L'inégalité des langues


Le strict dénombrement des langues, répétons-le, ne constitue qu'un aspect de la réalité. Il importe non seulement de savoir combien de locuteurs parlent ces différentes langues, mais où elles sont situées, comment elles se répartissent dans le monde et, surtout, quel est leur statut. Le très grand nombre de langues (6703 langues en 1996, près de 6800 en 2002, selon le Summer Institute of Linguistics) ne doit pas nous faire oublier que la majorité des locuteurs dans le monde n'en utilisent qu'une toute petite portion.

1) L'inégalité numérique

Le tableau 1 révèle que, parmi les 6703 langues du monde (1996), seules huit sont parlées par plus de 100 millions de locuteurs: le chinois mandarin (885 millions), l’espagnol (332 millions), l’anglais (322 millions), le bengali (189 millions), l’hindi (182 millions), le portugais (170 millions), le russe (170 millions) et le japonais (125 millions). En considérant les variétés dialectales de l’arabe comme autant de langues distinctes, le Summer Institute of Linguistics a relégué l’arabe au rang des langues moins importantes; pourtant, l’arabe (et ses variantes dialectacles) est parlé par plus de 200 millions de locuteurs.

1.1 Les langues entre 100 et 50 millions de locuteurs

Le tableau 1 montre également que, entre 100 millions et 50 millions de locuteurs, on dénombre douze langues: l’allemand (98 millions), le chinois wu (77 millions), le javanais (75 M), le coréen (75 millions), le français (72 millions), le vietnamien (67 M), le télougou (66 millions), le chinois yu (66 M), le marathi (64 M), le tamoul (63 M), le turc (59 millions) et l’ourdou (58 millions). Le décompte des locuteurs de ces 21 langues est de 3,5 milliards de personnes sur un total de cinq milliards, ce qui représente 70 % des habitants de la planète.

1.2 Les langues entre 49 et 20 millions de locuteurs

Si l’on ajoute les langues parlées par moins de 50 millions mais par plus de 20 millions de locuteurs (voir le tableau 2), soit 27 langues (en excluant l’arabe égyptien et l’arabe algérien déjà comptabilisés dans arabe), on recueille encore plus de 800 millions d’individus. Au total, les 21 langues de la première catégorie associées aux 27 langues de la seconde catégorie forment une ensemble de 48 langues représentant 4,3 milliards de personnes, soit 86 % des habitants de la terre.

1.3 Les langues entre 19 et 10 millions de locuteurs

Enfin, au tableau 3, on compte 26 langues (sans les langues arabes déjà comptabilisées) parlées entre 19 millions et 20 millions de locuteurs, ce qui donne 375 millions de personnes. En faisant la somme des langues et des locuteurs des trois catégories, nous en arrivons à un grand total de 4,7 milliards d’individus se partageant 74 langues.

Cela signifie que les 74 premières langues de l’humanité sont parlées par 94 % (4,7 milliards) des habitants de la planète. Cependant, ces 74 langues numériquement importantes représentent seulement 1 % des langues du monde. On peut donc affirmer que la quasi-totalité de la population mondiale ne se sert que d’un tout petit nombre de langues (1 %). Il reste 6 % de la population mondiale pour se partager les 99 % des langues existantes. Évidemment, toutes ces données demeurent conjecturales, car les risques d'erreurs ou d'oubli sont très grands. Rappelons encore une fois que les données statistiques conservent leur valeur dans la mesure où elles ne sont considérées que comme des ordres de grandeur. Néanmoins, elles permettent de comprendre que la majorité des locuteurs de l'humanité ne parlent qu'un nombre restreint de langues.

Cependant, la réalité n'est pas aussi simple. Comme nous le verrons, le nombre n'est pas tout. Ainsi, les langues sans statut déterminé et sans État propre ne peuvent prétendre au prestige que seules se partagent les «langues à statut officiel». C'est pourquoi, malgré leur importance numérique, certaines langues seront toujours perçues comme des «petites» langues, et ce, malgré leur représentation numérique parfois considérable. Il en est ainsi du bengali (189 millions de locuteurs), du wu (77 millions), du coréen (75 millions), du yu (66 millions), du marathi (64 millions), du min (49 millions), du yinyu (45 millions), du hakka (33 millions), du bhojpouri (25 millions), etc. Encore là, il y a toute la question du statut de ces langues. On ne peut placer sur le même pied des langues sans statut reconnu comme le bundeli (8 millions) en Inde ou le zoulou (6 millions) en Afrique du Sud, et le finnois (5 millions) de la Finlande, l'hébreu (4 millions) en Israël et l'estonien (1 million) en Estonie, des langues ayant acquis un statut officiel.

2) Les petites langues

Si l’on dénombrait les langues parlées par moins de 10 millions de locuteurs mais par au moins un million, on arriverait vraisemblablement à environ 150 langues parlées par au moins 400 millions de locuteurs. Cela signifie que les langues parlées par plus d’un million de locuteurs seraient au nombre d’environ 250 et représenteraient au moins 99 % de la population mondiale. Ces chiffres montrent qu'il y a beaucoup trop de langues (plus de 6700) pour le petit nombre de pays (environ 225) qui les abritent. Les gouvernements ne peuvent accorder la même importance à toutes les langues parlées à l'intérieur de leurs frontières. Peu importe les raisons, des choix politiques sont faits et seulement un petit nombre de langues acquièrent une reconnaissance officielle ou semi-officielle. Les autres demeurent sans protection et sont abandonnées à leur destin.

Les considérations qui précèdent nous amènent à reconnaître que la plupart des langues du monde connaissent une situation précaire de survie, car il s'agit de 98 % des langues. N'oublions pas que des centaines de langues ne sont parlées que par quelques dizaines de milliers de locuteurs, souvent par quelques centaines, parfois par quelques dizaines, voire quelques individus. En Sibérie, par exemple, le lamout est parlé par 12 000 locuteurs, le gilyak par 400, l'ilteman par 100, l'enets par 90, l'aleut par 10, l’oroc par 490, le kamassien par un seul individu (qui était âgé de 92 ans en 1987). Ces petites langues auront disparu avant longtemps.

3) L'inégalité de la diffusion géographique

Le nombre et la répartition des langues dans le monde créent inévitablement des rapports de forces entre les nations et les États en raison des inégalités linguistiques, sociales, économiques et politiques. Et l'examen de la problématique dans le monde met en relief l'inéluctable et difficile coexistence des langues.

Nous avons précédemment noté que la majorité de la population mondiale parlent un tout petit nombre de langues: près de 94 % de l'humanité, soit 74 langues, ne se servent que de 1 % des langues existant sur la planète. Les langues sont inégales d'abord par leur importance numérique, puis par leur diffusion géographique. Ainsi, l'anglais est une langue importante à la fois par le nombre de ses locuteurs (322 millions) et par son expansion: plus de 65 pays répartis sur les cinq continents. En revanche, l'hindi ne l'est que par le nombre de ses locuteurs (182 millions), étant limité à un seul État: l'Inde. Lorsqu'il y a conjonction de l'importance numérique et de la diffusion dans l'espace, associée à une forme d'expansionnisme, on parle de langue internationale.

L'anglais (322 millions de locuteurs), l'espagnol (332 millions), l'arabe (200 millions), le russe (170 millions), le portugais (170 millions) seraient des langues internationales. Avec ses 72 millions, le français est également une langue internationale parce qu'il est parlé dans plus de 30 États, tandis que le chinois, même avec ses 885 millions de locuteurs, et le russe correspondent moins aux critères proposés, car ils ne sont parlés que dans une seule région du monde. 

Abordons enfin la question des langues secondes. De 322 millions de locuteurs l'ayant comme langue maternelle, l'anglais passerait peut-être à 1,5 milliard si l'on comptait ceux qui l'utilisent comme langue seconde ou comme langue étrangère; cette langue est en effet la langue officielle ou celle utilisée dans près de 60 États comme langue administrative. Les locuteurs virtuels ne constituent quand même pas la réalité: il n'y a pas un milliard de locuteurs chinois parce qu'il y a un milliard de Chinois, ni 250 millions de francophones, ni 280 millions de russophones, etc. Nous savons également que la plupart des pays ne sont pas unilingues, mais multilingues. Ce qui nous ramène à une autre question soulevée plus haut: celle du statut juridique de ces langues.

4) L'inégalité du statut

Les 6700 ou 6800 langues du monde ne jouissent pas du même prestige et d'une reconnaissance équivalente; il en est de même pour leurs locuteurs. On admettra sans difficulté que les 264 000 Islandais parlent une langue et qu'ils constituent une nation; par contre, on croira que les 12 millions de Peuls parlent un dialecte et forment des tribus même si cette langue est parlée dans une dizaine de pays: Sénégal, Guinée, Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Nigeria, Cameroun, etc. À des facteurs démographiques et géographiques s'ajoutent des facteurs économiques, politiques et idéologiques, qui jouent un rôle fondamental dans le prestige d'une langue. Tout dépend des fonctions sociales de la langue et du poids de ces fonctions.

Ainsi, une langue peut être limitée à une fonction unique: la communication interpersonnelle à l'intérieur du foyer ou d'une communauté locale. C'est le cas d'au moins 98 % des langues du monde; à l'extérieur du foyer ou de la communauté locale, ces langues sont souvent niées, refoulées, infériorisées, proscrites même. Une langue peut aussi remplir plusieurs fonctions sociales: langue véhiculaire (langue de commerce), langue d'enseignement, langue coloniale, langue diplomatique, langue scientifique, langue immigrante, langue militaire, langue nationale, langue impériale, langue liturgique, religieuse ou sacrée, langue officielle, langue internationale. Or, plus une langue possède de fonctions, plus elle hausse son statut. Plus celui-ci se hausse, plus il augmente à son tour le rayonnement et la longévité d'une langue. Pour s'en convaincre, il suffit de prendre l'Afrique comme exemple. Ce continent compte 2011 langues au total, mais seulement 14 d'entre elles possèdent un statut officiel (voir le tableau des langues d'Afrique). Parmi celles-ci, le français est officiel (ou co-officiel) dans 23 États, l'anglais dans 19, l'arabe dans 10, le portugais dans cinq, l'afrikaans, le swahili et l’espagnol dans deux (incluant les Canaries). 

Sur plus de 6700 langues, seulement 200 ou 300 exercent plus d'une fonction. Une soixantaine de langues en possèdent plusieurs: ce sont les langues reconnues officiellement par les États. De ce nombre, une dizaine sont reconnues par deux États ou plus et cinq d'entre elles (l'anglais, l'espagnol, le français, le russe, l'arabe), nettement privilégiées, sont employées dans plus de 20 États.

Ce sont les véritables langues internationales, qui exercent à peu près toutes les fonctions possibles. Parmi ces cinq langues, une hiérarchie peut s'établir, nettement d'ailleurs à l'avantage de l'anglais; la faiblesse relative du français réside dans le nombre de ses locuteurs, celle de l'espagnol dans les facteurs économique et militaire, celle de l'arabe dans la culture scientifique. D'une façon générale, on peut dire que plus une langue compte de locuteurs, plus elle se trouve élevée dans les hiérarchies économique, culturelle, politique et militaire; plus elle se trouve en position de force pour résister aux puissances assimilatrices des autres langues et plus elle sera à même d'assimiler les langues plus faibles. Ne l'oublions pas, lorsque des langues accroissent le nombre de leurs locuteurs, elles le font aux dépens des autres langues, celles que l'on appelle les langues faibles. Mais, comme on le sait, le nombre n'est pas tout... Il peut être contrebalancé par d'autres facteurs.


Dernière mise à jour: 20 déc. 2015

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