République d'Irlande

Irlande (Éire)

Poblacht na hÉireann
Republic of Ireland

Capitale: Dublin  
Population: 4,2 millions  (2005)
Langues officielles: irlandais et anglais  
Groupe majoritaire: anglais (95 %)  
Groupes minoritaires: irlandais (3 %), scots (1 %), différentes langues immigrantes (allemand, arabe, filipino, roumain, français, italien, néerlandais, grec, espagnol, portugais, chinois, russe, etc.)
Système politique: république parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 8, 18 et 25 de la Constitution de 1948 
Lois linguistiques: Loi sur le Conseil de la langue gaélique (1978); Loi sur l'éducation (1998);
Loi sur l'Administration locale (2001); Loi sur la radiodiffusion (2001); Loi sur la radiodiffusion (2003); Loi sur les langues officielles (2003); Loi d'interprétation (2005); Loi sur les praticiens du droit (langue irlandaise) (2008); Loi sur la radiodiffusion (2009); Loi sur la diffamation (2009).

1 Situation générale

La république d’Irlande (Republic of Ireland / Poblacht na hÉireann) constitue la partie sud de l’île d’Irlande à l’ouest de l’île de Grande-Bretagne dont elle est séparée par la mer d’Irlande. On sait que le nord de l’Irlande est séparé politiquement du sud de l’Irlande depuis 1921. L’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni, alors que la république d’Irlande au sud est un État indépendant depuis 1937. Le nord de l'Irlande est aussi appelé l'Ulster dont il comprend six (Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, Tyrone) des neuf comtés historiques, les trois autres (Donegal, Monaghan et Cavan) faisant partie de la république d’Irlande. En fait, toute l'île d'Irlande quatre grandes provinces historiques: l'Ulster (Ulaidh) au nord, le Connaught (Connacht) à l'ouest, le Munster (Mumhain) au sud et le Leinster (Laighin) à l'est.

La superficie de l'île d'Irlande est de 84 431 km², dont 70 283 km² pour la république d'Irlande et 14 148 km² pour l'Irlande du Nord. La capitale de l'Irlande est Dublin.

La république d'Irlande est divisée en 26 comtés disposant de très faibles pouvoirs de gestion. On peut visualiser la carte des comtés de toute l'île d'Irlande, mais il faut distinguer l'Irlande du Nord de la république d'Irlande. Pour les Irlandais de la République, les six comtés de l'Irlande du Nord sont «sous domination britannique».  

2 Données démolinguistiques

Les quelque 4,2 millions d'Irlandais parlent l’anglais comme langue maternelle dans une proportion de 95,7 % et l’irlandais (anglais: Irish; irlandais: Gaeilge) dans une proportion de 1,1 % (environ 60 000 à 70 000 locuteurs). Seulement 70 000 personnes, soit environ 3 % des adultes, admettent parler quotidiennement l'irlandais. En 2006, à l'extérieur du Gaeltacht, et en excluant l'emploi de l'irlandais dans le système d'éducation, l'irlandais serait utilisé sur une base quotidienne par près de 50 000 locuteurs.

Il existe aussi un «anglais irlandais» appelé "Irish English" ou "Hiberno-English" («hiberno-anglais»). Il s'agit d'un anglais local, un anglais non standard, utilisé par la majorité des Irlandais dans les situations informelles. Cet anglais local n'est pas consigné dans les grammaires ni dans les dictionnaires. Les caractéristiques linguistiques de l'anglais irlandais peuvent varier d'une région: par exemple, l'anglais irlandais de Dublin est différent de l'anglais de Belfast. Cependant, ce type d'anglais n'est pas enseigné dans les écoles, car il est dévalorisé socialement. L'anglais irlandais diffère à bien des égards de l'anglais standard, par la grammaire, la prononciation et le vocabulaire.

Un recensement de 1991 établissait que 32 % des Irlandais pouvaient parler l’irlandais, à un titre ou à un autre. Mais il est difficile de mesurer la capacité à parler irlandais de la part de la population. Des enquêtes récentes révèlent que moins de 5 % des citoyens de ce pays peuvent parler l’irlandais sur une base régulière, mais les deux tiers d’entre eux ne le pratiqueraient jamais ou moins une fois par semaine.

On sait également que les pourcentages nationaux dissimulent d'importantes variations régionales. Ainsi, les régions considérées comme parlant irlandais sur la côte ouest, c’est-à-dire le Gaeltacht (prononcé [guel-taukt]) ne comptent que 2,3 % de la population nationale, mais pour 4,5 % des foyers parlant irlandais. Bref, l’usage de l’irlandais dans ces régions est bien supérieur à la moyenne nationale. Il semble que ces niveaux de connaissance soient restés stables en Irlande au cours des dernières décennies.

L’irlandais est une langue indo-européenne appartenant à la même branche celtique que le gaélique écossais, le gallois, le mannois et, en France, le breton et le gaulois.  On l'appelle aussi le gaélique irlandais.

Le scots est une autre langue minoritaire parlée en Irlande. C'était à l'origine la langue des Scots, peuple qui a donné son nom à l'Écosse (Scotland). On estime que quelque 100 000 locuteurs parleraient le scots ou l'une de ses variétés (60 000 pour le lallans, 30 000 pour le doric et 10 000 pour le scots d'Ulster) en Irlande et à quelque 100 000 également en Écosse. Contrairement au gaélique qui est d'origine celtique, le scots est une langue germanique de l'Ouest. Il est formé à partir du vieil anglais parlé à l'origine par les Scots de la région de Northumbrie en Angleterre, c'est-à-dire du vieux northumbrien, l'un des dialectes anglo-saxons du Nord, avant l'invasion normande de 1066. Il a aussi été influencé par le vieux-norrois, apporté par les Vikings danois au IXe siècle. Le scots est traditionnellement parlé dans les Highlands d'Écosse. Cette langue est également connue sous différentes dénominations: l'Inglis (synonyme d'anglais archaïque), le lallans ou Lowland Scots (dans les Lowlands du centre de l'Angleterre) et le doric (comme langue régionale à Edimbourg, particulièrement au XVIIIe siècle). Le scots est reconnu comme une langue régionale en république d'Irlande (comté de Donegal) et en Irlande du Nord dans les comtés d'Antrim, de Down et de Derry (voir la carte).

On sait aussi que l'Irlande compte des immigrants français, allemands, arabes, philippins, roumains, italiens, néerlandais, grecs, espagnols, portugais, chinois, russes, africains, indo-pakistanais, etc., mais leur proportion par rapport à l'ensemble de la population paraît encore négligeable.

3 Données historiques

C'est à partir du IVe siècle avant notre ère que, par vagues successives, les premières populations celtophones arrivèrent dans l'île d'Irlande. Les Celtes imposèrent leur culture et leur langue aux populations qui les avaient précédées. Isolés dans leur île, les Celtes échappèrent à la Conquête romaine et aux invasions anglo-saxonnes. La religion catholique fut introduite en Irlande à partir du Ve siècle, ce qui donna l’occasion aux Irlandais de se familiariser avec l'alphabet latin, car ils avaient utilisé jusqu'alors l'alphabet grec. Les grands monastères irlandais devinrent des centres éducatifs et culturels; on croit aussi que les plus grands d'entre eux pourraient avoir fonctionné comme des villes pour donner lieu à une importante littérature irlandaise. Entre les VIIe et IXe siècles, ce fut l'âge d'or irlandais: la vie intellectuelle et religieuse fut intense, ce qui valut à l'Irlande d'être surnommée l'«île des Saint et des Savants». L'irlandais est une langue parlée depuis l’an 350 avant notre ère. Cette langue était véhiculée par les bardes, les druides et les moines. Ce fut la première langue européenne après le latin, qui est demeurée, pendant trois siècles, la plus importante de l’Occident.

3.1 Le début des invasions

Ensuite, l’Irlande connut plusieurs occupations au cours de son histoire: d’abord les Vikings norvégiens, qui s'établirent définitivement à partir de 840, puis les Danois au XIe siècle, les Normands au XIIe siècle et les Anglais au XVIe siècle. À l’exception des Anglais, les envahisseurs laissèrent peu de trace dans la langue irlandaise, car ils finirent tous pas s’assimiler aux Irlandais. Toutefois, tel ne fut pas le cas des Anglais.

Encouragé par le pape Adrien IV (1154 à 1159), le seul pape d'origine anglaise de l'histoire, le roi Henri II d'Angleterre (1133 – 1189) mit pied en Irlande où, lors du synode de Cashel (1172), il força l'Irlande à se soumettre à l'autorité de l'Église catholique romaine et mit fin ainsi aux pratiques d'un christianisme celtique. Le traité de Windsor de 1175 eut pour effet de reconnaître la suzeraineté du roi d'Angleterre sur l'Irlande. Ce fut alors le début d'une longue période de conflits entre l'Irlande et l'Angleterre. À cette époque, la monarchie anglaise est était encore d'origine anglo-normande. Henri II était duc de Normandie, comte d'Anjou et du Maine; il avait épousé Aliénor d'Aquitaine à Poitiers, une ancienne reine de France. Henri II décida de conserver, comme domaine de la Couronne, Waterford, Wexford et Dublin, qui devient le quartier général de la colonie, et son château demeura le symbole de la domination anglaise.

Toute l'île fut partagée entre les seigneurs anglo-normands, qui apportèrent une administration centralisée, un système judiciaire et une économie fondée sur la monnaie. Au plan linguistique, l'arrivée des Anglo-Normands introduisit aussi d'autres langues dans l'île: d'abord, le franco-normand et le gallois, puis l'anglais. L'Irlande résista assez facilement à l'anglais, sauf sur la côte est, notamment Dublin et sa région, ce qu'on appelait le Pale (signifiant «palissade»), la seule région demeurée entièrement sous le contrôle du roi d'Angleterre. De leur côté, les seigneurs anglo-normands s'étaient progressivement fondus dans la société irlandaise, en adoptant ses coutumes et la langue irlandaise. Certaines familles anglo-normandes celtisèrent même leurs noms, comme les de Bourg, qui devinrent des Mac William. Cette situation inquiéta la cour d'Angleterre qui accusa les seigneurs d'origine anglo-normande d'être des «Anglais dégénérés».

Le traité de Kilkenny de 1366, rédigé en franco-normand, tenta de mettre un terme à l'assimilation des Anglais: il interdisait aux Anglais de parler irlandais, d'épouser une Irlandaise, d'entretenir des bardes ou des poètes irlandais, de faire élever leurs fils dans des familles irlandaises, de vendre des chevaux et des armures aux Irlandais et de porter des costumes irlandais. En raison de la guerre de Cent Ans (1337 à 1453) et de la guerre des Deux-Roses  (1455-1485), les rois anglais n'appliquèrent que fort peu les nouvelles directives, même si elles demeurèrent en vigueur jusqu'en 1613. C'est pourquoi les grandes familles irlandaises — les O'Donnell, les O'Neill, les O'Connor, les O'Brien, les O'Farrel, les Mac Carthy, etc. — réussirent à maintenir leur influence, alors que les évêques continuaient d'être irlandais, malgré les interdictions anglaises.

3.2 Les politiques d'assimilation avec les Tudor

L'arrivée des Tudor en 1454 changea complètement la donne en Irlande. Les trois principaux monarques furent les rois Henri VII (1485-1509), Henri VIII (1509-1547) et la reine Élisabeth Ire (1558-1603), qui transformèrent radicalement le royaume d'Angleterre. Mais ce fut Henri VIII qui réprima cruellement les velléités d'insoumission en se faisant nommer «roi d'Irlande». La conquête militaire entamée par Henri VIII a eu pour effet de détruire toute autorité celtique et de favoriser l’expropriation de toutes les terres cultivables pour les donner aux Anglais. Toute la richesse s’est alors retrouvée entre les mains des anglophones ainsi que le développement économique et social. La langue de l’école est devenue l’anglais, l’irlandais, une langue interdite. Pourtant, dans la vie quotidienne, la langue irlandaise restait la seule langue utilisée en Irlande.

La reine Élisabeth Ire poursuivi cette œuvre d'anglicisation et fonda l'université protestante de Trinity College, d'où étaient exclus les catholiques, à Dublin en 1591. Afin de vaincre les dernières résistances, Élizabeth envoya 17 000 hommes en Irlande qui devint un pays entièrement occupé. Au début du XVIIe siècle, les colons anglais et écossais colonisèrent l'Ulster qui devint un bastion de l'anglicanisme et de la langue anglaise en Irlande. La langue et la culture gaélique furent sérieusement menacées au point que le poète John Davies (1569-1626) pouvait écrire dès 1612:

Nous pouvons penser et espérer que la prochaine génération, de langue et de cœur, et de toute autre manière, deviendra anglaise afin qu'il n'y ait entre nous aucune différence ni aucune distinction, si ce n'est la mer d'Irlande.

Même si le traité de Kilkenny de 1366 avait été aboli en 1613, la politique d'anglicisation demeura inflexible. La répression d'Oliver Cromwell en 1649 fut impitoyable, alors que la «pacification» ne prit fin qu'en 1653. Les catholiques irlandais furent déportés par milliers dans les comtés de Clare et de Connacht. Les lois pénales adoptées entre 1695 et 1727 furent dirigées contre les catholiques qui se trouvèrent exclus de l'armée, de l'administration et des professions libérales; il leur était même interdit de faire instruire leurs enfants en irlandais. Malgré tout, la langue irlandaise réussit à résister à l'anglais.

Puis la situation évolua rapidement, car l'Angleterre fit venir des milliers de colons anglais en Irlande, surtout dans le Nord (Ulster). La répression anglaise fut suivie d'une nouvelle distribution des terres à des Anglais, ce qui créa une situation complexe dans les rivalités religieuses en plaçant en concurrence la religion catholique, la religion anglicane et la religion presbytérienne. La langue irlandaise était encore parlée dans toute l'île, mais beaucoup d'Irlandais n'osaient plus l'utiliser en public. Pourtant, l'Église catholique considérait que l'irlandais constituait un obstacle à l'avancée du protestantisme en Irlande et encourageait son enseignement.

3.3 L'autonomie législative

Après avoir été complètement dominée et exploitée par l'Angleterre, l'Irlande n’obtint son autonomie législative qu’en 1782-1783 en tant que «nation protestante» libre avec ses deux parlements, l'un à Dublin, l'autre à Belfast. La Loi déclaratoire de 1719, selon laquelle les lois adoptées à Londres s'appliquaient en Irlande, fut révoquée par Londres. Plusieurs lois anglaises empêchèrent les catholiques de participer aux affaires économiques ou politiques. Les Irlandais catholiques dominés par un parlement protestant se révoltèrent contre l'Angleterre. Au cours du XVIIIe siècle, les transferts linguistiques vers l'anglais se répandirent dans les villes pour pénétrer plus lentement dans les zones rurales, ainsi que le long d'un axe général est-ouest. Il semble que 45 % de la population parlait irlandais au cours du dernier quart du XVIIIe siècle, puis ce pourcentage aurait diminué pour passer à moins de 30 % vers le milieu du XIXe siècle. Le déclin de la langue irlandaise allait se précipiter par la suite.

3.4 La Loi d'Union

En 1800, le parlement de Westminster vota la Loi d'Union avec l'Irlande qui forma, dès lors, un Royaume-Uni avec la Grande-Bretagne. Dorénavant, les lois durent être adoptées au parlement de Westminster. Les députés irlandais présents à la Chambre assistèrent, minoritaires et impuissants, à l'adoption des lois s'appliquant à l'Irlande. En général, les députés du Royaume-Uni les adoptaient, en pleine nuit, en bloc, sans examen, surtout lorsqu'ils s'agissait de lois répressives dans le but de restreindre, suspendre ou supprimer les libertés individuelles, dont tous les habitants du Royaume étaient pourtant censés bénéficier. L'anglais devint l'unique langue du pouvoir politique, de l'administration, de la justice, des affaires, etc.

Le gouvernement britannique interdit aux enseignants catholiques d'enseigner dans les écoles irlandaises. Devant l'impossibilité de trouver des maîtres, les Anglais durent se raviser, mais les écoles catholiques irlandaises et les écoles protestantes anglaises ne furent pas dotées du même traitement, en terme de subventions. Le Board of National Education (Conseil de l'éducation national) fut composé majoritairement de protestants, alors que l'écrasante majorité de la population était catholique. C'est ce Conseil qui avait la main mise sur les manuels scolaires, lesquels étaient presque toujours rédigés par des Anglais protestants anglicans ou presbytériens. Les élèves irlandais apprenaient, par exemple, que certaines doctrines du catholicisme relevaient du paganisme. Dans l'enseignement de l'histoire, toute référence au passé de l'Irlande était supprimée. On espérait ainsi que les Irlandais éprouveraient un profond respect pour l'histoire de l'Angleterre dont ils dépendaient pour tout. Dans un manuel de géographie, les élèves pouvaient lire:

À l'est de l'Irlande se trouve l'Angleterre où vit la reine; beaucoup de ceux qui habitent l'Irlande sont nés en Angleterre; nous parlons la même langue et nous sommes appelés à une même nation. [Cité par Pierre JOANNON, Histoire de l'Irlande et des Irlandais, p. 221.]

Ce n'était guère mieux dans les universités. Ainsi, sir John Pentland Mahaffy (1839-1919), provost (sorte de principal) du Trinity College de Dublin, professait ouvertement ses opinions antipapistes, propageait son aversion pour la langue et l'histoire irlandaises, et accablait de sarcasmes tous ceux qui s'efforçaient de ressusciter les coutumes gaéliques d'un monde disparu.  

Sous l'influence du système d'éducation, l'anglicisation progressa lentement. Tout poussait les Irlandais à troquer leur vieille langue gaélique pour l'anglais associé à la langue de la modernité. En 1841, à la veille de la Grande Famine, 50 % des huit millions d'Irlandais parlaient encore l'irlandais. Puis un million à un million et demi d'Irlandais périrent de faim et de maladie, tandis qu'un million et demi d'autres furent contraints d'abandonner leur terre natale. La saignée fut considérable, et l'Irlande n'a jamais pardonné à l'Angleterre cette catastrophe sans précédent. Une dizaine d'années plus tard, le progrès de l’anglicisation a été tel que plus de 80 % des Irlandais ne parlaient plus qu’anglais, puis 12 % étaient devenus bilingues et 8 % ne parlaient encore que l’irlandais. En 1851, le Gaeltacht n'était plus constitué que de la côte ouest de l'île d'Irlande, ainsi qu'une partie au sud.

Il faut dire que les Anglais avaient pratiqué un génocide assez réussi: famines, massacres, esclavage, déportations, etc. Les survivants des massacres et des famines qui n’ont pas émigré ont dû s’assimiler pour pouvoir survivre.  Les recensements parlent d'eux-mêmes: 8,1 millions d'habitants en 1841, contre 3,4 millions en 1891.

Voici un témoignage de l'historien Donal McCartney dans The Dawning of Democracy: Ireland 1800-1870 paru seulement en 1987 :

L'acquisition de la langue anglaise était généralement perçue comme la victoire de la sophistication urbaine sur l'arriération rurale, des habitants des villes sur les cul-terreux de la campagne, des riches terres sur les tourbières et les collines rocailleuses, de l'économie commerciale des ports de l'Est sur les villages de pêcheurs de l'Ouest. [Cité par Pierre JOANNON, Histoire de l'Irlande et des Irlandais, p. 223.]

Le rejet de l'irlandais et la pratique opiniâtre de l'anglais illustraient la volonté d'assimilation des Anglais sur les Irlandais colonisés. Dépossédés de leur langue, les Irlandais allaient se tourner, une fois de plus, vers la religion, ce qui allait donner un pouvoir considérable aux représentants de l'Église catholique.

En 1856, Friedrich Engels (1820-1895), philosophe allemand et grand ami de Karl Marx, visita l'Irlande en compagnie de sa femme, Mary Burns, d'origine irlandaise. Le caractère colonial de la situation irlandaise l'avait choqué. Dans une lettre à Karl Marx, daté du 23 mai 1856, il écrivait :

On peut regarder l'Irlande comme la première colonie anglaise, comme une colonie qui, à cause de sa proximité, est encore gouvernée selon l'ancien système; et l'on s'y rend compte que la prétendue liberté des citoyens anglais a pour fondement l'oppression des colonies. Dans aucun pays je n'ai vu autant de gendarmes, et le gendarme prussien à mine patibulaire a trouvé son expression la plus parfaite dans cette police armée de carabines, de baïonnettes et de menottes.

Quelques années plus tard, Marx écrira à Engels: «En aucun autre pays d'Europe, la domination étrangère n'a pris cette forme directe de l'expropriation des indigènes.» D'ailleurs, cette constatation allait devenir le point central de la pensée de Karl Marx sur l'Irlande: l'asservissement impérialiste de l'Irlande permet celui du prolétariat anglais, et l'émancipation de ce dernier n'est pas possible avant la libération de l'Irlande.  

C'est pourquoi, tout au cours du XIXe siècle, les mouvements indépendantistes irlandais s'intensifièrent et se durcirent. Ainsi, Thomas Osborne Davis (1814-1845), un poète et révolutionnaire irlandais, écrivait en 1840 dans A Nation Once Again :

Un peuple sans sa langue n'est que la moitié d'une nation. Une nation se doit de conserver sa langue plus que ses territoires. C'est une barrière plus sûre et une frontière plus importante que forteresses et fleuves. Perdre votre langue maternelle et apprendre celle de l'étranger, c'est la pire marque de la conquête: c'est l'âme que l'on charge de chaînes. [Cité par Pierre JOANNON, Histoire de l'Irlande et des Irlandais, p. 249.]

Thomas Davis ne semblait pas demander la substitution complète de l'irlandais à l'anglais; il souhaitait un bilinguisme  dans lequel l'anglais serait resté le véhicule du commerce et des affaires, alors que l'irlandais conserverait son rôle de véhicule de la nation irlandaise. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. L'anglais a tout pris: tandis que les locuteurs de l’irlandais étaient massivement assimilés, un mouvement en faveur de la préservation de l'irlandais est apparu, l'organisation la plus influente étant la Gaelic League (Ligue gaélique) créée en 1893. Les partisans de la ligue prônèrent le retour de l’irlandais dans la vie sociale, au lieu de simplement tenter de la préserver. L’importance de ce mouvement de restauration linguistique fut considérable dans la mesure où il fut ensuite intégré dans le combat pour l'indépendance politique.

Mais la guerre anglo-irlandaise se poursuivit de 1917 à 1922. Le gouvernement provisoire créé en Irlande institua un ministère de la Langue nationale et mit au point une stratégie dans le but de renverser le processus d’assimilation à l'anglais: il fallait restaurer l'irlandais en tant que langue nationale.

3.5 La partition de l'île d'Irlande

Pour l'Irlande du Nord, cliquer ICI, s.v.p.

La Home Rule fut promulguée le 18 septembre 1914, mais son application fut suspendue jusqu'à la fin des hostilités, soit en 1920. Dès lors, Londres constitua deux parlements «religieux» en Irlande: l'un, à majorité anglo-protestante, dans la province de l'Ulster (capitale: Belfast), l'autre, à majorité anglo-catholique, dans le reste de l'Irlande (capitale: Dublin). Les deux Irlande, celle du Nord et celle du Sud, durent prêter serment d'allégeance à la couronne d'Angleterre, car elles faisaient toujours partie du Royaume-Uni. Autrement dit, le traité anglo-irlandais avait concédé un statut d'«États libres» à 26 des 32 comtés de l'Irlande, soit tout le Sud catholique. Les six autres comtés, situés en Irlande du Nord et dont les citoyens étaient protestants, restèrent au sein du Royaume-Uni.

La Home Rule était une loi de partition, d'ou le nom qu'on lui donna parfois: Partition Act. Mais la partition était tenue pour temporaire. Il fallait aussi que le gouvernement britannique ait prévu un système de protection à l'égard des minorités religieuses. À cet effet, l'article 5 de la Government of Ireland Act du 23 décembre 1920 interdit aux législatures irlandaises de favoriser une religion aux dépens de l'autre. Effectivement, la minorité protestante fut protégée en Irlande (le Sud), mais pas la minorité catholique ulstérienne.

Ainsi, au nord, quelque 430 000 catholiques, représentant un tiers de la population, restait assujettis au bon vouloir des protestants, alors qu'au sud plus de 325 000 protestants, représentant 10 % de la population, avaient un droit de véto. Malgré la partialité de la Government of Ireland Act en leur faveur, les unionistes protestants ne parurent guère satisfaits, car ils ne voulaient pas d'un régime partitionniste qu'ils n'avaient pas sollicité; ils voulaient faire partie intégrante de l'Angleterre. Ce fut le mouvement du «retour à Westminster». Les unionistes croyaient aussi que les protestants du Sud étaient livrés corps et âmes aux nationalistes irlandais. En fait, la partition de l'Irlande fut le comble de l'ironie, car personne n'en voulait, ni les nationalistes irlandais qui aspiraient à l'indépendance complète de l'île, ni les unionistes protestants qui désiraient le maintien de l'union entre les deux îles de l'archipel britannique, ni même les dirigeants britanniques qui considéraient la partition comme un expédient temporaire. 

Pourtant, le gouvernement britannique avait prévu une régime de subordination à l'égard de l'Irlande. L'article 75 de la Government of Ireland Act énonçait formellement que l'établissement des parlements d'Irlande ne supprimait ni ne diminuait ni l'autorité du Parlement du Royaume-Uni, qui pouvait restreindre, élargir ou supprimer le domaine de l'autonomie des deux Irlande. 

Article 75

Saving for supreme authority of the Parliament of the United Kingdom.

Notwithstanding the establishment of the Parliaments of Southern and Northern Ireland, or the Parliament of Ireland, or anything contained in this Act, the supreme authority of the Parliament of the United Kingdom shall remain unaffected and undiminished over persons, matters, and things in Ireland and every part thereof.

[Article 75

Pour sauvegarder l'autorité suprême du Parlement du Royaume-Uni

Nonobstant l'établissement du Parlement d'Irlande du Sud et d'Irlande du Nord, ou du Parlement de l'Irlande, ou de toute disposition contenu dans la présente loi, l'autorité suprême du Parlement du Royaume-Uni sur les citoyens ne sera affectée ni diminuée sur des questions et sujets en Irlande et pour chacune de ses parties.]

Si le parlementarisme britannique s'est révélé positif pour l'Angleterre, il n'en a pas été ainsi pour l'Irlande, trop divisée aux plans de la religion, de la société, de la politique et de l'économie.  Deux communautés s'affrontèrent tout en s'ignorant totalement, chacune motivée par la peur de l'Autre, le signe extérieur de cet affrontement demeurant la religion, catholique pour l'une, protestante pour l'autre. Les unionistes protestants qui contrôlaient l'Assemblée législative nord-irlandaise restèrent des ardents défenseurs de l'intégrité du Royaume-Uni. Quant aux Irlandais du Sud, ils demeurèrent des nationalistes catholiques partisans d'une Irlande unie. Évidemment, les six comtés qui ont été détachés du reste de l'Irlande permettaient aux unionistes protestants de se tailler une confortable majorité en Irlande du Nord.  Conséquemment, l'Irlande du Nord s'est transformé en État-parti protestant. De plus, le découpage des circonscriptions fut effectué de sorte que le parti unioniste se voyait accordé la majorité des sièges jusque dans les conseils locaux.

3.6 L'indépendance

En 1937, l'Irlande catholique du Sud proclama unilatéralement son indépendance (lire le texte de la proclamation) et prit le nom officiel de république d'Irlande; les deux langues officielles devinrent alors l'irlandais et l'anglais. La Loi de la république d'Irlande (Republic of Irland Act) de 1948 supprima définitivement tout lien constitutionnel avec le Royaume-Uni. Mais l'Irlande du Nord, majoritairement de religion protestante, continua d'être rattachée au Royaume-Uni. Au moment de la déclaration de l’indépendance, seulement 2 % des Irlandais parlaient encore l’irlandais tout en étant bilingues, 98 % des autres ne parlaient plus qu’anglais.

Au cours des années soixante, les Irlandais entreprirent des campagnes de «désanglicisation» en prenant pour modèle le Cymdeithas yr laith Gymraeg («Société pour la langue galloise»). L'un des slogans les plus fréquents était "Bás don Béarla»" («À bas l'anglais»), tandis que de nombreux panneaux de signalisation en anglais étaient barbouillés de vert (la couleur de l'Irlande). La campagne connut beaucoup de succès, à tel point que le gouvernement créa une radio officielle émettant uniquement en irlandais: Raidio Gaeltachta (1972).

Depuis lors, le gouvernement a élaboré diverses mesures pour valoriser la langue irlandaise, mais les résultats attendus se font encore attendre. Aujourd’hui, l’irlandais est l’une des langues mineures de l’Europe, peut-être en voie d’extinction. Comment expliquer une telle situation?

4 Le statut de l’irlandais

Après plus d’un demi-siècle d’indépendance, la quasi-totalité de la population de la république d’Irlande parle encore l’anglais comme langue maternelle, l’assimilation n’ayant pas été enrayée. Moins de 2 % des Irlandais parlent l’irlandais (tout en étant bilingues) comme langue maternelle, ce qui correspond à la proportion des celtophones avant l’indépendance. 

D’ailleurs, les celtophones résident toujours dans six comtés du Gaeltacht (la celtophonie), situés le long du côté ouest du littoral: les comtés de Donegal, Galway, Kerry, Cork et une partie des comtés de Waterford et Wexford. Bref, dans un cas comme dans l’autre, rien ne semble avoir changé en Irlande, avant comme après l’indépendance! Pourtant, quelque chose a changé. Près du tiers de tous les Irlandais affirment parler l’irlandais comme langue seconde et disent appuyer tous les moyens qui contribuent à la promotion de leur langue nationale. Autrement dit, la langue irlandaise est passée du statut de maternelle pour moins de 2 % de la population à celui de langue seconde pour plus de 40 % de la population. 

C’est la Constitution de 1948 de la république d’Irlande qui a défini le statut de la langue irlandaise et lui a rendu son caractère d’officialité. Cette contrainte constitutionnelle résulte d'une volonté politique visant à éviter la disparition de l'irlandais, disparition qui, en 1948, apparaissait inéluctable sans cette disposition de l'article 8 qui déclarait que «la langue irlandaise, en tant que langue nationale, est la première langue officielle» et que «la langue anglaise est reconnue comme seconde langue officielle».

En réalité, il aurait été tout simplement impossible de déclarer l’irlandais seule langue officielle de la République, puisque qu’une quantité infime de la population (1,1 %) parlait encore cette langue celtique. Le nouvel État a tenu à proclamer le caractère symbolique de la préséance de l’irlandais (1,2 %) sur l’anglais (95 %) en pensant renverser ainsi le cours de l’histoire: ressusciter l’irlandais, une langue en voie d’extinction, en l’associant à la puissance d’un État. Est-ce que l’Irlande a été capable de faire avec l’irlandais ce que l’État d’Israël a pu faire avec l’hébreu? Quoi qu’il en soit, la république d'Irlande est donc le seul État de l’Union européenne qui ait comme première langue officielle une langue minoritaire.

Cela dit, le Parlement irlandais (l’Oireachtas) a approuvé, le 14 juillet 2003, le texte du projet de loi sur l’égalité des langues officielles. La loi porte le nom de Loi sur les langues officielles de 2003, plus précisément Official Languages Act 2003 (anglais) ou Acht na dTeangacha Oifigiúla (irlandais). Cette loi est destinée à fixer une base juridique pour les deux langues officielles, l’irlandais et l’anglais. En ce sens, elle garantit aux citoyens le droit d’être servis dans les deux langues, détermine un seuil minimal pour l’utilisation de l’irlandais et crée une commission pour veiller à l’application de la loi. Cette loi était considérée comme nécessaire parce que les autres moyens utilisés jusqu'à présent ont tous échoué; les mesures prises dans les années quatre-vingt-dix n'ont pas été couronnées de succès. C'est pourquoi, à moins d'assurer une base législative sur la prestation des services en langue irlandaise, le gouvernement ne croyait pas dispenser un service satisfaisant. 

La loi précise que l'État est le grand responsable de la protection de la langue irlandaise. La loi linguistique devait satisfaire à trois besoins principaux si l'on désire que la politique linguistique soit couronnée de succès:

1) la publication de brochures et de formulaires gouvernementaux en langue irlandaise ou bilingues;
2) des services de spécialistes dans les langues afin de desservir la communauté parlant irlandais;
3) des services adaptés aux besoins spécifiques, comme des structures et des établissements dans des secteurs tels que l’éducation, les médias et la planification linguistique. 

L’objectif serait surtout de soutenir par des moyens concrets le développement de la langue et non simplement des mesures symboliques. Néanmoins, le loi n'oblige personne à parler l'irlandais, car il s'agit de mesures incitatives. Elle prévoit également la création d'un poste de commissaire aux langues officielles (un médiateur) pour traiter des plaintes du public quant aux services offerts en irlandais. De plus, un système approprié de pénalités est prévu. 

5 La politique linguistique irlandaise

La politique linguistique de la république d’Irlande vise à réintroduire formellement et juridiquement l’irlandais, la langue nationale, dans des domaines où il avait été évincé pendant plus de trois siècles. Toutefois, le gouvernement irlandais devait tenir compte du fait que l’irlandais est la langue maternelle d’une infime partie de la population et que la quasi-totalité des citoyens ne parlent que l’anglais. De plus, la politique linguistique ne peut ignorer que l’irlandais est la première langue officielle de l’État, ce qui correspond au caractère symbolique et identitaire de la langue irlandaise. 

5.1 Le statut des langues

Ce caractère symbolique de l’irlandais était déjà proclamé à l'article 8 de la Constitution de 1948, en tant que «langue nationale» et «première langue officielle», l'anglais étant reconnue comme «seconde langue officielle».

Article 8

1) L'irlandais, en tant que langue nationale, est la première langue officielle.

2) L'anglais est reconnu comme seconde langue officielle.

3) Pourtant, l'usage exclusif d'une des deux langues mentionnées ci-dessus peut être prévu dans un ou plusieurs buts officiels, aussi bien dans l'État tout entier que dans l'une de ses parties.

L'article 2 de la Loi sur les langues officielles de 2003 reprend les mêmes termes:

Article 2

[...]

«Les langues officielles» désignent l’irlandais (la langue nationale et la première langue officielle) et l’anglais (la seconde langue officielle), tels que stipulés à l’article 8 de la constitution;

5.2 Les langues de la législature

L'article 254 de la loi constitutionnelle de 1948 prévoyait l'usage des deux langues officielles au Parlement. Les lois doivent être rédigées et promulguées en irlandais et en anglais, conformément à l’article 25 de la Constitution:

Article 25

[...]

4.3) Chaque projet de loi sera signé par le président dans le texte dans lequel il aura été adopté ou sera considéré comme ayant été adopté par les deux Chambres de l'Oireachtas; si un projet de loi est ainsi adopté ou est considéré comme ayant été adopté dans les deux langues officielles, le président signera le texte de ce projet de loi dans chacune des langues.

4.4) Lorsque le président signe le texte d'un projet de loi dans une seule langue officielle, une traduction officielle doit être publiée dans l'autre langue officielle.

4.5) Dès que possible après la signature et la promulgation d'un projet de loi à titre de loi, le texte de cette dernière, signé par le président, ou si le président en a signé le texte dans les deux langues officielles, les deux textes, devront être enregistrés au greffe de la Cour suprême et le texte ou les deux textes ainsi enregistrés constitueront une preuve de l'authenticité des dispositions d'une telle loi.

En cas de conflit d’interprétation entre les versions irlandaise et anglaise, le texte irlandais prévaudra:

Article 25

4.6) En cas de conflit entre les textes d'une loi enregistrée en vertu du présent article dans les deux langues officielles, le texte de la langue nationale fera foi.

Dans la Loi sur les langues officielles, ce sont les article 6 et 7 qui prévoient l'usage des deux langues au Parlement :

Article 6

Usage des langues officielles dans les Chambres de l’Oireachtas

1) Tout membre de l’une des Chambres de l’Oireachtas a le droit d’utiliser l’une ou l’autre langue officielle lors de toute délibération et de toute autre procédure dans la Chambre ou d’un comité de cette Chambre, un comité conjoint des deux Chambres ou un sous-comité d’un tel comité ou comité conjoint.

2) Une personne qui comparait devant l’une des Chambres de l’Oireachtas ou devant un comité ou un comité conjoint ou un sous-comité, tel que susmentionné, a le droit d’utiliser l’une ou l’autre langue officielle.

3) Tout rapport officiel sur les délibérations et les autres procédures des Chambres de l’Oireachtas doit être publié dans chacune des langues officielles, mis à part le fait que les contributions des personnes physiques (verbales ou écrites) dans l’une ou l’autre langue officielle ne puissent être publiées que dans la langue utilisée par l’auteur.

Article 7

Lois de l’Oireachtas

Dans les plus brefs délais après l’adoption de tout texte législatif de l’Oireachtas, ledit texte doit être imprimé et publié simultanément dans chacune des langues officielles.

Les deux langues officielles, l’irlandais et l’anglais, sont donc admises dans les débats parlementaires, mais, étant donné que l’irlandais constitue pour une minorité des députés une simple langue seconde, l’anglais demeure nettement prédominant dans les deux Chambres de l'Oireachtas.

L'article 18 de la Loi sur les langues officielles prévoit des obligations linguistiques pour l'élection des membres du Sénat à partir de la liste des candidats:

Article 18

Sénat

7.1) Avant chaque élection générale des membres du Sénat qui sont élus à partir des listes de candidats, cinq groupes de candidats doivent être prévus selon les dispositions fixées par la loi et contenant respectivement les noms des personnes ayant une connaissance et une expérience pratique des intérêts et services suivants, à savoir :

i) la langue et la culture nationale, la littérature, les arts, l'éducation et les intérêts professionnels tel qu'il peut être défini par la loi, en conformité avec la loi pour les fins de la liste de candidats;

Enfin, il n’y a pas de système de traduction simultanée dans les deux Chambres du parlement. Cela signifie que les députés et sénateurs doivent, théoriquement du moins, connaître les deux langues. En réalité, l’irlandais est si peu employé que le problème se présente rarement. Tous connaissent l’anglais, et une minorité seulement comprend l’irlandais. Il suffit d’attendre poliment que le parlementaire celtophone – sûrement un nationaliste – ait fini son exposé pour passer à autre chose!  Cela dit, les deux versions d'une loi doivent être publiées simultanément.

5.3 Les tribunaux

Dans toutes les cours de justice du pays, l’irlandais et l’anglais sont les langues autorisées. L'article 8 de la Loi sur les langues officielles prévoit des mesures pour pouvoir utiliser l'une ou l'autre des deux langues officielles (au choix):

Article 8

Administration de la justice

1) Toute personne physique peut utiliser l’une ou l’autre langue officielle dans tout plaidoyer ou tout document émis par un tribunal.

2) Tout tribunal ayant une instance devant lui, doit s’assurer que toute personne physique qui comparait ou témoigne est entendue dans la langue officielle de son choix, et qu’en conséquence, elle ne sera pas désavantagée en n’étant pas entendue dans l’autre langue officielle.

3) Dans le but d’assurer que nul n’est mis en désavantage, tel que mentionné ci-dessus, le tribunal peut demander de prendre les dispositions qu’il juge appropriées, pour faire l’interprétation simultanée ou consécutive de l’instance judiciaire d’une langue officielle à l’autre.

[...]

Le juge doit rendre sa sentence en anglais (pour être bien compris) et en irlandais (la première langue de l’État). Dans la réalité, il est extrêmement rare qu’un procès se déroule entièrement en irlandais. Si un témoin ou un défendeur demande à la cour le droit d'utiliser l'irlandais, il est obligatoire d’accéder à sa demande, même si cette demande peut entraîner des retards parfois considérables dans le traitement de l'affaire; c’est notamment le cas lorsqu’un juge ou un avocat de l'une des parties ne parle pas couramment l’irlandais. La cour ne fournit jamais d’interprètes officiels.

En fait, les seuls procès à avoir lieu en irlandais impliquent généralement un militant nationaliste désireux d’utiliser quelques phrases en irlandais afin de manifester son caractère identitaire. Ensuite, tout le monde passe à l’anglais.

Pourtant, il existe une loi favorisant les avocats désirant poursuivre leur carrière en utilisant l'irlandais: la Loi sur les praticiens du droit (langue irlandaise) de 2008.

Par ailleurs, l'Irlande demeure l'un des derniers pays européens (avec la Grèce, l'Allemagne, le Danemark et l'Italie), à avoir une loi criminalisant les paroles blasphématoires pour des motifs religieux. En effet, l'article 36 de la Loi sur la diffamation (2009) prévoit une amende ne dépassant pas 25 000 euros pour une telle infraction:

Article 36

Publication ou prononciation de paroles blasphématoires

1)
Quiconque publie ou profère des paroles blasphématoires se rend coupable d'une infraction et est passible sur déclaration de culpabilité d'une mise en accusation et d'une amende ne dépassant pas 25 000 euros.

2) Aux fins du présent article, quiconque publie ou profère des paroles blasphématoires si :

(a) il publie ou profère de manière qui est grossièrement abusive ou insultante à l'égard de sujets considérés comme sacrées par une religion, provoquant ainsi l'indignation parmi un nombre important d'adeptes de cette religion; et

(b) il a l'intention, par la publication ou l'énoncé du sujet en question, de provoquer cette indignation.

Dans tous les autres pays, le délit de blasphème est irrecevable. Des citoyens irlandais demandent l'abrogation de la Defamation Act qu'ils jugent comme ayant un «caractère moyenâgeux».

5.3 L'Administration gouvernementale

La Loi sur l'administration locale 2001 et la Loi sur les langues officielles de 2003 régissent l'emploi des langues dans l'Administration. Le droit du public à utiliser l'irlandais lorsqu'il s'adresse aux autorités publiques est protégé par la Constitution. Le chapitre III (art. 9 à19) de la Loi sur les langues officielles est consacré au bilinguisme dans l'Administration publique. L'article 9 précise ce qui suit:

Article 9

[...]

2) Lorsqu’une personne communique à l’écrit ou par courrier électronique dans une langue officielle avec un organisme public, ce dernier doit répondre dans la même langue.

3) Lorsqu’un organisme public communique par écrit ou par courrier électronique avec le grand public ou une catégorie du grand public afin de leur fournir des informations, l’organisme doit s’assurer que la communication est en irlandais, ou en anglais et en irlandais.

L'article 10 de la même loi précise quels sont les documents soumis au bilinguisme écrit:

Article 10

Obligation des organismes publics de publier certains documents dans les deux langues officielles simultanément

Nonobstant tout texte législatif, les documents suivants produits par un organisme public ou sous son autorité (autre qu’un organisme, organisation ou groupe prescrits en vertu de règlements aux fins de l’alinéa (b) du paragraphe 1 (5) de la première annexe) doivent être publiés par l’organisme dans chacune des langues officielles simultanément.

(a) tout document énonçant des projets de politique publics;

(b) tout rapport annuel;

(c) tout état financier ou compte vérifié;

(d) tout compte-rendu de stratégie devant être préparé en vertu de l’article 5 de la Loi sur la gestion de la fonction publique de 1997; et

(e) tout document d’une catégorie ou description prescrite pour un temps déterminé, avec l’accord du ministre des Finances et tout autre (s’il y a lieu) ministre du gouvernement que le ministre des Finances juge approprié, en tenant compte des fonctions de l’autre ministre, et étant un document d’une catégorie ou description qui, de l’avis du ministre, est d’intérêt public.

On comprendra pourquoi toute l’administration gouvernementale doit être bilingue, les fonctionnaires devant d’ailleurs réussir un examen de maîtrise de l’irlandais, du moins c'était le cas jusqu’en 1999. Depuis quelques années, la maîtrise de l’irlandais n'est cependant exigée que pour un petit nombre de postes dans les services publics. L'obligation de connaître l'irlandais concerne les organismes qui s'occupent directement de la politique linguistique irlandaise dans le Gaeltacht, les écoles et les médias.


Photo: François Gauthier

Désormais, le gouvernement oblige de tout service administratif la présence d'au moins un fonctionnaire celtophone (irlandophone).

Les communications orales se font généralement en anglais et rarement en irlandais, et les documents écrits sont généralement bilingues (irlandais-anglais). Le bilinguisme des services gouvernementaux reste plus symbolique que nécessaire pour la majorité de la population, car, dans les faits, l'anglais est utilisé presque exclusivement dans tous les milieux gouvernementaux et dans toutes les administrations publiques; il semble qu'il n'existe pas non plus de réelle égalité d'accès des services à l'endroit des celtophones (locuteurs parlant l’irlandais). On peut même affirmer que l'insistance d’un citoyen à exiger l’irlandais de la part des organismes gouvernementaux pourrait aller jusqu’à entraîner de longs retards dans le traitement de son dossier.

Dans l'affichage public et la papeterie gouvernementale, la Loi sur les langues officielles permet au Ministre responsable de l'application de la loi d'intervenir par règlement les cas où le bilinguisme est exigé:

Article 9

Obligation des organismes publics d’utiliser les langues officielles sur la papeterie officielle

1) Le Ministre peut prévoir par règlement que les annonces verbales (en direct ou enregistrées) faites par un organisme public, les en-têtes de la papeterie utilisée par un organisme public, le contenu et la disposition de toute affiche ou annonce faite par un tel organisme soient, dans la mesure stipulée, en irlandais ou en anglais et en irlandais, et des dispositions différentes peuvent être édictées sur des catégories d’organismes, d’annonces verbales, de papeterie, d’affiches ou d’annonces différentes.

 

Afin de satisfaire aux exigences de la loi constitutionnelle, les inscriptions sur les édifices gouvernementaux sont, la plupart du temps, bilingues. En ce qui concerne les édifices municipaux et la signalisation routière, des normes nationales sont définies par la loi, mais l'application de celle-ci est laissée aux municipalités («local authorities»). Toutes les inscriptions doivent être bilingues dans le cas des édifices municipaux, des noms de rues et des toponymes; l'usage est de placer les mots anglais au dessus des mots irlandais. Les panneaux routiers sont bilingues, sauf dans le Gaeltacht où ils sont unilingues irlandais. Par ailleurs, la réglementation n’est pas toujours appliquée avec rigueur, car certaines municipalités présentent un visage résolument unilingue anglais. Dans la publicité commerciale, le bilinguisme est de plus de plus fréquent, y compris dans les grandes villes comme Galway.

- Le commissaire aux langues officielles

Par ailleurs, le chapitre IV (art. 20 à 30) prévoit la création du poste de commissaire aux langues officielles : an coimisiéir teanga. Plus précisément, la loi crée un service du commissaire aux langues officielles (Oifig Choimisinéir na dTeangacha Oifigiúla) et le titulaire du service, connu comme le commissaire aux langues (An Coimisinéir Teanga) est désigné sous le nom de commissaire. Les fonctions du commissaire sont les suivantes:

1) contrôler la conformité des dispositions de la loi dans les organismes publics;
2) prendre les mesures nécessaires pour assurer le respect de la loi par les organismes publics;
3) faire des enquêtes;
4) donner des conseils ou toute autre assistance au public relativement aux droits linguistiques.

- Le Conseil de la langue gaélique

En 1978, le parlement a adopté la Loi sur le Conseil de la langue gaélique ou la Bord na Gaeilge Act. Selon l'article 3 de la loi, la fonction principale du Conseil (Bord na Gaeilge) est de «promouvoir la langue irlandaise et en particulier son usage comme langue vivante et moyen habituel de communication». Le Conseil possède les fonctions générales de développement, de coordination, d'examen et de mesures d'assistance et procédures relatives à l'irlandais. Il peut aussi conseiller un ministre du gouvernement sur toute question relative à l'irlandais et informer, aider et coopérer avec un ministère d'État, un organisme statutaire ou tout autre organisme relativement à cette question.

5.4 L'éducation

C'est le Department of Education and Science (ministère de l'Éducation et des Sciences) qui constitue l'organisme responsable du contrôle et du financement du système d'éducation en Irlande. L'éducation est régie par la Loi sur l'éducation de 1998 (Education Act no. 51 of 1998). Le National Council for Curriculum and Assessment (Conseil national pour les programme d'études et l'évaluation) a développé en 1999 un programme scolaire pour le primaire (Primary School Curriculum). Il existe deux programmes d'études, l'un en anglais et un autre en irlandais (gaélique). Le programme d'études en anglais (English Curriculum) est conçu pour offrir aux enfants un apprentissage linguistique qui intègre la langue orale, la lecture et l'écriture. Quant au programme d'études en gaélique (Gaeilge Curriculum), il est présenté en deux sections distinctes. La première section est prévue pour les écoles d'anglais intermédiaire (English-medium) avec un programme conçu pour permettre aux élèves de développer une compétence de la communication en irlandais et développer leur identité culturelle. La seconde section est réservée pour les écoles du Gaeltacht et les écoles tout-irlandais (all-Irish). Dans ces écoles d'irlandais, le programme d'études est conçu pour que les élèves puissent développer une maîtrise plus grande de la langue nationale. Ce sont les parents qui décident dans quel type d'écoles ils enverront leurs enfants. Ils peuvent même choisir une école privée, une école confessionnelle, un école multiconfessionnelle ou une école non confessionnelle.

L'école primaire publique, qu'elle soit irlandaise ou anglaise, doit contribuer à la réalisation de la politique nationale et des objectifs en ce qui concerne l'extension du bilinguisme dans la société irlandaise et, en particulier, la réalisation d'une plus grand usage de la langue irlandaise à l'école et dans la communauté, comme il est énoncé à l'article 6 de la Loi sur l'éducation de 1998:

Article 6

Toute personne concernée par la la mise en œuvre des objectifs de la présente loi doit se conformer aux objectifs suivants en vertu desquels l'Oireachtas a promulgué la présente loi :

(a) Donner un effet pratique aux droits constitutionnels des enfants, y compris les enfants qui ont une incapacité ou qui ont d'autres besoins particuliers en éducation, comme ils touche à l'éducation;  [...]

(h) Contribuer à la réalisation de la politique nationale et des objectifs en éducation: 

(i) Contribuer à la réalisation de la politique nationale et des objectifs en ce qui concerne l'extension du bilinguisme dans la société irlandaise et, en particulier, la réalisation d'une plus grand usage de la langue irlandaise à l'école et dans la communauté;

(j) Contribuer au maintien de l'irlandais comme principale langue communautaire dans les districts du Gaeltacht;

(k) Promouvoir la langue et les besoins culturels des étudiants dans le respect du choix de leurs parents;

Toutes les écoles primaires «anglaises» doivent enseigner l’anglais et l’irlandais dès la première année, et ce, jusqu’à la fin du primaire.  Certains élèves peuvent obtenir une exemption pour apprendre l'irlandais; ce sont ceux qui ont passé une période de temps significative à l'étranger ou ceux qui ont des difficultés d'apprentissage. L'anglais est la langue d'enseignement à tous les niveaux, sauf dans le Gaeltacht. Soulignons que l’anglais est la langue maternelle de la quasi-totalité des élèves et l’irlandais leur est enseigné en tant que langue seconde. Cependant, le ministère de l’Éducation a adopté des mesures particulières (moins d’anglais) dans les districts celtophones du Gaeltacht (les six comtés celtophones) où la langue maternelle est l’irlandais, la langue seconde, l’anglais. D’ailleurs, le gouvernement irlandais a toujours pratiqué des politiques préférentielles dans les comtés du Gaeltacht parce que c’est là que se jouerait l’avenir de la langue nationale. C'est ce qui explique que dans le Gaeltacht l'enseignement primaire se fait uniquement en irlandais. Mais ce type d'enseignement est également disponible dans le reste du pays.

Officiellement, aucune langue étrangère n'est enseignée au niveau primaire, mais un nombre croissant d'écoles primaires dispensent des programmes où l’on enseigne une langue étrangère. Depuis 1997, certaines langues étrangères sont enseignées en 5e et en 6e année: le français, l'allemand, l'espagnol ou l'italien.

Au secondaire, l’enseignement de l’irlandais comme langue seconde devient facultatif, il peut être remplacé par le français, l’allemand ou toute autre langue. Néanmoins, près des trois quarts des usagers actuels de l'irlandais ont suivi un enseignement post-primaire et près de la moitié d'entre eux avait suivi les cours du niveau d'enseignement supérieur en irlandais.

Ainsi, tous les enfants irlandais continuent d’apprendre l'irlandais à l'école primaire et parfois même au-delà. Bien que beaucoup d’enfants consacrent jusqu’à 13 ans d’études à l’apprentissage de l’irlandais, force est de constater que les programmes scolaires ne produisent généralement pas d'usagers actifs très compétents en irlandais.

Dans les universités, les cours sont généralement dispensés en anglais, mais certains professeurs peuvent donner leur cours en irlandais, notamment à l’Université de Galway.

À l’été de 1999, le ministre de l’Éducation a aboli le test obligatoire d’irlandais pour les professeurs du secondaire; ce test avait été instauré en 1921. Dorénavant, les professeurs qui n’ont pas besoin d’utiliser l’irlandais dans leur travail sont exemptés de cet examen, ce qui signifie que les candidats à l’enseignement secondaire de Grande-Bretagne, d’Irlande du Nord ou d’ailleurs pourront maintenant occuper des postes en république d’Irlande. Cette mesure, qui n’a pas nécessairement renforcé l’usage du gaélique depuis 1921, a été saluée par les syndicats comme «éminemment raisonnable».

5.5 Le monde des affaires

Dans la vie économique, l’anglais a assuré depuis longtemps sa suprématie. La loi irlandaise ne touche pas le secteur privé. Par conséquent, la plupart des enseignes commerciales et des placards publicitaires restent en anglais, le bilinguisme étant rare. Certains placards publicitaires peuvent être parfois rédigés seulement en irlandais; il s'agirait principalement de publicité destinée aux dames. Dans l'ensemble, la république d'Irlande présente un visage anglais, sauf dans les districts celtophones du Gaeltacht où le gouvernement a adopté des mesures particulières pour favoriser l’irlandais. Ainsi, dans l'affichage commercial, il y a un pourcentage élevé d'affiches unilingues irlandaises et les affiches bilingues demeurent plus fréquentes que les unilingues anglaises. La situation de la langue de l'affichage en république d'Irlande montre bien la grande faiblesse de l'irlandais. Si ce n'était des lois, l'irlandais serait complètement invisible dans le paysage de l'Irlande.

5.6 Les médias

Enfin, dans le domaine des médias, prévaut encore le même caractère symbolique de l’irlandais. On ne compte aucun quotidien en irlandais, mais The Irish News contient chaque jour un article en irlandais et The Irish Times, un chaque semaine. Il existe quelques revues mensuelles en irlandais, les plus importantes étant Comhar et Feasta.

Il existe une radio locale, Raidio na Gaeltachta, qui diffuse exclusivement en irlandais (quatre-vingts heures par semaine) et un réseau de télévision diffusant 5 % de ses émissions en irlandais, soit cinq heures par semaine pour un total de 130 heures. Avec la création, le 31 octobre 1996, une chaîne de télévision dédiée à l'irlandais, la Teilifís na Gaeilge (TG4), diffuse jusqu'à quatre heures par jour d'émissions en irlandais. Toutefois, cette seconde chaîne est beaucoup moins populaire que la première et son auditoire est peu important. La Loi sur la radiodiffusion de 2001 régit la Teilifís na Gaeilge, mais la Loi sur la radiodiffusion de 2009 prévoit des émissions et des productions en irlandais. L'article 66.9 prescrit que la "Broadcasting Authority of Ireland" (l'Autorité) doit tenir compte des émissions en langue irlandaise, ainsi qu'à sa culture:

Article 66

9) L'Autorité, dans l'exercice de ses fonctions et en vertu des paragraphes 7 et 8, tient dûment compte du contenu des programmes qui:

(a) sont en irlandais;
(b) se rapportent à la culture et la vie irlandaise;
(c) portent sur la musique, le théâtre et le divertissement irlandais;
(d) des nouvelles, de l'actualité ou des documentaires;
(e) sont dans une autre catégorie identifiée par l'Autorité et sont jugés par l'Autorité dignes de soutien et de préservation.

Évidemment, compte tenu du faible nombre des locuteurs de l'irlandais, le nombre d'heures de diffusion en irlandais apparaît comme raisonnable, mais il s'agit davantage d'une politique identitaire, car au plan économique le jeu n'en vaut guère la chandelle.

6 Les résultats de la politique linguistique

Les divers gouvernements qui se sont succédé depuis l'indépendance n'ont pas ménagé leurs efforts pour promouvoir la langue irlandaise dans le pays. Depuis 1958, le gouvernement irlandais a créé diverses commissions d’études pour évaluer la situation de l’irlandais. En 1965, un rapport de 260 recommandations sur la restauration de la langue a été publié. Le rapport a donné un portrait dramatique de l’usage de l’irlandais dans la population. Ainsi, parmi les 30 % d’Irlandais qui disaient savoir l’irlandais, les deux tiers de ceux-ci affirmaient ne jamais l’utiliser, soit par manque de pratique, soit par peur de paraître ridicule. Ceux qui disaient avoir utilisé l’irlandais l’ont fait ni à la maison ni à l’école, mais au travail. N’oublions que certains organismes, dont le gouvernement, exigent la connaissance de l’irlandais comme condition d’embauche. 

Dans l'ensemble, les résultats de la politique linguistique semblent décevants, car l’emploi de l’irlandais comme langue nationale est resté symbolique et le nombre des locuteurs de l’irlandais comme première langue n’a pas augmenté. De plus, parmi ceux qui disent savoir l’irlandais comme langue seconde (environ 40 % de la population), les deux tiers ne se sentent pas à l’aise dans cette langue. On peut se demander pourquoi un peuple qui a tellement lutté pour son indépendance a-t-il abandonné si facilement la langue qui fait partie de son identité? Pourquoi l’Irlande n’a-t-elle pas eu avec l’irlandais le même succès que l’État d’Israël avec la restauration l’hébreu ou même la Catalogne en Espagne avec la normalisation du catalan, voire le Québec avec le français? 

6.1 L'attitude des Irlandais envers leur langue

À l’échelle nationale, les Irlandais appuient toutes les politiques de promotion linguistique à l’égard de l’irlandais à la condition qu’elles ne désavantagent pas les non-celtophones. La plupart des Irlandais favorisent l’apprentissage de la langue nationale à l’école à la condition qu’elle ne soit pas une matière obligatoire. Tous les Irlandais sont d’accord pour connaître la langue irlandaise, mais ils sont contre l’obligation de l’utiliser. Une majorité des Irlandais est contre l’utilisation de l’irlandais à des fins de favoritisme, de coercition ou de discrimination positive. 

Évidemment, l’un des problèmes provient du fait que trop peu d’Irlandais sont capables de s’exprimer en irlandais et que, de toute façon, entre locuteurs d’une langue seconde, il est plus facile de passer à la langue première (l'anglais). En réalité, l’absence d’unilingues celtophones favorise la non-utilisation de l’irlandais. Et celle-ci entraîne le manque de pratique, la peur du ridicule, l'absence d’occasions propices et, en bout de ligne, le stress. Or, en situation de «stress linguistique», c’est toujours la langue dominante (l’anglais) qui y gagne, tant il est vrai qu’une langue fonctionne aux dépens d’une autre. 

Il est peut-être trop tôt pour prédire la disparition prochaine de l’irlandais, mais les moyens mis en œuvre jusqu’ici ont tous échoué. Reste le rêve d’une Irlande gaélique par lequel se laissaient bercer les nationalistes à la fin du siècle dernier. Il faudra trouver autre chose, notamment par le moyen de la coercition, mais celle-ci ne fonctionne que si la population y est favorable. En tout cas, il convient de tirer quelques leçons de «l’échec irlandais». 

6.2 Les leçons de «l’échec irlandais»

D’abord, il faut retenir que ce ne sont pas les beaux discours, les grands congrès nationaux, les grandes campagnes de promotion linguistique, les grands sentiments axés sur l’identité nationale qui assurent la survie d’une langue. Rien à ce sujet ne peut modifier le comportement linguistique des individus! 

De plus, même si c’est un peu décevant de le constater pour les nationalistes, la souveraineté politique n’assure pas automatiquement la survie linguistique. Or, là aussi, l’État irlandais n’a pas réussi à contrôler le comportement interpersonnel dont dépend le succès d’une langue. À l’opposé, l’État d’Israël a réussi à modifier profondément le comportement individuel de ses citoyens. Peut-être ne faut-il pas désespérer? Après tout, la langue anglaise a déjà été une «langue moribonde» et ceux qui avaient prédit sa disparition ont eu tort. Qu’en sera-t-il de l’irlandais? 

Évidemment, beaucoup d’Irlandais sont les premiers déçus des résultats peu encourageants concernant la «restauration de l’irlandais». Il semble qu’un certain pessimisme gagne de plus en plus la population sur la possibilité de faire renaître la langue, et ce, même dans le Gaeltacht. Faire changer de langue toute une population relève d’une prouesse que seul l'État d'Israël a pu réussir jusqu'à maintenant. Dans ce pays, les Juifs parlaient une centaine de langues différentes et étaient motivés dans l’apprentissage de l’hébreu qui servait de lien unificateur. Les Juifs ont accepté toutes les mesures coercitives, y compris à l’école et dans le monde du travail. Au contraire, les Irlandais devaient changer une seule langue maternelle, la même pour tout le monde: l'anglais. Le tout sans mesures coercitives! L’irlandais ne représentait pas un lien unificateur entre différents locuteurs, mais une valeur symbolique dans l'imaginaire collectif, sans grande utilité dans la réalité. Finalement, les Irlandais ont toujours été massivement contre toute coercition!

Cela étant dit, l'irlandais demeure un cas d'aménagement linguistique aux bases fragiles. Rappelons-le, seulement 2 % de la population utilise l'irlandais comme langue maternelle. Même si, en raison de sa présence obligatoire à l’école, quelque 40 % de la population possède une connaissance passive de la langue, l’irlandais reste encore une langue symbolique et identitaire plutôt que vraiment utile dans la vie quotidienne.

Il ne faut quand même pas se faire d’illusion, car dans l’état actuel des choses l’irlandais est une langue dont le nombre des locuteurs de langue maternelle va en diminuant et dont l’usage reste réservé aux usages informels familiers de citoyens dont le nombre est très réduit. De plus, l’irlandais se voit confiné dans un territoire rural géographiquement circonscrit au sud-ouest du pays, le Gaeltacht, tandis qu’il est rejeté dans la vie urbaine, et ce, malgré une politique linguistique très volontariste des autorités (obligation scolaire de l'apprentissage et bilinguisme dans tous les actes officiels). 

Le plus contradictoire, c’est que cette politique semble pour l'instant recueillir le consensus de la population, laquelle reste attachée à la langue de ses ancêtres – par exemple, elle ne voudrait pas voir disparaître les panneaux routiers et les plaques de rue bilingues. Quoi qu’il en soit, en tant que langue officielle, il ne fait aucun doute que l’irlandais reste une langue extrêmement précaire, et toutes les subventions et directives de l’Union européenne, de même que l’accord historique du 10 avril 1998 approuvé par référendum dans les deux Irlandes, n’y changeront rien. L’imaginaire collectif continuera de s’exprimer en anglais, l’irlandais demeurant une «langue de décoration» à valeur strictement symbolique, que ce soit dans la république d’Irlande ou en Irlande du Nord. On ne voit pas comment, dans l'immédiat, il pourrait en être autrement.

Dernière mise à jour: 21 sept. 2013

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Site officiel du Commissaire aux langues officielles de l'Irlande
(
Official Languages Commissioner
) connu en irlandais sous An Coimisinéir Teanga.

  

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