./km²), Golestan  (no 27: 81,1 hab./km²), Azerbaijan occidental (no 9: 78,8 hab./km²), Kermanshah  (no 12: 77,5 hab./km²), Azerbaijan oriental (no 8: 76,7 hab./km²), Qazvin (no 4: 75,0 hab./km²) et Ardabil  (no 6: 70,7 hab./km²). Les provinces du Sud sont beaucoup moins densément peuplées, surtout Khorasan du Sud (no 30: 7,3 hab./km²) et Semnan (no 25: 6,0 hab./km²). 

Précisons aussi que les provinces du Nord abritent la plupart des minorités nationales, notamment les Azéris, les Mazanderani, les Gilaki, les Arméniens, les Talish, les Turkmènes, etc. C'est donc dire que, d'une part, ces minorités sont nombreuses, d'autre part, qu'il existe une certaine cohabitation entre les groupes ethniques d'Iran. De plus, la majorité de la population iranienne réside dans les centres urbains où les ethnies sont mélangées, et le bilinguisme, une réalité très répandue en Iran, notamment dans les zones de contact linguistique.

2.1 Les Iraniens, pas des arabophones

De façon générale, les Occidentaux semblent mal connaître l'Iran, car ils le considèrent souvent comme «un pays arabe». Certes, l'Iran est un pays musulman du Proche-Orient, dont l'écriture est fondée sur l'alphabet arabe (plus précisément ''arabo-persan''). Toutefois, là s'arrêtent les ressemblances, car les Iraniens sont d'origine indo-européenne (comme la grande majorité des Occidentaux) et fiers de l'être! 

Contrairement à la croyance populaire, l’Iran n’est donc pas un pays arabophone mais iranophone (ou persanophone), puisque l’arabe n’est la langue maternelle que de 2 % de la population. Ainsi, plus de la moitié de la population iranienne (51 %) est d'origine persane, tandis qu'un tiers est turcophone (azéri, turkmène, karakalpak et khalaj). Évidemment, comme la quasi-totalité des Iraniens est de confession musulmane (97 %), bien des Occidentaux croient que les Iraniens sont arabophones et confondent ainsi la religion musulmane et la langue arabe. Or, les musulmans ne sont pas tous arabophones, et les arabophones, pas tous musulmans. La très grande majorité des Iraniens sont des musulmans répartis entre 80 % de chiites et 10 % de sunnites. L'Iran abrite plusieurs minorités religieuses non musulmanes, dont quelques petites communautés de chrétiens (300 000) et de juifs (20 000), puis des minorités bahaïes (300 000) et zoroastriennes (30 000). Ces minorités religieuses sont représentées par des députés au Parlement national (entre un à trois, selon la communauté).

Bref, ce qui unit les Iraniens, c’est davantage la religion chiite (80 % de la population) que la langue officielle, le persan, parlée comme langue maternelle par 51 % de la population. Le problème, c’est que certaines minorités importantes sont sunnites (et non chiites) comme les Kurdes, les Baloutches (bien que parlant une langue indo-iranienne), ainsi que les Turkmènes (turcophones). À l'échelle de la planète, les musulmans sont de rite sunnite dans une proportion de 80 %, alors que la même proportion des musulmans d'Iran sont chiites. Bref, l'Iran abrite donc la grande majorité des musulmans chiites du monde. 

2.2 Les persanophones

Si 51 % des Iraniens parlent le persan comme langue maternelle, cela signifie que l'autre moitié du pays parle diverses autres langues. Certaines d'entre elles sont des langues apparentées au persan et constituent des langues indo-iraniennes, mais d'autres sont des langues turques (altaïques) ou quelques rares langues chamito-sémitiques, dravidiennes, etc.  La carte ci-dessous présente l'aire linguistique des langues indo-iraniennes dans la région. Elle ne précise pas la localisation des langues turques ou autres, sauf pour l'azéri.

Les Iraniens parlent majoritairement le persan, une langue de la famille indo-européenne faisant partie du groupe des langues indo-iraniennes, comme le pashtou, le kurde, le baloutchi, le tadjik, l'aïmak, le hazara, l'ossète, etc. (voir aussi la carte de l'aire indo-iranienne). L'Iran est entouré de pays qui ne sont pas indo-européens, et qui ont souvent envahi le pays. C'est donc un pays distinct dans la région, un pays entouré de Turcs (Turquie, Turkménistan, Azerbaïdjan), de Sémites (Irak, Koweït, Arabie Saoudite, Qatar, Émirats arabes unis) et d'Indo-Pakistanais (Pakistan), généralement de religion musulmane sunnite. L'Afghanistan est le seul pays voisin ayant des similitudes linguistiques avec l'Iran, si l'on fait exception de la Turquie et de la Syrie où on trouve des Kurdes.

Cependant, il existe une certaine controverse d'ordre terminologique au sujet du nom de cette langue. Avant 1979 et la révolution islamique de Khomeiny, les Iraniens parlaient le persan, mais l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeiny entraîna un changement de nom: le persan est devenu le farsi. Le mot farsi provient de la province du Fârs au centre du pays et désigne en principe une variété locale du persan, dont le nom a été étendu depuis à l'ensemble de la langue en Iran.

Le persan est aussi appelé dari en Afghanistan et tadjik (ou tajiki) au Tadjikistan. Les termes Fârs et Pars («Perse») proviennent du même mot, le [f] de Fârs et le [p] de Pars étant phonétiquement très proches. Mais comme le [p] existe en farsi et pas en arabe, il paraît probable que la prononciation Fars soit une altération arabe de Pars; c'est le la prononciation du [f] qui a fini par s'imposer aux Iraniens. Il existe maintenant un «persan tehrâni» (Téhéran > Tehrani en persan), qui tend à devenir la norme standard en Iran et même ailleurs du fait des médias électroniques et des publications venant d'Iran. Cela étant dit, les Iraniens, les Afghans et les Tadjiks parlent persan et, si l'on veut exprimer l'origine géographique, on parle de farsi, de dari ou de tadjik, mais on emploie aussi les dénominations doubles: persan farsi, persan dari et persan tadjik. Dans un contexte particulier, le mot «persan», employé seul, suffit pour désigner le persan d'Iran (farsi). Un Afghan parlant le persan dari comprend parfaitement un Iranien de Téhéran parlant le persan tehrâni ou un Tadjik parlant le persan tadjik. En somme, lorsqu'on utilise le terme persan, c'est en ne faisant aucune allusion géographique à la langue. On dira par exemple: «Apprendre le persan.» Les Iraniens eux-mêmes disent parler le farsi, signifiant inconsciemment que leur persan local est différent de celui de l'Afghanistan ou du Tadjikistan.  Par ailleurs, beaucoup d'Occidentaux vont appeler la langue des Iraniens simplement l'iranien, comme l'a fait avec d'autres cas similaires: Italie (italien), Allemagne (allemand), Espagne (espagnol), (Serbie (serbe), Croatie (croate), Indonésie (indonésien), Japon (japonais), etc. 

À peine plus de la moitié (51 %) de la population iranienne est d’origine persane, dont les ancêtres proviennent des peuples indo-européens qui s'installèrent en Iran au IIe  millénaire avant notre ère: cette population parle le persan (farsi), la langue officielle de l’Iran. Le recensement de 1986 révélait que le persan était compris par 88,5 % de la population (langue maternelle et langue seconde réunies).

Certaines provinces sont massivement persanophones. Ainsi, sont persanophones à 99 % les provinces de Yazd (23), Kerman (22), Semnan (25), Ispahan (24) et Fars (19); à 98 % Bakhtiari (16), Bouchir (18), (Téhéran (1); à plus de 90 % Hormozgan (20); à plus de 80 %, Mazandaran (26),   Gilan (5), Khouzesthan (15), Hamadan (11). Ces régions où le persan est connu par la quasi-totalité de la population forment un ensemble géographiquement homogène: c’est le cœur du «plateau iranien», qui s'étend depuis la chaîne de l'Alborz jusqu'à la côte sud de l'Iran (golfe Persique et mer d'Oman). Cette aire persanophone coïncide avec l’espace ethnique persan, avec ses villes et villages, ses routes et ses déserts.

Évidemment, il existe parmi cette aire linguistique apparemment uniforme des îlots non persanophones, mais dans l'ensemble la plupart des Iraniens non persanophones sont bilingues.

Le tableau qui suit illustre le niveau de connaissance du persan (d'après B. Hourcade, 2000). On constate que 84,9 % de la population peut «parler» la langue officielle, contre 3,6 % qui peut la «comprend» sans la parler, alors que 11,5 % des Iraniens ignorent complètement le persan, ce qui, dans ce dernier cas, représente au moins de quatre à cinq millions de locuteurs.

Niveau de connaissance du persan

Niveau
linguistique
Total Ville Campagne Homme Femme
Parler 34 050 000
(84,9 %)
20 339 000
(92,1 %)
13 711 000
(76,1 %)
18 186 000
(88,6 %)
15 864 000
(81,1 %)
Comprendre 1 435 000
(3,6 %)
524 000
(2,4 %)
911 000
(5,1 %)
701 000
(3,4 %)
734 000
(3,7 %)
Ignorer 4 601 000
(11,5 %)
1 209 000
(5,5 %)
3 392 000
(18,8 %)
1 637 000
(8,0 %)
2 964 000
(15,2 %)

On remarque aussi que les villes (92,1 %) sont plus persanophones que les campagnes (76,1 %) et que plus de femmes (15,2 %) comparativement aux hommes (8,0 %) ignorent le persan. Ces faits laissent croire que la connaissance du persan s'est probablement développée tant avec le développement de la bureaucratie de l'État central et la scolarisation que celui relié aux activités commerciales et industrielles dans les villes. C'est en ce sens qu'on peut expliquer que les différences d'acquisition du persan (plus élevées, d'une part; plus basses, d'autres part) entre les hommes et les femmes, les villes et les campagnes, sinon les jeunes de moins de 15 ans et les adultes de plus de 50 ans.

2.3 Les minorités linguistiques

Les minorités linguistique sont très nombreuses en Iran et forment 49 % de la population du pays, même si la majorité des locuteurs parlent le persan comme langue seconde. Si le centre du pays semble linguistiquement très homogène, il n'en est pas ainsi le long des frontières, particulièrement dans le Nord (Azéris, Kurdes, Talysh, Mazanderani, Turkmènes) dans l'Ouest (Kurdes, Louris, Arabes) et, dans une moindre mesure, dans le Sud (Baloutches). C'est que les zones périphériques du pays abrite la plupart des membres des minorités linguistiques. En plus du persan (langue seconde), les minorités parlent l'azéri, le kurde, le fars, le louri, le mazanderani, le gilaki, le baloutchi, l'arabe, etc. Le tableau qui suit témoigne des nombreux peuples habitant l'Iran:

Peuple (Iran) Langue maternelle Groupe linguistique Religion Population
Persans persan (farsi) de l'Ouest indo-iranien musulmans chiites 23 630 000
Azéris azerbaïdjanais du Sud (azéri) altaïque musulmans 16 000 000
Fars fars indo-iranien musulmans   4 200 000
Louri louri indo-iranien musulmans   4 344 000
Sorani (Kurdes) kurde sorani indo-iranien musulmans   4 000 000
Mazanderani mazanderani indo-iranien musulmans chiites   3 300 000
Gilaki gilaki indo-iranien musulmans chiites   2 250 000
Hazara hazaragi indo-iranien musulmans chiites   2 000 000
Qashqai qashqai indo-iranien musulmans   1 500 000
Tsiganes Zott domari indo-iranien musulmans sunnites   1 286 000
Baloutches baloutchi du Sud indo-iranien musulmans   1 151 000
Turkmènes turkmène altaïque musulmans   1 055 000
Kermanshahi (Kurdes) kurde kermanshahi indo-iranien musulmans sunnites     980 000
Takistani takestani indo-iranien musulmans     301 900
Kurmanji  (Kurdes) kurde kurmanji indo-iranien musulmans     300 000
Arabes du Golfe arabe du Golfe chamito-sémitique musulmans     200 000
Arméniens arménien isolat indo-européen chrétiens     189 000
Tsiganes Ghorbati domari indo-iranien musulmans     135 000
Mamasani alour nilo-saharien musulmans     125 000
Pashtounes de l'Ouest pashtou indo-iranien musulmans sunnites     119 000
Tadjiks dari indo-iranien musulmans       67 700
Galeshi gilaki indo-iranien

musulmans

      67 000
Shahseven azerbaïdjanais du Sud (azéri) altaïque musulmans       65 000
Gourani (Kurdes) kurde gourani indo-iranien musulmans      50 000
Karakalpaks karakalpak altaïque musulmans sunnites       40 600
Khalaj khalaj altaïque musulmans       40 500
Larestani lari indo-iranien musulmans       37 000
Talish talish indo-iranien musulmans       35 000
Tsiganes des Balkans romani indo-iranien musulmans       27 000
Harzani harzani indo-iranien musulmans       27 000
Astiani ashtiani indo-iranien musulmans       20 300
Semnani semnani indo-iranien musulmans      20 300
Vafsi vafsi indo-iranien musulmans      20 300
Khounsari khounsari indo-iranien musulmans       20 300
Géorgiens géorgien caucasien athées       17 000
Karingani karingani indo-iranien musulmans       16 700
Brahui brahui dravidien musulmans       15 000
Coréens coréen coréen chamanistes       13 000
Gabri dari indo-iranien zoroastriens       12 000
Tats tat indo-iranien musulmans chiites       10 100
Assyriens assyrien (néo-araméen) chamito-sémitique chrétiens       10 000

Or, le tableau n'indique ici que les groupes qui comptent plus  de 10 000 locuteurs. Le kurde, le louri, le baloutchi, le takestani, le pashtou, le talish et le domari appartiennent au groupe indo-iranien. Mais les Azéris et les Turkmènes parlent une langue turque de la famille altaïque (transcrite avec l’alphabet arabe en Iran, mais cyrillique en Azerbaïdjan et en Turkménistan), alors que les Arabes et les Assyriens parlent des langues chamito-sémiques.

Comme on le constate, les frontières de l'Iran sont peuplées de nombreuses minorités ethniques communes avec les États voisins : la Turquie, l'Arménie, l'Azerbaïdjan, le Turkménistan, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Irak, l'Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis. Presque tous les départements des provinces (ostân) du Kurdistan (no 10), de l'Azerbaijan occidental (no 9), de l'Azerbaijan oriental (no 8), de l'Ilam (no 13), du Kohgiluyeh (no 17), du Sistan-Balouchistan (no 21), du Zanjan (no 7) et du Kermanshah (no 12) comptent des population qui, dans leur grande majorité, ignorent même la langue persane. Parmi les groupes linguistiques minoritaires importants, il faut mentionner les Azéris (20 %) et les Louris (6,6 %) au nord, les Kurdes (9 %) à l’ouest (voir la carte du Kurdistan), les Arabes (2,1 %) au sud-ouest, les Turkmènes (1,5 %) au nord-est, les Baloutches (1,3 %) au sud-est. On compte aussi une vingtaine de petits groupes dont les langues sont en voie d’extinction: takestani, arménien, pashtou, talish, domari, assyrien, géorgien, kazakh, etc.

En réalité, on peut distinguer deux grands ensembles homogènes: le groupe kurdo-azéri et le groupe baloutche, situés aux extrémités du pays et encadrant le bloc central persan, et reliés entre eux par des minorités arabes le long du golfe Persique, ainsi que par des petites populations caspiennes, turkmènes le long de la frontière nord du pays. Les minorités qui ont conservé le plus leur cohésion culturelle sont les grandes ethnies comme les Azéris, les Kurdes, les Louris, les Baloutches et les Turkmènes. Cela étant dit, il est officiellement interdit en Iran de parler des différences ethniques et culturelles.

Plus précisément, la configuration ethnique du pays oppose, d'une part, le plateau central, habité par les Persans, d'autre part, les régions périphériques du territoire national où sont installées les minorités ethniques. Ce peuplement périphérique a aussi comme conséquence que les Azéris, les Kurdes, les Arabes, les Baloutches, les Turkmènes, etc., forment des populations transfrontalières disposant de liens ethniques très forts avec les ethnies parentes installées dans les pays voisins.

3 Données historiques

La région constituée par l'Iran aujourd'hui possède des vestiges d’occupation humaine et des vestiges culturels appartenant à l'âge de pierre, soit au moins 800 000 ans. Mais l'Iran est entré dans l’histoire avec le royaume élamite, qui succédait à la période proto-élamite, laquelle connaissait déjà l'écriture que nous ne sommes pas encore arrivés à comprendre. Le royaume élamite avait comme centre les villes d’Anshan (Tell-e Malyan) dans le Fars, et Suse située à la jonction entre les zones élamite et mésopotamienne. Les souverains élamites ont laissé des inscriptions dans les langues mésopotamiennes (sumérien et akkadien), mais ils ont aussi adapté l’écriture cunéiforme à leur langue dès le XXIVe siècle avant notre ère. Le néo-élamite fut la langue officielle à cour de Fars. La langue élamite, qui avait déjà été parlée au royaume d'Élam, n'a pu être rapprochée avec certitude à aucune autre langue connue; elle n'appartenait ni aux langues sémitiques voisines ni aux langues indo-européennes. Certains linguistes ont bien tenté de rapprocher l'élamite et le sumérien, sans arriver à des conclusions convaincantes. L'élamite fut la langue officielle de l'Empire perse du VIe au Ve siècle avant notre ère, mais les derniers témoignages écrits remontent à l'époque des conquêtes d'Alexandre le Grand.

Lors du second millénaire avant notre ère, plusieurs peuples provenant d’Asie centrale arrivèrent en Iran. Ces peuples parlaient une variété de vieux-persan, qui sera à l'origine de la plupart des langues indo-iraniennes de la région. Aryens iraniens et Indiens, qui sont issus des mêmes souches culturelles et religieuses, se séparèrent donc pour donner naissance à trois groupes ethniques distincts : les Mèdes, les Perses et les Parthes.  Les Indiens et les Iraniens ont assuré par transmission orale la conservation de textes très anciens et considérés comme sacrés : le Veda en Inde, l'Avesta en Iran. Ces textes sacrés de la religion mazdéenne constituent encore actuellement les saintes écritures des Parsis de l’Inde et des Guèbres de l’Iran. La langue qui y était utilisée, très apparentée au védique, est à l’origine de l’avestique, une variété orientale du vieux persan. Quant au védique, c'est la langue perse ancienne voisine de l’indien ancien des védas. Le védique et le vieux persan sont les deux seules langues iraniennes de cette époque à avoir été transcrite. Les Iraniens importèrent en Perse la religion mazdéenne fondée par le prophète Zoroastre (Zarathoustra) ainsi que l'écriture avestique dérivée de l'alphabet pahlavi.

Au milieu du VIIe siècle avant notre ère, les Mèdes, installées au nord et au nord-ouest de l’Iran, se libérèrent des Assyriens et accaparèrent le pouvoir dans la région. C'est vers cette époque qu'apparurent les premières sources mentionnant Cyrus Ier, roi d’Anshan, fondateur de la dynastie des Achéménides.

3.1 L'Empire achéménide

L’Empire achéménide fut le premier grand empire perse. C'est Cyrus II qui, le premier réunit les deux royaumes (Anshan et Ariaramnès) et fonda alors l’Empire perse. À l'âge d'or de leur puissance, sous le règne de Darius Ier  (Darius le Grand), au Ve siècle avant notre ère, les souverains achéménides de la Perse régnèrent sur les territoires actuels de l’Iran, l’Irak, l’Arménie, l’Afghanistan, la Turquie, la Bulgarie, les régions orientales de la Grèce, l’Égypte et la Syrie et la plupart des territoires de ce que sont devenus le Pakistan, la Jordanie, Israël, la Palestine, le Liban, le Caucase, l’Asie centrale, la Libye et le nord de la péninsule arabique. Cet empire fut certainement le plus grand empire de toute l’Antiquité. L'araméen servait alors de langue administrative et de langue véhiculaire dans l'empire, bien que le vieux persan soit parlé par une partie importante de la population.

L'Empire perse fut pratiquement toujours en guerre contre les Grecs, ce qui allait entraîner son déclin, car il fut finalement conquis par Alexandre le Grand en 330 avant notre ère. Selon la tradition du zoroastrisme, Alexandre le Grand aurait détruit le texte original de l’Avesta, rédigé en lettres d’or sur des peaux de bœuf.  À l'extérieur de la Perse, la langue véhiculaire était, selon le cas, l'égyptien (Égypte), le grec (monde hellénique) ou le lydien (Asie mineure).

3.2 Les Séleucides

Lors du décès d’Alexandre le Grand (23 juin 323) mort sans héritier, Séleucos Ier Nicator s’empara de la partie asiatique de l’empire d’Alexandre. Il fonda sa future capitale, Séleucie (devenue ensuite Antioche), située sur la Méditerranée. Au cours de cette période, l’Empire perse acquit un caractère multiculturel, car il était peuplé non seulement de Perses, mais aussi de Grecs, de Juifs, de Mèdes, etc. La Perse connut alors une certaine hellénisation, y compris dans la langue, car les souverains qui régnaient sur l’ancien empire achéménide étaient d’origine grecque. De nombreux mots provenant des langues avoisinantes, telles que l'araméen et le grec furent introduits dans la langue persane.

La dynastie des Séleucides s’éteignit en 64 avant notre ère, lorsque le général romain Pompée détrôna Antiochos XIII et annexa le royaume de Syrie pour en faire une province romaine.

3.3 L'Empire sassanide

Sassan, fondateur de la dynastie sassanide, était prêtre du temple d’Anahita à Istakhr et se proclamait descendant de Darius III, l’un des derniers souverains perses achéménides. Sassan fonda l’Empire sassanide, lequel correspond au second empire persan et le nom de la quatrième dynastie iranienne (226-651). Cet empire s’étendit sur l’Arabie méridionale, mais l'expansion territoriale se poursuivit sous Khosro II Parviz avec l’annexion de la Syrie, de l’Égypte et de la Palestine. La langue officielle était le vieux persan connu par ses inscriptions cunéiformes. En général, ces inscriptions étaient rédigées en trois langues: en vieux persan, en akkadien et en élamite. Au cours de cette période, la langue persane emprunta des éléments sémitiques araméens. Le nom de pehlvi est souvent utilisé pour désigner la langue de la Perse durant cette période. Le vieux persan fut parlé jusqu'au IIIe siècle avant notre ère. Le néo-perse ou persan se constitua vers l'an 1000 en tant que langue littéraire. C'est cette langue qui formera après un long processus le persan moderne. Sous les Sassanides, la civilisation perse connut des conflits importants avec Rome qu'elle réussit cependant à repousser.

3.4 La conquête islamique

Durant le califat d’Omar (634-644), les Arabes musulmans entreprirent la conquête de l’Empire perse sassanide. Le calife Omar déploya quelque 30 000 cavaliers arabes contre l'armée perse. Au milieu du VIIe siècle, les Arabes contrôlaient déjà toute la Mésopotamie (l'Irak actuel). L’ancienne religion zoroastre, même si elle était tolérée par les dirigeants musulmans, ne peut résister à la force de l’islam. La noblesse et les populations urbaines furent les premiers à se convertir, puis suivirent les paysans et les ''dihqans'' (gentilshommes possédant de la terre). La plupart des Iraniens allaient adopter l'islam au IXe siècle.

Dans la seconde moitié du VIIe siècle, les populations iraniennes prirent majoritairement le parti d’Ali, le gendre de Mahomet, dont le califat était contesté par Mouawiya Ier, qui fonda alors une nouvelle dynastie, celle des Omeyades. Cet événement provoqua un schisme au sein de l’islam, ce qui dona naissance au sunnisme et au chiisme majoritairement adopté en Iran. Le vieux persan fut remplacé par le moyen persan, une langue plus simplifiée. Les habitants du pays paraient en réalité de nombreuses langues indo-iraniennes aujourd'hui disparues, dont le khorazmien, le bactrien, sogdien et le sakha, sans oublier l'arabe (une langue sémitique).

Durant le règne de la dynastie des Omeyyades, les nouveaux maîtres arabes imposèrent l'arabe comme langue officielle, mais le moyen persan se révéla plus persistant que prévu. La langue survécut tout en s'imprégnant de nombreux mots provenant de l'arabe, surtout dans le domaine de la religion. Dans l'écriture, le persan passa de l'alphabet pahlavi araméen à l'alphabet arabe.

À partir du XIe siècle, le nord de la Perse fut conquis par les Seldjoukides qui, en 1055, prirent Bagdad (Irak). Les Seldjoukides étaient des Turcs sunnites qui régnèrent, jusqu’à la fin du XIe siècle, sur un territoire dont les frontières correspondent globalement à celles de l’ancien Empire perse. Cependant, les croisades chrétiennes et la création d’États latins en Orient eurent raison de l'empire des Seldjoukides.

3.5 Les Mongols et les premiers Safavides

L'ancienne Perse connut encore une autre invasion importante: au début du XIIIe siècle, les Mongols de Gengis Khan déferlèrent sur la Perse. La domination des Mongols fut d'autant mal acceptée qu'elle s'accompagna de la destruction des villages et de la régression de l’agriculture. La population de l’Iran diminua de façon brutale. Les souverains mongols ayant suivi Gengis Khan firent peu pour améliorer la situation de l’Iran. En 1335, l’Iran tomba sous le pouvoir de plusieurs petites dynasties locales et indépendantes, dont les Muzaffarides et les Jalayirides. Entre 1360 et 1405, les hordes de Tamerlan (1336-1405) envahirent la région. Le conquérant turco-mongol conquit d’abord la Transoxiane, fit de Samarcande sa capitale en 1369 et devint finalement empereur de tout l’Iran en 1381.

Fondateur de la dynastie des Timurides, Tamerlan est resté célèbre dans l’histoire pour sa cruauté au combat et les atrocités commises par ses armées. Ce conquérant, le plus grand souverain mongol depuis Gengis Khan, s’est taillé un empire s'étendant de l'Inde à la mer Méditerranée, mais son empire qui ne survécut pas à son règne (1370-1405). Les Timurides parvinrent à se maintenir au centre et au nord de la Perse jusqu’en 1517 et favorisèrent une renaissance culturelle avec le développement d’une littérature «nationale».

En 1501, Ismaïl Ier, l'un des descendants du calife Ali de la dynastie des Safavides, se fit proclamer chah de Perse et, après avoir éliminé les Turkmènes de la région, entreprit de construire un vaste empire qui s'étendit de l’Azerbaïdjan au golfe Arabo-Persique et de l’Irak aux confins de l’Elbourz. S’appuyant sur la religion, élément unificateur, les Safavides firent du chiisme la religion nationale. Le règne d'Ismaïl Ier marqua l’apogée du royaume safavide. Le shah de Perse noua les premières relations commerciales avec la Compagnie britannique des Indes orientales et réorganisa son armée avec des conseillers anglais. Mais les successeurs d'Ismaïl se montrèrent incapables de poursuivre son œuvre. La Perse fut ensuite minée par des conflits internes entre chiites et sunnites et, en 1722, les tribus afghanes sunnites pillèrent la capitale (Ispahan).

 3.6 L'intrusion des Européens

À partir du début du XIXe siècle, l'Iran dut subir des pressions de la part des deux grandes puissances mondiales de l'époque: la Russie et la Grande-Bretagne. Pour les Russes, l'intérêt de l'Iran était motivée par la recherche de débouchés maritimes vers le sud. Pour les Britanniques, il s'agissait de protéger les routes commerciales vers l’Inde.

En 1828, l’Iran perdit ses provinces du Caucase, soit l'Arménie et l'Azerbaïdjan du Nord au profit de la Russie. Les Britanniques, quant à eux, vainquirent les Iraniens en 1856-1857 et les forcèrent à évacuer l’Afghanistan et à reconnaître l’indépendance de ce pays. Au cours des années 1880, les Russes établirent progressivement leur influence au nord de l’Iran, alors que les Britanniques se réservèrent le contrôle du golfe Arabo-Persique.

Cependant, cette situation favorisa une rivalité entre la Russie et le Grande-Bretagne jusqu'à la signature de l’Entente cordiale en 1907:  les frontières de l’Iran furent fixées, et les zones d’influences attribuées. C'est ainsi que le Nord-Ouest revint aux Russes, le Sud-Est, aux Britanniques, le Centre demeurant «neutre». 

En réaction à cette mainmise sur le pays et à la faiblesse des souverains iraniens, un mouvement nationaliste se forma dans le pays et exigea l’instauration d’un gouvernement constitutionnel. Une monarchie constitutionnelle fut instaurée avec Mohammad Ali Shah sur une base fragile, car les Britanniques veillaient au grain et à leurs intérêts. Il finit par être déposé, mais le shah reprit son trône en 1910 grâce au soutien russe.

La Première Guerre mondiale fut une période qui vit accroître l’influence des Britanniques, surtout après la découverte de pétrole dans le Khouzestan en 1908. Peu de temps après la guerre, Reza Khan, général de la brigade des cosaques, prit le pouvoir à Téhéran et deviendra, quatre ans plus tard, Reza Shah Pahlavi. 

3.7 La dynastie des Pahlevi

En 1925, Mohammad Reza Shah fut couronné shah d'Iran, fondant ainsi la dynastie des Pahlevi. Le pays prit officiellement le nom d'Iran en 1934. La période qui suivit en fut une de modernisation générale du pays, notamment au plan des infrastructures et de l’appareil administratif. Les quatre grandes provinces firent place à un système pyramidal centralisé, largement inspiré du modèle français. Au même moment, la société iranienne dut subir un vaste programme d’occidentalisation, dont un nouveau statut de la femme avec l'abolition du tchador et l’obligation de porter un habit «à l’occidentale» pour les hommes. Mais l’Iran demeura un État autoritaire et centralisé, qui réprimait fermement toute forme d’opposition.

C'est pourquoi Reza Pahlavi voulut réduire l'influence des nombreuses ethnies non persanophones, qui jouissaient, semble-t-il, d'une trop grande autonomie. Par exemple avant 1925, une région peuple d'Arabes appelée l'Arabisran (aujourd'hui le Khouzestan) avait toujours fonctionné de façon relativement autonome, mais le shah y imposé son armée et changea en 1936 le nom de la région pour Khouzestan. Reza Pahlavi décida qu'il fallait unifier les différentes ethnies du pays au moyen d'une langue commune afin de créer une véritable «nation iranienne».

Le nouveau régime appliqua alors une politique d’assimilation des différents groupes ethniques en tentant de les «persaniser» afin de les fondre une seule et nouvelle ethnie iranienne. Le persan devint la langue officielle de l'Iran et toutes les langues des minorités ethniques furent interdites en public. Dans cette optique, l'État iranien se trouverait renforcé grâce à la création de la nouvelle nation, pourrait espérer devenir une grande puissance.

Il faut dire que cette politique centralisatrice fut favorisée en grande partie par l’augmentation des revenus provenant des hydrocarbures. Ainsi, Mohammad Reza Shah avait les moyens de se lancer dans un vaste projet de transformation économique et sociale pour faire de l’Iran une puissance importante. L'Iran dut passer l’industrialisation et l'urbanisation afin de développer aussi des politiques ambitieuses en matière d’éducation ou de santé.

Puis, en août 1941, l'Iran fut envahi par la Grande-Bretagne et l’Union soviétique, qui voulaient ainsi protéger les gisements pétroliers d’une éventuelle mainmise allemande. Les Alliés contrôlèrent toutes les communications iraniennes et le shah fut dans l'obligation d'abdiquer en faveur de son fils, Muhammad Riza Shah. Ce dernier conclut un traité avec les Britanniques et les Soviétiques, selon lequel ils s’engageaient à respecter l’intégrité territoriale de l’Iran et à se retirer six mois après la fin des hostilités.

En septembre 1943, l’Iran déclara la guerre à l’Allemagne, ce qui lui permit de signer la Charte des Nations unies à San Francisco, le 26 juin 1945, devenant l’un des membres fondateurs de cette organisme. En novembre de la même année, la conférence de Téhéran à laquelle participaient Churchill, Roosevelt et Staline réaffirma leur engagement à propos de l’indépendance de l’Iran.

En 1945, les provinces d’Azerbaïdjan et du Kurdistan, sous contrôle soviétique, se soulevèrent contre l’Iran et proclamèrent leur indépendance. Ces deux républiques autonomes, qui bénéficiaient du soutien de l’URSS, purent empêcher l’Iran de réprimer l'insurrection, tandis que les Britanniques refusaient de quitter leur zone d’occupation. Finalement, après de longues négociations, le 2 mars 1946, la Grande-Bretagne et l'URSS se retirèrent et l’ordre fut rétabli. Dès lors, l'influence soviétique diminua progressivement, surtout à partir de 1947 lorsque l’Iran et les États-Unis signèrent un accord portant sur de l’aide militaire afin d’entraîner l’armée iranienne. Commençait ainsi l’influence américaine en Iran.

En 1953, la nationalisation du pétrole entraîna la chute du premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, à la suite d’un complot organisé par les services secrets britanniques et américains. Le régime de Mohammad Reza Shah, reposant sur l'appui américain, devint rapidement autocratique et dictatorial.

En mars 1959, l’Iran signa un accord de défense avec Washington, puis reconnut Israël en 1960, ce qui envenima ses relations avec la Ligue arabe. À la fin des années soixante, l’Iran se dégagea progressivement de l’emprise américaine et renforça ses relations diplomatiques avec les pays communistes et l’Europe. Au début des années soixante-dix, l’Iran resserra également ses liens avec le monde arabe.

Désirant consolider son pouvoir absolu, le shah mit fin au multipartisme et forma une police secrète, la célèbre Savak, forte de plus de 100 000 hommes, qui consistait à réprimer toute opposition. Ce sont surtout les mouvements islamistes qui constituaient la principale opposition au shah. Celle-ci était dirigée, depuis la France, par l’ayatollah Ruhollah Khomeiny, en exil depuis 1963. Du côté des minorités ethniques, la centralisation et la bureaucratisation du pouvoir firent en sorte que l'autonomie s'amenuisa encore davantage et accélérèrent l'intégration des groupes dans l'ensemble de la société iranienne. Somme toute, si la modernisation autoritaire des Pahlavis a contribué à marginaliser les provinces périphériques et à nier la dimension multiethnique de l’Iran, elle a en même temps facilité le décloisonnement des divers groupes ethniques en les forçant a apprendre le persan. Ce décloisonnement ethnique a permis aussi la dilution des petites minorités perdues dans l’ensemble persanophone.

De violentes émeutes éclatèrent en 1978, à l’instigation des mouvements islamistes. Le pays entra en guerre civile et, en janvier 1979, les fidèles de l’ayatollah Khomeiny réussirent à forcer le shah à fuir et à partir en exil, ce qui mettait fin à trente-sept ans de règne autoritaire. Par la suite, Khomeiny revint triomphalement à Téhéran.

3.8 La révolution islamiste 

À la suite d'une longue anarchie, ce furent les théologiens qui réussirent à rétablir l’ordre en Iran et à devenir eux aussi des autocrates. Les «gardiens de la Révolution», cellules révolutionnaires devenant des comités locaux, prirent le pouvoir dans toutes les administrations locales. Puis un référendum fut organisé pour mettre en place une république islamique, telle que la désirait Khomeiny, et dirigée par un «guide suprême» (lui-même). La République islamique fut officiellement proclamée le 1er avril 1979 et une nouvelle constitution fut approuvée en décembre 1979. Le régime introduisit le terme de «farsi» pour désigner le persan.

Le nouveau régime islamiste intégriste mit fin aussitôt aux relations étroites avec les États-Unis. Il exécuta des milliers de membres de la Savak et de partisans du shah. Extrêmement conservateur, le régime nationalise l’industrie pétrolière et rétablit les traditions islamiques dans la culture et la loi. L’influence occidentale fut bannie, tandis qu'une répression brutale permit d’éliminer tous les opposants à la nouvelle république islamique.

L'ayatollah Khomeiny explique ainsi les fondements de l'État islamique (Le Petit Livre vert, texte publié en français, en 1979) :

Le gouvernement islamique ne peut être ni totalitaire ni despotique, mais constitutionnel et démocratique. Dans cette démocratie, pourtant, les lois ne dépendent pas de la volonté du peuple, mais uniquement du Coran et de la Sunna du Prophète. La Constitution, le Code civil et le Code judiciaire ne peuvent s'inspirer que des lois islamiques contenues dans le Coran et transcrites par le Prophète, et elles seules doivent être appliquées scrupuleusement. Le gouvernement islamique est le gouvernement de droit divin, et ses lois ne peuvent être ni changes, ni modifiées, ni contestées.

C'est là que réside la différence radicale entre un gouvernement islamique et les différents gouvernements monarchiques ou républicains où ce sont les élus, les représentants du peuple ou de l'État qui proposent et votent les lois, alors qu'en Islam la seule Autorité compétente est le Tout-Puissant et sa volonté divine. Le pouvoir législatif est exclusivement détenu par le Saint Prophète de l'Islam et personne hormis Lui ne peut promouvoir une loi; toute loi qui n'émane pas de Lui est à rejeter. Dans un gouvernement islamique qui se respecte, le pouvoir législatif (Parlement), qui est une des trois composantes de tout système constitutionnel avec l'exécutif et la jurisprudence, est remplacé par un « Conseil religieux de planification » qui transmet à chaque ministère les lois islamiques le concernant, lui indique son programme conformément à la religion et établit à la base de l'ensemble de ces programmes la politique générale de tout le pays.

Le gouvernement islamique est soumis à la loi de l'Islam qui n'émane ni du peuple ni de ses représentants, mais directement de Dieu et de sa volonté divine. La loi coranique, qui n'est autre que la loi divine, constitue l'entité de tout gouvernement islamique et règne immanquablement sur tous les individus qui en font partie. Le Prophète, les califes et les gens du peuple, doivent obéissance absolue à ces lois éternelles du Tout-Puissant transmises aux mortels à travers le Coran et le Prophète, et qui resteront immuables jusqu'à la fin des temps.

En Islam, gouverner signifie uniquement mettre à effet les lois coraniques, autrement dit les lois divines. Ces lois doivent être obéies et exécutées par tous, sans exception, et sans contestation. La loi divine s'applique au chef et au subordonné, à l'employeur et à l'employé. On obéit au Prophète parce que Dieu l'a voulu ainsi. Et on doit obéir aux dirigeants du gouvernement islamique aussi parce que Dieu l'a ainsi voulu. Dans le domaine de la volonté divine tout individu, même s'il s'agit du Prophète, n'a aucun droit d'ingérence. Il n'a d'autre droit, d'autre devoir que l'obéissance.

Motivés par la volonté de stimuler le sentiment religieux, les mollahs alimentèrent les clivages en dressant les uns contre les autres les musulmans et les non-musulmans, les sunnites et les chiites, les «bons musulmans» et les «mauvais musulmans», les femmes et les hommes, les femmes «pures» et les femmes impures», les persanophones contre les minorités linguistiques, etc. Avec l'arrivée de Khomeiny, aucun domaine de la vie n'échappa au rouleau compresseur de l'islam politique. Par exemple, les femmes mal voilées pouvaient recevoir jusqu'à 74 coups de fouet; les femmes coupables d'adultère, jusqu'à 99. Si un femme menstruée ne pouvait être flagellée, elle pouvait par contre être lapidée.

Par ailleurs, la reconnaissance officielle des langues et des cultures régionales dans la Constitution (art. 15) suscita une certaine affirmation des identités ethniques et permit la possibilité de publier des ouvrages dans d'autres langues que le persan. Cependant, le nouveau régime iranien réprima durement les mouvements autonomistes kurdes. De même, il pratiqua des politiques discriminatoires à l’encontre des populations non chiites, dont furent particulièrement victimes les bahaïs et les sunnites. Les persécutions et les discriminations ont particulièrement été sévères à l'endroit des minorités ethniques.

Mais les relations s’aggravèrent avec l’Irak en septembre 1980. L’Irak attaqua l’Iran en décembre et s’empara de la zone frontalière du Khouzistan, au sud-ouest de l’Iran, particulièrement riche en pétrole. Cette guerre se prolongea durant huit ans et se déroula généralement en territoire kurde, tant en Irak qu'en Iran. Pour l'Iran, il s’agissait de réduire la puissance du régime de Saddam Hussein, de le destituer et de le remplacer par un régime islamique. Pendant ce temps, les Kurdes à l’ouest, les Azéris au nord et les Arabes au sud-ouest prirent les armes contre le gouvernement afin d’obtenir leur autonomie.

Aux élections générales d’octobre 1982, le religieux Ali Khamenei fut élu président de la République. La mainmise des religieux radicaux sur tous les rouages de l’État était alors totale, ce qui incluait la législation, l'appareil judiciaire, l'armée, le monde de l'éducation et les médias. 

3.9 L'après-Khomeiny

Après la mort de Khomeiny survenue le 3 juin 1989, l’Assemblée des experts, un corps élu de religieux expérimentés, choisit le président sortant, l’ayatollah Ali Khamenei, comme Guide suprême. Lors de la guerre du Golfe de 1991, l'Iran décida de demeurer neutre, se contentant de condamner les États-Unis et permettant aux réfugiés irakiens de pénétrer sur son territoire. 

En 1993, le président Hachemi Rafsandjani fut réélu avec une faible majorité plus faible. En 1997, un religieux modéré, Mohammad Khatami, succéda à Rafsandjani qui dut chercher des compromis entre un clergé très conservateur et un gouvernement cherchant des réformes et une certaine libéralisation. Des manifestations eurent lieu en 1999 à Téhéran et durèrent plus d'une semaine. Le président Khatami fut réélu en juin 2001, mais les conservateurs déstabilisèrent le gouvernement en bannissant les journaux libéraux et en disqualifiant les candidats aux élections parlementaires. Le passage de Khatami à la tête de l'État suscita certains espoirs vite réduits en poussière, car il se montra incapable de réformer le système. L'inertie à laquelle il faut réduit en dit long sur l'impuissances des politiques à insuffler des idées nouvelles en Iran. Néanmoins, le réformateur Mohammad Khatami avait attiré vers lui le vote de la plupart des minorités ethniques. Au lendemain de son élection, une grande quantité de journaux ont été publiés dans les langues minoritaires, surtout dans les provinces non persanophones.

À Téhéran fut même fondée la «Maison des ethnies» qui devint un lieu de rencontre pour les intellectuels et les activistes des minorités ethniques. Une partie des leaders appartenant aux minorités ethniques profita de ces années pour se relancer les mouvements identitaires. Ce fut une sorte de renouveau culturel! Des dictionnaires et des grammaires furent publiés afin de rehausser le statut des langues ethniques, des associations furent créées pour les enseigner aux enfants et aux jeunes, des recherches furent menées sur l’histoire locale, la littérature populaire ou le folklore.

En 2005, un nouveau président fut élu en la personne du maire de Téhéran, Mahmoud Ahmadinejad, un personnage ultra-conservateur et provocateur, qui s'est entouré d'un puissant réseau d’intégristes et travailla aussitôt étroitement avec les gardiens de la Révolution, ce qui ne le fit guère apprécier du monde occidental. Ahmadinejad a été réélu, sous couvert de fraude électorale, en juin 2009. Sa réélection fut contestée par une partie de la population ainsi que par de nombreux pays occidentaux tels que la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. Lors d'un discours à l'Université de Téhéran en août 2012, le président Mahmoud Ahmadinejad a affirmé que la «tumeur cancéreuse» d'Israël allait bientôt disparaître. Il a aussi ajouté: «Les sionistes partiront et la domination américaine sur le monde prendra fin.» Chacun de ses discours est ponctué par des cris de «mort à Israël» et «mort à l'Amérique». Ces paroles constituent d'ailleurs un rituel hebdomadaire dans toutes les mosquées du pays, alors que l'ayatollah commence invariablement sa prêche par les mêmes dénonciations de «À bas les États-Unis» et «À bas Israël». En Iran, l'alcoolisme et la consommation de drogue peuvent être punis de mort. Selon Amnistie internationale, au moins 488 personnes ont été exécutées pour des infractions liées à la drogue. En 2012, quelque 65 % des 272 personnes exécutées en Iran au cours des mois de janvier à juillet l'ont été pour ces raisons. Malgré les dures punitions, l'alcoolisme et la toxicomanie constituent de véritables fléaux dans le pays.

Depuis une quinzaine d'années, les minorités ethniques d'Iran revendiquent de plus en plus la reconnaissance de leurs droits culturels et une plus grande autonomie régionale. Depuis peu, ces revendications sont devenues plus violentes. Ainsi, au printemps 2005, des bombes ont explosé et des émeutes ont eu lieu au Khouzestan, une province habitée par les Arabes dans le sud-ouest du pays. Les Arabes du Khouzestan s’estiment d'autant plus laissés pour compte qu’ils habitent la plus riche région pétrolière du pays! À l’été de la même année, de violents conflits ont éclaté au Kurdistan entre la population et les forces de l'ordre, faisant plusieurs morts. Au Baloutchistan, en mai 2006, un convoi transportant le gouverneur de la province a été attaqué et une vingtaine d'agents gouvernementaux iraniens ont péri lors de l’attaque. Au mois de mai 2006, plusieurs violentes manifestations se sont déroulées dans plusieurs villes de la province de l’Azerbaïdjan. Autrement dit, l'Iran connaît de sérieuses difficultés avec ses minorités ethniques, qui se mobilisent de plus en plus violemment contre le pouvoir central.

La situation des femmes en Iran ressemble à celle des minorités. La Constitution de la République islamique d’Iran proclame l’égalité des sexes, mais elle contraient les femmes dans un cadre religieux rigide, ce qui a pour conséquence d'institutionnaliser les inégalités entre les hommes et les femmes. Par exemple, la loi islamique autorise les hommes à épouser quatre femmes à titre permanent et à prendre autant d'épouses sur une base «temporaire»; ces mariages temporaires, généralement contractés avec des veuves ou des divorcés, se font par des contrats religieux qui peuvent durer de quelques heures à plusieurs années. Par ailleurs, les femmes doivent être vêtues de la tête aux pieds, mais les hommes s'habillent comme ils le désirent. D’après un rapport d’Amnistie internationale (2006), les arrestations arbitraires, la torture et les mauvais traitements sont infligés aux femmes iraniennes, notamment aux militantes des droits humains. En août 2007, des militantes des droits des femmes ont lancé une campagne en vue de recueillir un million de signatures pour une pétition réclamant l'égalité des droits pour les femmes.

Depuis le 3 août 2013, l'Iran a un nouveau président en la personne de Hassan Rohani, élu à cette fonction à la surprise générale, en remportant 18 613 329 voix sur un total de 36 704 156, soit 50,7 % des suffrages. Rohani a pu bénéficier du vote des jeunes, des populations urbaines, des opposants au régime islamique, sans compter les diverses minorités qui ont pu prendre part au vote. Considéré comme plus modéré que son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad, il a multiplié les déclarations d’intention promettant davantage de libertés politiques et sociales. Durant la campagne électorale, il a prôné l'égalité entre les hommes et les femmes, ainsi que l'arrêt des discriminations concernant les minorités religieuses. Sur le plan intérieur, Hassan Rohani aura beaucoup de travail à faire pour lever la censure sur Internet, pour améliorer les droits des minorités et les libertés publiques, pour faire cesser le harcèlement des femmes par la police religieuse. Il est cependant accusé de tenir un double discours. Pour les opposants aux régime des mollahs, Hassan Rohani ne serait qu'une «marionnette des mollahs», car il ne pourrait y avoir de religieux modérés dans ce régime ultrareligieux et ultraconservateur.

Néanmoins, le pouvoir théocratique de Téhéran semble être arrivé au bout de sa vie utile. Les jeunes Iraniens, surtout instruits, le savent, eux qui, depuis la dernière élection présidentielle, ont amorcé le processus qui conduira un jour au renversement du régime des mollahs. C'est l'une des plus magnifiques réactions qu'on ait vues se manifester dans une société opprimée depuis le début du siècle. La vie politique iranienne n'est pas au bout de ses peines.

4 La Constitution iranienne

La Constitution de l’Iran a été promulguée en décembre 1979, soit quelques semaines après la création de la République islamique. Le texte a subi quelques légères modifications en 1989. En vertu des articles 11 et 12 de la Constitution, l’État islamique ne reconnaît que les minorités religieuses issues des religions monothéistes. La religion officielle de l'Iran est l'islam. Les autres rites islamiques, aussi bien hanafite, chaféite, malékite, hanbalite et zeydite, bénéficient d'un respect total. Les disciples de ces rites sont libres d'accomplir leurs devoirs religieux selon l’enseignement prescrit par leur religion. Leur éducation et leur enseignement religieux, ainsi que leur statut personnel (mariage, divorce, succession et testament) et les procédures en justice devant les tribunaux sont officiellement reconnues. Et dans chaque région où les disciples de l'un de ces rites sont en majorité, les règlements locaux, dans les limites des pouvoirs des conseils, seront conformes à ces rites en sauvegardant les droits des disciples des autres rites. L’article 13 de la Constitution islamique ne mentionne que trois minorités religieuses:

Article 13

Les Iraniens zoroastriens, juifs et chrétiens sont reconnus comme les seules minorités religieuses qui, dans les limites de la Loi, sont libres d’accomplir leurs rites religieux et, quant au statut personnel et à l’éducation religieuse, agissent en conformité avec leur liturgie.

Légalement reconnus et protégés, les membres des communautés religieuses monothéistes jouissent d'un statut personnel et bénéficient d'une représentation au Parlement (art. 64). Par exemple, sur 270 députés qui siègent au Parlement, deux appartiennent à la communauté arménienne et un représente les chrétiens assyriens et chaldéens.

Selon l’article 14 de la Constitution et conformément au vers sacré «Dieu ne vous interdit pas de traiter avec bonté et droiture ceux qui n'ont pas lutté contre vous en raison de votre religion et qui ne vous ont pas expulsés de vos logements», le gouvernement islamique iranien et les musulmans doivent agir à l'égard des non-musulmans dans l'esprit de saine morale, de justice et d'équité islamique, et respecter leurs droits humains. Ce principe s’applique à tous ceux qui s’abstiennent  de s’engager dans la conspiration ou l’action contre l'islam et la République islamique d’Iran.

Peu après la révolution islamique, la liberté et les activités religieuses des minorités (chrétiens, juifs, zoroastriens) ont été soumises à de sévères restrictions. Le gouvernement a créé un Bureau des minorités religieuses, afin de les surveiller et de les contrôler, d'où de nombreuses ingérences dans la vie de leurs communautés. Par exemple, la Société biblique a reçu l'ordre de ne plus mentionner Jésus comme Fils de Dieu ou comme Seigneur, mais tout simplement comme prophète; cette société a fini par être dissoute par les autorités iraniennes. Puis, ces dernières ont fermé toutes les librairies chrétiennes du pays, et interdit l'importation et l'impression de Bibles, de Nouveaux Testaments et de littérature chrétienne en langue persane. En 1993, le Parlement iranien a adopté une loi rendant obligatoire la mention de la religion sur les cartes d'identité, ce qui avait pour but de faciliter à la police le contrôle des musulmans se rendant dans des lieux de culte chrétiens. Une autre conséquence a été que des chrétiens ont été évincés des services publics, des écoles, de l'armée et d'autres institutions de l'État.

En matière de langue, seul l'article 15 est consacré véritablement à la langue officielle de l’État:

Article 15

1) La langue et l'écriture officielles communes à tout le peuple iranien sont le persan et l'écriture persane. Les documents, les correspondances et les textes officiels, ainsi que les livres scolaires doivent être rédigés dans cette langue et avec cette écriture.

2) Toutefois, l'usage de langues locales ou de celles des tribus dans la presse et les moyens de communication de masse, ainsi que pour l'enseignement de la littérature de ces langues dans les écoles est autorisé à côté du persan.

Remarquons que le texte constitutionnel utilise bel et bien le terme «persan». C'est une façon pour l'État de bien démontrer au monde que le persan est la langue de tous les locuteurs du monde entier, le terme «farsi» aurait été jugé trop restrictif.

Précisons aussi que, d’après la loi fondamentale iranienne, les langues des minorités sont reconnues dans les écoles du pays. En vertu de l’article 16 de la Constitution, étant donné que la langue du Coran, des sciences et des cultures islamiques est l'arabe et que la littérature persane en est profondément imprégnée, cette langue doit être enseignée après le cycle primaire et jusqu'à la fin du cycle secondaire dans toutes les classes et dans toutes les branches de l'enseignement :

Article 16

Dans la mesure où la langue du Coran, des sciences et des connaissances islamiques est l'arabe et où la littérature persane en est complètement imprégnée, cette langue devra être enseignée après l'école primaire et jusqu'à la fin du cycle secondaire dans toutes les classes et dans toutes les disciplines.

De plus, selon l’article 19, en matière de droits, il est écrit dans la loi fondamentale que les membres du peuple d'Iran, quel que soit leur tribu ou leur clan, jouissent de droits égaux: la couleur, la race, la langue ou d'autres facteurs semblables ne peuvent pas être la cause d'avantages particuliers.

Article 19

Le peuple d’Iran, quel que soit l’ethnie ou le groupe, jouit de droits égaux; la couleur, la race, la langue, etc., ne seront pas une cause de privilège.

Enfin, tous les membres du peuple, tant les hommes que les femmes, sont égaux sous la protection de la loi et bénéficient de tous les droits humains, politiques, sociaux et culturels en observant les préceptes de l'islam (art. 20).

Article 20

Tous les membres de la Nation, femmes et hommes, sont sous la protection de la loi et jouissent de tous les droits humains, politiques, économiques, sociaux et culturels, dans le respect des préceptes de l’islam.

Rappelons-nous aussi que, pendant tout le règne du chah d’Iran, Muhammad Rizah Chah  (1941-1979), toutes les langues des minorités nationales étaient interdites dans le pays. De plus, la plupart des toponymes kurdes, azéris, baloutchis, etc., ont même été «persanisés» (en farsi). Dans ce pays, les propos blasphématoires sont passibles d'un emprisonnement à vie et même de la peine de mort. Tout cela n’augure rien de bon...

5 La politique linguistique

Précisons tout d’abord qu’il est particulièrement difficile d’obtenir des informations sur la situation des minorités et des droits de l’homme en Iran. L’information demeure presque inaccessible pour les chercheurs internationaux, notamment au sujet des Kurdes et des Baloutches. Quant à l'information fournie par l'opposition politique et les groupes actifs dans ces régions, elle reste souvent difficile à vérifier. Qui plus est, beaucoup d’Iraniens refusent de divulguer des informations de peur de subir des représailles de la part du gouvernement ou, du moins, contre leurs parents vivant encore en Iran. C’est pourquoi il convient de mettre le lecteur en garde sur nos informations parfois fragmentaires...

En ce qui a trait au domaine de la LÉGISLATURE, seul le persan est utilisé, que ce soit dans les débats oraux ou la rédaction des lois et règlements. La situation est sensiblement la même pour les cours de JUSTICE à l’exception, semble-t-il, des Azéris au nord du pays, qui bénéficient de certains services limités dans leur langue. Les Azéris, contrairement à la plupart des minorités, participent à la vie politique de l’Iran: ils sont députés, ministres, fonctionnaires, policiers, magistrats, etc. De façon générale, les Azéris ne sont pas persécutés par le régime iranien. Il faut dire qu’ils constituent 20 % de la population du pays et qu’ils ont pratiquement toujours été fidèles à l’État (contrairement au Kurdes et aux Baloutches qui se sont révoltés).

En matière d’ÉDUCATION, le persan est obligatoire dans toutes les écoles du pays. Bien que la Constitution reconnaisse avant tout les minorités religieuses, elle semble néanmoins  accorder une protection juridique aux langues des minorités. Autrement dit, les écoles primaires enseignent le persan et, s’il y a lieu, les langues des minorités. Dans les faits, l’enseignement de certaines langues minoritaires est toléré dans les écoles primaires, notamment en azéri, en louri, en baloutchi, en arabe, en turkmène, et ce, dans la mesure où les écoles se conforment à l’enseignement chiite. Toutefois, selon le régime en place, tout peut changer et l'enseignement des langues minoritaires peut être interdit. C'est pourquoi la minorité azérie, la plus importante communauté minoritaire du pays, réclame l’enseignement du turc dans toutes les écoles de leur communauté et l’ouverture de cours dans les universités.

Les petites minorités n’ont jamais droit à un enseignement dans leur langue. Quant à l’enseignement de la langue kurde, il semble particulièrement difficile, parce que l’enseignement doit être subordonné à la religion chiite. Or, les Kurdes sont sunnites, d'où de nombreuses provocations et frictions. Dans toutes les écoles secondaires, l’arabe est obligatoire comme langue seconde afin de satisfaire aux préceptes du Coran. Plusieurs minorités religieuses sont persécutées, notamment les Iraniens zoroastriens, juifs et chrétiens, lesquels sont expressément reconnus à l’article 13 de la Constitution. En outre, les manuels scolaires des communautés chrétiennes sont soigneusement: examinés par les autorités iraniennes avant leur impression. Dans au moins la moitié des écoles des minorités, les enseignants chrétiens ont été remplacés par du personnel musulman.

L’enseignement universitaire est généralement dispensé en persan, mais quelques universités azéries enseignent partiellement en azéri. Il est toléré en kurde dans une université privée – assez onéreuse – située à Mahabad dans le Kurdistan, mais il s’agit d’un établissement «islamique» officiellement de rite chiite – et non sunnite. De plus, les livres et journaux imprimés en kurde étant interdits, les professeurs et étudiants ne disposent pas de manuels en kurde.

Dans le domaine des SERVICES GOUVERNEMENTAUX, le bilinguisme n’est pas une pratique courante pour les Iraniens parlant le persan, mais il est normal pour les minorités. Les services, sauf exceptions, sont assurés partout en persan, même dans le Kurdistan et dans les régions majoritairement habitées par les Azéris, les Baloutches, les Turkmènes, etc. Autrement dit, les droits égaux proclamés par la Constitution se sont que formels.

En principe, les minorités peuvent disposer de MÉDIAS dans leur langue. C’est vrai pour les Azéris, les Arabes et les Turkmènes. Pour les toutes petites minorités ainsi que les Kurdes et les Baloutches, c’est plus compliqué. Ainsi, la pratique de la langue kurde dans les lieux publics est en principe tolérée en Iran, mais l’utilisation de la langue la moindrement institutionnalisée demeure difficile (et c’est là un euphémisme). Immédiatement après la révolution islamique de 1979, les partis, organisations, journaux et revues kurdophones ont fleuri pendant deux ans. Cette époque dorée est aujourd’hui révolue. Maintenant, seules deux publications kurdes, strictement littéraires, ont survécu: Serva à Ourmieh et Alvena à Téhéran, et aucune à Mahabad, la capitale kurde. Tous ceux qui se risquent à publier en kurde sont très rapidement contraints à l'exil, sinon ils sont emprisonnés, parfois exécutés.

En outre, les émissions en kurde à la radio et la télévision publiques ne sont que des traductions exhaustives des bulletins officiels et ne recueillent que très peu d'audience. Toutefois, il a été possible durant quelques années de capter au moyen d'antennes paraboliques les émissions de MED-TV le canal kurde émis depuis Londres par satellite.

Afin de pallier l'absence de médias privés en Iran, les citoyens plus nantis se sont dotés d'antennes paraboliques. Elles sont souvent détruites ou confisquées par les pasdarans, les gardiens de la Révolution, parce qu’elles sont considérées comme des instruments du démon.  Pour assouvir leur besoin d'information libre et d'images du monde entier, les Iraniens prennent maintenant leurs précautions: ils ne sortent leurs antennes, souvent fabriquées artisanalement, qu'à la nuit tombée. De toute façon, malgré l’interdiction de posséder une antenne satellite, les autorités iraniennes ont fermé les yeux depuis longtemps et, aujourd’hui, la majorité de la population en est munie. Du côté des minorités, beaucoup de membres regardent les chaînes étrangères qui diffusent dans leur langue: les chaînes du Kurdistan irakien pour les Kurdes, celles de Turquie pour les Azéris ou celles des Arabes pour les Arabes du sud de l’Iran. Ce qui semble frapper les observateurs, c'est que si les chaînes iraniennes présentent une image généralement négative des minorités ethniques, les chaînes étrangères, au contraire, semble les dépeindre de façon très positive. Il en résulte que les membres des minorités ethniques d'Iran acceptent encore plus difficilement le mépris affiché de la part de nombreux médias iraniens.

Dans un pays où tout est étroitement contrôlé par des comités de surveillance du comportement islamique, les gardiens de la révolution, qui harcèlent tout le monde, les citoyens ont appris à contourner habilement les interdits. Et ils mènent leur propre vie, en privé, bien à l'abri des yeux des comités. Ils se font régulièrement de petites fêtes à la maison, les filles ôtent alors leur voile, se maquillent, portent des jeans, moulants de préférence, et mettent des bijoux. Les jeunes écoutent du rap, de la musique pop ou les groupes rock; les adultes écoutent les télévisions étrangères et boivent de l’alcool pendant que certains autres trompent leur femme ou leur mari... Tout le monde triche avec le système des ayatollahs, c’est une question de survie.

6 Les Kurdes iraniens

Depuis 1981, le régime des ayatollahs est engagé dans une guerre sans merci contre le peuple kurde d'Iran. Pour le régime islamique, le Kurdistan est un mot interdit et le peuple kurde n'a pas d'existence juridique. La langue kurde n’est tolérée que dans les communications orales privées. Depuis l'arrivée au pouvoir du régime de la République islamique, plus de 40 000 civils kurdes ont trouvé la mort et les leaders ont tous été exécutés ou, dans le meilleur des cas, emprisonnés.

Comme si cela n’était pas assez, le régime ne se contente pas seulement de nier l'existence de trois à cinq millions de Kurdes du Kurdistan iranien, il s'attaque aussi aux Kurdes du Kurdistan d'Irak avec la bénédiction du gouvernement irakien. En effet, on sait que le Kurdistan irakien est devenu le champ de tir des aviations turque, iranienne et irakienne, lesquelles ont détruit des centaines de villages tandis que des dizaines de milliers de paysans kurdes ont dû fuir les zones pilonnées par l'artillerie lourde de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak. Par exemple, en avril 1993, les troupes iraniennes ont occupé une partie du territoire du Kurdistan d'Irak, et des dizaines de villages nouvellement reconstruits furent détruits et plus de 10 000 paysans kurdes durent fuir les zones pilonnées par l'armée iranienne. De plus, l’Iran a souvent soutenu financièrement les Kurdes d’Irak pendant qu’il massacrait ses propres Kurdes.

Sous les chahs comme sous les mollahs, la politique linguistique de l’Iran en est une d’unilinguisme persan, sinon d’assimilation à l’égard de certaines minorités. Cette politique tolère les minorités soumises et déclare une guerre sans merci aux autres, particulièrement les Kurdes, les Arabes, parfois les Baloutches ainsi que les toutes petites minorités (notamment juives).

En avril 2005, des rumeurs ont couru au sujet d'un programme de Téhéran, qui prévoyait disperser la population arabe du Khouzestan dans tout le pays afin de les réduire à l'impuissance. Les Arabes disent souffrir de la répression depuis la Révolution islamique, comme avec le régime des chahs. Il n'existe aucun journal de langue arabe traitant des questions intérieures dans le Khouzestan; les écoles arabes sont interdites au primaire et le seul enseignement permis est celui de la religion au secondaire.

Dans le cas des Kurdes, on sait que, à l’exemple de l’Irak et de la Turquie, l’Iran n’hésite pas à pratiquer un véritable génocide à l’égard de ses Kurdes. Plus de 270 villages kurdes d'Iran ont été détruits et exterminés entre 1980 et 1992; entre juillet et décembre 1993 seulement, plus de 110 villages kurdes ont été bombardés. Présentement, plus de 200 000 soldats iraniens occupent de manière permanente les territoires habités par les Kurdes. Dans l’immédiat, on ne voit pas comment le pouvoir central iranien accorderait au Kurdistan une reconnaissance administrative qui correspondrait plus fidèlement à l'aire de peuplement de la population kurdophone. Sans un assouplissement et une reconnaissance juridique de la part des autorités iraniennes, il est impossible que le conflit puisse trouver une solution quelconque. 

Quant à la plus importante minorité d'Iran, les Azéris au nombre de 16 millions, les autorités centrales ont commencé à prendre des mesures pour combattre le nationalisme croissant des Azéris. Ceux qui parlent des droits des Azéris sont étiquetés par les représentants du gouvernement et les médias accusés d'être «séparatistes» ou d'être des «espions turcs». De nombreux «espions turcs» sont régulièrement arrêtés et jetés en prison sans procès.

De leur côté, les Baloutches, qui vivent dans le sud-est du pays, ont le malheur (comme les Kurdes) d'être de rite sunnite, et non chiite. Ils se plaignent de subir de nombreuses discriminations institutionnalisées par l'État. Les Baloutches accusent le gouvernement d'avoir mis en branle une politique de minorisation à leur égard en modifiant l'équilibre démographique des principales villes comme comme Zahedan, Iranshar, Chabahar et Khash. Depuis 1995, le gouvernement a, par la force, transféré de nombreux Baloutches dans des zones désertiques plus éloignées, et favorisé des Persans pour qu'ils s'installent à la place des Baloutches au moyen d'avantages comme des logements subventionnés, des terres gratuites, des postes dans la fonction publique ou dans la police, etc. Dans les écoles, la langue baloutche est interdite et les enseignants sont tous des persanophones.

La Révolution islamique a perpétué le pouvoir des «Persans» contre les minorités. Le fait semble paradoxal, car l'idéologie islamique fait théoriquement abstraction de toute considération ethnique. Selon les préceptes de l'islam, il n'existe pas de différence entre les musulmans qui parlent des langues différentes, que ce soit le persan, l'arabe ou toute autre langue. La notion de «minorités nationales» n'existe pas! Toute propagande destinée à promouvoir le nationalisme ethnique est perçue comme une mouvement de destruction à l'égard de l'unité musulmane. Toute tentative par les minorités de former des organisations politiques pour faire avancer démocratiquement leurs intérêts est systématiquement bloquée par les autorités.

Il est commode pour le gouvernement iranien d'accuser les États-Unis et le Royaume-Uni d'inciter les minorités kurdes et arabes à se révolter contre l'Iran, ce qui permet à ces mêmes minorités de continuer d'être marginalisées, leurs protestations, d'être brutalement réprimées, et de perpétuer le cycle de la violence. Cependant, cette politique peu favorable aux minorités risque d'exacerber 49 % de la population contre le pouvoir central, ce qui est considérable. Malheureusement, les Iraniens devront composer encore longtemps avec des dirigeants conservateurs, ultraorthodoxes, intégristes et anti-occidentaux, des ingrédients qui vont toujours à l'encontre des minorités. Ce n'est sûrement pas la meilleure façon d'assurer la paix sociale dans un pays aussi multiethnique que l'Iran.  

Dernière mise à jour: 20 sept. 2013
 

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