Histoire
de la langue italienne

Plan de l'article

1. Les premiers peuples
1.1 Les langues italiques
1.2 L'expansion romaine

2. Le rôle des langues dans l'Empire romain
2.1 Le bilinguisme gréco-latin
2.2 Le latin dit «vulgaire»
2.3 Le christianisme et le latin ecclésiastique

3. Les invasions germaniques
3.1 L'effondrement de l'Empire romain
3.2 L'arrivée des Lombards
3.3 L'empire des Francs
3.4 La domination des Normands
3.5 La mosaïque linguistique
3.6 La papauté à Avignon

4. La Renaissance italienne
4.1 Les «Trois Couronnes»
4.2 L'influence de la littérature florentine
4.3 Les premiers dictionnaires
4.4 La promotion du florentin
4.5 La résistance du latin ecclésiastique
4.6 La présence de la prépondérance espagnole
4.7 La diversité des langues
4.8 La république de Venise (1440–1797)

5. L'influence française
5.1 La littérature française
5.2 La Révolution française et l'intégration de l'Italie
5.3 Le redécoupage territorial de 1815

6. Le Royaume d'Italie (1861)
6.1 L'intervention des Français
6.2 La création du Royaume
6.3 La situation linguistique en 1861
6.4 La naissance de l'italien unifié
6.5 La Première Guerre mondiale

7. Le fascisme italien (1919-1945)
7.1 La politique linguistique
7.2 Le purisme italien et l'Académie d'Italie
7.3 Le rôle des médias

8. La République italienne (1946)
8.1 L'instauration des régions autonomes
8.2 La poursuite de l'italianisation
8.3 Les organismes linguistiques
8.4 Les anglicismes en italien
8.5 L'italien contemporain

1 Les premiers peuples

Vers 800 avant notre ère, bien avant l'arrivée des Romains, la côte occidentale de l'Italie actuelle et la Corse abritaient des populations étrusques originaires de l'Asie mineure. Entre le VIIIe siècle et le VIIe siècle avant notre ère, des Grecs s'installèrent dans le sud de la péninsule de l'Italie, ainsi qu'en Sicile et en Sardaigne. Au même moment, de nombreux peuples italiques d'origine indo-européenne habitaient une grande partie de la péninsule. Au IVe siècle avant notre ère, le nord de la péninsule fut envahi par des peuples celtes. Bref, entre 1000 et 500 avant notre ère, l'Italie était habitée par quatre types de peuples autochtones différents:

1) les Étrusques en Toscane;

2) les Grecs au sud de la péninsule, en Sicile et en Sardaigne;

3) des ethnies italiques d'origine indo-européenne: dans le Latium et autour de Rome, les Ombriens, les Latins et les Sabins; sur la côte orientale, les Falisques, les Volsques, les Èques et les Picéniens; dans le Sud, les Lapiges, les Messapiens, les Lucanes et les Bruttiens; en Sicile, les Sicules, les Morgentes, les Sicanes et les Flimes; 

4) les Celtes d'origine indo-européenne dans le Nord: les Boïens, les Lingons, les Sénons, les Cénomans, les Insubres, les Salasses, les Taurins, les Comasques, les Orobiens, etc.

On pouvait compter aussi des Phéniciens, mais ceux-ci étaient partis du Proche-Orient et avaient immigré dans les îles de Chypre, de Sicile et de Sardaigne; il ne s'agissait pas d'autochtones comme l'étaient les Étrusques, les Latins et les autres peuples italiques. Plusieurs des installations phéniciennes se sont développées pour devenir de petites villes, alors que des colons grecs s'y étaient aussi installés, Phéniciens et Grecs cohabitant dans ces cités.

1.1 Les langues italiques

Tous ces peuples parlaient des langues différentes. Les Étrusques employaient une langue pré-indo-européenne, qui aurait évolué de façon autonome par comparaison à son aire d'origine en Asie mineure. Certains linguistes croient que l'étrusque n'était pas une langue indo-européenne; en fait, nous ignorons encore l'origine de cette langue. Tout ce dont nous sommes certains, c'est qu'elle ne présente pas une quelconque parenté avec les langues langues indo-européennes connues. Quant aux Phéniciens, ils utilisaient une langue sémitique, le phénicien, assez proche de l'hébreu d'aujourd'hui. Nous devons aux Phéniciens la découverte de l'alphabet grec (et latin). Les Grecs, pour leur part, fondèrent des colonies en Sicile dès le VIIIe siècle avant notre ère; ils parlaient diverses variétés de langues grecques. dont l'ionien, le péloponnésien, l'eubéen, le rhodien, le corinthien, le mégarien, etc.

Les langues dites italiques correspondent en fait à un classement strictement géographique ou territorial, pas du tout génétique. Ces langues étaient parlées avant l'arrivée des Romains dans la péninsule italique. Les seules informations que nous possédons sur elles proviennent essentiellement de sources grecques et romaines, en particulier d'inscriptions. Ainsi, c'est l'historien grec Hérodote (484 et 421 avant notre ère) qui croyait que les Étrusques venaient de l'Asie mineure (de la Lydie), chassés par la famine au XIIIe siècle avant notre ère.

Dans un bon nombre de cas, les langues parlées à cette époque lointaine étaient relativement proches les unes des autres. Face au latin, elles n'ont pu opposer de résistance et se sont éteintes rapidement. L'exception semble être l'osque, la langue des Samnites, qui était encore en usage à Pompéi lors de la grande éruption du Vésuve en 79 de notre ère. Les périodes de bilinguisme ont permis à ces langues voisines du latin de jouer un rôle dans la constitution du latin classique.

L'ombrien, le picénien, le falisque (au nord de Rome) et le volsque sont disparus très tôt en raison de leur grande proximité géographique avec le latin des Romains.

Le messapien était parlé en Apulie et pouvait être apparenté à l'illyrien. Le vénète était en usage sur les rivages septentrionaux de l'Adriatique. Le rhétique était largement pratiqué dans les Alpes, mais aussi dans les régions correspondant aujourd'hui au Piémont, à la Lombardie et à la Vénétie. Le ligure était utilisé sur la côte génoise et la Côte d'Azur.

Il ne faudrait bien sûr pas omettre le latin. Cette langue, qui allait notamment se transformer en italien, était à l'origine une modeste variété qui faisait partie d'un groupe plus important, le groupe italique. On distingue le latin primitif et le latin classique.

Au Ve siècle avant notre ère, les habitants de la péninsule italienne parlaient au total une quarantaine de langues et n'avaient certainement pas un quelconque sentiment d'identité commune. La diversité et la fragmentation politique et linguistique étaient, comme partout en Europe, la règle.

1.2 L'expansion romaine

Ce sont les Étrusques qui fondèrent Rome en -753 avec une coalition de Romains et de Sabins. Rome était donc à l'origine une ville étrusque, comme Caeré, Véies, Clusium, Populonia, Tarquinia, Volterra, etc. Les Romains n'occupaient alors qu'un peu plus du dixième de la péninsule; c'était une petite bourgade qui était située dans le Latium et qui subissait la domination étrusque. Dès les premières années qui suivirent la fondation  de Rome, les Étrusques et les Romains se firent la guerre jusqu'à la fin de la conquête romaine de l'Étrurie en 264 avant notre ère.

Durant deux siècles, les Romains combattirent non seulement les Étrusques, mais aussi les Volsques, les Samnites, les Sabins, les Falisques, les Èques, les Celtes, les Grecs, etc., c'est-à-dire tous les peuples de la péninsule.  Sous le règne d'Auguste (-27 à -14), l'Italie se trouvait unifiée et romanisée... dans la violence.

Les Romains fondèrent des colonies dans toute l'Italie après être sortis victorieux des interminables guerres du Latium. Mais les ambitions de Rome allaient prendre encore de l'expansion.
 

En effet, après 800 ans de guerres, Rome réussit à soumettre, en plus de la péninsule italienne, la Corse (Corsica), la Sardaigne (Sardinia) et la Sicile (Sicilia). Entre 200 et 146, Rome avait acquis l'Espagne (Hispania), la Lusitanie (Lusitania), la côte adriatique (Pannonia, Dalmatia, Thracia, Moesia), la Tunisie appelée alors Africa (toute l’Afrique du Nord), la Grèce (Graecia), la Macédoine (Macedonia) et la Turquie appelée Asia. Puis, en quelques années, les Romains acquirent la Syrie (Syria) en 64, Chypre (Cyprus) en 58, la Belgique (Belgica) en 57, la Gaule (Gallia) en 52 et l'Égypte (Aegyptus) en 32; s'ajoutèrent, durant les 150 années suivantes, une grande partie de la Germanie, les Alpes, la Judée, la Grande-Bretagne (Britannia), la Dacie (Dacia ou Roumanie actuelle), l’Arménie, la Mauritanie (ou Maroc actuel), la Mésopotamie, l’Assyrie et même une partie de l’Arabie.

En somme, Rome devint un empire colossal qui, en l'an 200 de notre ère, s'étendait de la Grande-Bretagne en passant par l'Europe jusqu’à l'Arabie, l'Arménie et toute l’Afrique du Nord (d'est en ouest: Aegyptus, Cyrenaica, Numidia, Africa, Mauretania).

On peut consulter une carte plus précise des provinces romaines vers 120 de notre ère en cliquant ICI. La langue que parlaient les Romains était le latin originaire du Latium au centre de la péninsule. D'ailleurs, le mot «latin» provient du mot «Latium». Parmi les peuples italiques, les Romains furent ceux qui laissèrent dans l'Histoire les traces les plus profondes, car ils ont réussi à assimiler linguistiquement la plupart des peuples conquis, à l'exception de ceux situés aux extrémités de l'empire comme la Bretagne (Britannia), la Germanie supérieure, l'Asie mineure, la Syrie, l'Arabie ou l'Égypte. Ce fait s'explique par une raison assez simple: le latin n'y était guère employé. Les Romains christianisés ont transmis, en plus du latin et de la culture romaine une religion, le christianisme.

2 Le rôle des langues dans l'Empire romain

Les Romains implantèrent partout leur système administratif et transformèrent profondément la vie des peuples conquis. Ils n'imposèrent pas directement le latin aux vaincus; ils ignorèrent simplement les langues «barbares» et s'organisèrent pour que le latin devienne indispensable aux élites locales.

2.1 Le bilinguisme gréco-latin

Le latin n'était pas l'unique langue administrative utilisée par les Romains. En fait, l'Empire était bilingue: le latin et le grec se partageaient le statut de langue dominante. L'élite romaine connaissait le grec parce que cette langue jouissait d'un grand prestige: c'était la langue de la littérature et de la philosophie de l'époque. Dans certaines régions, notamment en Asie mineure et en Égypte, les Romains utilisaient normalement le grec avec leurs administrés. Les documents officiels, d'abord rédigés en latin, étaient systématiquement traduits dans les provinces hellénophones. Les documents destinés aux représentants de l'administration et aux gestionnaires du pouvoir impérial étaient uniquement en latin, mais les réponses faites aux cités grecques et à de nombreux ambassadeurs étaient généralement rédigées en grec. Au cours des deux premiers siècles de l'Empire, la pratique du grec était courante de la part des autorités romaines.  Ce n'est qu'à partir des règnes de Dioclétien (244-311) et de Constantin (272-337) que le latin eut la préséance sur le grec. Les documents officiels uniquement rédigés en latin étaient ceux destinés à l'armée et ceux relatifs à la citoyenneté romaine (actes de naissance, actes de décès, testaments, etc.), car le droit demeurait romain (latin).

Dès le début du IIe siècle avant notre ère, la classe dirigeante romaine a exercé sur la langue un interventionnisme réfléchi et déterminant. Le bilinguisme gréco-latin fut contrôlé par une forte pression sociale pour limiter l'emploi du grec dans certaines circonstances précises. Les Romains qui employaient, sciemment ou par inadvertance, le grec s'attiraient la réprobation de tous. Par exemple, Cicéron (- 106 - 43) lui-même, fut violemment critiqué par ses adversaires pour avoir parlé grec à des Grecs au Conseil de Syracuse. Voici son témoignage dans les Verrines (en latin : In Verrem, «Contre Verrès», Livre quatrième) à propos du procès contre Caius Licinius Verrès  :

Il [Verrès] considère comme un comportement indécent le fait d'avoir pris la parole devant un sénat grec : s'être exprimé en grec devant des Grecs, voilà qui est absolument inadmissible. Je lui ai fait là réponse que je pouvais, que je voulais et que je devais lui faire.

Tous les notables romains parfaitement bilingues étaient jugés sévèrement s'ils employaient trop souvent le grec, une action répréhensible au point de vue social. Pour résumer, on peut affirmer que la langue du commandement restait le latin qui était la langue véhiculaire, mais le grec était utilisé auprès des nombreuses populations locales. Il était très rare que des documents officiels soient communiqués en grec dans les provinces d'Occident (Espagne, Lusitanie, Gaule, etc.). De même, il était peu fréquent que des documents officiels soient envoyés en latin dans les provinces hellénophones. Cependant, les Romains n'utilisèrent presque jamais les autres langues locales telles l'araméen, le gaulois, l'égyptien, etc. Toutes ces autres langues étaient considérées comme «barbares» et peu dignes d'intérêt, même les langues italiques telles l'osque, l'ombrien, le vénète, etc., qui furent vite écartées. Malgré l'importance du grec, c'est quand même le latin qui s'est perpétué dans la plupart des territoires de l'Empire, parce que c'était la langue des soldats et des colons romains.

2.2 Le latin dit «vulgaire»

Cependant, ce n'est pas le latin de César et de Cicéron qui s’imposa dans les colonies romaines. Le latin employé par les fonctionnaires, les soldats, les colons, de même que celui des autochtones assimilés, était différent du latin classique littéraire. Dès la fin du IIe siècle avant notre ère, le latin classique parlé avait commencé à décliner.

Au Ier siècle de notre ère, ce latin n'était déjà plus utilisé par le peuple. Parallèlement à cette langue classique réservée à l'aristocratie et aux écoles, il s'était développé un latin populaire, appelé «vulgaire» (du latin vulgus: «peuple»), une langue essentiellement orale, dont les colorations régionales étaient relativement importantes en raison des contacts entre vainqueurs et vaincus de l'Empire romain. De façon progressive, ce latin parlé dit «vulgaire» (populaire), fut employé par les clercs et les scribes pour la rédaction des actes publics et pour une foule de documents civils ou religieux. En fait, après l'effondrement de la gigantesque structure impériale, c'est le latin populaire qui allait triompher définitivement du latin classique. L'italien, comme le français, l'espagnol ou l'occitan, est issu de ce latin populaire ou «vulgaire»; il en est ainsi de ce qu'on appelle les «dialectes italiens», qui ne sont pas historiquement des dialectes de la langue italienne, mais de la langue latine vulgaire, c'est-à-dire populaire. 

2.3 Le christianisme et le latin ecclésiastique

À partir du IIIe siècle, le monde romain était converti au christianisme. La nouvelle religion introduisit dans la langue latine de nouveaux concepts et de nouveaux mots en raison des nouvelles réalités. C'est à cette époque que vécurent quatre des «Pères de l'Église» d'Occident : saint Ambroise (340-397), saint Augustin (354-430), saint Jérôme (347-420) et saint Grégoire-le-Grand (v. 540-604). Ces hommes écrivaient en latin, la seule langue écrite connue en Europe avec le grec, mais ce n'était plus le latin classique des Romains.

Incapables de parler ce latin presque disparu, les scribes et les érudits de l'époque écrivaient en «latin ecclésiastique», appelé aussi «latin d'Église». Si ce latin ecclésiastique ne différait pas vraiment du latin classique dans sa grammaire et sa syntaxe, il était surtout très différent sur le plan phonétique, car les érudits avaient perdu les caractéristiques réelles du latin parlé par les Romains du Ier siècle avant notre ère. Il est probable que les contemporains de Jules César (-100 à - 44) comprenaient l'essentiel des écrits en latin ecclésiastique, mais les rédacteurs de ce latin, eux, ne comprenaient guère le latin parlé de César. Les rares lettrés et les clercs du début du christianisme pratiquaient une sorte de bilinguisme dans la mesure où ils parlaient généralement la langue romane néo-latine ou la langue germanique de leur région, tout en communiquant entre eux par le latin ecclésiastique appris et vénéré. S'ajoutaient à ce latin de nombreuses créations lexicales empruntées au latin classique et au grec.

Non seulement le latin était la langue du culte, donc de tout le clergé, des monastères et des abbayes, mais il demeurait l'unique langue de l'enseignement, de la justice et des chancelleries royales. Le latin était aussi la langue des sciences et de la philosophie. Les gens instruits devaient nécessairement se servir du latin ecclésiastique comme langue seconde: c’était la langue véhiculaire internationale dans tout le monde chrétien. Hors d'Europe, le turc, l'arabe, le chinois et le mongol jouaient un rôle similaire. C'est pourquoi les princes et autres nobles de la péninsule de l'Italie, y compris parmi l'aristocratie d'origine germanique, se devaient de connaître ce latin pour lire et écrire.

Dès la fin du IIIe siècle, l'Empire romain fut aux prises avec une crise politique, économique et monétaire. En raison des guerres continuelles, des massacres de civils, de l'exode de populations entières, des épidémies qui ont frappé l'Italie et les provinces vers 250, la population romaine avait considérablement baissé. Les Romains durent alors faire appel aux «Barbares» non seulement pour défendre l'Empire, mais aussi pour cultiver la terre. De plus, à cause des impôts qui rentraient mal et l'entretien des armées qui engloutissait  des sommes toujours plus considérables, les empereurs durent combler les déficits par l'inflation et l'altération de la monnaie. Lentement, l'Empire romain s'affaiblissait. Et les peuples germaniques voisins le savaient. 

3 Les invasions germaniques

Les invasions «germaniques» commencèrent en 375 par l'arrivée des Huns, un peuple originaire de l'Asie centrale (Mongolie) dirigé par Attila (395-453), dans l'est de l'Europe centrale, là où est située aujourd'hui la Hongrie. Comme par un effet de dominos, les Huns repoussèrent d'autres peuples, essentiellement germaniques, vers l'ouest. Les Huns boutèrent les Ostrogoths et les Suèves qui, à leur tour, refoulèrent les Wisigoths, les Vandales, les Alains, les Francs, les Alamans, les Lombards, les Saxons, les Angles, etc., vers l'ouest.

Les invasions germaniques se multiplièrent à un point tel qu'elles finirent par mette en péril l'Empire romain. Ces peuples germaniques furent appelés par les Romains «barbares», d'où l'expression «invasions barbares», car ces peuples venaient de l'extérieur de l'Empire romain, c'est-à-dire du Barbaricum, la «terre des Barbares». Aujourd'hui, dans les pays de langue germanique, on utilise plutôt le mot Völkerwanderung qui signifie «migration des peuples».

L'invasion des Huns allait entraîner la fin de l'unité politique du monde romain. En 395, celui-ci était divisé en deux empires différents, l'un en Orient, axé sur Constantinople, l'autre en Occident avec Rome comme capitale (voir la carte). Cette division de l'Empire précipita aussi le déclin de l'Empire romain d'Occident. Par contre, l'Empire romain d'Orient, qui avait été au départ le premier objectif des Huns résista à leurs assauts du fait que les envahisseurs ne réussirent pas à passer de l'Europe vers les riches provinces du Sud, les murailles de Constantinople se révélant un obstacle infranchissable. 

3.1 L'effondrement de l'Empire romain

C'est la poussée des Huns vers l'ouest et le sud qui déclencha la mécanique des grandes migrations germaniques. Terrorisés par les hordes hunniques, harcelés sans répit sur leurs terres, les «Barbares» finirent par trouver refuge vers les territoires de l'Empire. Les premiers à fuir devant les assauts des Huns furent les Wisigoths du Danube, bientôt suivis par d'autres peuples germaniques. Les taxes, la corruption et les vexations du pouvoir romain eurent pour effet de retourner les Wisigoths contre Rome. En 410, les Wisigoths d'Alaric Ier, maîtres de la côte, réduisirent Rome à la famine, puis entrèrent dans la ville le 24 août, qu'ils pillèrent durant trois jours. Le sac de Rome allait marquer profondément l'inconscient collectif des Occidentaux pendant les siècles suivants. C'est à cette époque que le mot «barbare» a pris le sens négatif qu'on lui connaît aujourd'hui, celui de «brute» ou de «primitif», car il n'y avait pas d'autres mots assez forts pour désigner cette grande tragédie, synonyme de décadence. Les historiens vont choisir l'année 410 comme la date de la fin de l'Empire romain et le début du Moyen Âge.

Pendant qu'Alaric ravageait l'Italie, d'autres peuples germaniques se répandaient en Occident: les Francs, les Vandales, les Burgondes, les Alamans, les Ostrogoths, etc.  On peut comparer les grandes invasions germaniques à un jeu de billard: la première bille (les Huns) dispersa le système en place et chaque bille en repoussa une autre. Il en fut de même avec les tribus germaniques qui, poussées par l’est, partaient vers l'ouest, contraignant ainsi le voisin à quitter son pays. En 476, le roi des Hérules, Odoacre, déposa le dernier empereur romain d'Occident, Romulus Augustule, et renvoya les insignes impériaux à l'empereur d'Orient Zénon. À la fin du Ve siècle, l'Empire romain d'Occident avait disparu, laissant la place à la fondation de nombreux royaumes germaniques.

À la fin du Ve siècle, l'Empire romain d'Occident se trouvait morcelé en une dizaine de royaumes germaniques (voir la carte historique) : les Ostrogoths étaient installés en Italie à partir de la fin du Ve siècle et dans l'ancienne Yougoslavie, les Wisigoths occupaient dorénavant l'Espagne et le sud de la France, les Francs avaient pris le nord de la France et de la Germanie, les Angles et les Saxons avaient traversé en Grande-Bretagne, les Burgondes avaient envahi le centre-est de la France (Bourgogne, Savoie, Suisse romande actuelle), les Alamans étaient refoulés en Helvétie, les Suèves en Galice et une partie du Portugal, alors que les Vandales avaient conquis les côtes du nord de l'Afrique et s’étaient rendus maîtres de la mer Méditerranée par l'occupation des Baléares, de la Corse et de la Sardaigne. Tous ces royaumes s'écrouleront rapidement, sauf l'empire des Francs (en France) et le royaume des Lombards (en Italie).
En Italie, ce furent les Ostrogoths qui finirent par s'emparer du territoire, avec une trentaine de milliers de combattants aguerris. En 483, l'empereur Zénon envoya Théodoric (453-526) en Italie pour destituer Odoacre qui, après avoir renversé l’Empire romain d'Occident en 476, s'est révélé un vassal de plus en plus malcommode. Ayant commencé sa campagne en 488, Théodoric prit Ravenne (qui avait remplacé Rome), tua de ses propres mains Odoacre, puis y fonda un royaume autonome, accordant aux Romains la possibilité d'être régis par des lois romaines, tandis que les Ostrogoths conservaient leurs propres coutumes. Théodoric conquit toute la péninsule, la Sicile, la côte dalmate, ainsi qu'une partie de la Gaule, imposant une paix bénéfique durant une trentaine d''années. La capitale du royaume des Ostrogoths était Ravenne (Ravenna), non Rome (Roma). Le roi des Ostrogoths mena tout au long de son règne une politique de tolérance, mais en imposant une stricte séparation des peuples ostrogoth et romain catholique.

Les Ostrogoths n'ont que très faiblement influencé la langue romane populaire en Italie parce que leur royaume fut trop éphémère. Ils ont néanmoins transmis un certain nombre de mots, dont quelques-uns concernant la vie militaire : bando («ban»), elmo («heaume»), guardia («garde»), rocca («château-fort»), etc. Ils ont aussi transmis des mots de la vie quotidienne tels que nastro («ruban»), fiasco («fiasque»), spola («bobine»), arredare («fournir»), etc. Ils y ont laissé aussi de nombreux toponymes et des noms propres d'hommes et de femmes. Quoi qu'il en soit, ces invasions germaniques ont contribué à bâtir l'Europe moderne, grâce notamment à certains rois francs, dont Clovis, qui allait fonder le Royaume franc et imposer le catholicisme, ainsi que Charles Ier des Carolingiens, mieux connu sous le nom de Charlemagne.

En Orient, les peuples hellénisés par les Romains furent balayés par les Goths, les Vandales, les Arabes et les Turcs. La langue grecque ne fut maintenue que dans son foyer d'origine, la Grèce aux montagnes arides et aux archipels isolés; mais elle continua comme langue officielle de l'Église orthodoxe dans l'Empire romain d'Orient. Sur le continent africain, le passage des Vandales et surtout des Arabes est venu à bout des populations romanes qui se sont islamisées et arabisées. En 550, les chrétiens byzantins marquèrent leurs différences avec la religion du pape de Rome, en fondant la religion orthodoxe. L'Empire romain disparut, de même que le latin comme langue parlée. Cependant, les Romains allaient laisser un héritage considérable : l'alphabet latin utilisé aujourd'hui par la moitié de l'humanité et les langues issues du latin, les langues romanes (italien, français, espagnol, portugais, catalan, occitan, etc.). 

Du point de vue linguistique, l'effondrement de l'Empire romain d'Occident accéléra le processus de fragmentation du latin parlé ou vulgaire (populaire) amorcé dès le IIe siècle. Les communications avec Rome étant coupées, les échanges commerciaux périclitèrent, les routes devinrent peu sûres, les écoles disparurent, le tout entraînant une économie de subsistance rurale et fermée sur elle-même. Si bien qu'au VIIe siècle la situation linguistique était extrêmement complexe dans la péninsule italienne :

1) les langues germaniques étaient devenues indispensables aux populations qui voulaient jouer un rôle politique puisque tous les rois ne parlaient que des langues germaniques;
2) le latin classique n'était plus utilisé que pour les écrits et les peuples italo-romains ne le parlaient plus;
3) la langue parlée par les Italo-Romains était un «latin chrétien», strictement oral, relativement éloigné du latin classique et soumis par surcroît à de foretes variations géographiques.

Après la chute de l’Empire romain, la diversité et la fragmentation linguistique s’accentuèrent encore, car les habitants de la péninsule vécurent alors, durant des siècles, dans de petites villes médiévales ou des cités-États, qui devinrent plus tard des duchés aux caractéristiques propres. Le morcellement de l'Italie en de multiples territoires politiquement autonomes a favorisé la fragmentation du roman et la multiplication des dialectes. Mais la situation était similaire en Espagne ou en France, comme à peu près dans toute l'Europe.

3.2 L'arrivée de Lombards

Ayant quitté la Scandinavie, sous la conduite de leur roi Alboïn (v. 530-v. 572), les Lombards arrivèrent en Italie en 568; ils prirent Milan en 569, Pavie en 572, puis la Toscane et la Vénétie. En moins de trois ans, ils s'emparèrent d'une partie de l'Italie du Nord. Par la suite, ils s'approprièrent progressivement d'autres territoires. Avec une population de quelque 200 000 personnes, les Lombards vécurent en petites communautés loin des villes, ce qui leur permit de préserver leur cohésion nationale lombarde, ainsi que leur langue germanique, le lombard. Pendant un siècle, les peuples italo-romains et lombards cohabitèrent ainsi sans mélanger leurs langues et leurs coutumes jusqu'à ce que, vers 670, les Lombards se convertissent massivement au christianisme, ce qui favorisa les mariages mixtes entre les Lombards et les populations locales.

Dès lors, les rois lombards firent appel à des Italo-Romains  pour diriger leur administration, à un point tel que le latin de l'époque devint rapidement la langue de la cour, avant de gagner progressivement toutes les couches de la société. Les Lombards délaissèrent leur langue germanique, qui devint une langue morte, et adoptèrent la langue des habitants du nord-ouest de l'Italie. Cette langue lombarde serait disparue entre les VIIIe et IXe siècles. Aujourd'hui, le lombard est classé comme une langue romane, mais cette langue n'a rien à voir avec la langue germanique ancestrale des Lombards. Ces deux langues portent le même nom, mais n'ont pas la même origine: l'une est germanique; l'autre, romane.

À partir de ce moment, le destin des Italo-Romains et des Lombards se confondit, mais ces derniers conservèrent leur caractère guerrier, ce qui les favorisa lorsqu'ils durent combattre les Byzantins, dont l'Empire romain d'Orient s'étendait jusqu'à leur territoire. Les régions conquises par les Lombards ne se limitèrent pas au nord de l'Italie, c'est-à-dire l'actuelle Lombardie. Au contraire, les Lombards établirent leur domination sur de vastes régions de l'Italie, du nord au sud, y compris sur la Corse, la Sardaigne et le Sicile, mais sans jamais réussir à conquérir complètement toute la péninsule (voir la carte de gauche).

Si les villes de Rome (Roma) et de Ravenne (Ravenna) sont restées sous le contrôle des Byzantins, Milan (Milano), Pavie (Pavia), Spolète (Spoleto) et Bénévent (Benevento) ont été sous la domination directe des Lombards. Avec les invasions lombardes, l'Italie se trouva divisée en deux grandes zones d'influence : une Italie lombarde et une Italie byzantine. Cette situation perdura jusqu'au milieu du VIIIe siècle, lorsque les Francs remplacèrent les Lombards. Charlemagne poussa ses conquêtes jusqu'à la Bavière et rattacha la Saxe à l'État franc.

Il subsiste aujourd'hui une centaine de mots italiens d'origine lombarde, liés notamment au domaine de la guerre et de la vie quotidienne : albergo («auberge»), balcone («balcon»), banca («banque»), banda («bande»), bara («cercueil»), castaldo («intendant»), elmo («heaume»), federa («taie»), guardia («garde»), guerra («guerre»), gnocco («boulette»), guidare («guider»), graffa («agrafe»), grinza («pli»), lancia («lance»), panca («banc»), ricco («riche»), scaffale («planche»), stinco («tibia»), stucco («stuc»), tuffare («immerger, plonger»), zanna («croc»). De plus, une grande partie de la péninsule italienne a reçu des toponymes d'origine lombarde, surtout au nord jusqu'au centre.  Enfin,  il convient de relever de nombreux patronymes (noms propres), restés étonnamment vivants jusqu'à nos jours.

3.3 L'empire des Francs
 

En 775, Charlemagne, profitant des rivalités internes entre les duchés lombards, réussit à anéantir leur royaume avec la complicité du pape Adrien Ier (772–795). L'année précédente, il s'était rendu à Rome afin de s'entendre avec le pape pour intervenir en Italie contre le roi Didier de Lombardie (757-774), qui avait occupé des villes de l'État pontifical et menaçait ainsi d'investir Rome. Le roi des Francs
franchit les Alpes et, après 19 mois de siège, s'empara de Pavie, la capitale des Lombards.
Didier (en latin: Desiderius; en  italien: Desiderio) capitula en mars 774, tandis que Charlemagne devenait en juin «roi des Francs et des Lombards». Après avoir conquis toute l'Italie, Charlemagne se fit couronner empereur du Saint-Empire romain germanique à Rome par le pape Léon III, le 25 décembre 800. Cette consécration confirma sa réelle puissance et prouva qu'il était soutenu par le Saint-Siège dans ses ambitions de conquête universelle. Ensuite, il désigna son fils Pépin roi d'Italie. Sous les Carolingiens, la péninsule italienne fut partagée entre deux mondes: d'une part, le monde d'origine romane, la population autochtone, d'autre part, le monde germanique, les aristocrates, alors que l'Italie devenait une partie de l'empire des Carolingiens. Ajoutons que le francique rhénan était la langue maternelle de Charlemagne parce que cet empereur franc avait vécu dans des régions rhénanes.

Après le partage de l'Empire de Charlemagne lors du traité de Verdun en 843, l'Italie fit partie des États de Lothaire, c'est-à-dire de la Lotharingie. Le royaume de Lothaire s'étendait de la mer du Nord jusqu'aux États pontificaux en Italie, et englobait notamment  la Bourgogne, les Pays-Bas et la Belgique actuels (voir la carte). Si la Francie occidentale allait être résolument romane et la Francie orientale, entièrement germanique, la Lotharingie, pour sa part, héritait de frontières linguistiques mixes, à la fois de langues romanes et de langues germaniques. Avant de mourir, Lothaire Ier avait prévu le partage de son royaume entre ses trois fils : le royaume d'Italie et le titre impérial pour Louis II dit Le Jeune (825–875), la Provence jusqu'à Lyon pour Charles et le reste, c'est-à-dire toute la partie nord de la Francie médiane, de la Frise jusqu'au sud de l'actuel département de la Haute-Marne à Lothaire.

À la différence de ses prédécesseurs germaniques, Louis II fut un roi «italien»; entouré de conseillers avisés, il sut gouverner avec autorité et souplesse. La grande préoccupation de ce règne fut la lutte contre les Sarrasins (musulmans), particulièrement dans la région de Rome et le sud de la péninsule. Après son décès en 875, la plupart des territoires conquis aux musulmans allaient être occupés par les Byzantins. Cette période marqua la naissance de la féodalité et le morcellement politique, anéantissant ainsi les pouvoirs traditionnels. À Rome, les nobles germaniques contrôlaient le pouvoir pontifical.
 

En 831, les musulmans avaient installé en Sicile, particulièrement à Palerme, une colonie permanente à partir de laquelle ils effectuèrent la conquête de toute l'île. C'est depuis la Sicile que les musulmans lancèrent leurs raids dévastateurs vers l'Italie péninsulaire jusqu'en Ligurie (Gênes). Arabes et Berbères colonisèrent la Sicile et installèrent en 948 un émirat héréditaire. Palerme et Syracuse devinrent d'importantes villes commerciales et culturelles, connues dans le monde musulman pour leurs nombreuses mosquées. Les juifs et les chrétiens pouvaient vivre en paix avec les musulmans à la condition de payer une taxe spéciale. Palerme devint un port incontournable dans le trafic en Méditerranée. Les Siciliens de l'époque parlaient l'arabe, le berbère, le grec ainsi que de nombreux dialectes italiens.

Lorsque s'acheva le IXe siècle, l'Italie se trouvait partagée entre quatre ou cinq entités politiques de dimension inégale. Au nord se trouvait le royaume d'Italie et la république de Venise. Au centre, on trouvaient les États de l'Église. Le Sud était morcelé entre deux principautés lombardes, le Bénévent et Salerne, et les territoires byzantins de l'Empire romain d'Orient. Quant à la Sicile, elle était arabe et musulmane depuis 902, date de l'évacuation des Byzantins de l'île. Au moment d'entrer dans l'âge féodal, le royaume d'Italie allait être l'objet de convoitises de la part des plusieurs princes: le marquis de Frioul, le duc de Bourgogne, le duc de Spolète, le marquis de Provence, etc. Ce fut l'époque où apparurent les langues romanes.      

- Naissance des langues romanes

Étant donné que les contacts entre les régions et les divers royaumes en Italie, en France et en Espagne étaient devenus peu fréquents, les divergences linguistiques s'accentuèrent et donnèrent naissance à des idiomes romans distincts. La lingua romana rustica, ou «langue romane rustique», parlée dans la péninsule italienne (royaume des Ostrogoths) devint nettement différente, par exemple, de celle parlée dans le nord de la France (royaume des Francs) et en Espagne (royaume des Wisigoths). À l'intérieur même des frontières de ce qui est aujourd'hui l'Italie, la langue romane prit des formes particulières, surtout entre le Nord et le Sud. La dialectalisation a dû progresser rapidement entre l'an 800 et l'an 1000, pour prendre forme encore davantage au cours du XIIe siècle et se poursuivre durant les siècles suivants. La langue vulgaire ou populaire dans la péninsule italienne n'est pas née à une date précise, mais à partir du VIIIe siècle de nombreux documents écrits témoignent que d'autres langues que le latin avaient émergé, y compris sur le plan de l'écriture.

L'un des premiers textes en «langue vulgaire italienne» ("in lingue volgari italiane") fut rédigé autour de l'an 800 avec l'Indovinello veronese («L'énigme de Vérone»). Ce texte est considéré (probablement à tort) comme le texte roman le plus ancien d'Italie, soit quelque quarante ans avant les Serments de Strasbourg (842), le premier texte écrit en français vulgaire. Mais ce qui intéresse les linguistes, c'est de savoir en quelle langue ce texte est écrit. Ce document est aujourd'hui tellement controversé  — en fait, du mauvais latin ecclésiastique  — que beaucoup croient qu'il s'agit du premier texte écrit en... frioulan. Il existe aussi d'autres textes écrit en «volgare» (en langue vulgaire), mais il fallut attendre au XIe siècle pour voir apparaître plusieurs textes à caractère juridique, ecclésiastique et commercial, et ce, dans différentes régions.

Durant son pontificat, le pape d'origine germanique Grégoire V (973-999), cousin de l'empereur du Saint-Empire romain germanique (Otton III), utilisait trois langues lorsqu'il s'adressait aux chrétiens, comme l'indique son épitaphe: «Usus francisca, vulgari et voce latina instituit populos eloquio triplici.» Les trois langues étaient le francique ("francisca"), le vulgaire ("vulgari") et le latin ("latina"). Nous ignorons avec certitude ce que signifiait alors le «vulgaire», s'il s'agissait vraiment du roman italien, ce qui serait vraisemblable, ou d'une variété de francique tel le tudesque (francique rhénan), mais chose certaine cette langue «vulgaire», celle du peuple, était différente du latin classique. Il s'agissait vraisemblablement du latin ecclésiastique.    

Vers l'an 1000, les habitants originaires de la péninsule italienne devaient déjà parler la plupart des langues romanes encore utilisées aujourd'hui: le piémontais, le lombard occidental, le génois, le vénitien, le ladin, le frioulan, le toscan, l'apulien, le romain, l'ombrien, le campanien, le calabrais, le  sicilien, le sarde, le corse, etc. On emploie souvent aujourd'hui le terme de «dialecte» pour désigner ces langues, mais à l'exemple de l'italien standard, elles dérivent toutes du latin populaire. Ce sont, historiquement, des dialectes du latin, non des dialectes de l'italien.

Les habitants d'origine germanique, appartenant surtout à l'aristocratie, employaient des langues germaniques, c'est-à-dire différentes variétés de bas-allemand, de moyen-allemand ou d'allemand supérieur. Dans les faits, la plupart devaient parler une forme de francique rattaché au moyen-allemand, soit le francique du Sud (Südfränkisch) soit un type de bavarois (Bairisch). Les habitants des campagnes parlaient généralement des langues romanes, alors que dans les villes et l'administration du nord de la péninsule, les langues germaniques étaient aussi employées. Les langues romanes parlées dans le nord de la péninsule subiront une influence plus marquée de la part des langues germaniques que dans le Sud.  En Sicile, l'arabe, le berbère et le grec étaient les langues dominantes. 

- Le latin ecclésiastique écrit

Le latin ecclésiastique continua quant à lui d'être régulièrement employé dans les écrits. Tous les membres du clergé catholique n'écrivaient qu'en latin. Toutefois, ce n'était plus le latin classique de Cicéron qui était utilisé, et ce n'était pas non plus le latin populaire ou vulgaire des classes paysannes du VIe siècle. Le seul latin connu à cette époque était le latin ecclésiastique («latin d'Église»), celui de la liturgie, de l'évangélisation et de l'usage véhiculaire de la papauté. C'était un latin influencé par le grec, qui n'avait rien à voir avec les particularités phonétiques et phonologiques du latin des poètes romains. Dans les nombreux monastères, les moines s'employèrent à conserver et à décrypter les textes latins, grecs et arabes pour enrichir les connaissances tant en philosophie qu'en mathématiques et en médecine. Le latin ecclésiastique était un latin sclérosé, totalement artificiel qui n'avait jamais été parlé dans les siècles précédents, mais, à l'écrit, c'était une langue véhiculaire universelle dans le monde chrétien.

Le latin ecclésiastique a favorisé l'apparition de nouveaux mots dans les langues romanes. Ainsi, on introduisit une quantité impressionnante de termes savants issus du latin et du grec. Les latinismes passeront à l'italien par les traductions de la Vulgate, dont voici quelques exemples:

abominio (< lat. "abominatio": abomination);
adorare (lat. < "adorare": adorer);
alluvioni (< "diluvium" : déluge);
arca (< "arca" : arche);

circoncisione (
< "circumcisio": circoncision);
confondere (< "confundere" : confondre);
confusione (< "confusio" : confusion);
consumare (< "consummare" :
consommer);
contrizione (<
"contritio" : contrition);
convertire (< "convertere" : convertir).

De nombreux mots grecs sont passés au latin ecclésiastique puis à l'italien grâce aux traductions du Nouveau Testament :

angelo (< "angelus" : ange);
cataratta (< "cataracta" : cataracte);
battesimo (< "baptisma" : baptême);
cattolico (< "catholicus" : catholique);
chiesa (< "eclesia" : église);
olocausto (< "holocostum" : holocauste);
cimitero  ( < "cœmeterium" : cimetière;
orfano (< "orphanus" : orphelin);
paradiso (< "paradisus" : paradis);
patriarca (< "patriarcha" : patriarche);
pellegrino (< "pelegrinus" : pèlerin);

profeta (< "propheta" :
prophète);
salmo (< "psalmum" : psaume);
scandalo (< "scandalum" : scandale).

En ce qui concerne les rares documents écrits au cours de cette période romane, il convient de se rappeler que ces textes ont été rédigés par des clercs ou des lettrés, lesquels avaient tendance à reproduire les graphies connues du latin ecclésiastique. Il n'est donc pas possible de se baser sur de tels textes pour reproduire la langue orale de l'époque, qui par surcroît différait selon les régions. La prononciation du latin utilisée, par exemple, dans le chant grégorien et dans la liturgie romaine n'est pas celle du latin classique: elle a été fixée sous Charlemagne, avec l'Ars bene loquendi atque scribendi, un texte qui normalisait la grammaire et la prononciation du latin, en particulier la place de l'accent. On sait que la phonétique latine avait considérablement changé, que sa  grammaire s'était transformée, notamment avec l'apparition des articles et des prépositions, ainsi qu'avec l'élimination de quatre cas du latin (sur six). Le lexique apparut de plus en plus sous une forme non savante (bucca, infantes, bella, etc.), non calquée sur le grec ou le latin classique (ore, liberos, pulcra, etc.). Quoi qu'il en soit, les différents peuples de la chrétienté, y compris en Italie, ne comprenaient plus ces textes latins qui paraissaient trop savants et qui ne correspondaient à aucune langue vernaculaire en usage.

Dans les siècles qui suivirent, tous ceux qui s'exprimaient oralement en latin l'ont fait en latin ecclésiastique à partir de la prononciation devenue traditionnelle à Rome, en donnant aux lettres la valeur qu'elles ont en italien moderne.

- Une situation politique complexe
 
Autour de l'an 1000, la situation politique apparaissait très complexe en Italie où cohabitaient le monde germanique au nord, la chrétienté romane (en latin) au centre, le christianisme orthodoxe de Byzance au sud (en grec) et l'islam en Sicile (en arabe). L'Italie du Sud constituait un ensemble particulièrement hétéroclite et divisé. Au nord, les principautés lombardes et latines la Lombardie, la «Marche» de Vérone, la Romagne, la Toscane, le duché de Spolète faisaient partie du Saint-Empire romain germanique, qui comprenait aussi les États pontificaux. Au sud, les principautés lombardes constituaient des États indépendants qui étaient en rivalité les uns avec les autres, notamment la principauté de Bénévent, la principauté de Capoue, la principauté de Salerne et le duché d'Amalfi. De plus, ces États étaient souvent en butte aux tentatives de reconquête de l’Empire byzantin qui dominait les Pouilles (Apulie) au sud-est et la majeure partie de la Calabre au sud-ouest. Quant à la Sicile, elle avait été abandonnée aux Arabes au siècle précédent.

Au plan linguistique, les langues étaient tout aussi hétérogènes que les ensembles politiques. La langue lombarde dominait au nord, mais pas au sud, alors que les princes lombards possédaient la plupart des duchés et des principautés jusqu'au sud. L'Empire byzantin imposait le grec comme langue véhiculaire, mais les populations continuaient d'employer des langues romanes issues du latin. En Sicile, il existait des communautés chrétiennes coexistant avec les musulmans. Il y avait aussi des communautés chrétiennes grécophones et arabophones, ainsi que des musulmans également arabophones ou berbérophones.

Au cours de cette période, les régions d'Italie jadis unifiées sous l'Empire romain se séparèrent progressivement après l'éclatement de l'empire de Charlemagne, ce qui occasionna la fragmentation politique en une douzaine de petits États. Les régions ne partageaient pas la même langue ni la même culture, mais les habitants d'un village donné comprenaient ceux des villages voisins. Plus les villages étaient éloignés les uns des autres, plus les langues se distinguaient et devenaient incompréhensibles. Bien souvent, il ne s'agissait même pas de peuples de même origine. Par exemple, on pouvait parler le francique ou le vénitien au nord, le toscan ou l'ombrien au centre, le grec au sud et l'arabe en Sicile. 

L'influence linguistique des Francs sur les Italo-Romains demeura faible, sauf dans le Nord (Piémont, Lombardie et Vénétie), où les langues germaniques étaient plus fortes. Néanmoins, quelques termes sont passés dans la langue romane et concernent la guerre, l'ornementation, la nourriture, l'agriculture, etc., sans oublier quelques adjectifs de couleurs: blu («bleu»), grigio («gris»), bianco («blanc»), bruno («brun»). 

Quant à la langue arabe, elle gratifia la langue populaire de mots concernant les légumes (spinaci/épinard, carrubo/caroube), les animaux (cammello/chameau, fennec/renard des sables, ubara/petit échassier), les aliments (sciroppo/sirop, sorbetto/sorbet, zucchero/sucre, caffè/café, albicocca/abricot, zibibbo/raisins secs), l'administration (dogana/douane, fondaco/entrepôt, magazzino/magasin, tariffa/tarif, fattura/facture, sultano/sultan, califfo/calife, sceicco/cheikh, ammiraglio/amiral, alfiere/chef, harem/harem, assassino/assassin), les loisirs (azzàrdo/hasard), les sciences (alchimia/alchimie, alambicco/alambic, elisir/élixir, calibro/calibre, zenit/zénith, nadir/nadir, azimut/azimut), les mathématiques (algebra/algèbre, algoritmo/algorithme, cifra/chiffres, zero/zéro), etc.

Dans le sud de l'Italie, les États ne disposaient pas d'armée permanente et avaient recours à des mercenaires, ce qui allait favoriser l'arrivée des Normands dans cette partie de l'Italie.

3.4 La domination des Normands

À partir de 999, le sud de l'Italie vit arriver les Normands, ces Vikings qui venaient à l'origine de la Scandinavie, puis s'étaient installés dans le duché de Normandie au nord de la France. Partis de Normandie, plus précisément de la Basse-Normandie, par vagues successives, les Normands longèrent les côtes françaises de l'Atlantique Nord, empruntèrent le détroit de Gibraltar et traversèrent la Méditerranée pour débarquer dans le sud-ouest de l'Italie et conquérir progressivement tout le sud de la péninsule. Ayant parfaitement assimilé les techniques de combat de la cavalerie lourde empruntées aux Francs, bénéficiant ainsi d’une supériorité militaire indéniable, les Normands vainquirent tour à tour les Byzantins et les Arabes pour prendre possession de toute l'Italie du Sud et de la Sicile (en 1072), où ils jetèrent les fondements du royaume de Sicile. Contrairement à la conquête de l’Angleterre, celle de l'Italie fut menée sur une longue période, par plusieurs générations et par de petits seigneurs normands; cette conquête ne fut dirigée ni même inspirée par le souverain, c'est-à-dire le duc de Normandie. Durant deux siècles, à raison de quelques centaines de personnes chaque année, soit jusque vers 1120, entre 30 000 et 40 000 Normands immigrèrent en Italie et en Sicile. 

Si beaucoup de Normands appartenaient à la haute aristocratie du duché de France, la plupart étaient issus de la petite noblesse, accompagnés de serviteurs, d'artisans et de colons. Les deux tiers étaient de véritables Normands, mais il y avait aussi des Bretons, des Angevins, des Manceaux (habitants du Mans), des Francs et même des Flamands. Outre le manque de terres, qui peut expliquer ce besoin d'émigrer en Italie, il y avait aussi le désir de fuir l’autorité du pouvoir ducal de la Normandie. Au fur et à mesure de leur implantation, les Normands tentèrent d'assimiler les vaincus: les Lombards, les Grecs, les Byzantins, les Arabes (ou Sarrasins), etc.

C'est Tancrède de Hauteville (vers 1070/1072 - 1112), un seigneur de la région de Coutances (France) qui, avec ses douze fils, fut le véritable fondateur de l'État normand. Mais c'est avec Robert de Hauteville, dit Robert Guiscard (vers 1020-1085), l'un des fils de Tancrède, que la conquête normande prit une nouvelle dimension. C'est lui qui écrasa l'armée pontificale de Léon IX à Civitate, le 18 juin 1053, et c'est encore lui qui chassa les Byzantins du sud de l'Italie en 1071. Les Normands réussirent très vite à supplanter la noblesse locale d'origine lombarde pour se consacrer à conquérir la Sicile, alors entre les mains des musulmans. L'île fut progressivement conquise entre 1060 à 1091, d'abord par Robert Guiscard, puis par son frère Roger, qui sera le premier comte normand de l'île. Devenu Roger Ier, celui-ci établit son autorité tout en respectant les lois, les coutumes et la langue des musulmans, l'arabe sicilien.
 

C'est seulement en 1154 que les Normands se constituèrent en une entité politique unique, le royaume de Sicile, qui comprenait non seulement l'île du même nom, mais aussi tout le sud de la péninsule italienne, à l'exception de la principauté de Bénévent et de l'île de Malte. Après de nombreuses décennies, les diverses communautés en place fusionnèrent et assimilèrent les apports culturels de l’Antiquité gréco-romaine, du monde arabe, du monde oriental et du monde normand. Bref, la société créée par les Normands, pourtant d'origines ethniques, culturelles et religieuses très différentes, réussit à atteindre un équilibre de tolérance, alors qu’au même moment les croisés et les musulmans se déchiraient en Palestine. La Sicile restera sous domination normande (création du royaume de Sicile en 1130 attribué à Roger II) jusqu'à l'avènement de l'empereur germanique Henri VI de Hohenstaufen (1190).

Sous le règne de Roger II de Hauteville (1130-1154), les musulmans de Sicile commencèrent à subir des tracasseries administratives et se voir dépossédés de leurs terres au profit d'immigrants lombards et normands.


À leur arrivé en Italie, les Normands de la noblesse parlaient généralement une variété de français appelé aujourd’hui le franco-normand (ou anglo-normand); il s'agissait d'un français teinté de mots nordiques apportés par les Vikings qui avaient, un siècle auparavant, conquis le nord de la France. Les autres immigrants parlaient le breton, le flamand, l'angevin, l'angoumois, etc. Au final, les Normands perdirent leur langue d'origine et s'approprièrent celles des habitants locaux. Les Normands ont laissé en héritage un grand nombre de mots qui ont été intégrés dans la langue sicilienne:
 
Sicilien < normand Italien Sicilien < normand Italien
accattari < normand acater («acheter»)
ammintuari < normand mentevoir («avoir en l'esprit»)
armaru < normand armoire («armoire»)
appujari < normand appuyer («appuyer»)
bucceri < normand bouchier («boucher»)
buatta < normand boîte («boîte»)
custureri < normand coustrier («couturier»)

comprare
accennare
armadio
appoggiare
macellaio
barattolo
sarto

largasìa < normand largesse («générosité»)
magasinu <normand magasin («magasin»)
mustàzzi < normand moustache (moustache)
racìna < normand raisin («raisin»)
rua <normand rue («rue»)
tastari < normand taster («goûter»)
tummari < normand tomber («tomber»)

generosità
magazzino
baffi
uva
via
assaggiare
cadere

Évidemment, la plupart de ces mots existent aussi en français, car les Normands les avaient déjà empruntés au français. Ce sont donc des mots français qu'ils ont exportés auprès des Siciliens. Sauf de très rares exceptions, l'italien standard n'a pas repris ces emprunts du normand. Les Normands ont laissé dans le sud de l'Italie et en Sicile, un mélange de peuples et de cultures qui allait donner naissance à un art original intégrant des cultures romaines, byzantines, arabes et normandes.

En 1268, le pape Clément demanda au roi de Naples, Charles II d'Anjou (1254-1309), d'entreprendre une croisade dans le but d'anéantir la colonie musulmane de la Sicile. Plus de 20 000 musulmans furent massacrés et les mosquées furent détruites. Mais une majorité des musulmans fut vendue comme esclaves, alors qu'un certain nombre eut la possibilité de se convertir au christianisme. En 1300, il ne restait plus de musulmans en Italie. Pendant près d'un siècle, l'arabe demeura néanmoins la langue maternelle de nombreux chrétiens siciliens. Aujourd'hui, une quarantaine de mots issus de l'arabe sont passés à l'italien, dont en voici quelques-uns: 
 

Mot italien < arabe Mot italien < arabe
algebra < āl-jabr («algèbre»)
assassino
< āššaāšiyn («assassin»)
cadi <
qādi («juge»)
califia <
khalīfah («calife»)
carciofo < harsufa («artichaut»)
catrame < qatran («goudron»)
cotone <
qtoun («coton»)
curcuma < kourkoum («curcumin»)
lemon < laymūn («citron»)
magazzino < makhāzin («entrepôt», «magasin»)
meschino <
miskīn («pauvre», mesquin»)
spinacio < sfānakh («épinard»)
zero < sifr (zéro»)
zucchero <
sukar («sucre»)

La plupart de ces mots arabes ont aussi été empruntés par les Français, et ce, à peu près à la même époque.

3.5 La mosaïque linguistique

Au début du XIIIe siècle, de nombreuses langues issues du latin cohabitaient dans la péninsule italienne, dont le lombard, le vénitien, le génois, le ladin, le frioulan, le toscan, l'apulien, l'ombrien, le campanien, le calabrais, le sicilien, le sarde, le corse, etc., sans qu'aucune d'entre elles ne parvienne à s'imposer comme langue véhiculaire ou comme langue écrite. À cette époque, la langue écrite demeurait le latin d'Église. Cette situation hétérogène des langues parlées s’explique par le manque d’unité politique de la péninsule ainsi que par la forte influence de l’Église qui s’appuyait sur le latin écrit. Pourtant, certaines langues pouvaient s'écrire, notamment le florentin, l'ombrien, le sicilien, le toscan (florentin), le frioulan, etc. De façon générale, ces langues n'étaient pas utilisées à l'extérieur de leur aire géographique d'origine. C'est à cette époque, en 1225, que François d'Assise (1182-1226) écrivit le Cantique des créatures (en latin, Laudes Creaturarum). Le texte original fut rédigé en ombrien, dont voici un court extrait, avec une traduction en français et en italien:
 

Français (traduction) Ombrien Italien
Loué sois-tu, mon Seigneur,
Avec toutes tes créatures,
spécialement Messire frère Soleil,
Qui apporte le jour et donne la lumière.
Laudato sie, mi signore,
cum tucte le tue creature,
spetialmente messor lo frate sole,
loquale è iorno et allumini noi per lui.
Tu sia lodato, mio Signore,
insieme a tutte le creature
specialmente il fratello sole,
il quale è la luce del giorno, e tu attraverso di lui ci illumini.

 
Contrairement à l'Italie unifiée d'aujourd'hui, l'Italie du Moyen Âge était politiquement éclatée, ce qui devait se refléter dans les langues utilisées. Par exemple, dans le duché de Savoie, on parlait notamment le français, le franco-provençal, le provençal et le piémontais. Dans le duché de Milan, c'étaient le lombard et le piémontais, mais le génois et le corse dans la république de Gênes; le vénitien, le frioulan, le ladin, l'allemand (et ses variétés), le slovène et le croate dans la république de Venise; le latin, l'émilien-romagnol, l'ombrien et le laziale ou romain dans les États pontificaux; le toscan, plus particulièrement le florentin dans le duché de Florence. Dans le royaume de Naples coexistaient un grand nombre de langues romanes issues du latin: l'abruzzais, le molise, le campanien, le lucanien, l'apulien (des Pouilles), le salentin, le calabrais, etc. En Sicile, on parlait le sicilien, le grec, l'arabe sicilien, mais aussi le castillan, l'aragonais et le catalan. En Sardaigne, on parlait différentes variétés de sarde ainsi que le catalan. Il ne s'agit que de quelques exemples, car chacune des régions possédait de très nombreuses variétés dialectales. Par exemple, juste en Toscane, on parlait plusieurs variétés de fiorentino (florentin), le toscano meridionale (toscan méridional), le toscano orientale (toscan oriental) et le toscano occidentale (toscan occidental). Dans le Frioul, on distinguait le frioulan moyen ou central, le frioulan oriental, le frioulan occidental, le frioulan carnique, le frioulan d'Agordino et le frioulan d’Atesino. Il ne s'agissait pas d'exceptions: c'était le cas pour toutes les langues parlées dans la péninsule.  

En somme, toute la péninsule italienne, y compris la Corse, la Sardaigne et la Sicile, présentait alors une mosaïque linguistique impressionnante comptant probablement plus de 1000 langues et dialectes. La multiplicité des langues et des dialectes était simplement le reflet de la société italienne en cette fin du Moyen Âge.

Au même moment, la littérature française se répandait en Italie, et ce, sans parler des poètes italiens qui écrivaient en langue vulgaire ou en français. Au XIIIe siècle, plusieurs ouvrages furent écrits en français par des Italiens, par exemple les Estoires de Venise de Martin da Canale (entre 1267 et 1275), Li livres dou trésor de Brunetto Latini, qui présentait une idéologie dont le langage était le lieu privilégié de l'action politique, le Livre de physique d’Aldobrandin de Sienne, sans oublier les récits de voyage en 1298 de Marco Polo. En fait, la plupart de ces ouvrages, y compris celui de Marco Polo, furent rédigés non pas en vieux français, mais dans les langues qui y étaient apparentées, notamment en picard (Brunetto Latini) et en champenois (Aldobrandin de Sienne). À cette époque, on ne faisait pas la différence entre les diverses «langues d'oïl». Voici ce qu'écrivit Martin da Canale au sujet de Venise et des Vénitiens, en ancien français:

En l'enor de Nostre Seignor Jesu Crist et par Venor de messire Renier Gen li noble duc de Venise et por henor décelé noble cité que l'on apelle Venise, je, Martin da Canal, sui entremis de translater cestui livre de latin en franceis les henorées victoires que ont eues les Vénitiens; et porce que lengue frenceise cort parmi le monde et est la plus délitable à lire et à oïr [entendre] que nule autre.

Ce bref extrait des «histoires de Venise» semble témoigner de la renommée du français à cette époque. Quoi qu'il en soit, tous ces ouvrages furent traduits ultérieurement en florentin. À cette époque, la concordance entre les langues parlées en France et celles parlées en Italie, surtout dans le Piémont, ont certainement favorisé les échanges entre les deux côtés des Alpes, mais également l'apparition de nouveaux mots. Les Italiens empruntèrent un certain nombre de mots au français médiéval, dont en voici quelques exemples:

burro < beurre
cugino < coussin
giallo < jaune
giorno < jour
mangiare < manger
manicaretto < bon petit plat
saggio < sage
cavaliere < chevalier
gonfalone < gonfalon (oriflamme)
usbergo < haubert (cotte de maille)
sparviere < épervier
levriere < lévrier
dama < dame
messere < messire (monseigneur)
scudiero < écuyer
lignaggio < lignée
liuto < luth
viola < viole
gioiello < bijou

Certains de ces mots appelés "francesismi" (littéralement «francicismes») en Italie provenaient plutôt de l'occitan (provençal), mais il est difficile d'établir la différence entre les deux langues. Par la suite, les emprunts au français diminuèrent partout en Italie, sauf au Piémont où ils se poursuivirent. Cette situation donna lieu à des œuvres littéraires connues sous le nom de "franco-italiano" ou de «franco-italien», particulièrement dans le roman épique et les «chansons de geste» où Français et Italiens se traduisaient mutuellement. En Italie du Nord, on utilisait généralement l'expression «lingua franco-italiana». Les langues d'oïl de France ne pénétrèrent guère l'Italie méridionale, sauf lorsque les Normands envahirent le sud de l'Italie et la Sicile. En général, les langues et la littérature en provenance de la France furent toujours plus accessibles dans le nord-ouest de l'Italie (Savoie et Piémont) que toute autre langue littéraire, y compris le florentin.

3.6 La papauté d'Avignon
 

Au Moyen Âge, le pape est le souverain spirituel de la chrétienté, mais il est aussi un souverain temporel. Il possède et administre à son profit des territoires, les États pontificaux en Italie et le comtat (ou comté) Venaissin en Provence. Au XIIIe siècle, une lutte sans merci déchirait la péninsule italienne: d'un côté, les partisans du pape (les guelfes), de l'autre, les partisans de l'empereur du Saint-Empire romain germanique (les gibelins). Le chaos politique devint tel que le pape Clément V, craignant pour sa sécurité, résidait rarement à Rome où il était à la merci des factions qui se partageaient la ville. Comme le royaume de France était le plus important pays d’Europe, Avignon, qui appartenait au duc d'Anjou, vassal du Saint-Empire romain germanique, apparut comme une solution transitoire pour installer la cour papale. Puisque le centre de gravité du monde chrétien s'était déplacé vers l'ouest, la situation de la ville d'Avignon semblait ainsi plus favorable que Rome, en proie à des émeutes quasi permanentes.

La papauté demeura à Avignon de 1309 à 1377, protégée par le Saint-Empire romain germanique, une période où le pape fut toujours reconnu comme l'unique chef de l'Église catholique romaine. Capitale de la chrétienté, aussi devenue capitale politique, économique et culturelle, Avignon devint l’une des villes les plus peuplées (6000 habitants) et les plus florissantes de l’Occident médiéval.

Souvent en conflit, les cardinaux italiens et les cardinaux français rivalisaient pour élire soit un pape italien soit un pape français. Sept papes français siégèrent à Avignon entre 1305 à 1378. En fait, ce furent des papes occitans, dont la région d'origine dépendait soit directement du roi de France, soit du roi d'Angleterre, soit du comte de Provence (qui relevait du Saint-Empire romain germanique), une possession des Angevins de Naples. Au cours de cette période, le français, l'occitan, l'italien et le latin se firent concurrence à la cour papale. L'exil du trône de saint Pierre, appelé aussi le «patrimoine de saint Pierre», ne s'acheva qu'avec le retour de Grégoire XI à Rome en 1378.

Cette portion de l'histoire témoigne de l'importance des interventions françaises dans la vie de l'Église catholique. À partir de 1378 jusqu'en 1418, ce fut le Grand Schisme d'Occident où deux papes rivaux, puis trois, prétendirent régner sur la chrétienté, l'un étant installé à Rome, l'autre à Avignon.

À la fin du Moyen Âge, les territoires qui constituaient le «patrimoine de saint Pierre», c'est-à-dire le Latium, l'Ombrie, les Marches et la Romagne, coupaient la péninsule italienne en deux : d'une part, les principautés du Nord, dont la république de Florence et la république de Sienne, d'autre part, le royaume de Naples au sud. Les États pontificaux constituaient ainsi au centre de la péninsule une puissance temporelle considérable, comptant environ 1,8 million d'habitants. S'ajoutaient deux petites enclaves dans le royaume de Naples, le Bénévent et la ville de Pontecorvo; sans oublier Avignon et le comtat Venaissin (région autour d'Avignon). Cette sombre époque rendit encore plus sensible le morcellement de l'Italie, tant politique que linguistique.

4 La Renaissance italienne

C'est en Italie que commença la Renaissance en Europe. Le XVIe siècle fut donc marqué par la suprématie de l'Italie dans presque tous les domaines en raison de sa richesse économique, de son avance technologique et scientifique, de sa prépondérance culturelle, etc. Les plus grands peintres de l'Europe étaient Léonard de Vinci, Michel-Ange, Botticelli, Raphaël, etc. Peintre mais aussi ingénieur, architecte, savant, philosophe, Léonard de Vinci peut être considéré comme l'une des figures les plus représentatives de l'humanisme italien de cette époque. Aussi n'est-il pas surprenant que les Français, les Espagnols, les Catalans, les Anglais, etc., aient été fascinés par ce pays et qu'ils aient cédé à une vague d'italomanie sans précédent, plus particulièrement en France en raison de sa proximité avec l'Italie, pays qui devint le théâtre des rivalités entre la France de François Ier et l'empereur romain germanique, Charles Quint (1500-1558). Celui-ci contrôlait non seulement l'Espagne, mais aussi une grande partie de l'Italie. Les conflits finirent par s'atténuer entre Français et Italiens au point que des contacts étroits et pacifiques s'établirent.

De nombreux Italiens vinrent vivre à la cour du roi de France et les mariages diplomatiques, comme celui de Catherine de Médicis (1519-1589) avec Henri II (1519-1959), amenèrent à la cour des intellectuels, des artistes et des scientifiques italiens. Régente de France pendant près de vingt ans, Catherine de Médicis sut régner avec une poigne de fer et favorisa le développement des arts... italiens en France. La cour de France se raffina en s'italianisant.

Aux XVe et XVIe siècles, des épidémies de syphilis firent rage lors de guerres en Europe. La première épidémie fut rapportée dans la région de Naples, où se trouvaient... des troupes françaises. Pendant que les Français qualifiaient cette maladie de «mal napolitain» ou de «mal italien», les Italiens l’appelaient le "morbo gallico" (le «mal français») ou la "carie gallica" (la «carie française»). Un anatomiste italien, Gabriel Fallopio (1523-1562), qui a donné son nom aux «trompes de Fallope», a écrit un ouvrage intitulé De morbo gallico ("Du mal français") dans lequel il abordait cette maladie de la syphilis. Deux siècles plus tard, un autre Italien célèbre, Giacomo Casanova (1725-1798), grand consommateur de préservatifs, leur donnera le nom de "cappotto inglese" (la «capote anglaise») et de "redingote inglese" (la «redingote anglaise»). En contrepartie, les Anglais donnèrent aux préservatifs le nom de "French letter" (en italien: "lettera francese", ce qui ressemble à une «enveloppe»), sans oublier le "French disease" (le «mal français»). En somme, c'est toujours des autres que vient «le mal».

 4.1 Les «Trois Couronnes»

Trois figures ont dominé le XIVe siècle italien: Dante Alighieri (1265-1321), Francesco Pétrarque (1304-1374) et Giovanni Boccace (1313-1375). Ces trois maîtres florentins ont créé des modèles d'écriture, qui ont influencé de façon durable non seulement la littérature italienne, mais aussi la littérature mondiale. Cette nouvelle littérature fut appelée le Dolce Stil Novo (le «Nouveau Style doux», en français), un courant littéraire italien majeur qui a pris naissance à cette époque et qui s'est poursuivi jusqu'au XVe siècle. Sous la plume de ces trois grands écrivains surnommés «les Trois Couronnes» (en italien: "Tre Corone") sont nés trois chefs-d'œuvre décisifs pour l'histoire de la langue et de la littérature italiennes : la Divine Comédie (Divina Commedia) de Dante Alighieri, le Rerum Memorandum Libri vulgarium (en latin) de Francesco Pétrarque et le Décaméron de Giovanni Boccace.

Dante fut le premier écrivain florentin à donner l'exemple qu'il était possible d'employer une langue vernaculaire et d'obtenir de très riches effets poétiques tout en recourant à des concepts abstraits d'ordre philosophique, politique et culturel. Il voulait être compris même par ceux qui ne connaissaient pas le latin. En ce sens, Dante fut le premier promoteur du «miracle» linguistique italien. Le florentin de la Divine Comédie est celui parlé par la population et non celui de l'aristocratie toscane. Le texte contient de nombreux emprunts au lombard, au latin, au français, au provençal, ainsi que plusieurs néologismes et mots dialectaux, en intégrant au besoin des expressions réalistes et populaires. Mais Dante a composé l'essentiel de son œuvre en exil, l'un des monuments littéraires de l'humanité, dans différentes villes de l'Italie (Vérone, Lunigiana, Bologne, Rimini et Ravenne), car il avait été condamné au bannissement et au bûcher à Florence.   

Les écrivains Pétrarque et Boccace ont poursuivi la voie tracée par Dante. Ainsi, Pétrarque a employé le toscan (florentin) pour son recueil de poèmes, la Canzoniere ("Canzonière").

Dans un autre ouvrage écrit en latin, De vulgari Eloquentia («De l'éloquence vulgaire»), le premier traité de linguistique et de langues romanes, Dante s'est adressé aux érudits de son époque et a abordé la question de la légitimité d'employer une langue «vulgaire». Dans le même ouvrage, Dante classait les trois langues romanes qu'il connaissait d'après la façon de dire oui dans chacune d'elles (par exemple, oïl, oc, si), d'où la distinction «langue d'oc» (< lat. hoc) au sud et «langue d'oïl» (< lat. hoc ille) au nord, pour ensuite désigner les parlers italiens (sì < lat. sic). Le célèbre Florentin distinguait dans leur façon de dire «oui» les trois grandes branches des langues romanes (issues du latin) connues: «Nam alii Oc; alii Oil, alii Sì, affirmando loquuntur, ut puta Yispani, Franci et Latini», pour signifier que «les uns disent oc, les autres oïl, et les autres si, pour affirmer, par exemple, comme les Espagnols, les Français et les Latins».

Dans son De vulgari Eloquentia, Dante croyait que la langue originelle d'Adam s'était, depuis Babel, d'abord fragmentée en trois : la langue grecque, la langue germanique et la langue méridionale, elle-même divisée en langues d'oc, en langues d'oïl et en «langue de si», celle-ci devant être morcelée à son tour en 14 dialectes. Pour Dante, chacun de ces dialectes était à la fois digne et indigne d'être assumé comme modèle. On peut consulter à ce sujet le texte «Les domaines d’oc, si et oïl, selon Dante» de MM. J. Lafitte et G. Pépin.

4.2 L'influence de la littérature florentine

Le but visé par Dante en écrivant son traité («De l'éloquence vulgaire») était de démontrer que les langues «vulgaires» (populaires) avaient la dignité des langues «artistiques» et que les poètes avaient le droit d'écrire dans leur propre langue, qu'il considérait même plus noble que le latin ecclésiastique. D'autres écrivains italiens ont également adopté la variété du toscan (parlé à Florence) dans leurs œuvres et l'ont présentée comme modèle et comme «instrument unificateur» pour la future Italie, dont Alessandro Manzoni, Nicolas Machiavel, Pierfrancesco Giambullari, Benedetto Varchi, etc.  En fait, c'est la variété de la ville de Florence qui a prévalu, autrement dit le florentin. L'unification italienne eut comme point d'appui le prestige des trois auteurs: Dante, Pétrarque et Boccace. Ce furent ainsi le prestige littéraire, la situation centrale et le développement économique et culturel de Florence, qui imposèrent le toscan, spécialement sous sa forme florentine. Pourtant, au XVIe siècle, le toscan n'était parlé que dans les limites étroites du territoire toscan et dans certaines couches urbaines de la société, notamment à Rome.

Contrairement à ce qui s'est passé en France et en Espagne, la langue toscane, dans sa version florentine, ne devrait donc pas sa fortune à l'imposition d'un pouvoir politique centralisé, comme ce sera le cas au XXe siècle. En Italie, au départ, ce sont la littérature et la culture qui servirent de moyen de diffusion du florentin, qui deviendra plus tard la langue italienne officielle. Depuis le début du XVe siècle, la cour du duché de Toscane, surtout chez les Médicis, avait toujours fait la promotion du florentin dans la vie publique en lieu et place du latin ecclésiastique. Il faut aussi souligner que Dante désirait trouver une langue commune à toute l'Italie et qu'il visait en réalité un objectif politique, celui de voir le pays uni en un seul royaume. Toutefois, il écarta, l'un après l'autre, tous les dialectes italiens, sans en trouver un qui soit digne de représenter la langue poétique de l'Italie. D'ailleurs, à quelques reprises, il sollicita l'intervention en Italie de l'empereur du Saint-Empire romain germanique, Henri VII (1275-1313), à qui il avait confié le secret d'un grand empire italien digne de l'époque de César. Autrement dit, Dante voyait dans le pouvoir politique un moyen efficace d'imposer une langue dans un pays. Quant à Pétrarque, il rêvait de chasser les conquérants germaniques de la péninsule. Il incitait les princes italiens à s'unir pour combattre la «rage tudesque» ("la tedesca rabbia").

Alors que l'Italie était divisée en de nombreux États et en de nombreuses langues, le florentin des grands auteurs devint l'un des premiers facteurs d'unité au cours de cette longue période. La plupart des écrivains italiens, que ce soit à Rome, à Naples ou à Venise, se mirent à écrire en florentin, sauf au Piémont où les écrivains furent plus influencés par le français que par le florentin.  Les grammaires italiennes qui furent rédigées ont été codifiées sur le modèle du florentin. C'est de cette façon que le florentin littéraire est devenu la base de la langue italienne. Pendant des siècles, le florentin fut appris presque comme une langue étrangère par la majorité des Italiens qui savaient lire et écrire. Évidemment, passer du milanais ou de l'ombrien au florentin était plus aisé que de passer de l'allemand au florentin.

N'oublions pas que la quasi-totalité des habitants de l'Italie de cette époque était analphabète, et seuls les ecclésiastiques, les érudits et les savants savaient lire et écrire. De tous les dialectes italiens, le florentin était le moins éloigné du latin classique par sa morphologie et sa phonologie. En raison d'un compromis entre ses origines classiques et son évolution naturelle, grâce aussi à la fondation en 1583 de l'Accademia della Crusca, l'équivalent italien de l'Académie française (1635), le florentin devint une langue vivante pour les gens instruits. Cela signifie que, en principe, le florentin littéraire n'était guère connu des populations analphabètes.

Cependant, les écrivains italiens de Florence n'écrivaient pas exactement comme ils parlaient, parce qu'ils essayaient d'employer une langue plus riche que celle de la langue parlée en recourant à un grand nombre de latinismes inexistants dans la langue florentine locale. Dans de vastes régions de la péninsule, les membres du clergé qui devaient s'adresser directement à la population utilisaient dans leurs sermons une langue véhiculaire commune ("una lingua veicolare unitaria") afin de pouvoir communiquer partout dans la Provincia Italiae de l'Église romaine. L'Académie della Crusca s'était donné pour objectif de purifier au besoin le florentin et de lui supprimer les impuretés de la fine fleur de la langue, ce qui écartait le florentin populaire. Pour ce faire, l'Académie publia en 1612 un dictionnaire plus important que tous ceux réalisés jusqu'alors, ce qui lui conféra une autorité telle qu'il devint la norme de comparaison obligatoire dans toute discussion sur le vocabulaire et la langue.

Les œuvres de Dante, de Boccace et de Pétrarque furent diffusées rapidement partout en Italie. Elles furent lues, puis imitées, ce qui favorisa indubitablement la propagation du florentin littéraire. Tous les hommes de lettres ont ensuite cherché à écrire dans la langue de ces trois grands auteurs. Mais la poussée majeure du florentin provient du formidable succès de la Divine Comédie de Dante, qui a pénétré tous les milieux socioculturels, même les plus humbles. C'est là l'un des mérites de Dante, car son œuvre devint un instrument efficace de progrès culturel et linguistique.

4.3 Les premiers dictionnaires

La première description de la «langue italienne» a eu lieu avec la publication en 1509 du dictionnaire d'Ambroise Calepin (Ambrogio Calepino, en italien) dans quatre langues, soit en hébreu, en grec, en latin et en italien. Le titre latin était le suivant: Ambrosii Calepini dictionarium, quanta maxima fide ac diligentia fieri potuit accurate emendatum multisque partibus cumulatum. Ce dictionnaire fut l'un des tout premiers du genre à paraître dans une langue moderne. Malgré ses erreurs, ce dictionnaire polyglotte est resté pendant deux siècles le meilleur ouvrage dans le genre. En France, le premier dictionnaire français est apparu en 1539 avec Robert Estienne. Or, l'Italie était en avance sur les autres pays à cette époque, y compris sur la France. Le nom de l'auteur, Ambrogio Calepino, a donné en français le mot «calepin», qui désignait au début un dictionnaire, puis par extension un petit carnet comprenant des notes et des renseignements. L'expression «consulter son calepin» vient du fait qu'on a longtemps considéré ce lexique comme un abrégé de la science universelle.

La première grammaire italienne imprimée fut en 1516 la publication des Regole della volgar lingua ("Règles de la langue vulgaire") de Giovanni Francesco Fortunio (1516), qui décrivit les usages linguistiques de Dante, de Pétrarque et de Boccace.

4.4 La promotion du florentin

En 1525, dans Prose della volgar lingua ("Prose de la langue vulgaire"), l'un des livres les plus importants de la Renaissance, Pietro Bembo (1470-1547), un écrivain vénitien devenu plus tard cardinal, présenta la grammaire dans une perspective plus large de la littérature: il distinguait une langue pour la poésie et une autre pour la prose, tout en indiquant des modèles stylistiques spécifiques à imiter. Pour Bembo, la particularité de l'italien reposait sur des caractéristiques de solennité et de distanciation par rapport à la langue parlée. Il croyait aussi que l'italien de Pétrarque et de Boccace avait la même dignité que le latin. Dès l'instant où l’on admet que le latin n’a plus la possibilité de répondre à toutes les exigences de la communication littéraire et politique, l’italien devait devenir, selon Bembo, la seule langue qui pourrait être imitée partout pour former de vrais hommes de lettres, desquels tout prince a besoin pour mener à bien sa propre action politique. Pietro Bembo soutenait aussi que plus la langue était soumise à des règles et fixée dans un modèle rigide, moins elle était exposée à l’impact des «langues barbares» des pays qui exerçaient le pouvoir politique et militaire.

L'un des contemporains les plus célèbres de Bembo, qui a intégré les préceptes de grammaire de celui-ci, fut certainement Baldassar Castiglione (1478-1529), diplomate, homme de guerre, poète et écrivain italien. Il a écrit en 1528 Il Cortegiano («Le Courtisan»), l'une des œuvres les plus marquantes de la Renaissance italienne. Ce «manuel» du parfait courtisan a connu un succès européen exceptionnel dès sa parution; il a été traduit trois fois en français (Paris: 1537; Lyon: 1580; Paris: 1690). Castiaglione a consacré plusieurs chapitres à la question linguistique dans Le Courtisan. Dans l'extrait suivant, l'auteur souligne que, pour accomplir sa haute vocation, le courtisan devra posséder une instruction éminemment littéraire, principalement dans la langue vulgaire, le florentin :

Je veux que celui-ci soit plus que médiocrement instruit dans les lettres, du moins dans ces études que nous disons d’humanité, et que non seulement il ait connaissance de la langue latine, mais aussi de la grecque, à cause des nombreuses et diverses choses qui sont divinement écrites dans cette langue.

Qu’il pratique les poètes tout aussi bien que les orateurs et les historiens, et qu’il soit encore habile à écrire en vers et en prose, principalement dans notre langue vulgaire ; car outre le contentement que lui-même en recevra, il ne manquera jamais par ce moyen de plaisants entretiens avec les dames, qui, à l’ordinaire, aiment ce genre de choses. (Le Courtisan, I 44, p. 84.)

Le florentin est aussi appelé le toscan, car Florence est la capitale de la région toscane. Les Italiens doivent arriver dans les cours étrangères précédés par la bonne réputation de leur langue et de leur culture, indispensables pour leur carrière. Pour Castiglione, à l'instar de beaucoup d'autres intellectuels italiens, la langue et la culture italiennes étaient considérées comme supérieures à celles des autres Européens. L'auteur du Courtisan, occupe une place exceptionnelle dans le débat linguistique et philologique qui opposa les partisans du latin et ceux d'une langue de cour commune aux élites de la péninsule. Castiglione faisait partie des «modernes» qui croyaient à la supériorité du florentin sur les parlers régionaux.

Pour les Italiens, la question linguistique constituait un sujet politique de premier ordre. Un autre auteur de cette époque, Bartolomeo Carli Piccolomini (1503-1538), a écrit en 1529 une œuvre intitulée Trattato del perfetto cancelliere («Traité du parfait secrétaire»), dans laquelle il dit que la langue toscane doit être tenue en haute considération partout (per tutti i luoghi), avec la même renommée que le latin et le grec, y compris par les Français qu'il appelle les «ultramontains» :

L'altra dicono perche gli Oltramontani Signori non intendano la favella nostra. Io invero non vorrei innovare usanze nela mia republica per il pericolo che corgano tutti gli innovatori, ma desiderarei che la nostra lingua Toscana salisse in tal pregio et in tal fama che essa fusse apprezata per tutti i luoghi, et da tutti i potenti come fu la latina et la greca. [On dit qu’il faut utiliser le latin parce que les Messieurs ultramontains ne comprennent pas notre langue. Moi, en revanche, je ne voudrais pas changer les usages dans ma république à cause du danger que courent tous les novateurs, mais je souhaiterais que notre langue toscane soit élevée à une telle considération et une telle renommée qu'elle soit appréciée dans tous les lieux et par tous les puissants comme le furent les langues latine et grecque.]

Bref,  selon cet auteur, parmi les langues italiennes, la toscane (florentine) serait la meilleure. Piccolomini cite l’exemple du vénitien Pietro Bembo et du napolitain Jacopo Sannazzaro (1455-1530), notamment dans L’Arcadia, qui ont choisi d’écrire en toscan plutôt que dans la langue de leur patrie :

Ne nostri tempi il Bembo veneziano, il Sanazaro Napolitano hanno scritto co la lingua toscana et non con quella de la lor patria, et intendo hoggi che tutta Venetia n’è divenuta studiosa et che ancora è usata ne le cose publiche da alcuno. Così gli stati acquistano ancora in questo la riputazion loro dimostrandosi giuditio et elezione migliore. In Italia dunque tutte le città deverebbeno scriver Toscano, et rare volte latino. Non ne levo il latino in tutto perfinche la lingua nostra non è in maggior grado et sotto uno imperio che la sparga ancora nele strane nazioni talche la sia conosciuta et da qualcuno intesa per tutti i luoghi, il che quando egli habbi a essere non saprei io gia indivinare cedendo l’Italia cosi divisa, che difficilmente ci puo nascere la grandeza d’un Signor solo, il quale fusse Italiano. [À notre époque, le Vénitien Bembo et le Napolitain Sannazaro ont écrit en toscan et non dans la langue de leur patrie, et j’entends aujourd’hui que Venise entière l’étudie et qu’elle est utilisée aussi par certains dans les affaires publiques. Ainsi les États acquièrent-ils encore dans ce domaine leur réputation en affichant le jugement et le choix les meilleurs. En Italie, donc, toutes les villes devraient écrire en toscan et rarement en latin. Je n’écarte pas complètement le latin avant que notre langue ne parvienne à un plus haut degré de perfection et ne soit au service d’un pouvoir qui l’imposerait dans les nations étrangères au point qu’elle soit connue et comprise par quiconque en tout lieu; or, je ne saurais deviner quand cela pourra avoir lieu, car l’Italie est si divisée que la grandeur d’un seul seigneur qui serait italien peut difficilement y voir le jour.]

En définitive, tous les Italiens devraient imiter Bembo et Sannazzaro. Cependant, et c'est là que Piccolomini démontre une prise de conscience étonnante pour son époque, il ne serait pas possible pour le «parfait secrétaire» d'éliminer le latin complètement, car aucun Italien n’a un pouvoir politique capable d’imposer partout à l’étranger la langue de la péninsule, l'Italie étant politiquement trop divisée. Bartolomeo Carli Piccolomini avait compris qu'à son époque le «parfait secrétaire» devait connaître le latin et le grec, puis le toscan (florentin), le français et l'espagnol, des langues qu'il pratiquait lui-même.

Il faudrait mentionner un autre auteur, le plus célèbre de tous pour tout francophone, au cours de la Renaissance: Nicolas Machiavel (1469-1527) ou en italien Niccolò di Bernardo dei Machiavegli (ou Machiavelli). Machiavel, auteur du Prince (en italien: Il Principe), a bénéficié d'une consécration universelle avec la notion de «machiavélisme», mot formé à partir de son nom. C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux : devenir la racine d'un nom commun dans de nombreuses langues. Machiavel fut un grand diplomate : il fut secrétaire pour la République florentine durant quatorze ans. Il parlait, entre autres, l'italien (florentin), l'espagnol, le français et pouvait aussi s'exprimer en latin, à l'oral comme à l'écrit. Il a contribué, autant que les Médicis, à édifier la réputation de Florence, notamment parce que ses écrits sont toujours restés d'actualité, même après plusieurs siècles. Au XVIe siècle, on le sait, la question de la langue ("questione della lingua") constituait un enjeu important pour la diplomatie italienne, et florentine en particulier.

Entre 1518 et 1525, Machiavel a écrit en toscan (florentin) un Discorso o dialogo intorno alla nostra lingua ("Discours ou dialogue sur notre langue"). Il partageait les idées de ses contemporains Bembo, Castiglione et Piccolomini: il préconisait la langue florentine comme un instrument de communication commun à tous les Italiens. Machiavel se demande si les grands écrivains ont écrit en florentin, en toscan ou en italien:

La cagione per che io abbia mosso questo ragionamento, è la disputa, nata più volte ne'passati giorni, se la lingua nella quale hanno scritto i nostri poeti e oratori fiorentini, è fiorentina, toscana o italiana. Nella qual disputa ho considerato come alcuni, meno inonesti, vogliono che la sia toscana; alcuni altri, inonestissimi, la chiamono italiana; e alcuni tengono che la si debba chiamare al tutto fiorentina; e ciascuno di essi si è sforzato di difendere la parte sua; in forma che, restando la lite indecisa, mi è parso in questo mio vendemmiale negozio scrivervi largamente quello che io ne senta, per terminare la quistione o per dare a ciascuno materia di maggior contesa. [J'ai fait ce raisonnement à cause de la dispute née, à plusieurs reprises dans ces derniers temps, sur la question de savoir si la langue dans laquelle ont écrit nos poètes et nos savants florentins, est la florentine, la toscane ou l'italienne. Dans cette dispute, j'ai remarqué que plusieurs personnes moins déshonnêtes veulent que la langue soit toscane, quelques autres, très déshonnêtes, l'appellent italienne, et quelques-unes soutiennent qu'elle doit être absolument appelée florentine. Et chacun s'est efforcé de défendre en règle son opinion, mais la question restant indécise, il m'a paru, dans ce loisir d'automne, que je devais écrire largement ce que je pense, pour faire le tour de la question ou pour donner à chacun matière à une plus grande controverse.]

En fait, pour beaucoup d'intellectuels, ces trois appellations étaient des synonymes. Machiavel affirme ensuite que c'est à cause de Dante, de Pétrarque et de Boccace que la Toscane serait «supérieure» aux autres États italiens.

Mais, pour le diplomate, le latin devait demeurer la langue internationale des textes importants comme les traités, les alliances et autres actes officiels traitant des rapports entre les États. Tout ambassadeur ou secrétaire doit maîtriser le latin, aussi bien à l'oral qu'à l'écrit. La connaissance du latin était, pour Machiavel, l'une des causes de la «supériorité» des agents diplomatiques italiens et des gens d'Église. Il préférait quand même l'italien florentin au latin, mais à l'époque l'italien était encore considéré comme proche du latin, celui-ci étant même vu comme une langue nationale. Malgré cette prééminence des italophones sur le latin, un diplomate italien devait néanmoins connaître d'autres langues étrangères, puisque savoir communiquer dans la langue d'un prince étranger permettait d'éviter de recourir à des interprètes, souvent une source de malentendus.

Par ailleurs, Machiavel considérait les Français comme des «ennemis de la langue des Romains». Le français tendait à devenir progressivement la langue diplomatique dans certains pays, notamment dans les États allemands, et ce, d'autant plus que la diplomatie française tentait de supprimer les privilèges du latin. L'Espagne, une fois unifiée, avait aussi cherché à imposer le castillan comme langue diplomatique, mais ce fut en vain. Évidemment, cette connaissance des langues ne concernait pas les gens du commun, mais uniquement une élite intellectuelle, celle des lettrés et des savants de la Renaissance.

4.5 La résistance du latin ecclésiastique

Quoi qu'il en soit, bien qu'il y ait eu au cours de la seconde moitié du XVIe siècle une intensification de la circulation des textes en langue vulgaire (toscan florentin), la production dans cette langue demeura encore très inférieure à celle en latin ecclésiastique, mais ce cours des choses fut certainement facilité par l'invention de l'imprimerie en Occident et des caractères mobiles de Gutenberg. Dans un premier temps, l'imprimerie permit la diffusion du latin, la langue véhiculaire des savants. L'Église catholique, il est vrai, s'est montrée réticente à l'avènement de l'imprimerie, car celle-ci favorisait la diffusion des idées qu'elle ne pouvait plus contrôler. Pendant que Martin Luther traduisait la Bible en allemand (1522), ce qui popularisait l'allemand écrit, l'Église catholique s'opposait à toute traduction des Saintes Écritures, y voyant des facteurs potentiels d'hérésie. C'est pourquoi toutes les éditions de la Bible «en langue vulgaire» furent mises à l'Index en 1559, c'est-à-dire interdites, dangereuses et considérées comme hérétiques. Tous les livres interdits étaient répertoriés dans un catalogue appelé Index

Au cours du long concile de Trente (ville située aujourd'hui dans la province du Trentin), qui eut lieu de 1545 à 1563 sous cinq papes (Paul III, Jules III, Marcel II, Paul IV et Pie V), avec deux interruptions, l'Église catholique continua d'imposer le latin ecclésiastique dans sa liturgie, tout en autorisant les prêtres à faire leurs sermons en langue vernaculaire. En ce qui concerne la Bible, la règle IV (1564) du concile prévoyait à l'origine la possibilité d'une autorisation de l’évêque, sur avis favorable du curé ou du confesseur, de lire des Bibles traduites «par des auteurs catholiques» aptes à fortifier la foi des fidèles:

Comme il ressort manifestement de l’expérience, si les Saintes Bibles en langue vulgaire sont permises à tous sans discernement, il en résulte, du fait de l’imprudence humaine, plus de dommage que de profit. Qu’on s’en tienne donc, en cette matière, au jugement de l’évêque ou de l’inquisiteur ; ils pourront permettre, après avis du curé ou du confesseur, la lecture des Saintes Bibles traduites en langue vulgaire par des auteurs catholiques, à ceux qu’ils auront jugés capables de fortifier ainsi leur foi et leur piété, et non d’en éprouver du dommage. Ils devront recevoir cette autorisation par écrit.

Qui osera lire ou posséder ces Bibles sans cette permission ne pourra recevoir l’absolution de ses péchés avant d’avoir remis ces volumes à l’évêque du diocèse. Quant aux libraires qui vendraient des Bibles en langue vulgaire à des gens non munis de cette autorisation, ou les leur procureraient par quelque moyen que ce soit, qu’on leur retienne le prix de ces livres pour que l’évêque emploie cette somme à des fins pieuses ; et ensuite, à l’appréciation de l’évêque et en fonction de la nature du délit, qu’ils soient soumis à d’autres peines.

Quelques décennies plus tard, en 1590 et en 1596, le Saint-Siège se réserva l'autorisation. Devant la lourdeur dissuasive de la procédure, l'emploi du «vulgaire» ne put être en vigueur en Italie et en Espagne, alors qu'il fut plus souple en France. L'Italie, patrie des papes, demeurera à l'écart du mouvement vers le véhiculaire ou le «vulgaire» et en restera au latin d'Église. Les papes continuèrent de percevoir négativement l'avènement des langues vernaculaires telles le français, l'allemand et le florentin. Il faudra attendre 1757 pour que le pape Benoît XIV donne une autorisation générale de lire la Bible en langue vulgaire, à la condition qu’elle soit assortie de notes orientant l’interprétation vers la Tradition catholique. L'Église du XVIe siècle était celle d'une institution qui se pensait seule détentrice de la vérité. Finalement, au moment de l'unification politique de l'Italie, l'Église acceptera d'utiliser les langues vulgaires pour s'adresser à la chrétienté. À la fin du XVIe siècle, la cour papale était manifestement devenue l'épicentre de l'Italie cultivée et le point de rencontre des élites intellectuelles et artistiques de la péninsule. On y parlait le latin ecclésiastique, mais aussi le florentin et le français. 

4.6  La présence de la prépondérance espagnole

Au XVIe siècle, Charles Quint (1500-1558), un Habsbourg, était le monarque le plus puissant d'Europe: il était roi d'Espagne, duc de Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldre, comte d'Artois, de Flandre, de Hainaut, de Hollande et de Zélande, et de Zutphen. En tant qu'empereur du Saint-Empire romain germanique et roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem, il contrôlait pratiquement toute l'Italie. Polyglotte, il aurait affirmé, disait-on : «Je parle anglais aux commerçants, italien aux femmes, français aux hommes, espagnol à Dieu et allemand à mon cheval.» C’est peut-être une blague, mais elle en dit long sur l'idéologie de l'époque.

Les Habsbourg d'Espagne furent présents de façon directe en Sicile, à Naples, en Sardaigne et à Milan; ils exercèrent leur influence sur les États pontificaux, la ville libre de Lucques (Lucca en italien) en Toscane et sur la république de Gênes. Seuls échappèrent à leur domination Venise, alors en déclin, et le duché de Savoie qui, sous Emmanuel-Philibert (1528-1580), amorçait son expansion et centralisait ses institutions.

C'est alors que l'Italie subit en même temps l'influence culturelle et linguistique de l'Espagne. Cette influence allait provoquer une certaine régression au plan culturel dans une grande partie de l'Italie, car en même temps l'Inquisition était rétablie dans les tribunaux ecclésiastiques. Près d'un millier de mots espagnols (et portugais) sont entrés dans les langues italiennes. Ces emprunts sont appelés des hispanismes ("spagnolismi") ou des ibérismes ("iberismi"). Les mots espagnols étaient en général apportés par des nobles qui vivaient dans les cours de Naples, de Rome, de Ferrare, de Mantoue, d'Urbino, de Venise ou de Milan. En voici quelques exemples:

Mot espagnol italianisé

Mot espagnol italianisé Mot espagnol italianisé Mot espagnol italianisé
grandioso («grandiose»)
manipolazione («manipulation»)
disdetta («annulation»)
floscio
(«mou»)
regalo («cadeau»)
alcova («alcôve»)
baracca («cabane»)
imbarazzare («embarrasser»)

appartamento («appartement»)
disguido («erreur»)
disdoro («déshonorer»)
disinvoltura («désinvolture»)
brio («verve»)
fanfarone («fanfaron»)
hidalgo («hidalgo»)
imbarazzo («embarras»)
lindo («propre»)
maggiorasco («majoration»)
puntiglio («obstination»)
punto d’onore («point d'honneur»)
pastiglia («pastille»)
siesta («sieste»)
buscare («attraper»)
picaresco («picaresque»)

sfarzo («faste»)
sforzo («effort»)
smargiasso («droit d
'aînesse»)
sussiego («dédain»)
taccagno («avare»)
vigliacco («lâche»)
baccalà («morue»)
bozza («projet»)
cazzare («transporter»)
doppiare («doubler»)
flotta («flotte»)
lancia («lance»)
rotta («itinéraire»)
mozzo («moyeu»)
nostromo («maître d'équipage»)
tolda («pont»)

Ces emprunts à l'espagnol concernent la vie quotidienne, les rituels sociaux, la vie maritime et souvent les défauts prêtés aux Espagnols. Beaucoup d'autres emprunts correspondent aux découvertes du Nouveau Monde: cacao («cacao»), mais («maïs»), caimano («caïman»), condor («condor»), iguana («iguane»), lama («lama»), puma («puma»), vigogna («vigogne»), cannibale («cannibale»), indio («indien»), piragua («pirogue»), tabacco («tabac»), etc.

De la langue portugaise sont venus des termes tels banana («banane»), caramello («caramel»), coco («noix de coco»), mandarino («mandarine»), negro («nègre»), pagoda («pagode»), tapioca («tapioca»). Comme on peut le constater, la langue française a souvent effectué les mêmes emprunts.

Rappelons que, jusqu'en 1713, la Sardaigne était encore sous la domination espagnole. Les habitants parlaient tous une variété de sarde, mais ils ont été en contact avec l'espagnol, le catalan et l'aragonais, tandis que personne ne connaissait l'italien (florentin). Encore aujourd'hui, les variétés dialectales du sarde demeurent fortement influencées par ces langues ibériques, et ce, beaucoup plus que l'italien standard.

Dès le début du XVIIe siècle, la puissance espagnole se heurta aux ambitions de la France et à la révolte des populations du sud de l'Italie. Le royaume de Naples était alors le territoire qui contribuait le plus au financement de la monarchie espagnole et constituait la principale source d'approvisionnement de l'armée espagnole en chair à canon.  Les rafles de l'armée pour incorporer de force d'importants contingents de jeunes hommes valides provoquèrent une réaction de rejet. Cette hostilité des Napolitains fut accentuée par les mauvaises récoltes, les disettes et les hausses d'impôt. En 1647, les Napolitains proclamèrent l'indépendance du royaume et instaurèrent la république. La répression fut impitoyable.  Finalement, c'est l'Autriche qui sera appelée à remplacer l'Espagne en Italie du Sud. Charles de Habsbourg dut renoncer à ses prétentions au trône d'Espagne et à l'empire colonial espagnol lors du traité de Rastatt (1714), mais il réussit à conserver le royaume de Naples, le royaume de Sardaigne qu'il échangea contre les Deux-Siciles en 1720.

4.7 La diversité des langues

Au cours du Moyen Âge, tous les Italiens parlaient leur variété locale d'italien. Dans les rares usages écrits, il fallait utiliser soit le latin soit le florentin. Il existait en général dans toutes les communautés italiennes au moins un individu qui savait lire et écrire, et qui pouvait répondre ainsi à certains besoins de la communauté. Cette personne qu'on pourrait qualifier d'«alphabète», par opposition aux analphabètes, ne faisait pas nécessairement partie des notables, soit un prêtre, un fonctionnaire, un avocat ou un pharmacien. Il s'agissait en général d'un «colporteur professionnel», d'un chanteur ambulant, d'un poète ou même d'un mendiant qui, contre gîte et couvert, lisait des livres et racontait des histoires pendant les veillées. On l'appellerait aujourd'hui un «conteur public».

Beaucoup de textes rédigés en italien littéraire, le florentin, étaient ainsi lus à haute voix à des groupes analphabètes, ce qui assurait ainsi un «alphabétisme» collectif oral. Autrement dit, la langue de Dante, de Boccace et de Pétrarque était diffusée oralement aux masses à défaut de l'être par écrit à des populations analphabètes. Nous pourrions dire que l'Italie avait ainsi atteint une unité culturelle à défaut d'une unité politique. En d'autres mots, l'Italie existait dans les paroles de ses poètes, dans l'esprit de ses penseurs et dans la mélodie de sa poésie.

En 1981, le professeur Glauco Sanga de l'Université de Pavie classait ainsi les différents usages linguistiques de cette époque:
 

Variété sociolinguistique Système linguistique Modalité d'usage Utilisateurs
1. Langue étrangère de culture langue étrangère oral + écrit classes dirigeantes
2. Latin latin écrit classes dirigeantes
3. Italien littéraire italien ou florentin écrit + oral classes dirigeantes
4. Koinè dialectale - oral classes dirigeantes
5. Dialecte urbain civil - oral classes dirigeantes
6. Dialecte urbain populaire - oral classes populaires
7. Dialecte local civil - oral aristocratie + classes moyennes
8. Dialecte local rustique - oral paysans
9. Argot urbain argot oral marginaux
10. Argot rural argot oral marginaux

Voici de façon plus détaillée ce que signifie le tableau:

1. La langue étrangère de culture:

Il s'agissait du français, de l'espagnol ou de l'allemand, selon les régions, utilisé tant à l'oral qu'à l'écrit par les classes dirigeantes. Le Nord utilisait le français ou l'allemand; le Sud, l'espagnol.

2. Le latin:

Le latin était réservé à l'usage écrit et était employé partiellement à l'oral par les membres du clergé.

3. L'italien littéraire:

La variété florentine était en usage seulement chez les lettrés et les classes dirigeantes; hors de la Toscane, elle était employée comme langue seconde, en particulier chez les intellectuels.

4. La koinè dialectale (régionale):

C'était une langue véhiculaire utilisée dans les grands centres urbains et employée par les classes dirigeantes (chancelleries, cours ducales ou comtales, etc.) à l'oral et parfois à l'écrit. Cette langue, généralement modelée sur l'italien littéraire et sur le latin, pouvait être le piémontais, le lombard, le vénitien, l'ombrien, le frioulan, le sicilien, etc.

5. Le dialecte urbain civil:

Il s'agit de la variété dialectale utilisée dans des villes comme Turin, Milan, Venise, Vérone, Gênes, Pise, Parme, Sienne, Rome, Naples, Palerme, etc. Cette variété était employée à l'oral par les classes dirigeantes et les classes moyennes des villes, et à l'écrit mais modelée sur l'italien littéraire.

6. Le dialecte urbain populaire:

Cette variété, fortement influencée par la paysannerie et les argotismes, était employée par les classes populaires urbaines, notamment par les ouvriers, les artisans, les domestiques et les petits commerçants.

7. Le dialecte local civil:

Il s'agit d'un dialecte oral, influencé par le dialecte urbain civil, utilisé par l'aristocratie et les fonctionnaires ainsi que par les artisans dans les petites villes. Ce sont des variétés dialectales du toscan, du piémontais, du calabrais, etc.

8. Le dialecte local rustique:

Cette variété dite rustique est caractérisée par son usage oral traditionnel chez presque tous les paysans et les gens vivant dans les campagnes. C'est la variété dialectale la plus éloignée du florentin. Au XVIe siècle, plus de 90 % de la population italienne employait cette variété linguistique. Il est probable que le nombre de dialectes dépassait le millier.

9. L'argot urbain:

Ce type d'argot était utilisé à l'oral par les marginaux urbains, notamment les forains, les chanteurs ambulants, les malfaiteurs, les délinquants, etc. Il était influencé par l'italien littéraire.

10. L'argot rural:

Cet autre type d'argot oral était employé par les marginaux et les colporteurs des campagnes et des vallées montagnardes; il se fondait sur les dialectes locaux.

En somme, la situation linguistique en Italie à cette période de son histoire était multiforme à l'instar de celle de pays comme l'Espagne, la France ou l'Allemagne. 

4.8 La république de Venise (1440–1797)

La république de Venise a toujours constitué l'une des régions les plus dynamiques de toute l'Italie. Au XVe siècle, Venise exerçait un rôle prépondérant dans les échanges économiques entre l'Occident et l'Orient méditerranéen, entre le monde byzantin et le monde musulman. La république de Venise était devenue l'une des principales puissances économiques de l'Europe grâce à son commerce maritime. Ses rivaux étaient alors le duché de Milan, le royaume de Naples, la république de Florence et les États pontificaux. La langue dominante de la république de Venise était le vénitien; mais pour les communications internationales, l'arabe, le français, l'allemand, le frioulan et le latin étaient aussi utilisés.

À cette époque, Venise était devenue la capitale de l'imprimerie européenne et produisait la moitié des livres publiés dans toute l'Italie. Les villes de Rome, de Florence, de Padoue, de Milan et de Naples se partageaient le reste du marché international. L'Italie mettait ainsi les textes anciens et leurs traductions à la disposition de tous ceux qui savaient lire le latin, le grec, voire certaines langues «vulgaires», comme le florentin ou le français.

Cependant, la période de la Renaissance marqua aussi le début du déclin de Venise, car d'autres rivaux allaient se pointer, dont l'Empire ottoman, l'Autriche, l'Espagne et la France. Au début du XVIIe siècle, tandis que la menace des invasions ottomanes s'estompait, la république de Venise déclara la guerre à l'Autriche en 1615. L'Espagne porta secours aux Autrichiens et entra, elle aussi, en guerre en 1617, ce qui obligea finalement la république de Venise à capituler. Le 6 septembre 1617, un traité fut signé à Paris entre la république de Venise et l'archiduc d'Autriche, Ferdinand de Habsbourg, puis ratifié à Madrid le 26 septembre.

Une grande partie de ce qui est aujourd'hui le Frioul allait redevenir autrichienne, donc sous la domination de la langue allemande. Par la suite, on prit l'habitude de distinguer, d'une part, le Frioul vénitien (ou occidental) avec comme capitale Udine, associé à la république de Venise, d'autre part, le Frioul autrichien (ou oriental), dont la capitale, Trieste, reçut le statut de «port franc» en 1719. Pendant que l'ensemble de la population parlait le frioulan, la noblesse et les classes cultivées utilisaient, selon la région, le vénitien (au Frioul vénitien) ou l'allemand (au Frioul autrichien).

Les républiques maritimes telles Amalfi, Ancône, Pise, Gênes, Raguse et Venise ont longtemps dominé la Méditerranée et l'Adriatique. Pour cette raison, de nombreux mots ayant trait à la navigation sont aujourd'hui d'origine italienne ou vénitienne dans la plupart des langues européennes, y compris dans les langues slaves comme le serbe, le croate et le bosniaque. Les marchands italiens et vénitiens de l'époque étaient réputés pour leur esprit d'initiative; il n'est donc pas étrange que de nombreux termes européens de commerce soient d'origine italienne. Des mots tels banca («banque»), valuta («monnaie»), fallire («faillite»), cassa («caisse»), conto («compte»), costo («coût»), tariffa («tarif»), etc., sont devenus des termes courants dans de nombreuses langues européennes. Il en est ainsi pour l'un des numéraires les plus célèbres de cette époque: le florin de Florence («fiorino» en italien) apparu dès le XIIIe siècle. C'était alors une pièce d'or de 3,54 grammes représentant une fleur de lys.

Cette pièce de monnaie fut ensuite adoptée dans plusieurs villes italiennes (Gênes, Venise, etc.) et de nombreux pays d'Europe : les Pays-Bas (gulden en néerlandais), l'Empire austro-hongrois (forint en hongrois), le duché de Brabant, le duché de Liège, le duché de Luxembourg, la Savoie, le canton de Berne, les États allemands, les États pontificaux, les Antilles néerlandaises (Aruba sur la photo), etc. Évidemment, le florin pouvait avoir une valeur différente dans les divers pays émetteurs; celle-ci s'est également modifiée au cours du temps.

Ces république maritimes italiennes, surtout la république de Gênes, faisaient figure de banquiers de l'Europe et pratiquaient sur une grande échelle le prêt sur les lettres de change, sur les assurances et sur les rentes publiques.

L'influence culturelle de l'Italie se refléta nécessairement sur le français au moyen des emprunts. En effet, des milliers de mots italiens pénétrèrent le français (et plusieurs autres langues), notamment des termes relatifs à la guerre (canon, alarme, escalade, cartouche, etc.), à la finance (banqueroute, crédit, trafic, etc.), aux mœurs (courtisan, disgrâce, caresse, escapade, etc.), à la peinture (coloris, profil, miniature, etc.), à l'architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.) et à la musique (a cappella, andante, allegro, adagio, bel canto, concerto, crescendo, largo, opéra, tempo, vivace, etc.).

Le domaine de la musique italienne est intéressant à plus d'un titre. Au XVIe siècle, la prépondérance des musiciens italiens était indéniable. La plupart des grandes innovations en ce domaine sont apparues dans la péninsule avant de se répandre sur tout le continent. Les premiers recueils de musique ont été publiés à Venise dès le début du siècle. C'est à Brescia, à Crémone et à Bologne que la virtuosité des violonistes fut exploitée. D'autres instruments à cordes s'imposèrent à leur tour, tels le violoncelle, l'alto, la contrebasse, la guitare, etc. Suivirent des instruments à claviers (orgue, clavecin, épinette, clavicorde) et des instruments à vent (cor, trompette, flûte, etc.), autant de voies ouvertes aux virtuoses et aux compositeurs, sans oublier le célèbre luthier Antonio Stradivarius. Ce fut l'âge d'or de la musique italienne avec Claudio Monteverdi, Giovanni Pierluigi da Palestrina, Andrea Gabrieli, Giovanni Gabrieli, Arcangelo Corelli, Francesco Geminiani, puis plus tard Antonio Vivaldi et Tomaso Albinoni à Venise, Pietro Locatelli à Rome, Giuseppe Tartini à Padoue, Alessandro Scarlatti à Palerme, etc. L’Italie a joué un rôle primordial dans le développement de la musique dès le début de la Renaissance, mais aussi toute la période baroque, au cours de laquelle les musiciens italiens ont dominé presque toute la vie musicale du continent. C'est l'Italie qui a donné à la France de Louis XIV l'un de ses plus grands musiciens en la personne de Jean-Baptiste Lully, surnommé «le Florentin» (né Giovanni Battista Lulli). Les musiciens italiens ont influencé de nombreux compositeurs étrangers, des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques, notamment G.-F. Haendel, W.-A. Mozart et Jean-Chrétien Bach.

C’est à cette époque qu'est apparue la prolifération de mots italiens dans la musique : a capella («sans instrument»), adagio («lent»), agitato («agité»), a la breve («à la blanche»), allegro («vif»), andante («allant»), bel canto («belle voix»), con allegrezza («avec allégresse»), concerto («concert»), concerto grosso («grand concert»), crescendo («en augmentant progressivement»), forte («fort»), fortissimo («très fort»), intermezzo («intermède»), opéraœuvre»), scherzo («en plaisantant»), sonata («sonate»), toccata (toccate»), tutti («tous»), vivace («vif»). Un total de quelque 250 mots.

À vrai dire, tous les domaines furent touchés: l'architecture, la peinture, la musique, la danse, les armes, la marine, la vie de cour, les institutions administratives, le système pénitencier, l'industrie financière (banques), le commerce, l'artisanat (poterie, pierres précieuses), les vêtements et les objets de toilette, le divertissement, la chasse et la fauconnerie, les sports équestres, les sciences, etc. Bref, ce fut une véritable invasion de quelque 8000 mots dans le français de l'époque, dont environ 10 % sont encore utilisés aujourd'hui. La plupart de ces italianismes sont disparus avec le temps, comme c'est d'ailleurs le sort qui attend la plupart des mots empruntés à l'anglais par le français (ou par toute autre langue) de nos jours. Lorsque les modes changent ou que les réalités disparaissent, les mots disparaissent également: il ne reste qu'environ 800 italianismes dans le français contemporain. Il n'en demeure pas moins que l'apport de l'italien a dépassé en importance toutes les influences étrangères sur le français, et cela, jusqu'au milieu du XXe siècle. 

5 L'influence française

Au XVIIe siècle, la France était devenue un pays incontournable en Europe. Henri IV (1553-1610), le cardinal de Richelieu (1585-1642) et le cardinal de Mazarin (1602-1661) avaient assuré la prépondérance française en Europe. Ensuite, la soif du pouvoir a poussé Louis XIV (1638-1715) à rechercher et à obtenir en partie l'hégémonie en Europe, ce qui fait que son long règne fut une suite ininterrompue de guerres. Sous le Roi-Soleil, la France acquit de nouvelles provinces: la Bretagne, la Lorraine, l'Alsace, l'Artois, le Flandre, la Franche-Comté et le Roussillon. Par ses acquisitions territoriales, par le prestige de ses victoires, par l'influence qu'elle exerçait en Europe, la France devint la plus grande puissance du continent, ce qui eut pour effet de susciter l'admiration effrénée ("sfrenata ammirazione" en italien) des Italiens pour la France. En 1750, la population de la péninsule italienne atteignait 15,4 millions d'habitants, contre plus de 21 millions en France. 

5.1 La littérature française

En Italie, comme ce fut le cas dans d'autres pays, les lettrés les plus avertis lisaient les écrits des auteurs classiques français. Mais c'est au siècle des Lumières, surtout grâce à Montesquieu, à Voltaire et à Rousseau que la littérature française envahit l'Italie. Ces écrivains propageaient des idées nouvelles qui eurent pour effet de propager en même temps la langue françaises, suffisamment pour susciter la curiosité, exciter les passions, ébranler les croyances et frapper l’imagination. De toutes les littératures étrangères, la française était alors la seule qui soit véritablement répandue dans la péninsule italienne: les œuvres allemandes, espagnoles et anglaises y étaient peu lues, alors que la langue et la littérature françaises étaient pratiquées par des gens cultivés qui, souvent, négligeaient leur propre langue maternelle.

Comme il se doit, la France exerça un pouvoir linguistique sur les États voisins, y compris sur l'Italie. La plus grande influence du français dans le domaine lexical eut lieu entre 1700 et 1800: l'italien aurait alors emprunté probablement près de 4000 mots, dont beaucoup sont encore en usage aujourd'hui. La France se distinguait dans tous les domaines: la littérature, la philosophie, les beaux-arts ("belle arti"), les vêtements et la mode (bretella/bretelle, cravatta/cravatte, parrucchiere/coiffeur, tuppè/perruque), la gastronomie (bignè/chou à la crème, liquore/liqueur, ragù/sauce), l'ameublement (ammobiliare/meubler, tappezzare/tapisser, toilette/toilettes, sofà/canapé), la vie mondaine (libertinaggio /libertinage, manierismo/maniérisme, scetticismo/scepticisme), etc.

Cet envahissement du français ne faisait pas l'affaire de tous les érudits italiens. Au début de 1800, des puristes s'élevèrent contre les gallicismes ("gallicismi") et la francisation ("infranciosamento") de l'Italien. Mais les Italiens continuèrent d'emprunter massivement au français, un phénomène qui ne devait s'arrêter qu'au XXe siècle avec un nouvel «envahisseur» : l'anglais.    

5.2 La Révolution française et l'intégration de l'Italie

Vers 1792, les dirigeants italiens commencèrent à se méfier des dangers de la Révolution française. De façon générale, Venise, Turin, Naples, Palerme, Rome, Florence, etc., adoptèrent au début une attitude hostile. De fait, la Révolution française ravivait les mécontentements populaires, conséquence d'une situation économique de plus en plus difficile. En Italie, les révoltes étaient directement dirigées contre les seigneurs et les grands propriétaires terriens. Par l'entremise de Bonaparte, le pays allait passer progressivement sous l'influence française avec comme résultat que toute l’Italie fut contrainte de fournir à l’effort de guerre français.
 

Le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à l'Autriche. Le conflit allait durer presque un quart de siècle, avec quelques courtes interruptions, jusqu'à la chute définitive de Napoléon, le 22 juin 1815.

Le 27 novembre 1792, le duché de Savoie dépendant du royaume de Sardaigne (avec l'île de Sardaigne) fut rattaché à la République française sous le nom de «département du Mont-Blanc». Le 31 janvier 1793, ce fut le tour du «comté de Nice» d'être incorporé à la République française, sous le nom de «département des Alpes-Maritimes». Le 15 février de la même année, la principauté de Monaco fut intégrée à la République française et au département des Alpes-Maritimes.

Le 17 octobre 1797, le général Bonaparte signait avec l'Autriche le traité de Campo-Formio, selon lequel l'empereur d'Autriche renonçait aux provinces belges (Pays-Bas autrichiens) et repoussait sa frontière sur la rive gauche du Rhin au profit de la France. Revenaient également à la France les Îles Ioniennes (Corfou, Zakynthos, Céphalonie, etc.). De plus, à la suite de sa campagne d'Italie, Bonaparte avait créé des États italiens soumis : le royaume du Piémont-Sardaigne, la République ligurienne, la République cisalpine et le duché de Parme. Comme dédommagement, l'empereur d'Autriche recevait Salzbourg, la Vénétie (ce qui mettait fin à la république de Venise), le Frioul occidental, ainsi que l'Istrie et la Dalmatie (sauf les îles qui allaient à la France). Le Frioul entier redevenait ainsi une province autrichienne. Mais la République cisalpine, avec Milan comme capitale, allait disparaître au printemps de 1799, lorsque la ville serait reprise le 29 avril par une coalition d'Autrichiens et de Russes.

Rappelons rapidement les faits en ce qui concerne Bonaparte, qui était arrivé en Italie avec son armée en 1796. Ce fut alors le «triennat jacobin», c'est-à-dire les trois premières années de l'occupation française, une période confuse d'incertitude et d'instabilité, avec des républiques provisoires appelées «cispadane», «cisalpine», «ligurienne», «romaine», «parthénopéenne», administrées tantôt par des Français tantôt par des Autrichiens dans les provinces du Nord. Après la bataille de Marengo du 14 juin 1800 et la rentrée triomphale de Bonaparte en Italie, la péninsule allait voir la présence des Français s'accroître progressivement jusqu'à l'occupation totale du territoire, ce qui devait se produire avec la fin des États pontificaux décrétée par Napoléon en 1809. Napoléon étant d'origine corse, il était probablement, du moins à cette époque, plus familier avec la culture italienne qu'avec la culture française. D'ailleurs, il s'exprimait en français avec un accent corse selon les uns, italien selon les autres. La langue italienne lui paraissait même plus familière que le français. Il semble avoir compris le sentiment des Italiens quant à leur fierté et à leur autonomie.

En 1809, Napoléon rétablit les langues locales dans les tribunaux. C'était, il est vrai, une concession jugée nécessaire à la bonne administration de la justice. Mais les lettrés italiens considérèrent qu'ils venaient de gagner une plus grande autonomie linguistique; ils reconstituèrent en 1812 l'Académie della Crusca. L'imposition du Code civil français fut moins bien accueilli parce qu'il laïcisait l'état civil, introduisait le divorce et bouleversait les habitudes en matière de succession. Le clergé italien se montra hostile à Napoléon et à ses réformes.
 
En 1802, l'Autriche perdait à nouveau le Frioul au profit de la République italienne, créée le 26 janvier par les députés de la République cisalpine, avec pour président Napoléon Bonaparte, alors premier consul de la République française. Après le sacre de Napoléon comme empereur des Français, le 2 décembre 1804, et son couronnement comme «roi d'Italie» (le 26 mai 1805) à Milan, la République italienne cessa d'exister et devint pour un temps le royaume d'Italie (1805-1814) auquel la Vénétie fut incorporée. Napoléon créa les «Provinces illyriennes», à partir de la Carniole, de l'Istrie et de la Dalmatie, dépendantes de l'Empire français.

Au nord, le Piémont et la Savoie avaient été annexés à l'Empire. Par la suite, le centre de l'Italie, dont la Toscane (Florence), Parme et les États pontificaux (mai 1809) furent également réunis à l'Empire français.

Au sud, Napoléon installa son frère Joseph sur le trône de Naples. Quant à la Sicile, elle restait l'un des États en guerre ouverte contre Napoléon. Alors que historiquement le royaume de Sicile était généralement associé au royaume de Naples, Napoléon en fit des États ennemis en créant un royaume centré autour de Naples sous l'autorité de son frère Joseph, puis de son beau-frère Joachim Murat. Quant à la Sardaigne, elle constitua un autre royaume sous la dépendance de la France. Il restait quelques petites principautés (Lucques, Bénévent) et Saint-Marin, sans grande importance stratégique.

En ce qui concerne les États pontificaux, un concordat signé en juillet 1801 entre le pape Pie VII et le général Bonaparte mit fin aux luttes religieuses dans la péninsule: le catholicisme était reconnu comme la religion «de la majorité des Français», et non plus comme religion d’État.


Cependant, le refus du pape d'appliquer le blocus continental contre la Grande-Bretagne amena Napoléon à annexer les États pontificaux, le 17 mai 1809, pour former les départements du Tibre (puis le département de Rome en 1810) et le département de Trasimène. Pie VII fut ensuite exilé à Savone (1809), une petite ville située en Ligurie sur la côte méditerranéenne.

Cette période entraîna de grands bouleversements dans la vie sociale et administrative de l'Italie. Ainsi, les privilèges de la noblesse italienne furent abolis; le Code civil français fut appliqué; la conscription ou le service militaire obligatoire fut imposé et de nombreuses terres furent à nouveau consacrées à l'agriculture; le régime féodal et le servage furent abolis; les biens de l'Église furent vendus.  Les lois furent généralement promulguées, selon les régions, en français, en italien et en allemand. Mais le blocus continental imposé par Napoléon entraîna la fermeture de la péninsule au commerce anglais, principal fournisseur de l'Italie d'avant 1796.

Après la conquête de l'Italie par la France, la conscription, les exactions fiscales, les interférences politiques, ainsi que l’indifférence des Français aux conditions locales ou aux aspirations des Italiens entraînèrent rapidement une hostilité marquée à l'encontre du pays envahisseur. Dès 1796, des soulèvements eurent lieu contre les Français dans les campagnes du Piémont, de la Lombardie et de la Vénétie. Les répressions se succédèrent les unes aux autres, provoquant à chaque fois le massacre de centaines d'Italiens.

En partie grâce à Napoléon, qui avait posé les bases de l'Italie nouvelle avec ses manœuvres centralisatrices et annexionnistes, les Italiens aspirèrent davantage à l'unité politique. Bien que sentimentalement attaché à l'Italie, dont sa famille était originaire, Napoléon ne souhaitait pas que l'Italie devienne, conformément aux vœux de nombreux patriotes milanais, un grand État unifié à la frontière sud-est de la France. Pour beaucoup d'historiens, la période napoléonienne est considérée comme le point de départ de l'Italie contemporaine.  

Pendant le régime napoléonien, la langue française acquit une nouvelle importance considérable en Italie. Les administrateurs, les fonctionnaires et les membres de la famille de Napoléon favorisèrent par leur présence l'énorme vogue de la culture et de la langue françaises dans ce pays. En 1926, le grammairien Ferdinand Brunot écrivait dans son Histoire de la langue française au sujet de cette époque (1796-1814) :

Avec les armées, la production française, les idées françaises [...] passent les Alpes. Venise, Gênes, Milan en sont inondées. [...] Tout le monde peut et doit se franciser.

Le grammairien et philologue français donne de nombreux exemples de cet envahissement («inondation») et il fait référence aux ouvrages didactiques pour l'apprentissage du français. En dix-neuf ans de domination française en Italie, c'est-à-dire de 1796 à 1814, Brunot a recensé 117 manuels de français pour cette période. Parmi les nombreux auteurs, on trouve essentiellement des Français (Louis Goudar, Charles-François Lhomond, Noël-Français de Wailly, Jean-Pont-Victor Lacoutz Lévizac, Antoine-Isaac Sylvestre de Sacy, etc.) et des Italiens (Vincenzo de Muro, Carlo Maselli, Antonio Francesco, Pietro Giuseppe Capuccini, Pietro Claudio Bogillot, Antonio Scoppa, etc.), qui publièrent généralement à Milan, à Turin, à Venise, à Naples et même à Rome.

Ces ouvrages étaient rédigés en italien, selon la variété florentine, ou traduits du français au florentin. On ne peut qu'être frappé par la prolifération incontestable des ouvrages de Louis Goudar, un grammairien français qui se faisait nommer «Lodovico» en Italie, dont le succès fut incomparable au XVIIIe siècle et dans les premières décennies du XIXe siècle. Entre 1977 et 1812, il publia à Milan et à Venise à l'intention des jeunes Italiens pas moins de treize manuels de français et huit grammaires. Le grammairien italien du lycée royal de Modène, Carlo Maselli, illustre bien l'idéologie véhiculée à cette époque en Italie lorsqu'il affirmait en 1809 dans Principi generali e particolari della lingua francese : «La langue de la grande nation est nécessaire pour recouvrir n'importe quel emploi civil et militaire.» Carlo Maselli déplorait cependant que les personnes âgées soient contraintes d'apprendre le français. Par rapport aux périodes précédentes, non seulement le français était devenu une quasi-nécessité, mais les Italiens avaient aussi développé une certaine facilité à le faire, en raison des similitudes entre le français et l'italien, surtout le piémontais.

Dans certains manuels, les auteurs français n'hésitaient pas à propager la nouvelle idéologie révolutionnaire en bannissant les termes qualifiés de «serviles» tels Monsieur/Madame (en italien: Signore/Signora) pour Citoyen/Citoyenne (en italien: Cittadino/Cittadina) et en supprimant les noms des rois et des reines. Par contre étaient valorisés l'Armée, le Général, la Liberté, l'Égalité et l'Être suprême. Des auteurs allaient jusqu'à proposer le calendrier républicain au lieu du calendrier romain. Par voie de conséquence, la langue italienne fut envahie de mots français au cours de cette période et durant les décennies qui suivirent, doit voici quelques exemples: 

acrobazia < acrobatie
addizionale < additionnel
allocazione < allocation
ambulanza < ambulance
azzardo < hasard
barricata < barricade

batteria < batterie
bretella < bretelle
clementina < clémentine
editare < éditer
emozionare < émotionner
giardiniere < jardinier

maggioritario < majoritaire
mistificare < mystifier
natalità < natalité
purismo < purisme
portavoce < porte-voix
scolarizzare < scolariser

Dans le Piémont, les religieuses apprirent à leurs élèves des classes aisées le français plutôt que l'italien; les jeunes filles furent invitées à lire Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Mirabeau, Diderot et des philosophes «populaires» tels l'abbé Guillaume-Thomas Raynal, Claude-Adrien Helvétius et Julien Offray de La Mettrie, aujourd'hui tous des illustres inconnus. Il ne faudrait pas croire que cette vogue de la langue française s'arrêtait au nord de la péninsule. À Naples surtout, elle connaissait un franc succès grâce, entre autres, aux traductions et aux adaptations de l'éditeur Luigi Carlo Federici. Des auteurs italiens écrivirent en français, et ce, au point où il n'existe probablement pas d'États dont les nationaux aient davantage écrit en français que l'Italie, sans oublier que beaucoup de livres français furent imprimés dans ce pays.

5.3 Le redécoupage territorial de 1815

En 1813, l'Autriche déclara la guerre à la France et envahit les Provinces illyriennes, dépendantes de l'Empire français. L'année suivante, la «Quadruple Alliance» fut formée avec le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, l'Empire russe, le royaume de Prusse et l’empire d'Autriche. Après la bataille de Waterloo du 18 juin 1815, Napoléon dut abdiquer pendant que le Sénat français proclamait Louis XVIII, roi de France. L'Acte final du Congrès de Vienne, signé quelques jours auparavant, soit le 9 juin, redéfinissait les contours de l'Europe. 
 

Quant à la péninsule italienne, elle fut entièrement redécoupée par le Congrès de Vienne. La Maison de Savoie récupéra non seulement la Savoie, le comté de Nice et la Sardaigne, mais aussi tout le Piémont et les anciennes possessions de la république de Gênes: ce fut le royaume de Piémont-Sardaigne (n° 1). 

L'Autriche récupéra les anciens territoires vénitiens : le royaume d'Italie devint le royaume de Lombardie-Vénétie (n° 2), confié à l'empereur d'Autriche, François Ier, en même temps devenu «roi de la Lombardie-Vénétie», dont faisait partie intégrante le Frioul. En réalité, l'Autriche réorganisait la Lombardie-Vénétie en une entité administrative apparemment autonome, mais la véritable solution avait été de créer un royaume unifié et deux gouvernements auxquels était donné le nom de royaume de Lombardie-Vénétie.

Alors que la principauté de Parme (n° 3) était attribuée à l'épouse de Napoléon, Marie-Louise d'Autriche, la principauté de Modène (n° 4) et le grand-duché de Toscane (n° 6) furent adjugés à des Habsbourg, mais la minuscule république de Saint-Marin (n° 7) put conserver son indépendance.

Le pape retrouva ses États pontificaux (n° 8). Ferdinand III de Sicile remonta sur le trône de Naples et unifia ses deux royaumes sous le nom de royaume des Deux-Siciles (n° 9) et se fit désigner sous le nom de Ferdinand Ier.

Le Trentin, l'Istrie, Trieste et la Vénétie julienne furent annexés par l'Autriche. Bref, la carte de l'Italie se trouvait très légèrement simplifiée par rapport à celle de 1789.


Ainsi, la chute de Napoléon consacrait le retour des anciennes monarchies dans la péninsule italienne, pour laquelle, selon la formule du chancelier Clément-Wenceslas de Metternich (1773-1859), représentant de l'Autriche, l'Italie était «une expression géographique seulement». Après le Congrès de Vienne, l'Autriche se retrouvait dans une situation nettement dominante en contrôlant presque toute la péninsule italienne. Seuls trois États demeuraient indépendants : le royaume des Deux-Siciles reconstitué en 1816, les États pontificaux et le royaume de Piémont-Sardaigne. Quant à la république de Venise et à république de Gênes, elles avaient toutes deux disparu. Le retour au morcellement de la péninsule allait favoriser l'omniprésence des Autrichiens, qui allait se faire sentir durant les prochaines décennies.
 
Chez les Italiens, la Restauration, c'est-à-dire le rétablissement de l'Ancien Régime, fut une période d'isolement, d'évocation nostalgique du passé et de refus de la modernité. Les États de l'Église allaient en constituer l'exemple le plus frappant du recul d'un demi-siècle. En effet, l'Église réintroduisit la justice féodale, l'Inquisition, le Saint-Office, les monopoles d'État sur les denrées et supprima toutes les innovations françaises telles la vaccination contre la variole, l'éclairage public dans les rues, la liberté religieuse, etc. Après une brève période d'euphorie, le retour des princes détrônés eut tôt fait de faire regretter certains aspects de la période française, comme la suppression des péages et des douanes intérieures, l'établissement d'une monnaie unique (la lire fondée comme le franc sur le système décimal) et d'un cadastre général, etc. Les Français avaient fait sauter un grand nombre d'obstacles à l'élargissement des marchés. Or, la Restauration avait pour effet de nuire considérablement aux intérêts des producteurs, des milieux d'affaires et des consommateurs.  
 
Hors de France, les conquêtes impérialistes de Napoléon avaient achevé de discréditer le français dans toutes les cours européennes, et les nationalismes étrangers s'affirmaient partout, y compris en Italie. En effet, la plupart des pays commencèrent à promouvoir leur langue nationale, particulièrement l'Espagne et l'Allemagne, mais aussi l'Italie. Le français continua toutefois d'être utilisé massivement à la cour du tsar de Russie, dans les traités de paix et dans les milieux scientifiques. En Italie, le français perdit aussi de son prestige au profit du florentin. Enfin, la fragmentation de la péninsule en des États monarchiques soutenus par l'empire hégémonique de l'Autriche devint un puissant déclencheur de l'unification italienne. Le sentiment d'appartenance à une communauté de langue et de culture, et l'aspiration d'une partie des élites de la péninsule à voir se constituer une entité politique indépendante de l'étranger ont connu, en raison de la domination française à l'époque révolutionnaire et impériale, un développement considérable. La seule façon de contrer les hégémonies étrangères, qu'elles soient françaises ou autrichiennes, était de réunir les multiples États de la péninsule en une seule entité politique.  

6 Le Royaume d'Italie (1861)

Après la Restauration, dans tous les États italiens, les souverains pratiquèrent une politique protectionniste, ce qui favorisa la contrebande et le banditisme. Au milieu du XIXe siècle, des mouvements insurrectionnels éclatèrent un peu partout en Italie, en même temps que faisaient rage une guerre larvée contre l'empire d'Autriche, ainsi que de multiples guerres internes d'indépendance, celles-ci étant désignées comme il risorgimento («la renaissance») parce que les populations locales se révoltaient contre une situation devenue inacceptable. La plupart des Italiens ne pouvaient plus supporter la mainmise de l'empire d'Autriche qui contrôlait la majorité des États italiens, que ce soit directement comme en Lombardie et en Vénétie ou par l'intermédiaire d'archiducs autrichiens (Parme, Modène et Toscane) ou au royaume de Naples où l'Autriche soutenait les Bourbons.

La répression autrichienne s'abattit alors sur toute l'Italie, mais surtout à Modène (Émilie-Romagne), en Lombardie et à Naples. Des milliers d'Italiens dits «libéraux» furent obligés de s'exiler, tandis que l'armée, l'administration et le clergé furent «épurés». Pour certains Italiens influents de l'époque, les soulèvements populaires devaient donner naissance à une république, mais d'autres prônaient l'intervention du pape (le «néoguelfisme») pour régénérer l'Italie et présider une sorte de confédération des États italiens, alors que beaucoup croyaient qu'il revenait au roi de Sardaigne, Victor-Emmanuel, d'unifier l'Italie. Malgré le conservatisme étroit de Victor-Emmanuel, le Piémont devint rapidement le foyer du libéralisme italien. Ce mouvement insurrectionnel fut amplifié par l'essor de la presse italienne dans les principales villes de la péninsule, du nord au sud. De plus, dans toutes les grandes villes, les partisans des réformes descendaient dans la rue pour manifester leur volonté de changement et pour crier leur hostilité à l'Autriche et aux Tedeschi (prononcé [tédeski]). En même temps, la presse véhiculait certaines idéologies politiques qui se propageaient dans toute l'Italie: l'arbitraire aristocratique, la domination étrangère, la répression autrichienne, etc., le tout en langue italienne qui s'implantait graduellement au sein de la population.   

La crise économique de 1846-1847 provoqua une agitation populaire et libérale dans toute l'Italie. Des émeutes éclatèrent un peu partout, mais surtout au Piémont (Turin), en Lombardie (Milan), en Toscane (Florence), à Naples, en Sicile (Palerme), etc. Malgré les répressions autrichiennes qui s'abattaient dans toute l'Italie et les concessions de la part des divers souverains des États, un climat de révolution nationale se déclencha en Italie.

Dans une Italie aux prises avec les convulsions de la révolution et de la contre-révolution, où régnaient l'analphabétisme et le pluralisme linguistique, nombreux furent ceux qui, bourgeois ou représentants du petit peuple citadin, ont trouvé dans le spectacle lyrique le moyen d'exprimer leur désir de vivre libres et rassemblés dans une même entité nationale. Or, Giuseppe Verdi (1813-1901) fut celui qui a su traduire, dans un langage musical et scénique accessible à un public socialement et culturellement composite, cette aspiration à la liberté et à l'unité de la nation italienne. Au moment où Verdi composait ses premiers opéras en italien vers 1840, l'art lyrique rassemblait, dans des salles de plus en plus vastes, des publics passionnés.

En fait, bien qu'une faible partie de la population pouvait participer à cette activité onéreuse qu'est l'opéra, le rayonnement des œuvres verdiennes s'étendait chez les «gens du peuple» comme les petits commerçants, les employés, les fonctionnaires de rang subalterne, les artistes, les écrivains, etc. Il existait des petites salles de moindre importance qui reprenaient les œuvres de Verdi (Nabucco, 1842; Macbeth, 1847; Rigoletto, 1851; Il Trovatore, 1853; La Traviata, 1853; Le roi Lear, 1843, etc.) avec des interprètes moins prestigieux que dans les grande villes de Milan, de Florence, de Rome, de Naples, etc. De plus, partout en Europe, on jouait les opéras de Verdi et on les adaptait.

Sans le vouloir, Giuseppe Verdi devint le barde de l'Italie en quête de son émancipation et de son unité. Grâce à la musique, Verdi proposait un langage commun  par lequel pouvaient s'exprimer les aspirations politiques réunissant toutes la couches de la société. Le compositeur parmesan faisait figure de héraut national. À Milan, à Venise, à Naples, à Rome, et à Palerme, on acclamait le maestro non seulement pour sa musique, mais aussi parce qu'il était devenu le symbole de la résistance à la domination étrangère autrichienne.  L'art lyrique italien devint très populaire dans tout le pays, alors d'autres compositeurs talentueux occupaient le devant de la scène, notamment Gioachino Rossini, Gaetano Donizetti et Vincenzo Bellini, puis plus tard Giacomo Puccini. Les musiciens de cette époque furent les ambassadeurs d'une Italie en pleine mutation culturelle et contribuèrent à propager la langue italienne. Mais l'Autriche restait l'obstacle essentiel à l'unité et, pour la vaincre, seul le Piémont pouvait réussir avec une aide étrangère.

6.1 L'intervention des Français

C'est alors qu'intervint la France de Napoléon III, empereur des Français de 1852 à 1871. D'une part, la France désirait officiellement favoriser le principe de la «souveraineté des peuples» tout en affaiblissant l’empire autrichien ; d’autre part, elle espérait annexer la Savoie et le comté de Nice, qui appartenaient à la Maison de Savoie, laquelle possédait aussi la Sardaigne et le Piémont, et désirait chasser les Autrichiens du nord de l'Italie. L'objectif de Napoléon III était très clair: après l'entrevue de juillet 1858 à Plombières (Vosges) avec Camille Benso, comte de Cavour, président du conseil du royaume de Piémont-Sardaigne, l'empereur des Français s'engageait à intervenir en faveur de l'unité italienne, mais en échange le Piémont lui céderait Nice et la Savoie.

De plus, le nord de l'Italie deviendrait ainsi un royaume comprenant la Lombardie, la Vénétie et les Romagnes, sous l'égide de la Maison de Savoie (Victor-Emmanuel II). Le reste de l'Italie serait formé des États pontificaux et d'un royaume central. L'ensemble de la péninsule formerait une confédération sous la présidence du pape.

Il s'agit là de l'interprétation officielle française de l'«entrevue de Plombières». Les historiens italiens affirment plutôt que Napoléon III voulait faire de l'ensemble de l'Italie un «protectorat français». Puisque aucun tiers n'a assisté à l'entrevue, on ne saura probablement jamais ce que contenait l'accord secret conclu entre les deux hommes (Napoléon III et le comte de Cavour, chef du gouvernement du Piémont) à Plombières. Il est clair cependant que Napoléon III n'avait pas l'intention de faire l'unité politique de la péninsule. Il souhaitait aider les populations du nord de l'Italie à s'affranchir du joug des Habsbourg d'Autriche et croyait que l'influence française pourrait par la suite s'exercer pleinement sur la nouvelle confédération. Mais il écartait l'idée de l'unification de tous les territoires italiens sous la souveraineté du roi de Piémont-Sardaigne. Le 28 janvier 1859, le traité franco-sarde confirmait la substance et modifiait les détails des accords de Plombières conclus par le comte de Cavour et Napoléon III en juillet 1858. Voici quelques extraits du traité:

Article 1er

Dans le cas où suite à un acte agressif de l'Autriche la guerre venait à éclater entre le roi de Sardaigne et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, une Alliance offensive et défensive sera conclue entre Sa Majesté l'empereur des Français et Sa Majesté le roi de Sardaigne.

Article 2

Le but de l'alliance sera de libérer l'Italie de l'occupation autrichienne, pour satisfaire les voix des populations [...] constituant, si le résultat de la guerre le permet, un royaume de la Haute-Italie à onze millions d'habitants.

Article 3

Au nom du même principe, le duché de Savoie et la province de Nice se réuniront à la France.

Article 4

[…] il est stipulé expressément, dans l'intérêt de la religion catholique, que la souveraineté du pape sera maintenue.

Article 5

Les dépenses de la guerre seront supportées par le Royaume de la Haute-Italie.

Quatre jours plus tard, l'évêque de Verceil célébrait le mariage du prince Napoléon-Jérôme Bonaparte, cousin  germain de Napoléon III, et de la princesse Marie-Clotilde de Savoie, fille aînée du roi Victor-Emmanuel. Le 26 avril 1859, l'Autriche ouvrait les hostilités devant le refus du Piémont-Sardaigne de démobiliser son armée. La France entra en guerre contre l'Autriche en soutenant le Piémont-Sardaigne et en envoyant des troupes pour rétablir le pape dans ses États pontificaux, ce dernier ayant été chassé de Rome par les insurrections de 1848. La victoire des Piémontais et des Français en Lombardie donna un nouvel élan à l'unité nationale italienne, au prix d'une affreuse boucherie qui fit plus de 40 000 morts, dont 17 500 dans les rangs français.

6.2 La création du Royaume

À partir du mois de juillet 1859 jusqu'en avril 1860, plusieurs duchés italiens se rallièrent au mouvement unitaire soutenu par l'opinion publique et le roi de Piémont-Sardaigne, Victor-Emmanuel, qui faisait figure de martyr de la cause nationale. Puis le grand-duc de Toscane s'enfuit en Autriche, le duc de Parme se réfugia en Suisse et le duc de Modène trouva refuge dans le camp autrichien.

L'expédition du général Giuseppe Garibaldi (1807-1882), qui avait commencé en mai 1860, permit l'annexion du royaume des Deux-Siciles. Le 14 mars 1861, le royaume d'Italie fut proclamé et Victor-Emmanuel de Savoie, roi de Piémont-Sardaigne, devint «roi d'Italie par la grâce de Dieu et la volonté de la Nation» le 17 mars (Vittorio Emanuele II di Savoia, en italien), sous le nom de Victor-Emmanuel IILa ville de Turin fut à l'origine la capitale du Royaume jusqu'à son déplacement à Florence en 1865. La Lombardie et la Vénétie furent annexées en 1866; Rome en 1870, pour devenir la capitale du Royaume en 1871. Les États pontificaux furent contraints de se joindre au royaume d'Italie en 1870.

Grâce à son appui à la Sardaigne et au Piémont, Napoléon III avait obtenu en 1760 l'annexion à la France du comté de Nice et du duché de Savoie, après deux plébiscites triomphaux : 130 533 voix contre 235 en Savoie, et 25 734 contre 260 à Nice.

La petite république de Saint-Marin, depuis toujours indépendante, refusa de prendre part à l’unification italienne et resta donc un État souverain.

On peut résumer la situation politique en précisant que les territoires des États qui composaient l’Italie du XIXe siècle furent réunis en moins de deux ans, soit entre l’été 1859 et le printemps 1861. La rapidité de l’unification fut perçue à l'époque comme une sorte de «miracle», un modèle de la part d'un peuple s’unissant et se soulevant pour chasser les oppresseurs étrangers et les tyrans locaux. Or, cette unification n’aurait pu être possible sans une intervention étrangère. D'une part, les troupes françaises chassaient en 1859 les Autrichiens de Lombardie, d'autre part, une victoire prussienne permettait au nouvel État italien d’annexer la Vénétie en 1866.

Toute cette unification politique s'est faite dans la violence : les ducs de l’Italie centrale perdirent leurs trônes, la dynastie des Bourbons fut expulsée de Naples, le pape fut privé de la plupart de ses territoires, alors que le souverain du Piémont-Sardaigne devenait roi d'Italie sous le nom de Victor-Emmanuel II (1820-1878). En raison de la réalisation de l'unification italienne, le roi fut appelé le «père de la Patrie» ("Padre della Patria"). Le royaume des Deux-Siciles au sud se vit aussitôt imposer les lois du Nord et toutes les révoltes populaires furent brutalement réprimées dans le Sud. Avec l’application des lois piémontaises dans toute la péninsule, beaucoup d'Italiens du nouveau royaume se sentirent plus «conquis» que «libérés».  En fait, l'unification fut avant tout une conquête des Italiens du Sud par les Italiens du Nord: on a même parlé de «piémontisation» pour désigner les abus de l'uniformisation administrative et culturelle.

Par ailleurs, pour que l'unification italienne fût complète en 1861, il manquait encore des territoires importants parmi lesquels la Vénétie, le Latium avec Rome, le Trentin, le Frioul, la Savoie et le comté de Nice, mais aussi la Corse, l'île de Malte, l'Istrie et la Dalmatie.

La population italienne était devenue tellement anti-autrichienne que, au mois d'octobre 1866, la population du Frioul fut appelée à se prononcer sur son rattachement au royaume d'Italie. Une proportion supérieure à 99 % se prononça en faveur du OUI. Bien que la procédure du référendum ait été quelque peu imposée, la preuve était faite qu'une majorité de Frioulans préféraient devenir italiens plutôt que de demeurer autrichiens; il ne fut jamais proposé que la population puisse rester frioulane et devienne un État indépendant. Par la suite, les régions d’Udine et de Pordenone furent annexées au royaume d'Italie avec la Vénétie, alors que le Frioul oriental, appelé «comté de Gorizia et de Gradisca», allait rester autrichien jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale qui allait mettre un terme à l'Empire austro-hongrois.

6.3 La situation linguistique en 1861

En 1860, les nombreux États indépendants italiens se différenciaient non seulement par leurs diverses formes de gouvernement, par leur niveau culturel et leur système économique, leurs monnaies, leurs douanes, mais aussi par de considérables distinctions au point de vue linguistique. En effet, des centaines de variétés dialectales étaient utilisées dans les différents États, principautés et duchés qui composaient l’Italie. Les capitales de la péninsule étaient nombreuses et importantes: Turin, Milan, Gênes, Venise, Rome, Naples, Palerme, mais aussi Mantoue, Ferrare, Urbino et plusieurs autres.

On y parlait des langues régionales, qu'on les appelle "dialetti" («dialectes») n'a guère d'importance, évoluant dans toutes les classes sociales de l'époque. C’est pourquoi ces langues étaient aussi en usage dans la littérature concurremment au florentin de la littérature classique. C'est ce qui explique que la littérature locale et dialectale était beaucoup plus répandue en Italie qu’en France ou même en Allemagne. 

- Les parlers romans dialectaux

Le plus grand linguiste italien du XIXe siècle, Graziadio Isaia Ascoli (1829-1907), fut le premier à proposer une classification des parlers romans dialectaux d'Italie (Italia dialettale).

Groupe A : les dialectes du franco-provençal et les dialectes ladins;
Groupe B : les dialectes gallo-italiques (Ligurie, Piémont, Lombardie et Émilie-Romagnol) et les dialectes sardes ;
Groupe C : les dialectes centraux, les dialectes méridionaux, le vénitien et le corse (ces deux derniers n'étant pas considérés comme voisins de l'italien);
Groupe D : les dialectes toscans (caractérisés par une plus grande fidélité au latin).

Les groupes A, B, C et D constituaient pour Ascoli des groupes dialectaux distincts et autonomes. Selon lui, seul le toscan et, dans une moindre mesure, le romain étaient des langues italiennes «de nature». Elles lui paraissaient les plus près du latin d'origine. C'est Ascoli qui a fondé la discipline scientifique de la dialectologie; il a aussi fondé en 1873 la revue Archivio glottologico italiano (qui existe toujours). On lui doit également la création du mot Venezia GiuliaVénétie julienne»).

- L'italien national

On peut comprendre, malgré les multiples dialectes en usage dans la péninsule, pourquoi la variété du florentin de Toscane fut aussitôt admise comme langue nationale du nouvel État unifié. À cette époque, de très petites portions de la population italienne parlaient cet italien national devenu officiel. En fait, cette langue demeurait d'un usage très restreint et limitée à une élite, c'est-à-dire à une petite classe dirigeante ainsi qu'à des intellectuels ou des universitaires. De plus, l'italien officiel était pratiquement réservé à l'écrit, y compris par les classes dirigeantes qui utilisaient leur variété régionale à l'oral ou en plus une grande langue étrangère de culture, telle le français, l'espagnol ou l'allemand.

D'après les estimations du linguiste italien Tullio De Mauro, seulement 2,5 % de la population italienne pouvait parler l'italien officiel en 1861, alors que le linguiste et philologue Arrigo Castellani note que peut-être 10 % des Italiens pouvaient le comprendre. Bref, plus de 90 % des habitants de l'Italie s'exprimaient en des langues ou dialectes locaux qui n'étaient guère compris ailleurs dans le pays (voir la carte). Cette omniprésence des dialectes peut expliquer comment il se fait que les immigrants italiens, malgré leur grande concentration dans certains pays (l'Argentine ou le Venezuela par exemple), n'ont jamais exporté leur parler. Nous savons cependant que des Italiens de Vénétie ont pu exporter durant quelque temps le vénitien au Brésil sans savoir l'italien. Au milieu du XIXe siècle, tous les Italiens de la péninsule utilisaient comme langue maternelle leur dialecte local, du Val d'Aoste (en franco-provençal) à la Sicile (en sicilien) en passant par Rome (en romain ou en romanesco).

Même le roi Victor-Emmanuel II parlait le piémontais dans les situations informelles ou familières, mais le français en temps normal (c'était la langue de sa famille) et en italien (florentin) quand les circonstances l'exigeaient. Le français a toujours été la langue maternelle des membres de la Maison de Savoie, mais tous recevaient une éducation bilingue en français et en italien, le piémontais étant acquis «naturellement».

En somme, l'Italie unifiée n'avait pas de langue commune au moment de sa création. La situation linguistique en 1861 n'avait essentiellement pas changé par rapport au Moyen Âge parce que la société était restée agricole et paysanne. Il s'agit là d'un facteur important au moment de l'unification : 26 % de la population vivait dispersée dans les campagnes et 50 % dans des agglomérations de moins de 2000 habitants. La population italienne était constituée d'une écrasante majorité de paysans, soit de 80 % à 85 %. Il n'existait alors que six villes comptant plus de 100 000 habitants: Naples (400 000), Milan (206 000), Rome (179 000), Palerme (178 000), Turin (137 000) et Florence (108 000). Les multiples dialectes italiens de la péninsule ne pouvaient opposer une réelle force à l'imposition de l'italien national issu du florentin de Toscane.

6.4 La naissance de l'italien unifié

Avec la formation d'un État unitaire en 1861 sont venus la scolarisation, la diffusion de la presse, l'instauration du service militaire obligatoire et les progrès du mouvement syndical. Par la suite, grâce à l'industrialisation, au développement du capitalisme et à la formation de la classe ouvrière, l'Italie cessa d'être un pays rural pour devenir progressivement un pays industrialisé. L'unification linguistique fut l'instrument le plus important de l'histoire politique de l'Italie moderne. Le nouvel État possédait une langue commune disponible mais peu connue, un pouvoir central bien que faible, une magistrature  uniformisée, une armée et un système scolaire désormais unique.

- L'industrialisation

La société paysanne, qui a généralement son origine à l'époque féodale, est ordinairement fragmentée en de multiples petites unités rurales isolées; dans ce type de société, les besoins linguistiques sont réduits aux contacts à l'intérieur de la communauté, tandis que les contacts avec le monde extérieur demeurent rares. C'est pourquoi au plan linguistique, toute société rurale a tendance à multiplier les parlers locaux qui diffèrent de plus en plus à mesure qu'on s'en éloigne et qu'on se retrouve dans un milieu urbain.

Dans une société industrialisée, l'isolement paysan n'est plus possible. L'industrialisation concentre les forces productives au même endroit ou dans la même ville. Naissent alors les cités industrielles et c'est là que vivent et travaillent les ouvriers par dizaines de milliers, sinon par centaines de milliers d'individus. En Italie, des millions d'hommes et de femmes ont été déracinés de leur milieu paysan et jetés dans la mêlée des usines et des villes. Cette situation entraîna forcément de nouveaux besoins linguistiques, ce qui ne pouvait que favoriser une nouvelle langue, l'italien populaire unifié. Le milanais, le turinois, le vénitien, le romain, le napolitain ou tout autre grand dialecte urbain entrèrent ainsi en concurrence avec l'italien national, lequel prit progressivement le dessus sur tous les autres idiomes. 

C'est la classe ouvrière urbaine qui fut le moteur de la formation de l'italien oral. Pendant que les paysans continuaient d'employer leur dialecte local, les ouvriers des usines apprenaient à parler l'italien, un italien populaire et urbain, à mille lieues du florentin de Dante, car il était amputé de la richesse de la tradition littéraire.

En même temps, l'italianisation progressa avec la poussée de la propagande politique et syndicale. Le développement des organisations syndicales entraîna une plus grande connaissance de l'italien qui, au début, était académique et grandiloquent, mais s'est transformé lorsque les masses ouvrières se le sont approprié. En somme, l'activité syndicale a constitué un puissant véhicule de l'italianisation.

- La scolarisation nationale

Après l'unification, l'État mit en place un système d'éducation national. En 1861, les trois quarts, soit 78 % de la population, étaient analphabètes, et cette proportion devait être encore plus élevée dans les provinces méridionales. Tous parlaient le dialecte de leur région : une langue néo-latine qui a subi, au fil du temps, son évolution propre et s'est nourrie de nombreuses influences étrangères. Cette langue locale permettait aux locuteurs de chaque région de communiquer aisément entre eux, mais pas nécessairement avec ceux des autres parties de la péninsule. Ainsi, un Piémontais pouvait plus facilement communiquer avec un Lombard qu'un Napolitain. Nous ignorons le nombre exact des locuteurs qui parlaient la langue italienne au moment de l'unification, et ce, d'autant plus qu'elle n'était pas vraiment fixée. 

Gabrio Casati (1798-1873), qui était président du Conseil du royaume de Piémont-Sardaigne, fit adopter en 1859 une loi sur la réforme scolaire, laquelle fut ensuite promulguer par tout le royaume d'Italie. Cette loi du 13 novembre 1859, n° 3725 (ou loi Casati) s'inspirait du modèle prussien par l'installation d'un système d'éducation fortement hiérarchisé et centralisé, tout en privilégiant l'intervention de l'État et l'initiative privée. Ce système impliquait aussi une exaltation du sentiment national et une place importante de l’épopée nationale dans les programmes et les exercices scolaires, ce qui contribua sans doute à donner à l’Italie nouvelle la conscience de son unité. La fameuse loi Casati de 1859 instaurait aux articles 190 et 191 l'enseignement de l'italien et autorisait aussi l'enseignement du français dans les régions où cette langue était employée, donc au Val d'Aoste et au Piémont.

Articolo 190 [texte original]

Gli insegnamenti del primo grado sono i seguenti:

1. La Lingua Italiana (e la Francese nelle provincie dov’è in uso tal lingua);
2. La Lingua Latina;
3. La Lingua Greca;
4. Istruzioni Letterarie;
5. L’Aritmetica:
6. La Geografia;
7. La Storia; Nozioni di antichità latine e greche.

Articolo 191

Gli insegnamenti del secondo grado sono:

1. La Filosofia;
2. Elementi di Matematica;
3. La Fisica e gli elementi Chimica;
4. La Letteratura Italiana (e la Francese nelle Provincie dov’è in uso tal lingua);
5. La Letteratura Latina;
6. La Letteratura Greca;
7. La Storia;
8. La Storia Naturale.

Article 190 [traduction]

Les matières d'enseignement du premier degré sont les suivantes:

1. La langue italienne (et la française dans les provinces où est employée une telle langue) ;
2. La langue latine ;
3. La langue grecque ;
4. Les instructions littéraires ;
5. L'arithmétique :
6. La géographie ;
7. L'histoire; les notions de grec ancien et de latin.

Article 191

Les matières d'enseignement du second degré sont les suivantes:

1. La philosophie ;
2. Les éléments des mathématiques;
3. La physique et les éléments de chimie;
4. La littérature italienne (et la française dans les provinces où est employée une telle langue);
5. La littérature latine ;
6. La littérature grecque ;
7. L'histoire ;
8. L'histoire naturelle.

Cette loi demeura en vigueur jusqu'en 1877, alors que les trois premières années du primaire devenaient obligatoires. Dès lors, ce fut la loi du 15 juillet 1877, n° 3961 (legge 15 luglio 1877 n. 3961), appelée aussi loi Coppino, qui fut appliquée. La langue italienne était obligatoire, comme en fait foi l'article 2 :

Articolo 2 [texte original]

L'obbligo di cui all'articolo 1 rimane limitato al corso elementare inferiore, il quale dura di regola fino ai nove anni, e comprende le prime nozioni dei doveri dell'uomo e del cittadino, la lettura, la calligrafia, i rudimenti della lingua italiana, dell'aritmetica e del sistema metrico; può cessare anche prima se il fanciullo sostenga con buon esito sulle predette materie un esperimento che avrà luogo o nella scuola o innanzi al delegato scolastico, presenti i genitori od altri parenti. Se l'esperimento fallisce obbligo è protratto fino ai dieci anni compiuti.

Article 2 [traduction]

L'obligation visée à l'article 1er est limitée au niveau primaire du premier degré, qui dure généralement jusqu'à l'âge de neuf ans, et comprend les premières notions des droits de l'homme et du citoyen, la lecture, la calligraphie, les rudiments de la langue italienne, l'arithmétique et le système métrique; l'obligation peut se terminer plus tôt si l'enfant soutient un examen et obtient de bons résultats sur les matières mentionnées comme cet examen qui aura lieu soit à l'école soit dans un établissement délégué, avec la participation des parents présent et autres proches. Si l'examen est un échec, cette obligation doit se poursuivre jusqu'à l'âge de dix ans.

Dans le cadre de la loi Coppino de 1877, l’enseignement religieux demeurait facultatif et subordonné à la demande des parents. Mais l'instruction primaire devait être laïque, gratuite et obligatoire pour tous les enfants de six à neuf ans. Dorénavant, des sanctions pouvaient être prises contre les parents qui voulaient soustraire leurs enfants à l'école obligatoire. Grâce à la fréquentation scolaire, l'italien devint accessible à un plus grand nombre d'individus. Afin de faire face à la pénurie des écoles, le gouvernement expropria des monastères pour en faire des écoles publiques. Au fur et à mesure que l'usage de l'italien progressait dans la société, celui des dialectes reculait.  La langue nationale devint de plus en plus prestigieuse, et les dialectes régressèrent, mais lentement. Tout ce processus prit quelques décennies. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que les jeunes Italiens ont appris à lire et à écrire l'italien avant l'âge de dix ans, ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils pratiquaient cette langue dans la vie privée. Avant la Première Guerre mondiale, l'italien était encore une langue imposée à la majorité de la population. 

- Les États pontificaux

Les historiens ne parlent pas souvent du rôle des États pontificaux dans l'édification de l'italien national. Devant la fragmentation des pouvoirs politiques sur le territoire italien, les États du pape représentaient une zone de stabilité incontestable. La papauté avait compris, après les progrès indéniables de la Réforme protestante et après avoir tenu durant trop longtemps à son latin d'Église, qu'il était inutile de continuer à s'adresser aux Romains en latin ecclésiastique.

Habituée à une intense  activité diplomatique, la cour papale avait l'habitude d'employer plusieurs langues, notamment le français, l'espagnol, l'allemand, etc., mais aussi l'italien dans sa variété florentine. Les États pontificaux constituaient alors l'un des rares pouvoirs politiques, avec la cour de Toscane, à employer le florentin dans le domaine politique. Il faut rappeler que, la plupart du temps, le pape n’était pas d'origine romaine et, lorsqu'il l’était, son entourage demeurait d'origine toscane ou venait de l’Italie du Nord. Ainsi, l’élite de Rome ne parlait pas le dialecte romain, le romano. La présence de nombreux papes toscans a eu pour effet de modifier le dialecte romain qui s'est fragmenté notamment en romanesco parce que celui-ci a emprunté de nombreux éléments toscans. Avec le temps, le romanesco s'est considérablement rapproché non seulement du florentin, mais aussi de l'italien standard. De façon générale, les papes ont contribué à propager le florentin et, par voie de conséquence, l'italien. 

- Le modèle d'imposition du français

Au début du XIXe siècle, la France était une nation unifiée, et le français était une langue homogène et parlée ou comprise par une majorité de la population, même si les «patois» y étaient encore très vivants. L'édit de Villers-Cotteret de François Ier avait en 1539 imposé le français dans les actes officiels et les documents judiciaires. Par la suite, l'État adopta de multiples décrets, lois et règlements destinés à imposer le français dans la population.

Mais rien de tel ne s'était produit en Italie, sauf dans le duché de Savoie. Par l’édit de Rivoli du 22 septembre 1561, le duc Emmanuel-Philibert de Savoie fit comme François Ier en déclarant le français comme langue officielle en remplacement du latin dans la partie occidentale de son duché (Savoie et Val d'Aoste). Emmanuel-Philibert de Savoie choisit, pour la partie orientale, l’italien de Toscane pour le Piémont et le comté de Nice.

À cette époque, de nombreux intellectuels et écrivains italiens comparaient la situation de l'Italie avec celle de la France. Des différences significatives entre les deux pays ont marqué certains Italiens qui considéraient que la France était un modèle à suivre.

Parmi eux, il faut citer Alessandro Manzoni (1785-1873) considéré comme l'un des plus importants écrivains italiens de son temps. Celui-ci souhaitait une langue unifiée pour toute l’Italie, une langue unique que tous puissent parler, écrire et comprendre. Il voulait une langue nationale qui remplace à la fois les dialectes et le florentin jugé une langue archaïque dans ses fonctions. Manzoni fut le chef de file du camp des partisans de l'uniformisation à partir du toscan, conçu comme le berceau de la langue italienne. Pour lui, la France représentait un idéal linguistique. Dans son roman I Promessi Sposi (en français: Les Fiancés), Manzoni a tenté de mettre en pratique ses conceptions d'une langue italienne nationale. Cette œuvre est considérée comme le premier roman moderne italien et elle eut une influence décisive sur la définition de la langue nationale. Manzoni a ainsi influencé un grand nombre d'auteurs et a marqué de façon décisive la langue italienne pour en arriver à remplacer l'italien littéraire de Dante, de Pétrarque et de Boccace par un style linguistique plus naturel et plus «libertin».

En 1868, le ministre de l'Instruction publique, Emile Broglio, fit appel à Manzoni pour diriger une commission chargée de «rechercher et de proposer toutes les mesures et tous les moyens par lesquels on puisse favoriser et rendre plus universelle dans toutes les classes du peuple la diffusion de la bonne langue et de la bonne prononciation» (Wikipedia). Le rapport qui sortit de cette initiative, et qui était de la plume même du romancier, établissait que la «bonne langue» et la «bonne prononciation» étaient celles de Florence. Mais il est difficile d'imposer une langue par décret à tout un peuple. Alessandro Manzoni oubliait que la formation des grandes langues nationales est généralement le fruit d'une longue histoire et que celle de l'Italie passait par des siècles de morcellement. Il faudra attendre encore plusieurs décennies pour que s'impose l'italien national à tous les Italiens.

- Les emprunts au français

Comme on pouvait s'y attendre, les emprunts au français se sont poursuivis tout au cours du XIXe siècle. La liste qui suit ne témoigne que de quelques exemples courants: ristorante (<restaurant), casseruola (<casserole), maionese (<mayonnaise), menù (<menu), paté (<pâté), purè (<purée), crêpe, omelette, croissant; boutique, décolleté, plisse (<plissés), griffe, prêt-à-porter, fuseaux, boulevard, toilette, sarcasmo (<sarcasme), cinema, avanspettacolo (<avant le spectacle = interlude) et en français soubrette, boxeur, châssis, tapis roulant, etc.

- La colonisation italienne

En raison des difficultés après l'unification de l'Italie, le pays voyait partir, chaque année autour de 1880, entre 15 000 à 20 000 de ses citoyens. À partir de l'année 1882, ce fut environ 135 000 départs annuels, un nombre qui allait augmenter à 250 000 à la fin du siècle, puis à plus de 500 000 quelques années plus tard. Les contingents les plus nombreux étaient généralement originaires des régions méridionales. Ces émigrants partaient pour la France, la Suisse, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. S'ajoutèrent ensuite l'Amérique latine (Argentine, Brésil, Uruguay), les États-Unis et le Canada. Les autorités se montraient plutôt favorables au fait migratoire. L'Italie entreprit même une politique d'expansion d'outre-mer. La colonisation constituait sans doute un moyen supplémentaire de résoudre les problèmes de surpopulation et les tensions sociales du Sud.

Les premières initiatives furent menées par des missionnaires italiens qui, ayant pris pris en Afrique orientale, tentèrent d'entraîner le gouvernement du compte de Cavour dans une intervention que celui-ci refusa. Dès 1879 fut fondée la Società d'esplorazione commerciale in Africa. Il fallut attendre en 1882 pour qu'un nouveau gouvernement se prête à une implantation sur la côte érythréenne, à Assab, puis à Massaouah. À partir de ces deux points d'appui, les Italiens espéraient pénétrer vers l'intérieur.

La première tentative des Italiens de conquérir l'empire d'Éthiopie en 1895 se termina par un désastre retentissant à Adoua, après lequel l'Italie se vit forcée de reconnaître l'indépendance de l'Éthiopie. Le traité signé à Addis Abeba, le 26 octobre 1896, laissait à l'Italie la Somalie italienne et l'Érythrée au prix de 5000 soldats tués et de 3000 prisonniers. Des manifestations se déroulèrent en Italie pour condamner l'échec d'Adoua.      

6.5 La Première Guerre mondiale

Au début du XXe siècle, le gouvernement italien se lança dans une politique de réformes en élargissant la législation dans le domaine social, en définissant un statut pour les fonctionnaires (1908) et en introduisant le suffrage masculin quasi universel pour les femmes ce sera par décret législatif, n° 23, du 2 février 1945. Le droit de vote fut octroyé à tous les citoyens mâles à partir de 21 ans sachant lire et écrire, ainsi qu'aux analphabètes (mâles) à partir de 30 ans ou aux individus ayant accompli leur service militaire (1912). L'industrie italienne se développa dans de nouveaux secteurs, comme la sidérurgie, la mécanique, le textile, la chimie, tandis que le pays commençait à s'électrifier. En même temps, l'agriculture se modernisa avec l'introduction de la culture intensive et de productions plus spécialisées. Favorisée par l'apparition d'un courant nationaliste, l'expansion coloniale reprit : l'Italie annexa en Libye la Tripolitaine et la Cyrénaïque, et occupa en 1912 les îles du Dodécanèse, un archipel de la mer Égée (Grèce). Bref, au cours de cette période (1902-1910), l'économie italienne, en dépit de crises périodiques (1902 et 1907), connut une phase de prospérité.

Le 28 juin 1914, l'héritier du trône d'Autriche, l'archiduc François-Ferdinand, et son épouse furent assassinés par un nationaliste serbo-bosniaque (un musulman serbe de Bosnie) à Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. Le gouvernement autrichien, qui tenait la Serbie pour responsable, lui déclara la guerre et l'envahit en août, précipitant ainsi la Première Guerre mondiale. À ce moment-là, l'Italie était déjà liée à l'Allemagne et à l'empire d'Autriche-Hongrie par la «Triple Alliance» (la "Triplice"), un pacte militaire signé en 1882 par Humbert Ier  et renouvelé régulièrement dans le but de contrer le système d'alliance de la «Triple Entente» (Royaume-Uni, France et Russie). Victor-Emmanuel III régnait comme roi d'Italie depuis l'assassinat de son père, Humbert Ier, le 29 juillet 1900.

Croyant retirer davantage de compensations territoriales, l'Italie décida de se rapprocher de la Triple Entente et de signer en secret le pacte de Londres du 26 avril 1915 (Patto di Londra, en italien). Le pays s'engageait alors à entrer en guerre contre l'Allemagne et l'Autriche en échange d'importantes compensations territoriales (voir la carte). Le pacte prévoyait que l'Italie recevrait, en cas de victoire, le Trentin, le Tyrol du Sud, la Marche julienne (Vénétie julienne), l'Istrie (sans la ville de Fiume), une partie de la Dalmatie, de nombreuses îles de l'Adriatique, ainsi que la ville albanaise de Vlora (Vlorë en albanais) et la petite île de Saseno (Sazan en albanais) dans la baie de Vlorë, et le bassin houiller d'Antalya dans le sud de la Turquie. De plus, elle se voyait confirmer la souveraineté sur la Libye, l'Érythrée, la Somalie et le Dodécanèse (en mer Égée) et attribuer une partie de l'empire colonial allemand en Asie.

- Le traité de Versailles (1919)

Le traité de Versailles du 28 juin 1919 redessina les frontières de l'Europe en raison du démantèlement de l'ancien empire des Habsbourg et de son remplacement par une demi-douzaine de nouveaux États, conformément au principe imposé par le président américain Woodrow Wilson, du «droit des peuples à disposer d'eux-mêmes», ce qui concernait surtout les Polonais, les Hongrois, les Roumains, les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Croates, les Serbes, etc., mais pas nécessairement tous les autres peuples (Gallois, Écossais, Bretons, Frioulans, Corses, Sardes, Siciliens, etc.).

Au cours de la Conférence de paix, les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale décidèrent d'annexer à l'Italie une partie seulement des territoires qui avaient été promis par le pacte de Londres (1915), les États-Unis étant fermement opposés aux clauses du traité de Londres. Le président américain ne se sentait pas lié par ce traité qu'il n'avait pas signé. Cette situation provoqua de violentes protestations de la part du premier ministre italien, Vittorio Emanuele Orlando qui, déçu, quitta la conférence de paix, ce qui n'entraîna aucune conséquence lors de la Conférence, sauf un mécontentement généralisé qui s'en suivit en Italie. On sait aussi que la Chambre des représentants des États-Unis n'entérina jamais le traité de Versailles signé par son président.

Le traité de Saint-Germain-en-Laye du 10 septembre 1919 vint donc compléter celui de Versailles et en faire partie. Toute la région orientale de l'Adriatique fut partagée entre l'Italie et le royaume de Yougoslavie. Les Italiens reçurent l'Istrie, alors que la Yougoslavie obtint la Dalmatie située plus au sud. La ville de Trieste et le comté de Gorizia passèrent également à l'Italie et firent partie de la Vénétie julienne.

Le traité de 1919 accordait aussi à l'Italie le Trentin et le Haut-Adige jusqu'au col du Brenner. L'Italie annexa en outre les îles de Cherso (Cres en croate) et de Lussino (Lošinj en croate), tandis que la Yougoslavie s'emparait de la petite île de Krk (Veglia en italien).

Du jour au lendemain, quelque 200 000 Allemands du Haut-Adige devinrent italiens malgré eux. Dans la région de l'Istrie attribuée à l'Italie, les habitants italophones étaient généralement concentrés dans les villes du littoral, tandis que la population de l'arrière-pays était plutôt composée de Croates ou de Slovènes. En Vénétie julienne, on parlait donc l'italien, le frioulan, le vénitien, l'istrien (variété de vénitien), le slovène et le croate. 

- Le traité de Rapallo (1920)

Il y eut aussi le traité de Rapallo, signé le 12 novembre 1920, entre la Yougoslavie (le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes) et l'Italie (royaume d'Italie). Insatisfaite des clauses des traité de paix, qui ne lui accordaient pas les territoires qu'elle revendiquait, l'Italie négocia avec la Yougoslavie un autre traité à Rapallo, une rectification des nouvelles frontières entre les deux États. Le traité de Rapallo accordait à l'Italie d'importants territoires croates et slovènes, soit quelque 10 000 km².

L'article 1er du traité modifiait en effet les frontières d'avant la guerre à l'est: les villes de Trieste, de Gorizia et de Gradisca, ainsi que toute l'Istrie et certains districts de la Carniole (Postojna, Ilirska Bistrica, Idria, Vipava, Ajdovšcina) étaient annexés à l'Italie. Selon l'article 2, l'Italie recevait aussi l'enclave de Zadar (Zara en italien). L'article 3 attribuait les îles Cres, Losinj, Pelagia et Lastovo à l'Italie, alors que les autres îles de l'archipel, qui appartenaient auparavant à l'Empire austro-hongrois, allaient dorénavant à la Yougoslavie (Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes). Enfin, avec l'article 4, Fiume (ou Rijeka) devenait pour un temps une «ville libre»; ce nouvel État avait pour territoire un corpus separatum (en latin dans le texte) délimité par la ville et le district de Fiume, et une partie de territoire en Istrie.

Les nouvelles frontières placèrent sur le territoire italien une population de langue slovène (à Trieste, à Gorizia, à Capo d'Istria/Koper) et croate (dans toute l'Istrie, les îles dalmates et Zara), c'est-à-dire 700 000 Slaves du Sud.

À la suite de ces traités, la côte dalmate, jadis vénitienne, et les possessions allemandes ou turques d'outre-mer échappaient toutefois à l'Italie. De plus, la guerre, qui s'achevait par une grave crise socio-économique, avait coûté à l'Italie quelque 500 000 morts et un million de blessés.

7 Le fascisme italien (1919-1945)

En 1918, l'Italie, encore appelée royaume d'Italie, constituait toujours une monarchie avec Victor-Emmanuel III comme roi, appartenant à la dynastie de la Maison de Savoie. Au cours de la période s'étendant de 1922 à 1943, le royaume d'Italie fut dirigé par le gouvernement fasciste de Benito Mussolini (1883-1945), sans que le régime monarchique ne soit interrompu. C'est donc dire que Victor-Emmanuel III dut traiter et composer avec le régime mussolinien durant vingt et un ans.

Le fascisme italien est apparu à la suite de la Première Guerre mondiale en 1919, lorsque les espoirs italiens d’expansion territoriale furent déçus par l’issue de la guerre. En effet, les conclusions du traité de Versailles privaient l'Italie des territoires pourtant promis lors du pacte de Londres de 1915. Le fait que plusieurs des territoires «perdus» comptaient une population alors en partie italophone (en majorité ou en minorité) bouleversa une grande partie de l'opinion publique italienne en raison de la propagande conduite par la presse nationaliste et mussolinienne.

La réaction fut violente en Italie, alors qu'un mouvement révolutionnaire se mobilisait autour de Benito Mussolini. À cette déception morale s'ajoutaient les problèmes économiques (industries en crise, endettement de l'État et inflation), sociaux (chômage, grèves et baisse du pouvoir d'achat) et politiques (agitation révolutionnaire communiste). Face aux grèves qui se multipliaient, les anciens partis politiques italiens furent rapidement dépassés. Le 23 mars 1919, un ancien instituteur devenu journaliste militant socialiste, Benito Mussolini, fonda à Milan un groupement fasciste, les «Faisceaux italiens de combat» (en italien: "Fasci italiani di combattimento"), qui seront connus sous le nom de «Chemises noires» (en italien : "camicie nere" ou "squadristi").

Canalisant les mécontentements, Benito Mussolini prit le pouvoir en 1922. En raison des occupations d'usines et de la progression des communistes, de nombreux grands propriétaires terriens et des industriels accordèrent de l'aide financière au mouvement fasciste qui reçut aussi le soutien des classes moyennes menacées également par la mobilisation ouvrière dans les campagnes et dans les villes.

Benito Mussolini devint président du Conseil du royaume d'Italie du 31 octobre 1922 au 25 juillet 1943, puis premier maréchal d'Empire du 30 mars 1938 au 25 juillet 1943, et président de la République sociale italienne (RSI) de septembre 1943 à avril 1945. Dès les élections de 1929, la Chambre des députés ("Camera dei deputati del Regno d'Italia") ne comptait plus que des députés favorables au nouveau régime. La presse fut muselée, les grèves furent interdites. Toute la jeunesse italienne fut embrigadée dès l’âge de six ans dans des formations de type militaire avec comme devise «Croire, obéir, combattre» (en italien: "Credere, obbedire, combattere"). De nombreux opposants émigrèrent à l'étranger jusqu'à ce que l'émigration soit interdite. C'est pourquoi, de 1929 à 1945, le pays vit sa population passer de 38 millions à 45 millions d'habitants.

Pendant plus de vingt ans, Mussolini institua un régime autoritaire, militariste et nationaliste: le fascisme. L'origine du mot vient de fascio signifiant «faisceau», un symbole d'autorité dans la Rome antique; il s'agissait d'un assemblage de tiges liées autour d'une hache (voir l'illustration). Le faisceau désignait d'abord le mouvement fasciste, puis le régime fasciste mis en place par Mussolini, avant de désigner toutes les dictatures fondées sur le culte du chef et le rejet des principes démocratiques et des droits de l’homme. Au cours de son «règne», Mussolini se fit désigner comme le Duce, mot italien dérivé du latin dux et signifiant «chef» ou «guide». Par analogie, à l'époque de la république de Venise, le représentant de l'État se faisait appeler «doge», un mot de la même origine latine, qui a donné «duc» en français. Benito Mussolini a grandi dans un milieu où on lisait et parlait l'italien plutôt que le romagnol de sa région.  

En 1929, Benito Mussolini signait les accords du Latran, entre l'État italien et le Saint-Siège, représenté par le cardinal Gasparri, secrétaire d'État du pape Pie XI. Les accords comprenaient trois conventions distinctes : un traité politique qui réglait la «question romaine»; une convention financière (quatre milliards de lires) qui dédommageait le Saint-Siège; et un concordat qui statuait sur la position de l'Église en Italie (le catholicisme devenait la religion officielle de l'État italien). Le pape perdait ses anciens États pontificaux et acceptait de n'être plus souverain temporel que sur l'État de la Cité du Vatican formé de 44 hectares, le plus petit État du monde.

7.1 La politique linguistique

Adversaire de la démocratie, du parlementarisme, de la société libérale, du capitalisme et de la liberté économique, Mussolini appliqua une politique linguistique fasciste fondée sur le «tout-italien» et l'exclusion ou l'interdiction des autres langues. En ce sens, il fit adopter plusieurs lois pour restreindre ou plutôt pour supprimer les droits linguistiques des minorités d'Italie, notamment au Val d'Aoste (contre le français), dans le Trentin-Haut-Adige, notamment dans la province de Bolzano (contre l'allemand) et dans le Frioul-Vénétie-Julienne (contre les slovène et le croate). En somme, la politique d'assimilation forcée semble avoir été pratiquée avec d'autant plus de rigueur que les régions frontalières paraissaient plus menacées pour l'italien ou plus menaçantes pour l'Italie.

- L'interdiction linguistique

Dans la province de Trieste au Frioul-Vénétie-Julienne, les persécutions furent particulièrement violentes à l'égard des Slovènes durant les émeutes du 13 avril 1920, fomentées en représailles à l'attaque contre les troupes d'occupation italiennes par la population croate locale. De nombreux magasins slovènes et d'édifices publics furent détruits pendant ces émeutes qui culminèrent quand un groupe de fascistes italiens, dirigé par Francesco Giunta, brûla la "Narodni Dom" (la «Maison nationale»), la salle communautaire des Slovènes de Trieste. Benito Mussolini salua cette action comme un «chef-d'œuvre du fascisme de Trieste» ("capolavoro del fascismo triestino"). 

Évidemment, la région du Frioul ainsi que l'Istrie et les localités dalmates ne furent pas laissées pour compte, car la répression fasciste entraîna, sur une période de dix ans, la mort de plus de 2000 Croates et Slovènes, et conduisit à l'emprisonnement plus de 20 000 autres personnes.

En 1920, Mussolini avait formé des commandos de squadristi, ou squadristes, c'est-à-dire des groupes paramilitaires issus des "Faisceaux de combat" (en italien: Fasci di combattimento) ou «Chemises noires». Ces commandos pourchassèrent, illégalement et en toute impunité, les grévistes, les syndicalistes, les socialistes et les démocrates que Mussolini rendait responsables de la crise au pays, mais aussi les minorités linguistiques du nord de l'Italie. Ces minorités parlaient le français, le franco-provençal et le piémontais au Val d'Aoste, l'allemand, le tyrolien du Sud (ou Südbairisch), ainsi que le fersentaler ou mochène (mòcheno, en italien) et le cimbre (cimbro, en italien) au Haut-Adige, le slovène, le croate ou le frioulan au Frioul-Vénétie-Julienne, ainsi que l'istrien, le vénitien, l'italien, le slovène et le croate en Istrie. Les squadristes semaient partout la terreur chez les minorités linguistiques.


Voici un c
ommentaire de Mussolini en septembre 1920 concernant le slovène et le croate au cours d'une «visite guidée» au Frioul et en Vénétie-Julienne (y compris l'Istrie):
 
Di fronte ad una razza inferiore e barbara come la slava - non si deve seguire la politica che dà lo zuccherino, ma quella del bastone. I confini dell'Italia devono essere il Brennero, il Nevoso e le Dinariche: io credo che si possano sacrificare 500.000 slavi barbari a 50.000 italiani. [Devant une race inférieure et barbare comme la slave, il ne faut pas poursuivre une politique qui donne des sucreries, mais celle du bâton. Les frontières de l'Italie doivent être le Brenner, le Nevoso et les Dinarides: je crois qu'il est possible de sacrifier 500 000 Slaves barbares contre 50 000 Italiens.]

Les mesures prises par les fascistes italiens visaient à faire disparaître toute trace des langues minoritaires dans le nord-est de l'Italie, au Frioul, en Vénétie et en Istrie; et il en  fut de même au Val d'Aoste. Dès 1923 furent supprimées toutes les écoles en langues minoritaires, en français, en franco-provençal, en frioulan, en ladin, en slovène et en croate. En 1923, le décret-loi du 11 février 1923, n° 352, prescrivit, sous peine d'amende, la suppression de toutes les affiches en une langue étrangère «barbare», même les bilingues, et en 1926 tous les noms des rues de la ville d'Aosta furent changés.

À partir de 1925, les actes de l'état civil de l'Italie durent être rédigés exclusivement en italien. Un décret de la même année, le décret-loi du 22 novembre 1925, n° 2191 (Disposozioni riguardanti la lingua d'ensegnamento nelle scuole elementari), interdit l’enseignement, même facultatif, de toute autre langue que l'italien dans les écoles. Puis le Décret royal du 5 février 1928, 577, imposa l'enseignement de l'unique langue italienne, ce qui supprimait l'enseignement des langues minoritaires, dont le français au Val d'Aoste, l'allemand dans la province de Bolzano et le slovène et le croate dans l'Est:

Article 272

À
partir de l'année scolaire 1923-1924, dans toutes les premières années des écoles primaires allophones, l'enseignement doit être offert en italien. Au cours de l'année scolaire 1924-1925, même dans les deuxièmes années de ces écoles, l'enseignement doit être en italien. Au cours des années scolaires suivantes, il sera procédé de façon similaire pour les trois années jusqu'à ce que, dans le nombre d'années égal à celui de l'ensemble des cours, dans toutes les classes, l'enseignement soit donné en italien. Jusqu'à ce que le remplacement de la langue d'enseignement soit conforme aux dispositions des paragraphes précédents, aucun instituteur, sauf en cas de nécessité, ne pourra enseigner dans une autre langue que l'italien, à moins qu'il ne soit dûment autorisé.

Rappelons que les instituteurs devaient faire la classe en chemise noire dans les écoles, alors que les professeurs d'université furent, à partir de 1931, astreints à prêter serment de fidélité au régime. L'article 18 du décret royal n° 1227 du 28 août 1931 énonçait ce qui suit:
 

Articolo 18

I professori di ruolo e i professori incaricati nei Regi istituti d'istruzione superiore sono tenuti a prestare giuramento secondo la formula seguente:

"Giuro di essere fedele al Re, ai suoi Reali successori e al Regime Fascista, di osservare lealmente lo Statuto e le altre leggi dello Stato, di esercitare l'ufficio di insegnante e adempire tutti i doveri accademici col proposito di formare cittadini operosi, probi e devoti alla Patria e al Regime Fascista. Giuro che non appartengo né apparterrò ad associazioni o partiti, la cui attività non si concilii coi doveri del mio ufficio."

Article 18

Les professeurs titulaires et les professeurs chargés de cours dans les établissements royaux d'enseignement supérieur sont tenus de prêter serment selon la formule suivante:

«Je jure d'être fidèle au roi, à ses successeurs et au régime fasciste, d'observer fidèlement la Constitution et les autres lois de l'État, d'exercer les fonctions de professeur et d'accomplir toutes les obligations universitaires dans le but de former des citoyens travailleurs, honnêtes et consacrés à la Patrie et au régime fasciste. Je jure que je n'appartiens ni appartiendrai à des associations ou à des partis, dont les activités ne sont pas conciliables avec les devoirs de ma charge.»

Sur un total de 1250 professeurs, seulement une douzaine refusa de le faire. Pour Mussolini (1931), l'école doit être un instrument du fascisme:
 

La scuola italiana in tutti i suoi gradi e i suoi insegnamenti si ispiri alle idealità del Fascismo, educhi la gioventù italiana a comprendere il Fascismo, a nobilitarsi nel Fascismo e a vivere nel clima storico creato dalla Rivoluzione Fascista. L'école italienne, dans tous ses degrés et son enseignement, doit être basée sur les idéaux du fascisme, éduquer la jeunesse italienne en lui inculquant le fascisme, s'ennoblir par le fascisme et vivre dans un climat historique créé par la révolution fasciste.

L'article 1er du décret-loi royal du 15 octobre 1925, n° 1796, interdit aussi l'emploi d'une autre langue que l'italien dans les tribunaux:
 

Article 1er

1)
Dans toutes les affaires civiles et pénales qui sont traitées dans les tribunaux du royaume, l'italien doit être exclusivement employé.

2) La présentation des instances, des actes, des recours et des écritures généralement rédigés dans une autre langue que l'italien est non avenue et ne sert même pas à empêcher le commencement du calcul des échéances des délais.

3) Les procès-verbaux, les rapports d'experts, les actes d'accusation, les décisions et toutes les actions et mesures en général, qui ont un lien quelconque avec la justice civile et pénale et qui sont rédigés dans une autre langue que l'italien sont nuls.

4) Quiconque n'est pas en mesure de comprendre l'italien ne peut pas être inscrit sur les listes des jurés. 

Cette politique linguistique d'interdiction était destinée à supprimer tous les droits linguistiques des minorités, ce qui, selon l'idéologie fasciste, devait nécessairement favoriser l'expansion de l'italien.

La politique raciale en vigueur en Allemagne, notamment contre les Juifs, trouva un aboutissement similaire en Italie à partir de 1938. Ainsi, la plupart des Juifs de Merano dans la province de Bolzano furent arrêtés par les nazis, le 8 septembre 1943, et prestement déportés en Allemagne, vers les camps d'extermination. C'était la première déportation à avoir lieu en Italie. L'année suivante, un camp de concentration de transit (un «Durchgangslager») fut créé à Bolzano en juillet 1944, après la fermeture de celui de Fossoli, près de Modène. Au cours de la même période, un autre camp de concentration fut ouvert à Trieste (Risiera di San Sabba) avec une chambre à gaz.  Quant aux homosexuels, ils furent considérés comme des criminels «politiques»: ils risquaient la prison et l'exil dans des îles lointaines.

- Les lois fascistes

Voici un ensemble de lois fascistes, appelées aussi «lois fascistissimes» (de l'italien "leggi fascistissime"), adoptées à cette époque. Elle sont toutes reproduites ici et traduites en français:

- Décret royal du 11 février 1923, 352, sur l'application de la taxe sur les enseignes;
-
Décret royal du 29 mars 1923, n° 800, fixant la liste officielle des noms des municipalités et des autres localités des territoires ci-annexés;
-
Décret-loi royal du 24 octobre 1923, n° 2185 : ordonnance sur les grades scolaires et les programmes pédagogiques de l'enseignement primaire;
-
Décret-loi royal du 15 octobre 1925, n° 1796 : obligation d'employer la langue italienne dans tous les bureaux judiciaires du Royaume;
-
Décret-loi royal du 22 novembre 1925, n° 2191 : dispositions relatives à la langue d'enseignement dans les écoles primaires;
-
Décret royal du 5 février 1928, 577 : approbation du texte unique sur les lois et règlements juridiques émis en vertu de l'article 1er, n° 3, de la loi du 31 janvier 1926, n° 100, sur l'enseignement primaire, post-primaire et ses travaux d'intégration;
-
Décret royal du 9 juillet 1939, n° 1238: ordonnance sur l'état civil;
-
Décret royal du 28 octobre 1940, n° 1443: le Code de procédure civile;
- Loi du 23 décembre 1940, n° 2042 : interdiction de l'usage des mots étrangers dans les noms des entreprises et les diverses formes de publicité;
-
Décret royal du 26 mars 1942 -XX, n° 720 : règlement complémentaire relatif à la loi du 23 décembre 1940 -XIX, n° 2042 sur l'interdiction de l'usage des mots étrangers dans les noms des entreprises et dans les diverse formes de publicité.

La volonté de tout italianiser eut pour conséquence immédiate de remettre en question les droits des minorités linguistiques présentes sur le territoire italien, les plus importantes étant, rappelons-le, les communautés de langue allemande dans le Trentin-Haut-Adige (Bolzano), française dans le Val d'Aoste et slovène dans le Frioul-Vénétie-Julienne.

En 1940, le Décret royal du 28 octobre 1940, n° 1443, sur le Code de procédure civile imposa l'emploi obligatoire de l'italien dans la procédure civile, avec possibilité d'avoir recours à un interprète:

Article 122

Utilisation de la langue italienne - Désignation de l'interprète

Dans tout procès, il est obligatoire d'utiliser la langue italienne. Lorsqu'il est évident qu'un justiciable ignore la langue italienne, le juge peut désigner un interprète. Celui-ci, avant d'exercer ses fonctions, doit prêter serment d'office devant la cour qu'il remplira fidèlement celles-ci.

Article 123

Désignation
du traducteur

Lorsqu'il faut procéder à l'examen de documents qui ne sont pas rédigés en italien, le tribunal peut désigner un traducteur assermenté, conformément à l'article précédent.

Cette politique linguistique visait non seulement la suppression des droits linguistiques des minorités, mais aussi l'adoption systématique des mots italiens, y compris la toponymie, les patronymes ou les noms de famille.

Après la Première Guerre mondiale, Benito Mussolini imposa dans tout le Nord une politique d'assimilation ("Regio Decreto 7 aprile 1927, n. 494"), qui eut pour effet le remplacement des noms de famille et des noms de lieux par des appellations italiennes. Voici un exemple de formulaire utilisé au Frioul, à Trieste et en Istrie, mais appliqué aussi au Val d'Aoste, pour tous les noms de famille à modifier:

Il Prefetto della Provincia dell’Istria
------------

Veduta la domanda per la riduzione del cognome in forma italiana presentata dal Signor ……………………………………………………

Veduti il regio decreto 7 aprile 1927 Nr. 494 con cui sono stati estesi a tutti i territori annessi al Regno gli art. 1 e 2 del R. D. L. 10 gennaio 1926, Nr. 17, ed il Decreto ministeriale 5 agosto 1926 che approva le istruzioni per l’esecuzione del R. D. L. anzidetto.

Ritenuto che la predetta domanda è stata affissa per la durata di un mese all’albo pretorio del Comune di …………………………………

E all’albo di questa Prefettura, senza che siano state presentate opposizioni:

Veduto l’art. 2 del R.D.L. precitato:

DECRETA

Al Signor …………………………………. di-fu ………………………….  e della …………………………………… nato a …………………………………………. addi …………………………………….. residente a ………………………………………… Via …………………………………di condizione ……………..……….. è accordata la riduzione del cognome in forma italiana da .………………………………….. in …………………………………………………………

Con la presente determinazione viene ridotto il cognome in forma italiana alla moglie ..……………………ed ai figli ……………………………………………………..................................

Il presente decreto, a cura del Capo de Comune di attuale residenza, sarà notificato all’interessato a termini del n. 6, comma terzo ed avrà ogni altra esecuzione nei modi e per gli effetti di cui ai nn. 4 e 5 delle istruzioni ministeriali anzidette.

Pola, addi …………………….. 19 ….  – Anno …….

Il Prefetto : ........................

Le préfet de la province de l'Istrie (traduction)
------------

Compte tenu de la demande d'adaptation du nom de famille dans une forme italienne présentée par M...................................................................

Compte tenu du décret royal du 7 avril 1927, n° 494, avec lequel ont été étendus à tous les territoires annexés au Royaume les articles 1er et 2 du décret-loi royal du 10 janvier 1926, n° 17, et du décret ministériel du 5 août 1926 portant sur l'approbation des instructions pour la mise en œuvre du décret-loi royal mentionné auparavant.

Entendu que la demande mentionnée ci-dessus a été affichée pendant une période d'un mois au tableau public de la municipalité de.......................

Et au tableau de cette préfecture, sans qu'il n'y ait eu d'opposition déposée :

Compte tenu de l'article 2 du décret-loi royal ci-dessus :

DÉCRÈTE

À monsieur ........................................ de feu ............................... et de la ............................................. né à ..................................................... à ce jour .............................................. résidant à ................................. rue................................................................................................ de condition.............................. est accordée la modification du nom de famille dans une forme italienne ............................................. en.................... ........................................................................................................

Avec la présente décision, le nom de famille de l'épouse est modifié dans la forme italienne ...................................... et des  enfants....................... ...........................................................................................................

Le présent décret, par les soins du chef la municipalité de la résidence actuelle, sera communiqué à l'intéressé selon les termes du n° 6, troisième paragraphe, et sera exécuté dans tous les cas suivant les modalités et aux fins visées des nos 4 et 5 des instructions ministérielles mentionnées auparavant.

Pola, le ............ jour de ..................... 19 .... - Année .......

L
e préfet: ..................

Ce type de formulaire fut rempli des dizaines de milliers de fois. Ceux qui s'opposèrent à ces «modifications» de nom furent tout simplement emprisonnés. Cette politique d'italianisation des noms de famille commença en 1926; elle toucha particulièrement les noms allemands, slovènes et croates. Les noms ladins et frioulans furent considérés comme des noms italiens. Dans la seule province de Trieste, plus de 3000 noms furent complètement changés et 60 000 personnes ont vu leur nom modifié pour se rapprocher d'une consonance italienne, pour un total de quelque 100 000 noms slovènes ou croates italianisés; souvent le prénom fut également italianisé. Les noms des pierres tombales dans les cimetières furent aussi italianisés. Heureusement, les noms et prénoms d'origine ont été rétablis plus tard, beaucoup plus tard, lors de l'adoption de la Loi du 28 mars 1991, n° 114, sur le rétablissement des noms et prénoms modifiés pendant le régime fasciste dans les territoires annexés à l'Italie.

Pour rendre les nouveaux territoires acquis irrémédiablement italiens, le régime fasciste pratiqua aussi une solution radicale: le déplacement des populations. L'objectif de l'opération était de minoriser la population autochtone locale au sein d'une majorité importée d'italophones de façon à ce que si, un jour, le critère ethnique devait s'appliquer pour décider du sort de ces territoires, il jouerait nécessairement en faveur de l'Italie. En pratique, il suffisait de n'embaucher que des fonctionnaires de préférence unilingues italophones attirés par des offres alléchantes et de faire venir en masse des italophones pauvres des régions du Sud, qui n'auraient rien à perdre en migrant dans le Nord. Cette politique ne réussit pas partout, mais elle donna un élan à un mouvement qui se poursuivra bien après la mort de Mussolini (1945). Quoi qu'il en soit, ces mélanges de population à l'intérieur de l'Italie contribuèrent certainement, aux dépens des minorités linguistiques, à unifier un État politiquement encore fragile et dont l'identité était encore incertaine. Ceux qui écopèrent le plus, ce furent les francophones du Val d'Aoste, les germanophones du Haut-Adige, les slavophones (Slovènes et Croates), les Ladins et les Frioulans du Frioul, ainsi que, au sud, les petites communautés albanaises, croates et grecques, sans oublier les Siciliens et les Sardes. 

7.2 Le purisme italien et l'Académie d'Italie

Le fascisme fut une période clé pour la langue italienne. Le régime lança une campagne d’italianisation d'orientation puriste: il fallait bannir les mots étrangers dans la langue italienne. Le rôle principal de l'Accademia d'Italia fut donc de supprimer toute présence de mots exotiques, les «exotismes» (en italien: esotismi) dans la langue italienne.

- La chasse aux mots étrangers

La politique de répression à l'égard des mots étrangers débuta en 1937. La propagande fasciste inculqua chez les Italiens un sentiment de xénophobie qui aboutira, au plan linguistique, à la parution en 1941 du premier volume du Vocabolario della lingua italiana (les lettres A à C), précédé par la loi du 23 décembre 1940, n° 2042, sur l'interdiction des mots étrangers, et la création d'une commission «pour l'italianité de la langue», laquelle avait pour tâche d'établir des listes de mots étrangers devant être remplacés par des mots italiens (même des archaïsmes), ou des mots italianisés, ou être tolérés et acceptés dans la langue italienne. Cette politique d'italianisation aboutit parfois à des résultats comiques: même William Shakespeare est devenu Guglielmo Shekspirro. Le mot anglais «rugby» fut changé en palla ovale («ballon ovale»), «bar» en mescita («débit de boisson»).

La loi de 1940 n° 2042 fut suivie du décret royal du 26 mars 1942 -XX, n° 720, lequel correspondait en fait à un Règlement sur l'interdiction de l'usage des mots étrangers dans les noms des entreprises et dans les diverses formes de publicité. Selon l'article 5 du règlement, il fut permis aux hôtels, pensions et autres lieux publics en général de continuer à utiliser le linge de maison, les rideaux, la vaisselle, la coutellerie, etc., ayant des mots étrangers sur du tissu, mots gravés, émaillés ou imprimés de façon indélébile, à la condition que les matériaux rendus hors service avant l'expiration de leur terme soient remplacés en temps et lieu afin de se conformer aux autres dispositions du Décret royal du 26 mars 1942 -XX, n° 720 :

Article 5

Au cours de l'état actuel de la guerre, ou jusqu'à un an après la fin de celle-ci, il est permis aux hôtels, pensions et autres lieux publics en général de continuer à utiliser le linge de maison, les rideaux, la vaisselle, la coutellerie, etc., ayant des mots étrangers sur du tissu, mots gravés, émaillés ou imprimés de façon indélébile, à la condition que les matériaux rendus hors service avant l'expiration de leur terme soient remplacés en temps et lieux afin de se conformer aux autres dispositions de la loi du 23 décembre 1940 -XIX, n° 2042.

Les entreprises qui ont l'intention de se prévaloir de l'option prévue au paragraphe suivant doivent faire une déclaration, dans un délai de deux mois à compter de l'entrée en vigueur du présent décret, aux organismes de tourisme de leur province respective, en précisant la quantité des matériaux mentionnés ci-dessus en cours d'utilisation.

- Les campagnes d'interdiction

La politique fasciste dans le domaine linguistique s'est exercée non pas directement sur les Italiens eux-mêmes, mais par le biais de prescriptions envoyées à la presse à l'occasion de campagnes contre l'introduction des mots étrangers. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la grande majorité des Italiens ne parlaient pas encore la langue nationale, mais leur dialecte local. Il faut noter que les interdits du régime fasciste étaient circonscrits à la langue écrite et ne s'appliquaient pas à la langue parlée. Néanmoins, si le contact de la population avec les textes législatifs fut limité, l'interdiction des mots étrangers, généralement appelés forestierismi (les «xénismes») et esotismi (les «exotismes»), et l'imposition des mots italiens furent exercés sur la population italienne grâce aux écoles au moyen des dictionnaires.

En italien, le mot forestierismo (1887) désigne une forme linguistique prise dans une langue étrangère. Ce mot provient du latin foris («en dehors de l'enclos»), qui désignait une chose ou une personne venant d'un pays étranger. Quant à esotismo, il fut formé (1499) à partir du latin exoticum et du grec exotikos, signifiant «étranger» ou «qui provient de pays lointains» (en français: exotique). À l'époque de Mussolini, les dictionnaires étaient généralement des ouvrages d'interdiction, dans lesquels on n'expliquait jamais les motifs des interdits. Jusqu'en 1940, l'ennemi numéro 1 était le français, les emprunts dans cette langue constituant la grande majorité des mots condamnés par les linguistes associés aux campagnes d'interdiction.

Dans son ouvrage Barbaro dominio publié à Milan en 1933, Paolo Monelli écrit ce qui suit à propos de la France et de la natalité: 

"E' curioso che I' Italia, paese dove si sanno ancora fare i bambini, debba prendere questi termini dalla Francia dove se ne fanno assai meno da un pezzo. [II est étrange que l'Italie, pays où on sait encore faire des enfants, doive emprunter ces termes à la France, pays où on en fait beaucoup moins depuis longtemps.]

De son côté, Franco Natali, l'auteur de Come si dice in italiano - Vocabolarietto autartico publié en 1940 à Bergame (Edizioni di "Bergamo Fascista"), affirme:
 

Da noi si fabbricano, per grazia di Dio, consule Mussolini, molti pargoli. In Francia si fa di tutto per fabbricarne col contagocce, e quando ne vien fuori per disgrazia qualcuno, otto volte su dies lo tiran su col biberon. Al nostro paese sono allattati, nella maggior parte dei casi, dalla madré, e quando ne siamo proprio costretti, ricorriamo al poppatoio. [Chez nous, on fabrique, grâce à Dieu, à l'époque de Mussolini, beaucoup de petits. En France, on fait tout pour les fabriquer au compte-gouttes, et quand par malheur il en vient un au monde, huit fois sur dix, ils l'élèvent au biberon. Dans notre pays ils sont allaités, le plus souvent, par la mère, et quand nous y sommes vraiment obligés, nous recourons au poppatoio (biberon).]

Le lien entre la langue et le taux de natalité en France n'était pas évident. Mais la référence à la France constituait un anti-modèle qui faisait abstraction de la langue elle-même, car l'objectif était de renforcer chez les Italiens un sentiment d'aversion envers un «pays ennemi», dont la langue est un corollaire en tant que «langue de l'ennemi». D'ailleurs, la défense de la patrie devait être globale et inclure la langue nationale. La politique linguistique fasciste aura contribué par ses méthodes autoritaires à accélérer l'unification linguistique de l'Italie et l'assimilation des minorités linguistiques.  

Mais l'Italie fasciste n'allait pas s'arrêter aux seules langues minoritaires, les dialectes italiens ont aussi fait l'objet d'interdictions. En 1934, les dialectes italiens et les mots étrangers furent bannis des programmes scolaires du primaire par le ministre de l'Éducation ("ministro dell'Educazione Nazionale") de 1932 à 1935, Francesco Ercole. En même temps, cette interdiction avait pour but d'éviter les dialectalismes dans l'usage linguistique correcte, car seul l'italien épuré pouvait contribuer à l'unification du peuple italien dans une nation unie.

- L'italianisation du lexique

La période du fascisme fut une période très importante pour l'évolution de la langue italienne. Dans sa politique du tout-italien, comme on l'a vu, le régime prit comme moyen d'adopter une italianisation d’orientation puriste. Le rôle principale de l’Accademia d’Italia fut de supprimer les esotismi dans la langue italienne. Mais il ne suffisait pas d'interdire l'emploi des mots, il fallait aussi trouver des solutions de rechange. Mussolini fit appel à des linguistes et à des lexicologues. On déclara la guerre aux anglicismi ("anglicismes"), aux francesismi ("francicismes" ou "gallicismes"), aux germanismi ("germanismes") et aux barbarismi ("barbarismes"). Quelque 500 mots furent interdits et inscrits sur une liste. En voici quelques exemples:

Mots étrangers interdits Langue d'origine Mots italiens obligatoires

brioche
carré
champagne
croissant
dancing
dessert
film
hôtel
hockey
slalom
alcool
cognac
hangar

français
français
français
français
anglais
français
anglais
français
anglais
norvégien
arabe
français
français

brioscia
lombata
sciampagna
cornetto
sala di danze
fin di pasto
pellicola
albergo
disco su ghiaccio
obbligata
àlcole
cògnac
aviorimessa

En cas d'infraction, les coupables encouraient un emprisonnement maximal de six mois ou une amende pouvant aller jusqu'à 5000 lires, c'est-à-dire quelques dollars ou quelques euros, mais à l'époque une telle amande équivalait à au moins une journée de travail. En contrepartie, le décret-loi du 16 mars 1942, n° 720, imposa des mots italiens pour remplacer ceux en usage jugés indésirables. L'article 1er du décret 720 précise ce qui n'est pas considéré comme un mot étranger:

Article 1er

Aux fins de la loi du 23 décembre 1940 -XIX, n° 2042, ne sont pas considérés comme des mots étrangers ceux en latin ou en grec ancien, ou leurs dérivés, ainsi que les noms inventés et les abréviations, sauf s'ils sont des dérivés de mots étrangers ou s'ils renvoient par leur affinité apparente à des termes étrangers.

L'article 3 du décret-loi du 16 mars 1942 décrit le rôle de l'Académie d'Italie pour déterminer les mots étrangers «tolérés» en italien:

Article 3

L'Académie royale d'Italie, après avoir entendu l'avis d'une commission spéciale qu'elle aura désignée, doit déterminer les mots étrangers qui peuvent être considérés comme acquis ou tolérés pour la langue italienne; elle doit suggérer également les termes italiens qui remplaceront les mots étrangers les plus couramment utilisés. Ces décisions seront publiées dans le Journal officiel du royaume ou dans le Bulletin d'information de l'Académie.

C'est exclusivement à l'Académie elle-même, après avoir entendu l'avis de la commission, de se prononcer, à la demande des ministères concernés, sur les questions en matière de technique et de linguistique, relativement à l'application de la loi du 23 décembre 1940 -XIX, n° 2042. Les décisions de l'Académie doivent être contraignantes pour l'administration qui a fait la demande et elles doivent être publiées selon les modalités prévues au paragraphe précédent.

L'article 6 du décret-loi n° 720 prescrit le remplacement des panneaux d'affichage routiers non conformes:

Article 6

Au cours de l'état actuel de la guerre, ou jusqu'à un an après la fin de celle-ci, il est permis de supprimer ou de remplacer les panneaux d'affichage qui ne sont pas conformes à la loi, qui sont placés le long des autoroutes, des routes nationales, provinciales ou municipales, ou en vue de celles-ci, en dehors des centres habités ; ces suppressions ou remplacements peuvent survenir progressivement, conformément aux dispositions qui seront communiquées par l'administration autonome sur l'état des routes, des routes nationales ou des autoroutes gérées par l'administration elle-même ou par le ministère des Travaux publics pour toutes les autres routes et autoroutes.

- L'Académie d'Italie

Benito Mussolini ne pouvait pas éviter de fonder une académie pour protéger la langue, les lettres et les arts italiens. Par le décret-loi du 7 janvier 1929, n° 87 (decreto legge del 7 gennaio 1926, n. 87), Mussolini fondait l'Académie d'Italie (Accademia d'Italia). Dans son discours d'inauguration du 28 octobre 1929, il plaçait l'Académie sous le patronage des «Faisceaux» ("Littorio") :
 
Eccellenze, signore, signori! Sono fiero di aver fondato l'Accademia d'Italia: Sono certo che essa sarà all'altezza del suo compito nei secoli e nei millenni della nostra storia. Sono lieto d'inaugurare ufficialmente l'Accademia d'Italia nel simbolo del Littorio e nel nome augusto del Re. [Excellences, Mesdames et Messieurs ! Je suis fier d'avoir fondé l'Académie d'Italie : je suis certain qu'elle sera à la hauteur de la tâche au cours des siècles et des millénaires de notre histoire. Je suis heureux d'inaugurer officiellement l'Académie d'Italie sous le symbole des Faisceaux et au nom auguste du roi.]

La mission de l'Académie était décrite à l'article 2 du Statut ("Statuto"):
 

Articolo 2

L'Accademia d'Italia ha per iscopo di promuovere e coordinare il movimento intellettuale italiano nel campo delle scienze, delle lettere e delle arti, di conservarne puro il carattere nazionale, secondo il genio e le tradizioni della stirpe e di favorirne l'espansione e l'influsso oltre i confini dello Stato.

[Article 2

[L'Académie d'Italie a pour objet de promouvoir et de coordonner le mouvement intellectuel italien dans le domaine des sciences, des lettres et des arts, en gardant pur le caractère national, selon le génie et les traditions de la race, et d'en promouvoir l'expansion et l'influence au-delà des frontières de l'État.]

L'Académie comprenait quatre catégories de quinze membres chacune : (1) les sciences physiques, (2) les mathématiques et les sciences naturelles, (3) les sciences morales et historiques, (4) les lettres et les arts. Le «prix Mussolini» était décerné annuellement à partir de 1931 pour chacune des catégories.  Les présidents de l'Académie, tous d'inspiration conservatrice, furent d'ardents défenseurs du fascisme et de la rectitude en matière de langue: Tommaso Tittoni (1929-1930), Guglielmo Marconi (1930-1937), Gabriele d'Annunzio (1937-1938), Luigi Federzoni (1938-1943), Giovanni Gentile (1943-1944) et Giotto Dainelli (1944-1945). L'Académie cessa ses activités en 1945.

7.3 Le rôle des médias

Pour soutenir les campagnes de propagande lexicographique, les médias de la presse écrite et radiophonique furent incités à participer à la cause patriotique italianisante. Ainsi, le journaliste Paolo Monelli (1891-1984) rédigea une rubrique intitulée «Una parola al giorno» (en français: «Un mot par jour»), qui paraissait dans le journal la Gazetta del Popolo (en français: «Le Journal du peuple») destinée à purifier la langue italienne de ses exotismes (esotismi). Chaque jour, la Gazetta del Popolo choisissait un mot étranger utilisé en italien et démontrait qu'il y avait pratiquement toujours un mot italien équivalent qui existait et qui pouvait être d'un meilleur emploi, tout en ridiculisant ceux qui employaient le terme étranger.

Par exemple, il était jugé inutile de dire en italien «abat-jour» comme en français plutôt que paralume (terme signifiant «abat-jour»), «affiche» ou «placard» comme en français plutôt que manifesto (signifiant «affiche»), avviso (< fr. avis) ou targa  (pour désigner une «plaque d'immatriculation»). Pourquoi dire «apprendissaggio» (< fr. «apprentissage») plutôt que la forme italienne tirocinio (signifiant «stage») ou noviziato (signifiant «apprentissage»)? Paolo Monelli condamnait le mot français «atelier» employé en italien à la place du «bon mot» studio ou laboratorio. On trouvait des dizaines d'exemples de ce type. Le recueil de ces articles de la Gazetta del Popolo fut publié en 1933 sous le titre de «Barbaro Dominio».

La politique linguistique de la période mussolinienne est le reflet de l'idéologie du régime fasciste, qui s'ingéniait à privilégier le principe de l’épuration ou du purisme linguistique et à faire la chasse aux emprunts étrangers. Cette période sombre de l'histoire de l'Italie a laissé des traces profondes dans le lexique d'aujourd'hui, puisqu'une grande partie de celui-ci provient de cette époque fasciste. En ce sens, on peut dire que la période fasciste fut très productive dans l'instauration des normes linguistiques actuelles dans le lexique. 

- La radio

La radio, qui fut érigée en monopole d'État par une loi de 1927, devint à la fois le véhicule d'une sous-culture à vocation essentiellement récréative, où le sketch et la chansonnette italienne tenaient une place prépondérante, et celui d'une propagande ciblée autour de grands mots d'ordre de circonstance, que ce soit les campagnes natalistes, la politique étrangère, la politique coloniale fasciste, etc.

Les médias radiophoniques et cinématographiques ont jouèrent un rôle important dans la diffusion de la langue nationale. Les dirigeants fascistes se préoccupaient beaucoup de la radio, car elle servait de moyen de propagande efficace au régime. En 1939, les journalistes et linguistes Giulio Bertoni (18779-1942) et Francesco Amadeo Ugolini (1896-1954) rédigèrent le Prontuario di pronunzia e di ortografia («Manuel de prononciation et d'orthographe»); cet ouvrage devait servir de norme pour la prononciation officielle à l'Ente Italiano per le Audizioni Radiofoniche (Agence italienne pour les auditions radiophoniques), la société radiophonique d’État fondée en 1927, mieux connue par le sigle EIAR. 

Avec l'avènement de la radio, la langue italienne cessait d'être une langue écrite et littéraire destinée à l'élite. Diffusée auprès du peuple, la langue italienne devenait une langue nationale orale. La radio proposait un modèle uniforme de prononciation. Elle pratiquait aussi un langage nouveau, concis mais dépouillé, dépourvu de termes savants, désuets ou recherchés. Pour Bertoni et Ugolini, la «questione della prononzia», était basée à la fois sur la prononciation toscane florentine et la prononciation romaine, ce qu'on a appelé l'«Asse linguistico Roma-Firenze», c'est-à-dire l'axe Rome-Florence.

Avec Mussolini, Rome était devenue la capitale et le centre majeur de la vie politique italienne; c'était la ville de résidence de Mussolini et des dirigeants fascistes. Lorsque la prononciation romaine n'était pas jugée conforme à celle de Florence, deux possibilités se présentaient» : soit accepter le modèle florentin comme le berceau de la langue italienne littéraire, soit accepter la décision prise à Rome en tant que capitale qui forge l'histoire et la langue du pays. Les journalistes et linguistes G. Bertoni et F.A. Ugolini durent légitimer l'emploi de la «lingua toscana in bocca romana», la langue toscane parlée par une bouche romaine:

Noi proponiamo la pronunzia della capitale. […] Siamo convinti che, mentre la pronunzia di Firenze ha per sé il passato, quella di Roma ha per sé l'avvenire. [Nous proposons la prononciation de la capitale. […] Nous sommes convaincus que, tandis que la prononciation de Florence est du passé, celle de Rome est la prononciation de l'avenir.]

Selon l'idéologie officielle, la prononciation toscane ou florentine fut présentée comme «provinciale» dans une Italie encore fortement dialectophone. C'est pourquoi les responsables de la radio publique eurent pour mission de propager la «prononciation romaine cultivée» ("pronunzia romana colta"), en signifiant que la «langue de Rome» correspondait à la «langue cultivée» (la "lingua colta") et certainement pas le dialecte romain. Bertoni et Ugolini parlaient de "la bella e calda pronunzia romana", c'est-à-dire de la belle et chaude prononciation romaine, qui devait se répandre en Italie et hors de l'Italie.

Avec le soutien de l’Accademia d’Italia (Académie d'Italie), des cours d'italien furent donnés à la radio publique: on y enseignait la bonne prononciation, les règles de grammaire, la ponctuation et le vocabulaire. Giulio Bertoni et F. Amadeo Ugolini jouèrent un rôle essentiel dans cette entreprise. Ils avaient fondé en 1939 la revue Lingua Nostra, laquelle réservait explicitement des textes concernant les aspects normatifs de la langue ainsi que des textes sur l'histoire de l'italien. La revue présentait les débats linguistiques comme une «bataille» ("battaglia") pour l'établissement de la norme linguistique. Au nom de l'unité nationale de la langue italienne, il fallait expulser les éléments étrangers, dont faisait partie l'usage des dialectes dans les situations formelles et publiques.

Même les annonceurs à la radio et plus tard à la télévision durent suivre des cours d'italien pour utiliser la bonne prononciation sans influence dialectale et, dans de nombreux cas, ils durent s'inscrire à des cours particuliers de phonétique et d'orthoépie. Or, la langue italienne renfermait une grande variété de prononciations régionales très disparates; le fait de déclarer «une seule prononciation italienne» entraînait forcément des jugements de valeur, car une hiérarchie s'établissait nécessairement entre les différentes prononciations. Dorénavant la prononciation de Rome avait préséance sur celle de Florence. Tous les discours de Benito Mussolini étaient diffusés à la radio et présentés comme des modèles linguistiques à toute la population. Ces discours totalitaristes du Duce apportaient de nouveaux mots repris par les journalistes.

- L'influence du cinéma

L'avènement du cinéma en Italie joua aussi un rôle considérable dans la diffusion de l'italien national. Selon les données de l'ISTAT, l'Istituto nazionale di statistica (Institut national de la statistique), les deux tiers (64,9 %) de la population d'entre-les-deux-guerres fréquentaient régulièrement le cinéma. La plupart des films paraissaient en italien, rarement en vénitien, en piémontais ou en napolitain, encore plus rarement dans les langues étrangères. La grande langue de diffusion était l'italien national avec la prononciation romano-florentine. En ce sens, le cinéma devint certes un grand diffuseur de l'italien standard. Le rôle du cinéma fut d'autant plus important qu'à l'époque une bonne partie de la population adulte était encore analphabète et n'avait accès ni à la presse écrite ni à l'école. 

Sous le régime fasciste, grâce à l'avènement de la radio et du cinéma (plus tard de la télévision), l'italien officiel s'est fait entendre dans toutes les régions de l'Italie, sans compter que l'apprentissage obligatoire de l'italien dans les écoles a aussi contribué à assurer la connaissance de cette langue. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, tous les Italiens avaient été mis en contact avec l'italien officiel. Dès lors, il n'était plus possible pour un citoyen de nier l'existence et l'utilité de l'italien, alors que, avant la guerre, celui-ci apparaissait encore comme une langue seconde importée. Dans les faits, la langue italienne officielle fut en grande partie imposée par Mussolini plutôt que par l'amour du peuple envers la littérature florentine du passé. Cependant, si Mussolini a réussi à contraindre beaucoup de dialectophones à abandonner leur parler et une part de leur identité, il n'a jamais établi des lois sur le statut de l'italien. Ce n'était pas nécessaire, il suffisait d'interdire les autres langues. Au final, le cinéma et les rassemblements de masse, tout comme les événements sportifs, furent d'efficaces outils de propagande dans la bataille idéologique pour promouvoir l'Uomo nuovo, l'«homme nouveau». Dès 1923, une censure rigide de conditionnement des esprits fut imposée et contrôlée personnellement par le Duce.

Pour résoudre les problèmes récurrents de l'Italie, Benito Mussolini était convaincu qu'il était nécessaire de rééduquer les citoyens à partir de zéro et de construire l'homme nouveau... fasciste. En opposition à l'homme nouveau se trouvaient les apatrides et ceux qui imitaient les Américains, les Anglais et les Français caractérisés par le matérialisme, l'hédonisme, le capitalisme sans scrupules, l'égoïsme, le marxisme, la culture juive, la musique de jazz, le tennis, etc. Le cinéma de l'époque mussolinienne devait exalter les grandeurs du passé italien, la colonisation, la famille, le travail, le respect des hiérarchies sociales, le rejet du désordre, etc., le tout au profit d'un cinéma d'évasion peu différent finalement du modèle hollywoodien qui était pourtant dénoncé parce qu'il était étranger. 

8 La République italienne (1946)

En juillet 1943, l'armée italienne se trouva incapable de résister au débarquement anglo-américain en Sicile. Entre-temps, le roi Victor-Emmanuel III fit arrêter Mussolini le 25 juillet 1943, mais les Allemands le libéraient en septembre suivant. Mussolini proclama alors la République sociale italienne (italien : Repubblica Sociale Italiana ou RSI) dans le nord de l'Italie, devenue un satellite de l'Allemagne. Victor-Emmanuel III quitta Rome avec ses ministres. Le régime de Mussolini parvint à se maintenir jusqu'en avril 1945, alors que les Alliés prenaient le territoire.
 
1943 Noms allemands Nom français Chef-lieu Notes
OZAK Operationszone Adriatisches Küstenland Zone opérationnelle du littoral adriatique Trieste Formée par la province de Ljubljana en Slovénie actuelle, de la péninsule de l’Istrie, de la province du Frioul et de celle de Gorizia.
OZAV Operationszone Alpenvorland Zone opérationnelle des contreforts alpins Bözen-Bolzano Formée du Sud-Tyrol, du Trentin italien et de petites parties adjacentes du nord-est de l’Italie.

La progression des Alliés vers le nord fut longue et difficile : Naples tomba le 1er octobre 1943 et Rome seulement le 4 juin 1944. Les Allemands capitulèrent le 29 avril 1945. La veille, Mussolini était exécuté par des résistants italiens sur l'ordre du chef communiste Walter Audisio. Son cadavre et celui de sa maîtresse (Clara Petacci) furent pendus par les pieds, les dépouilles se balançant comme des pantins à bras ouverts, et exposées aux quolibets de la foule, sur une place de Milan, la Piazzale Loreto, jusqu'à l'intervention d'officiers alliés. Le colonel américain Charles Poletti (1903-2002) ordonna sur-le-champ de faire cesser la barbarie.

Après la mort de Mussolini, la Yougoslavie titiste (RFSY) décida de remettre en cause l'appartenance de la Vénétie julienne et de l'Istrie à l'Italie. Entre 1860 et 1957, la frontière orientale de l'Italie fut modifiée sept fois, avec tout ce qu'il est possible d'imaginer comme problèmes avec les minorités tant slovènes qu'italiennes.

En juin 1946, un référendum mettait fin à la monarchie en Italie. Les résultats définitifs du 18 juin 1946 donnèrent 12,7 millions de voix à la République et 10,7 millions de voix à la Monarchie, ce qui équivalait à 54,3 % en faveur de celle-ci; et il y eut 1,4 million de votes blancs ou nuls. La majorité des circonscriptions du Nord avait voté pour la République; celle du Sud, pour la monarchie. En raison de sa complaisance avec le régime fasciste, la monarchie s'était discréditée auprès de la population qui était ainsi prête à y renoncer, apparemment sans grande nostalgie. Il faut souligner que, de toute façon, le roi n'exerçait plus de pouvoir réel depuis une vingtaine d'années et que, après la Libération, l'Italie a vécu sous un régime républicain de fait. En septembre 1943, Victor-Emmanuel III et le gouvernement de Badoglio s'étaient enfuis de Rome et avaient gagné Brindisi dans le sud de l'Italie. Un mois avant le référendum, le 9 mai 1946, Victor-Emmanuel III avait abdiqué en faveur du prince héritier (Humbert), moins compromis que son père dans l'accession au pouvoir de Mussolini et dans la collaboration avec les forces fascistes.

En proclamant la République italienne, le 18 juin, le gouvernement mettait fin au court règne du roi Humbert II qui avait succédé à son père à la suite de l'abdication de ce dernier. La famille royale dut s'exiler, le roi à Alexandria en Égypte et la reine et les enfants à Cascais au Portugal. Le 1er janvier 1948, il était interdit au roi, Victor-Emmanuel III, à son successeur Humbert II, et au fils de ce dernier, Victor-Emmanuel de Savoie, de revenir en Italie en vertu du deuxième paragraphe de la XIIIe disposition transitoire de la Constitution de la République italienne : «Il est interdit aux anciens rois de la Maison de Savoie, à leurs épouses et à leurs descendants mâles d'entrer et de séjourner sur le territoire national.»

DISPOSITIONS TRANSITOIRES ET FINALES

XIII

1) Les membres et les descendants de la Maison de Savoie ne sont pas électeurs et ne peuvent remplir ni offices publics ni charges électives.

2) L’entrée et le séjour sur le territoire national sont interdits aux anciens Rois de la Maison de Savoie, à leurs épouses et à leurs descendants mâles.

3) Les biens, existant sur le territoire national, des anciens rois de la Maison de Savoie, de leurs épouses et de leurs descendants mâles sont
transférés à l’État. Les transferts et les constitutions de droits réels sur ces biens qui sont advenus après le 2 juin 1946 sont nuls.

Cependant, l'article unique de la Loi constitutionnelle, n° 1, du 23 octobre 2002, entrée en vigueur le 10 novembre 2002, énonçait cette rectification: «Les paragraphes 1 et 2 de la XIIIe disposition transitoire et finale de la Constitution cessent leurs effets à partir de la date d’entrée en vigueur de la présente loi constitutionnelle.» Cette disposition abrogeait les deux premiers paragraphes. Les membres de l'ancienne famille royale de la Maison de Savoie étaient donc autorisés à rentrer en Italie.

8.1 L'instauration des régions autonomes

En 1948, après la Seconde Guerre mondiale, quatre régions autonomes à statut spécial furent créées: la Sardaigne, la Sicile, le Trentin-Haut-Adige et le Val d'Aoste. En 1963 seulement, le Frioul-Vénétie-Julienne fut ajouté. Ce sont là des régions où s'étaient manifestées de fortes tendances autonomistes. Les articles 114 et 116 de la Constitution italienne reconnaissaient ce statut spécial aux régions du Trentin-Haut-Adige/Südtirol, du Frioul-Vénétie-Julienne, de la Sardaigne, de la Sicile et du Val d'Aoste:

Article 114

1. La République se compose des Communes, des Provinces, des Villes métropolitaines, des Régions et de l’État.

2. Les Communes, les Provinces, les Villes métropolitaines et les Régions sont des entités autonomes ayant un statut, des pouvoirs et des fonctions propres, conformément aux principes établis par la Constitution.

3. Rome est la capitale de la République. Son statut est réglé par la loi de l’État.

Article 116

1. Le Frioul-Vénétie-Julienne, la Sardaigne, la Sicile, le Trentin-Haut Adige/Südtirol et la Valle d'Aosta/Vallée d'Aoste disposent de formes et de conditions particulières d'autonomie, conformément à leurs statuts particuliers respectifs, adoptés par loi constitutionnelle.

2. La région autonome du Trentin-Haut Adige/Südtirol se compose des provinces autonomes de Trente et de Bolzano.

3. Des formes et des conditions particulières ultérieures d'autonomie concernant les matières visées au troisième paragraphe de l’article 117 et les matières visées au deuxième paragraphe dudit article aux alinéas l), pour ce qui est de l'organisation de la justice de paix, n) et s), peuvent être attribuées, par la loi de l’État, à d'autres Régions, à l'initiative de la Région intéressée, après avoir reçu l'avis des collectivités locales, dans le respect des principes fixés par l'article 119.

4. Ladite loi est adoptée par les Chambres à la majorité absolue de leurs membres, sur la base d’une entente entre l'État et la Région intéressée.

Les pressions politiques du Royaume-Uni, des États-Unis et de l'Union soviétique avaient incité l'Italie à protéger ses minorités historiques allemandes et slovènes. Les dirigeants italiens ont dû aussi promettre au gouvernement français l'octroi d'un statut spécial à la minorité francophone du Val d'Aoste. Autrement dit, le prix à payer pour conserver le Val d'Aoste, le Trentin-Haut-Adige et la province de Trieste fut de protéger à long terme les langues de ces minorités. Curieusement, les langues minoritaires parlées en Sardaigne et en Sicile n'ont jamais fait l'objet de négociations.  

Soulignons aussi que la Constitution de 1947 fut élaborée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l'Italie venait d'abandonner une vingtaine d'années d'oppression contre ses minorités linguistiques. Les rédacteurs de cette nouvelle Constitution ont considéraient qu'il fallait un soutien officiel et constitutionnel aux minorités qui avaient dû subir une italianisation forcée. Cette perception semblait être si profondément ancrée dans les esprits que les rédacteurs ne crurent même pas nécessaire d'insérer dans cette constitution un article sur le caractère officiel de la langue italienne en Italie. Quant aux minorités, l'article 6 prévoyait que «la République protège par des mesures appropriées les minorités linguistiques». Il reste à examiner comment se concrétisent ces mesures dites «appropriées» ("con apposite norme").

8.2 La poursuite de l'italianisation

Après la période fasciste et la Seconde Guerre mondiale, l'Italie libérale poursuivit une politique d'italianisation plus souple. Mais la radio, les journaux, l'école et la télévision continuèrent à jouer leur rôle d'uniformisation linguistique, sans faire disparaître les dialectes. De fait, en 1961, on dénombrait encore 90 % d'Italiens qui étaient devenus bilingues, ils parlaient leur dialecte natal et l'italien officiel appris en partie au moyen des médias (presse écrite, radio, télévision et cinéma) et en partie à l'école.     

Notons qu'environ seuls 5 % des Italiens ne connaissaient que leur dialecte natal, la plupart d'entre eux étant bilingues: ils employaient la langue nationale et leur dialecte, car celui-ci demeurait un élément fort de l'identité régionale (voir la carte). 

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la forte industrialisation du Nord a entraîné sa «méridionalisation» par l'arrivée de quelque six millions d'immigrants internes poussés par le chômage qui ravage le Sud depuis près d'un siècle. En ce qui a trait aux minorités historiques, les mouvements migratoires spontanés entre le Sud et le Nord au cours des années 1950 et 1960 ont eu pour effet de parachever l'œuvre de minorisation de Mussolini, bien que toute politique de déplacement autoritaire des populations ait été abandonnée par la République.

Aujourd'hui, les descendants des anciens immigrants du Sud vivent dans les villes du Nord comme Milan, Turin, Gênes, ainsi que dans les autres concentrations industrielles du Nord. En 2000, la frontière orientale de l'Italie était déjà fortement italianisée (plus des trois quarts), le Val d'Aoste l'était aux deux tiers, alors que le Trentin -Haut-Adige l'était aux trois quarts dans les villes (Bolzano, Trento, Merano, etc.), mais était resté massivement germanophone dans les campagnes. Une constante semble prendre forme: ces régions frontalières comptent traditionnellement chez les italophones de souche récente parmi les principaux fiefs de l'extrême-droite, alors que, pour leur part, les membres des minorités linguistiques sont devenus très nationalistes.

8.3 Les organismes linguistiques

L'Académie de la Crusca (Accademia della Crusca) a été fondée en 1583 à Florence pour la promotion et la défense du toscan florentin. À cette époque, l'Académie se distinguait déjà pour son engagement à maintenir la «pureté de la langue» ("la purezza della lingua"). Ses fondateurs, des membres de l’Académie de Florence (Accademia fiorentina) s’étaient donné comme tâche de distinguer et de supprimer les «impuretés» dans la langue : le mot «crusca» désignant en italien le résidu de la mouture du blé, le «son», c'est-à-dire la fine fleur de la langue. Il s'agissait donc d'accorder la primauté au florentin, la langue écrite telle qu'elle avait été modelée par les grands auteurs du XIVe siècle, notamment Dante, Pétrarque et Boccace considérés comme des modèles de perfection. 

Aujourd'hui encore, l'Accademia della Crusca est un organisme d'une grande importance pour la formation des spécialistes dans les domaines de la linguistique et de la philologie italiennes, de la diffusion des connaissances sur l'histoire de la langue italienne et de son évolution, la collaboration avec les institutions étrangères, le gouvernement italien et l'Union européenne. Le premier dictionnaire de l'Académie est paru en 1612 sous le titre de Vocabolario degli Accademici della Crusca, qui fait encore loi aujourd'hui. Les académiciens sont au nombre de quinze sur le territoire national, dont six doivent obligatoirement résider à Florence afin d'assurer la gestion scientifique et administrative de l'institut. L'Académie compte quinze correspondants italiens et quinze correspondants étrangers.

Mentionnons également le Centre de consultation sur la langue italienne contemporaine (Centro di consulenza sulla lingua italiana contemporanea: CLIC) créé le 18 janvier 2001. Le CLIC s'est donné comme mission d'étudier la langue italienne contemporaine et de transmettre les résultats de ses recherches au grand public par le moyen des médias. Il existe aussi une association appelée La Bella Lingua («La Belle Langue») destinée surtout à protéger l'italien contre «la pollution linguistique» entraînée par l'intrusion des anglicismes. Toutefois, cette association récente, fondée en juin 2000, n'a jusqu'ici entamé aucune véritable action concrète.

8.4 Les anglicismes en italien

L'ancienne aversion fasciste pour les langues étrangères n'existe plus aujourd'hui en Italie. C'est même une situation contraire avec la langue anglaise. Les emprunts à l'anglais sont tellement fréquents qu'ils sont devenus parfois difficiles à intégrer dans la langue italienne. On utilise souvent l'expression "parole straniere" (litt. «mots étrangers») pour désigner les mots étrangers empruntés par l'italien, lesquels se résument pour l'essentiel aux "anglicismi" («anglicismes») ou aux "americanismi" («américanismes»). Depuis seulement l'an 2000, l'emploi de termes anglais en italien aurait augmenté de 773 %, selon une enquête menée sur un échantillon de 58 millions de mots produits par des sociétés italiennes; l'enquête a été menée par la société Agostini Associati.

En voici quelques exemples: leader, meeting, target, brain storming, display, cast, coupon, night club, jolly joker, hobby, background, cocktail, poker, tennis, bookmaker, backup, designer, hard disk, mouse, on line, password, scanner, shopping, show, etc. Évidemment, tous ces mots sont «italianisables», mais ils sont d'abord apparus en anglais. Les exemples qui suivent témoignent qu'il est fort possible d'italianiser les emprunts à l'anglais ("americanismi"):

Mot anglais d'origine Mot italien proposé Équivalent français
directory
enter 
hard disk
on line

password
software

hacker
designer

brain storming
baby-sitter

coffee-break
leader

meeting
sexy
show
ticket

up to date
zoom

"indice" / "repertorio"
"invio"
"disco rigido"
"in rete"

"parola d’ordine"
"programma"
"pirata informatico"
"progettista" / "disegnatore"

"tempesta di cervelli"  (litt. «tempête de cerveaux»)
"bambinaia" / "governante"
"pausa caffè"
"capo" (litt. «chef»)

"riunione"
"provocante"  (litt. «provoquant»)
"spettacolo"
"biglietto"

"attuale"  (litt. «courant»)
"ingrandimento" (litt. «grossi»)

index / répertoire
envoi
disque rigide
en ligne / sur le réseau

mot de passe
logiciel
pirate informatique
concepteur / décorateur

remue-méninges
gardien(ne) d'enfant
pause-café
leader ou meneur

réunion
sexy
spectacle
billet

à la mode
zoom

Il ne s'agit là que de quelques exemples de mots très à la mode, mais ils démontrent que la langue italienne peut s'adapter sans se renier. 

8.5 L'italien contemporain

Aujourd'hui, l'italien national ne peut plus être ignoré des Italiens. Il est devenu omniprésent dans les écoles, l'affichage, la publicité, les médias, etc. L'Italie a cessé d'être un territoire rural et est devenue un pays industrialisé. Les centaines de dialectes locaux ne conviennent plus pour les millions d'individus qui vivent maintenant dans les villes où sont concentrés des Italiens de toutes les origines géographiques. Pour répondre à cette nouvelle réalité, l'italien contemporain est apparu. Mais la langue italienne dans sa forme florentine qui s'est développée depuis le XIVe siècle n'est plus celle de Dante, car elle ne serait plus comprise par les italophones du XXIe siècle. Il n'est plus une langue exclusivement écrite, littéraire et savante. L'italien contemporain a beaucoup évolué depuis le XIVe siècle aux plans phonétique, grammatical, syntaxique et lexical. Le site de Wikipedia nous donne l'exemple suivant à partir du toscan florentin, extrait du Décaméron de Boccace, rédigé entre 1349 et 1353 :
 
Texte original du XIVe siècle Adaptation en italien contemporain Traduction française
Ma già vicini al fiume pervenuti, gli venner prima che ad alcun vedute sopra la riva di quello ben dodici gru, le quali tutte in un piè dimoravano, si come quando dormono soglion fare. Per che egli prestamente mostratele a Currado, disse :

- Assai bene potete, Messer, vedere che iersera vi dissi il vero, che le gru non hanno se non una coscia e un piè, se voi riguardate a quelle che colà stanno.

Ma quando già erano arrivati al fiume, gli capitò di vedere prima di ogni altro sulla riva ben dodici gru, che stavano tutte ritte su una zampa così come usano fare quando dormono ; perciò egli le mostrò subito a Corrado e disse :

- Signore, se guardate quelle gru che stanno là, potete vedere chiaramente che ieri sera vi ho detto la verità, che le gru cioè hanno solo una coscia e una zampa.

Arrivés assez près du ruisseau, il fut le premier à en voir une douzaine, toutes appuyées sur un pied, comme elles font ordinairement quand elles dorment. Il les montre aussitôt à son maître, en lui disant :

- Voyez donc, Monsieur, si ce que je vous disais hier au soir n’est pas vrai : regardez ces grues, et voyez si elles ont plus d'une jambe et d'une cuisse.

 

Ancien français (XIe siècle)

Por dieu amor et por del crestiien poeple et nostre comun salvement, de cest jorn en avant, quan que Dieus saveir et podeir me donct, si salverai jo cest mien fredre Charlon...

Français moderne

Pour l'amour de Dieu et pour le salut commun du peuple chrétien et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m'en donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles...

Le texte en florentin original de Boccace est pratiquement incompréhensible aujourd'hui pour un Italien normalement constitué. Il faut être très instruit pour comprendre Boccace dans le texte original, un peu comme ce serait le cas pour un francophone qui lirait un texte en ancien français (Serments de Strasbourg). Sans traduction, l'ancien français semble une toute autre langue pour un francophone. Si, de plus, le texte de gauche était  parlé et prononcé comme il pouvait l'être au XIVe siècle, il s'agirait de deux langues totalement différentes.

Il en est ainsi de l'italien contemporain. Les textes en florentin des XIVe ou XVe siècles exigent aujourd'hui des traductions en «langue vulgaire». L'Italien actuel est une variété de langue qui ne coïncide aucunement avec une quelconque variété linguistique parlée au XVe siècle. L'Italien officiel est un italien plus scolaire et plus bureaucratique (tribunaux, ministères, administration, etc.) que l'ancien florentin.

- Les variétés régionales

La langue italienne, à l'exemple de la plupart des autres langues, ne constitue pas cependant un système linguistique complètement homogène; elle est caractérisée par une grande quantité de variantes régionales importantes. À côté de l'italien standard encadré par un organisme de normalisation comme l'Accademia della Crusca, il existe aussi des «italiens régionaux», mutuellement intelligibles.

Mentionnons, entre autres, l'italien régional du Nord, l'italien régional florentin, l'italien régional du Centre (axe Ancône-Rome), l'italien régional du Sud, le sicilien et le sarde. Ces divers italiens régionaux possèdent tous la même base linguistique, celle de l'italien standard, mais ils se distinguent aux plans de l'accent, de la prononciation et de certaines termes employés localement, la grammaire et la syntaxe demeurant identiques pour l'essentiel.

Les variantes régionales permettent une intercompréhension facile et donnent aussi la possibilité, surtout à l'oral, d'identifier l'origine géographique des locuteurs; l'italien régional est employé autant par les classes moyennes que par la bourgeoisie et les intellectuels. Mais ce qui distingue l'italien standard de l'italien régional, c'est que le premier est resté scolaire et bureaucratique, alors que l'autre est demeuré un italien plus populaire.

Il existe une ligne imaginaire appelée «ligne La Spezia-Rimini», qui délimite deux zones géographiques distinctes: l'italien régional du Nord et l'italien régional du Centre et du Sud. Les parlers du Nord, situés au nord de l'axe La Spezia-Rimini sont très nettement caractérisés ra rapport aux parlers plus au sud. L'allemand, le franco-provençal, le frioulan, le ladin, le slovène, le provençal et l'albanais ne comptent pas parmi ces parlers régionaux.

Selon les données de l'ISTAT (Instituto nazionale di statistica) de 2006, les citoyens qui parlent la plupart du temps l'italien en famille représentent 45,5 % de la population ayant l'âge de six ans ou plus, soit 25 millions sur un total de 51 millions. La proportion augmente dans les communications avec les amis (48,9 %) et de manière encore plus élevée avec les étrangers (72,8 %). Cela signifie aussi que les dialectophones sont peut-être aussi nombreux que les italophones.

- Le maintien des dialectes

En France, la plupart des «langues régionales», anciennement appelées «patois», sont en danger d'extinction, voire «en situation critique», selon l'UNESCO. Il en est ainsi en Espagne avec les langues régionales appelées «dialectos» ou «modalidades regionales»: l'asturien, l'aragonais, l'andalou, le murcien, etc. En Italie, plusieurs de ces langues, appelées «dialetti», sont elles aussi en danger d'extinction, mais d'autres sont encore très vivantes malgré la concurrence de l'italien standard.

En fait, la langue italienne standard demeure une variété «artificielle», par opposition à «naturelle», qui se veut commune à tous, mais qui diffère de tous les dialectes actuellement encore utilisés dans la péninsule. Cependant, les correspondances entre l'italien standard et les dialectes comme le piémontais, le lombard, le vénitien, le romain, etc., sont manifestement aisées (voir la carte). Cela signifie qu'il est facile d'apprendre l'Italien standard lorsqu'on a un dialecte italien comme langue maternelle, en tous cas plus facile que si l'on part du français ou de l'espagnol. Toutes les variétés dialectales de la péninsule sont issues du latin, et qu'on les appelle «langue» ou «dialecte» ne change strictement rien à leur degré de distanciation ou à ce qu'ils ont en communs. 

Article 1er (français)

1. Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits.
2. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Articolo 1 (italien standard)

1.Tutti gli esseri umani nascono liberi ed eguali in dignità e diritti.
2. Essi sono dotati di ragione e di coscienza e devono agire gli uni verso gli altri in spirito di fratellanza.

En piémontais

1. Tuij j'esser uman a nasso liber e uguaj an dignità e dirit.
2. A l'han ëd rasonament e 'd cossienssa e a l'han da comportesse j'un con j'aotri an spirit ëd fradlanssa.

En lombard

1. Tücc i vèss üman a i nàssen libér e cumpàgn en dignità e driss.
2. Lùur i hinn dutáa dë resün e cunscénza e duarìen agì l'ünn vèrss l'àlter 'n'ünn spirit dë fradelanssa."

En dialecte romain (Rome)

1. Tutte le crestiáne nascene lìbbere, parapuatte 'ndegnetát'e iùsse.
2. Tènene 'a rasciòne e 'a cuscénze, e ss'honne a ccumburtà l'une pe ll'òtre accùme a ffráte."
En vénitien

1. Tuti i èsari umani i nase łìbari e conpagni in dignità e diriti.
2. I xe dotai de raxon e de cosiensa e i ga da agir i uni co queł'altri inte'n spìrito de fradełansa.

On peut comprendre que passer du piémontais à l'italien standard soit plus aisé que de passer, par exemple, du français à l'italien en raison de la grande proximité linguistique des dialectes italiens (dialetti italiani) entre eux. Ces dialectes, qui sont en fait des langues au même titre que l'italien standard, sont certes en perte d'usage au profit de l'italien officiel, mais ils restent toujours employés dans des situations et des domaines de proximité (famille, amis, etc.). Surtout, ils sont demeurés relativement vivants dans le Sud, et les politiciens qui désirent se montrer «près du peuple» n'hésitent pas à les employer. Dans le Nord, des cours de dialecte sont donnés aux enfants pour maintenir cette langue vivante.

Tableau 1 - Type de parler utilisé habituellement à la maison

Type de langue 1987-1988 1995 2000
Seulement ou principalement l'italien 41,5 % 44,4 % 44,1 %
Seulement ou principalement le dialecte 32,0 % 23,8 % 19,1 %
Le dialecte et l'italien 24,9 % 28,3 % 32,9 %
Une autre langue 0,6 % 1,5 % 3,0 %
Autre langue non répertoriée 1,1 % 2,0 % 0,9 %
Total  (ISTAT, 2007) 100 % 100 % 100 %
Selon les données statistiques de l'ISTAT (Istituto nazionale di statistica, 2007), le tableau 1 indique que, entre 1987-1988 et 2000, l'italien a gagné des adeptes comme parler employé à la maison ou en famille, passant de 41,5 % à 44,1 %, alors que le dialecte, en usage exclusif ou principal, en a perdu de façon significative, baissant de 32 % à 19 %. La baisse est considérable, mais il n'en demeure pas moins que si 19,1 % des locuteurs utilisent principalement le dialecte à la maison et que 32,9 % emploient les deux langues, cela signifie que 52 % des Italiens font usage du dialecte à la maison.  

- L'âge comme facteur d'emploi

L'âge des locuteurs constitue un facteur important dans l'utilisation du dialecte par rapport à l'italien standard. Les pertes de l'un constituent des gains pour l'autre, comme dans un vase communiquant. Le tableau 2 ci-dessous (données de l'ISTAT) confirme cette tendance. L'emploi du dialecte augmente avec l'âge. À la maison, la proportion de ceux qui emploient l'italien varie de 58,4 % pour les 6-24 ans à 30,3 % pour les plus de 65 ans. Inversement, l'usage exclusif du dialecte augmente avec l'âge, passant d'une part très faible des jeunes qui ne parlent que le dialecte à la maison (8,1 % chez les 6-24 ans) à 32,2 % pour les plus de 65 ans. Les différences entre les générations pour le bilinguisme sont moins prononcées; l'usage mixe de l'italien et du dialecte dans la famille augmente jusqu'à 64 ans, puis diminue dans les générations plus âgées en faveur de l'usage exclusif du dialecte. À l'heure actuelle, les dialectes sont beaucoup moins pratiqués par les enfants et les adolescents, car les parents les leur transmettent de moins en moins.

Tableau 2 - Type de parler utilisé habituellement par catégorie d'âge

Type de langue 6-24 ans 25-34 ans 35-44 ans 45-54 ans 55-64 ans plus de 65 ans Total
EN FAMILLE              
Seulement ou principalement l'italien 58,4 % 48,4 % 51,3 % 44,8 % 39,1 % 30,3 % 45,5 %
Seulement ou principalement le dialecte   8,1 % 10,1 %   9,8 % 14,3 % 19,1 % 32,2 % 16,0 %
Le dialecte et l'italien 26,9 % 31,9 % 31,5 % 35,5 % 37,9 % 33,6 % 32,4 %
Une autre langue (ISTAT 2007)   5,3 %   8,4 %   6,2 %   4,6 %   3,3 %   3,1 %   5,1 %

Néanmoins, les dialectes sont encore connus par la majorité de la population à des degrés divers, selon l'âge, ou l'usage quotidien à la fois du dialecte et de l'italien.

- Les différences régionales

D'après les données de l'ISTAT (tableau 3), l'un des facteurs les plus importants dans l'emploi de l'italien et du dialecte, c'est la région de résidence des individus. Le tableau 3 nous indique que la moyenne nationale des locuteurs pour lesquels l'italien est parlé exclusivement ou de façon principale se situe à 45, 5 %, contre 16 % pour le dialecte. Selon qu'ils résident dans le Nord ou le Sud, les différences peuvent être importantes. Ainsi, l'usage principal ou exclusif de l'italien est plus répandu dans le Centre et le Nord-Ouest dans les trois contextes de communication analysés (à la maison ou en famille, entre amis et avec les étrangers). En particulier, l'italien est principalement parlé à la maison par 63,6 % des individus vivant dans le Centre par rapport à 28,3 % pour ceux qui habitent dans le Sud et 32,8 % pour ceux qui demeurent dans les îles. Les régions où existe une plus grande proportion de locuteurs parlant principalement l'italien sont la Toscane (83,9 %), la Ligurie (68,5 %), le Latium (60,7 %), le Piémont (59,3 %), la Lombardie (57,6 %) et l'Émilie-Romagne (55,0 %), tandis que ceux qui s'expriment le moins en italien sont la Calabre (20,4 %), la Vénétie (23,6 %), la Campanie (25,5 %) et la Sicile (26,2 %); la province autonome de Bolzano, dont la population est à 69 % germanophone, parle principalement en italien dans une proportion de 25,2 %.

Tableau 3 - Parler normalement utilisé à la maison par région

  Territoire (2006) Seulement ou
principalement l'italien
Seulement ou
 principalement le dialecte
Italien et dialecte Autre langue
1 Piémont 59,3 %   9,8 % 25,4 % 4,9 %
2 Val d'Aoste 53,9 %   9,3 % 24,5 % 11,3
3 Lombardie 57,6 %   9,1 % 26,6 % 5,7 %
4 Trentin-Haut-Adige(1) 27,8 % 20,4 % 15,1 % 34,6 %
4a Bolzano-Bozen 25,2 %   1,5 %   4,1 % 65,5 %
4b Trento 30,4 % 38,5 % 25,6 %   5,0 %
5 Vénétie 23,6 % 38,9 % 31,0 %   6,0 %
6 Frioul-Vénétie-Julienne 35,6 % 10,7 % 20,9 % 30,9 %
7 Ligurie 68,5 %   8,3 % 17,6 %   5,2 %
8 Émilie-Romagne 55,0 % 10,5 % 28,3 %   5,5 %
9 Toscane 83,9 %   2,8 %   8,8 %   4,0 %
10 Ombrie 41,0 % 14,9 % 37,7 %   5,4 %
11 Marches 38,0 % 13,9 % 42,2 %   5,6 %
12 Latium 60,7 %   6,6 % 28,4 %   3,1 %
13 Abruzzes 37,1 % 20,7 % 38,3 %   2,6 %
14 Molise 31,6 % 24,2 % 42,3 %   1,1 %
15 Campanie 25,5 % 24,1 % 48,1 %   1,1 %
16 Pouilles 33,0 % 17,3 % 47,9 %   0,9 %
17 Basilicate 27,4 % 29,8 % 41,2 %   0,9 %
18 Calabre 20,4 % 31,3 % 43,1 %   1,5 %
19 Sicile 26,2 % 25,5 % 46,2 %   1,2 %
20 Sardaigne 52,5 %   1,9 % 29,3 % 14,7 %
  Italie (ISTAT, 2007) 45,5 % 16,0 % 32,5 %   5,1 %

(1) Le Trentin-Haut-Adige comprend deux provinces autonomes: le Trentin (Trento) et Bolzano/Bozen.

À l'opposé, les régions où le dialecte est le plus parlé comme langue exclusive ou principale à la maison sont les suivantes: la Vénétie (38,9 %), la province de Bolzano (38,5 %), la Calabre (31,3 %), la Basilicate (29,8 %) et la Sicile (25,5 %). Par rapport à l'enquête effectuée par l'ISTAT en 2000 sur l'augmentation de l'usage exclusif ou principal de l'italien à la maison, il faut citer les Abruzzes (de 29,4 % en 2000 à 37,1% en 2006), la Sardaigne (de 46,4 % à 52,5 %) et la Campanie (de 21,5 % à 25,5 %).

Si l'on additionne les locuteurs de l'usage exclusif ou principal du dialecte et de l'emploi alterné de l'italien et du dialecte (voir le tableau 4), on constate que l'emploi du dialecte est très fréquent dans les régions méridionales: 74,4 % en Calabre, 72,2 % en Campanie, 71,7 % en Sicile, 71,0 % en Basilicate, 66,5 % en Molise, 65,2 % aux Pouilles, 59,0 % aux Abruzzes, 56,1 % dans les Marches. Dans le Centre, on trouve deux régions seulement: les Marches avec 56,1 % et l'Ombrie avec 52,6 %. Dans le Nord, la Vénétie (69,9 %) et la province autonome de Trente (64,1 %) sont les seuls territoires où l'usage principal du dialecte, mais non exclusivement, est très répandu à la maison. Par voie de conséquence, les autres régions sont peu dialectophones: l'Émilie-Romagne, la Lombardie, le Piémont, le Latium, le Val d'Aoste, le Frioul-Vénétie-Julienne, la Sardaigne, la Ligurie et la Toscane.

Quant à la province de Bolzano/Bozen, son bas taux d'emploi du dialecte s'explique par le fait que 69 % de la population parle une langue germanique, le tyrolien du Sud; tout dialecte italien y est donc à peu près inconnu.

Il faut tout de même souligner que certains dialectes italiens sont en voie de régression constante : le piémontais (Piémont), le franco-provençal (Val d'Aoste), le lombard (Lombardie), le ligure (Ligurie), l'émilien-romagnol (Émilie-Romagne), le florentin (Toscan), la romain (Latium), le campidanien et le gallurien (Sardaigne).

- L'avenir des dialectes en Italie

Comme on peut le constater, l'emploi des dialectes diffère selon les régions. Dans certaines régions, le dialecte n'est jamais disparu; dans d'autres, il est en voie d'extinction (Toscane et Ligurie). Pour la plupart des dialectophones, la langue maternelle est utile, car elle sert de moyen d'identification sociale et culturelle. Elle est considérée comme l'expression ultime de la culture populaire.

En raison de la présence des langues régionales (dialectes), l’italien ne constituerait la langue maternelle que d'environ 30 millions d’Italiens, soit 51 % de la population. Bien que le bilinguisme dialecte-italien soit le fait d'au moins 85 % des Italiens, cela n'empêche nullement la population, notamment dans le Sud et en Vénétie, de rester très attachée à sa langue régionale. Actuellement, nous assistons à de nombreuses tentatives de réhabilitation des dialectes italiens, qui sont des «langues» authentiquement populaires et longtemps opprimées, par opposition à l'italien standard, perçu par certaines personnes comme la langue de «l'oppression bourgeoise». Pour l'État italien, les dialectes ne sont pas considérés comme des langues minoritaires, mais comme des variantes de l'italien standard, alors qu'ils sont historiquement des dialectes du latin, comme l'italien, le français, l'espagnol, le catalan, le portugais, le franco-provençal, etc.

- Les langues des minorités linguistiques

Résumons donc ce qui précède en rappelant qu'en Italie les minorités linguistiques parlent le français (Val d'Aoste), l'occitan (Piémont et Ligurie), le franco-provençal (Val d'Aoste et Piémont), l'allemand et ses variantes (Bolzano et Udine), le slovène (Frioul-Vénétie-Julienne), le ladin (Trentin-Haut-Adige et Vénétie), le frioulan (Frioul-Vénétie-Julienne), l'albanais (Campanie, Molise, Pouilles, Basilicate, Calabre et Sicile), le croate (Molise), le grec (Pouilles et Calabre), le sarde et le catalan (Sardaigne). Ce sont là les douze minorités historiques reconnues par la législation italienne; certaines d'entre elles sont présentes sur le territoire depuis plusieurs siècles.

L'État italien a adopté plusieurs lois linguistiques et a tenté de les adapter aux situations régionales. L'article 2 de la loi du 15 décembre 1999, n° 482, reconnaît douze minorités linguistiques historiques:

Article 2

En vertu de l'article 6 de la Constitution et en harmonie avec les principes généraux établis par les organisations européennes et internationales, la République protège la langue et la culture des populations albanaise, catalane, germanique, grecque, slovène et croate, et de celles qui parlent le français, le franco-provençal, le frioulan, le ladin, l'occitan et le sarde.

De plus, l'État italien a signé (le 1er février 1995), ratifié (le 3 novembre 1997) et mis en vigueur (le 1er mars1998) la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales de l'Union européenne, excluant toutefois deux grandes régions autonomes: la Sardaigne et la Sicile. Comme la France, l'Italie n'a jamais ratifié la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Il faut admettre que ce pays a, depuis quelques années, fait des efforts importants pour améliorer le sort de ses minorités linguistiques. L'État italien commence en effet à pratiquer une politique linguistique plus globale et plus méthodique, même s'il s'agit d'une protection ponctuelle limitée à certains domaines. Si l'on fait abstraction de l'allemand dans la province autonome de Bolzano et du frioulan dans le Frioul-Vénétie-Julienne, toutes ces langues minoritaires sont en danger d'extinction. Nous devons donc admettre que la législation actuelle est insuffisante pour enrayer leur assimilation par l'italien standard. 

- La réforme constitutionnelle avortée

En décembre 2016, le gouvernement italien a proposé une réforme constitutionnelle au moyen d'un référendum. Plus précisément, il proposait de réduire les pouvoirs du Sénat et de faire disparaître les provinces. Le Sénat serait passé de 355 sénateurs à 100 et il n'aurait plus été capable de faire tomber le gouvernement. Les 110 provinces auraient disparu au profit des gouvernements des 20 régions du pays. Enfin, le système proportionnel aurait été abandonné et la Chambre des députés aurait été élue au scrutin majoritaire. Il faut mentionner que la proportionnelle et la séparation des pouvoirs entre le Sénat et la Chambre des députés ont rendu le pays très instable. En 68 ans, l'Italie a connu 60 gouvernements différents.

Les Italiens ont voté à 65 % de participation (68,73 % pour les bureaux de vote en Italie), à plus de 59,1 % rejetant ainsi la loi adoptée par le Parlement, selon la procédure prévue à l'article 138 de la constitution. Si les électeurs avaient répondu affirmativement au référendum, cela aurait constitué la plus importante réforme constitutionnelle entreprise en Italie depuis la chute de la monarchie.

La langue italienne, la lingua del Dolce Stil Novo (la langue du «Nouveau Style doux»), a connu une histoire mouvementée avec ses hauts et ses bas. Tant que l'Italie était politiquement morcelée en de nombreux États, les langues représentaient toute une mosaïque. Il a fallu attendre la création du royaume d'Italie en 1861 pour voir émerger la possibilité d'une unité linguistique dans la péninsule. Mais cette unité a commencé à se réaliser vraiment après la Première Guerre mondiale, lorsque le régime fasciste a appliqué une politique linguistique autoritaire, tout en s'appuyant sur l'école obligatoire et sur les médias que sont la presse écrite, la radio et le cinéma. Dès lors, l'italianisation devenait incontournable. Celle-ci s'est poursuivie sans relâche depuis cette époque, mais elle s'est nécessairement réalisée aux dépens des dialectes et des langues minoritaires.

On affirme souvent que la langue italienne s'est imposée de façon différente qu'en France, c'est-à-dire sans intervention politique comme à l'occasion de l'ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) de François Ier. L'italien ne devrait son expansion que grâce à la littérature florentine du XIVe siècle. Sans qu'il soit nécessaire de nier cette influence, l'histoire de la langue italienne nous oblige à voir la réalité autrement. Dès la création du royaume d'Italie en 1861, il y eut de nombreuses interventions politiques pour favoriser l'italien standard dans l'administration, la justice et les écoles. Après la Première Guerre mondiale, les fascistes ont rendu l'italien indispensable et l'ont tellement normalisé qu'ils l'ont rendu méconnaissable par rapport à la langue de Dante, ce qui était en soi normal parce qu'une langue ne peut demeurer une pièce de musée ou une momie. Bref, les interventions politiques durant le régime fasciste ont été plus importantes que toutes celles des quatre siècles précédents. Ensuite, de manière plus souple, mais tout aussi efficace, la République a poursuivi l'italianisation de la péninsule avec le succès que l'on sait. Comme le disait le maréchal français Hubert Lyautey (1854-1934) : «Une langue, c'est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation.» Le dialectologue italien, Hugo Vignuzzi déclare de son côté: «Une lingua è un dialetto che ha fatto carriere», ce qui signifie qu'une langue est un dialecte qui a fait carrière. Autrement dit, pour accéder au rang de «langue», un idiome doit être soutenue par des instruments puissants, lesquels ne sont pas linguistiques, mais politiques, économiques et culturels. Pour se maintenir, une langue a besoin d'être l'instrument privilégié dans lequel se font et se maintiennent les relations entre les administrés et les autorités publiques. L'italien ne fait pas exception à la règle.

Dernière mise à jour: 06 déc. 2016