Royaume du Cambodge

Cambodge

Kâmpuchéa

Capitale: Phnom Penh
Population: 13,5 millions (2001)
Langue officielle: khmer
Groupe majoritaire: khmer (85,4 %)
Groupes minoritaires: vietnamien (7,4 %), cham (3,5 %), chinois (3,2 %), kui (0,2 %), mnong (0,2 %),
tampuan (0,2 %), laotien (0,2 %), jarai (0,1 %), kru’ng (0,1 %), malais (0,1 %), thaï (0,1 %), chong (0,1 %), etc.
Système politique: monarchie parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 5 et 31 de la Constitution de 1993
Lois linguistiques: aucune loi linguistique

1 Situation générale

Le Cambodge (royaume du Cambodge: Preahréachéanachâkr Kâmpuchéa) est un pays d'Asie du Sud-Est, délimité au nord-est par le Laos, à l'est et au sud-est par le Vietnam, au sud-ouest par le golfe de Thaïlande, à l'ouest et au nord-ouest par la Thaïlande (voir la carte). 

De tous les pays indochinois – Birmanie: 46,2 millions; Thaïlande: 58 millions; Vietnam: 72 millions –, le Cambodge (13,5 millions) et le Laos (4,6 millions d’habitants) sont les pays les moins peuplés. On estime qu'entre 1975 et 1979 la politique du régime des Khmers rouge aurait entraîné la disparition de près de 20 % de la population.

2 Données démolinguistiques

En 2001, la population du Cambodge était estimée à 13,5 millions d'habitants. La grande majorité des Cambodgiens parle le khmer, soit 85,4 % (khmer et khmer du Centre), une langue de la famille austroasiatique. La plus importante minorité est constituée des Vietnamiens (7,4 %), puis des Chams (3,5 %) et des Chinois (3,2 %). Outre les langues vietnamienne, cham et chinoise, le pays compte un certain nombre de petites langues telles que le kui, le mnong, le tampuan, le laotien, le jarai, le kru’ng, le malais, le thaï, le chong, le stieng bulo, le somray, le birman, etc. Le tableau ci-dessous illustre l'importance et le nombre  de ces langues:

Ethnie Langue maternelle Affiliation linguistique Population %
Khmers khmer Famille austro-asiatique 11 181 304 83,6 %
Vietnamiens vietnamien Famille austro-asiatique 1 000 000 7,4 %
Chams de l'Ouest cham de l'Ouest Famille austronésienne 474 000 3,5 %
Chinois han chinois mandarin Famille sino-tibétaine 437 620 3,2 %
Khmers krom khmer du Centre Famille austro-asiatique 250 000 1,8 %
Kui kui Famille dravidienne 27 000 0,2 %
Phnongs (Mnongs du Centre) mnong du Centre Famille austro-asiatique 24 835 0,2 %
Campuons (Tampuans) tampuan Famille austro-asiatique 24 660 0,2 %
Lao thaïs laotien Famille thaï-kadai 24 576 0,2 %
Jarai jarai Famille austronésienne 20 800 0,1 %
Kru'ng (Kravet) kru'ng 2 Famille austro-asiatique 17 321 0,1 %
Malais malais Famille austronésienne 11 168 0,1 %
Thaïs thaï Famille thaï-kadai 8 900 0,0 %
Chongs chong Famille austro-asiatique 8 725 0,0 %
Stiengs stieng bulo Famille austro-asiatique 6 650 0,0 %
Somray somray Famille austro-asiatique 3 490 0,0 %
Birmans (Myen) birman Famille sino-tibétaine 3 350 0,0 %
Kraol kraol Famille austro-asiatique 2 560 0,0 %
Rhade rade Famille austronésienne 2 200 0,0 %
Braos (Laveh) brao lave Famille austro-asiatique 2 050 0,0 %
Por pear Famille austro-asiatique 1 945 0,0 %
Kachok kaco' Famille austro-asiatique 1 700 0,0 %
Lamam (Loemoun) lamam Famille austro-asiatique 1 175 0,0 %
Tamouls tamoul Famille dravidienne 1 117 0,0 %
         
Total: 13 540 000  

Bref, le khmer (appelé parfois cambodgien) constitue la langue nettement majoritaire (85 %) alors que le vietnamien, le chinois et le cham constituent les seules langues minoritaires d’importance. Parmi les langues étrangères, le français est parlé par environ 15 % de la population, l’anglais, par 5 %. Ajoutons aussi que la très grande majorité des Cambodgiens pratique le bouddhisme; les Chams sont musulmans ainsi que certains Khmers, et certains Vietnamiens sont catholiques.

3 Données historiques

Au premier siècle de notre ère, les Môns et les Khmers furent parmi les premiers peuples à s'être installés dans la péninsule indochinoise. Une civilisation môn-khmère se développa dans cette région, sous l'impulsion d'un processus d'«indianisation» très profond. En effet, le premier royaume du Cambodge, le Funan, adopta la langue et l'écriture indiennes, soit le sanskrit, ainsi que les lois et les techniques de l'Inde. Les rois adoptèrent la conception indienne du Devaraja, le dieu-roi. C'est par le Cambodge que l'hindouisme et le bouddhisme ont pénétré dans ce qui sera plus tard l'Indochine.

3.1 De royaume des Khmers à la colonisation

Le royaume des Khmers du Cambodge connut son apogée au XIIe siècle à Angkor où furent érigés de grands temples, mais les luttes entre les hindouistes et les bouddhistes, entre les Khmers, les Môns et les Chams déchirèrent le royaume. Le sanskrit fut remplacé par le pali et on ne construisit plus que des pagodes pendant que le Laos et la Thaïlande (appelé alors le Siam) contribuèrent à affaiblir le royaume môn-khmer. Les Siamois établirent progressivement leur contrôle politique sur les Khmers pendant que les Vietnamiens cherchèrent, eux aussi, à dominer et à coloniser le Cambodge.

3.2 Le protectorat français

En 1863, la France offrit sa protection au Cambodge de nouveau menacé par les Siamois (Thaïs). Le roi Norodom Ier accepta le protectorat et le Cambodge devint alors une colonie française. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le roi Norodom Sihanouk négocia avec la France l'indépendance du Cambodge qui fut accordée le 9 novembre 1953. Le roi réussit à protéger le Cambodge pendant plus de 15 ans. Toutefois, il ne put empêcher, en 1968, le Parti communiste khmer de commencer la lutte armée. En 1970, un coup d'État militaire a précipité le Cambodge dans une guerre civile à outrance qui aurait fait plus de 300 000 morts. Puis, en avril 1975, les Khmers rouges s’emparèrent de Phnom Penh.

3.3  Des Khmers rouges aux Vietnamiens

Le chef des Khmers rouges, Pol Pot, changea le nom du Cambodge en Kampuchéa démocratique et transforma le pays en un gigantesque camp de travail forcé. La brutalité des troupes de Pol Pot, qui a entraîné la mort d’au moins un million de personnes, devait servir de prétexte au Vietnam pour envahir le pays en décembre 1978. Ce fut l’époque de la République populaire du Kampuchéa (pro-vietnamienne), qui entraîna 150 000 morts et fit plus de 650 000 réfugiés répartis en 13 camps, le long de la frontière thaïlandaise; pendant ce temps, les Vietnamiens installèrent près d’un million de colons vietnamiens au Cambodge. En raison des pressions internationales, les Vietnamiens finirent par se retirer du Cambodge seulement en septembre 1989, laissant le pays dans une situation des plus précaires.

3.4 Le retour de la monarchie

En mai 1993, des élections législatives multipartites eurent lieu. Une nouvelle constitution fut ratifiée et Norodom Sihanouk fut à nouveau proclamé roi. En 1994, une loi déclarait «hors-la-loi» tous les Khmers rouges résidant encore au Cambodge. Depuis lors, la reconstruction du royaume cambodgien reste freinée par l'état de guerre larvée et le banditisme qui s'est développé à grande échelle dans certaines régions. En outre, il reste encore plusieurs millions de mines dans les régions rurales, qui bloquent la reprise des activités agricoles.

4 La politique linguistique du protectorat français

Après la Convention du 17 juin 1864 régissant le protectorat français au Cambodge, les Français eurent libre cours pour organiser le pays. Des administrateurs français furent postés dans tout le Cambodge. Une ordonnance du roi (11 juillet 1897) reconnut même le représentant de la France au Cambodge comme l'organisateur en chef de l'Administration. 

Dès cette époque, les textes de loi et les documents judiciaires furent rédigés uniquement en français. Pendant près d’un siècle, toute l’administration cambodgienne utilisa le français dans les textes officiels ainsi que pour l’enseignement de la langue, les enseignes des magasins, la circulation routière, etc. Les fonctionnaires furent recrutés dans l'ensemble de la population cambodgienne parmi ceux qui savaient lire et écrire le français, mais également chez les Vietnamiens qui émigrèrent alors en grand nombre au Cambodge. Une ordonnance royale prescrivit en 1917 la création de l’École cambodgienne d'administration et de juridiction (Sala Rathabal Tolakar Khmer) dont l’enseignement était dispensé uniquement en français.

Dans les écoles, l’enseignement du français devint obligatoire et remplaça le sanskrit et le pali. L'enseignement s'y donnait presque entièrement en français et les enfants y apprenaient cette langue dès les classes primaires tandis que les programmes d'examen du baccalauréat étaient ceux de la France. Des milliers de maîtres français vinrent au Cambodge faire apprendre les matières générales mais aussi les éléments de l’administration publique, de la médecine et du droit. Jusqu’à aujourd’hui, certaines facultés d’université n’ont enseigné qu’en français ( parfois en anglais, ces dernières années). L'ouverture en 1948 de l'Institut national des Études juridiques et économiques et de la Faculté de droit tenait compte des multiples besoins du Cambodge. Plusieurs autres écoles supérieures spécialisées comme celles de la Médecine, de l'Agriculture ouvrirent aussi leurs portes, toutes en français.

Évidemment, la politique française ne se préoccupait pas beaucoup de la langue khmère parlée par la grande majorité de la population. Toutefois, elle a eu l’avantage de scolariser le pays (en français) alors qu’auparavant les gens du peuple étaient éduqués dans les pagodes auprès des bonzes et n'apprenaient que le sanskrit et le pali. De plus, le protectorat français constitue probablement l’une des plus longues périodes de paix et de développement économique qu’a connue le Cambodge au cours de toute son histoire.

Après l’indépendance (1953), cette politique linguistique se transforma en une certaine «khmérisation» qui se manifesta à la fois à la législature, la justice, l’administration publique et les programmes scolaires. Il faut comprendre que cette khmérisation se concrétisa dans une forme de bilinguisme franco-khmer qui s’étendit partout, sauf dans les universités (restées au français). La minorité vietnamienne conserva des droits scolaires à l’exemples des citoyens d’origine khmère.

5 La politique génocidaire du Kampuchéa (1975-1989)

Lorsqu’en 1970 survint la guerre entre le Cambodge et le Vietnam (et la chute du roi Sihanouk), le français et le khmer constituaient les deux langues jouissant d’un statut égal dans la société cambodgienne. Pendant la guerre civile, le français commença à perdre du terrain au profit du vietnamien. Mais cette tendance khméro-vietnamienne s’arrêta net avec l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, le Parti communiste du Cambodge. Ceux-ci constituaient alors la seule force originaire du pays et bénéficiaient de l’appui du roi Sihanouk. Le 17 avril 1975, les forces des Khmers rouges «libérèrent» le pays, renversèrent le gouvernement militaire du moment et établirent le Kampuchéa démocratique.

Même si les Cambodgiens avaient connu l'horreur des années de guerre civile, ils n’avaient encore rien vu comparativement à la terreur des Khmers rouges dirigés par Pol Pot. En effet, quelques jours après avoir pris le pouvoir, les Khmers rouges évacuèrent toutes les villes du pays, forçant toute la population cambodgienne à vivre et à travailler à la campagne sur une base communautaire. L'objectif des Khmers rouges était une société communiste agraire autosuffisante. 

C’est pourquoi la plupart des infrastructures économiques et sociales des pays furent démantelées. La propriété privée fut confisquée, les usines, les véhicules, le matériel industriel furent détruits. Toute l'activité économique devint un élément de l'appareil de l'État: suppression des marchés économiques, abolition de la monnaie, puis fermeture des écoles, des université, des pagodes bouddhistes et des hôpitaux. Enfin, tous les intellectuels du pays furent déportés ou exécutés, sauf ceux qui ont réussi à fuir le pays. Après l'indépendance de 1953, le système juridique et administratif français avait été maintenu. La situation changea complètement avec l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges. Tout l’édifice juridique s’est écroulé entraînant la suppression du Code civil et du Code pénal fondés sur le système français. Le nouveau régime ne s’est pas contenté de supprimer le Parlement, il abolit aussi toutes les lois ainsi que les tribunaux. Dès lors, les droits de la population dépendirent de décisions administratives totalement arbitraires.

Sous les Khmers rouges, les conditions de vie devinrent extrêmement dures: 18 heures par jour de travail manuel collectif avec pour seule nourriture des rations de misère. La justice est devenue sommaire et la plupart des crimes furent punis de mort. Durant les quelques années qu'a duré l'expérience des Khmers rouges, plus d’un million de citoyens, autrement dit un Cambodgien sur sept, ont été torturés et exécutés ou sont morts au travail, soit de malnutrition soit de maladie. Ils s'agit là d'un autogénocide unique dans l'histoire du monde: près de 20 % de la population du pays a été éliminée.

Les Khmers rouges ne se sont pas embarrassés des problèmes de langue. Ils commencèrent par massacrer tous les représentants des minorités ethniques, dont les Chams musulmans, les Chinois, les Laotiens et, surtout, les Vietnamiens. Ils supprimèrent tout droit en matière de langue, imposèrent le khmer à tous les Cambodgiens et tentèrent d’éliminer toute trace du français, non seulement dans l’administration mais aussi dans les rues et les médias. La haine que les Khmers rouges vouèrent aux Vietnamiens étaient telle qu’ils voulurent liquider tous les Khmers d’origine vietnamienne, puis déclenchèrent une guerre suicidaire avec le Vietnam, ce qui précipita leur chute – on sait que ce pays comptait 70 millions d’habitants (contre près de huit millions au Cambodge).

Les troupes vietnamiennes envahirent le Cambodge à la fin de 1978, apparemment pour contenir les violations frontalières répétées et sanglantes des Khmers rouges. Les Vietnamiens installèrent un régime de type communiste connu sous le nom de République populaire du Kampuchéa et imposèrent le vietnamien en plus du khmer dans l’appareil de l’État. Cette offensive vietnamienne entraîna encore un affaiblissement de l’usage du français.

La Constitution du 25 juin 1981 de la République populaire du Kampuchéa (abrogée le 30 avril 1989) déclarait dans son article 1 que «la langue et l'écriture officielles sont la langue et l'écriture khmères». Mais c’est l’article 5 qui mérite une attention particulière en raison de sa déclaration à l’égard des ethnies et des minorités:

Article 5

L'État réalise la politique d'union et d'égalité entre toutes les ethnies vivant dans la communauté nationale du Kampuchéa. Toutes les ethnies doivent s'aimer et s'entraider. Les actes de mépris, d'oppression, de division des ethnies sont prohibés. Les langues et les écritures, ainsi que les bonnes moeurs et coutumes des minorités ethniques sont respectées. L'État s'occupe des minorités ethniques pour qu'elles puissent rattraper le niveau commun. L'État prête une attention particulière au développement de l'économie, de l'enseignement, de la culture, de l'action sociale, de la santé, des communications, dans les régions montagneuses et dans les régions isolées.

Cependant, lorsque le régime de la République populaire du Kampuchéa prit le pouvoir en 1979, cela faisait au moins quatre ans que le pays se trouvait dans un vide juridique, certaines régions étant dans une situation de guerre civile et de désintégration sociale depuis 1970. Donc, en 1979, il y avait très peu de personnes, sinon plus du tout, qui possédaient soit une formation juridique pour appliquer les lois, soit une formation universitaire donnée pour dispenser un enseignement spécialisé.

Comme dans tous les autres domaines, les activités économiques et sociales s'exercèrent en l'absence de toute législation, de toute réglementation et de tout système de contrôle. Cette situation se traduisit par une administration libre pratiquement incontrôlée, que ce soit dans les écoles ou dans les cours de justice réinstaurées. Bref, la Constitution de 1981 n’a jamais été appliquée.

6 La politique linguistique du Cambodge actuel

Le Cambodge actuel est loin d’avoir terminé la reconstruction du pays. Au moment où les Vietnamiens ont quitté le Cambodge en 1989, la situation était devenue des plus précaires, car le pays était complètement exsangue. Pendant une période transitoire qui dura de 1989 à 1992, les organisations internationales durent administrer le Cambodge: création de l’État du Cambodge, arrivée des casques bleus de l’ONU, retour du prince Sihanouk (absent du pays depuis janvier 1979), levée de l’embargo commercial des États-Unis, élection démocratique de 1993. 

Pendant cette courte période, c’est l’anglais qui devient la langue administrative du pays en plus du khmer. Enfin, le gouvernement cambodgien doit faire en sorte que les droits de l'homme et de toutes les personnes relevant de sa compétence soient pleinement respectés conformément aux Pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme et aux autres instruments relatifs aux droits de l'homme auxquels le Cambodge est partie prenante.

6.1 La Constitution de 1993

La Constitution du 23 septembre 1993 ne prévoit pas beaucoup de disposition en ce qui a trait à la langue. L’article 5 précise que la langue officielle écrite et parlée est le khmer:

Article 5

La langue et l'écriture officielles sont la langue et l'écriture khmères.

Pour ce qui est des droits et des devoirs des citoyens khmers, le Cambodge reconnaît (partie III) et respecte les droits de l'Homme tels qu'ils sont définis dans la Charte des Nations unies, dans la Déclaration universelle des droits de l'Homme et dans tous les traités et conventions relatifs aux droits de l'Homme, de la femme et de l'enfant (art. 31):

Article 31

Les citoyens khmers sont égaux devant la loi; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes devoirs sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de croyances, d'opinions politiques, d'origine de naissance, de classe sociale, de fortune ou d'autres considérations.

L'exercice des droits et libertés par chaque individu ne doit pas porter atteinte aux droits et libertés d'autrui. Ces droits et libertés s'exercent dans le cadre prévu par la loi. La Constitution du Cambodge contient des dispositions qui se rapportent directement aux minorités ethniques ou religieuses. La liberté de croyance et de religion est garanti par l'État dans les conditions qui ne portent pas atteinte aux autres croyances ou religions, à l'ordre et à la sécurité publics (art. 43), mais le bouddhisme est la religion de l'État.

Toutes ces dispositions constitutionnelle sont sûrement louables, mais elles contiennent des restrictions importantes, car la plupart des droits fondamentaux consacrés dans la Constitution sont limités aux seuls "citoyens khmers". Il s'agit des droits fondamentaux tels que le droit de participer aux activités économiques et culturelles du pays, le droit de circulation, le droit à la liberté d'expression, le droit d'association et de réunion pacifique. Les articles spécifiant l'obligation de respecter la loi et la Constitution ne se réfèrent eux aussi qu'aux "citoyens khmers" (art. 49 et 50). Des objections analogues s'appliquent à la limitation de certains droits fondamentaux aux seuls "citoyens". Nombreuses sont les personnes, en particulier parmi les populations minoritaires (Vietnamiens, Chinois, Chams, etc.) qui sont légalement autorisées à résider au Cambodge sans avoir la pleine citoyenneté. En l'absence de lois sur l'immigration et la nationalité, cette situation donne naissance à des incertitudes quant aux droits auxquels peuvent prétendre les individus.

6.2 La législature, la justice et l’administration publique

Depuis 1990, le khmer a repris ses droits dans l’administration du Cambodge. C’est cette langue qu’on utilise dans tous les rouages de l’État. Toutefois, le Cambodge étant une ancienne colonie française, le français a repris aussi une certaine place dans ces domaines. Évidemment, le français n’est plus utilisé au Parlement ni dans la rédaction des lois. Mais il est encore utile, voire nécessaire, dans l’application de certaines lois rédigées à l’époque en français, lois qui ont été remises en vigueur. En ce qui a trait aux minorités, seul le khmer est permis, sauf en cas de force majeure dans les tribunaux. Néanmoins, le système juridique cambodgien étant d'origine française, on peut prévoirque, dans l'avenir, les principaux textes de loi cambodgiens s'inspireront du modèle français.

L’administration cambodgienne n’utilise que le khmer avec les citoyens, les droits linguistiques des minorités ne s’étendant pas jusqu’aux services gouvernementaux. Cependant, les fonctionnaires apprennent le français depuis la réouverture de l'École royale d'administration qui prévoit des programmes de formation permanente et de perfectionnement en administration publique, en diplomatie, en finance, en gestion et en justice. Les cours sont donnés par des enseignants français qui se relaient tous les 15 jours, chacun donnant un cours de cinq heures par jour pendant cinq jours consécutifs, pour un cycle s’étalant de six à neuf mois. De plus, des cours du soir sont offerts aux fonctionnaires qui souhaiteraient s'initier à la langue française dans les domaines juridique et économique. Ainsi, les termes juridiques et économiques couramment utilisés dans le pays sont expliqués en khmer tout en se référant à la documentation et aux cours de droit donnés en langue française. L’État prévoit la publication de manuels bilingues pour servir de documents de travail. Enfin, des écoles de comptabilité sont ouvertes pour aider les entreprises à dresser une comptabilité adéquate faite par des Cambodgiens. Les fonctionnaires cambodgiens qui contrôleront les comptes ont déjà acquis une expérience professionnelle avec des experts français. Les employés de l’État, notamment les fonctionnaires, sont recrutés dans l'ensemble de la population parmi ceux qui savent lire et écrire le français, et dans ce qui subsiste de la classe socialement privilégiée.

6.3 L’éducation

De façon générale, le système d'éducation cambodgien laisse beaucoup à désirer. Les problèmes accumulés par deux décennies de guerre ont laissé les écoles dans un état lamentable. D’abord, les bâtiments sont en mauvais état alors que le matériel d'enseignement et les équipements sont insuffisants, sans compter qu’un grand nombre de familles cambodgiennes n'ont même pas les moyens d'acheter des manuels et des fournitures scolaires pour leurs enfants. De plus, il existe une grave pénurie d'enseignants au niveau primaire. Les écoles primaires sont extrêmement surchargées à un point tel que de nombreuses classes comptent plus de 100 élèves. Et la majorité des enseignants n'ont pas de formation suffisante. Alors que le cycle d’enseignement primaire est prévu pour cinq ans, les enfants passent en moyenne dix ans à l’école en raison des redoublements. Dans ces conditions peu favorables que s’enseigne la langue khmère. Chez les minorités, seuls le chinois et le vietnamien sont enseignés dans les écoles primaires.

La proportion des filles, surtout dans les écoles secondaires, est extrêmement faible. N’oublions pas que, en raison de la guerre civile, le système éducatif a été complètement bouleversé. Les estimations indiquent un taux d'analphabétisme de 62 % à 70 % pour l’ensemble de la population. Même si beaucoup d’établissements d'enseignement ont rouvert leurs portes depuis 1990, aucune statistique officielle ne permet de saisir le mouvement réel.

Après une interruption de presque 20 ans, l'enseignement du français a repris peu à peu dans le système éducatif cambodgien. C'est surtout à partir de 1993 que l'enseignement des langues étrangères (français et anglais) s'est amplifié fortement. Environ 15 % des élèves apprennent le français dans les écoles primaires et secondaires du Cambodge.

Dans les universités, la vie a repris lentement son cours. En vertu des accords intergouvernementaux (France-Cambodge), les enseignants français sont revenus, surtout dans les facultés de médecine et de droit ainsi que dans les universités agricoles. Les cours sont généralement donnés en khmer et en français, mais seulement en français pour les études de médecine. L’Institut de technologie du Cambodge a été fondé pour former des cadres nécessaires à la reconstruction et au développement du Cambodge; les cours sont donnés en français et en khmer. Il est également prévu de former en langue française des ingénieurs pour contribuer au développement des pays d'Asie du Sud-Est et du Pacifique et en particulier du Cambodge.

6.4  Les médias

L'article 41 de la Constitution de 1993 reconnaît la liberté d'expression, la liberté de la presse et la liberté de publication. Ces libertés avaient déjà commencé à s'enraciner dans le pays à partir de 1991 et 1992. Des journaux sont publiés en khmer, en anglais, en français et en chinois, et on en compte désormais plus d'une vingtaine. La station radiophonique d'État coexiste avec une station privée ainsi que des émissions diffusées sur ondes courtes, captées dans une grande partie du pays. Il existe quatre chaînes de télévision, dont une est privée, toutes en khmer. Les journaux existent en khmer, en chinois, en vietnamien; les journaux khmers en particulier critiquent librement la politique et les membres du gouvernement. Il s'agit là d'une situation nouvelle et tout à fait remarquable après plus de vingt années de guerre et d'isolement.

6.5 Le sort des principales minorités

Les Vietnamiens représentent la minorité la plus importante au Cambodge: environ 475 000 locuteurs. Pour les Vietnamiens de souche qui se trouvent au Cambodge, le problème majeur semble la menace que fait peser sur leur sécurité la campagne anti-vietnamienne que mène avec acharnement certains Khmers dont les membres des Khmers rouges qui perpétuent les enlèvements, les assassinats, les messages de haine raciale à la radio, etc. Cette situation est accentuée par l'incertitude qui entoure leur statut juridique. 

Les pièces d'identité délivrées sous le régime des Khmers rouges et des Vietnamiens sont souvent déclarées inacceptables par les autorités actuelles. Il n'existe pas au Cambodge de législation détaillée sur l'immigration et la citoyenneté. Les procédures d'immigration ne sont pas normalisées et aucune instance judiciaire n'est chargée de traiter efficacement et rapidement des questions d'immigration ou des demandes de citoyenneté. Heureusement, les Vietnamiens ont rouvert leurs écoles et l’enseignement du khmer fait désormais partie des matières au programme en plus du vietnamien. Cependant, les droits linguistiques se réduisent à ce seul droit. En somme, les blessures entre Khmers et Vietnamiens ne sont pas encore cicatrisées.

Il reste environ 330 000 Chinois au Cambodge. Ceux-ci ont subi leur part de déboires depuis 1970: fermetures de leurs écoles, imposition de lourdes taxes, déportations, fermetures des entreprises chinoises, etc. Ce n'est qu'en 1990 que les écoles chinoises ont été autorisées à rouvrir et qu'une association chinoise s'est constituée. De manière générale, la communauté chinoise est à l'heure actuelle largement intégrée et acceptée au Cambodge.

Les Chams sont au nombre d’environ 200 000. Ils représentent la plus grande communauté non bouddhiste au Cambodge. La pratique de l'islam est tolérée, voire encouragée. Comme dans le cas des Chinois, rares sont les frictions entre cette communauté et la majorité khmère.

La situation actuelle au Cambodge ne favorise pas une politique linguistique à l’égard des minorités. L’État doit aller au plus pressé: reconstruire le pays. C’est pourquoi seules trois minorités – les Vietnamiens, les Chinois et les Chams – ont obtenu des droits réduits au seul domaine scolaire. Cela étant dit, il existe plusieurs variétés de minorités au Cambodge, dont les minorités khmères que sont les Mnongs, Stiengs, Tampums, Krungs, Braous, Joraïs, Pears, Saochs, Kuoys, Samrés. Or, la notion de minorité n'a jamais figuré dans les Constitutions cambodgiennes. Pourtant ces minorités représentent 15 % de la population et les Vietnamiens sont encore victimes de discrimination. Il faut dire que les Cambodgiens ne portent pas trop les Vietnamiens dans leur coeur et historiquement ils ont leurs raisons... Quand un pays craint d’être absorbé par son voisin, il reste peu enclin à lui ouvrir les portes!

Pour le reste, toutes les énergies semblent nécessaires pour remettre à flot le khmer et, dans une certaine mesure, le français. Depuis les années soixante-dix, la langue française a perdu beaucoup de terrain au Cambodge parce qu'elle a été perçue comme une langue de la colonisation et c’est l’anglais qui a pris du galon. Cependant, les Cambodgiens se souviennent aussi que le protectorat français a constitué une sorte d’âge d’or pour le pays, car cette longue période a permis un développement économique considérable, sans compter l’extension de l’éducation dans tous les secteurs de la société. Pour l’instant, la politique linguistique du Cambodge se résume à utiliser la langue officielle avec, en contrepartie, des tentatives de droits scolaires à trois minorités et la restauration partielle de l’ancienne langue coloniale.

Dernière mise à jour: 18 janv. 2012

Bibliographie

BUREAU DU HAUT-COMMISSAIRE DES NATIONS UNIES AUX DROITS DE L’HOMME. «Situation des droits de l'homme au Cambodge» dans Résolution de la Commission des droits de l'homme 1997, Genève, 12 décembre 1997, http://www.unhchr.ch/html/menu4/chrres/1997.res/49f.htm

ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA, 2004, art. «Cambodge», pour la partie historique.

PHIRUM, Kong. L'enseignement du français au Cambodge, Phnom Penh, École royale d'Administration du Cambodge, 7 avril 1998, http://www.refer.fr/vietn_ct/eco/actesren/2_kongph.htm

YACOUB, Joseph. «L’Asie et les minorités» dans Les minorités dans le monde, Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 547-591.


 

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