Histoire de la Belgique
et ses conséquences linguistiques

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Nous remercions M. Albert Stassen d'avoir accepté d'assurer une relecture commentée des différents chapitres consacrés à la Belgique et à ses composantes.

1 Les premiers peuples

Les premiers peuples installés sur le territoire de la Belgique furent sans doute des Indo-Européens. Les archéologues ont trouvé des traces de populations tant celtiques (à l’ouest) que germaniques (au nord). Si l’on tient compte des fouilles archéologiques, on peut conclure que le territoire actuel de la Belgique, de même que le nord de la France, a pu être une zone de transition entre les cultures celtique et germanique. Par ailleurs, les écrits d’Hécatée de Milet (vers 550 à vers 480) et d’Hérodote (-484 à -425) nous apprennent également que les Celtes habitaient originairement une région qui s’étendait de l’ouest de la France jusqu’au sud-est de l’Allemagne, mais qui pourrait exclure le nord de la Belgique. Constitués en tribus autonomes et rivales, ces peuples étaient unis par la religion druidique et la langue celtique.

1.1 La romanisation et les Belges

C'est avec la conquête de Rome que les Belges entrèrent dans l'histoire. En 57 avant notre ère, Jules César, lors de la guerre des Gaules, fit pénétrer ses légions dans la «Gaule belge». Dès cette époque, César faisait la distinction entre les Celtes (ou Gaulois), les Aquitains et les Belges. César croyait que les peuples belges étaient issus des Germains. Il a même fait une énumération de ces Belges qui, sous le nom de Germani («qui uno nomine Germani appellantur»), sont énumérés ainsi : Suessiones (Suessions), Nervii (Nerviens), Atrabates (Abrates), Ambiani (Ambiens), Morini (Morines), Menapii (Ménapiens), Caletes (Calètes), Veliocasses (Véliocasses), Viromandui (Viromanduens), Aduatici (Aduaticiens), Condrusi, (Condrusiens), Ebuones (Éburons), Caeroeses (Cérosiens) et Paemanes (Pémaniens). 

Cette assimilation des Belges aux Germains n’a pas empêché César de considérer les Belges comme des Gaulois (un peuple celte). En réalité, certains peuples belges étaient originaires des régions germaniques à l’est du Rhin, mais furent vraisemblablement soumis à de fortes influences celtiques, alors que d’autres peuples étaient d’origine celte. Parmi les nombreuses tribus du territoire de la «Gaule belge» qui résistèrent à l’occupation romaine, César tenait les Belgae (les Belges) pour les plus braves de tous les peuples de la Gaule. Dans l'introduction de son livre De Bello Gallico (La guerre des Gaules), César parle des Belges en ces mots: «Horum omnium fortissimi sunt Belgae.» Autrement dit : «De tous, les Belges sont les plus valeureux.» En réalité, pour César, fortissimi signifiait les guerriers les plus «violents» ou les plus «sauvages», et ce, parce qu'Ils aimaient la bagarre et qu'ils étaient les plus éloignés de Rome, centre de la civilisation. C'est en Belgique, donc en Gaule belge, que César essuya sa plus sanglante défaite. Ambiorix, le chef des Éburons, avait surpris les Romains dans la vallée du Geer (localisation présumée) et avait exterminé entièrement deux légions (6000 soldats). Arrivé trop tard en renfort avec le reste de son armée pour éviter le massacre de ses légions, César poursuivit Ambiorix qui se réfugia dans la forêt ardennaise où il ne parviendra jamais à le surprendre.

Cela dit, certains historiens laissent croire que les peuples belges s’étaient déjà formés dès le IVe siècle avant notre ère, alors que d’autres situent cette mixité plutôt vers le IIe siècle. À l’époque de la conquête des Gaules, en 57 avant notre ère, la Gaule belge s’étendait entre la mer du Nord, la Seine et la Marne (voir la carte ci-dessous), et comptait quelque 500 000 habitants répartis en une quinzaine de tribus. Les Belgae parlaient des idiomes germaniques, fortement influencés par les parlers celtiques, mais d’autres historiens considèrent qu’il s’agissait d’idiomes celtiques fortement influencés par des apports germaniques.

1.2 Une province romaine

Après la soumission des Nerviens (de 57 à 46), la Gaule belge finit par devenir officiellement une «province romaine» en 51. La résistance poussa César au génocide de certaines tribus comme les Éburons et les Aduatiques. D'autres tribus d'origine germanique vinrent alors repeupler les territoires disponibles, avec l'assentiment des Romains. La Gaule belge était importante pour les Romains, en raison de la frontière rhénane avec les territoires germaniques. Les conquérants supprimèrent la caste des druides d’influence celtique, mais les Belgae continuèrent à adorer leurs dieux germaniques, puis celtiques, en plus des nouveaux dieux romains. 

Dans ce qui était devenu la Gallia Belgica, qui s’étendait du nord de la France aux Pays-Bas et à une partie de la Suisse, les Romains créèrent trois provinces à partir du IIIe siècle: la Germanica secunda au nord-est, la Belgica secunda au nord-est et la Belgica prima au sud.  La province appelée Belgica prima avait Trèves comme capitale et n’occupait qu’une partie du Luxembourg actuel. Par contre, la Belgica secunda était beaucoup plus grande et occupait tout le nord-ouest de la Belgique actuelle avec Reims (actuellement en France) comme capitale. La Germanica secunda était située au nord-est dans ce qui est aujourd’hui une partie de la Flandre et des Pays-Bas, avec comme capitale Cologne. Aucune de ces capitales n'est aujourd'hui sur le sol belge.

C'est dans ce cadre administratif que, peu à peu, la latin remplaça les langues germaniques et les langues celtiques des peules belges, surtout dans les villes. Les langues celtiques survécurent dans les campagnes, du moins jusqu'à l'arrivée du christianisme.

L'influence romaine entraîna à la fois la christianisation et la romanisation du territoire, surtout dans la partie méridionale de l'actuelle Belgique, ce qui correspond à la Wallonie qui vit se multiplier les villae (grands domaines de la civilisation romaine).

2 Le début de la frontière linguistique

Déjà au IIIe siècle, mais surtout au IVe siècle de notre ère, les Francs envahirent la Belgica et s’installèrent massivement dans tout le pays. Cependant, l'histoire de l'installation des Francs dans ces régions reste mal connue. Ils seraient arrivés par vagues successives; ils s’installèrent nombreux dans ce qui allait devenir la Flandre (au nord) et conservèrent leur langue germanique. Par ailleurs, des Saxons et des Frisons vinrent également habiter sur les côtes flamandes. Encore de nos jours, on peut trouver certains éléments saxons et frisons dans les dialectes parlés dans le nord de la France, en Flandre et aux Pays-Bas. 

Cette grande région du Nord perdit une grande partie de sa population d’origine pour faire place aux nouveaux envahisseurs germaniques (francs). D’autres considèrent qu’elle aurait été moins densément peuplée, mais personne n'est en mesure d’en expliquer la cause éventuelle de manière probante. Au sud et au sud-est, les Francs durent faire face à des populations gallo-romanes numériquement plus importantes; ils ne purent imposer leur langue et se fondirent dans l’élément gallo-roman, créant ainsi une sorte de fusion entre les envahisseurs et les peuples conquis. Toutefois, l'imprécision des connaissances sur la densité de ces peuples rend aléatoire toute discussion sur l'origine de la frontière linguistique actuelle. Intégré dans l'empire franc à partir du Ve siècle, l'espace belge demeure une province frontière dans le royaume mérovingien.

Ce sont les Francs qui auraient donné le nom de Wallon (de walha, nom francique d’une tribu celtique de la Gaule narbonnaise, les Volcae, mais ce nom signifie aussi «étrangers») aux habitants de cette région du sud de la Belgique. Par la suite, les populations flamandes leur auraient attribué le même nom (Waal). Lentement, et sans aucune conscience «nationale»,  les Wallons du Sud donnèrent naissance à ce qui deviendra beaucoup plus tard la «Wallonie». Ainsi, Flamands et Wallons de Belgique ont en fait les mêmes ancêtres et proviennent en partie des mêmes peuples. C’est donc au Moyen Âge seulement que se marqua progressivement une sorte de «frontière linguistique» entre les deux communautés flamande et wallonne de la Belgique actuelle, avec par ailleurs une large frange mixte tout le long de l’actuelle frontière linguistique. Cette frange ne se résorba que progressivement au cours du Moyen Âge. Cependant, la langue administrative et juridique de cette époque demeurait le latin. Évidemment, le problème des langues vivantes ne se posant pas. 

Le traité de Verdun de 843 entre les fils de Louis le Pieux (c’est-à-dire Charles le Chauve, Louis le Germanique et Lothaire) partagea l’empire de Charlemagne. 

La Francie occidentale, soit les pays situés à l’ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Sône et du Rhône, revint à Charles le Chauve; la Francie orientale, soit les pays à l’est du Rhin, échouèrent à Louis le Germanique, alors que la Lotharingie (les pays compris entre la mer du Nord jusqu’au golf de Tarente, avec les deux capitales d’Aix-la-Chapelle et de Rome) était attribuée, en même temps que le titre impérial, à Lothaire. En somme, la Flandre et la France revinrent à Charles le Chauve, tandis que la Wallonie (le Hainaut et le Brabant) fut intégrée à la Basse-Lorraine, un duché de la Lotharingie. 

Comme on s’en doute, cette division territoriale ne s’est pas faite sur une base linguistique, mais sur une base politique.

À l'ouest de l'Escaut, le territoire, qui va plus tard devenir le comté de Flandre (c'est-à-dire de nos jours la Flandre française, les deux provinces flamandes de la Flandre occidentale et de la Flandre orientale, ainsi que des territoires de l’actuelle province du Hainaut), faisaient alors partie du royaume de Charles le Chauve (ce qu'on va appeler la France, en référence à l’ancien «royaume des Francs» qui couvrait une grande partie de celle-ci. Ce territoire comportait différents idiomes dont une majorité de dialectes romans, mais aussi des territoires à parlers thiois ou flamands — ces dialectes couvraient notamment l’Artois à l’époque — ainsi que des aires bretonnes. Les autres parties thioises ou flamandes (constituant le reste de la Flandre actuelle) furent incorporées à la Basse-Lorraine (l'Empire germanique) comme le reste du territoire qui constitue maintenant la Wallonie. Bref, cette partie du nord-est du royaume appartenant à Charles le Chauve comptait une population parlant un ensemble divers d’idiomes romans et germaniques.

3 L’époque de la fragmentation politique (Moyen Âge)

Au cours du Moyen Âge, se créèrent de nombreuses principautés indépendantes (Basse-Lorraine, Liège, Tournai, Cambrai, Malines), de duchés (Brabant, Luxembourg, Limbourg) et de comtés (Flandre, Hainaut, Namur, Artois, Louvain, Bruxelles, etc.), qui se multiplièrent au IXe et au Xe siècles et réussirent à obtenir de plus en plus d’autonomie de la part de leurs suzerains. On assista à une multiplication de petits territoires autonomes.

La Flandre constituait un fief du roi de France, mais qui résistait aux tendances centralisatrices de ce dernier. Régulièrement, la France intervenait militairement dans la région — une soixantaine d’invasions, soit une par décennie.

Le 11 juillet 1302, eut lieu une victoire des villes flamandes soutenues par des Namurois et des Hennuyers à Courtrai. Cette victoire est appelée la «bataille des Éperons d’or» (en raison des quelque 300 éperons des nobles français retrouvés sur le champ de bataille). Cette bataille a été choisie comme date de la fête de la Communauté flamande de Belgique (même si cette victoire de 1302 était aussi l’œuvre des Wallons).

La bataille des Éperons d'or du 11 juillet 1302 est célébrée chaque année à Courtrai et dans tout le pays flamand avec la participation de représentants du gouvernement belge, malgré le caractère anti-français donné à cette manifestation.

D’ailleurs, la fête de la Communauté française, le 27 septembre, commémore, les journées victorieuses de septembre 1830 à Bruxelles où les Hollandais furent chassés par des Wallons, des Bruxellois et des Flamands. La victoire de 1302 fut suivie d’autres batailles jusqu'à la défaite des Flamands en 1328, lors de la bataille de Cassel. Néanmoins, la victoire française ne mit pas fin aux aspirations autonomistes de la Flandre; considérée comme le plus riche fief du royaume de France, la Flandre réussit à conserver une certaine autonomie en payant des impôts royaux élevés. En 1340, les armées du roi de France furent vaincues par une coalition anglo-flamande. En 1369, Philippe le Hardi, l’oncle du roi de France, épousa la fille et héritière du comte de Flandre.

Par la suite, plusieurs comtés et duchés (Namur, Brabant, Limbourg, Hainaut, Luxembourg, Hollande, Gueldre, etc.) passèrent aux mains des ducs de Bourgogne. Avec la Flandre, le duché de Bourgogne s'étendait de la Bourgogne proprement dite, avec Dijon comme capitale, jusqu'à la mer du Nord et, à sa plus grande extension, jusqu'aux îles de la Frise. Les ducs de Bourgogne instaurèrent des institutions qui eurent pour conséquence d’unifier un peu plus le pays. Les mariages princiers, les achats, la diplomatie et les héritages contribuèrent à réunir la plupart des États. Mais c'est au cours du règne de Philippe III le Bon (1419-1467) que toutes les principautés des Pays-Bas passèrent sous le contrôle de la maison de Bourgogne. Ces territoires, qui s'étendaient bien au-delà des régions constituant la Belgique d'aujourd'hui, sauf Liège qui restait un évêché indépendant, comprenaient également l'Artois français, la rive gauche du Rhin à l'est, la Zélande, la Hollande, la Gueldre et d'autres terres au nord formant actuellement les Pays-Bas.

N’oublions pas que les ducs de Bourgogne cumulaient plusieurs titres. Par exemple, selon les époques (entre 1384 et 1475), le duc de Bourgogne pouvait être à la fois comte de Franche-Comté, comte d’Artois, comte de Picardie, comte de Flandre, comte de Nevers, comte de Hainaut, comte de Zélande, comte de Hollande, duc de Luxembourg, duc de Namur, duc de Limbourg, duc de Brabant, etc. En épousant Maximilien d’Autriche en 1477, Marie de Bourgogne mit les provinces belges sous la domination des Habsbourg (plus tard avec ses deux branches: les Habsbourg d’Autriche et ceux d’Espagne). Maximilien signa avec Louis XI le traité d’Arras, qui laissait à la France la Bourgogne ducale et la Picardie.

Selon certains, ce morcellement politique eut des conséquences au plan linguistique. Il aurait favorisé la fragmentation dialectale, ce qui contribua à la formation des idiomes picards, flamands, wallons, champenois, lorrains, luxembourgeois, limbourgeois, etc. Cependant, l’administration des États et de l’Église se faisait en latin, tandis que le français n’était parlé encore que par une partie de la noblesse de France.

Cette thèse de la fragmentation dialectale à l’époque féodale est cependant contestée, car d’autres linguistes considèrent que la fragmentation dialectale était acquise depuis bien plus longtemps et pratiquement depuis les invasions franques qui étaient constituées de groupes divers aux idiomes déjà différenciés.

4 La période des Pays-Bas espagnols (1493-1713)

En 1493, Philippe le Beau devint le souverain des Pays-Bas et épousa l’héritière de la maison d’Espagne, Jeanne d'Aragon dite Jeanne la Folle, la fille du roi Ferdinand II d'Aragon et de la reine Isabelle Ire de Castille. Leur fils Charles (1500-1558), qui fut Charles Ier en Espagne, Charles Quint pour le Saint-Empire romain germanique et plus familièrement Keizer Karel («l'empereur Charles») aux Pays-Bas, est né à Gand; il fut d’abord prince bourguignon (de langue maternelle française), puis, en 1516, prince des Pays-Bas et roi d’Espagne, enfin en 1519 roi de Sicile et empereur du Saint-Empire romain germanique. En tant que souverain des Pays-Bas, Charles réussit à rattacher les 17 provinces sous son autorité, aussi bien les provinces de langue germanique du Nord (Flandre, Anvers, Limbourg, Luxembourg, Frise ou Friesland, Ommerlanden, Overijssel, Hollande, Utrecht, Gueldre, Zélande, etc.) que les provinces romanes du Sud (Artois, Namur, Brabant, Hainaut, etc.). Juridiquement, les Pays-Bas formaient avec les autres principautés allemandes le Saint-Empire romain germanique.

Pays-Bas espagnols

De plus, Charles Quint, était non seulement roi des Pays-Bas, empereur du Saint- Empire, mais également roi d’Espagne, royaume qu'il avait hérité de sa mère. Il ne s’agissait pas d’une unité politique entre l’Espagne et les Pays-Bas, mais les deux royaumes étaient néanmoins sous la souveraineté du même roi. Charles Quint se trouvait ainsi à la tête d’un formidable empire encerclant pratiquement la France. Il parlait non seulement le français, mais aussi l’espagnol, l’allemand, l’italien, le latin et même un peu le flamand de sa ville natale de Gand. C’est d’ailleurs ce monarque polyglotte qui aurait affirmé: «Je parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon cheval.» L’époque de Charles Quint (première moitié du XVIe siècle) fut une période faste pour l’ensemble des habitants des provinces de l’actuelle Belgique.

Mais le règne de Charles Quint correspond à la naissance de la Réforme et du luthéranisme en Allemagne du Nord. En tant que défenseur de la foi, sacré par le pape en 1530, Charles Quint ne pouvait se soustraire à l'obligation de défendre la foi catholique. C'est lui qui fut l'instigateur du concile de Trente (1545-1563) en espérant tendre la perche aux réformés, ce qui ne se produisit pas. Charles Quint publia alors ses «placards» pour contrer l'influence grandissante des réformes protestantes; les premiers protestants furent signalés dès les années 1520. Aux Pays-Bas, l'empereur fit placarder une série d'édits très stricts contre «l'hérésie calviniste». Ce fut l'introduction d'une inquisition sur le modèle de celle qu'il avait découverte en Espagne. Toutefois, l'application de ces placards demeura assez souple jusqu'à l'arrivée de Philippe II, mais la religion allait introduire à jamais une cassure entre les Pays-Bas du Nord (de confession calviniste) et ses provinces du Sud (de confession catholique). 

C’est avec Philippe II (1527-1598), le fils de Charles Quint, que les problèmes commencèrent aux Pays-Bas espagnols. Étant élevé en Espagne (Castille), ignorant tout du flamand et du hollandais, et ne connaissant qu’un peu de français (et de latin), son éducation exclusivement espagnole le fit peu apprécier aux Pays-Bas espagnols, lesquels lui furent confiés en 1555 après l’abdication de Charles Quint. Il reprit la politique de son père, mais d’une façon beaucoup plus étroite, surtout en matière de religion: imposition stricte de l’Inquisition et des «placards» de son père. En 1559, Philippe II confia la gouvernance des Pays-Bas espagnols à sa demi-sœur Marguerite de Parme (1522-1586), fille naturelle de Charles Quint. Forcée d'appliquer les «placards» réprimant l'hérésie protestante par des peines féroces, Marguerite de Parme chercha à adoucir la politique anti-calviniste que de Philippe II au moyen d'une voie médiane afin d'éviter la révolte de la noblesse et de la grogne populaire. Coincée entre l'intransigeance de son demi-frère et la sympathie grandissante de l'opinion populaire pour les calvinistes, Marguerite finit par demander sa démission.

Philippe II nomma alors Ferdinand Alvare de Tolède, duc d'Albe, comme plénipotentiaire qu'il envoya à Bruxelles, alors la capitale des Pays-Bas espagnols, avec l'ordre de «pacifier» les provinces du Nord. Le protestantisme fut alors violemment réprimé, tandis que la religion catholique demeura la seule autorisée par le nouveau gouverneur. Mais les exécutions massives et les atrocités ommises par les troupes espagnoles du duc d'Albe entraînèrent la rébellion de toute la population des provinces du Nord.

En 1576 les Espagnols perdirent le contrôle des Pays-Bas. En 1577, le prince d'Orange (en néerlandais: Willem van Oranje), Guillaume comte de Nassau, appelé également Guillaume le Taciturne, fit son entrée à Bruxelles à l’invitation de l’assemblée des États généraux et fut proclamé «ruwaert du Brabant», c’est-à-dire «protecteur». Par l'Union de Bruxelles, les Pays-Bas décidèrent de se diriger eux–mêmes. La Zélande et la Hollande, refuge des calvinistes, firent sécession avec Guillaume d’Orange. Les catholiques en vinrent à former la «confédération d’Arras» (comté d'Artois) pour lutter contre les orangistes qui lui opposèrent l’union d’Utrecht en du 23 janvier 1579, l’acte de naissance des Provinces-Unies appelées officiellement République des Sept-Pays-Bas-Unis (en néerlandais : Republiek der Zeven Verenigde Nederlanden): Hollande, Zélande, Overijssel, Frise, Groningue, Gueldre, Utrecht.

S'y ajoutèrent des territoires connus sous le nom de «pays de la Généralité» (en néerl.: Generaliteitslanden): la Flandre des États, le Brabant des États, le Limbourg  des États (avec Maastricht), la seigneurie de Drenthe, ainsi que les colonies et territoires d'outre-mer. Contrairement aux sept provinces autonomes, ces territoires n'avaient pas d’États provinciaux et n'étaient pas représentés au gouvernement central.

Bref, les anciennes «Dix-Sept Provinces» (les sept provinces du Nord et les dix provinces du Sud), dont Charles Quint avait cru pouvoir assurer l'unité, furent scindées en deux entités, qui n'allaient plus jamais être réunies politiquement. Les sept provinces du Nord (les actuels Pays-Bas), de religion réformée, adoptèrent le statut de république indépendante, alors que les provinces du Sud (l'actuelle Belgique), reconquises par les armées espagnoles, réintégrèrent l'Église catholique sous l'autorité du roi d'Espagne.  En 1581, le culte catholique fut aboli dans le Nord, alors que la ville de Bruxelles allait être gouvernée par les protestants jusqu’en 1585.

C'est alors que les Pays-Bas-Unis se métamorphosèrent en une puissance mondiale, la plus dynamique de l'Occident, avec une marine impressionnante de quelque 10 000 navires en 1600, puis 15 000 en 1670, soit cinq fois plus que la flotte anglaise. Cette puissance se traduisit par une extraordinaire activité aux plans artistique, culturel et littéraire. La littérature fut à l'origine de l'uniformisation de la langue d'où allait naître le néerlandais qui devint alors la langue de référence commune. La langue qui se développa au nord à cette époque fut une variété de néerlandais ayant une forte influence brabançonne (anversoise). Cette uniformisation linguistique fut renforcée par une traduction officielle de la Bible en 1637. Toutefois, ce n'est qu'en 1804 que le gouvernement néerlandais chargera le professeur Matthias Siegenbeek de mettre au point un système orthographique uniforme, qui fut généralement appliqué.

Évidemment, les provinces du Sud ne participèrent pas à cette unification linguistique du Nord, qui rendait caduques les dialectes locaux. Pendant que le néerlandais devenait la référence normale du Nord, le flamand du Sud ne cessait de se multiplier en une mosaïque de dialectes locaux. Pour la Flandre, cette fragmentation linguistique allait avoir des conséquences néfastes dans la future Belgique, car elle allait favoriser  le français qui gagnait rapidement du terrain dans les milieux de l'aristocratie. Depuis la période bourguignonne, le français était déjà la langue véhiculaire de la plus grande partie de la noblesse et servait de langue administrative. Le néerlandais demeurait, du moins en Flandre, une langue parlée par le peuple, sous diverses formes dialectales. Il était associé à une langue de paysans, qui ne pouvait plus progresser. .

Malgré les révoltes et les guerres, le territoire de ce qui sera la Belgique continua de faire partie des Pays-Bas espagnols jusqu’en 1713. Entre-temps, le traité de Munster (1648) rendait des parties de la Flandre (la Flandre zélandaise), le nord du Brabant ainsi que quelques territoires d’outre-Meuse, aux Provinces-Unies. Comme il s’agissait d’un État confédéral, les Provinces-Unies conservèrent une certaine autonomie, mais les territoires du Sud furent administrées directement par le pouvoir espagnol.

5 Les Pays-Bas autrichiens (1713-1795)

Le traité d'Utrecht de 1713 cédait les Pays-Bas espagnols à l'Autriche sous le nom de Pays-Bas autrichiens. Ils demeurèrent un État fédéral formé d'une dizaine de provinces semi-autonomes et dirigés par les Habsbourg d'Autriche, qui reprirent les institutions centrales de l'Espagne à Bruxelles. Pendant ce temps, en Espagne, la couronne passait aux Bourbons, avec Philippe V d'Espagne, petit-fils de Louis XIV. La paix ne revint aux Pays-Bas qu'au prix de nouvelles amputations. Des villes wallonnes comme Charleroi, Binche, Ath et Tournai furent cédées à la France; des cités flamandes comme Furnes, Bergues, Courtrai et Audenarde, ainsi que Lille et Roubaix, passèrent à la couronne française. Le traité d’Utrecht de 1713 avait donné une partie de la Flandre à la France, mais le traité d’Aix-la-Chapelle de 1748 rendit certaines régions (Nieuport, Courtrai, Ypres) à l’Autriche. Sous le règne de Marie-Thérèse d'Autriche (1717-1780), les provinces du Sud bénéficièrent de l'apport des «Lumières» et d'une politique de renouveau administratif, économique et culturel. L'Autriche étendit son emprise et intervint dans la gestion des États tout en favorisant l'essor des industries charbonnières et métallurgiques, ainsi que l'industrie textile.

Jusqu'en 1740, l'espagnol fut utilisé comme langue véhiculaire du Conseil des Pays-Bas à Vienne (devenu en 1757 le «Bureau belge»). Avec la centralisation autrichienne, l'usage du français devint prépondérant dans l'administration centrale, au détriment des langues régionales qui restèrent limitées dans les villes belges. Cependant, les documents officiels locaux furent rédigés en néerlandais ou en brabançon en Flandre et aux Pays-Bas actuels et en français dans la Wallonie actuelle.

Plus tard, l'empereur d'Autriche, Joseph II (1741-1790), en despote éclairé, entreprit de faire de ses possessions un État moderne, centralisé et germanique. Les Pays-Bas autrichiens avaient conservé une administration rétrograde, hérités des Espagnols. Les privilèges arrachés depuis des siècles ne servaient plus qu'à favoriser l'esprit de clocher le plus étroit. C'est pourquoi l’administration des Pays-Bas du Sud fut totalement refondue et réorganisée selon le modèle français. Il manifesta une certaine ouverture à la liberté d'expression et fit preuve de tolérance à l'égard de la presse. Joseph II voulut abolir les privilèges des principautés, instituer son autorité directe et imposer la langue allemande, non pas dans l’administration interne, mais dans les rapports avec Vienne.

Quant à la ville de Bruxelles, elle comptait une majorité de la population parlant le brabançon, un idiome proche du flamand et employé déjà dans les plus hautes sphères de la société, surtout la noblesse et la haute bourgeoisie; mais Bruxelles abritait aussi une minorité de langue française, car il s'agissait de la langue du pouvoir : les gouverneurs généraux qui résidaient dans la ville s'exprimaient uniquement dans cette langue. Les pratiques établies par les Autrichiens firent en sorte que les Flamands de Bruxelles durent apprendre le français s'ils voulaient entreprendre une carrière administrative. L'usage des langues fit en sorte qu'une minorité riche et francophone cohabitait avec une masse flamande pauvre et peu alphabétisée. Entre ces deux extrêmes, on trouvait une bourgeoisie commerçante et urbaine, bilingue. Néanmoins, les mesures tatillonnes prises par les autorités autrichiennes à l’instigation de Joseph II heurtèrent de front, on le devine, les particularismes locaux, les sentiments religieux, les habitudes linguistiques, etc.

La politique de Joseph II suscita un phénomène général de rejet, sauf au Hainaut et au Luxembourg restés plus calmes. Le mécontentement de la population fit éclater la Révolution brabançonne (d'octobre à décembre 1789) et les troupes autrichiennes furent chassées du pays jusqu’en 1793. Cependant, les duchés de Limbourg (actuel «pays de Herve») et de Luxembourg, situés de l’autre côté de la principauté épiscopale de Liège, n’avaient pas participé à la Révolution brabançonne et soutenaient les Autrichiens qui revinrent à partir de ces contrées. La rébellion fut réprimée par la force par les troupes autrichiennes, non seulement dans les Pays-Bas, mais aussi dans la principauté de Liège.

6 La Révolution française et ses conséquences

La guerre éclata à nouveau, mais cette fois avec les révolutionnaires français et, en 1794, les Français écrasèrent les troupes autrichiennes. Dès le 11 septembre 1794, l’usage du brabançon qui s’était répandu dans l’administration centrale des Pays-Bas autrichiens (avec le français) fut interdit dans l’administration, la justice et l’enseignement. Après avoir mâté les derniers foyers de résistance en Flandre, les Français annexèrent officiellement en 1795 les Pays-Bas autrichiens dans leur ensemble, soit les provinces thioises et les provinces romanes. Par un décret spécial, la Convention du 9 vendémiaire an IV (1er octobre 1795) déclarait que les territoires des Pays-Bas autrichiens ainsi que la principauté de Liège, le duché de Bouillon et la principauté de Stavelot faisaient désormais intégralement partie de la France. Les anciens duchés, principautés, comtés et seigneuries furent abolis et remplacés par des départements.

Par l'arrêté du 14 fructidor an III (31 août 1795), le Comité de salut public divisa le territoire de la Belgique en neuf départements: la Dyle (Bruxelles), l'Escaut (Gand), la Lys (Bruges), Jemmapes (Tournai), les Forêts (Luxembourg), la Sambre-et-Meuse (Namur), l'Ourthe (Liège), la Meuse-Inférieure (Maastricht) et les Deux-Nèthes (Anvers). De plus, par le traité de La Haye (16 mai 1795), on y avait ajouté des territoires des Provinces-Unies: la Flandre zélandaise (Zeeuws-Vlaanderen), les pays d’outre-Meuse (de Landen der Overmaze), une partie du Brabant septentrional, les villes de Maastricht, Montfort, Beersel et Venlo. En réalité, les anciennes provinces du Sud furent annexées à la France, tandis que les provinces du Nord formèrent la «République batave» (Batavie), sous tutelle française. Le général Bonaparte avait compris qu'il était devenu impossible de réunifier les Pays-Bas du Nord aux Pays-Bas du Sud, tant les habitants étaient devenus différents par leurs langues et leur religion.

Par la loi du 25 octobre 1795, l’Administration française ouvrit une école primaire dans chaque canton ainsi qu’une école secondaire dans chaque département. Ces établissements restèrent peu fréquentés en Flandre, car la plupart des élèves étaient des petits Français ou des fonctionnaires de l’État. L’Université de Louvain fut abolie le 19 octobre 1797, alors que tous les cours se donnaient en latin. La francisation des élites flamandes, déjà bien entamée à l’époque autrichienne, s’accéléra sous le «régime français». Tous les actes publics, dans un délai d'un an, devaient désormais être rédigés en français. Napoléon appliqua à la Belgique ce que le décret du 2 thermidor an II (20 juillet 1794) n'avait pu accomplir: la francisation massive des couches moyennes dans les «départements du Nord». Comme on peut s’en douter, l’occupation des forces françaises déplut hautement aux habitants du pays flamand. Dans un rapport d’un commissaire révolutionnaire français, on pouvait lire: «Tout y est contre les Français»... surtout en pays flamand où les révoltes revenaient périodiquement. Les répressions furent terribles en Flandre et des villages entiers furent massacrés par les Français.

Par la loi Jourdan-Delbrel du 5 septembre 1798, la France imposa la conscription dans ses armées dans les territoires conquis. Cette mesure contribua grandement à la révolte flamande, car elle abolissait l’un des privilèges des Pays-Bas du Sud, qui prévoyait que l’empereur ne pouvait recruter des soldats pour l’armée que par des enrôlements volontaires. Cette révolte, qui fut appelée «guerre des paysans», était véritablement une révolte populaire dont les bourgeoisies des grosses bourgades craignaient elles-mêmes les débordements liés à l’exaspération des masses paysannes face aux excès du régime français. Les masses refusaient surtout la conscription, mais aussi l’intolérance religieuse, les impositions et les véritables spoliations du patrimoine. Cette révolte des paysans fut particulièrement marquante dans la Campine (en néerlandais: Kempen), le Luxembourg et finalement le nord-est de l’actuelle province de Liège (ancien duché de Limbourg). La révolte était plus marquée dans les cantons thiois ou germaniques que dans les cantons wallons, mais malgré tout des Wallons firent partie des insurgés.

L'hostilité des Flamands pour tout ce qui était français se développa davantage. En 1813, le préfet du département de l’Ourthe, Micoud d’Umons, écrivait dans son rapport que «les peuples qui ne parlent pas le français sont en général contre nous». Il visait par là les franges nord-est de son département, à savoir les régions des cantons d’Eupen, Malmedy, Saint-Vith, Schleiden, Kronenburg, Aubel et Limbourg (y compris les régions de Montzen-Welkenraedt et des Fourons).

Lorsque Bonaparte devint premier consul (1800-1804), il obligea tous les fonctionnaires de la Flandre à être des «citoyens français». Les évêchés subirent des changements similaires et, graduellement, tout le haut-clergé devint français. L’archevêque de Malines, Jean-Armand de Roquelaure, eut l’idée d’envoyer les séminaristes flamands à Lyon et Paris «pour franciser la Belgique en peu de temps». Cette politique ecclésiastique suscita, on le devine, de nouveaux mécontentements au sein de la population flamande. Puis Bonaparte devint Napoléon 1er (1804-1815). Il transforma la République batave en Royaume de Hollande, dont son frère Louis devint roi, tandis que les départements du Sud demeurèrent rattachés à l'empire des Français.

À partir de 1810, l'empereur Napoléon appliqua une politique de francisation plus intense. Il voulut arranger des mariages entre les filles des notables flamands avec des officiers et fonctionnaires français, puis envoyer les enfants des élites dans les écoles en France, voire forcer ces familles à s’établir à Paris. Effectivement, la politique de francisation connut des résultats probants au sein de la bourgeoisie flamande. Cette politique ne visait évidemment que les élites wallonnes et flamandes, et non les gens du peuple. L'époque française avait duré vingt ans en Belgique; elle avait favorisé une pénétration plus profonde du français dans la société flamande tout en amorçant le développement industriel du pays, tant au nord qu'au sud. Par le fait même, les Français contribuèrent à la formation d'une classe nouvelle, commune à la Wallonie et à la Flandre, et entièrement francophone: la bourgeoisie industrielle. C'est cette classe qui allait foncer, quelque vingt ans plus tard, la Belgique indépendante.

En mars 1815, tout le pays fut occupé par les armées de la coalition des puissances européennes ayant participé au Congrès de Vienne (Russie, Autriche, Prusse, Grande-Bretagne). Le 22 juin 1815, Napoléon livra la bataille de Waterloo, alors que les Belges (surtout les Wallons) se battirent tant du côté français que du côté des puissances coalisées, mais dans un cas comme dans l'autre ils y avaient été contraints, la circonscription étant obligatoire.

7 La période hollandaise (1815-1830)

Après la défaite de Napoléon, le Congrès de Vienne (1815) créa le nouveau Royaume de Belgique connu sous le nom de «Royaume-Uni des Pays-Bas» (en néerlandais: Verenigd Koninkrijk der Nederlanden), c’est-à-dire la réunion de presque toutes les principautés des Pays-Bas autrichiens, les Provinces-Unis et les Pays de Généralité (ces derniers administrés par les Provinces-Unies depuis le traité de Munster). C'était, pour les États européens, un nouvel État-tampon destiné à faire face à un retour éventuel de l'expansionnisme français. Les alliés de la Grande-Bretagne créèrent aussi le Royaume de Sardaigne, qui comprenait le Piémont et la Sardaigne avec Turin comme capitale, dirigé par la Maison de Savoie, ainsi que le Royaume de Rhénanie sous tutelle de la Prusse. La France se trouvait alors contrôlée au nord par la Grande-Bretagne, à l'est par la Prusse et la Savoie, au sud par la Savoie.

Le royaume de Belgique fut confié à un roi hollandais, Guillaume d'Orange, reconnu comme le «roi des Pays-Bas et grand-duc de Luxembourg». À ce moment-là, le Luxembourg ne faisait pas partie du royaume, mais constituait un grand-duché membre de la Confédération germanique. Dès lors, les anciennes provinces belges du Sud firent à nouveau partie des Pays-Bas unifiés, évidemment sans qu'ils aient été consultés de quelque manière que ce soit. Les nouveaux sujets de Guillaume Ier d’Orange, surtout la bourgeoisie francophone, se montrèrent hostiles à la réunion des Pays-Bas du Nord (deux millions de luthériens) et des Pays-Bas du Sud (quatre millions de catholiques), alors que le roi voulait faire du protestantisme la religion d'État.

Au début, l’Église catholique était favorable à cette union politique, de même que certains adeptes wallons et flamands de la Révolution française. Mais les dispositions constitutionnelles reconnaissant l’égalité des religions choquèrent profondément les évêques catholiques (tous des Français). C’est surtout au Brabant que le roi pouvait compter sur un nombre assez important d’adeptes flamands qui étaient fortement influencés par les idées des Lumières. Bien qu’en général les Flamands n’aimaient pas la Révolution française et ses excès, ils étaient néanmoins favorables aux idées des grands philosophes français (Voltaire et les encyclopédistes).

7.1 La concurrence entre le néerlandais et le français


Guillaume Ier d'Orange

Sur le «front» linguistique, Guillaume Ier d’Orange, qui parlait le français comme langue maternelle et le néerlandais comme langue seconde, décida d'intervenir sur la question linguistique dans les provinces du Sud. En septembre 1819, le roi des Pays-Bas décida d'introduire le néerlandais comme seule langue officielle des quatre provinces flamandes. En 1822, il étendit cette politique aux arrondissements de Bruxelles et de Louvain. de plus, tous les fonctionnaires de l’administration centrale devaient connaître le néerlandais. Selon les arrêtés royaux de 1819 et 1822, il était stipulé («[…] qu’il ne pourrait plus être présenté, pour les places et les emplois publics, que des personnes ayant la connaissance nécessaire du néerlandais». Le néerlandais devint donc la langue officielle. Cependant, la bourgeoisie francisée, l'Église catholique et les Wallons s'y opposèrent ouvertement. Les francophones considérèrent que leur situation était menacée dans la fonction publique, alors que, jusqu'alors, seule la connaissance du français était nécessaire. Quant aux Wallons, ils craignirent d'être «flamandisés» dans un État néerlandophone.

Il restait les Flamands, mais même eux éprouvaient des réticences devant le néerlandais, c’est-à-dire la langue des Hollandais. En effet, le peuple flamand restait patoisant et illettré; il ignorait le néerlandais officiel. De plus, les anciens compatriotes hollandais méprisaient cordialement les Flamands pour leur «façon paysanne» de parler. Bref, la politique de néerlandisation menée par les fonctionnaires de Guillaume Ier constituait l'envers de la politique de francisation sous Napoléon! Toutefois, la mesure orangiste n’excluait point les autres langues, ni leur emploi dans l’enseignement, dans la justice ou dans l’administration. N’oublions pas que, comme tous les membres de la Maison royale des Pays-Bas, Guillaume d’Orange était francophone et que le français restera la langue de cette famille jusqu’en 1890. L’objectif du souverain était que le néerlandais devait être employé en Flandre et le français en Wallonie dans l’administration, la justice et l’éducation. 

En fait, le problème linguistique des provinces du Sud était double. Il y avait, d'une part, la concurrence traditionnelle entre le français et le néerlandais, une conséquence due à la frontière linguistique qui séparait les langues romanes et les langues germaniques, d'autre part, la nouvelle cassure entre la multiplicité des dialectes flamands au sud et le néerlandais standard au nord.

Quoi qu'il en soit, le néerlandais devait être inclus dans l’enseignement dans toutes les écoles du royaume. L’arrêté royal du 15 septembre 1819 prévoyait que le français était la langue officielle de l’administration et de la justice dans le pays wallon. De fait, sous le règne de Guillaume d’Orange, les Wallons furent administrés, jugés et instruits en français, alors que la plupart des Wallons parlaient diverses variétés de wallon, le picard ou le gaumais (lorrain). Le même arrêté faisait du néerlandais l’unique langue officielle des provinces de la Flandre occidentale, de la Flandre orientale, d’Anvers et du Limbourg, mais le peuple ne parlait que différentes variétés dialectales du néerlandais. La loi prescrivait une période de transition: du 15 septembre 1819 au 30 décembre 1822, le français pourrait être utilisé au même titre que le néerlandais. En somme, comparativement à aujourd’hui, nous pourrions considérer la politique linguistique de Guillaume d’Orange comme très avancée pour son époque.

Entre 1819 et 1822, l’Administration devait adopter le néerlandais graduellement, mais le français resta la langue dominante, sauf pour la justice où les changements furent plus marquants. Les écoles flamandes se développèrent rapidement, mais leur imposition dans les communes mixes de la frontière linguistique déplut aux francophones. Soulignons que les frontières provinciales établies par les Français avaient été conservées intégralement dans leurs limites, mais en leur appliquant les anciens noms (Brabant, Hainaut, Flandre, Luxembourg, Limbourg), sans se préoccuper du fait que, par exemple, le chef-lieu de ce dernier se trouvait dans la nouvelle province de Liège. Dans les communes néerlandophones faisant partie d’une province francophone ou wallophone (Hainaut et Liège), il était possible de fonder des écoles néerlandophones à côté des écoles francophones (article 6, no 2, de la loi du 15 septembre 1819). À partir de 1822, le néerlandais devint obligatoire pour tous les actes officiels et les débats judiciaires dans toute l’étendue du royaume, à l’exception des districts wallons. Mais la politique de Guillaume d'Orange s'accompagna aussi d'une politique de protestantisation; celui-ci se mit à dos tout le clergé catholique et la bourgeoisie flamande francophile. 

7.2 L'opposition aux politiques centralisatrices

Les autorités ecclésiastiques (aussi peu néerlandophones qu’intolérantes face à un roi «hérétique protestant») et les élites belges (composées de la bourgeoisie francophone, de la caste des fonctionnaires et des avocats, ainsi que des Flamands francisés) s’opposèrent aux politiques centralisatrices de Guillaume d’Orange, au surplus un anticlérical de religion protestante. Ses opposants lui reprochaient surtout son parti-pris ultralibéral et libre-échangiste, et sa politique linguistique d’imposition du néerlandais comme seule langue officielle dans les régions flamandes (incluant Bruxelles). En Belgique flamande, cette langue était appelée le «hollandais» pour la différencier du flamand dont se revendiquait une majorité de Flamands qui considéraient la langue néerlandaise comme étrangère. Seul Jean-François Willems (ou plutôt Jan Frans Willems, en néerlandais), un homme de lettre considéré comme le père du mouvement flamand, prôna l’usage du «néerlandais» officiel de la Hollande. Tout ce beau monde ne voulait en aucun cas du néerlandais dans les tribunaux, l’administration et les écoles. Qui qu'il en soit, la tentative de Guillaume d'Orange d'instaurer un État laïc, néerlandophone et inspiré d'un modernisme calviniste ne pouvait qu'échouer. Le Révolution belge de 1830 fut en grande partie le résultat d'une alliance de tous les opposants au roi hollandais.

Ce sont en partie ces circonstances qui amenèrent la création de la Belgique et qui furent à l’origine du premier des «compromis» entre les bourgeoisies wallonne et flamande, c’est-à-dire l’élite catholique conservatrice (noblesse et clergé) et la bourgeoisie francophone libérale adepte des Lumières. Beaucoup de Flamands du XIXe siècle, gênés par l’union catholique-libérale scellée en 1828  appelleront ainsi cette union entre catholiques et libéraux «het monsterverbond», c’est-à-dire l’«union monstrueuse». Force est de constater que, pourtant, la révolution de 1830 a réussi uniquement parce que le bas-clergé, tant en Flandre qu’en Wallonie, a soutenu la défiance du haut clergé, de la bourgeoisie et de la noblesse à l’égard du roi de Hollande. Seuls les milieux économiques craignaient la séparation par la perte des marchés qu’elle générerait. 

7.3 La rébellion contre Guillaume Ier

Peu de temps après l’annonce d’une révolution en France (juillet 1830), mais sans lien réel avec elle, la «révolte belge» débuta à Bruxelles (le 25 août suivant). Bruxelles tomba aux mains de la bourgeoisie et de la garde bourgeoise. Puis les événements de Bruxelles se répandirent à Louvain, à Ath, à Wavre, à Liège, à Verviers, à Mons, à Gand, à Bruges, à Courtrai et même à Aix-la-Chapelle (Allemagne). Dans toutes ces régions, ce sont les masses populaires qui se livrèrent au pillage.  L’agitation reprit dans le pays, de Bruxelles à Liège, Huy, Mons, Namur Louvain et même au Luxembourg. Les états généraux ne firent que ratifier la victoire des émeutiers, car le roi avait fait masser ses troupes au parc de Bruxelles. Puis ce furent les «journées de septembre» : des bandes armées venues de Wallonie (Liège surtout), mais aussi de Flandre avec souvent les curés à leur tête, voulaient déloger les Hollandais. Les différentes unités de l’armée hollandaise furent attaquées le long des routes du Brabant flamand. Chaque ville organisa une garde civile et des renforts de France arrivèrent dans toutes les provinces tant flamandes que wallonnes. Guillaume d'Orange dut se replier sur Anvers, avant de se résigner à retourner en Hollande après avoir constaté que la population anversoise devenait menaçante et que la garde civile fraternisait avec le peuple.

S'il a paru nécessaire de reprendre avec certains détails les événements de 1830, c’est pour montrer que la révolution était bel et bien le fait de tout le pays, et non seulement celui des Wallons ou des francophones soutenus par la France, du moins tel que certains Flamands le soutiennent aujourd'hui en affirmant que cette révolution avait entraîné malgré eux les Flamands dans la tourmente. Ces mêmes Flamands tentent d’expliquer aujourd’hui l’absence d’implication des Flamands dans la révolution. Or, la ville flamande de Gand prit une part active dans la première phase de la révolution, mais les autorités locales réussirent mieux que d’autres à encadrer les émeutes populaires qui dégénéraient vite ailleurs en pillage. Il est dit aussi que la «libération» d'Anvers correspondait à une «conquête» organisée par des «bandes françaises et wallonnes» perçues comme «une bande de brigands». Pourtant, c’est la crainte de la population anversoise, nettement portée pour les révolutionnaires belges, qui incita le prince d’Orange à quitter la ville. Enfin, des Flamands affirment que la Flandre a été conquise manu militari, à partir de Bruxelles, par des «bandes wallonnes dirigées par des généraux français». Mais les Belges ne disposaient pas de troupes organisées, ni encore moins de généraux capables de mener les opérations. C’est la raison pour laquelle ils firent appel à des troupes expérimentées, dont celle du vicomte de Pontécoulant, plutôt que de confier la conquête du territoire à des bandes inexpérimentées.

Le 4 octobre 1830, un gouvernement provisoire formé de catholiques et de libéraux proclama l’indépendance de la Belgique. Le 4 novembre de la même année, l'Autriche, la France, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie reconnurent le nouvel État (sauf les Pays-Bas).

Le Traité des XXIV articles (15 novembre 1831) réglait la question des limites territoriales. Ainsi, la Belgique renonçait définitivement à la Flandre zélandaise et au Brabant septentrional, mais aussi au Limbourg oriental (en raison de la position stratégique: contrôle de la Meuse et les bouches de l’Escaut) et la ville de Maastricht. En retour, le nouvel État recevait la portion wallonne du grand-duché de Luxembourg et la région germanophone d’Arlon. Les autres régions germanophones étaient attribuées à Guillaume Ier à titre personnel et continuaient (avec le Limbourg néerlandais, mais sans la ville de Maastricht) à faire partie de la Confédération germanique.

La ville de Baarle restait divisée en une partie néerlandaise (Baarle-Nassau) et une partie belge (Baarle-Hertog), qui constitue jusqu’à nos jours une enclave; sur le terrain, il s’agit en fait de 32 enclaves belges dans le territoire néerlandais et de 16 enclaves néerlandaises parmi les 32 enclaves belges. Le roi Guillaume a longtemps refusé d’y adhérer. Ce ne sera qu’en 1839 que le Traité des XXIV articles sera ratifié et entrera en vigueur. Il est clair que les frontières finales de la Belgique ne furent que le fruit de la concertation entre les grandes puissances et qu’elles ne sanctionnaient pas toutes des frontières ethniques ou linguistiques.

8 La Belgique indépendante (1830)

Léopold Ier de Saxe-Cobourg-Gotha fut choisi comme souverain. Le 3 février 1831, les Français et les Wallons avaient bien tenté d'imposer comme souverain le deuxième fils du roi de France, le duc de Nemours, mais les grandes puissances, surtout la Grande-Bretagne, s'y étaient opposés fermement. Guillaume d'Orange  finit par reconnaître la Belgique seulement en 1838. À cette époque, peu d'observateurs croyaient à l'existence de cette Belgique unitaire mais formée de deux peuples. Ainsi, le grand négociateur Charles-Maurice de Talleyrand, qui avait tiré les ficelles du Congrès de Vienne en 1815, doutait en 1832 de la capacité des Belges de former une nation : «Les Belges ? Ils ne dureront pas. Ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n'en feront jamais une nation. Cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.» Léopold Ier, qui prêta le serment constitutionnel le 21 juillet 1831, partageait l'opinion de la pluparts diplomates de son temps, lesquels estimaient que la nouvelle Belgique était une construction artificielle. En 1859, le roi allait écrire à son chef de cabinet Jules Van Praet: «La Belgique n'a pas de nationalité et, vu le caractère de ses habitants, ne pourra jamais en avoir. En fait, la Belgique n'a aucune raison politique d'exister.» À son plus jeune fils, Philippe, comte de Flandre, il écrira que rien ne soude le pays et que cela ne saurait durer.

Au moment de la création de l'État belge en 1830, la première Constitution avait prévu un État unitaire, sans langue officielle reconnue; elle prévoyait aussi un État central fort afin de combattre les particularismes et renforcer l'unité du pays. L'article 23 se lisait comme suit:

Article 23

L'emploi des langues est facultatif en Belgique, il ne peut être réglé que par la loi et seulement pour les actes de l'autorité publique et pour les affaires judiciaires.

L'Arrêté du gouvernement provisoire du 16 novembre 1830 précisait que le bulletin officiel des lois et des actes du gouvernement devait être publié en français (art. 1), qu'une traduction flamande des lois et des actes du gouvernement seraient disponibles dans les provinces où la langue flamande est en usage parmi les habitants (art. 2), que les publications par affichage seraient également accompagnées d’une traduction en langue flamande ou allemande, selon les localités (art. 4), que les citoyens dans leurs rapports avec l’administration étaient autorisés à se servir indifféremment de la langue française, flamande ou allemande (art. 5) et qu'il en était ainsi dans les tribunaux (art. 5).

Dans les faits, le français fut utilisé comme la seule langue officielle. Or, à cette époque, la majorité de la population belge avait comme langue maternelle son parler local, à savoir, d’ouest en est et du nord au sud, le west-flandrien, le flamand, le brabançon, le limbourgeois, le picard, le wallon, le francique rhéno-mosan (carolingien), le champenois, le lorrain ou gaumais, ainsi que le francique mosellan luxembourgeois. La ville de Bruxelles, quant à elle, ne comptait à ce moment-là que 15 % de francophones; il s’agissait, comme dans toutes les autres villes de Flandre, des classes aisées de la population autochtone et d’une petite minorité de Français immigrés dans la ville. Il faut dire que, face au néerlandais (la langue des Pays-Bas), le français était perçu, à tort ou à raison, par les élites dirigeantes comme un facteur d’unité nationale et un facteur d’indépendance vis-à-vis des Pays-Bas. De plus, à la suite des idées véhiculées par la Révolution française, le français jouissait d’un grand prestige en tant que «langue des Lumières et de la Civilisation». Quant à l’élite belge, qui utilisait le français dans toutes les villes du Nord et du Sud et dont une partie était toute pleine d’admiration pour la France, le choix du français paraissait comme aller de soi.

Pour ce qui est de la langue néerlandaise, appelée alors le hollandais, beaucoup s'opposaient à son emploi, même au sein des populations flamandes; c'est que ce néerlandais semblait trop associé aux Pays-Bas. Les Flamands de Belgique ne voulaient pas du «hollandais» (terme courant pour désigner le néerlandais) pour deux raisons principales: d'une part, cette langue avait été imposée par Guillaume Ier, d'autre part, c'était la langue des réformés protestants. En fait, la langue néerlandaise avait subi au XVIIe siècle des apports brabançons (de marchands fuyant les répressions espagnoles), mais cet apport restait cantonné au langage écrit. Même dans les Provinces-Unies, puis dans la République batave, les députés issus des différentes provinces regardaient ce «hollandais» comme le «parler d’Amsterdam». Durant la période 1815-1830, la langue hollandaise était ressentie par le clergé belge (le haut et aussi le bas-clergé) comme un vecteur d’expansion du calvinisme.

Seul Jean-François Willems (1793-1846) œuvra vraiment pour l’adoption du «néerlandais» (en fait, le «hollandais») comme langue uniformisée à la place des différents parlers locaux de Belgique. Le premier dictionnaire néerlandais, le Dikke Van Dale ou plus précisément le Van Dale Groot woordenboek van de Nederlandse taal («Le Grand Dictionnaire Van Dale de langue néerlandaise») date de 1864 (avec l'orthographe de Matthias de Vries). Avant cela, J.-F. Willems et le chanoine David obtinrent du gouvernement en 1839 la création d’une commission qui aurait soit pour option de s’aligner sur la réforme de Siegenbeek, l'un des auteurs d'un dictionnaire, adopté par les Hollandais, soit à créer en Flandre, sur la base des dialectes en usage, une forme de langue autonome. Les deux instigateurs de la commission obtinrent de celle-ci l’alignement sur la forme linguistique de Siegebeek. Ce fut un beau tollé! On brandit l’épouvantail de l’orangisme, mais la cause était entendue, et la nouvelle réforme de l’orthographe fut adoptée officiellement en 1841 pour la version flamande du Bulletin des lois et arrêtés et, en1864, pour l’enseignement.  Mais les tenants du particularisme ne se tinrent pas pour battus. Vers 1860, ils relèvent la tête et furent soutenus avec vigueur par le poète Guido Gezelle qui proclama avec une conviction passionnée la supériorité du west-vlaams (flamand occidental). Ce furent surtout les régions périphériques (Flandre occidentale et Limbourg) qui résistèrent le plus longtemps à l’introduction de la langue uniformisée, car elle se différenciait nettement plus de celle qui y était parlée qu’à Gand ou au Brabant. Même au début du XXe siècle, pratiquement personne ne parlait correctement le néerlandais dans la campagne ouest-flamande; ce n’était guère mieux dans le Limbourg.

En conclusion, les parlers régionaux de ce qui constitue aujourd’hui la Flandre tinrent tête à la normalisation et profitèrent du fait que les différents parlers n’étaient pas combattus mais ignorés. Cela leur permit d’occuper presque entièrement le discours oral, tout en étant ignoré de la langue écrite qui se développait avec les progrès de l’instruction, qui ne deviendra obligatoire qu’en 1914. Dès lors, les progrès du néerlandais furent assez lents. Or, seul le néerlandais écrit pouvait tenir tête au français, mais il était ignoré en grande partie par la population flamande.

8.1 La Révolution belge

Au lendemain de l'indépendance, toutes les écoles, les administrations gouvernementales et municipales, les tribunaux, etc., n'utilisèrent que le français dans les actes officiels, et délaissèrent le néerlandais dès lors déclassé comme «hollandais». La langue française était celle des classes dominantes, tant chez les Flamands que chez les Wallons. L'aristocratie et la bourgeoisie parlaient donc français, tandis que le peuple parlait flamand ou wallon, brabançon ou les divers autres parlers locaux. Avant l'indépendance, en 1821, le conseil communal de Bruxelles avait même demandé à Guillaume d'Orange que la rédaction des documents officiels en néerlandais soit accompagnée d'une version française, car le néerlandais écrit n'était pas compris en Flandre! Cela n’avait rien de surprenant, puisque la grande majorité des masses populaires dans le pays thiois comme d’ailleurs dans le pays wallon, ou dans quelque région que ce soit, avait besoin de traductions dans les parler locaux pour comprendre les documents administratifs ou judiciaires.  

Évidemment, les militants de la moedertaal («langue maternelle») parmi les Flamands comprirent bien vite qu’ils s’étaient fait avoir (sans que cela ait été volontairement délibéré par qui que ce soit) lors de la «Révolution belge» et que cette nouvelle Belgique de langue française les privaient de tous leurs droits linguistiques acquis lors du régime de Guillaume d’Orange. En fait ils se rendirent compte que, en supprimant le «hollandais», langue de l’ennemi bouté dehors, ils s’étaient privés d’une langue, certes non comprise par la grande majorité des habitants du nord du pays, mais au moins appartenant à la même famille linguistique et avec un certain nombre de ressemblances permettant une compréhension plus aisée que la langue française qui n’a aucune ressemblance avec la moedertaal. Quant aux Wallons et aux Picards, qui ne percevaient pas non plus toutes les nuances du français, ils avaient l'avantage de comprendre plus facilement cette langue, par l’analogie ou la ressemblance de différents mots wallons ou picards avec les équivalents français. Même le grand leader du Mouvement wallon, Jules Destrée, n’avait pas de difficulté à admettre l’injustice commis envers les Flamands: 

Sans doute, il n’y avait dans le fait que la législation fut officiellement française qu’un inconvénient bien léger pour les Flamands. Mais ce fait correspondait à d’autres, infiniment moins acceptables: l’enseignement, la justice, l’administration étaient en pays flamand exclusivement français (Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre, 1912). 

Il n’est donc pas surprenant que, au fil du temps et face aux lentes progressions de la cause flamande, la Révolution belge ait été progressivement considérée jusqu’à nos jours comme une «catastrophe» dans l’histoire de la Flandre et, au contraire, presque comme un «bienfait» en Wallonie. Dans les régions où les révolutionnaires réussirent à prendre le pouvoir, le néerlandais fut aussitôt remplacé par le français comme langue écrite.

Dès la création de la Belgique, Charles Rogier (1800-1885), alors premier ministre, écrivait à son ministre de la Justice, Jean-Joseph Raikem, en 1832: «Les efforts de notre gouvernement doivent tendre à la destruction de la langue flamande pour préparer la fusion de la Belgique avec notre plus grande patrie, la France.» Il y a lieu de se rappeler que, au moment de la révolution, Charles Rogier portait l’étiquette de «jacobin» et, comme bon nombre de révolutionnaires originaires de Liège, il était un francophile avéré. Et, dans une lettre à Lord Palmerston, Charles Rogier aurait écrit encore : 

Les premiers principes d’une bonne administration sont basés sur l’emploi exclusif d’une langue, et il est évident que la seule langue des Belges doit être le français. Pour arriver à ce résultat, il est nécessaire que toutes les fonctions civiles et militaires soient confiées à des Wallons et à des Luxembourgeois; de cette manière, les Flamands, privés temporairement des avantages attachés à ces emplois, seront contraints d’apprendre le français, et l’on détruira ainsi à peu l’élément germanique en Belgique. 

Mais l'existence même de ces lettres semble incertaine. La suppression de l'élément néerlandais de la Belgique était perçue à cette époque comme «une mission civilisatrice» par les élites intellectuelles de tout le pays, wallonnes comme flamandes, ainsi que par la classe bourgeoise, également dans l’ensemble du pays. La langue française devait devenir la langue unitaire «patriotique» de la nouvelle Belgique. Quant au peuple flamand, il n’avait, pas plus que le peuple wallon, voix au chapitre, car la nouvelle Belgique s’était dotée du suffrage censitaire (lié à l’impôt payé), ce qui impliquait que seuls les bourgeois payaient le cens et, comme la bourgeoisie était francisée dans l’ensemble du pays, cette situation ne lui posait nullement problème, alors que la masse flamande (comme wallonne) était niée dans son identité. Les militants flamingants considérèrent par la suite que la Flandre était victime d'une «colonisation éhontée» par la Belgique francophone. Elle l’était assurément, non pas par la «Belgique», mais par la bourgeoisie francophone.

8.2 La politique d'assimilation

Les nouveaux dirigeants pratiquèrent une politique d’assimilation aux dépens des Flamands, mais elle était surtout le fait des francophones de Bruxelles constituant l’élite intellectuelle de la capitale et provenant pour l’essentiel de la bourgeoisie locale francisée depuis plusieurs générations. Un autre notable, le baron de Stockmar (1787-1863), l’un des proches du roi Léopold Ier, croyait nécessaire d’encourager cette politique linguistique dont l'objectif ultime était l’unité de la nation belge: «Répandre l’usage du français, c’est consolider la nation belge et renforcer la cohésion interne du pays.» Évidemment, les tenants du mouvement  flamand virent les événements d’un autre œil. C'est pourquoi l’écrivain flamand H. Meert affirmait de son côté: 

Après 1830, on a voulu extirper la nationalité flamande. Notre langue fut proscrite comme langue officielle; elle fut bannie de l’armée, bannie de la justice, bannie de l’administration, et un régime de francisation à outrance fut inauguré. Notre instruction, entièrement francisée, devait faire de nous des… Belges, ce qui n’était autre chose que des caricatures des Wallons. On commettait un crime contre nature. (Antwoord , 1912) 

Il est vrai que, pour l’élite de cette époque, la langue des Flamands n’avait aucune valeur. Pour cette élite, tant de la part des villes de Flandre que de Wallonie, le néerlandais était considéré comme «un patois enfantin et grossier, bon tout au plus à servir de véhicule aux idées rudimentaires de l’anthropopithèque primitif» (cf. Albert du Bois, cité dans Antwoord, p. 36).

- La francophilie

Le 5 juin 1832, le roi Léopold Ier proclama le franc comme monnaie officielle de la Belgique. Tout jeune État indépendant des Pays-Bas voisins, la Belgique francophile choisissait ainsi de calquer son système monétaire sur le système français. Le français est devenu la seule langue officielle de l'administration, de la justice, de l'armée, de l'enseignement moyen et de l'enseignement supérieur. Les avocats qui désiraient utiliser le néerlandais dans les tribunaux étaient poursuivis et condamnés; il en était ainsi des citoyens qui osaient se révolter. Toutefois, il y avait dans cette démarche une certaine logique de la part d’une bourgeoisie francisée dans toutes les villes du pays, laquelle voulait se démarquer au maximum du «hollandais». Ce mouvement n'existait pas dans les régions rurales, même wallonnes. Quant au choix du franc et d’autres mesures prenant l’apparence d’une francophilie, elles étaient influencées par le courant francophile présent dans l’élite politique au pouvoir où des personnalités telles Rogier, Gendebien et plusieurs autres étaient ouvertement francophiles, et ne cachaient pas qu'ils désiraient préparer le pays à un passage «en douceur» vers la France.

- La guerre linguistique

En somme, cette situation constitutionnelle avancée par les francophones de Bruxelles s’est immédiatement révélée inadaptée aux aspirations du mouvement flamand naissant, du fait qu’on ne prévoyait qu'une seule langue officielle, le français. Les querelles linguistiques avaient commencé dès 1831. Les Flamands protestèrent contre l’unilinguisme de l’État belge et «ceux qui veulent bannir la langue du peuple». Apparurent toutes sortes d’associations flamandes, souvent très militantes, parfois de tendance orangiste (pro-néerlandaise). On s’en prenait tantôt aux fonctionnaires unilingues francophones, tantôt à l’affichage unilingue, tantôt aux écoles...  Bref, le mouvement flamand commençait tôt!

À partir de 1840, on pouvait déjà parler en Belgique de «guerre linguistique», surtout à cause des écoles. Ce fut le temps des pétitions, des congrès littéraires néerlandais, l’alignement sur la réforme de Siegebeek (le néerlandais de Hollande), plutôt que la création d’une langue flamande spécifique. De nos jours les Flamands présentent cette décision de la commission créée par le gouvernement belge comme la confirmation de l’unité de la langue, mais à l’époque il s’agissait de choisir entre deux options fondamentales: opter pour la langue de l’ancien «ennemi» ou en créer une sur la base des particularités des quatre langues du pays flamand (1844). On peut, par ailleurs, s’interroger sur l’évolution qu’aurait connue la Belgique si la commission administrative avait choisi à l’époque une langue flamande particulière, indépendante de la langue hollandaise. Pour autant que l’apport entre les quatre langues endogènes de Flandre ait été équilibré, il est fort probable que les progrès du mouvement flamand – qui furent très lents au XIXe siècle  – auraient été bien plus rapides, car l’adhésion de la population dans une langue où elle aurait reconnu bon nombre d’éléments locaux aurait été plus facile. Devant pareille option, la bourgeoisie francophone n’aurait pratiquement pas eu d’autre alternative que de proposer dans chaque province de Flandre une certaine forme de bilinguisme variable de province à province, franco-west-flandrien, franco-flamand, franco-brabançon, franco-limbourgeois et, parallèlement en Wallonie franco-wallonne, franco-francique, franco-luxembourgeoise, etc. Une telle mesure aurait pu constituer pour les masses flamandes et wallonnes une forme de reconnaissance de leur parler local, suffisante pour ne revendiquer ni un flamand uniformisé ni un recours au néerlandais d’outre- Moerdijk (Hollande). Cela aurait probablement permis un système assez harmonieux d’équilibre entre les langues réellement parlées à l’époque, comme au grand-duché de Luxembourg, donc une tournure totalement différente du contentieux linguistique belge.

- Incompréhension totale à l'égard du mouvement flamand

En 1845, l’atmosphère devint très lourde et les critiques visaient surtout les Flamands francisés et francophiles, qui furent désormais déclarés «les plus grands ennemis du peuple flamand». Pendant cette période cruciale, l'incompréhension de la bourgeoisie francophone et celle des Wallons en général à l'égard du mouvement flamand était restée totale. Le Liégeois Charles-François Soudain de Niederwerth (1802-1858) semble représentatif de ce courant de pensée (Du flamand, du wallon et du français en Belgique, 1857):

Personne ne parviendra à nous convaincre qu'une langue qui s'est arrêtée au XVe siècle convienne à la société actuelle. Elle peut, à la rigueur, suffire à l'expression des sentiments naïfs, des idées primitives, et à la peinture des images simples et naturelles qui sont des éléments de la poésie et du roman; elle peut fournir encore un certain contingent de phrases familières, de même que le patois wallon, à la composition des chansons, des ballades, des complaintes et des pièces destinées aux petits théâtres, parce que que ces gens admettent des dictions vulgaires et triviales que les convenances et le goût excluent de la littérature sérieuse et de la bonne société; mais quelle ne sera pas l'insuffisance de cette langue, lorsqu'il s'agira de la nomenclature immense des mots nécessaires à l'explication technique des doctrines, des sciences, des arts compliqués, répandus aujourd'hui dans le monde.

Pendant ce temps, le mot «Wallonie» était employé pour la première fois en 1844 par Charles Marie Joseph Grandgagnage (1812 - 1878) ; il fut repris en 1886 par Albert Mockel, qui le donna pour titre à la revue qu'il fonda alors en réaction contre La Jeune Belgique. Plus tard, le même Albert Mockel fera figure de pionnier du mouvement wallon lorsqu'il lancera, en avril 1897, dans un article publié dans Le Mercure de France, la formule «La Wallonie aux Wallons, la Flandre aux Flamands et Bruxelles aux Belges.»

Finalement, la loi du 1er juin 1850 sur l'enseignement moyen imposa l'obligation, dans son article 22 (chapitre II), de la deuxième langue du pays en Flandre:

Article 22

L'étude de la langue française, ainsi que de la langue flamande ou allemande, pour les parties du pays où ces deux langues sont en usage.

C'est le ministre libéral Charles Rogier qui fit adopter cette loi, alors qu'il n'était pas un partisan de la cause flamande. Cela dit, la base de l'enseignement resta le français, du moins si l'on en croit un rapport de l'inspecteur de l'enseignement en Flandre (1860): «Certes, il serait difficile, d'après les idées dominantes, de prendre dans nos provinces flamandes comme cela se pratique en Hollande, la langue néerlandaise pour base de l'enseignement.» C'est à partir de ce moment que débuta la réflexion flamande sur la possibilité pour la Belgique d'abriter deux nations et deux langues!

8.3 Le Congo belge

Alors que la France et le Portugal revendiquaient une partie des territoires du Congo, la Conférence de Berlin de 1885 reconnut la souveraineté du roi Léopold II de Belgique sur le Congo, qui devint l’État libre du Congo, une possession personnelle du souverain belge ayant comme capitale la ville de Boma. Le monarque belge allait «sauver les Africains de l'oppression de despotes locaux et du trafic des négriers arabes» pour les «conduire à la civilisation». Sans jamais avoir posé les pieds au Congo, grâce à son immense fortune personnelle, Léopold II y établit les fondations d’un ordre colonial qui allait durer 75 ans. Il créa en 1888 une Force publique destinée à protéger les travaux du chemin de fer allant du port de Matadi à Léopoldville (Kinshasa); cette ligne de 400 km de long fut inaugurée en 1898, ce qui donna le coup d'envoi du développement de Léopoldville. Le roi déclara que «les terres vacantes doivent être considérées comme appartenant à l'État».

De cette «période léopoldienne», il n’est pas resté grand-chose, sinon l’arrivée de la langue française dans le pays en même temps que les colons belges et un modèle d’administration autoritaire, dont les ennemis de Léopold II s’évertuèrent à affirmer que les méthodes employées étaient inhumaines. Les jugements  portés sur la période léopoldienne sont cependant contestés, car s’il est établi qu’il y eut des abus c’est néanmoins à l’époque léopoldienne que prit fin le marché aux esclaves dans le nord du Congo. Les Belges de l’État libre du Congo n'ont jamais favorisé l'apprentissage du français par les «indigènes», qui restèrent à l’écart de l’Administration très embryonnaire de l’époque. Tous les manuels d’histoire coloniale présentèrent par la suite Léopold II comme un «grand bienfaiteur des peuples noirs». Ils mirent en fait en exergue la fin de l’esclavage arabe qui sévissait au Congo.

En 1908, la Belgique fit officiellement du Congo une colonie — appelée Congo belge — dont les éléments essentiels reposèrent sur l’Administration, les missions chrétiennes et les compagnies capitalistes, sans parler de l’armée belge. La Belgique venait d'hériter d'une colonie dont le territoire était 80 fois plus vaste que le sien. Le français et le flamand (en réalité, le néerlandais) furent les deux langues officielles de la colonie. À l'exemple de la Belgique, il y a même eu des projets de partage du Congo belge en une «zone francophone» et une «zone flamande». Le domaine de l’enseignement relevant des missions catholiques et protestantes, les religieux et les administrateurs ne voulurent guère favoriser l'apprentissage du français ou du néerlandais par les «indigènes». En 1929, une brochure du gouvernement colonial précisait même que la «langue indigène enseignée» dans les écoles primaires était l'une des quatre langues nationales (swahili, kikongo, lingala et tshiluba), dans le but avoué de «ne pas déraciner les indigènes». Le rôle de ces langues semble même avoir été prépondérant par rapport au français et au flamand (néerlandais), notamment dans les domaines de l'éducation et des communications destinées à la population. Les deux langues officielles de la colonie n’étaient pas accessibles pour la plupart des Congolais. Les enseignants expliquaient  aux petits Congolais que leur langue était «une créature de Dieu» et qu’à ce titre elle devait être respectée. Outre le fait que les colonisateurs souhaitaient de la sorte ne pas déraciner des populations en faisant eux-mêmes l’effort de s’adapter aux langues locales, il y avait chez un certain nombre de missionnaires une volonté de respecter le «patrimoine culturel» des langues indigènes. Les missionnaires estimaient que, pour enseigner aux Congolais la manière de devenir de bons chrétiens, il relevait de leur responsabilité de parler la langue des Noirs à convertir; ce n'était pas aux Noirs à s’adapter à la langue des missionnaires.

Dans la foulée de la domination du français dans l’administration en Belgique, seul le français restait la langue de l'Administration coloniale ainsi que des écoles secondaires. Or, étant donné que le français n’était pratiquement pas accessible aux Congolais, la colonisation belge ne suscita pas l’émergence d’élites administratives et politiques locales, sauf tout à la fin de la période coloniale. Il faut préciser que, même en Belgique, les masses agricoles et ouvrières ne poursuivaient leurs études secondaires au-delà de l’âge de 14 ans (enseignement obligatoire) que très exceptionnellement avant la Seconde Guerre mondiale. Les seules études que pouvaient poursuivre les jeunes dans les milieux agricoles étaient celles nécessaires pour devenir prêtre. La colonie congolaise fut calquée sur le même modèle; la coexistence entre les Blancs et les Noirs ressemblaient à une sorte d’apartheid, celle-ci étant tempérée quelque peu par la présence des missions chrétiennes. 

8.4 Le mouvement flamand

En Belgique, l'intransigeance de l'establishment francophone et l'indifférence de l'opinion publique wallonne ont eu pour effet de modifier radicalement l'orientation du mouvement flamand. Ses membres les plus actifs, ardents patriotes belges jusque là, se considérèrent d'abord comme flamands avant d'être belges. Sans vouloir mettre fin à l'État belge, les tenants du mouvement flamand voulaient néanmoins que cessent les mesures discriminatoires à leur endroit; ils demandaient de rétablir l'égalité entre Wallons et Flamands.

En 1860, on entendit pour la première fois (et répété jusqu’à nos jours) le cri de «Of België met onze rechten, of onze rechten zonder België», c’est-à-dire «la Belgique avec des droits pour nous, ou nos droits sans la Belgique». Il faut dire aussi que la peur de l'annexion de la Belgique par la France donna une nouvelle impulsion au mouvement flamand. Dorénavant, les Flamands réclameront un unilinguisme absolu en Flandre, sans aucune concession au bilinguisme. Au cours des années 1850, la langue écrite des Flamands fut uniformisée sur le modèle de l'orthographe hollandaise. Le flamand écrit devint donc officiellement le néerlandais! Plusieurs accords réunissant des Flamands et des Hollandais permirent l'établissement d'une dictionnaire de la langue néerlandaise. Mais, en Belgique, le néerlandais continua d'être une langue de seconde zone. D'après le recensement de 1846, le néerlandais était parlé par 2 471 000 citoyens belges (env. 57 %), le français par seulement 1 827 000 (env. 42 %). Le français était donc une langue numériquement minoritaire, mais fonctionnellement majoritaire puisqu'elle était parlée par les élites intellectuelles de tout le pays et, surtout, par les seuls qui payaient le cens (ce qui octroyait le droit de vote).

- Les premières lois linguistiques

Par étapes successives, les défenseurs du néerlandais réussirent à imposer l'introduction de leur langue dans la vie officielle du pays. L'année 1873 constitue une date importante, car elle marque la reconnaissance, au plan juridique, du bilinguisme dans le royaume de Belgique, avec la loi du 17 août 1873. Cette première loi linguistique votée par le Parlement concerne l'emploi du néerlandais dans les tribunaux de Flandre. Cette loi de 1873 introduisait le néerlandais comme langue véhiculaire principale pour la procédure pénale dans les provinces flamandes, bien que le français pouvait être utilisé avec l’accord de l’accusé. Auparavant, les juges pouvaient refuser de comprendre le néerlandais en se référant à la liberté linguistique. Cette loi sera suivie d'une seconde loi (dite «loi Delaet»), en 1878, qui réglementera l'usage des langues en matière administrative ainsi que dans les écoles de Flandre (dite «loi Coremans»). La loi du 22 mai 1878, dite Delaet, fut la première loi définissant trois territoires linguistiques au sein de la Belgique:

1. Les provinces de Flandre occidentale, de Flandre orientale, d'Anvers, du Limbourg et l'arrondissement de Louvain.
Dans ces territoires, la «langue flamande» (non le néerlandais) était considérée comme la langue d'usage administratif, mais le français demeurait possible à la demande des communes ou des particuliers qui le souhaitaient.

2. L'arrondissement de Bruxelles
La langue administrative devait être le français, mais le flamand était reconnu à la demande des communes ou des particuliers qui le souhaitaient.

3. Le reste du pays
La langue administrative en usage est et reste uniquement le français.

Voici le texte de cette loi du 22 mai 1878 :

Article 1er

Dans les provinces d'Anvers, de Flandre occidentale, de Flandre orientale, de Limbourg et dans l'arrondissement de Louvain, les avis et communications que les fonctionnaires de l'État adressent au public seront rédigés soit en langue flamande, soit en langue flamande et en langue française.

Les fonctionnaires de l'État correspondront en flamand avec les communes et les particuliers, à moins que ces communes ou particuliers ne demandent que la correspondance ait lieu en français, ou n'aient eux-mêmes fait usage de cette langue dans la correspondance.

Article 2

Dans l'arrondissement de Bruxelles, la correspondance des fonctionnaires de l'État avec les communes et les particuliers aura lieu en flamand si les communes ou les particuliers qu'elle concerne le demandent ou ont fait eux-mêmes usage de cette langue dans la correspondance.

Cependant, ces lois étaient encore adoptées uniquement en français, tandis que seule la version française pouvait avoir une valeur juridique. Il y eut également des délais entre l'adoption et l'application des lois. De plus, la connaissance du néerlandais se réduisait à un examen quelque peu superficiel. Il y eut deux types d'examen: un examen «unilingue français» et un «examen bilingue flamand». On utilisait encore le terme «flamand» plutôt que le terme «néerlandais». La plupart des francophones réussissaient généralement l'examen «français» même après l'école primaire. Ils devaient aussi démonter une connaissance rudimentaire du néerlandais. Par contre, les Flamands devaient répondre à des exigences beaucoup plus élevées à la fois en néerlandais et en français s'ils désiraient réussir l'examen «flamand». En conséquence, les Flamands obtinrent un taux d'échec élevé, contrairement aux francophones. Il devint pratiquement impossible pour les Flamands de combler tous les postes qui leur étaient disponibles. Enfin, l'obligation de bilinguisme ne concernait que les emplois subalternes, alors que les postes supérieurs, mieux rémunérés, étaient massivement occupés par des unilingues francophones. Le néerlandais n'était exigé que pour les postes qui exigeaient un contact avec le public flamand. Dans les fonctions hiérarchiques, seul le français continuait d'être utilisé. On était encore loin de l'égalité des langues. Ce n'est qu'en 1898 que sera promulguée la fameuse loi d'égalité. Mais, pour les francophones, cette situation paraissait juste, déjà qu'ils acceptaient un certain bilinguisme pour une langue qu'ils méprisaient ouvertement. Il ne fallait pas trop en demander! Finalement, les Flamands, comme les francophones, violèrent systématiquement les lois linguistiques.

En 1880, la ville de Bruxelles comptait 57 % de Flamands et 39 % de francophones (contre 1 % de germanophones et 3 % d’étrangers), mais ce n'est qu'en 1883 qu'on accepta le néerlandais — toujours appelé flamand dans les textes français — dans l'enseignement primaire (peu appliqué) et en 1889 dans les tribunaux (pour les témoignages oraux seulement). Même si le bilinguisme était officiellement reconnu en Belgique, la mise en application de la législation fut retardée, tant la pression sociale en faveur du français était forte.

Loin de s'atténuer, le mouvement flamand allait connaître une nouvelle accélération. La combativité des Flamands suscita même une réaction défensive du côté des francophones qui créèrent de nombreuses associations de protection du français dans la plupart des grandes villes flamandes. Puis un mouvement wallon émergea afin de promouvoir une littérature en wallon, car il n'était pas question de remplacer le français par le wallon. Tout au cours du XIXe siècle, la ville de Bruxelles accueillit de nombreux exilés politiques. Parmi ces derniers, les Français furent les plus nombreux. Ils arrivèrent par vagues successives, notamment après 1815 (jacobins et bonapartistes), en 1848 (orléanistes et républicains), après le coup d'État du 2 décembre 1851 et après 1871. À chaque changement de régime en France, les anciens réfugiés retournaient pour la plupart en France et étaient remplacés par de nouveaux arrivants jusqu’au prochain changement de régime. Le nombre de Français réellement restés à Bruxelles au fil des générations est minime. D'autres réfugiés parvinrent de toute l'Europe, surtout de l'Italie, de la Pologne, de l'Allemagne et de Russie. Ceux-ci restèrent pour la plupart et s’assimilèrent à la bourgeoisie francophone, ce qui contribua à faire de Bruxelles une ville francophone, bien sûr aux dépens des Flamands. Le plus grand apport à l’augmentation de la part francophone à Bruxelles provient toutefois du pays brabançon et flamand tout proche, lequel s’assimilait assez rapidement à la bourgeoisie francophone, ne fût-ce que par l’exercice des métiers subalternes (gens de maisons, contremaîtres dans les ateliers, etc.) où les Flamands du «Payottenland» («pays des payottes» dans la région méridionale du Brabant) de l'Ouest brabançon parlaient rapidement le français pour pouvoir s’élever dans la hiérarchie sociale urbaine.

Par la suite, les francophones bruxellois allaient toujours se distinguer des Wallons. Autrement dit, il y avait trois (ou quatre) types de Belges: les Flamands, les Wallons et les francophones de Bruxelles, auxquels il faudra ajouter, après 1920, les germanophones de la région d'Eupen. En 1910, les francophones (Wallons et autres) constitueront plus de 50 % de la population, contre seulement 30 % en 1830 et 39 % en 1880.

- La bataille de la flamandisation

En 1886, la monnaie belge devint bilingue; puis ce fut le tour des timbres postaux en 1889, suivis par le Moniteur belge en 1895. Mais il ne s'agissait que de symboles. Les élections d'octobre 1894 envoyèrent au Parlement belge des députés flamingants (de vlaamsgezing) résolus à défendre vigoureusement les droits linguistiques de leur communauté. Ils engagèrent immédiatement la bataille pour la flamandisation de la vie législative, mais n'obtinrent gain de cause qu'en 1898, après des manifestations monstres de la part des masses flamandes. Cette année-la, la loi de Vriendt-Coremans (loi du 18 avril 1898) donna au néerlandais le rang de «langue officielle» avec le français, mais en Flandre on parla du Gelijkheidswet, de la «Loi d’égalité». Cette loi consacrait le néerlandais (toujours appelé flamand) comme seconde langue officielle du Royaume. Les Flamands comptaient 3,5 millions de locuteurs, dont les quatre cinquièmes étaient unilingues, sur les six millions de Belges (d'après le recensement de 1890). 

Au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, les Flamands se rendirent compte que le fait de parler flamand n'apportait pas beaucoup d'avantages dans leur vie publique ou professionnelle. Ils pouvaient envoyer leurs enfants dans les écoles publiques et les faire instruire en flamand, mais cette instruction, toute légitime qu'elle soit, demeurait inutile au plan professionnel parce qu'il n'existait guère de débouchés pour les enfants scolarisés en flamand. Cette situation ambiguë contribua à radicaliser le mouvement flamand. 

En réalité, le mouvement flamand était porté par la petite bourgeoisie, soutenue par le bas-clergé et la paysannerie. Il s’opposait à la grande bourgeoisie francophone de Flandre (les «fransquillons») qui empêchait son ascension sociale. Le mouvement flamand assimilait tous les francophones à cet «ennemi», même les ouvriers wallons, eux aussi victimes du même «exploiteur». Le combat linguistique flamand constitua le ciment de la population flamande contre son élite, tandis qu’en Wallonie la lutte des classes n’eut pas de composante linguistique.

8.5 Le mouvement wallon

En réaction, le mouvement wallon prit aussi de l'ampleur, surtout avec Jules Destrée qui tenta de faire germer une conscience wallonne chez ses compatriotes. Devant la crainte que le bilinguisme soit exigé de l'ensemble de la fonction publique, les Wallons demandèrent que le «flamand» soit reconnu comme «dialecte» au même titre que le wallon. Les représentants wallons exigèrent aussi que les fonctionnaires en contact direct avec le public aient la connaissance du «dialecte wallon» en Wallonie, en compensation de l'obligation du flamand en Flandre. Forcément, il fallait exclure les fonctionnaires flamands des emplois publics en Wallonie. Pendant que les Flamands combattaient pour la primauté du citoyen sur l'Administration, les Wallons revendiquaient le maintien du statut de fonctionnaire des années 1830. Le texte fondateur du véritable mouvement wallon fut la fameuse lettre de Jules Destrée: Lettre au roi sur la séparation de la Wallonie et de la Flandre de 1912. L'une de ses affirmations les plus célèbres fut celle-ci: «Et maintenant que me voilà introduit auprès de Vous, grâce à cette sorte de confession, laissez-moi Vous dire la vérité, la grande et horrifiante vérité : "Il n'y a pas de Belges, mais des Wallons et des Flamands."» Il y a aussi cette phrase: « Sire [...], Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands ; il n'y a pas de Belges.»

En 1902, était apparu le Catéchisme du Wallon d'Albert du Bois, qui affirmait l'identité française de la Wallonie. Dans cet ouvrage, Albert du Bois répondait à la question «Démontrez-moi que les Wallons possèdent les traits distinctifs de la nationalité française» par «C'est trop facile : nous parlons le français et nous ne parlons que le français». L'unilinguisme en français constitua l'une des revendications principales du mouvement wallon, y compris aux dépens de la langue wallonne et des autres dialectes de la Belgique romane. Toutefois, contrairement au mouvement flamand qui avait réussi à galvaniser les masses surtout grâce au bas-clergé, le mouvement wallon resta un mouvement minoritaire basé essentiellement dans les régions ouvrières de Liège et du Hainaut sans le moindre impact dans les provinces plus rurales.

- Les wallingants

L’application de la Loi d'égalité de 1898 survint en réalité beaucoup plus tard, car dans les faits le français conserva le premier rôle au sein de l’État belge. Les activistes défenseurs du néerlandais (dits flamingants par leurs adversaires) réclamèrent alors la néerlandisation de l'université de Gand; la grande bourgeoisie de Flandre, demeurée francophile (fransquillonne), s'y opposa. C’est à cette époque qu’apparut également le terme de wallingant, formé sur le modèle de flamingant, les deux termes, fort dépréciatifs, désignant toute personne qui mène une politique active inspirée avant tout par des intérêts nationalistes et régionaux. C'est sous l'impulsion de l'économiste Lodewijk de Raet (1870-1914) que commença en 1903 le mouvement vers la néerlandisation de l'Université de Gand. De Raet estimait que le développement économique de la Flandre était nécessaire pour le renforcement politique et culturel de la région. Afin de pouvoir rivaliser économiquement avec d'autres régions et d'acquérir une position suffisamment forte pour être en mesure de préserver leur indépendance économique, les Flamands se devaient de disposer d'outils intellectuels, comme une université flamande.

Puis certains francophones de Bruxelles se montrèrent encore plus intolérants à l’égard des Flamands en raison de leur affiliation «germanique». On entendit de leur part des francophones extrémistes des slogans tels que «la Belgique de demain sera latine ou ne sera pas» (la phrase-clé du Wallon Raymond Colleye) ou «la civilisation latine remportera la victoire finale». Ou encore ceci sur l’ethnie «belge»: 

Il n’y a plus ni de Flamands ni de Wallons. Il n’y a que des Belges, et on a fermement décidé de renforcer cette intelligence indissoluble par ce rapprochement linguistique qui leur réunira avec cette alliance magnifique anti-germanique: la langue française.

Certains croyaient fermement à la disparition prochaine du flamand. «Le flamand, dialecte provincial effiloché en patois locaux, est appelé à disparaître parce qu’il n’est la langue que d’un petit, petit peuple», déclarait le Wallon Gérard Harry dans le Petit Journal. Le professeur Cumont, de son côté, donnait des conférences sur la nécessité de «romaniser la Belgique».

Au début de 1915, les wallingants distribuaient massivement une brochure intitulé La politique belge dans laquelle on pouvait apprendre qu’on devrait abolir les dernières lois linguistiques après la guerre, imposer définitivement le français et répandre cette langue dans toutes les classes de la population. C’est à partir de cette époque que les francophones bruxellois s’identifièrent fortement à l’État belge, alors que les mouvements flamands devinrent davantage anti-belges (et beaucoup le resteront définitivement), et les mouvements wallons, davantage anti-fédéralistes et pro-régionalistes. 

- Wallonie unilingue et Flandre bilingue

En fait, les Wallons prirent pour acquis que la Wallonie devait rester unilingue française, alors que la Flandre devait être bilingue. Autrement dit, les Wallons désiraient le principe de la territorialité pour eux, pas pour les Flamands sous prétexte que les francophones devaient se sentir «chez soi» partout en Belgique. Cette revendication, qui peut paraître  de l’incohérence, doit se resituer dans le contexte de l’époque où les francophones qui formulaient pareil raisonnement trouvaient en Flandre, surtout dans l’élite intellectuelle et urbaine, bon nombre de «fransquillons» qui partageaient exactement la même idéologie. Cette attitude eut pour effet de donner des armes aux Flamands qui étaient prêts à accepter le bilinguisme partout en Belgique, mais la territorialité préconisée par les Wallons en Wallonie fit en sorte que les Flamands la revendiquèrent pour eux aussi. Ainsi, ce ne furent pas les Flamands qui rejetèrent le bilinguisme, mais les Wallons (cf. les lois linguistiques de 1930-1932).

- Le cas de Bruxelles

Par ailleurs, la naissance du mouvement wallon introduisit un autre problème de taille: celui de Bruxelles! Étant donné que Bruxelles se trouvait en territoire flamand, mais abritait une population majoritairement francophone, ainsi que les institutions de l'État belge, il fallait conférer un statut bilingue à la ville au grand dam des Flamands! Cependant, les Wallons ne pourront jamais «récupérer» Bruxelles dans leur giron! Rappelons que le nationaliste wallon Jules Destrée avait, en 1923, nommé les Bruxellois «Métis», c'est-à-dire des habitants caractérisés comme des «hésitants entre Flamands et Wallons», et tirant partie de cette hésitation, sans se confondre avec ceux de la Région wallonne. D'ailleurs, il n'y aura jamais dans la Constitution de «communauté bruxelloise», mais une «communauté française» et une «communauté flamande». L'évolution des lois linguistiques tiendra compte de ces facteurs fondamentaux.

8.6 La question des germanophones

Après la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles (1919) força la Prusse à céder à la Belgique les cantons germanophones d'Eupen et de Saint-Vith (ainsi que le territoire africain du Ruanda-Urundi, ancienne colonie allemande, qui fut placé sous mandat belge). La population germanophone allait auparavant être consultée en 1920. Lors d’un simulacre de référendum, la population des cantons de l’Est fut invitée à faire savoir si elle s’opposait au rattachement à la Belgique ou si elle préférait joindre l’Allemagne. Seuls quelques centaines de fonctionnaires allemands firent la démarche de faire savoir qu’ils préféraient l’Allemagne, et ce, juste avant de quitter le territoire.  Ainsi, une portion de territoire prussien (les cantons de l'Est) revint à la Belgique comme une sorte de compensation à l'invasion allemande.

De là naquit l’expression péjorative de «cantons rédimés», terme qui proviendrait du latin redimere et signifiant «restituer», afin d'évoquer le retour de ces cantons dans le giron belge. En réalité il s’agissait d’une réunification de parties des anciens duchés de Limbourg et de Luxembourg ainsi que de la principauté abbatiale de Stavelot-Malmedy, qui avaient été découpées en 1815 au traité de Vienne. Les villes de Eupen, de Malmedy, de Saint-Vith et de Moresnet furent rattachées à la Belgique, avec une population totale de 63 000 habitants. Dès lors, la langue allemande fit partie du patrimoine linguistique de la Belgique.

8.7 L'armée belge

L'armée belge avait toujours été un bastion francophone anti-flamand. L'armée était l'institution belge la plus francisée et la plus anti-flamande. Tous les officiers étaient francophones ou des Flamands francisés, alors que les soldats étaient flamands, wallons, picards, west-flandriens, limbourgeois, etc., selon le principe du tirage au sort qui permettait toutefois au fils de bourgeois de payer son voisin ouvrier pour faire son service militaire à sa place. Malgré le manque d’emplois en Flandre à cette époque, les jeunes Flamands ne remplaçaient pas les jeunes Wallons à l’armée. Par contre, dès deux côtés, l’ouvrier effectuait un service militaire en remplacement d’un fils de bourgeois. L’enseignement ne devint obligatoire qu’en 1914 et, dans toutes les régions du Nord et du Sud, les populations des classes les plus pauvres ignoraient souvent le français. S'il était impossible de devenir caporal sans maîtriser le français, il paraissait normal de devenir général sans jamais connaître trois mots de la langue parlée par la majorité des soldats. En 1913, la Chambre des représentants adopta une loi linguistique (dont l'entrée en vigueur était prévue pour le 1er janvier 1914) à l'intention de l'armée afin de redresser quelque peu la situation des Flamands.

Jamais les officiers francophones n'eurent la moindre intention de respecter la loi. Les soldats flamands furent régulièrement humiliés parce qu'ils parlaient leur «patois». Il était même de bon ton, chez des francophones extrémistes, d’insulter les soldats flamands en leur lançant des injures du genre «grossier Flamand» ou «cochon flamand» et surtout «boche» ou «sale flamind-boche». Des soldats flamands ont été fusillés parce qu'ils n'avaient pas bien compris un ordre donné en français! Lorsque les Flamands perdaient la vie, on inscrivait généralement en français sur leur tombe cette épitaphe: «Mort pour la patrie». De plus, les Flamands qui protestaient contre les infractions à la loi sur l'emploi des langues dans l'armée étaient sévèrement punis, mais les francophones qui la violaient n'étaient jamais inquiétés. Quant aux journaux flamands qui osaient accorder de l'importance aux situations inacceptables dans l'armée, ils s'exposaient à une interdiction de publication.

Quoique dans une moindre mesure, de nombreux soldats issus de la Wallonie éprouvaient aussi des difficultés à comprendre les ordres à l’armée, car ils n’avaient pas de connaissance même élémentaire du français; ils ne connaissaient que le wallon ou le picard, voire le luxembourgeois ou le francique. Eux aussi subissaient des vexations de la part d’officiers bornés, mais il n’existait pas en Wallonie de sentiment d’injustice pour une brimade provoquée par une méconnaissance du français. Le locuteur du wallon ou du francique qui se voyait ainsi brimé croyait plutôt qu'il avait une intelligence insuffisante, mais ne pensait sûrement pas qu'il s'agissait d'une brimade à «caractère ethnique».

La mise en évidence de ces brimades  à l’égard des flamands dans l’armée belge suscita, durant la Première Guerre mondiale au front de l’Yser où près de 80 % des soldats étaient flamands, voire west-flandriens, un mouvement de contestation connu sous le nom de Frontbeweging (le «Mouvement du front») contre les vexations, les insultes et le mépris dont faisaient preuve les officiers francophones qui ne parlaient pas néerlandais. Il est toutefois probable que, s’ils avaient parlé le néerlandais, les jeunes west-flandriens auraient eu presque autant de difficultés à comprendre les mêmes ordres, l’analphabétisme dans les campagnes étant important avant la Première Guerre mondiale et, par conséquent, la connaissance du néerlandais restait rudimentaire.

On a déjà dit que des soldats flamands auraient été fusillés parce qu'ils n'auraient pas exécuté correctement des ordres donnés en français. Bine que ce soit fort possible, il n'existe aucun élément de preuve permettant d'étayer ces allégations. 

- La Flamenpolitik

Au cours de la Première Guerre mondiale, les Allemands instaurèrent en Flandre la Flamenpolitik, une politique pratiquée par les autorités d'occupation destinée à favoriser la germanisation de la Flandre. Afin de donner une idée de cette idéologie pangermaniste, voici une lettre de 1917 envoyée au roi Guillaume II d'Allemagne par le gouverneur militaire Moritz Ferdinand von Bissing (1844-1917), laquelle donne un aperçu de la vision allemande de séparation quant à la Flandre et à la Wallonie:

Conformément aux indications de Votre Majesté, j'applique toute mon énergie à développer le plus rapidement possible la politique flamande [Flamenpolitik] ordonnée par Votre Majesté. Après m’être entendu sur les mesures à prendre, le 17 du mois passé, avec le représentant du chancelier, le secrétaire d’état à l’Intérieur, j'ai institué une commission qui doit préparer la division de l'ancien royaume de Belgique en partie flamande et partie wallonne. Comme premier pas, j'ai, d'après l'avis de cette commission, divisé, par ordonnance du 21 écoulé, le territoire du gouvernement général en deux régions administratives, une flamande et une wallonne. En prenant pour base la limite linguistique, ces deux territoires sont bornés par les frontières des provinces et il n'y a que le Brabant qui sera divisé en deux.

À mesure que l'avancement des travaux le permettra, les ministères wallons seront transférés à Namur, tandis que les [ministères] flamands resteront à Bruxelles. Suivant nos prévisions, on commencera par le déplacement du ministère wallon de l’Industrie et du Travail à Namur. Dès maintenant, on prend des mesures pour trouver des locaux à Namur. La séparation des ministères sera suivie d’autres mesures de séparation. Il convient de signaler particulièrement l’organisation judiciaire.

Aux mesures de séparation des autorités belges se joindra la nomination de deux chefs d'administration allemands, pour la Flandre et la Wallonie, et cette désignation va même se faire, dès maintenant. Les espérances fondées sur la création d'une Flandre délivrée de l'influence des Wallons seront, espérons-le, réalisées et serviront alors certainement les intérêts allemands.

Je me permets cependant, d’ajouter qu'il ne serait pas bon d'abandonner à son sort la Flandre délivrée de là domination de la Wallonie, ou encore de la considérer comme un objet de marchandage dans les pourparlers de paix qui sont imminents. Si l'Empire allemand n’y prend garde, le sort de la Wallonie sera celui d'un ennemi de l'Allemagne, entièrement francisé. Une Wallonie rendue à l'influence française deviendrait automatiquement un instrument de domination anglaise et servirait de prétexte aux visées anglaises sur les côtes de la Flandre.

L'extension de la puissance allemande et de l'influence allemande en Wallonie ne me paraissent pas moins importante qu'en Flandre.

Économiquement, la Wallonie vaut même plus pour l'Allemagne que la Flandre, à cause de son industrie, en particulier à cause de ses charbonnages que j'ai maintenus en pleine activité. Assurément, la valeur économique des Flandres grandira considérablement lorsque les trésors en charbon de la Campine seront exploités. Il faut montrer, en outre, qu'il y a entre Flamands et Wallons beaucoup de relations économiques qui doivent continuer après la séparation, si l'on ne veut pas que tous deux, ou au moins l'un des deux, ne subissent des dommages. La population wallonne est plus facile à manier et à diriger que la flamande. Les Flamands sont naturellement plus lourds et plus enclins à la résistance. Les Wallons sont plus légers et, s’ils gagnent beaucoup, s’ils ont quelques avantages sociaux, s'ils peuvent jouir de la vie, ils sont faciles à gouverner. En conséquence, je considère comme un devoir envers Votre Majesté et envers la patrie de faire remarquer qu’il faut avoir soin de conserver une Wallonie bien organisée à côté d'une Flandre bien organisée.

Dès le 7 mars 1917, le chancelier van Bethmann Hollweg écrivait au maréchal Hindenburg:

Les intérêts allemands que nous poursuivons avec cette politique apparaissent clairement. Le sort de la Belgique dépend du succès final de nos armes. Quoi qu’il arrive, une Belgique dont l'organisation intérieure est séparée et dont la majorité flamande est délivrée de la domination de la minorité wallonne, orientée vers la France, sera plus aisément rendue utile aux intérêts allemands que l’État belge dans sa constitution actuelle.

Dans le cadre de cette politique, les autorités allemandes décidèrent de libérer tous les miliciens néerlandophones («Flamands»), ainsi que tous les sous-officiers et sous-officiers de réserve, qui étaient prisonniers de guerre à la suite de la capitulation de la Belgique. Puis les Allemands imposèrent la flamandisation de l'Université de Gand, désignée alors comme l'Université von Bissing, du nom du gouverneur allemand responsable de l'application de la Flamenpolitik. C'était là la réalisation de cette université flamande que les intellectuels flamands désiraient depuis fort longtemps. Mais, en même temps, ceux-ci se méfiaient des Allemands et de l'issue probable de cette politique linguistique imposée en cas de victoire possible des Alliés; ils refusèrent de se faire embaucher comme professeurs. De plus, les autorités allemandes soutinrent le Conseil de Flandre (en néerlandais Raad van Vlaanderen) qui proclama l'autonomie de la Flandre. Le chancelier Theobald von Bethmann Hollweg (1856-1917) encouragea les leaders nationalistes flamands à déclarer l'indépendance et à intégrer la sphère allemande. Par voie de conséquence, les forces d'occupation allemandes furent aidées et encouragées par les mouvement nationalistes wallons et flamands. Quant au gouverneur von Bissing, il constitua une commission pour préparer la division de la Belgique et, par un décret le 21 mars 1917, sépara la Belgique en deux régions administratives : la Flandre (y compris Bruxelles, déjà en voie de francisation) et la Wallonie.

- L'après-guerre

Après, la guerre (1918), il allait de soi que la partition administrative de la Belgique serait annulée. Quant à l'Université flamande de Gand, elle fut immédiatement supprimée, les francophones ayant beau jeu de la dénoncer comme étant le fruit de la collaboration des Flamands «pro­boches». La question de l'université gantoise fut renvoyée aux calendes grecques; il faudra en 1930 l'intervention personnelle du roi Albert Ier pour que, de francophone, elle devienne néerlandophone.

Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les Flamands ne remettaient pas vraiment en cause l'État belge et reconnaissaient la nation belge comme une référence pertinente. Bien sûr, les structures linguistiques de l'État étaient critiquées, mais jamais l'existence de l'État lui-même. Quant aux soldats flamands qui faisaient partie de l'armée belge, ils n'étaient commandés qu'en français. De ces tensions entre soldats flamands et officiers francophones, naquit le «frontisme». Même dans les tranchées, les inscriptions n'étaient généralement rédigées qu'en français. Les officiers francophones avaient tendance à donner leurs ordres en français tout en ajoutant ensuite en néerlandais: «En voor de vlamingen, hetzelfde!» («Et pour les Flamands, la même chose!». Le frontisme se radicalisa, mais le mouvement permit aux Flamands de faire entendre leurs revendications bien légitimes. Après la guerre, le roi des Belges, Albert Ier, promit l'égalité complète des deux langues du pays, mais cette égalité dut attendre encore une décennie, le temps que la bourgeoisie francophone puisse se calmer. Entre-temps, la «furia franskiljonensis» se défoula.

Après la guerre, le Parlement belge adopta en 1928 une nouvelle loi dans laquelle il était prescrit que les ordres devaient désormais être donnés «dans la langue du soldat». La loi prévoyait même la création de contingents unilingues au sein de l'armée. Dix ans plus tard, une enquête gouvernementale révélait que seulement 48 % des officiers avaient une connaissance suffisante du néerlandais; même dans les unités flamandes, 28 % des officiers avaient encore une maîtrise insuffisante du néerlandais. La loi du 18 mars 1838 sur l'École militaire prescrivit qu'il fallait apprendre «les éléments de la langue flamande», ce qui pouvait correspondre à une heure/semaine. Mais la loi du 30 juillet 1938 imposa la formation complète du soldat dans sa langue maternelle et exigea le bilinguisme chez les officiers. En 1847, des connaissances plus approfondies  — «moins rudimentaires» d'après les Flamands  — furent exigées lors de l'examen d'entrée à l'École militaire. Cependant, la connaissance du néerlandais pouvait être substituée par une connaissance équivalente soit de l'allemand soit de l'anglais!

9 Le «compromis» de la partition linguistique

Après 1919, la grande majorité des Flamands souhaitèrent que le néerlandais fût utilisé réellement comme langue de l’Administration, de l’enseignement primaire et secondaire, ainsi que dans les universités. De là, le second «compromis» entre Wallons et Flamands: tracer une frontière linguistique à partir d’une question posée aux habitants sur leurs pratiques linguistiques lors des recensements décennaux.

9.1 Les régions linguistiques

La première loi linguistique de l'après-guerre fut la loi du 31 juillet 1921. Cette loi s'appliquait à toute la Belgique pour la première fois. Elle mettait en principe les deux langues sur pied d’égalité, tout en restant soucieuse de protéger les minorités francophones établies en Flandre.   Elle réglementait aussi l'usage des langues dans l'administration communale, provinciale, ainsi que dans l'administration centrale de l'État. Elle reconnaissait l'unilinguisme régional en créant trois régions linguistiques, alors que le frontière linguistique n'était pas encore fixée:

1) une partie flamande au nord (où le français pouvait encore être utilisé à certaines conditions); 
2)
une partie française au sud (sans néerlandais, malgré la présence importante des Flamands, mais très dispersée et jamais jusqu’à composer une minorité significative en un endroit déterminé); 
3)
une partie bilingue (Bruxelles), alors qu’il existait dans l’agglomération bruxelloise des situations diverses de majorités d’une commune à l’autre.

L'article 3 de la loi du 31 juillet 1921 énonçait:

Article 3

Dans les communes dont la majorité des habitants parle le plus fréquemment, d'après le dernier recensement décennal, une langue différente de celle du groupe linguistique auquel l'article ler les rattache, le conseil communal décide du choix de la langue pour ses services extérieurs et pour la correspondance. Toutes les administrations publiques soumises à la présente loi se conforment à ce choix, quant à la largue de service et pour la correspondance administrative.

Mais il ne s’agissait pas encore d’un véritable système de protection des minorités locales.

L'arrêté royal du 27 janvier 1922, en application de cette loi, précisait que les dossiers relevant de la Flandre seraient dorénavant traités en néerlandais, et ceux relevant de la Wallonie en français par les administrations centrales de l'État. Dans les localités où il existait un bilinguisme de fait, les conseils municipaux pouvaient opter pour le français. Non seulement les communes bilingues de la Flandre deviendront francophones dans les faits, mais les communes flamandes de Wallonie le deviendront également. Mais il y avait des exceptions: le bilinguisme était obligatoire dans certains services dans les deux régions. En général, il s'agissait des communes où 20 % des citoyens en faisaient la demande. Ces exceptions déplurent aux Flamands, car toutes les communes bilingues, tant en Flandre qu'en Wallonie, optèrent exclusivement pour le français. La loi permettait ainsi aux francophones de «gruger», d'après les Flamands, le territoire flamand tous les dix ans.

Quant au bilinguisme de Bruxelles, il constituait une «victoire» pour les francophones, car ce statut donnait la possibilité, selon les Flamands, «de grignoter» encore du terrain à leurs dépens, alors qu'ils étaient devenus minoritaires. La loi du 31 juillet 1921 devait servir à protéger les francophones, alors qu’aujourd’hui elle avantage les néerlandophones. Selon cette loi, la frontière linguistique devait évoluer à partir d’une consultation populaire lors des recensements décennaux. Par la suite, l'université de Gand devint exclusivement néerlandophone.

Les pratiques linguistiques en vigueur dans l'ensemble de la Belgique démotivèrent les militants nationalistes  flamands. Beaucoup ne crurent plus en l'État belge, comme en fait foi cette charte de 1922 intitulée «Dix commandements du nationalisme flamand» (Tien bevelen van het Vlaamse nationalismus) :

Tien bevelen van het Vlaamse nationalismus

1. Gij zult geloven in enn Vaderland: Vlaanderen.

2. Gij zult alle Vlaamsche nationalisten als broeders beschouwen.

3. Gij zult Vlaanderen's zonen uit kerker en ballingschap helpen.

4. Gij zult alle Belgische partijpolitiek laten varen.

5. Gij zult Uw Volk waarschuwen tegen slechte herders, die met de belgische verdrukker samewerken.

6. Gij zult alle Belgicisten, ook de Vlaamsche, als vijanden van Vlaanderen beschowen.

7. Gij zult ter bevridijng van Uw vaderland alle doeltreffende hup aannemen.

8. Gij zult met at Uw krachten Vlaanderen's politieke zelfstandigheid bewerken.

9. Gij zult het Grootnederlansche streven bevorderen met woord en daad.

10. Gij zult België verzaken met al zijn pomperijen.

Dix commandements du nationalisme flamand

1. Tu croiras en une patrie: la Flandre.

2. Tu considéreras tous les nationalistes flamands comme des frères.

3. Tu aideras les fils de la Flandre à sortir de prison et d'exil.

4. Tu ne t'occuperas point de la politique partisane belge.

5. Tu mettras ton peuple en garde contre les mauvais bergers qui collaborent avec l'oppresseur belge.

6. Tu considèreras comme ennemis tous les belgicistes, y compris les Flamands.

7. Tu accepteras toute aide qui contribuera à la libération de ta patrie.

8. Tu travailleras de toutes tes forces à la réalisation de l'indépendance de la Flandre.

9. Tu poursuivras l'idée pan-néerlandaise tant avec la parole qu'avec l'action.

10. Tu renonceras à la Belgique et ses pompes.

Puis la Loi du 28 juin 1932 relative à l'emploi des langues en matière administrative déclara bilingue la ville de Bruxelles, enclavée en territoire flamand. À la demande des Flamands, la loi traça une «frontière linguistique» et créait en même temps trois régions linguistiques: «la région de langue néerlandaise», «la région de langue française» et «la région bilingue composée des communes de l’agglomération bruxelloise». La loi belge de 1932 ne traçait pas définitivement la «frontière linguistique» (contrairement à la loi du 8 novembre 1962), mais permettait d'adapter le droit en fonction de l'évolution des événements ou des changements démographiques. Un recensement décennal était prévu avec un aspect linguistique. Si une minorité d'une commune atteignait 30 % de la population, la commune entrait dans le régime du «bilinguisme externe» et devenait une commune «à facilités linguistiques». De plus, si la majorité des habitants déclarait, lors du recensement, parler l'autre langue que celle de la région, la commune devait changer de régime linguistique, ce qui revenait à déplacer la «frontière linguistique». La loi prévoyait des exceptions à l'égard des «minorités protégées» dans les communes à population mixte, lesquelles étaient nombreuses le long de la frontière linguistique. On organisa un «bilinguisme externe» pour les avis et communications au public.

De plus, la loi du 28 juin 1932 permettait d'utiliser la langue employée par les habitants ainsi que la traduction de documents à tout citoyen intéressé. Il s'agissait ainsi des premières «facilités» avant la lettre, bien que le terme n'était pas utilisé. Par cette même loi, le français et le néerlandais devinrent les deux langues co-officielles de l'État belge. La loi prescrivait l’unilinguisme extérieur (annonces, communications, etc.) en Flandre et en Wallonie, et le bilinguisme extérieur dans l’agglomération bruxelloise et dans toutes les communes des deux côtés de la frontière linguistique (statut de «bilinguisme externe»). Quand la majorité se déclarait d’une langue particulière, la commune devrait être administrée désormais dans cette langue (l’unilinguisme interne), et les annonces et communications dans la langue en question (l’unilinguisme externe). C'était alors la loi du bon sens. De plus, il n'existait aucun moyen de contrôle, ni de sanctions en cas de non-observance des dispositions de la loi. Enfin, la loi du 28 juin 1932 prévoyait de délimiter les trois régions linguistiques, tous les dix ans, sur la base du recensement linguistique.

- Les langues d'enseignement

Peu après l'adoption de la loi du 28 juin 1932, la loi du 14 juillet 1932 concernant le régime linguistique de l'enseignement primaire et de l'enseignement moyen portait sur l'enseignement prévoyait le maintien des «classes de transmutation» à l'intention des minorités de l'autre langue. C'est pourquoi il y eut des classes françaises à Vilvorde, Leeuw-Saint-Pierre, Crainhem, Rhode-Saint-Genèse, Grand-Bigard, Hal, Wemmel et Tervuren.

Article 1er

La langue de l'enseignement dans les écoles gardiennes et les écoles primaires communales, adoptées et adoptables, est le flamand dans la région flamande du pays, le français dans la région wallonne et l'allemand dans les communes d'expression allemande.

Article 2

Les enfants dont la langue maternelle ou usuelle n'est pas la langue régionale ont le droit de recevoir l'enseignement dans leur langue maternelle. Toutefois, les communes et les directions d'écoles adoptées ou adoptables demeurent juges de la réalité de ce besoin linguistique et de l'opportunité d'y donner satisfaction. Il ne sera pas tenu compte des enfants dont les parents ne possèdent pas la nationalité belge.

Article 8

Dans les établissements régis par la loi organique de l'enseignement moyen, la langue de l'enseignement est le flamand, le français ou l'allemand, suivant que les établissement sont situés respectivement dans la région flamande, dans la région wallonne ou dans une localité d'expression allemande.

Article 12

Dans les établissements situés dans l'agglomération bruxelloise et les communes bilingues de la frontière linguistique, la langue de l'enseignement est la langue maternelle ou usuelle des élèves.

Article 14

La langue de l'enseignement dans les classes primaires (sections préparatoires) annexées aux écoles moyennes est le flamand dans la région flamandes du pays, le français dans la région wallonne et l'allemand dans les communes d'expression allemande.

Par ailleurs, alors que la loi du 14 juillet 1932 prescrivait le néerlandais comme langue officielle de la Flandre et le français comme langue officielle de la Wallonie, elle autorisait l'enseignement de l'allemand dans la région d'Eupen et de Saint-Vith (région germanophone). La loi de 1932 eut pour effet de poursuivre la francisation de Bruxelles, alors que la Flandre se néerlandisait. Quant aux établissements d'enseignement libres, ils échappaient au régime en vigueur de sorte qu'un enseignement primaire francophone pouvait toujours être dispensé en Flandre. On aura intérêt à lire deux affiches publiées en 1932 par la Ligue contre la flamandisation de Bruxelles en cliquant ICI, s.v.p.

- Les langues en matière de justice

Plus tard, la Loi du 15 juin1935 sur l'emploi des langues en matière judiciaire garantit l’emploi des langues en matière judiciaire, notamment aux néerlandophones afin qu'ils puissent se défendre dans leur langue :

Article 1er

Devant les juridictions civiles et commerciales de première instance, et les tribunaux du travail dont le siège est établi dans les provinces de Hainaut, de Luxembourg, de Namur et dans les arrondissements de Nivelles, Liège, Huy et Verviers, toute la procédure en matière contentieuse est faite en français. [L. 23 septembre 1985, art. 1
er (vig. voy. L. 23 septembre 1985, art. 59 s., infra)].

Article 2

Devant les juridictions civiles et commerciales de première instance, et les tribunaux du travail dont le siège est établi dans les provinces d'Anvers, de Flandre occidentale, de Flandre orientale, de Limbourg et dans l'arrondissement de Louvain, toute la procédure est faite en néerlandais. [L. 23 septembre 1985, art. 2 (vig. voy. L. 23 septembre 1985, art. 59 s., infra)].

Article 2bis

Devant les juridictions civiles et commerciales de première instance, et le tribunal du travail dont le siège est établi dans l'arrondissement d'Eupen, toute la procédure en matière contentieuse est faite en allemand. [L. 23 septembre 1985, art. 3 (vig. voy. L. 23 septembre 1985, art. 59 s., infra)].

Malheureusement, toutes ces nouvelles mesures déclenchèrent de vivres polémiques, surtout parce que, les traductions des avis communaux n'étant pas interdites, elles ne s'appliquaient qu'en Flandre. Les Flamands exigèrent donc la suppression de ces traductions. Le gouvernement dut constamment interpeller les communes durant plus d'une décennie afin de faire respecter l'unilinguisme régional, ce qui démontrait que la loi était peu respectée, surtout en Wallonie. Ces diverses lois linguistiques finirent par donner satisfaction aux Flamands, mais les francophones de Flandre et les Flamands de Wallonie furent tous laissés-pour-compte. Si la loi n’était pas respectée dans beaucoup de communes, c’était le plus souvent dans le sens d’une ouverture à l’autre communauté, rarement pour écraser une minorité. Ce non-respect atténuait en quelque sorte la rigueur de la loi, mais exaspérait les flamingants qui devinrent plus virulents.

- La seconde Flamenpolitik

En mai 1940, les troupes allemandes nazies envahirent la Belgique. Les Allemands favorisèrent les Flamands au détriment des Wallons francophones; ils considérèrent les Flamands comme un «peuple frère» germanique, à peine inférieur à la «race allemande». Le 14 juillet 1940, Adolf Hitler ordonna de «favoriser autant que possible les Flamands, mais de n'accorder aucune faveur aux Wallons». C'était encore une Flamenpolitik déjà pratiquée lors de la Première Guerre mondiale. Le Vlaams Nationaal Verbond (VNV), le Rassemblement national flamand, fut chargé de faire régner l'ordre nouveau en Flandre. Les prisonniers de guerre flamands purent regagner leur foyer, mais les 65 000 prisonniers wallons, associés aux francophones, demeurèrent dans les stalags, les camps de prisonniers de guerre. Adolf Hitler accorda une attention particulière aux revendications flamandes et octroya au flamand la protection la plus étendue. Les Wallons développèrent un ressentiment non seulement envers les Allemands, mais aussi envers les Flamands. Ils accusèrent tous les Flamands de collaboration dans la mesure où la politique allemande correspondait aux aspirations nationalistes flamands. Il est vrai que le VNV, devenu fasciste, travailla activement aux côtés des nazis, mais certains Wallons ont aussi collaboré avec l'occupant nazi. Ce n'était pas là un problème flamand, mais un problème «belge» général. La plupart des Flamands réagirent avec une certaine froideur et une certaine méfiance devant les nazis; ils conservèrent leur caractère «klein katholiek». En réalité, la bourgeoisie francophone se servit du prétexte de la guerre pour tenter de se débarrasser définitivement du mouvement flamand. La Seconde Guerre mondiale mit les réformes linguistiques sous le tapis et offrit aux partisans du français l'occasion de développer une grande contre-offensive. C'est pourquoi les conséquences de la collaboration furent catastrophiques pour le mouvement flamand. La répression allait s'abattre durement. 

- La «question royale»

Un événement concernant la famille royale allait profondément diviser la Belgique. Lors de la guerre, le roi Léopold III avait été gardé prisonnier dans ces circonstances bien particulières. Le 8 septembre 1944, le gouvernement belge en exil rentra au pays, tandis que le prince Charles, frère du roi, assumait la régence du pays. La famille royale fut libérée par les Américains, entrés à Salzbourg, au début mai 1945, mais le gouvernement décida que des dispositions constitutionnelles empêchaient le roi de régner en Belgique. Léopold III s'était marié en secret devant le cardinal Van Roey, primat de Belgique. Or, la Constitution belge prévoyait que le mariage civil devait obligatoirement précéder toute cérémonie religieuse, ce qui rendait le mariage royal inconstitutionnel. Dans l'attente de la suite des événements, la famille royale s'établit temporairement à Prégny, en Suisse.

Le gouvernement, formé du parti libéral et du Parti social-chrétien, proposa la tenue d'un référendum pour sortir de l'impasse, bien que ce mode de scrutin, n'étant pas prévue dans la Constitution, ne soit pas légal en Belgique. Le référendum s'est tenu le 12 mars 1950 avec le résultat que 57 % de la population se déclarait favorable au retour du roi. Toutefois, alors que les Flamands étaient favorables dans une proportion de 72 %, les Wallons y étaient opposés à 58 %, ce qui scindait la Belgique en deux. Puis, en juin 1950, les élections entraînèrent le Parti social-chrétien au pouvoir, lequel fit en sorte que le roi puisse revenir en Belgique pour y régner. Aussitôt, un vaste mouvement de grève fut déclenché en Wallonie, accompagnée d'attentats sur les voies de chemin de fer et les centrales électriques. Pendant que des manifestations violentes éclataient, des Wallons incitaient le peuple à la révolution et à l'insurrection. Un gouvernement wallon provisoire fut même formé pour préparer une éventuelle indépendance, avec l'appui apparent de la France. Finalement, le gouvernement belge conseilla au roi d'abdiquer en faveur de son fils Baudouin, dans l'espoir de calmer le jeu. Le 16 juillet 1951, le roi Léopold III signa son abdication et, le lendemain, Baudouin lui succéda en tant que cinquième roi des Belges. La «question royale» était close, mais elle avait profondément marqué le pays.

- La question scolaire

La question scolaire occupa toute la scène politique des années cinquante. Le conflit existait depuis longtemps et découlait de l'existence parallèle de deux réseaux scolaires concurrents: l'enseignement «libre» essentiellement catholique et l'enseignement laïc de l'État belge. Les Wallons favorisaient l'enseignement catholique, les Flamands, l'enseignement laïc. En 1958, le compromis du Pacte scolaire entraîna la création de deux réseaux dans l'ensemble du pays. Le Pacte scolaire consacra le caractère confessionnel ou non confessionnel des écoles en définissant de nouvelles règles. Une loi de 1959 instaura le principe du libre-choix des parents lors de l'inscription des enfants à l'école et imposa à l'État d'assurer ce libre-choix pour tous en organisant un enseignement neutre «là où le besoin s'en fait sentir». Dans les écoles officielles, un cours de religion doit obligatoirement être organisé à côté du cours de morale. Au plan financier, le Pacte établit le principe du subventionnement par l'État des différentes formes d'enseignement reconnues, qu'elles soient publiques (provinciales ou communales) ou privées (catholiques en général).

- La fin des colonies belges

En 1960, prenaient fin les clonies belges, soit le Congo belge dont faisaient partie le Rwanda et le Burundi. Le 30 juin 1960, le Congo belge accédait à l'indépendance. Aussitôt, les Européens fuirent forcés de quitter l'Afrique. Des milliers de colons et de soldats belges revinrent en Belgique et durent être reclassés. Ce sont les conséquences du retour des Belges au pays qui eurent des répercussions par la suite.

En effet, afin de redresser les finances de l'État, le premier ministre Gaston Eyskens fit adopter la loi du 14 février 1961, dite Loi d'expansion économique, de progrès social et de redressement financier, ou plus simplement par dérision la «Loi unique», une loi proposant un programme d'austérité suite à un endettement public important et à la perte du Congo belge. Cette loi suscita des remous dans les rangs libéraux et sociaux chrétiens; elle fut à l'origine de la grève générale de l'hiver 1960-1961, laquelle dura quatre mois. La grève fut totale en Wallonie, alors qu'elle fut peu suivie en Flandre. C'était là une autre scission entre francophones et néerlandophones!

À la suite de cette période troublée, de nombreux Wallons commencèrent à être favorables à un fédéralisme qui accorderait à la Wallonie une pleine autonomie aux plans économique et social. Cette tendance au fédéralisme se transmit aussi en Flandre. Cependant, alors que les revendications de la Wallonie reposaient sur des motivations socio-économiques, celles de la Flandre portait alors essentiellement sur des raisons culturelles.

9.2 La fameuse «frontière linguistique»

À partir des années 1960, la vie politique fut dominée par le réveil des querelles communautaires entre Flamands et Wallons, ou entre Flamands et francophones bruxellois. Le compromis de la frontière linguistique évoluant au rythme des consultations populaires décennales ne convenait plus aux Flamands qui voyaient les francophones «agrandir» leur territoire de quelques kilomètres tous les dix ans. De là, est venu leur objectif d’établir une frontière linguistique définitive. Certains bourgmestres flamands (278, soit près du quart) avaient refusé de distribuer les formulaires qui comprenaient des questions d'ordre linguistique, car un tel formulaire avait révélé treize ans plus tôt la progression de la «tache d’huile» francophone à partir de Bruxelles. Devant le mouvement de contestation flamande, la loi du 24 juillet 1961 (litt.: «Loi du 24 juillet 1961 prescrivant l'exécution en 1961 des recensements généraux de la population, de l'industrie et du commerce») entérina le «refus flamand» et prescrivit de faire les recensements sans poser de question relativement à l'emploi des langues.

Le pays connut ensuite une autre période de revendications flamandes jusqu'à ce qu’une loi traçât définitivement la frontière linguistique en consacrant l'unilinguisme de la Flandre et celui de la Wallonie, de même que le bilinguisme de la région de Bruxelles-Capitale. La loi du 8 novembre 1962, qui entrait en vigueur le 1er septembre 1963, fixait définitivement la frontière linguistique entre la Flandre et la Wallonie, mais elle prévoyait aussi des «accommodements» pour les Flamands et les Wallons résidant dans les communes mixtes appelées «communes à facilités». En raison des problèmes reliés à la mauvaise crédibilité des recensements, ce ne sont pas ceux de 1930 et de 1947 (sans valeur scientifique parce qu’ils généraient des conséquences administratives, ce qui faussait le jeu, mais les recensements précédents ne l’étaient guère plus) qui ont déterminé les communes à facilités, mais les études menées sur le terrain par le Centre Harmel: selon que la majorité s’était déclarée de langue néerlandaise ou française, la commune faisait partie de la Flandre ou de la Wallonie. En réalité, la fameuse «frontière linguistique» fut fixée en deux temps: une première fois en 1962 pour la Flandre et la Wallonie, une seconde fois en 1963 pour délimiter la région bilingue de Bruxelles, placée comme un «îlot» en Flandre, car seulement 3,5 km séparent Bruxelles de la Wallonie en passant par la commune de Rhode-Saint-Genèse.

À la suite du rapport Harmel, 24 communes flamandes (23 250 habitants) ont été détachées de leur province wallonne et rattachées à une province flamande ou à un arrondissement flamand dans la province du Brabant. De plus, 25 communes wallonnes (87 450 habitants) qui faisaient partie d’une province flamande ont été transférées à une province wallonne ou à un arrondissement wallon dans la province du Brabant. Le cas des Fourons (environ 5000 habitants) suscita des débats houleux au Parlement belge. Consultés par le Conseil provincial de Liège, les habitant se déclarèrent majoritairement en faveur de leur maintien dans la région de langue française avec des facilités pour les néerlandophones. Pendant que 15 000 Wallons manifestaient à Liège, plus de 50 000 Flamands défilaient à Bruxelles. Le Parlement trancha avec une majorité de 130 voix, mais seulement 20 Wallons et 13 Bruxellois s'étaient prononcés pour le transfert à la province flamande du Limbourg.

Ces décisions parurent contestables pour les francophones qui remirent en question la valeur scientifique des études, notamment dans les six communes des Fourons. Évidemment, par la suite, il y eut des tractations et des manœuvres politiques. Pour les Flamands, l'établissement de la frontière linguistique de 1962 constituait une avancée importante: l'agglomération bruxelloise était clairement définie et limitée à 19 communes. Mais, pour les Flamands, la frontière linguistique consolidait les «conquêtes» francophones, notamment dans l'agglomération bruxelloise. En bout de ligne, la Belgique se trouvait dotée de deux zones officiellement unilingues: la Flandre néerlandaise au nord et la Wallonie francophone au sud. Et à ce sujet, les Flamands et les Wallons étaient d'accord!

9.3 Les communes «à facilités» de 1962

Soulignons que les textes juridiques belges qualifient toujours de communes à régime linguistique spécial, ce que les citoyens ordinaires appellent généralement des communes à facilités. Ces communes dites «à facilités» — juridiquement non reconnues en tant que communes bilingues — auraient été prévues pour faciliter l’intégration des francophones en Flandre et des Flamands en Wallonie. La loi du 8 novembre 1962 prévoyait cinq catégories de communes qui pourraient déroger à la règle de l’unilinguisme territorial (avec un minimum de 30 % de minorités) sans acquérir pour autant le statut de communes bilingues (sauf à Bruxelles). Les chiffres entre parenthèses indiquent le nombre de communes avant la fusion de 1978:

Communes
de langue

Facilités
pour :

Nombre

Communes

2000

Néerlandaise

francophones

12
(17)

Bever (Biévène)
Drogenbos
Herstappe
Kraainem (Crainhem)
Linkebeek
Mesen (Messines)
Sint-Genesius-Rode (Rhode-Saint-Genèse)
Ronse (Renaix)
Spiere-Helkijn (Espierre-Helchin)
Voeren (Fourons)
Wemmel
Wezembeek-Oppem

     1 980
     4 693
          85
    12 692
      4 752
         964
    17 998
    23 849
      1 858
      4 315
    13 932
    13 622

Française

néerlandophones

4
(13)

Comines (Komen)
Enghien (Edingen)
Flobecq (Vloesberg)
Mouscron (Moeskroen)

    17 564
    10 863
      3 194
     52 492

Française

germanophones

2
(6)

Malmedy (Malmünd)
Waimes (Weismes)

     11 149
       6 503

Allemande

francophones

9
(25)

Amel (Amblève)
Büllingen (Bulange)
Bütgenbach (Butgenbach)
Burg-Reuland
Eupen
Kelmis (la Calamine)
Lontzen
Raeren
Sankt-Vith (Saint-Vith)

       5 069
       5 287
       5 550
       3 787
     17 516
     10 121
       5 010
       9 550
       8 941

Française

néerlandophones
et germanophones

3
(9)

Baelen (Balen)
Plombières (Bleiberg)
Welkenraedt (Welkenraat)

       3 852
       9 361
       8 801

Évidemment, cette sorte d'accommodement suscita un conflit idéologique entre la conception des francophones et celle des néerlandophones en ce qui concerne la notion des mots «nation» et «peuple». Pour les néerlandophones, la nation est délimitée par le territoire où est parlée une langue donnée. Par exemple, en France, c'est le français; en Allemagne, c'est l'allemand; en Italie; c'est l'italien, etc. Pour les francophones de Belgique, la langue du citoyen est celle que doivent utiliser les administrations, peu importe où ils résident sur le territoire. Autrement dit, les néerlandophones privilégient les droits territoriaux, les francophones les droits personnels. Or, les droits territoriaux sont plus sécurisants pour une minorité, alors que les droits personnels sont moins contraignants pour une majorité. Il était donc normal que les droits territoriaux prévalent en Flandre et que les droits personnels soient préférés par les francophones. 

Au plan géographique, il est possible de résumer les communes à facilités en trois types:

1) Les six communes de la périphérie bruxelloise: Kraainem/Crainhem; Drogenbos; Linkebeek; Sint-Genesius-Rode / Rhode-Saint-Genèse; Wemmel; Wezembeek-Oppem.

2) Les dix communes de la «frontière linguistique» dont six en Flandre avec facilités en français (Mesen / Messines; Spiere-Helkijn / Espierres-Helchin; Ronse / Renaix; Bever / Biévène; Herstappe; Voeren / Fourons) et quatre en Wallonie avec facilités en néerlandais (Comines / Komen; Mouscron / Moeskroen; Flobecq / Vloesberg; Enghien / Edingen).

3) Les communes malmédiennes avec facilités limitées en allemand.

- La rapport Harmel de 1958

Un rapport élaboré par le Centre Harmel fut déposé le 25 avril 1958 au Parlement belge; le Centre était formé de se compose de 23 membres néerlandophones et de 22 membres francophones. Le rapport allait servir de base pour les négociations sur les lois linguistiques de 1962-1963, ainsi que pour la révision de la Constitution de 1970. Le rapport de Pierre Harmel était bilingue: à droite le texte français, à gauche le texte néerlandais, les deux versions ayant la même valeur juridique. Les conclusions de la «section politique» (le Centre était divisé en trois sections qui traitaient des problèmes spécifiques: une «section politique», une «section culturelle» et une «section économique») furent les suivantes:

1) Il existe au sein de la nation belge deux communautés culturelles et linguistiques: la communauté wallonne et la communauté flamande;

2) Ces deux communautés sont homogènes et ce caractère doit être respecté. Les Flamands qui s’établissent en Wallonie, et les Wallons qui s’établissent en Flandre doivent s’adapter au milieu;

3) Par voie de conséquence, tout organisme public ou institutionnel privé remplissant une mission d’intérêt public, doit être, en principe, français en Wallonie, et néerlandais en Flandre;

4) L’agglomération bruxelloise doit être le bien commun de la communauté wallonne et de la communauté flamande. Wallons et Flamands doivent y jouir de droits culturels égaux. Leur individualité doit y être respectée et les moyens doivent leur être donnés de la maintenir et de la développer. (Chapitre III, F – c, § I, p. 266).

Les conclusions de la «section culturelle» (Chapitre I, p. 309) sont les suivantes:

1) Les principes ont fait l’objet d’un accord unanime de ses membres et peuvent se résumer comme suit:

2) Il existe en Belgique deux communautés culturelles : la communauté wallonne et la communauté flamande;

3) La première est de langue française, la seconde de langue néerlandaise;

4) Les deux communautés doivent être homogènes : en aucun cas, l’État ne saurait encourager la constitution ou le maintien de minorités linguistiques dans l’une ou l’autre communauté;

5) Il n’existe pas de communauté culturelle bruxelloise;

6) Il existe cependant une entité bruxelloise, bien commun des deux communautés culturelles, dans laquelle Wallons et Flamands doivent pouvoir conserver leurs caractères propres.

Il était clair que les deux grandes régions linguistiques devaient demeurer homogènes, sans le maintien de «minorités linguistiques». Ces principes sont repris à la page suivante (p. 310):

1) La communauté wallonne et la communauté flamande doivent être homogènes. Les Flamands qui s’établissent en Wallonie et les Wallons qui s’établissent en Flandre doivent être résorbés par le milieu. L’élément personnel et ainsi sacrifié au profit de l’élément territorial;

2) Par voie de conséquence, tout l’appareil culturel doit être français en Wallonie et néerlandais en Flandre;

3) La communauté wallonne et la communauté flamande doivent conserver les enfants nés respectivement en Wallonie et en Flandre et émigrés à Bruxelles, de même que ceux qui sont nés à Bruxelles de parents originaires de Wallonie et de Flandre. Dans la capitale, l’élément personnel doit l’emporter sur l’élément territorial.

Les auteurs du rapport Harmel espéraient probablement que les minorités s’assimileraient et que les problèmes se résoudraient d’eux-mêmes après plusieurs années, mais les faits allaient démontrer que ce n'était guère le cas. Les conclusions du rapport ne furent pas reprises intégralement dans les lois de 1962 et de 1963. Pendant que les néerlandophones restaient convaincus que les «communes à facilités» étaient temporaires et destinées à disparaître progressivement en raison de l'assimilation des minorités, les francophones, pour leur part, croyaient que ces «facilités» étaient définitives et qu'elles leur accordaient des droits linguistiques permanents et immuables. Cette interprétation divergente allait constituer plus tard une source de nouveaux conflits, notamment dans la région de Bruxelles-Capitale.

- Le compromis de Val-Duchesse

En fait, le «compromis de Val-Duchesse» (château où eurent lieu les négociations entre Flamands et francophones) sur les facilités allait jeter les bases d'une réforme de l'État belge à deux et à trois composantes. Du côté des Flamands, il fallait se résigner à ce que les francophones de la périphérie bruxelloise puissent demeurer officiellement des francophones ayant le droit de ne pas parler le néerlandais. Chez les francophones, il leur fallait vivre avec les conséquences d'un compromis qui les rabaissait au statut de minorité en territoire flamand. Le compromis signifiait pour les Flamands que les francophones de Flandre obtenaient un statut officiel (temporaire); pour les francophones, le compromis entraînait la néerlandisation totale de la Flandre et au carcan du bilinguisme imposé à Bruxelles. Au final, néerlandophones et francophones n'ont jamais véritablement accepté de vivre avec les conséquences du compromis. De fait, Il est encore possible aujourd'hui pour des francophones de vivre dans des communes néerlandaises à facilités, sans jamais apprendre le néerlandais et sans montrer le moindre intérêt à la faire.

- L'Université catholique de Louvain

En 1963, l'endiguement de la langue française, tant souhaité par les Flamands, semblait acquis, mais le conflit linguistique a rebondi en 1968 à propos de l'Université catholique de Louvain, demeurée bilingue et non encore néerlandisée. De violentes manifestations exigèrent le départ des francophones aux cris de Walen buiten («Wallons dehors») et de Leuven Vlaams («Louvain aux Flamands»). Dans les années 1970, les Québécois, eux, criaient «le Québec aux Québécois». Rappelons qu’au cours de ces années tumultueuses des étudiants francophones invitaient à Louvain un ancien premier ministre (1950), le Wallon Jean Duvieusart (1900-1977), qui défendait dans ses discours le statut bilingue de Louvain et osait déclarer: «Un Wallon qui apprend le flamand est un Wallon dénaturé.» Ces mêmes étudiants chantaient «la Marseillaise» sur le balcon de l’hôtel de ville de Louvain; des professeurs francophones demandaient la fondation des écoles secondaires en français à Louvain. Pour les Flamands, il s’agissait là de véritables provocations, et ce, très peu de temps après la fixation de la frontière linguistique. Finalement, l’Université de Louvain fut coupée en deux et sa composante française déménagea dans la province du Brabant wallon: ce fut la création de l'Université de Louvain-la-Neuve. Cette séparation fut très durement ressentie par les francophones et cet épisode marqua le début de la fin des partis nationaux. La bière Stella Artois qui se brassait auparavant à Louvain est aujourd'hui brassée à Leuven.

- Fermeture des écoles francophones en Flandre

La loi du 2 août 1962 sur l’enseignement fit fermer les écoles francophones qui existaient encore dans la région de langue néerlandaise; la loi énonçait aussi que, dorénavant, seuls les enfants dont les parents étaient domiciliés dans les «communes à facilités» pouvaient s'inscrire dans les écoles francophones de ces communes. Insatisfaits de cette loi estimée discriminatoire ainsi que des fermetures d’écoles, des parents francophones de Flandre introduisirent un recours contre cette loi devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Dans son arrêt du 23 juillet 1968, la Cour débouta les plaignants, car il n’y avait pas eu de violation des droits de l’homme du seul fait que la loi obligeait une école francophone à fermer ses portes en région flamande unilingue. Le clivage entre les deux communautés gagna ensuite les formations politiques traditionnelles qui éclatèrent. Devant tant de haine linguistique, certains se demandent ce que signifie en définitive l’expression pourtant répandue dans le monde de «compromis à la belge». Cette expression signifie simplement que, dans les zones de conflits ethniques, linguistiques ou religieux, il est toujours possible de rechercher des solutions parfois très compliquées, voire difficilement applicables, mais qui évitent les bains de sang. En fait, s'il a coulé du sang dans les Fourons, jamais la Belgique n’a eu à déplorer un seul mort à cause des querelles linguistiques.

10 La partition territoriale des langues de 1970

Sous la pression tant des Flamands que des Wallons, l'idée s'imposa qu'il fallait modifier de façon fondamentale les structures politiques de la Belgique. Toutefois, il a fallu attendre les réformes constitutionnelles de 1970-1971 et celles de 1980 pour transformer la Belgique en un État communautaire et régionalisé, puis celles du 1er janvier 1989 et du 15 février 1994 pour en faire un État fédéral. Au cours de cette période, les Flamands durent batailler ferme pour obtenir la communautarisation du pays. De leur côté, les Wallons durent batailler ferme pour obtenir la régionalisation économique et les Bruxellois durent batailler de leur côté pour être reconnus par la Flandre comme une «Région» à part entière. Dans l’ensemble des partis politiques, les partisans du maintien d’un État unitaire firent face à ceux qui voulaient plus de pouvoir pour les entités communautaires et régionales.

En 1970, le Parlement fédéral marquait son accord sur le texte de la Constitution révisée. On établit d’abord les quatre régions linguistiques (Titre I, article 3bis), ensuite les trois communautés culturelles (Titre III) et, pour finir, les trois régions (chapitre IIIter). La Constitution révisée déterminait aussi les compétences des Communautés linguistiques (section III, article 59, § 2 et 3). 

La Belgique a donc été partagée en trois communautés (française, flamande et allemande) et trois régions (la Région wallonne, la Région flamande et la Région bruxelloise).

L’année 1980 a vu la définition des compétences régionales (aménagement du territoire, logement, politique économique, etc.). En 1988-1989, l'enseignement a été communautarisé. En 1993-1994, on a élargi les compétences (agriculture, commerce extérieur, programmes sociaux, etc.) et accru les moyens financiers des gouvernements et parlements (communautaires et régionaux); et les conseillers régionaux ont été élus au suffrage universel. 

Depuis les accords de Lambermont (votés le 7 juin 2001), les moyens financiers des Régions et Communautés ont été élargis une fois de plus (surtout les Communautés ont été les principaux bénéficiaires); l’État fédéral a transféré encore quelques-unes de ses compétences, notamment les compétences résiduelles relatives à l’agriculture, l’organisation et le contrôle sur les communes et provinces et le commerce extérieur. De plus, les Régions peuvent désormais disposer de certains moyens financiers d’une façon plus libre (en vertu de l’«autonomie fiscale»). Donc, avec la législation de 2000-2001, la Belgique a connu la cinquième phase de la réforme de l’État. Il est probable que dans l’avenir l’État belge connaîtra d’autres réformes. Déjà, dans certains milieux wallons, on aimerait bien que la Communauté française disparaisse au profit de la Wallonie; certains membres du gouvernement wallon considèrent comme anormal le fait de financer à 80 % des projets de la Communauté française et d'être constamment ignorés de la part de ce même gouvernement communautaire. Après 25 ans de réformes constitutionnelles, on peut affirmer que la Belgique a davantage changé qu’aucun autre pays occidental, démocratique et industriel.

Le principe de la séparation territoriale des langues est maintenant scellé par la partition du pays en quatre zones ou régions linguistiques. La Belgique compte aujourd’hui trois langues officielles: le néerlandais, le français, l'allemand. Le pays comprend également, rappelons-le, trois communautés (la Communauté française, la Communauté néerlandaise et la Communauté germanophone) et trois régions (la Région flamande, la Région wallonne et la Région de Bruxelles-Capitale).

Pour enrayer le mouvement, qui menaçait d'extinction la minorité bruxelloise néerlandophone et conduisait à une fusion géographique du Grand-Bruxelles avec la Wallonie, les Flamands ont obtenu, d’une part, que l'agglomération bruxelloise, limitée à 19 communes, reste officiellement bilingue, d’autre part, que les communes ceinturant l'agglomération demeurent flamandes (dans six d'entre elles, la population de langue française dispose de «facilités»). Or, les nationalistes flamands voudraient bien que Bruxelles revienne à la Flandre, mais beaucoup de Bruxellois francophones s'y opposent farouchement; même la plupart des Bruxellois flamands s’y opposent. Dans les années quatre-vingt, le président du FDF (Front démocratique des francophones, parti francophone bruxellois), André Lagasse, développa l’idée d’un «corridor francophone» (Kraainem, Wezembeek-Oppem et Rhode-Saint-Genèse) qui devrait fusionner l’agglomération bruxelloise avec la Wallonie. Depuis lors, l’idée a commencé à se répandre, mais on devine les conflits en perspective! Mais les ténors de la politique belge considèrent cette idée comme farfelue.

Cela dit, il convient de distinguer deux types de «régions»: 

1) les quatre régions linguistiques (la région de langue française, la région de langue néerlandaise, la région bilingue de Bruxelles-Capitale et la région de langue allemande), qui correspondent à des frontières linguistiques;

2) les trois gouvernements régionaux s'occupant d'affaires régionales: la Région flamande, la Région bruxelloise et la Région wallonne. 

Quant aux provinces et aux communes, elles ne disposent d'aucune juridiction en matière de langues, si ce n'est par les écoles. Cependant, les autorités provinciales doivent appliquer les lois linguistiques prescrites par la législation belge, ainsi que les décrets de leur communauté et région respectives. Au plan juridique, une commune peut faire tout ce qui ne lui est pas interdit, mais elle est contrôlée par les autorités de tutelle, telles que la Communauté, la Région et la province.

Entre la Constitution de 1831 et celle de 1993, le statut des langues s'est vu radicalement modifier en Belgique. La liberté linguistique individuelle a fait place à une obligation collective! D'un État unitaire, la Belgique est devenue un État fédéral.

11 La question minoritaire et le Conseil de l'Europe

Pour le Conseil de l'Europe, la Belgique constitue un cas insoluble en ce qui a trait à la protection des minorités. Le modèle belge apparaît comme un cas presque unique où les deux grandes langues officielles de l'État sont en pratique interdites dans près de la moitié du territoire national. La Belgique demeure l'un des rates États européens à ne pas avoir ratifié ni la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales ni la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Compte tenu de la complexité des structures fédérales de la Belgique, ce n'est pas demain que ce pays va adopter l'un de ces deux traités européens sur la protection des minorités nationales.  En effet, pour adopter ces traités sur les minorités, il faudrait qu'ils soient ratifiés par les sept assemblées législatives compétentes avant de pouvoir entrer en vigueur, ce qui implique la Chambre des représentants, le Sénat, le Conseil flamand, le Conseil de la Communauté française, le Conseil de la Communauté germanophone et le Conseil de la Région de Bruxelles-Capitale.

Pour adopter un tel traité, il faudrait aussi que les deux grandes communautés s'entendent. Or, la majorité flamande ne veut reconnaître qu'une seule minorité nationale «belge»: les germanophones. Pour les Flamands, les francophones constituent une majorité dans leur territoire. Quant aux francophones, ils insistent pour que les francophones de Flandre bénéficient de ce même statut de «minorité nationale», quitte à accorder ce statut aux néerlandophones de Wallonie. Mais les politiciens flamands craignent que des francophones de Flandre, notamment dans la périphérie bruxelloise, utilisent ces traités européens pour poursuivre les autorités flamandes pour non-respect des droits des minorités.

En conséquence, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe attire l'attention sur une improbable ratification par le Royaume de Belgique et par ses assemblées législatives compétentes, puisque toute ratification d'un traité supposerait une protection tant au niveau national (l'État fédéral) que régional (la Flandre et la Wallonie). À la demande de la Commission des questions juridiques et des droits de l'homme, la Commission européenne pour la démocratie par le droit («Commission de Venise») a étudié la question de savoir à quels groupes la Convention-cadre, par exemple, pourrait s'appliquer en Belgique. La Commission est arrivée à la conclusion suivante :

Au niveau régional, eu égard à la répartition des compétences entre les diverses régions et communautés et à la division territoriale du pays, la Commission considère que les francophones de la région de langue néerlandaise et de la région de langue allemande peuvent être considérés comme une minorité au sens de la Convention-cadre de même, d’ailleurs, que les néerlandophones et les germanophones de la région de langue française.

Suivent les deux projets de résolutions suivants (nos 16 et 17):
 

17. L'Assemblée souscrit pleinement à l'analyse, au raisonnement et aux conclusions de la Commission de Venise. En se fondant sur la définition des mots "minorités nationales" contenue dans la Recommandation 1201 (1993), citée ci-dessus, l'Assemblée parvient à la même conclusion. Alors que, par exemple, les francophones de Belgique peuvent ne pas avoir besoin de la protection de la Convention-cadre au niveau de l'État, en raison de leur position codominante à ce niveau (et à ce niveau seulement), ils ont besoin de cette protection dans l'ensemble de la Flandre. L'existence de liens anciens, solides et durables unissant les francophones à la Belgique, et donc aussi à la Flandre, ne peut être mise en doute, pas plus que l'existence de liens solides et durables unissant les néerlandophones à la Belgique, et donc aussi à la Wallonie.

18. L'Assemblée estime donc que les groupes suivants sont à considérer comme des minorités en Belgique dans le contexte de la convention-cadre: au niveau de l'Etat, la communauté germanophone; au niveau régional, les francophones vivant dans la région de langue néerlandaise et dans la région de langue allemande, et les néerlandophones et les germanophones vivant dans la région de langue française.

Dans sa Recommandation 1492 (2001) sur les droits des minorités nationales, l'Assemblée du Conseil de l'Europe s'est élevée contre «la négation de l’existence de minorités et des droits des minorités dans plusieurs États membres du Conseil de l'Europe, et contre le fait que beaucoup de minorités en Europe ne se soient pas vu garantir un niveau de protection suffisant». L'Assemblée a fait figurer la Belgique parmi les pays qui «ont des minorités significatives qui doivent être protégées et dont les droits ne sont pas officiellement reconnus».

Autrement dit, il paraîtrait inacceptable que des néerlandophones de Wallonie et des francophones de Flandre ne soient pas protégés dans leur langue et leur culture. Selon le Conseil de l'Europe, toute résolution des «querelles linguistiques» en Belgique ne pourrait se résoudre que si toutes les parties concernées faisaient preuve «de bonne volonté, d’ouverture, de tolérance, de pragmatisme et de souplesse pour promouvoir une cohabitation paisible des différents groupes linguistiques», et s’abstenaient d’utiliser ces conflits à des fins politiques et si, par surcroît, les décisions des tribunaux étaient respectées. Ce n'est certes pas pour demain la veille quand on constate à quel degré d'intolérance en est arrivée la Belgique!

12 Vers la scission politique?

L'histoire de la Belgique ne se termine pas ici. La partition n'a pas encore eu lieu et il n'est pas certain qu'elle se concrétisera. Pour le moment, on a affaire à deux communautés qui ne se parlent plus et se méfient l'une de l'autre. L'avenir de l'État belge semble reposer entre les mains des Flamands, parce que ce sont eux qui ne voient pas de réelle solution à la réforme d'un État «porteur d'avenir». Une boutade, fort connue en Belgique, caractérise assez bien les «querelles communautaires» vieilles de quinze siècles, qui ne dorment jamais que d’un œil, même si elles ont pris un tour plus aigu depuis la création de l'État belge en 1830:

«En Belgique, la situation est désespérée, mais pas grave.»

Les motifs les plus importants susceptibles d'entraîner la fin de l'État belge actuel semblent d'abord d'ordre économique, puis culturel. Les Flamands affirment ne plus ne vouloir «allaiter» indéfiniment la Wallonie qui s'accroche aux structures fédérales pour «bénéficier du dynamisme flamand». La parité des postes au sein de l'État fédéral ne leur convient plus, car la situation actuelle priverait les Flamands de la moitié de leurs diplômés compétents pour perpétuer un système auquel beaucoup ne croient plus, par simple compassion solidaire envers les francophones. Les Flamands affirment avoir compris qu'une petite communauté linguistique ne peut survivre qu'en disposant d'un État la protégeant. D'après certains Flamands, les politiciens auraient retenu la leçon du Québec qui, semble-t-il, a «perdu son référendum sur l'indépendance» en raison de la réticence des allophones et des immigrés récents; ils ne veulent pas qu'une pareille situation leur arrive. Pour eux, il importe au plus tôt de constituer au cœur de l'Europe un État unilingue néerlandophone, car dans dix ans il sera trop tard. 

Bref, c'est une conception de l'État belge qui différencie néerlandophones et francophones: les premiers veulent un État fédéral réduit à sa plus simple expression; les seconds, un État fort, capable de diminuer les «exagérations» des nationalistes flamands. Encore là, il faut distinguer Wallons et francophones bruxellois: les Wallons iraient probablement jusqu'à dépecer leur État fédéral comme les Flamands, mais les francophones bruxellois tiennent mordicus à leur État fédéral sur lequel ils exercent un énorme pouvoir.  

Mais le plus important obstacle à la désagrégation de l'État belge pourrait bien être Bruxelles-Capitale, une ville qui suscite la convoitise de la part des deux grandes communautés. Il est hors de question pour les francophones que les Flamands «absorbent Bruxelles», comme il est absolument hors de question pour les Flamands que les francophones «grignotent» la moindre parcelle du territoire flamand, notamment les six communes à facilités de la région périphérique. Les Flamands ne veulent pas «lâcher» Bruxelles.

En cas de désagrégation de l’État belge, le sort de Bruxelles se posera inévitablement. Les nationalistes flamands rêvent d’une mise sous tutelle, d’une «co-responsabilité» entre les deux communautés, une sorte de protectorat ou de bi-communautarisation assurée par les deux grandes régions qui deviendraient des États. Les Wallons et les Bruxellois considèrent cette  formule aussi «onbespreekbaar» (non négociable) que les Flamands considèrent comme «onbespreekbaar» l’élargissement des limites de Bruxelles aux communes à facilités. L’idée d’un district européen doté de plus de pouvoirs que «Washington DC» leur conviendrait, mais les Flamands n’en veulent pas, car cela leur enlèverait tout pouvoir à Bruxelles, ce qu’ils n’accepteront jamais. Au plan économique, un obstacle non négligeable au démantèlement de la Belgique viendrait aussi de la dette publique colossale de l'État fédéral, qui s'élève à quelque 334 milliards d'euros (97 % du PIB), sans compter que cette dette risque de s'alourdir en raison de la hausse prévisible des taux d'intérêts qui seraient appliqués aux nouveaux États pour la financer?

Quant aux partisans du maintien du fédéralisme, ils estiment qu’il n’y a pas d’autre solution et ne croient pas à la dislocation du pays, ce qui n’arrangerait finalement personne à cause de Bruxelles. D'ailleurs, la spécialiste universitaire belge, Astrid von Busekist, ne croit pas que la Belgique soit prête à se saborder (janvier 1998):

Je ne connais pas de pays où les hommes politiques sont mieux protégés de leurs propres excès. Lorsqu’ils franchissent les limites et invoquent l’éclatement du pays, ils se heurtent à des impossibilités pratiques. Au point qu’on serait tenté d’y voir moins une intention qu’une stratégie en perspective des négociations intercommunautaires. À cette réserve près que le ton se durcit et que, de part et d’autre, personne n’est prêt à calmer le jeu. Mais comment le séparatisme serait-il possible sans une violence à laquelle les Belges ne sont pas prêts ? Cela étant, la Flandre peut vivre sans la Belgique romane et, en Wallonie, les «rattachistes» partisans d’un «retour à la France» ne sont qu’une poignée.

Le problème, c'est que le fédéralisme belge semble n'avoir rien résolu. Le seul point qui a fait l'unanimité entre Flamands et francophones ces dernières années, ce fut l'interdiction de la burqa en avril 2010. Pour de nombreux citoyens belges «ordinaires», en dépit d'un différend linguistique qui nourrit l'amertume des deux parties antagonistes, les néerlandophones et les francophones, les problèmes relèveraient avant out de simples querelles politiciennes. Selon un sondage publié par le quotidien La Libre Belgique en 2010, le scénario de la scission serait rejeté par 57 % de Belges, contre 14 % qui y seraient favorables. Même en Flandre, où le sentiment autonomiste est plus profond, seules 15 % des personnes interrogées se prononcent en faveur de l'éclatement du pays. Par ailleurs, le sort de Bruxelles semble être l'un des freins majeurs au «divorce des Belges». En effet, la capitale est habitée à plus de 85 % par des francophones, mais elle est géographiquement enclavée en Flandre, rendant hypothétique l'existence d'un État francophone Wallonie-Bruxelles, qu'il soit indépendant ou rattaché à la France. La Flandre n'est donc pas prête à laisser Bruxelles, poumon économique du pays, aux seuls francophones.

En jetant un regard sur l'histoire de la Belgique, il faut bien constater que les compromis belges n’ont pas réussi à garantir la stabilité à l’État fédéral, car les scénarios de sécession semblent de plus en plus d’actualité. Jusqu’à maintenant, c’est la dynamique de la fragmentation qui a eu préséance, les deux grandes communautés ayant «dépecé» leur État à leurs profits. Au lieu de privilégier un fédéralisme de collaboration, la Belgique s'est plutôt dirigée vers un fédéralisme de confrontation. Pour le moment, c'est Bruxelles qui empêche la séparation de facto, puisque la Flandre ne veut pas y renoncer et qu’elle ne saurait rayer de la carte près d’un million de francophones qui y habitent, ou les expulser, alors qu’il s’agit de la capitale de l’Europe. Le jour où les Flamands accepteraient de «perdre» Bruxelles, c'en serait fait de la Belgique. Quoi qu'il en soit, le «plat pays» doit accepter de vivre encore de longues années d'enlisement politique, puisque personne ne parvient à surmonter les conflits linguistiques qui, ailleurs, seraient perçus comme bien mineurs.  

DOCUMENT DE CONSULTATION: On peut consulter un texte rédigé par quatre députés flamands portant sur l'Histoire de la Belgique d'un point de vue flamand. Voir Proposition flamande de résolution relative au démembrement de l'État belge en vue d'accorder l'indépendance au peuple flamand et au peuple wallon souverains.

Dernière mise à jour: 23 oct. 2012

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