République populaire de Chine
Région autonome du Tibet

(Chine)

Capitale:  Lhassa
Population:
2,7 millions (2004)
Langue officielle:
chinois (putonghua) et tibétain
Groupe majoritaire:
tibétain (92,8 %)
Groupes minoritaires: chinois (4 %), monba (0,3 %), luoba (0,3 %), xarba, deng, sherpa
, naxi, nu, tu, mandchou, miao, mongol, bai, etc.
Système politique: région autonome
Articles constitutionnels (langue): art. 4, 19 et 134 de la
Constitution de 1982

Lois linguistiques: Loi sur l'autonomie des régions ethniques (1984
); Loi sur la langue et l’écriture communes nationales de la République populaire de Chine (2001).

1 La situation géographique

Tibet Le Tibet (en chinois: Xizang ; en tibétain: peu), est l'une des cinq régions autonomes de la République populaire de Chine depuis 1965. Cette région est située au sud-ouest de la Chine et elle est limitée au nord par la Région autonome ouïgoure du Xinjiang et la province du Qinghai, à l’est par la province du Sichuan, au sud-est par la province du Yunnan et la Birmanie, au sud par l’Inde, le Bhoutan et le Népal, et à l’ouest par l’Inde. Le Tibet couvre une superficie totale de 1,2 million de kilomètres carrés (Chine: 9,5 millions de kilomètres carrés), ce qui représente 12,8 % de la superficie totale de toute la Chine, mais l'équivalent de quatre fois la France. Lhassa est la capitale (410 000 habitants en 2006) et l’ancienne capitale politique du Tibet.

Le Tibet est divisé entre six préfectures (Ngari, Nagchu, Xigazê, Lhoka (ou Sannan), Nyingchi et Qamdo) et une municipalité (Lhassa) qui a rang de préfecture. Ces préfectures sont à leur tour divisées administrativement en plus de 70 districts.

Préfecture Chef-lieu Districts sous juridiction
Municipalité
de Lhassa
Ville de Lhassa Chengguan, Lhunzhub, Damxung, Nyemo, Quxu, Doilundeqen, Dagze, Maizhokounggar.
Préfecture
de
Nagchu
Nagqu Nagqu, Jiali, Biru, Nyainrong, Amdo, Xainza, Palgon, Baqen, Nyima, Sog, Shuang-hu (région administrative spéciale).
Préfecture
de Qamdo
Qamdo Qamdo, Jomda, Gonjo, Riwoqe, Dingqen, Chagyab, Paksho, Zogang, Markam, Lhorong, Banbar.
Préfecture
de Nyingchi
Bayi Nyingchi, Gongbogyamda, Miling, Medog, Bomi, Zayu, Nang.
Préfecture
de Lhoka (Shannan)
Zetang Nedong, Zhanang, Gonggar, Sangri, Qonggyai, Qusum, Ceme, Loca, Gyaca, Lhunze, Co Nag, Nanggarze.
Préfecture
de Xigazê
Xigazê Ville de Xigazê, Namling, Gyangze, Tingri, Sagya, Lhaze, Ngamrin, Xaitongmoin, Bainang, Rinbung, Kangmar, Dinggy, Dongpa, Yadong, Kyirong, Nylam, Saga, Kamba, Port Zham.
Préfecture
de Ngari
Shiquanhe Gar, Burang, Zanda, Rutog, Gelgyai, Gyaize, Coqen.

En principe, le statut de région autonome s'applique aux provinces comptant historiquement d'importantes minorités nationales, telles que les Hui (le Ningxia), les Mongols (la Mongolie intérieure), les Zhuang (le Guangxi), les Tibétains (le Tibet) et les Ouïgours (l'Ouïgour ou le Xinjiang). En plus de ces cinq régions autonomes, la Chine compte aussi 30 préfectures autonomes et 124 cantons autonomes et, dans certains cas, des districts autonomes.

Rappelons les cinq régions autonomes «égales en statut à la province»:

Nom
de la région autonome

Date de fondation
(région autonome)

Capitale
régionale

Superficie
(km2)

Population en 2005

Ethnie majoritaire locale

Mongolie intérieure
(Mongols)

1er mai 1947

Hohhot

1 197 547

23,0 millions

17,1 %

Guangxi
(Zhuangs)

15 mars 1958

Nanning

237 693

44,9 millions

33 %

Tibet
(Tibétains)
1er septembre 1965

Lhassa

1 228 400

2,7 millions

92,8 %

Ningxia
(Hui)
25 octobre 1958

Yinchuan

62 818

6 millions

20 %

Xinjiang
(Ouïgours)
1er octobre 1955

Urumqi

1 655 826

19,6 millions

45 %

Juridiquement, les régions autonomes s'occupent de leurs affaires intérieures, le pouvoir central chinois se réservant généralement la défense, les affaires étrangères et une foule d'autres prérogatives. Les matières suivantes sont réglementées par la province ou la région autonome: l'éducation, la santé publique, les industries et communications provinciales, l'administration et la mise en vente des propriétés de la province, l'administration des municipalités sous juridiction provinciale, les coopératives provinciales, l'agriculture et les forêts, la conservation des eaux, la pêche et l'élevage, etc. 

Dans un rapport publié en 2002, le Centre pour la justice au Tibet ("Association Tibet Justice Center") concluait que la Région autonome du Tibet (RAT) ne bénéficiait pas d’un statut de réelle autonomie :
 
The TAR government fails to provide genuine self-rule for Tibetans. The reasons for this are several. First, the TAR government controls few government powers. Even as to those powers, ultimate control rest with the PRC’s central government. Second, the TAR government is controlled by members of the PRC’ Communist Party, many of which are Chinese. Thirdly, the Communist Party’s policies are based on an atheist philosophy which is not compatible with Tibetan culture. The structural set up of the TAR is therefore such that a genuine Tibetan self-governance is virtually impossible.
[Reports, Tibet Justice Center (Eva Herzer); published by Tibetan Parliamentary & Policy Research Centre, New Delhi, India, 2002.]
[Le gouvernement de la RAT n’octroie pas une réelle autogestion aux Tibétains. Il a plusieurs raisons à cet état de fait. Premièrement, le gouvernement de la RAT contrôle peu de pouvoirs gouvernementaux. Même ces pouvoirs sont contrôlés in fine par le gouvernement central de la République populaire de Chine (RPC). Deuxièmement, le gouvernement de la RAT est contrôlé par des membres du Parti communiste de la RPC, dont beaucoup sont des Chinois. Troisièmement, les politiques du Parti communiste sont fondées sur une philosophie athée qui est incompatible avec la culture tibétaine. La base structurelle de la RAT est donc telle qu'une réelle autonomie gouvernementale tibétaine est pratiquement impossible.]
[Reports, Tibet Justice Center (Eva Herzer); published by Tibetan Parliamentary & Policy Research Centre, New Delhi, India, 2002.]

Bien sûr, il en est ainsi pour toutes les autres régions autonomes de la Chine, dont les autonomies sont forcément tout aussi limitées.

Tibet drapeau non officiel Légalement, le Tibet, en tant que région autonome de la Chine, n'a pas d'autre drapeau que celui de la Chine. Le drapeau qui figure ici à guache est celui du gouvernement en exil; il fut le drapeau officiel du Tibet entre 1912 et 1949. Ce drapeau a été interdit par la République populaire de Chine après la fuite du 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso, en 1959.

Quiconque au Tibet détient à la maison un drapeau tibétain et/ou un portrait du dalaï lama est certain de finir ses jours en prison.

2 Données démolinguistiques

Lors du recensement chinois de 2000, la Région autonome du Tibet comptait 2,2 millions d'habitants. Les Tibétains représenteraient l'ethnie majoritaire avec 92,8 %. En plus des Tibétains, on trouve d’autres minorités telles que les Luoba, les Menba, les Han, les Hui, les Deng et les Sherpa. Le tableau ci-dessous indique le pourcentage de la population, selon le recensement mené dans toute la Chine en 2000, pour toutes les entités autonomes tibétaines:

Les principaux groupes ethniques par région dans le Grand Tibet (recensement 2000)
  Total Tibétains Chinois Han Autres
Région autonome du Tibet 

2 616 329

2 427 168

92,8 %

158 570

6,1 %

30 591

1,2 %

Source: Ministère des Statistiques de la population, de la société, de la science et de la technologie du Bureau national des statistiques de Chine.

2.1 Les Tibétains

Les Tibétains vivent, il est vrai, dans la Région autonome du Tibet, mais également dans les provinces chinoises limitrophes, ainsi qu'en Inde (plus de 85 000), au Népal (14 000) et au Bhoutan (1600). Il existe aussi une importante diaspora en Suisse (1540), aux États-Unis (6000), au Canada (1600), à Taiwan (10000, ainsi qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande (quelques centaines). C'est donc l’Inde qui demeure le premier pays d’accueil des réfugiés tibétains. Beaucoup de Tibétains indiens sont installés à Dharamsala dans l'État de l'Himachal Pradesh, là où vit le 14e dalaï lama (Tenzin Gyatso), actuellement en exil.  La petite ville de Dharamsala (19 000 hab.) est également le siège de plusieurs associations des Tibétains en exil œuvrant pour la liberté du Tibet et le respect des droits de l'homme pour les Tibétains.

En Chine même, outre les 2,4 millions de Tibétains habitant dans la Région autonome du Tibet, il faut ajouter un million de Tibétains dans la province du Qinghai (22,5 %), 455 000 dans la province du Sichuan (53,7 %), 353 000 dans la province de Yunnan (33,1 %) et 643 000 dans la province du Gansu.

Le tableau ci-dessous montre la répartition des groupes ethniques dans la Région autonome du Tibet, selon les préfectures:

Les groupes ethniques dans la Région autonome du Tibet (recensement 2000)
  Total Tibétains Chinois han Autres
Région autonome du Tibet  2 616 329 2 427 168 92,8 % 158 570 6,1 % 30 591 1,2 %
- Municipalité de Lhassa 474 499 387 124 81,6 % 80 584 17,0 % 6 791 1,4 %
- Préfecture de Qamdo 586 152 563 831 96,2 % 19 673 3,4 % 2 648 0,5 %
- Préfecture de Lhoka (Shannan) 318 106 305 709 96,1 % 10 968 3,4 % 1 429 0,4 %
- Préfecture de Xigazê 634 962 618 270 97,4 % 12 500 2,0 % 4 192 0,7 %
- Préfecture de Nagchu 366 710 357 673 97,5 % 7 510 2,0 % 1 527 0,4 %
- Préfecture de Ngari 77 253 73 111 94,6 % 3 543 4,6 % 599 0,8 %
- Préfecture de Nyingchi 158 647 121 450 76,6 % 23 792 15,0 % 13 405 8,4 %

Selon ces statistiques officielles du gouvernement de Pékin, les Tibétains sont très majoritaires dans leur région autonome. Ils constituent plus de 92 % du Tibet, alors que les Han ne comptent que pour 6,1 %. Pourtant, depuis des décennies, le dalaï-lama déclare que les Tibétains sont «devenus une minorité dans leur propre pays». Dans une entrevue à l'hebdomadaire français Le Nouvel Observateur, il évoquait une «agression démographique» et «une sorte de génocide culturel» par les Chinois. Le 17 octobre 2007, dans un discours au Congrès américain, le dalaï-lama affirmait:

Chaque année, la population chinoise à l’intérieur du Tibet augmente de façon alarmante. Si nous prenons à titre d’exemple la population de Lhassa, il y a un réel danger que les Tibétains soient réduits à une minorité insignifiante dans leur propre pays. Cette augmentation accélérée de la population pose aussi une menace sérieuse sur l’environnement fragile du Tibet.


Il subsiste deux problèmes. Ou bien les données officielles sont fausses ou bien le dalaï-lama interprète autrement la réalité. Selon les sources officielles, les Han ne seraient qu'un peu plus de 158 000. Toutefois, ce nombre ne tient pas compte des effectifs militaires, ni des fonctionnaires en poste pour une durée limitée au Tibet. Selon les statistiques citées par le Centre tibétain pour les droits de l'homme et la démocratie, le nombre des Chinois han s'élèverait en fait à quelque 900 000. Il n'y a malheureusement aucun moyen de vérifier ces affirmations, mais il est certain que les données officielles du gouvernement chinois ne disent pas tout.

Il subsiste un autre problème. C'est qu'il faut distinguer deux types de Tibet: le Tibet historique et le Tibet de la région autonome, amputé de près de la moitié de sa superficie par les autorités chinoises. Si le dalaï-lama réfère à chaque fois qu'il parle du Grand Tibet, il a raison. Les Chinois, pour leur part, renvoient invariablement à la Région autonome du Tibet (RAT) lorsqu'ils parlent du Tibet; ils ont intérêt à faire oublier les différentes amputations qu'a subies le Grand Tibet depuis 1953.

Depuis des siècles, le Tibet historique ou «Grand Tibet» comptait trois provinces:  l'U-Tsang, l'Amdo et le Kham.  Or, en 1965, les frontières du Tibet ont été redéfinies par les autorités chinoises. Aujourd'hui, seule la province de l'U-Tsang, avec une petite partie du Kham, constitue la Région autonome du Tibet. L'ancienne province d'Amdo fait maintenant partie de la province chinoise de Qinghai, et le Kham a été divisé et incorporé aux provinces du Gansu, du Yunnan et du Sichuan.


Rappelons les faits: le Tibet a été «envahi» ou «libéré» (selon l'interprétation tibétaine ou chinoise) par les troupes de l'Armée populaire de libération en 1950. Après l'annexion du Grand Tibet, la province d'Amdo a été séparée pour devenir aujourd'hui la province du Qinghai.

1. Le canton autonome tibétain de Tianzhu a été annexé par la Chine en 1957pour devenir une subdivision administrative de la province du Gansu; il est placé sous la juridiction de la ville-préfecture de Wuwei.
2. La préfecture autonome tibétaine de Gannan (en chinois) ou de Kanlho (en tibétain) faisait partie de l'ancienne province tibétaine d'Amdo; elle fut réorganisée en tant que préfecture tibétaine autonome de la province chinoise du Gansu en 1958-1964.
3. La préfecture autonome tibétaine de Ngapa faisait partie de l'ancienne province d'Amdo; elle fut réorganisée comme une préfecture tibétaine autonome de la province chinoise du Sichuan avant 1950.
4. La préfecture autonome tibétaine de Ganze faisait partie de l'ancienne province tibétaine du Kham; elle fut occupée par les troupes de l'Armée populaire de libération avant que les communistes n'arrivent au pouvoir en 1949. Elle fut réorganisée comme une partie de l'ancienne province du Sikang en 1950-1954. En 1957, le Sikang fut incorporé dans la province du Sichuan en tant que préfecture autonome. 
5. Le canton autonome de Muli ou district autonome tibétain de Muli (32 % de Tibétains) a été annexé par la Chine en 1957 et intégré dans la province du Sichuan. Il est aujourd'hui une subdivision administrative de la province du Sichuan placé sous la juridiction de la préfecture autonome yi de Liangshan. 
6. La préfecture autonome tibétaine de Dêqên faisait partie de la province tibétaine de Kham; elle fut occupé par troupes de l'Armée populaire de libération avant 1949 et incorporée dans la province du Yunnan.
7. La province du Qinghai fut découpée à partir de la province tibétaine de l'Amdo en 1955. Cette région avait été revendiquée dès 1720 par l'empereur chinois K'ang Hsi; sous le régime du Kuomintang, le général Tchang Kaï-chek avait réclamé lui aussi le territoire, mais ce sont les communistes qui, après 1950, réussirent à faire le suivi de cette revendication chinoise. Cependant, les Tibétains ont toujours refusé de reconnaître les anciennes revendications territoriales.
8. La Région autonome du Tibet correspond à l'ancienne province tibétaine de l'U-Tsang; elle fut proclamée «région autonome» de la Chine en 1965. Les Chinois, lorsqu'ils parlent du Tibet, renvoient invariablement à la Région autonome du Tibet (RAT), laquelle correspond à environ la moitié de la superficie du Tibet historique. La superficie du Tibet actuel  (RAT) est de 1 221 600 km², mais le Tibet historique comptait 2,5 millions de kilomètres carrés. 


Le redécoupage administratif imposé par la Chine sur le Tibet a diminué de moitié l'ancien territoire tibétain, ce qui correspond à près de
40 % de la superficie de la Chine dans ses frontières actuelles (9,6 millions de km²). Ce redécoupage correspond à la distinction plus ancienne entre le «Tibet extérieur» (la Région autonome actuelle) et le «Tibet intérieur» (les provinces orientales actuelles du Qinghai, Sichuan, Yunnan et Gansu). Cette réduction de la superficie du Tibet permet de parler de minorisation des Tibétains par les Chinois han, puisque les Tibétains de ces quatre provinces ne forment plus aujourd'hui que 22,5 % (Qinghai), 33,1 % (Yunnan), 53,7 % (Sichuan) et 51,4 % (Gansu). La minorisation, très avancée dans le Qinghai et le Yunnan, va se poursuivre inexorablement.

On constate, par exemple, que les Tibétains de la province du Qinghai ne constituent que 22 % de la population de l'ancienne province tibétaine de l'Amdo. Les Han sont majoritaires avec 54 %. Cependant, dans les «préfectures autonomes tibétaines» (Haibei, Huangnan, Hainan, Golog et Gyêgu), ils forment encore des majorités locales:

Les groupes ethniques du Qinghai (recensement 2000)
  Total Tibétains Chinois han Autres
Territoires tibétains du Qinghai  4 822 963 1 086 592 22,5 % 2 606 050 54,0 % 1 130 321 23,4 %
- Juridiction de Xining 1 849 713 96 091 5,2 % 1 375 013 74,3 % 378 609 20,5 %
- Préfecture de Haidong 1 391 565 128 025 9,2 % 783 893 56,3 % 479 647 34,5 %
- Préfecture autonome tibétaine de Haibei 258 922 62 520 24,1 % 94 841 36,6 % 101 561 39,2 %
- Préfecture autonome tibétaine de Huangnan 214 642 142 360 66,3 % 16 194 7,5 % 56 088 26,1 %
- Préfecture autonome tibétaine de Hainan 375 426 235 663 62,8 % 105 337 28,1 % 34 426 9,2 %
- Préfecture autonome tibétaine de Golog 137 940 126 395 91,6 % 9 096 6,6 % 2 449 1,8 %
- Préfecture autonome tibétaine de Gyêgu 262 661 255 167 97,1 % 5 970 2,3 % 1 524 0,6 %
- Préfecture autonome mongole et tibétaine de Haixi 332 094 40 371 12,2 % 215 706 65,0 % 76 017 22,9 %


Dans la province du Sichuan, laquelle a accaparé la moitié de l'ancienne province tibétaine du Kham, les Tibétains sont demeurés majoritaires dans les deux préfectures tibétaines: Ngawa et Garzè:

Les groupes ethniques du Sichuan (recensement 2000)
  Total Tibétains Chinois Han Autres
Territoires tibétains de la province du Sichuan 
- Préfecture autonome tibétaine et qiang de Ngawa 847 468 455 238 53,7 % 209 270 24,7 % 182 960 21,6 %
- Préfecture autonome tibétaine de Garzê 897 239 703 168 78,4 % 163 648 18,2 % 30 423 3,4 %
- Canton autonome tibétain de Muli 124 462 60 679 48,8 % 27 199 21,9 % 36 584 29,4 %

Dans la province du Yunnan, les Tibétains sont minoritaires (33,1 %) dans la Préfecture autonome tibétaine de Dêqên:

Les groupes ethniques du Yunnan (recensement 2000)
 
Territoires tibétains de la province du Yunnan 
- Préfecture autonome tibétaine de Dêqên
Total Tibétains Chinois han Autres
353 518 117 099 33,1 % 57 928 16,4 % 178 491 50,5 %

Dans la province du Gansu, les Tibétains sont à peine majoritaires (51,4 %) dans la Préfecture autonome tibétaine de Gannan:
 

Les groupes ethniques du Gansu (recensement 2000)
  Total Tibétains Chinois han Autres
Territoires tibétains de la province du Gansu 
- Préfecture autonome tibétaine de Gannan (Kanlho) 640 106 329 278 51,4 % 267 260 41,8 % 43 568 6,8 %
- Canton autonome tibétain de Tianzhu 221 347 66 125 29,9 % 139 190 62,9 % 16 032 7,2 %

2.2 La langue des Tibétains

La langue des Tibétains est le tibétain qui appartient au groupe tibéto-birman de la famille sino-tibétaine. Selon les régions où ils résident, les Tibétains parlent l'une des trois variétés dialectales suivantes:

1) le tibétain d’Amdo: au nord de la province du Sichuan, à l'est de la province de Qinghai et à l'ouest de la province du Gansu;
2) le tibétain de Kham:
au nord du Tibet, au sud de la province de Qinghai, et au nord-ouest de la province du Sichuan;
3) le tibétain de Lhassa (ou d'U-Tsang): au sud du Tibet et au nord de la province de Yunnan.

C'est le dialecte de Lhassa qui sert de langue véhiculaire entre les locuteurs des différentes formes de tibétain. Le tibétain d'Amdo n'est pas parlé au Tibet, mais à l'extérieur de ses frontières actuelles.  Au Bhoutan, le dzongkha, la langue officielle du pays, est apparenté au tibétain.

Créé au VIIe siècle, le tibétain utilise un alphabet particulier («alphabet tibétain») composé de 30 consonnes et de quatre voyelles ([i], [ou], [é] et [o]. Le son fondamental [a] est inclus dans toutes les consonnes et les autres voyelles sont mentionnées par des accents ou signes diacritiques particuliers. Les syllabes sont séparées par des points et il n'existe aucun espace entre les mots. Le tibétain est une langue à tons, au nombre de trois. Voici l'article 1 de la Déclaration universelle des droits de l'homme:

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.»

Pour les voyelles:

Alphabet tibétain: voyelles

 

 

 

 

Pour les consonnes:

alphabet tibétain 1

Consonnes souscrites ou subjointes (lettres empilées):

tibetain alphabet lettres empliées

Les trois consonnes suscrites permettent de modifier le ton ou de supprimer une aspiration, alors que les quatre consonnes souscrites servent à noter des palatales ou des rétroflexes. Cet alphabet correspond à un alphasyllabaire (ou semi-syllabaire ou abugida) inventé par Thonmi Sambhota, un ministre du roi Srong-btsan sgam-po, à partir de l'écriture devanâgarî employé en Inde. Le tibétain demeure l'une des rares langues sino-tibétaines à utiliser encore son écriture d'origine. Ce fait semble s'expliquer par l'isolement géographique du Tibet, ce qui aurait contribué ainsi à limiter les échanges et les influences linguistiques. De plus, les mœurs tibétaines ne paraissent pas propices aux changements.

2.3 Les autres ethnies

Dans la famille sino-tibétaine, il existe deux grands groupes de langues: le groupe chinois et le groupe tibéto-birman. La plupart des petites ethnies parlent des langues du sous-groupe tibétain ou birman, mais d'autres parlent des langues des familles altaïques, hmong-mien ou thaï-kadai.

Ethnie/langue 2003 Pourcentage
(2003)
Sous-groupe de langue
Nombre total 2 592 113 100 % -
Tibétains/tibétain 2 464 742 95,0 % tibétain (sino-tibétaine)
Han/chinois 105 379 4,0 % chinois (sino-tibétaine)
Monba/monba 9 584 0,3 % tibétain (sino-tibétaine)
Luoba/luoba 3 565 0,1 % birman (sino-tibétaine)
Hui/chinois 2 513 0,1 % chinois (sino-tibétaine)
Xarba/xarba 1 645 0,0 % birman (sino-tibétaine)
Deng/deng 1 514 0,0 % birman (sino-tibétaine)
Sherpa/sherpa 1 200 0,0 % tibétain (sino-tibétaine)
Naxi/naxi 1 139 0,0 % tibétain (sino-tibétaine)
Nu/nu 468 0,0 % tibétain(sino-tibétaine)
Tu/tu 249 0,0 % tibétain (sino-tibétaine)
Mandchous/mandchou 243 0,0 % toungouze (altaïque)
Miao/miao 170 0,0 % hmong (hmong-mien)
Mongols/mongol 161 0,0 % mongol (altaïque)
Bai/bai 101 0,0 % tibétain (sino-tibétaine)
Yi/yi 88 0,0 % birman (sino-tibétaine)
Zhuang/zhuang 57 0,0 % kam-thaï (thaï-kadai)
Buyi/buyi 31 0,0 % kam-thaï (thaï-kadai)
Dulong/dulong 30 0,0 % birman (sino-tibétaine)
Lisu/lisu 18 0,0 % tibétain (sino-tibétaine)
Ouïgours/ouïgour 7 0,0 % turcique (altaïque)
Autres 409 0,0 % -

Les Han, l'ethnie majoritaire chinoise, constituent, selon le recensement de 2000, une minorité de 6,1 % dans la Région autonome du Tibet avec 158 570 personnes (sur un total de 2 616 329). La plupart vivent dans la capitale, Lhassa. Cependant, dans la province voisine du Qinghai (au nord-est du Tibet), les Han forment jusqu'à 54 % de la population locale, dont 74,3 % dans la juridiction de Xinning,  56,3 % dans la préfecture de Haidond et 65 % dans la préfecture autonome mongole et tibétaine de Haixi. La plupart des Han parlent le chinois mandarin (ou putonghua), mais d'autres s'expriment en wu, en min, en hakka, en cantonais ou en yu. Quoi qu'il en soit, les Han parlent des langues chinoises de la famille sino-tibétaine, alors que les autres minorités parlent des langues tibéto-birmanes de la même famille.

Les quelque 10 000 Menba dispersés au sud du Tibet vivent surtout dans la préfecture de Nyingchi (districts de Medog, Nyingch et Cona). Leur langue tibéto-birmane est fragmentée en diverses variétés dialectales.

Les Luoba forment un groupe de quelque 3500 individus installés dans la préfecture de Nyingchi (districts de Mainling, Medog, Lhunze et Nangxian) dans le Tibet du Sud-Est. Les Luoba parlent en principe une langue distincte, le luoba, appartenant au groupe tibéto-birman de la famille sino-tibétaine, mais peu d'entre eux connaissent leur langue ancestrale. Comme le luoba n'est pas doté d'écriture, la plupart des Menba ont recourt à l’écriture tibétaine.

On compte environ 2500 Hui au Tibet, ces «Chinois musulmans» vivant principalement à Lhassa, ainsi que dans les villes de Xigazê (préfecture de Xigazê) et Qamdo (préfecture de Qamdo). Ils sont généralement bilingues, parlant généralement le chinois mandarin et le tibétain dans leurs activités quotidiennes; ils connaissent aussi l'arabe coranique pour les activités religieuses.

Les Xarba sont une petite communauté de 1600 membres vivant dans le sud de la préfecture de Nyingchi, près de la province du Sichuan. Le xarba est une langue langue tibéto-birmane.

Les Sherpa, au nombre d'environ 1200, parlent le sherpa, une langue tibéto-birmane dérivée du tibétain. Ils résident habituellement dans le district de Solukhumbu.  

Les Naxi du Tibet vivent dans le sud-est de la préfecture de Nyingchi; ils possèdent leur propre système d'écriture. La majorité des 300 000 Naxi habitent surtout dans les provinces du Yunnan et du Sichuan. Au Tibet, les Naxi ne sont que 1140 et parlent une langue tibéto-birmane.

Il existe aussi d'autres plus petites minorités tibéto-birmanes telles les Tu, les Mandchous, les Miao, les Mongols, les Bai, les Yi, les Zhouang, les Buyi, les Dulong, les Lisu et les Ouïgours.

3 Données historiques

On ignore généralement l'histoire ancienne du Tibet. Certaines découvertes laissent croire que le territoire fut très tôt habité par des nomades parvenus entre 14 000 et 8000 avant notre ère. Dès la fin du VIe siècle, on croit que le Tibet ait été divisé en principautés qui furent réunies sous l’autorité du roi Namri Songsten (570-619). Son fils, Songtsen Gampo (610-649), poursuivit l’œuvre d’unification du pays et introduisit le bouddhisme. C'est à cette époque que fut fondée Lhassa avec son plus ancien sanctuaire bouddhiste, le Jokhang. L’écriture tibétaine fit son apparition vers le VIIe siècle sous le règne de Songtsen Gampo. Le siècle suivant fut marqué par une politique d’expansion militaire parsemée de conflits avec les populations frontalières de l’Inde, du Népal et de la Chine. En 763, sous le règne de Trisong Detsen (742-797), les forces tibétaines envahirent la Chine.

3.1 La souveraineté mongole et le lamaïsme

Au IXe siècle, le royaume du Tibet entra dans une période obscure et l’unité du pays se désagrégea. À partir de 846, le pouvoir central s’effaça au profit des seigneurs féodaux. Ainsi, la féodalité et la théocratie tibétaine se mirent en place. En même temps que la noblesse, les monastères bénéficièrent d’une autorité accrue, tant au plan séculier que religieux. En 1240, des forces mongoles attaquèrent plusieurs monastères. En 1247, le grand lama Sakyapa gagna la sympathie de l’empereur mongol Godan qui le désigna comme vice-roi chargé des affaires séculières du Tibet. Sous l'influence de Kubilaï Khan (1215-1294), le fondateur de la dynastie Yuan converti au bouddhisme par les Sakyapa, l’administration de la région fut  réorganisée, mais le Tibet reprit son indépendance après la chute de la dynastie en 1368.

Divers monastères rivaux tentèrent de s’emparer du pouvoir détenu par les lamas qui occupent les fonctions de vice-rois. Un gouvernement séculier fut restauré pendant une brève période au XVe siècle. Le moine réformateur Tsong-kha-pa (1357-1419) fonda l’ordre religieux des Gelugpa. En 1578, le prince mongol Altan accorda au troisième abbé des Gelugpa le titre de dalaï-lama du khanat mongol. Au cours des décennies suivantes, les différents petites royaumes, les fiefs et les monastères du Tibet se livrèrent de nombreuses guérillas. En 1642, l’alliance des Mongols et l'ordre des Gelugpa permit d’établir au Tibet un gouvernement théocratique, sous l’autorité des dalaï-lamas; ce gouvernement devait subsister jusqu’en 1959. C'est le 5e dalaï-lama (1617-1682) qui rétablit la paix et l’unité dans le pays.

3.2 La souveraineté chinoise

Au début du XVIIIe siècle, estimant que le 6e dalaï lama menait une vie dépravée, les Mongols et les empereurs de la dynastie Qing intervinrent dans la vie politique du Tibet. Une guerre civile s’ensuivi jusqu'à ce que la Chine y mette fin. En 1720, des troupes chinoises expulsèrent les Mongols et entrèrent dans Lhassa. Les empereurs chinois affirmèrent leur souveraineté sur le pays, en laissant dans la capitale des représentants et une petite garnison. puis, en 1750, l'administration du pays fut de nouveau confié aux dalaï-lamas.

À la suite de l'entrée des forces népalaises au Tibet, les Chinois en profitèrent pour resserrer leur autorité sur le gouvernement tibétain. Mais les empereurs chinois délaissèrent ensuite le Tibet. En 1904, le Tibet fut envahi par les Britanniques qui craignaient une expansion russe dans la région ainsi qu'un rapprochement entre le tsar le dalaï-lama. Le vice-roi des Indes, lord Curzon, signa en 1906, à Pékin, une convention bilatérale sino-britannique selon laquelle l’Empire chinois obtenait la reconnaissance de sa souveraineté sur le Tibet. La convention prévoyait également le paiement d’une forte indemnité aux Britanniques, qui retirèrent leurs troupes. L'année suivante, Britanniques et Russes concluaient un accord par lequel ils s’engagent à ne pas intervenir dans les affaires tibétaines.

3.3 L'éphémère indépendance

Cet accord sino-britannique encouragea l'empereur chinois à envahir le Tibet en 1910. Cependant, à la suite du renversement de la dynastie des Qing en 1911, le Tibet devint en réalité indépendant. En 1913, le 13e dalaï-lama, Thubten Gyatso, proclama l'indépendance de son pays. En 1914, la convention de Simla prévoyait l’autonomie du «Tibet extérieur» (provinces occidentales) et la souveraineté de la Chine sur le «Tibet intérieur» (les provinces orientales) avec lequel elle avait une frontière commune. Mais l'accord de Simla ne fut jamais ratifié par la Chine.

Quelques années plus tard, les relations entre le Tibet et la Chine se dégradèrent et se transformèrent en conflit armé. Une trêve fut conclue en septembre 1918 avec l’aide des Britanniques, mais les combats éclatèrent à nouveau en 1931. Le 13e dalaï-lama continua à gouverner le Tibet comme un État indépendant en tentant de s’appuyer sur la Grande-Bretagne qui, malgré ses promesses, n'intervint que fort peu. En 1949, le Tibet fit acte de candidature à l’Onu, mais diplomatiquement isolé il ne fut soutenu par aucun pays. 

3.4 Le rattachement à la Chine

Le 1er octobre 1949, à 15 heures, Mao Tsé-toung proclamait la fondation de la République populaire de Chine sur la place Tian'anmen de Pékin, devant une foule de 300 000 personnes. Le 7 octobre de l'année suivante, plus de 40 000 soldats de l'Armée populaire de libération — l'Armée rouge chinoise — envahirent le territoire tibétain qui était à cette époque six fois plus grand que la France. Le régime chinois déclara «vouloir libérer le Tibet de l’impérialisme étranger» et affirma que «le Tibet fait partie de la Chine». Les troupes tibétaines, dont les effectifs par comparaison étaient dérisoires, ne purent se défendre contre l'armée chinoise, d'où l'expression connue de «libération pacifique». En désespoir de cause, le gouvernement tibétain dut se résoudre à signer, le 23 mai 1951, un traité («Accord entre le gouvernement central populaire et le gouvernement local du Tibet sur les mesures pour la libération pacifique du Tibet»), appelé aussi l' «Accord en 17 articles», qui réunissait le Tibet à la Chine populaire en échange du maintien des droits de leur chef spirituel et du respect des monastères. Les forces chinoises atteignirent Lhassa en octobre 1951. Ce traité n'a jamais été respecté ni par le Tibet ni la Chine pour des raisons différentes. 

Par la suite, les Chinois construisirent un réseau routier et des aéroports dans différentes parties du Tibet, ainsi que des routes militaires. En 1953, l’Inde reconnut le rattachement du Tibet à la Chine. Non seulement elle retira ses garnisons, mais abandonna à la Chine le contrôle du réseau téléphonique, télégraphique et postal du Tibet. En 1956, un comité fut instauré afin d'établir les bases d’une constitution tibétaine.

3.5 L’insurrection du Tibet

Toutefois, les réformes des autorités tibétaines heurtèrent le peuple des paysans et des moines, profondément religieux. En 1956, les Tibétains se soulevèrent contre le régime et menèrent des guérillas. Le président Mao Tsé-toung admit que «le Tibet n’est pas encore prêt pour l’établissement d’un régime communiste». Le 10 mars 1959, une révolte d’une grande ampleur éclata à Lhassa. À ce moment-là, le gouvernement chinois demandait au dalaï-lama d'assister à un spectacle sans garde armé. La foule, qui craignait un enlèvement, a entouré le palais de la Potala pour s'interposer entre son chef spirituel et l'armée chinoise. Le soulèvement populaire de quelque 300 00 Tibétains a fait couler beaucoup de sang. On estime à 87 000 le nombre de Tibétains morts au cours du soulèvement. Le 14e dalaï-lama, déguisé en soldat, a quitté Lhassa en catimini et dut trouver refuge en Inde, dans l'État de l'Himachal Pradesh, où il fut rejoint par près de 200 000 Tibétains. Évidemment, les Chinois écrasèrent la révolte.

Le 21 octobre 1959 et le 9 mars 1961, l’Assemblée générale des Nations unies approuva une résolution qui déplorait la suppression des droits de l’homme au Tibet. Les autorités chinoises justifient leur intervention militaire dans les affaires du Tibet en raison du «régime plus ténébreux et plus arriéré qu'en Europe médiévale»:

Dans la première moitié du XXe siècle, le Tibet restait une société de servage féodal caractérisée par l'union du temporel et du spirituel, régime plus ténébreux et plus arriéré qu'en Europe médiévale. Les propriétaires de serfs ecclésiastiques et laïques, qui représentaient moins de 5 % de la population, maîtrisaient la liberté personnelle des serfs et des esclaves qui représentaient plus de 95 % de la population ainsi que la majorité absolue des moyens de production. Ils exerçaient cruellement, sur les serfs et sur les esclaves, une exploitation économique, une oppression politique et un contrôle spirituel à travers le «code en 13 articles» et le «code en 16 articles» nettement hiérarchisés ainsi que les supplices extrêmement sauvages tels que la mutilation des mains, des pieds, des oreilles et de la langue, l'arrachement des yeux, l'enlèvement des tendons, la projection dans l'eau ou dans le vide. Le droit à l'existence d'un grand nombre de serfs et d'esclaves n'étant pas garanti, il n'était pas question de parler des droits politiques. (Livre blanc sur l'autonomie régionale ethnique au Tibet, 2003).

Il est vrai que, avant la «reconquête» chinoise, le Tibet était une région extrêmement sous-développée et peuplée d'analphabètes. C'était une théocratie féodale, le pouvoir et le savoir étaient monopolisés par les moines et quelques grands propriétaires terriens. La pouvoir appartenait aux moines, les «lamas», et le peuple était réduit à l'état de serfs inféodés. La religion tibétaine enseignait — et c'est encore le cas aujourd'hui — qu'il fallait accepter son sort et que l'avenir passait par une réincarnation plus favorable obtenue par la prière et, entre autres, par des dons faits aux nombreux temples. 

3.6 La Région autonome du Tibet comme «territoire chinois»

La plupart des exilés tibétains s’installèrent en Inde, ainsi qu'au Népal et au Bhoutan. Le dalaï-lama établit son gouvernement en exil en Inde, à Dharamsala. En 1965, le Tibet fut découpé en plusieurs zones administratives : la Région autonome du Tibet, la province du Qinghai, le reste du Tibet étant réparti entre les provinces voisines du Yunnan, du Sichuan et du Gansu.

- La Révolution culturelle maoïste

Au cours de la Révolution culturelle, quelque 20 000 Gardes rouges, ces groupes de jeunes Chinois inspirés par les principes du Petit Livre rouge de Mao, accélérèrent les persécutions antireligieuses, dynamitèrent les monastères et les monuments bouddhistes et brûlèrent tous les écrits religieux. Sur un total de 592 000 moines, plus de 110 000 sont torturés et mis à mort et 250 000, défroqués de force. Les objets culturels en métaux précieux sont pillés ou fondus. Toute pratique religieuse fut interdite. Plus de 6000 temples et monastères furent détruits. Environ un million de Tibétains disparut, soit un sixième de la population. Le président Mao Tsé-toung fit ensuite construire des routes et des écoles. Cependant, l'instruction à cette époque a été dispensée seulement en chinois, alors que l'enseignement du tibétain a été interdit. De plus, des dizaines de milliers de femmes tibétaines auraient été dans l'obligation d'épouser des colons chinois; de nombreuses autres femmes auraient été l'objet d'esclavage sexuel et de prostitution au sein de l'armée chinoise; des milliers de Tibétaines furent stérilisées. Au moment où le président Mao amorçait la sinisation du Tibet, de nombreuses minorités dans le monde se réveillaient et réclamaient leur émancipation. La Chine était simplement quelques décennies en retard!

En même temps, le gouvernement chinois entreprit des campagnes d'immigration vers le Tibet. Des milliers de Chinois han furent invités à «venir en aide» aux Tibétains au nom de l'unité nationale. L'objectif du gouvernement était d'envoyer au moins 10 millions de Han au Tibet, mais les Hans retournèrent à Pékin après quelques années, car ils n'appréciaient guère vivre à quelque 4000 mètres d'altitude.

Évidemment, tous ces événements furent interprétés différemment par les autorités chinoises et les autorités tibétaines en exil. D'un côté, on parle de «libération pacifique du Tibet», d'«expulsion des forces impérialiste du Tibet», de «contribution du peuple chinois au processus de modernisation du Tibet», d'«abolition de la théocratie du Tibet»; de l'autre, on parle plutôt d'«annexion du Tibet par la Chine», d'«anéantissement des caractéristiques ethniques du Tibet», de «sabotage de l'environnement du Tibet», de «pillage des ressources du Tibet», de «renforcement du contrôle sur le Tibet par les Han», d'«éradication de la religion» et d'«asphyxie de la culture tibétaine». Même les vêtements et les coiffures traditionnels tibétains ont été interdits au profit d’une tenue chinoise imposée.

- Les velléités autonomistes

Après la Révolution culturelle, la Chine décida d’assouplir sa politique à l’égard du Tibet. Elle entreprit des réformes et ouvrit le Tibet  au tourisme international. Mais dorénavant les ressources naturelles du pays vont être exploitées au profit de la Chine. De violentes manifestations dénonçant la répression chinoise furent réprimées au moyen de milliers d’exécutions ou d’emprisonnements accompagnés de tortures. L’attribution du prix Nobel de la paix au 14e dalaï-lama, Tenzin Gyatso, en 1989 n'apporta aucun changement de politique. Au contraire, les autorités chinoises durcirent leur politique. En août 1993, des pourparlers eurent lieu entre Pékin et les représentants du dalaï-lama, mais le statu quo demeura, alors que la résistance tibétaine se poursuivit. Malgré la volonté de négociation du dalaï-lama et la mort de Deng Xiaoping, les actuels dirigeants chinois semblent demeurer sourds à toute résolution du problème tibétain. Ils accusent le dalaï-lama de propager des idées sécessionnistes, malgré les déclarations contraires de ce dernier.

Il est à souligner que le gouvernement local du Tibet dirigé par le dalaï-lama, représentant le régime de servage féodal caractérisé par l'union du temporel et du spirituel a été remplacé depuis longtemps par le pouvoir démocratique fondé par le peuple tibétain selon sa volonté. C'est seul le peuple chinois, y compris le peuple tibétain, non le dalaï-lama et sa clique, qui peut décider l'avenir et le destin du Tibet. C'est là une réalité politique objective du Tibet que personne ne peut dénier ni ébranler. La politique appliquée par le gouvernement central à l'égard du dalaï-lama est claire et inchangée. Souhaitons que le dalaï-lama puisse admettre la réalité, prendre conscience de la situation, abandonner effectivement son idée de «l'indépendance du Tibet», et s'efforcer de faire quelque chose d'utile pour la patrie et le développement du Tibet pendant le temps qui lui reste à vivre. (Livre blanc sur l'autonomie régionale ethnique du Tibet, 2003).

Pourtant, après l'ouverture de l'ancien président chinois, Deng Xiaoping (1904-1997), qui avait déclaré en 1979 qu'à l'exception de l'indépendance tout était discutable, le dalaï-lama n'a plus demandé autre chose qu'une autonomie réelle du Tibet au sein de la République populaire de Chine en se basant sur la Constitution chinoise. En octobre 2007, le dalaï-lama déclarait en commémorant le soulèvement des Tibétains survenu le 10 mars 1959:

Je n'ai qu'une revendication : le droit pour tous les Tibétains, c'est-à-dire pour la nationalité tibétaine dans son intégralité, d'établir eux-mêmes leurs propres règles et de jouir d'une autonomie authentique. Cette requête est en conformité avec les dispositions de la constitution chinoise. Rien ne s'oppose donc à ce qu'elle soit satisfaite. Elle est légitime, opportune, raisonnable et répond aux aspirations du peuple tibétain à l'intérieur et à l'extérieur du Tibet. Cette requête est fondée sur l'idée que l'avenir est plus important que le passé, elle prend en compte la réalité d'aujourd'hui aussi bien que les intérêts de demain.

Le dalaï-lama s'est même engagé à n'occuper aucune fonction politique si le Tibet devait un jour retrouver son indépendance ou une plus grande autonomie au sein de la Chine. Dans un précédent discours prononcé le 10 mars 2006, le dalaï-lama avait fait cette déclaration on ne peut plus claire sur ses prétentions concernant l'indépendance du Tibet :

J’ai fait tout mon possible pour assurer la mise en place d’une politique qui permettrait aux Tibétains de s’autogouverner et de jouir d’une autonomie réelle dans le cadre de la République populaire de Chine. Cela pourrait créer des conditions favorables à une coexistence harmonieuse et à l’unité, faisant de nous des membres de la grande famille qu’est la nation chinoise.

Pour les autorités chinoises, le soi-disant «abandon de l'indépendance du Tibet» ne serait qu'une simple ruse tactique de la part du dalaï-lama pour soutirer le soutien de la communauté internationale. Pour cette raison, le dalaï-lama ne saurait être un chef religieux ou spirituel, mais «le chef numéro un des activités de sécession et de sabotage».

En 1991, le gouvernement tibétain en exil adoptait une constitution, qui ne peut évidemment être appliquée à la Région autonome du Tibet. Les dispositions linguistiques se présentaient comme suit :

Constitution du Tibet

Adopté par l'Assemblée des députés du peuple tibétain, le 14 juin 1991
 

Titre officiel : Charte des Tibétains en exil

Article 9

Égalité devant la loi

Tous les citoyens tibétains sont égaux devant la loi et jouissent des droits et libertés énoncés dans la présent chapitre, sans subir de discrimination pour des motifs de naissance, de sexe, de race, de religion, de langue, d'origine sociale, riches ou pauvres, de poste élu ou de tout autre statut, imposé ou mérité.

Article 17

Éducation et culture

(8)
Il est obligatoire d'employer dans l'administration locale et non locale ainsi que dans les écoles primaires privées, moyennes et secondaires d'introduire graduellement le tibétain en tant que langue d'enseignement dans  toutes les écoles, avec un accent particulier portée sur l'instruction morale enracinée dans les enseignements du bouddhisme.

Article 115

Conflits dans la traduction

Une traduction officielle du présent document en anglais ou dans toute autre langue, approuvée par l'Assemblée tibétaine, est reconnue comme une traduction exacte. À la condition que si un conflit surgit au sujet de l'interprétation de termes, d'expressions ou de significations dans le présent document, le texte original tibétain est considéré comme faisant autorité.

- La transformation du Tibet

Un événement mérite qu'on s'y attarde: la construction du chemin de fer reliant Pékin via Gormo (Golmud en chinois) dans la province du Qinghai, au coût de 33 milliards de yuans (4,1 milliards de dollars US). Le 1er juillet 2006, le président Hu Jintao a inauguré le premier train pour Lhassa au Tibet dans la gare de Gormo au Qinghai. Cette nouvelle liaison ferroviaire devrait, d'après les autorités chinoises, accélérer le développement économique et touristique du Tibet. Parcourant 1118 km, la ligne relie à présent la ville de Gormo, dans l’Amdo devenu aujourd'hui le Qinghai, à Lhassa, la capitale du Tibet. Avec cette ligne, les trains relient maintenant Pékin à Lhassa en 48 heures, en compartiments pressurisés afin de compenser l’altitude.

La construction de la voie ferrée Pékin-Lhassa n'a pas été réalisée pour les beaux yeux des Tibétains. Pour les Chinois, c'est un moyen rapide et efficace pour acheminer des colons et des troupes en cas de problème. C'est aussi une façon simple de déporter des criminels en grand nombre. On comprend que les Tibétains craignent que le chemin de fer n'accélère la migration des Han au Tibet. D'ailleurs, Pékin croit que la nouvelle voie ferrée devrait permettre, d'ici une trentaine d'années, l'installation de 20 millions de Chinois supplémentaires au Tibet, ce qui minoriserait définitivement les Tibétains sur leur territoire ancestral. Le dalaï-lama affirme aussi que Pékin utilise la liaison ferroviaire pour inonder le Tibet de mendiants, de prostituées et de sans-emploi, mettant en danger la survie de la culture et des traditions tibétaines. Si ce n'était que de cela...

Pensons surtout que le chemin de fer va aussi augmenter la capacité de la Chine à déployer rapidement des troupes dans tout le pays. Le gouvernement chinois prépare même trois extensions de la ligne du Tibet vers l’est (Inde et Bangladesh), l’ouest (Inde) et le sud (Népal et Bhoutan) durant la prochaine décennie. À long terme, il deviendra facile de transférer le pétrole et autres ressources naturelles vers les provinces industriellement développées en Chine de l’Est. Bref, le chemin de fer n'améliorera pas les conditions de vie des Tibétains dans le contexte actuel, car il servira à favoriser les intérêts économiques et géopolitiques du régime chinois. Dès l'entrée des troupes chinoises au Tibet, le président Mao Tsé-toung avait déclaré: «Évidemment, nous devrons allouer des subventions énormes, et ce, pendant de longues années. Mais le Tibet a une superficie énorme et beaucoup de ressources naturelles. À l'avenir, nous en retirerons beaucoup plus que les sommes que nous aurons investies.» C'est clair : le Tibet doit servir les intérêts économiques de la Chine! Après tout, les Chinois apportent aujourd'hui la «civilisation» au Tibet. Disons plutôt que la Chine apporte la modernisation, car les Tibétains sont généralement encore tournés vers le passé.

Les Han qui vivent actuellement au Tibet sont surtout des techniciens, des ouvriers, des professeurs, des médecins, des infirmières ou des cadres venant d’autres provinces, municipalités et régions autonomes du pays. Généralement, ils bénéficient d'une prime à l'éloignement et habitent essentiellement les villes. Ainsi, les militaires chinois bénéficient d'une double solde, de doubles rations et de doubles congés payés; quant aux fonctionnaires, ils jouissent de grands avantages pour le logement, la nourriture, les loisirs, les soins de santé et les voyages périodiques payés «en Chine». Ces communautés chinoises, essentiellement urbaines, demeurent totalement coupées des populations tibétaines; en ce sens, elles forment de véritables colonies de peuplement. Progressivement, certaines villes dont Lhassa, adoptent non seulement l'architecture chinoise, mais surtout prennent le visage socialiste des villes industrieuses et mornes de façon à supprimer toute trace de l'identité tibétaine. La plupart des commerces, restaurants ou échoppes sont aujourd'hui tenus par des Chinois. Les postes de police sont judicieusement répartis sur des points réputés névralgiques de la ville et permettent une surveillance continuelle.

- Émeutes et reprise du dialogue?

En mars 2008, des émeutes ont éclaté à Lhassa pour protester contre la répression chinoise au Tibet, faisant une vingtaine de morts. De son côté, le gouvernement en exil en Inde a fourni un bilan «confirmé» de 99 morts. On pouvait lire dans le Quotidien du peuple du 22 mars 2008, l'organe du Parti communiste chinois: «La Chine doit fermement réprimer la conspiration visant au sabotage et écraser les forces tibétaines d'indépendance.» Comme toujours, la Chine demeure sourde au dialogue, ce qui semble conforme à son intérêt de boucler hermétiquement le Tibet pour faire taire toute contestation.

Néanmoins, en avril 2008, à la suite des pressions internationales, les autorités chinoises ont accepté d'entrouvrir la porte du dialogue en disant vouloir recevoir un émissaire du dalaï-lama. L'agence Chine nouvelle a précisé que Pékin ne s'est engagé qu'à une seule rencontre, et rappelle, comme le fait fréquemment le gouvernement chinois, que le dalaï-lama et sa «clique» devront cesser leurs «efforts séparatistes» préalablement à toute reprise formelle des négociations. Or, à la fin de 2006, la Chine et les représentants du gouvernement tibétain en exil avaient tenu six rencontres de pourparlers, sans déboucher sur aucun compromis! Des journalistes entrés au Tibet au moment de l'annonce de la reprise éventuelle des négociations ont signalé une forte présence militaire sur la route reliant Lhassa. Puis les négociations de 2008 ont à nouveau échoué.

L'année 2009 est celle de la commémoration du 50e anniversaire du soulèvement de 1959 et de l'exil du dalaï-lama. Pékin craint de nouvelles émeutes. La colère gronde dans les monastères bouddhistes tout autant que dans les campagnes. Pour beaucoup de Tibétains, 1959, c'était hier. Les autorités chinoises ont étroitement contrôlé les la population et les monastères, en interdisant l'envoi de messages textes par téléphone, pour éviter une répétition des émeutes de l'année précédente. Le 10 mars 2009, le dalaï-lama a souligné le 50e anniversaire par un discours particulièrement accusateur:

Aujourd'hui, la religion, la culture, la langue et l'identité que des générations de Tibétains ont considéré plus précieux que leurs vies sont près de l'extinction.  

Malgré l'échec apparent de la «voie du milieu» prêchée par le dalaï-lama, il n'en demeure pas moins que le Tibet est demeuré en grande majorité tibétain après un demi-siècle d'occupation. Le dalaï-lama a réussi à internationaliser la question du Tibet, ce qui a empêché la Chine d'intégrer réellement le Tibet. À Pékin, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a balayé ces déclarations en affirmant ne pas vouloir «répondre à ces mensonges» et que la Chine avait permis au Tibet de «s'extirper du féodalisme». Depuis longtemps, les autorités chinoises ont développé une véritable paranoïa à l'égard des velléités d'indépendance ou autonomistes des principaux groupes minoritaires, notamment les Mongols, les Tibétains, les Ouïgours et même les Zhuangs. On ne voit pas pourquoi la dynamique changerait.

4 La politique linguistique

Il est difficile de présenter la politique linguistique du Tibet du fait que le gouvernement central de Pékin a la sienne, laquelle peut entrer en conflit avec celle des autorités tibétaines. De plus, la politique de Pékin a priorité sur celle de la Région autonome du Tibet.

Rappelons l'article 4 de la Constitution chinoise qui reconnaît le droit aux minorités de conserver et d'enrichir leur langue:

Article 4

Nationalités, minorités, régions, langues

1) Toutes les nationalités de la République populaire de Chine sont égales en droits. L'État protège les droits et les intérêts légitimes de toutes les minorités nationales, maintient et développe les rapports entre les nationalités selon le principe de l'égalité, de la solidarité et de l'entraide. Toute discrimination ou toute oppression à l'égard d'une nationalité, quelle qu'elle soit, est interdite; tout acte visant à saper l'unité nationale et établir un séparatisme ethnique est proscrit.

2) L'État aide les régions des minorités nationales à accélérer leur développement économique et culturel en tenant compte de leurs particularités et de leurs besoins.

3) Les régions où se rassemblent les minorités ethniques appliquent l'autonomie régionale; elles établissent des organismes administratifs autonomes et exercent leur droit à l'autonomie. Aucune des régions d'autonomie ethnique ne peut être séparée de la République populaire de Chine.

4) Toutes les nationalités ont le droit d'utiliser et de développer leur propre langue et leur propre écriture, de conserver ou de réformer leurs us et coutumes.

L'une des parties du premier paragraphe est importante, car elle peut servir à limiter ou à supprimer des droits accordés: «Tout acte visant à saper l'unité nationale et établir un séparatisme ethnique est proscrit.» Il suffit au gouvernement central d'accuser des Tibétains de vouloir saper l'unité nationale pour être justifié de réduire ou d'abolir des droits.  

L'article 119 de la même Constitution précise que les organismes d'autonomie des régions ethniques autonomes administrent librement l'éducation, les sciences, la culture, etc., et protègent et collectent le patrimoine culturel ethnique, développent et font rayonner la culture des nationalités:

Article 119

Éducation autonome

Les organismes d'autonomie des régions ethniques autonomes administrent librement l'éducation, les sciences, la culture, la santé et les sports de la région, protègent et collectent le patrimoine culturel ethnique, développent et font rayonner la culture des nationalités.

Enfin, l'article 134 de la Constitution prévoit que «les citoyens des différentes les nationalités du pays ont le droit d'utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès»:

Article 134

Langue des procès

1) Les citoyens des différentes les nationalités du pays ont le droit d'utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès. Pour les parties ne possédant pas la langue et l'écriture en usage dans la localité, le tribunal populaire et le parquet populaire doivent assurer la traduction.

2) Dans les régions à forte concentration d'une ou de plusieurs nationalités, il est obligatoire d'employer, au cours des audiences, la langue parlée en usage dans la région; les actes d'accusation, verdicts, avis au public et autres documents utilisent, selon les besoins réels, la ou les écritures en usage dans la région.

Cela étant dit, on peut comprendre que le tibétain en l'occurrence peut être utilisé dans tous les rouages de l'administration locale, ainsi que dans les tribunaux et les écoles. Il faut vérifier dans les faits si cette politique est mise en pratique.

4.1  L'Administration locale et la législation

La création de la Région autonome du Tibet en 1965 a permis au territoire d'appliquer ce que les Chinois appellent «une politique d’autonomie régionale des nationalités», c'est-à-dire sous la direction unifiée de l’État chinois:

La fondation de la Région autonome du Tibet a abouti à la création du pouvoir de démocratie populaire au Tibet et à l'application générale de l'autonomie régionale ethnique. Le peuple tibétain jouit désormais du droit de gérer ses propres affaires locales et s'engage dans la voie socialiste de développement avec le peuple du reste du pays.

Selon le gouvernement chinois, les Tibétains administrent les affaires locales de leur région. En ce qui a trait à la région autonome, les organismes chargés d’exercer l’autonomie sont l’Assemblée populaire et le gouvernement populaire de la région autonome. Les principaux responsables doivent être en principe des membres de l’ethnie tibétaine.

- Les Tibétains et l'administration

Présentement, d'après les sources chinoises officielles, les députés originaires de la Région autonome du Tibet sont majoritairement des Tibétains; ils représentent 99,9 % du nombre total des députés des assemblées populaires des cantons (ou bourgs) de toute la région, 92,6 % du nombre total des députés au niveau du district, et 82,4 % du nombre total des députés de la VIe Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet. Depuis 1965, l’Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet et le Comité permanent ont adopté plus de 150 règlements, décrets, résolutions et décisions à caractère local, dont les suivants:

- le Décret sur les discussions à l’Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet,
- l’Ordre du jour concernant la définition des décrets et règlements à caractère local de la Région autonome du Tibet,
- le Règlement concernant la protection et la gestion du patrimoine de la Région autonome du Tibet,
- le Décret sur la protection des forêts de la Région autonome du Tibet,
- la Méthode de gestion des entreprises minières collectives et d’exploitation minière individuelle de la Région autonome du Tibet,
- le Décret d’application sur la Loi sur le mariage de la République populaire de Chine. 

De façon générale, ces textes portent sur l’économie, la culture, l’éducation, la langue, etc. Ainsi, en 1987, la cinquième session de la IVe Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet a adopté le Règlement sur l'étude, l'emploi et le développement de la langue et de l'écriture tibétaines dans la Région autonome du Tibet et, en 1988, le Règlement d'application sur l'étude, l'emploi et le développement de la langue et de l'écriture tibétaines dans la Région autonome du Tibet. Mais ces mêmes documents ont été révisés en 2002. Ils sont devenus, d'une part, le Règlement sur l'étude, l'emploi et le développement de la langue et de l'écriture tibétaines dans la Région autonome du Tibet) et , d'autre part, le Règlement d'application sur l'étude, l'emploi et le développement de la langue et de l'écriture tibétaines dans la Région autonome du Tibet ».

Évidemment, il est aussi énoncé que la langue tibétaine et la langue chinoise s'emploient en même temps dans la région autonome, mais que la langue tibétaine est «privilégiée». Selon les autorités chinoises, le chinois et le tibétain doivent être utilisés parallèlement dans les résolutions et les textes de lois et règlements adoptés par les assemblées populaires aux différents échelons de la région autonome et dans les documents officiels et les annonces des gouvernements aux différents échelons de la région et des départements gouvernementaux. Voici à ce sujet la déclaration de l'Office d'information du Conseil des affaires d'État de la République populaire de Chine:

Les résolutions et les règlements, adoptés par les assemblées populaires aux divers échelons de la Région autonome du Tibet, et les documents officiels et les avis émis par les gouvernements de divers échelons du Tibet et les divers organismes administratifs dépendant de ceux-ci sont tous bilingues (tibétain et chinois). Au cours d'une action en justice, s'il s'agit d'un intéressé tibétain, l'affaire doit être jugée en tibétain, il en est de même pour les actes juridiques. Les écritures tibétaine et chinoise sont utilisées en même temps pour les sceaux officiels, les cartes d'identité, les formulaires administratifs, les enveloppes, les en-têtes sur le papier à lettres, les feuilles de brouillon et les logos des diverses unités de travail, ainsi que pour les panneaux indicateurs des institutions, des entreprises industrielles et minières, des écoles, des stations, des aéroports, des magasins, des hôtels, des restaurants, des théâtres, des sites touristiques, des stades et palais des sports, des bibliothèques, pour le nom des rues et pour les panneaux de signalisation. (Livre blanc sur l'autonomie régionale ethnique au Tibet, 2004.)

Quoi qu'il en soit, c'est le Parti communiste chinois (PCC) qui détient tous les pouvoirs en Chine, et non l'Administration régionale. Bien que des Tibétains fassent partie de l'Administration régionale, cela ne signifie pas qu'ils occupent nécessairement des postes de décision. Ils peuvent tous occuper des postes subalternes et ne jamais exercer de fonction importante au sein du PCC. Là, on le sait, ce sont les Han qui contrôlent ces postes et le pouvoir que cela suppose.

- La langue tibétaine

En réalité, il est plus facile d'utiliser le tibétain dans les symboles administratifs (formulaires, en-têtes, etc.) que dans les communications officielles. Il n'est pas aisé d'utiliser le tibétain dans les bureaux administratifs, car il s'est installé, depuis plusieurs décennies, une pratique qui favorisait le chinois officiel. C'est ce que soulignait en 1992 l'historien tibétain, le professeur Dungkar Lobsang Trinley: «Bien que le tibétain soit décrété première langue en usage dans tous les bureaux du gouvernement et les réunions publiques ainsi que pour la correspondance officielle, c'est le chinois qui sert partout de langue de travail.» Autrement dit, le chinois est plus officiel que le tibétain! Dans toutes les administrations gouvernementales (bureaux, banques, postes, stations d’autobus, etc.), la plupart des documents ne sont rédigés aujourd'hui qu'en chinois, non plus en tibétain. Il en est ainsi des noms de localité (toponymes) qui, de façon progressive, perdent leur dénomination tibétaine pour une dénomination chinoise. Dans les librairies, les volumes en tibétain ne représentent plus que 5 % à 10 % des livres vendus.

Dans le rapport qu'il a publié au début des années 1990, un intellectuel tibétain du nom de Dherong Tsering Thondup mentionnait que, sur les 6044 tibétains membres du Parti communiste et faisant partie des personnalités officielles résidant dans les neuf districts de la Préfecture autonome tibétaine du Ganze, seulement 991 savaient lire et écrire le tibétain. On peut donc croire qu'il ne suffit pas d'être tibétain pour connaître le tibétain. Le fait de nommer des Tibétains à des instances administratives ne signifie nullement que la langue tibétaine va être employée. Certains croient que la politique d'assimilation en douce pratiquée par Pékin entraîne une dévalorisation sociale liée à l'emploi du tibétain. C'est ce qui expliquerait que beaucoup de dirigeants tibétains hésiteraient de prendre la défense de leur propre langue.

En 1996, Khenpo Jigme Phuntsok (1933-2004), alors un lama, Nyingmapa du Kham (actuellement incorporé à la province chinoise du Sichuan), affirmait que la langue tibétaine était devenue «inutile» par rapport au chinois:

En fait, la langue tibétaine ne sert à rien dans le Tibet d'aujourd'hui. Par exemple, à l'intérieur même du Tibet, une lettre dont l'adresse est rédigée en tibétain n'atteindra pas son destinataire et finira au rebut. En voyage, peu importe que quelqu'un sache lire et écrire le tibétain, ce n'est pas cela qui l'aidera à déchiffrer les horaires de bus ou à lire le numéro de son siège sur son ticket. Même pour trouver un hôpital, un magasin dans un chef-lieu de commune ou une ville, connaître le tibétain est inutile. Une personne qui ne sait que le tibétain se trouvera en difficulté pour acheter l'indispensable quotidien.

Dans les faits, les rapports administratifs du gouvernement, particulièrement à un niveau plus élevé, sont généralement rédigés uniquement en chinois. Presque tous les logiciels employés au Tibet dans les bureaux sont formatés pour lire uniquement le chinois. Il en résulte que de façon progressive les Tibétains même instruits perdent la capacité d'écrire dans leur propre langue. De plus, selon un rapport de 2001, de plus en plus de Chinois sont embauchés par le gouvernement local; sur un total de 1019 étudiants qui avaient terminé leurs études pour obtenir des postes administratifs, seulement 405 (ou 39,7 %) étaient tibétains et 515 (ou 50,5 %) des étudiants chinois. Le gouvernement relance régulièrement des «campagnes d'encouragement» et présente ses offres d'emploi à Pékin en invitant les cadres chinois à «aider le Tibet». Afin de limiter le nombre d'étudiants tibétains acceptés, des restrictions d'âge s'appliquent, alors qu'en général les Tibétains sont désavantagés parce qu'ils commencent l'école plus tard que les autres enfants en Chine centrale. Seuls les Tibétains qui acceptent de suivre la filière chinoise peuvent espérer vivre un meilleur sort. C'est le prix de l'accès à la modernité!

4.2 La justice

Rappelons que, d'après l'article 134 de la Constitution chinoise, les citoyens des différentes les nationalités du pays ont le droit d'utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès. D'après le Libre blanc de 1998, la Région autonome du Tibet doit former «un personnel judiciaire constitué principalement par les Tibétains et les autres ethnies minoritaires»:

Dans la Région autonome du Tibet, est formé un personnel judiciaire constitué principalement par les Tibétains et les autres ethnies minoritaires. La justice dans la Région autonome du Tibet garantit strictement, conformément à la Constitution et à la loi, les droits fondamentaux, la liberté, les droits et intérêts légitimes du citoyen des différentes ethnies de la Région autonome, la propriété publique ainsi que les biens privés du citoyen. Elle punit, selon la loi, tous les criminels qui portent atteinte à la société et maintient l'ordre social. Le taux de criminalité et d'incarcération au Tibet sont inférieurs aux moyennes nationales. Livre blanc sur les nouveaux progrès des droits de l'homme dans la Région autonome du Tibet, 1998

Officiellement, la procédure judiciaire peut se dérouler en tibétain; en ce cas, les textes judiciaires doivent être rédigés en tibétain. D'après un décret de l'Assemblée populaire de la Région autonome du Tibet :

Les tribunaux et les parquets à tous les échelons doivent protéger le droit des citoyens tibétains à utiliser leur propre langue parlée et écrite au cours des procès. En ce qui concerne les procès intentés par des Tibétains, on doit utiliser le tibétain pour examiner et traiter les affaires, et dresser les documents juridiques.

La plupart des responsables principaux des parquets et des tribunaux sont tibétains, mais la connaissance du chinois demeure néanmoins indispensable. Techniquement, au plan judiciaire, les Tibétains bénéficient, comme les habitants des autres régions, de tous les droits prévus par la loi. Dans les faits, les juges ne sont pas tenus de savoir le tibétain. Ils doivent alors recourir à la traduction. C'est le principe du droit de parler sa langue maternelle, qui n'implique pas nécessairement celui d'être compris. 

4.3 L'éducation

Le domaine de l'éducation s'avère complexe au Tibet du fait que les établissements d'enseignement doivent se conformer aux politiques du gouvernement central. D'une part, l'État chinois a élaboré des principes généraux en matière de protection linguistique, d'autre part, il a aussi mis en vigueur un enseignement de la langue nationale à tous les citoyens du pays. En réalité, l'utilisation du tibétain en éducation fait face à de sérieux problèmes. Le gouvernement de Pékin craint des problèmes politiques au Tibet. Pour contrecarrer les éventuels conflits, le secteur de l'éducation a été perçu comme le moyen privilégié pour inculquer la fidélité à l'État chinois. L'objectif principal de l'éducation de la Région autonome du Tibet semble être de siniser la population tibétaine et de l'endoctriner par des dogmes idéologiques et politiques. Par exemple, l'État chinois ne rate aucune occasion pour saturer les masses tibétaines avec un sempiternel discours portant sur «l'amour de la grande patrie», la Chine.

Cela étant dit, en 2005, le Tibet bénéficiait d'un nombre 2474 écoles primaires et de 63 écoles secondaires et 2 474 écoles primaires. Le nombre des élèves inscrits y était de 196 000, en faible majorité des élèves tibétains; celui des enseignants était de 16 000, dont les deux tiers étaient tibétains. La région autonome possède aussi quatre établissements d'enseignement supérieur modernes: l'Université du Tibet, l'Institut des nationalités, l'Institut d'agronomie et de techniques d'élevage et l'Institut de médecine traditionnelle tibétaine. Il existe aussi des écoles normales, des écoles professionnelles d'agronomie et de techniques d'élevage, d'hygiène, de médecine traditionnelle tibétaine, de finances, de sports, d'arts, etc.

- Les mesures générales de protection

Conformément à l'article 36 de la Loi sur l'autonomie des régions ethniques (1984), les organismes autonomes peuvent décider de la langue enseignée dans les écoles de leur région ou district:

Article 36

Conformément à la politique de l'éducation de l'État, les institutions autonomes peuvent déterminer, d'après la loi, les plans de l'éducation dans la région, l'installation de différentes écoles, la scolarité, les formes, les méthodes, les programmes d'enseignement, la langue employée dans l'enseignement et les règlements de sélection des élèves ou des étudiants.

Il en est ainsi de l'article 12 de la Loi sur l'éducation de 1995, sauf qu'il est clairement énoncé que le chinois demeure obligatoire:

Article 12

1) La langue chinoise, tant à l'oral qu'à l'écrit, est la base de la langue d'enseignement oral et écrit dans les écoles et les autres établissements d'enseignement. Les écoles et d'autres établissements d'enseignement destinés essentiellement aux enfants des minorités nationales peuvent employer pour leur instruction la langue maternelle ou celle de la nationalité généralement en usage dans cette région.

2) Les écoles et les autres établissements d'enseignement doivent dans leurs activités pédagogiques répandre le chinois national commun parlé ainsi que les règles des caractères écrits.

Par ailleurs, la Chine a signé, le 2 mars 1992, la Convention internationale des droits de l'enfant du 20 novembre 1989. L'article 30 énonce:

Article 30

Dans les États où il existe des minorités ethniques, religieuses ou linguistiques ou des personnes d'origine autochtone, un enfant autochtone ou appartenant à une de ces minorités ne peut être privé du droit d'avoir sa propre vie culturelle, de professer et de pratiquer sa propre religion ou d'employer sa propre langue en commun avec les autres membres de son groupe.

La Chine est ainsi obligée de s'assurer que les Tibétains bénéficient de la protection concernant les «minorités ethniques, religieuses ou linguistiques».

- Les écoles tibétaines

Il existe trois types d'écoles au Tibet: des écoles unilingues chinoises, des écoles bilingues et des écoles unilingues tibétaines. Les écoles où toutes les matières sont dispensées seulement en chinois sont destinées tant aux Chinois qu'aux Tibétains. En général, ces écoles sont situées dans des centres urbains et disposent des meilleurs équipements et fournitures scolaires, ainsi que d'un personnel enseignant relativement qualifié. Il y a aussi des écoles bilingues dans lesquelles le tibétain standard est enseigné aux enfants dont la langue maternelle est le chinois ou un tibétain dialectal local. Finalement, il existe des écoles dans lesquelles l'enseignement est entièrement en tibétain, alors que le chinois est une langue seconde. Dans ce cas, il s'agit toujours de petites écoles de village, disposant de peu de moyens et d'un personnel plus ou moins qualifié. La distinction entre les zones urbaines et rurales est pertinente, car les immigrants chinois composent une majorité de la population dans les principales villes, alors que que 80 % de la population tibétaine habite dans les zones rurales.

Toutes les écoles primaires et secondaires publiques sont en principe subventionnées par l'État chinois. Selon le Livre blanc de 1998, le tibétain est la matière principale enseignée dans toutes les écoles du Tibet ainsi que dans les écoles ou les classes ouvertes aux élèves tibétains dans l'intérieur du pays:

L'État prête attention à l'étude, à l'utilisation et au développement du tibétain dans la Région autonome du Tibet, et garantit rigoureusement au peuple tibétain la liberté de l'utilisation et du développement de sa langue et de son écriture. Le tibétain est la matière principale enseignée dans toutes les écoles du Tibet ainsi que dans les écoles ou les classes ouvertes aux élèves tibétains dans l'intérieur du pays. À la fin de leurs études secondaires, les élèves doivent pouvoir lire et écrire couramment en tibétain. Le Tibet a terminé la compilation et la traduction en tibétain de 500 manuels différents destinés à l'enseignement obligatoire dans les écoles primaires et secondaires. Il a entrepris en outre la traduction en tibétain et la publication des titres en tibétain de documents scientifiques, ainsi que la collection des documents scientifiques en tibétain. Pour promouvoir la normalisation, la standardisation et l'informatisation du tibétain, le Tibet a commencé, depuis 1994, à entreprendre la codification internationale des caractères et signes en tibétain, aidé en cela par les organismes compétents de l'État. Le résultat de cette recherche a été approuvé en 1996 à Copenhague au Danemark, ce qui a donné une base solide pour l'introduction du tibétain dans les media informatisés modernes, et la réalisation du traitement et des échanges d'informations sur l'Internet. En 1995, le Tibet a créé la Commission de la standardisation terminologique du tibétain pour entreprendre la standardisation du tibétain et la normalisation de son vocabulaire. Livre blanc sur les nouveaux progrès des droits de l'homme dans la Région autonome du Tibet, 1998.

Le Livre blanc mentionne que «le tibétain est la matière principale enseignée dans toutes les écoles du Tibet ainsi que dans les écoles ou les classes ouvertes aux élèves tibétains dans l'intérieur du pays». Mais il ne dit pas dans quelle proportion ces écoles enseignent en tibétain, ni que l'enseignement du tibétain se fait de manière facultative, seul le chinois étant obligatoire.

Dans les faits, les établissements scolaires de la Région autonome du Tibet pratiquent un système d'enseignement bilingue, tout en donnant une priorité apparente aux cours en tibétain. Les documents pédagogiques, à partir des études primaires jusqu'au deuxième cycle du secondaire, ont été rédigés ou traduits en tibétain. En 1987, le Congrès du peuple de la Région autonome du Tibet a adopté un décret réglementant l'emploi du tibétain; la langue tibétaine devenait ainsi la seule langue enseignée dans les écoles primaires tout en obligeant l'apprentissage du chinois à partir de l'âge de neuf ans. Le décret envisageait également de créer dans les cinq prochaines années des écoles secondaires de premier cycle dans lesquelles l'enseignement serait dispensé en tibétain; il précisait aussi que, peu après 2000, la plupart des cours dispensés à l'université le serait en tibétain. Un comité spécial, appelé le «Comité pour un guide de tibétain parlé et de tibétain écrit à l'usage de la Région autonome du Tibet», fut créé en 1993 pour mettre en application la réglementation. Selon les règlements relatifs à l’enseignement primaire et secondaire de la Région autonome du Tibet, les élèves doivent en principe connaître les deux langues, le tibétaine et le chinois, à la fin de leurs études de deuxième cycle de l’enseignement secondaire. De plus, dans les écoles bénéficiant de l’équipement et du personnel enseignant nécessaires, l'anglais est aussi enseigné. Mais il s'agit là de la théorie, non de la pratique.

Malheureusement, la réglementation de 1987 ne fut suivie d'aucune volonté politique, y compris au Tibet. On considéra la politique linguistique de 1987 comme «peu pratique» et «non conforme à la réalité du Tibet». Non seulement le Comité pour un guide de tibétain fut supprimé, mais tous les projets d'enseignement du tibétain au secondaire connurent le même sort. Même les cours de tibétain dispensés à l'université tibétaine de Lhassa furent interrompus; les professeurs durent réviser les manuels afin d'en supprimer toute référence religieuse. En octobre 1995, les dirigeants du Parti communiste de Chine ont fait circuler un document soutenant que le séparatisme tibétain était en partie causé par les écoles qui enseignaient trop de religion et trop de langue tibétaine.

En 1996, le gouvernement chinois a aboli les programmes d'études dans les écoles tibétaines sous prétexte que ces écoles manquaient d'enseignants qualifiés pour appliquer ces programmes. À partir de 1997, toutes les écoles primaires furent dans l'obligation d'enseigner le chinois et, de façon facultative, le tibétain. Les autorités chinoises décrétèrent en 2000 que l'enseignement du tibétain dans les écoles représentait «une saignée pour les ressources du gouvernement.» C'est pourquoi la politique chinoise s'est dirigée ensuite vers un enseignement officiellement bilingue. Depuis l'année scolaire 1997-1998, le chinois doit être enseigné dès la première année du primaire en même temps que le tibétain. De plus, il est précisé que le chinois peut remplacer le tibétain dans les classes du primaire et du secondaire. Cependant, des observateurs occidentaux ayant parcouru le Tibet en avril 2002 ont pu constater que, dans la plupart des écoles urbaines, seul le chinois était enseigné, même si les élèves étaient majoritairement tibétains. Ces élèves ne reçoivent même aucun enseignement dans leur langue, ni de leur histoire, de leur culture ou de leurs coutumes. C'est là une négation du peuple tibétain, malgré les promesses du gouvernement chinois en faveur de la langue des minorités. À cause de la réduction des subventions gouvernementales, les écoles des minorités ont commencé à inscrire de plus en plus d'élèves chinois afin d'équilibrer leurs dépenses. Aujourd'hui, la moitié des élèves sont des Chinois han, parfois davantage. Les directions d'écoles prévoient que cette tendance va augmenter. On croit même que, à long terme, seuls le chinois et l'anglais seront enseignés au Tibet. Une fois au secondaire, l'enseignement n'existe plus qu'en chinois, le tibétain étant ramené au rang d'option.

Cela étant dit, Qun Pei Choepel, vice-président du comité permanent de l'Assemblée populaire du Tibet, déclarait en 2006 à un sénateur français :

L'enseignement obligatoire porte sur neuf années. Dans le primaire et le premier cycle du secondaire, on enseigne le chinois, le tibétain, plus éventuellement l'anglais. Dans le second cycle du secondaire, l'enseignement du secondaire se fait en tibétain dans certaines écoles. Enfin, le tibétain est obligatoire, et éliminatoire, dans les universités du Tibet.

Bref, cette affirmation contredit les faits, mais elle est conforme aux textes officiels.

- Les difficultés dans l'enseignement du tibétain

En réalité, il existe plusieurs problèmes importants dans l'enseignement du tibétain. D'abord, peu d'écoles primaires dispensent un enseignement entièrement en tibétain, car la plupart ont décidé d'enseigner le chinois plutôt que le tibétain. De plus, la majorité des écoles des zones urbaines valorise l'enseignement du chinois et relègue la langue tibétaine dans un rôle d'importance secondaire. Dans les villes, il y a parfois plus d'élèves chinois que d'élèves tibétains dans les écoles primaires. Des enquêtes régionales ont révélé qu'en 2000 quelque 53 % des élèves ayant fait leurs études dans les écoles primaires du Tibet l'ont fait en chinois. Cette proportion a considérablement augmenté depuis lors.

De plus, les écoles chinoises reçoivent un financement gouvernemental considérablement plus élevé que les écoles tibétaines. La Commission internationale des juristes a décrit la différence en comparant des écoles chinoises à des écoles tibétaines. D'après la commission, les écoles chinoises possédaient, par exemple, des ordinateurs et un laboratoire de science, alors que les écoles tibétaines étaient généralement chauffées au moyen d'un feu de bois et ne disposent même pas d'une cour de récréation. Certains bâtiments scolaires dans les campagnes tibétaines semblaient dans un si mauvais état que plus de 20 % des classes du primaire devaient être relocalisées dans les maisons personnelles des enseignants. C'est qu'au Tibet les investissements en éducation sont concentrés dans les zones urbaines, alors que les zones rurales sont oubliées.

Enfin, en dépit de la législation scolaire en vigueur qui proclame la gratuité scolaire et en raison de l'insuffisance des subventions gouvernementales, de très nombreux enfants tibétains doivent payer entre 10 yuans et 300 yuans (un yuan équivaut à 0,14 $ US ou à 0,10 ) par mois pour fréquenter une école primaire; la plupart paient entre entre 100 et 200 yuans pour aller à l'école. Le revenu moyen par habitant variait entre 1200 et 1800 yuans (168 $ à 250 $ ou 120 à 180 ) à la fin de 1999. Selon les sources officielles, le revenu annuel moyen au Tibet était, à la fin de 2005, de 8411 yuans, mais il n'atteignait que 2078 yuans dans les campagnes, où l'on estime que 70 % de la population vit en dessous du seuil de la pauvreté. Cette distinction entre les centres urbains et les zones rurales oppose la population des colons chinois et la population de souche tibétaine: les Chinois habitent les villes de la Région autonome du Tibet et bénéficient de revenus non seulement beaucoup plus importants que les Tibétains des campagnes, mais aussi plus importants que dans toute la Chine. Le gouvernement chinois verse une prime à l'éloignement afin d'inciter les Chinois à venir dans une région réputée pour la rudesse de son climat.

Pour avoir accès à l'instruction, il est souvent exigé de la part des parents tibétains des campagnes qu'ils paient des droits d'inscription difficilement supportables ou qu'ils achètent les fournitures scolaires, les manuels et certains services, tandis que tous les enfants chinois des villes les reçoivent gratuitement. Il arrive aussi que les enfants tibétains soient forcés d'effectuer certains travaux domestiques dont les enfants chinois sont exemptés, comme laver les toilettes, balayer le parquet de la classe, faire la cuisine, etc., sous prétexte que les petits Tibétains doivent collaborer à leur éducation. Dans les campagnes, la rareté des écoles oblige les élèves à effectuer à pied des trajets très longs.

Finalement, toutes ces difficultés conduisent parfois certains parents à ne scolariser qu'une partie de leurs enfants, les garçons par exemple, voire à ne plus les envoyer à l'école, puisque le tibétain apparaît inutile. Au Tibet, seule la connaissance du chinois permet de trouver du travail. Dans les campagnes, lorsque les Tibétains font leurs études en chinois, ils ne trouvent pas d'avantage du travail bien rémunéré, et deviennent alors bergers ou travailleurs agricoles.

- Les universités

Des cours spéciaux de tibétain sont donnés à l'université du Tibet, qui est ouverte aux étudiants venant de toute la Chine. Mais la tendance actuelle est plus à l'apprentissage des langues étrangères, notamment l'anglais, que du tibétain.

À l'Université du Tibet, seulement 44 % des élèves sont tibétains. Par exemple, les départements de science et de mathématiques ne comptent presque que des étudiants chinois. Étant donné que les exigences pour l'admission aux universités tibétaines sont moins élevées que dans les autres universités de la République populaire de Chine, les Chinois moins qualifiés, qui ne résident pas dans la Région autonome du Tibet, viennent étudier au Tibet, ce qui a pour effet de réduire le nombre de places disponibles pour les Tibétains. Les étudiants qui s'inscrivent à l'Université du Tibet de Lhassa doivent réussir un examen d'entrée en chinois pour s'inscrire, non en tibétain. Beaucoup de Chinois han profitent ainsi de l'occasion, et ce, d'autant plus qu'ils témoignent d'une plus grande maîtrise du chinois que les Tibétains; ils réussissent mieux. Tout l'enseignement à l'Université du Tibet est dispensé chinois, sauf pour les département de médecine et d'art, où l'enseignement est donné en partie en tibétain.  Les possibilités pour les étudiants tibétains de faire leurs études outre-mer ou à l'étranger sont aussi très limitées; seulement 150 étudiants tibétains sont choisis annuellement, contre des milliers pour les Chinois.

Moins de 30 % des enseignants dans les universités tibétaines sont tibétains. De plus, les enseignants chinois obtiennent un salaire plus élevé que leurs collègues tibétains, en vertu d'une prime à l'éloignement. Cependant, ces mêmes enseignants chinois repartent souvent en Chine centrale, ce qui fait que le roulement du personnel est très important.   L'Annuaire chinois Statistique (1986) fait état que seulement 27 % des enseignants d'université dans la région autonome sont tibétains.

- Une attitude de méfiance

Les autorités chinoises ont développé une attitude qui consiste à être contre tout ce qui sert à promouvoir la culture tibétaine, ce qui comprend la langue tibétaine. À l'heure actuelle, dominés par la langue chinoise, les jeunes Tibétains trouvent de moins en moins de raisons de parler leur langue maternelle. Les linguistes soulignent que les plus jeunes éprouvent des difficultés à communiquer avec leurs parents plus âgés et qu'ils deviennent des «étrangers» dans leurs propres communautés. À la lumière de la situation actuelle, force est de constater que la langue tibétaine est en voie de régression constante du fait qu'elle n'est plus valorisée, au contraire, et qu'elle est devenue inutile sur le marché du travail. 

Le fait d'exercer un contrôle sur la langue équivaut à pratiquer une discrimination certaine contre les Tibétains dans chacune des activités quotidiennes. La langue tibétaine, bien que valorisée de façon sporadique, est généralement un moyen commode de discrimination aux mains des dirigeants politiques au nom de leur idéologie sinisante. Malgré les dispositions linguistiques dans la législation chinoise nationale, la langue tibétaine s'achemine vers l'extinction parce qu'elle ne constitue plus un moyen collectif de communication au Tibet. D'une part, le gouvernement central a créé une demande grandissante pour la langue chinoise en brandissant la menace du chômage pour ceux qui s'en tiennent à la seule langue tibétaine, d'autre part, ceux qui insistent pour conserver leur langue et leur culture font face à des accusations de propagande séparatiste et de soulèvement contre le gouvernement national. En juillet 1988, Dorje Tsering, alors le président du gouvernement de la Région autonome du Tibet affirmait: «Quand nous parlons d'employer la langue tibétaine en éducation, nous sommes accusés de vouloir détruire la patrie.» Danzim croyait alors que l'analphabétisme des Tibétains (alors de 45 %) était voulu et accepté par les autorités chinoises. Certes, le taux d'analphabétisme a considérablement baissé depuis, mais il demeure encore trois fois plus élevé que la moyenne nationale avec 15 %. Cependant, dans les campagnes, ce taux augmente à 54,9 %, soit un niveau six fois supérieur à la moyenne nationale. Il faut aussi mentionner que la culture et la religion tibétaines ont toujours enseigné que l'instruction devait être réservée aux moines (les lamas).

En réalité, les équipements scolaires destinés aux minorités ne le sont qu'en principe, car de nombreux Chinois s'inscrivent dans ces écoles en tibétisant leur nom afin de se faire admettre dans ces écoles. Les autorités ferment les yeux sur cette pratique parce que, à long terme, les élèves tibétains vont être numériquement minorisés. Les statistiques officielles du gouvernement central montrent que les enfants d'immigrants chinois au Tibet composent 37 % de la population scolaire du primaire et qu'ils occupent près de 35 % des places disponibles dans les écoles secondaires; selon des sources provenant de Lhassa, les chiffres réels seraient plus proches de 60 %. Le système perpétue aussi la discrimination raciale et est explicitement adapté à l'élimination des dissidents politiques. Selon les statistiques officielles chinoises de 1986, quelque 1700 enseignants oeuvraient dans les écoles secondaires de la Région autonome du Tibet: seulement 38 % étaient tibétains. À cause des difficultés linguistiques (le tibétain devient une option au secondaire), les élèves tibétains quittent les écoles secondaires et demeurent incapables de terminer leurs programmes d'études. Lors des examens, non seulement les jeunes Tibétains doivent rivaliser avec des élèves chinois qui, eux, emploient leur langue maternelle, mais ils sont aussi confrontés avec des matières qu'on ne leur a jamais correctement enseignées. Dans le meilleur des cas, une allocation d'examen de 20 points est accordée aux élèves tibétains pour compenser le handicap linguistique. Cette allocation est présentée comme un geste magnanime envers les élèves tibétains ainsi considérés comme moins intelligents que les Chinois.

4.4 Les médias

Il existe au Tibet une quinzaine de journaux et plus d'une trentaine de périodiques. Selon une dépêche de l'agence officielle Xinhua (Chine nouvelle), datée de juillet 1995, quelque 55 publications sont éditées dans la région autonome : 23 en tibétain, 30 en mandarin et deux en anglais.  Ainsi, Le Quotidien du Tibet («Xizang Ribao») de 16 pages est un journal publié dans les deux langues (en deux versions distinctes): environ 20 000 en tibétain et 30 000 en chinois.  C'est le principal journal paraissant à Lhassa, et l'organe de presse du Comité tibétain du PCC. C'est pourquoi le journal se contente de traiter surtout des réalisations chinoises dans la région autonome. La quasi-totalité des informations provient des traductions de l'agence chinoise Xinhua (Chine nouvelle). 

D'autres quotidiens tels que le Lhassa Soir («Lhassa Wanbao»), publié par le comité de Lhassa du Parti communiste chinois, est en tibétain et en chinois; il est spécialisé dans les informations économiques tout en étant contrôlé par les organismes officiels. Dans les régions à peuplement tibétain, mais rattachées à d'autres provinces chinoises, il existe des journaux en tibétain (et en chinois) tels que Le Quotidien du Qinghai, Le Quotidien du Sichuan, etc. Du côté des magasines, mentionnons le Zhi fu zhi you («Comment s'enrichir»), fondé en 1997, qui est une revue trimestrielle de langue tibétaine s'adressant aux fermiers et éleveurs. Ce sont toujours des journalistes chinois, dont la majorité est membre du parti communiste chinois, qui dirigent les journaux. Ils imposent une censure relativement sévère et décident de tous les choix rédactionnels.  Plusieurs magazines édités à Pékin sont également consacrés à l'actualité du Tibet. Par exemple, dans La Chine au Tibet, un mensuel publié en tibétain et en chinois, de nombreux articles abordent les questions touchant la région autonome. Évidemment, le dalaï-lama est tenu par les autorités chinoises pour le grand responsable de tous les actes de résistance commis jusqu'à aujourd'hui: «Le dalaï-lama est non seulement une personnalité religieuse, mais aussi un exilé politique qui s'active depuis longtemps à l'étranger pour diviser la patrie, monter une armée, fomenter la violence, susciter des troubles à l'intérieur du pays et saboter l'union nationale.»

Selon Pékin, le tibétain est largement employé dans les médias et dans les publications. En fait, la plupart des journaux, livres et périodiques distribués au Tibet sont en chinois, non en tibétain. John Billington, un observateur australien indépendant, a remarqué qu'il y avait 408 magazines en vente en chinois, mais un seul en tibétain. Selon les autorités chinoises, la presse tibétaine aurait publié quelque 2000 titres environ, dont la majorité en tibétain, soit au total plus de 50 millions d'exemplaires.

Dans un rapport sur la liberté de la presse au Tibet, Reporters sans frontières a constaté qu'il existe une bonne vingtaine de publications clandestines, généralement publiées en tibétain; malgré la répression qui guette les rédacteurs et distributeurs, chacune de ces publications est rédigée à la main et distribuée à raison d’une centaine d’exemplaires, le tout dans des conditions extrêmement risquées.

À la radio, les stations locales émettent en tibétain et en chinois. Dès 1960, la Radio tibétaine, une radio publique, diffusait sa première émission en chinois, mais ce n'est qu'en septembre 1973 que la station a réussi à émettre à la fois en tibétain et en chinois. Jusqu'à présent, le Tibet compte deux stations régionales de radio, 36 bases de lancement et stations de relais de radio, trois stations de télévision par câble et 470 stations de lancement et de relais de télévision.

Étant donné que toutes les stations radiophoniques sont contrôlées par les autorités de Pékin, les émissions en provenance de la radio étrangère offrent une source d'informations non censurées sur le Tibet et le monde extérieur. Présentement, trois radiodiffuseurs à ondes courtes offrent une programmation sur le Tibet: La Voix de l'Amérique (Voice of America), Radio Free Asia et Voice of Tibet. Ces stations sont basées aux États-Unis (les deux premières) et en Norvège (la dernière). Les stations émettrices sont toutes situées à l'extérieur de la Chine: aux Seychelles, au Tadjikistan, au Kazakhstan, en Inde, aux Philippines, au Pakistan, etc. Voice of America diffuse en de très nombreuses langues, dont en anglais, en chinois, en tibétain, en russe, en kurde, en birman, en azéri, en portugais, en français, en espagnol, etc. Pour sa part, Voice of Tibet émet en tibétain et en chinois. Quant à Radio Free Asia, elle diffuse en neuf langues: mandarin, cantonais, tibétain, ouïghour, birman, vietnamien, laotien, khmer, cambodgien et coréen (pour la Corée du Nord). Les émissions de ces diffuseurs attirent au Tibet un très vaste auditoire. Ainsi, la plupart des familles tibétaines syntonisent la Voix de l'Amérique pour écouter les nouvelles du matin.   D'autres radios émettent en tibétain depuis l'étranger. Ainsi, All India Radio est une station contrôlée par le gouvernement indien; elle est limitée à des communiqués de la part des autorités de New Delhi et des informations sur les activités du dalaï-lama.

Les autorités chinoises, pour leur part, tentent périodiquement de brouiller les programmes de ces stations. À diverses reprises, le gouvernement américain, par exemple, s'est plaint auprès des autorités de Pékin, mais les officiels chinois ont toujours démenti être à l'origine de ces brouillages. En raison de ces brouillages, mais aussi à cause des caractéristiques géographiques du Tibet, les radios émettant en ondes courtes depuis l'étranger doivent changer régulièrement de fréquence.

En ce qui a trait à la télévision, les Tibétains peuvent capter quatre chaînes par ondes hertziennes de la Télévision du Tibet:

Tibet-1 : diffusé par satellite en langue tibétaine, couvre une quinzaine d'émissions en raison de 71 minutes produites par la station elle-même, et 200 heures par an de films et téléfilms traduits du chinois en tibétain;
Tibet-2 : diffusé par satellite en chinois, couvre 14 émissions en raison de 114 minutes par jour de produites par la station elle-même;
Tibet-3 : une chaîne spécialisée dans les films, téléfilms et émissions culturelles en raison de 17 heures de programmation par jour;
Tibet-4 : une chaîne spécialisée dans la vie économique.

Par ailleurs, la Station de télévision de Lhassa diffuse depuis octobre 1996 ses émissions par câble, en tibétain et en chinois. Elle dispose de trois chaînes:

Chaîne-1 : programmes généraux, dont les rubriques principales sont «Nouvelles de Lhassa», «Programmes pour enfants», «Chansons sur commande», «Théâtre tibétain et chinois» et «Place de la Télévision»;

Chaîne-2 : émissions culturelles et sportives, dont des matchs et des programmes culturels pour enfants;

Chaîne-3 : émissions spécialisées pour les téléfilms, les films, le «cinéma familial» et les «guides d'achats».

Ces chaînes diffusent quatorze heures de programmation par semaine. Selon la direction de l'agence Xinhua (Chine nouvelle), les émissions diffusées par satellite ont vocation «d'informer dans sa langue la minorité tibétaine sur les affaires intérieures et étrangères».

Quoi qu'il en soit,  les télévisions et radios officielles demeurent les plus importants outils de propagande pour le Parti communiste chinois. Ainsi, les discours des principaux dirigeants chinois sont régulièrement retransmis, généralement en chinois, afin de contrer les «activités contre-révolutionnaires» au nom de la «nécessaire dictature du prolétariat». Les journalistes de la radio et de la télévision sont dans l'obligation d'appliquer la «politique de sinisation» de la langue tibétaine. Par exemple, les présentateurs des bulletins d'information en tibétain doivent délaisser l'accent tibétain au profit d'une prononciation plus proche du chinois officiel (putonghua). Tous les sujets concernant les activités du gouvernement tibétain en exil, le dalaï-lama, la liberté religieuse ou les droits de l'homme sont obligatoirement bannis des ondes. Tous les journalistes vivent dans une grande insécurité, tant ils ont peur d'être inquiétés par la police avec des accusations d'avoir publié des «pamphlets contre-révolutionnaires». Depuis 1990, de nombreux journalistes ont été emprisonnés et torturés.

 

La Région autonome du Tibet n'est pas maître de son destin. Par conséquent, elle ne peut adopter la politique linguistique qu'elle désire. Les dirigeants tibétains doivent forcément composer avec une politique chinoise qui ne leur est pas très favorable. En fait, la politique linguistique appliquée dans la Région autonome du Tibet compte deux volets. L'une provient de Pékin et elle correspond à une politique qui se rapproche de l'assimilation dans la mesure où l'État central ne cherche pas à protéger la langue tibétaine, mais plutôt à temporiser en attendant que les Tibétains s'assimilent en douce au chinois. Le problème, c'est que les Tibétains considèrent leur langue comme la source de leur culture, alors que les autorités chinoises la perçoivent comme le symbole du sentiment nationaliste (comprendre «séparatiste»). C'est pourquoi toute politique orientée vers la sauvegarde de la langue tibétaine est perçue comme anti-patriotique par les Chinois. 

Malgré les déclarations officielles, le chinois continue d'être la principale langue d'enseignement dans les écoles primaires tibétaines. Les écoles sont devenues des «incubateurs» pour propager l'idéologie communiste; elles servent à former de futurs sinophones dociles qui agiront comme des leaders dans leur communauté afin de consolider le contrôle chinois sur le Tibet à des fins patriotiques. D'ailleurs, depuis des années, le gouvernement chinois envoie des contingents d'enseignants chinois au Tibet et déplacent les enseignants tibétains dans d'autres provinces chinoises de façon à leur démontrer que leur langue est inutile et désuète. Parfois, ces enseignants tibétains reviennent dans leur région natale et ne savent plus communiquer dans leur langue maternelle. Il s'agit là d'une pratique apparentée à une politique coloniale de discrimination contre une population autochtone ou indigène. C'est ainsi que les autorités chinoises peuvent accorder la préférence du travail aux colons chinois, sous prétexte que les Tibétains ne sont pas suffisamment qualifiés. Dans ces conditions, la langue écrite tibétaine se détériore graduellement.

En somme, la politique linguistique pratiquée au Tibet par les autorités chinoises correspond à une politique d'assimilation, malgré les instruments juridiques de protection dont bénéficient théoriquement les Tibétains. Il semble bien que les lois et les Livres blancs sont là pour masquer les pratiques de sinisation et de «nettoyage ethnique». Ces instruments juridiques, qui ne servent pas à protéger la langue tibétaine, sont là pour amadouer la communauté internationale et protéger à la rigueur les petites minorités nationales ne constituant pas une menace pour la patrie chinoise. En Chine, les politiques linguistiques pratiquées à l'égard des nationalités ont des objectifs louables de protection, mais elles cachent aussi une stratégie de contrôle destinée à les intégrer de force dans la Grande Nation chinoise.

En 1951, dans l'«Accord en 17 articles», le gouvernement chinois avait fait la promesse de respecter la «nature unique» du Tibet. C'est réussi: c'est la province la plus pauvre du pays, la région autonome la plus opprimée de la Chine, le seul territoire de travail des militants maoïstes d'extrême-gauche, la seule région où les médecins sont autorisés à pratiquer une politique de contrôle des naissances sous la forme d’infanticides, d’avortements et de stérilisations forcés.  Comme le souligne le sinologue Patrice De Beer: «Le Tibet est certainement l'épine la plus douloureuse dans le pied du gouvernement de Pékin.» Le Tibet vit sous un régime colonial au moyen duquel les Chinois imposent leurs idées et leurs valeurs, le tout avec un fort patriotisme normalement accompagné de racisme, de dogmatisme, de mépris et d'ignorance. Pour la Chine, le Tibet, cet immense désert d’altitude (4500 m), constitue un territoire de colonisation de premier choix, car il servira un jour à désengorger un pays surpeuplé.

En définitive, il ne faut pas se faire trop d'illusions sur le sort du Tibet. Le mieux que les Tibétains puissent espérer de la Chine dans la situation actuelle, ce serait un statut d'autonomie similaire à celui de Hong-Kong ou de Macao, ce qui serait évidemment considérable! Mais ce n'est pas pour demain la veille! Alors que Hong-Kong et Macao étaient, au moment de leur rétrocession, de formidables locomotives économiques, le Tibet, pour sa part, ne bénéficie d'aucun rapport de force avec le gouvernement central, ses seuls leaders étant des moines bouddhistes. Ce ne sont pas des moulins à prières qui vont impressionner le gouvernement chinois, car ils représentent les symboles de la féodalité et de l'asservissement du peuple crédule. Si les Tibétains disposaient d'une formidable armée, d'une aviation, de chars d'assaut, etc., ce serait autre chose. Et la communauté internationale semble peser d'un bien petit poids face à la nouvelle puissance économique de la Chine. Quel État semble est prêt à sacrifier son potentiel économique pour le Tibet? Aucun! Il n'en demeure pas moins que la situation des Tibétains d'aujourd'hui s'est considérablement améliorée depuis la reconquête chinoise. Il est difficile de le nier, mais ce sera probablement aux prix de l'identité tibétaine.

 

Dernière mise à jour: 25 déc. 2015
  Chine  

(1)
Région autonome zhuang
du Guangxi
 

(2) Région autonome
de Mongolie intérieure

(3) Région autonome
ouïgoure du Xinjiang
(4) Région autonome hui
du Ningxia
(5) Région autonome
du Tibet
(6) La politique linguistique à l'égard des minorités nationales


(7)
Loi sur l'autonomie des régions ethniques (1984)

(8) Bibliographie


 
L'Asie
Accueil: aménagement linguistique dans le monde