République d'Ukraine

Ukraine

2) Données historiques

Plan de l'article

1 Les origines
1.1 L'État kiévien
1.2 Le christianisme orthodoxe

2 L'Union de la Pologne et de la Lituanie
2.1 Le partage de la Galicie-Volhynie
2.2 L'Union de Lublin (1569)

3 Le partage de l'Ukraine entre la Pologne et la Russie
3.1 L'Ukraine de la rive gauche et l'Ukraine de la rive droite
3.2 Le dépeçage de l'Ukraine

4 La russification de l'Ukraine sous les tsars
4.1 L'interdiction de l'ukrainien
4.2 Les résistances au russe

5 L'Ukraine soviétique
5.1 La politique d'ouverture envers les nationalités
5.2 La politique de soviétisation
5.3 Le dégel provisoire et la Crimée
5.4 Le retour à la russification

6 La situation juridique des langues sous l'URSS
6.1 L'égalité juridique

6.2 La suprématie du russe
6.3 Le bilinguisme alterné

7 L'indépendance de l'Ukraine (1991)
7.1 La Déclaration des droits des nationalités
7.2 La persistance du russe en Ukraine
7.3 Le problème de la Crimée
7.4 L'État de droit et les minorités nationales
7.5 La Révolution orange (novembre 2004)
7.6 Les inévitables déceptions
7.7 Le régime de Viktor Ianoukovitch

8 La crise ukrainienne (2014)
8.1 La destitution du président Ianoukovitch
8.2 Les oligarques et le gâchis ukrainien
8.3 La polarisation entre ukrainophones et russophones
8.4 La déstabilisation de l'Ukraine
8.5 La politique pro-ukrainienne du président Porochenko
8.6 La guerre du président Poutine
8.7 La guerre des lois linguistiques
8.8 Le saut dans le vide de 2019
8.9 Vers une fédéralisation de l'Ukraine?

1 Les origines

Avant l'arrivée des Slaves, le territoire de l'Ukraine était habité par des peuples indo-iraniens venus du Sud, d'abord les Scythes, puis les Sarmates. Ces peuples vécurent dans la région entre le VIIe et le IIIe siècle avant notre ère. Si les Sarmates sont restés au nord de la mer Noire, là où est située l'Ukraine aujourd'hui, les Scythes se sont installés jusqu'à l'est de la mer Caspienne dans les steppes eurasiennes. Plus au sud se trouvaient les Parthes, une importante puissance politique et culturelle iranienne dans la Perse antique (aujourd'hui l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan).  Les Scythes et les Sarmates finirent par être absorbés par des peuples germaniques, notamment les Alains et les Goths.

Groupe

Langues

Slave de l’Ouest (occidental)

polabe (langue morte)
polonais, tchèque, slovaque, sorabe

Slave du Sud (méridional)

slavon (langue morte)
serbe, croate, monténégrin, bosniaque, slovène, bulgare, macédonien

Slave de l’Est (oriental) ruthène ancien (langue morte)
russe, biélorusse et ukrainien.
C'est au Ier siècle de notre ère que les Slaves entrèrent dans l'Histoire. À cette époque, des groupes de tribus parlaient une langue relativement commune, le «slave commun». Comme nous n'avons aucune trace écrite de cette langue, il fallut la reconstituer de façon purement hypothétique, en comparant les actuelles langues slaves parlées avec les textes les plus anciens. À partir du VIe siècle de notre ère, l'unité des peuples slaves se fragmenta au moment où ils entreprirent de grands mouvements migratoires et se dispersèrent. C'est au siècle suivant que commencèrent à se former trois grands groupes distincts parmi les langues slaves: le slave méridional, le slave occidental et le slave oriental (russe, biélorusse, ukrainien et ruthène). La langue ukrainienne fait donc partie du slave oriental avec le russe et le biélorusse.

1.1 L'État kiévien

À la suite des invasions germaniques dans l'Empire romain , la région de l'actuelle Ukraine subit plusieurs vagues d’immigrations germaniques jusqu'au moment où les Varèques, un peuple scandinave associé aux Vikings, s’y installèrent pour fonder en 862 la principauté de Kiev, qui devint la capitale du premier État organisé à s'être formé dans cette région, laquelle comprend aujourd'hui l'Ukraine, la Biélorussie et une partie de la Russie.

À partir de 912, la principauté de Kiev commença à accroître son influence sur de nouvelles tribus slaves. Le grand-duc de Kiev, Sviatoslav Ier (945-972), instaura un État puissant au nord des steppes de la mer Noire; après 972, l'aire d'influence s'étendit vers le sud et vers l'est, jusqu'à la mer Caspienne. La principauté devint ainsi le premier État slave à s'imposer dans la région, ce qui intéressa l'Empire byzantin situé plus au sud.

Non seulement l'État kiévien devint un important partenaire commercial pour Byzance, mais aussi un précieux allié militaire.

La ville de Kiev demeura le centre de l'État kiévien durant deux siècles. C'est sous le règne de Vladimir le Grand (980-1015) que commença la christianisation de la principauté, ce qui contribua à unifier le royaume autour de la nouvelle identité que lui donnait le christianisme byzantin. Lors du schisme de 1054, qui consacrait la séparation de l'Église catholique d'Occident et de l'Église orthodoxe d’Orient, l'État kiévien russe demeura fidèle au rite byzantin et à l'Église d'Orient.

1.2 Le christianisme orthodoxe

L'Église d'Orient resta toujours très influencée par la philosophie et la littérature grecques, ce qui facilita la conversion massive des peuples slaves au christianisme byzantin (orthodoxe). Mais la langue qui fut utilisée dans la liturgie fut le slavon appelé, selon le cas, «slavon d'Église» ou «slavon russe», l'une des deux langues liturgiques slaves de l'orthodoxie, nées avec la christianisation de l'État kiévien et encore en usage dans certaines églises russes, biélorusses et ukrainiennes. Le slavon était à l'origine une langue écrite commune aux Slaves orthodoxes et créée au IXe siècle pour l'évangélisation des Slaves par les deux «apôtres slaves», Cyrille et Méthode, qui étaient grecs, sur la base de la langue slave qu'ils connaissaient : le parler slave de Macédoine de la région de Salonique, c'est-à-dire du vieux bulgaro-macédonien.

Cette langue écrite des premiers textes est appelée le vieux slave ou proto-slave. Les frères Cyrille et Méthode se servirent du slavon comme langue véhiculaire, plutôt que le grec ou le latin, parce que le slavon avait l'avantage d'être suffisamment compris par la plupart des Slaves. Ils adaptèrent aussitôt l'alphabet grec au slavon, ce qui donna plus tard l'alphabet connu sous le nom de «cyrillique». En réalité, l'alphabet inventé par Cyrille et Méthode n'est pas l'alphabet cyrillique, mais bel et bien l'alphabet glagolitique (du slavon glagoljati : «parole» ou «verbaliser»), lequel fut utilisé pour l'évangélisation des Balkans. Puis cet alphabet fut interdit par le pape et disparut presque entièrement dès le Xe siècle.

Le vieux slave fut la langue d'origine des peuples slaves, mais cette langue allait se fragmenter à partir du Xe siècle pour donner naissance, vers le XIVe siècle, au russe, à l'ukrainien et au biélorusse. Ces trois langues, ainsi qu'avec le ruthène, ont donc constitué une seule et même langue. Aujourd'hui, elles font partie d'un groupe linguistique appelé le slave oriental de la branche des langues slaves. Le russe, l'ukrainien et le biélorusse sont issus de l'ancien slave oriental, la langue parlée par les ancêtres des Russes, des Ukrainiens et des Biélorusses modernes.

Au XIIIe siècle, les Mongols envahirent la région, ce qui provoqua le démembrement de l'État kiévien. Avec le déclin de ce dernier et sa fragmentation en de nouveaux États, la languie slave orientale commença à évoluer en des langues distinctes, comparables à ce qui s'est passé avec le latin et les langues romanes (italien, espagnol, portugais, catalan, français, etc.).

2 L'Union de la Pologne et de la Lituanie

Le royaume de Galicie-Volhynie (en ruthène: Галицко-Волинскоє Королѣвство; en ukrainien: Галицько-Волинське князівство ou Halytsʹko-Volynsʹke knyazivstvo; en polonais : Księstwo halicko-wołyńskie; en russe: Галицко-Волынское княжество), aujourd'hui situé dans l'ouest de l'Ukraine, fut jadis un État de l'Europe orientale formé par l'union des principautés ruthènes de Galicie et de Volhynie à la fin du XIIᵉ siècle.

2.1 Le partage de la Galicie-Volhynie

C'était à cette époque, notamment aux XIIIe et XIVe siècles, l'État le plus puissant de l'Europe orientale, surtout avec l'arrivée d'une immigration importante de commerçants juifs et arméniens, ainsi que des artisans allemands. Le royaume étendit son pouvoir en occupant Kiev. Ce fut l'âge d'or de la langue ruthène!

Par la suite, le royaume de Galicie-Volhynie connut une période d'anarchie pendant laquelle la Pologne et la Hongrie tentèrent de prendre le contrôle du pays. Au XIVe siècle, la Pologne et la Lituanie commencèrent par s'affronter pour ensuite s'emparer de la Galicie-Volhynie et conclure un accord sur le partage de la Galicie-Volhynie.


À l'issue du conflit, la Pologne obtint la Galicie et une partie de la Volhynie, alors que le reste du royaume devint lituanien. Ainsi, l'ancien État kiévien (originaire de Kiev), qui n'était plus qu'un souvenir, se trouvait disloqué et dépecé entre plusieurs États Pologne, Lituanie, Moldavie, etc.), subissant à la fois l'influence des langues polonaise et lituanienne.

2.2 L'Union de Lublin (1569)

En 1569 eut lieu l'Union de Lublin ─ traité signé à Lublin en Pologne ─ qui unissait le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie en un seul État. C'est alors que tous les anciens territoires de la Galicie-Volhynie devinrent polonais, ce qui créa à l'époque le plus grand État d'Europe.

Le traité du 1er juillet 1569 scella l'union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie, qui formèrent la République des deux nations sous un roi commun élu par les États des deux pays. Cette union allait durer jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, alors que les trois puissances voisines ─ la Russie, la Prusse et l'Autriche ─ se partageront cet ensemble politique. Tous les territoires de l'actuelle Ukraine, dont Kiev, se trouvèrent sous tutelle polonaise, lituanienne ou ottomane.

À partir de 1654, la Pologne, c'est-à-dire la République des deux nations, entra en guerre contre la Russie à propos des territoires situés aujourd'hui en Biélorussie et en Ukraine; elle ne réussit pas à soumettre les Cosaques zaporogues, alliés de la Russie. C'est alors que commença une longue guerre russo-polonaise qui n'allait prendre fin qu'avec le traité d'Androussovo de 1667. L'Ukraine occidentale (à l'ouest du Dniepr) était pro-polonaise, mais l'Ukraine orientale se prononçait ouvertement pour son rattachement à la Russie.

Le traité d'Androussovo, appelé aussi «trêve d'Androussovo», signé entre la République des Deux Nations et la Russie, entérinait le partage de l'Ukraine entre la Pologne et la Russie. Le traité mettait fin à l'occupation russe, mais Moscou prenait possession de la rive orientale du Dniepr, y compris Kiev, tandis que la Pologne conservait la rive occidentale. Autrement dit, l'ouest de l'Ukraine, appelée aussi «Ukraine de la rive gauche», et la Biélorussie revenaient à la Pologne. Tout le sud de l'Ukraine actuelle, y compris la Crimée, demeurait sous occupation ottomane. La trêve de 1667 fut renouvelée en 1678 et aboutit au traité de Paix éternelle de 1686, dix-neuf ans plus tard.

Le traité d'Androussovo se traduisit par des gains nets pour la Russie, qui obtenait l'Ukraine orientale («Ukraine de la rive gauche») ainsi que de quelques autres territoires, dont Kiev, bien que cette ville soit située à l'ouest du Dniepr).  En Russie, le traité fut généralement perçu comme un grand pas vers l'union des trois grandes nations slaves de l'Est: les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes, dans un même «État russe». Au contraire, en Ukraine occidentale, la trêve fut considérée comme un démembrement de la nation ukrainienne entre des États voisins puissants.

3.1 L'Ukraine de la rive gauche et l'Ukraine de la rive droite

L'Ukraine de la rive gauche droite sur la carte) est le nom historique de la partie de l'Ukraine située sur la rive orientale du Dniepr correspondant aux actuels oblasts de Tchernihiv, de Poltava et de Soumy, ainsi qu'à une partie des oblasts de Kiev et de Tcherkassy.

Quant à l'Ukraine de la rive droite gauche sur la carte), c'est le nom historique de la partie de l'Ukraine située sur la rive occidentale du Dniepr, correspondant aux actuels oblasts de Volhynie, de Rivne, de Vinnytsia, de Jytomyr, de Kirovohrad et de Kiev, ainsi qu'à une partie des oblasts de Tcherkassy et de Ternopil.

Dès 1667, sous le règne du tsar de Russie, Alexis Ier (1645-1676), que l'Ukraine commença à subir l'influence de la langue russe. Le tsar instaura en Russie, y compris en Ukraine orientale, un État de plus en plus policier. Il poursuivit la colonisation de la Sibérie jusqu'au Pacifique. C'est à partir de cette époque que les Ukrainiens de l'Est commencèrent à se russifier, alors que les Ukrainiens de l'Ouest, devenus polonais, conservèrent leur langue tout en l'imprégnant fortement de mots polonais. La Pologne avait accordé à l'Ukraine un statut de territoire autonome, tout en demeurant dans le giron polonais. Au milieu du XVIIe siècle, il y avait déjà d'énormes différences entre le russe et l'ukrainien: alors que le russe était parlé autour de Moscou, les territoires ukrainiens étaient déchirés entre plusieurs pays (comme l'Empire austro-hongrois et le régime de la Rzeczpospolita, l'ancêtre de la Pologne moderne).

Cette situation influença nécessairement les langues russe et ukrainienne, car cette dernière conserva sa grammaire en incorporant dans son lexique des éléments du polonais, du hongrois, du roumain et de l'allemand autrichien (ou austro-bavarois). Le russe, quant à lui, évolua progressivement vers la forme moderne que nous lui connaissons aujourd'hui.

3.2 Le dépeçage de l'Ukraine

En 1720, le tsar Pierre II, qui régna de 1727 à 1730, ordonna de réécrire en russe tous les décrets et documents juridiques rédigés en ukrainien.  En 1763, un décret de Catherine II (1762-1796) interdit l'enseignement de la langue ukrainienne à l'Académie de Kiev-Mohyla.

En 1772 eut lieu un premier partage à la suite de plusieurs victoires successives de la Russie contre l'Empire ottoman. À la suite d'un accord entre la Prusse et la Russie, un second partage se fit en 1793. Les territoires situés à l'ouest du Dniepr restèrent dans l'orbite de Varsovie (Pologne) jusqu'en 1793-1795. Finalement, les guerres entre la Russie, la Prusse et l'Autriche se terminèrent par le démembrement du reste de la Pologne en janvier 1795. La Russie s'appropria l'est de la Pologne, la Prusse prit l'ouest et l'Autriche acquit le Sud-Ouest (Galicie).

Tout le temps que l'ouest de l'Ukraine fut soumis à la tutelle des Habsbourg, elle fut autorisée à développer sa culture et sa langue nationales, surtout après la Constitution de 1867. Dès le XVIIIe siècle, les Ukrainiens purent développer leurs propres écoles qui enseignaient en ukrainien. L'impression de journaux en ukrainien fut autorisée à partir de 1848. La Galicie et, dans une moindre mesure, la Bucovine devinrent en quelque sorte le terrain fertile des revendications des Ukrainiens en faveur de leur langue. Il faut préciser que, de la part de l'Empire austro-hongrois, l'usage de l'ukrainien constituait un moyen d'enrayer la propagande panslaviste de Saint-Pétersbourg. Les Ukrainiens de Pologne et de l'Empire austro-hongrois furent traditionnellement appelés «Ruthènes».

À cette époque, le terme «ukrainien» ou oukraïna (en russe) n'était pas encore employé couramment. Les Galiciens, ceux qui habitaient la Galicie, l'ouest actuel de l'Ukraine, se faisaient appelés «Russiens» (en traduction française : les Ruthènes) pour se distinguer des Polonais. Cette appellation allait être employée jusqu’à la fin du XIXe siècle. Entre-temps, le peuple dit «ukrainien» n'existait pas encore, du moins pas en Galicie. Pour les autres régions plus à l'est, on parlait au mieux d'une variété locale du peuple russe.

4 La russification de l'Ukraine sous les tsars

Au XIXe siècle, l'Empire russe était caractérisé par des politiques très conservatrices et réactionnaires émises par des tsars autocrates. L'exception est survenue sous le règne réformiste d'Alexandre II (1855-1881), en particulier dans les années 1860, mais malgré les changements entrepris cela ne l'a pas empêché d'adopter une politique linguistique répressive à l'égard de l'ukrainien. Lors du Congrès de 1815, la Russie obtint l'Ukraine au complet en absorbant la Pologne. Contrairement à l'Ukraine occidentale, l'Est et le Sud subirent la russification des tsars. Durant deux siècles d'occupation, les décrets (les "oukases") se succédèrent pour limiter, voire interdire l'usage de la langue ukrainienne. Pour les tsars, l'ukrainien était perçu non seulement comme un dialecte inférieur au russe, mais aussi comme un «dialecte de transition» entre le polonais et le russe. D'ailleurs, l'ukrainien était appelé «dialecte petit russe». C'est pourquoi les tsars pratiquèrent une vigoureuse politique de russification à l'égard de l'ukrainien.

4.1 L'interdiction de l'ukrainien

Sous le tsar Alexandre Ier, l'enseignement en ukrainien dans les écoles avait déjà été interdit dès 1804, ce qui avait entraîné une dégradation considérable de la culture ukrainienne. En 1817, la langue polonaise fut obligatoirement enseignée dans toutes les écoles publiques de l'Ukraine occidentale (rive droite), pendant que le russe était imposé dans la partie orientale (rive gauche).

Si la politique réformiste d'Alexandre II (de 1855 à 1881) avait pour objectif l'alphabétisation des campagnes, elle devait exclure les Ukrainiens, sauf s'ils étaient totalement russifiés! De fait, à la fin du XIXe siècle, les Ukrainiens formaient une classe sociale essentiellement rurale, l'ukrainien étant considéré comme la langue de ruraux incultes! La politique linguistique impérialiste d'Alexandre II s'intensifia lorsque plusieurs décrets furent publiés pour interdire l'usage de la langue ukrainienne, que l'on appelait «petit dialecte russe» ("малороссийском наречии" > malorossiyskom narechi), selon la terminologie de l'époque. Au mieux, on faisait allusion à la «petite langue russe» ou au «petit russe», pas à la langue ukrainienne. Pour les Russes, le «petit russe» n'était rien d'autre qu'un «dialecte» employé par les roturiers et considéré comme du «russe corrompu par l'influence de la Pologne». Dans ces conditions, il devenait légitime d'interdire ce petit dialecte qu'était l'ukrainien. Il en fut ainsi avec la circulaire Valuev (en russe : "Valuyevskiy tsirkulyar") de 1863 et le décret Ems (en russe : "Emskiy ukaz") de 1876.  Même le synode de l'Église orthodoxe russe finit par interdire aux prêtres de prêcher en «dialectes petits russes», que ce soit en ukrainien ou en biélorusse.

- La circulaire Valuev

La circulaire Valuev du 18 juillet 1863 constituait un décret du ministre des Affaires intérieures de l'Empire russe, Piotr Aleksandrovitch Valouïev, par lequel une grande partie des publications en langue ukrainienne était interdite, ce qui incluait les textes religieux, les manuels scolaires, les œuvres littéraires, les chansons folkloriques, les représentations théâtrales, etc. C'est à lui qu'on attribue, à tort ou à raison, cette formule célèbre: «Il n'y a jamais eu de langue ukrainienne, il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais.» Voici un extrait de cette circulaire (en russe avec une traduction en français) :

Самый вопрос о пользе и возможности употребления в школах этого наречия не только не решен, но даже возбуждение этого вопроса принято большинством малороссиян с негодованием, часто высказывающимся в печати.

Они весьма основательно доказывают, что никакого особенного малороссийского языка не было, нет и быть не может, и что наречие их, употребляемое простонародием, есть тот же русский язык, только испорченный влиянием на него Польши; что общерусский язык так же понятен для малороссов как и для великороссиян, и даже гораздо понятнее, чем теперь сочиняемый для них некоторыми малороссами и в особенности поляками, так называемый, украинский язык. Лиц того кружка, который усиливается доказать противное, большинство самих малороссов упрекает в сепаратистских замыслах, враждебных к России и гибельных для Малороссии.

La question même des avantages et de la possibilité d'employer ce dialecte dans les écoles a non seulement été non résolue, mais même l'introduction de cette question a été reçue par la majorité des Petits Russes avec indignation, souvent exprimée dans la presse.

Cela prouve très bien qu'il n'y a pas de petite langue russe particulière, il n'y en jamais eu et ne peut pas y avoir, et que leur dialecte utilisé par le commun des mortels est la même langue russe, mais seulement corrompue par l'influence de la Pologne sur lui; et que la langue russe commune est aussi claire pour les Petits Russes que pour les Grands Russes, et encore plus compréhensible que la soi-disant langue ukrainienne compilée pour eux par quelques Petits Russes et surtout par les Polonais. La majorité des Petits Russes eux-mêmes reprochent aux visées de ce groupe qui essaie de prouver le contraire d'avoir des conceptions séparatistes hostiles à la Russie et fatales à la Petite-Russie.

En fait, les autorités russes craignaient que les adeptes d'une langue ukrainienne distincte du russe puissent entraîner une idéologie séparatiste non seulement de la langue russe, mais surtout à l'égard de la Russie.

- Le règlement sur les écoles primaires

L'année suivante, en 1864, ce fut le Règlement sur les écoles publiques primaires. Suite à la nouvelle charte universitaire, de nouvelles lois sur les écoles primaires et secondaires furent promulguées sous Alexandre II. Elles ont été élaborées sous la direction du ministre de l'Éducation Alexandre Vassilievitch Golovnine, puis examinées par le Conseil d'État et approuvées par le tsar.

Contrairement aux lois de 1828, le nouveau règlement sur les écoles primaires de 1864 autorisait le financement par les ministères des écoles primaires. Une toute nouvelle organisation scolaire fut créée pour l'ensemble de l'enseignement primaire dans le but de donner accès à l'éducation aux citoyens russes de toutes les classes. Cette éducation n'était possible qu'en langue russe. C'est l'article 4 du Règlement qui semble le plus important:

Статья 4.

В начальных народных училищах преподавание совершается на русском языке.

Article 4

Dans les écoles publiques primaires, l'enseignement doit être en russe.

- Le décret Ems

Ces dispositions furent encore renforcées par le décret Ems du 18 mai 1867, qui interdit l'importation de livres en ukrainien dans l'Empire russe ainsi que l'impression de textes originaux ou de traductions en ukrainien, sauf pour les documents historiques (sans adopter l'orthographe ukrainienne moderne) et de certains romans (sous réserve d'adopter l'orthographe russe). Ce ne fut pas tout, car les représentations théâtrales furent interdites en 1876, ainsi que toute déclamation et lecture publique, sans oublier l'édition des partitions musicales en ukrainien. Puis la Chaire d'ethnographie de l'Université de Kiev fut supprimée.

Le décret Ems (d'après la ville de Bad Ems en Allemagne, où il fut promulgué) du 30 mai 1876 était un oukase du tsar Alexandre II de Russie interdisant l'emploi écrit de la langue ukrainienne, à l'exception de la réimpression de documents anciens. Les dispositions suivantes ont été interdites par le décret Ems:

• d'importer sur le territoire de l'Empire russe de l'étranger des livres écrits en ukrainien, appelé «dialecte russe», sans autorisation spéciale;
• de publier des œuvres originales et des traductions de langues étrangères; une exception fut faite pour les «documents et monuments historiques» et les «œuvres de littérature élégante», sous réserve d'une censure préalable;
• de mettre en scène des représentations théâtrales ukrainiennes (l'interdiction fut levée en 1881), d'imprimer des notes avec des textes ukrainiens;
• d'organiser des concerts avec des chansons ukrainiennes;
• d'enseigner en ukrainien dans les écoles primaires;
• de conserver des livres en ukrainien dans les bibliothèques des écoles secondaires.

Voici quelques extraits en russe (avec une traduction en français) du décret Ems:

1. Воспретить в Империи печатание, на том же наречии, каких бы то ни было оригинальных произведений или переводов, за исключением исторических памятников, но с тем, чтобы и эти последние, если принадлежат к устной народной словесности (каковы песни, сказки, пословицы), издаваемы были без отступления от общерусской орфографии (то есть не печатались так называемой «кулишовкою»).

2. Можно было бы разрешить к печатанию на малорусском наречии, кроме исторических памятников, и произведения изящной словесности, но с тем, чтобы соблюдалась в них общерусская орфография, и чтобы разрешение давалось не иначе, как по рассмотрению рукописей Главным Управлением по делам печати.

3. Воспретить равномерно всякие на том же наречии сценические представления, тексты к нотам и публичные чтения (как имеющие в настоящее время характер украинофильских манифестаций).

1. Il est interdit d'imprimer dans l'Empire russe, dans le même dialecte russe, les œuvres ou les traductions originales, à l'exception des documents historiques, mais pour ces derniers, s'ils appartiennent au folklore oral (les chansons, les contes, les proverbes), ils doivent être publiés sans s'écarter de l'orthographe entièrement russe (c'est-à-dire qu'ils ne sont pas imprimés au moyen du soi-disant système "Kulishovka").

2. Il est possible d'autoriser l'impression dans le petit dialecte russe, en plus des documents historiques et des œuvres de littérature élégante, à la condition de respecter l'orthographe russe, et cette autorisation ne peut être accordée qu'après examen des manuscrits par la Direction principale de la presse.

3. Toutes les représentations théâtrales dans le même dialecte, ainsi que les textes de notes et les lectures publiques (comme ayant actuellement le caractère de manifestations ukraino-polonaises), sont interdites.

Le système dit «kulishovka» (en ukrainien) ou kulichovki était l'orthographe nommée ainsi d'après l'écrivain ukrainien Panteleimon Koulich (1819-1897). Afin de faciliter l'alphabétisation de ses compatriotes, Koulich proposa une orthographe simplifiée pour écrire l'ukrainien. Ce nouveau système d'écriture fut accueilli avec joie par les Polonais qui y ont vu une façon pour les «Petits Russes» de l'Ukraine de se distancer de leurs «frères» de la Grande Russie. Pour les Russes, ce système constituait une sorte d'attaque à la langue russe, d'où son interdiction.

- La russification sous Alexandre III et Nicolas II

Le tsar Alexandre III (de 1881à 1894) poursuivit la même politique de russification, mais en y ajoutant une nouvelle «trouvaille» : l'interdiction de choisir un nom de baptême en ukrainien pour tout nouveau-né. C'est ainsi que les Piotr russes (Pierre en français) remplacèrent les Petro ukrainiens. Sous Alexandre III, les interdictions se succédèrent les unes aux autres. En 1881, l'ukrainien fut interdit dans les sermons à l'église; en 1884, ce fut à nouveau la prolongation de l'interdiction dans les théâtres et dans toutes les oblasts (régions); puis, en 1895, l'interdiction fut étendue à la publication de livres pour enfants en ukrainien. Contrairement aux traditions, Alexandre III étendit même la russification en Pologne, dans les pays baltes et en Finlande. L'Empire russe multiethnique se devait d'être de langue russe et de religion orthodoxe.

Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement russe proscrivit en 1901 l'usage du mot «Ukraine» et imposa la dénomination de la «Malorossiia» («Petite-Russie»), par opposition à la Grande Russie (Russie centrale européenne) et à la Russie blanche (Russie de l'Est ou Biélorussie). C'est pourquoi on disait que le tsar était «le souverain de toutes les Russies: la Grande, la Petite et la Blanche». Les Ukrainiens furent officiellement appelés les «Petits-Russes». On attribue au tsar Nicolas II cette phrase: «Il n'y a pas de langue ukrainienne, juste des paysans analphabètes parlant peu le russe.»

L'affirmation voulant que l'ukrainien ne soit pas une langue fut un leitmotiv de la relation russo-ukrainienne durant quelques siècles. Il est vrai que la distinction entre une langue et un dialecte est notoirement aléatoire, car elle relève davantage de l'idéologie ou de la politique que du vocabulaire. Un célèbre maréchal français, Louis-Hubert Lyautey (1854-1934), qui contribua à l'expansion coloniale de son pays, fit un jour la déclaration suivante: «Une langue, c'est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation.» De fait, on peut dire que les langues sont des dialectes qui ont réussi. Ce genre de distinction n'a rien à voir avec des critères linguistiques.

Au XIXe siècle, les Ukrainiens vivaient principalement dans des villages ou des petites villes. En 1897, la population de Kiev était composée principalement de Russes (environ 54%) avec seulement 22% d'Ukrainiens, 12% de Juifs et 8% de Polonais. Par conséquent, Kiev se développait en tant que ville russophone. Par la suite, en raison de la révolution industrielle, davantage d'ukrainophones commencèrent à venir des villages et des petites villes; le nombre d'Ukrainiens à Kiev augmenta constamment au cours du XXe siècle. Cependant, l'influence de la langue russe déjà bien établie allait demeurer très importante.

4.2 Les résistances au russe

Déjà, les Russes avaient commencé à industrialiser l'Ukraine. Des dizaines de milliers de Russes vinrent habiter à l'est du pays, en Ukraine-Sloboda et au sud (la Novorossija: la «Nouvelle Russie»). Beaucoup d'Ukrainiens ruraux s'exilèrent dans les villes où ils adoptèrent le plus souvent le russe.

Mais les politiques d'assimilation pratiquées par des tsars conservateurs et rétrogrades suscitèrent l'opposition des révolutionnaires. Le tsar Alexandre II, après avoir survécu à quatre tentatives d'assassinat, périt lors d'un attentat (le 13 mars 1881) à la grenade artisanale lancée par un révolutionnaire polonais. Alexandre III dut également faire face à des tentatives d'assassinat. En 1905, sous l'impulsion des premiers mouvements révolutionnaires, les publications en ukrainien et les associations culturelles ukrainiennes furent à nouveau autorisées. On remit en place des structures culturelles afin de relever le niveau de culture et d'instruction des Ukrainiens, dont seulement 13 % étaient alphabétisés en 1897.

Au cours de la Première Guerre mondiale, à la suite de la Révolution bolchevique de 1917, appelée «Grande Révolution socialiste d'octobre», l'Ukraine proclama son indépendance. Au même moment, en Galicie, en Bucovine et en Ruthénie subcarpatique, les Ukrainiens sous domination autrichienne s'affranchirent et fondèrent, en 1918, leur propre république en Galicie orientale, qui ne tarda pas à rejoindre l'Ukraine «russe»(par opposition à la Galicie polonaise) pour former une fédération sous le nom de République populaire d'Ukraine occidentale comprenant la Galicie ukrainienne, la Ruthénie subcarpathique et la Bucovine. Cette période d'indépendance permit de prendre des mesures favorisant la langue ukrainienne.

Le 22 janvier 1918, la République adopta la Loi sur l'autonomie nationale et personnelle. Cette loi accordait aux représentants des nations russes, juives et polonaises vivant en Ukraine le droit à l'autonomie nationale et personnelle. De plus, les Biélorusses, les Tchèques, les Moldaves (Roumains), les Allemands, les Tatars, les Grecs et les Bulgares qui résidaient en Ukraine pouvaient bénéficier d'un tel droit après avoir soumis au tribunal général de la Cour suprême une pétition spéciale de chacune de ces nationalités, laquelle devait être signée par au moins 10 000 ressortissants, sans distinction de sexe ni de religion, ne concernant pas les droits civiques, et déclarant qu'ils appartiennent à l'une de ces nationalités.

Cette loi était une première mondiale et elle avait un caractère constitutionnel; elle constituait une partie distincte de la Constitution de la République populaire d'Ukraine occidentale (avril 1918). Toutefois, en raison de la guerre civile qui a sévi en en Ukraine de 1917 à 1921, ce modèle n'a jamais été mis en œuvre, sauf durant une très courte durée de quelques mois.

En dépit de l’importance de la langue russe à l’époque tsariste, l'ukrainien s'est néanmoins développé en parallèle au cours de tout le XIXe siècle; il allait devenir un symbole national auquel les Ukrainiens pourront s’identifier, sans en même temps renoncer à la langue russe qui restera la langue de prestige.

5 L'Ukraine soviétique

Proclamée en novembre 1917, la République populaire d'Ukrainine occidentale eut à faire face à la République soviétique d'Ukraine soutenue par les bolcheviques. La Russie soviétique créa en 1922 la République socialiste soviétique d'Ukraine. L'Ukraine de l'Ouest et l'Ukraine du Sud-Est furent réunies à nouveau et annexées à l'URSS. Par sa population, la République socialiste soviétique d'Ukraine était la deuxième république fédérée de l'URSS et, par sa superficie, elle était la troisième (3 % de sa superficie et 18 % de sa population).

Au moment où naissait l'Union soviétique, en octobre 1917, les différences entre le russe et l'ukrainien étaient au niveau qu'elles sont aujourd'hui: des langues différentes au même titre que le sont, par exemple, l'espagnol et le français ou l'allemand et l'anglais.

5.1 La politique d'ouverture envers les nationalités

En principe, la nouvelle Ukraine soviétique eut le droit d'utiliser sa langue, l'ukrainien. Sous le régime de Lénine, l'Union soviétique s'était engagée officiellement dans une politique dite «d'enracinement» (korenizaciâ). Lénine soutenait que, pour affirmer le pouvoir soviétique en Ukraine, il fallait faire des concessions sur la question nationale. La langue ukrainienne fut donc proclamée langue officielle de l’Ukraine, tandis que le russe obtient un statut de «langue des communications inter-ethniques» en URSS. Cette politique linguistique de l’État soviétique concernant l’égalité de toutes les langues nationales aboutit à la création de quartiers ethniques avec des écoles, des théâtres et des journaux dans les langues des minorités russe, bulgare, allemande, juive, grecque, polonaise, etc. À cette époque, Staline partageait les visées politiques de Lénine : « Il est […] clair que la nation ukrainienne existe réellement et que le développement de sa culture est un devoir des communistes. On ne peut pas aller à l’encontre de l’histoire.» Les diverses nationalités de l'URSS obtinrent donc le droit d'utiliser leur langue dans les écoles et les administrations locales. C'est ainsi que l'ukrainien fut introduit dans les écoles primaires en 1921.

L'ukrainisation favorisa une certaine consolidation de la nation ukrainienne et davantage de citoyens s'intéressèrent à la langue nationale. L’ukrainisation gagna tous les domaines de la vie publique. La presse devint à 85 % ukrainienne et tous les livres furent généralement publiés en ukrainien. Les journaux et les périodiques en ukrainien augmentèrent considérablement. En 1929, quelque 80 % des écoles et 30 % des établissements supérieurs enseignèrent exclusivement en ukrainien. C'est à cette époque que l’ukrainien écrit fut normalisé. Cette langue développa aussi un grand nombre de particularismes régionaux et de variantes dialectales. Cependant, l'ukrainien demeura une langue limitée dans son vocabulaire, notamment dans les domaines technique et scientifique.

Au cours de cette période, les besoins ethniques et culturels des minorités nationales de l’Ukraine devinrent pour la première fois un élément des politiques nationales. Afin de mettre en œuvre la politique de l’État dans le domaine des nationalités, un organisme national spécial, le Secrétariat des nationalités, fut créé, ainsi que plusieurs organismes nationaux locaux, particulièrement des organismes juifs, polonais et russes. Les institutions d’éducation ukrainiennes, polonaises, juives et autres, ainsi que les bibliothèques et les théâtres nationaux, interdits sous le tsarisme, reprirent leurs activités.

5.2 La politique de soviétisation

À partir des années 1930, les succès relatifs de l'ukrainien furent arrêtés net.

Un ordre de Staline en 1933 mit officiellement un terme à l’ukrainisation qui sera vite remplacée par une politique d’assimilation linguistique accompagnée cette fois d’une terreur incroyable! La répression commença à s’exercer contre les Ukrainiens et les membres des minorités nationales, notamment à l’égard des Polonais. Dès 1933, des politiques d'épuration furent engagées par les Russes. Toutes les concessions linguistiques et culturelles accordées aux nationalités non russes furent réduites à néant par une politique agressive de russification. L’attaque des bolcheviks toucha évidemment l’Académie ukrainienne des sciences, dont presque tous les membres furent poursuivis et liquidés. On leur reprocha une atteinte aux droits des minorités nationales, notamment ceux des russophones. La plupart des recherches linguistiques qui avaient été effectuées au cours des années 1920 furent décrétées «nationalistes» et orientées vers le détachement de l’ukrainien de la langue du «frère russe». Toutes les éditions scientifiques de l’Institut de la langue ukrainienne et de l’Institut des recherches linguistiques furent qualifiées de «fascistes» et détruites.

L'enseignement de l'ukrainien dans les écoles fut aussitôt réduit pour laisser la place au russe, notamment dans les villes. En peu de temps, l'enseignement des langues minoritaires (polonais, hongrois, etc.) fut supprimés et, à partir de 1938, le russe devient obligatoire dans toutes ces écoles. 

Des Ukrainiens, des Polonais et plusieurs membres des autres minorités ethniques furent déportés. C'est à cette époque que la soviétisation de l'Ukraine a entraîné un grand nombre d'emprunts au russe, résultat de la politique de russification menée par le Parti communiste de l'URSS.

Le 19 septembre 1941, la Wehrmacht d'Adolf Hitler entra dans Kiev, qui comptait alors 900 000 habitants, dont de 120 000 à 130 000 Juifs. Mais les nazis avaient décidé d'exécuter tous les Juifs. Selon les rapports allemands d'aujourd'hui, 33 771 Juifs furent exécutés durant l'opération. Après les exécutions de masse, un camp de concentration fut créé à Babi Yar. Dans les mois qui suivirent, 60 000 exécutions eurent lieu au même endroit sur des Juifs, des Polonais, des Roms et des Ukrainiens.

- L'immigration russe et la déportation des indésirables

Puis l'Ukraine devint la cible préférée des mouvements de migration décidés par Moscou. Dès que les Soviétiques construisaient une usine en Ukraine, presque toujours dans l'Est et le Sud, ils faisaient venir des Russes. Le nombre de Russes fut multiplié par trois: de 8,2 % en 1920, ils passèrent à 16,9 % en 1959 avant d'atteindre 22,1 % en 1989. Progressivement, des mentalités se sont façonnées entre l'Ouest et l'Est, qui n'ont pas évolué au même rythme. Le russe réussit à reléguer l'ukrainien à l'arrière-plan social, surtout à l'est du fleuve Dniepr, avec comme résultat que le russe a fini par s'imposer dans toute l'Ukraine, notamment dans les domaines de la politique, de l'économie, de l'enseignement supérieur, etc. Toute la terminologie ukrainienne fut alors formée sur le modèle russe, avec quelques adaptations phonétiques.

Le russe devint le symbole de la réussite sociale, de l'instruction et de l'intégration urbaine. Pour l'Ukrainien, le Russe était «le grand frère», la référence, l'autorité, mais également l'oppresseur à la fois redouté et méprisé («moskal»). Pour le Russe, l'Ukrainien était le «provincial». Se développèrent alors des stéréotypes opposant, d'une part, le paysan, le provincial, le non-instruit, le «grand benêt», d'autre part, l'urbain, l'instruit, le débrouillard, le «petit malin», bref, l'Ukrainien par opposition au Russe!   

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le régime stalinien déporta près de 400 000 Allemands d’Ukraine en URSS, puis 180 000 Tatars de Crimée, ainsi que des Grecs, des Bulgares et des Arméniens. Rappelons que Moscou avait pour politique de brasser les populations dans toute l'URSS afin de mélanger les peuples et favoriser la formation d'un «peuple soviétique» superposé à celui de chacune des régions. On espérait ainsi susciter une double identité, celle de la communauté soviétique à laquelle pouvait s'ajouter celle du lieu de naissance. La russification, tant linguistique que sociale, se faisait surtout dans les villes de l'Ukraine où le russe était pratiquement obligatoire pour assurer sa promotion sociale. La ville de Kiev illustrait bien cette dominance du russe dans la vie urbaine en Ukraine.

Toutefois, les efforts de russification des tsars et ensuite des dirigeants soviétiques, ont eu des répercussions plus grandes chez les Ukrainiens, que par exemple les Polonais, les peuples baltes (Estoniens, Lettons et Lituaniens), les Finlandais ou les peuples caucasiens (Géorgiens, Abkhazes, Tchétchènes, Ingouches, Azéris, etc.) parce que tous ces peuples n'avaient aucune parenté avec la langue russe. Du fait que l'ukrainien et le russe étaient des langues très apparentées et de même origine, l'apprentissage de la langue dominante (le russe) s'est fait au détriment de la langue dominée (l'ukrainien). En définitive, la barrière de la langue a toujours été moins forte pour les Ukrainiens que pour les Géorgiens, les Polonais, les Azéris, etc. Au cours de l'histoire, des milliers d'Ukrainiens ont donc changé de langue pour adopter le russe comme langue maternelle. Dans les faits, une grande partie des russophones d'Ukraine ont les mêmes origines ethniques que les ukrainophones, sauf sous le régime stalinien qui favorisa l'immigration de Russes en Ukraine. De façon générale, le régime soviétique a toujours favorisé l'arrivée des Russes et a contribué à leur forte implantation sur le sol ukrainien.

5.3 Le dégel provisoire et la Crimée

Après la mort de Staline en 1953 et la nomination de Nikita Khrouchtchev comme nouveau secrétaire du Parti communiste de l'URSS, l'Ukraine connut un certain «dégel» qui aboutit à un nouveau korenizaciâ («enracinement» < koren : "racine"). Le nouveau président de l’URSS, Nikita Khrouchtchev, dénonça la politique «injustifiée» de déportation appliquée par son prédécesseur (Staline). Les Tatars, comme les autres peuples déportés (Polonais, Lituaniens, Allemands, etc.), retrouvèrent quelques-uns de leurs droits, mais ne furent pas autorisés à rentrer dans leur pays. Par contre, les Ukrainiens purent occuper les postes de direction dans leur pays.

En 1954, la Crimée, qui avait été à moitié détruite par la guerre, fut cédée par Nikita Khrouchtchev à l'Ukraine par simple décret, dans l'indifférence générale. Celui-ci, pour fêter le tricentenaire du traité de Pereïaslav par lequel les Cosaques d’Ukraine avaient fait allégeance à Moscou, donna la Crimée à l'Ukraine pour commémorer la réunification de la Russie et de l’Ukraine. En transférant administrativement la Crimée en Ukraine, Nikita Khrouchtchev espérait sans doute inciter des paysans ukrainiens à s'installer dans la péninsule et favoriser la mise en place d'infrastructures de fournitures d'eau et d'électricité depuis Kiev. En réalité, le transfert de la Crimée à cette époque chargeait l’Ukraine de tous les problèmes économiques et politiques de la péninsule, détruite pendant la guerre et privée de nombreux habitants, lorsque Staline avait ordonné la déportation des Tatars de Crimée vers le Kazakhstan lointain en 1945. Nikita Khrouchtchev se débarrassait d'un fardeau que personne ne voulait. Politiquement, cette cession ne semblait pas avoir de grandes conséquences. Par la suite, selon l'ancien président Kravtchouk, l'Ukraine a dû dépenser 110 milliards de dollars US pour maintenir la Crimée à flot au point de vue économique. À partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine suivit un cours parallèle à celle de l'Union soviétique qui poursuivit sa russification en Ukraine, ce qui suscita aussi des mouvements nationalistes.

Dès la fin des années 1950, le «dégel» avait déjà pris fin, alors que s'amorçait une politique des nationalités moins libérales: l'assimilation des nationalités non russes au peuple russe et à sa langue. La réforme scolaire de 1958-1959 laissa les parents libres d'envoyer leurs enfants dans les écoles linguistiques de leur choix. Dans les faits, cette politique entraîna l'affaiblissement de toutes les autres langues que le russe, y compris l'ukrainien. Lors du XXIIe congrès du Parti communiste de 1961, le président soviétique, Nikita Khrouchtchev, inventa le concept de «deuxième langue maternelle» à l'égard du russe pour tous les citoyens soviétiques non russophones. 

5.4 La russification intensive

Au cours des deux décennies suivantes, la politique de russification se radicalisa, notamment dans l'enseignement, ce qui affermit encore davantage le russe en Ukraine. Le russe dominait dans tous les domaines, que ce soit l'école, l'université, la recherche scientifique, la culture, l'administration publique, l'économie, les médias, les relations extérieures, etc. Non seulement l'ukrainien fut considéré comme la caractéristique des citoyens incultes et ruraux, mais il fut relégué à la vie au foyer, à l'école maternelle et primaire, à la radio locale et à certaines revues. Les élèves ukrainiens pouvaient encourir des sanctions à l'école secondaire lorsqu'ils étaient surpris à prononcer des mots en ukrainien.

Le mot d'ordre était le suivant: Говорити українською заборонено (Hovoryty ukrayinsʹkoyu zaboroneno), ce qui signifie «il est interdit de parler ukrainien».

Cette situation n'est pas sans rappeler l'article 21 du Règlement pour les écoles primaires élémentaires de l'arrondissement de Lorient de 1836 en France: «Il est défendu aux élèves de parler breton, même pendant la récréation et de proférer aucune parole grossière.»  Ou encore cette affiche qui fut célèbre: «Il est défendu de parler breton et de cracher à terre.» Il faut toujours tenir compte que, en plus de l’asservissement des personnes, commun à tous les citoyens des États de l'URSS, les Ukrainiens furent soumis à une oppression particulière en tant que minorité nationale «dangereuse» en raison notamment de leur population élevée (alors de 55 millions) et de leur proximité géographique avec la Russie

Étant donné que cette importante «colonie» occupait un territoire contigu avec la Métropole, cela incitait les autorités communistes à faire des efforts supplémentaires pour contenir toute résurgence de l'identité nationale ukrainienne. En même temps, la majorité des représentants de l'intelligentsia ukrainienne qui étaient actifs dans l'ukrainisation des années 1920 furent réprimés au cours des années 1930 pour des motifs de «nationalisme bourgeois» ou de «déviation nationaliste».

- L'intrusion de l'État soviétique dans la langue

Cette nouvelle politique de russification de la part des Soviétiques ressemblait certes à celle des tsars, qui reposait sur des méthodes d’assimilation connues comme l'interdiction, l'imposition du russe dans l'enseignement, l'immigration, etc. Toutefois, la politique linguistique du Régime soviétique appliqua la russification avec une ampleur inconnue auparavant. De plus, cette politique toucha la langue ukrainienne elle-même, c'est-à-dire le code linguistique, ce que l'Empire russe n'avait jamais fait. En effet, les Soviétiques voulurent éliminer «l’encombrement nationaliste» dans la langue ukrainienne en imposant les directives suivantes :

• interrompre toute édition de dictionnaires et de grammaires;
• réviser au complet toute la terminologie en la calquant sur le russe;
• refaire la terminologie ukrainienne en l'intégrant à celle qui existait déjà en URSS;
• revoir l’orthographe ukrainienne;
• congédier tous les employés ukrainiens apparentés aux éléments «bourgeois» et «nationalistes»;

Toutes ces directives furent soigneusement mises en application partout en Ukraine. Les autorités soviétique formèrent même des brigades spéciales pour sillonner le pays à la recherche des livres interdits, dont les dictionnaires, les grammaires et les livres d'histoire sur l'Ukraine. Les linguistes russes entreprirent de refaire les dictionnaires en les rendant bilingues de façon à rendre le russe indispensable. Ils supprimèrent de nombreux mots ukrainiens en les qualifiant de termes dépréciatifs tels «archaïsme», «dialectalisme», «vieilli», «mot polonais», «mot artificiel», etc. L'objectif était de remplacer le plus de mots ukrainiens par des mots russes ou russifiés. La russification a également touché la littérature: de nombreuses œuvres littéraires de langue ukrainienne furent interdites et retirées des bibliothèques.

Mais les Soviétiques «innovèrent» en matière de langue : ils poussèrent encore plus loin la russification de l'ukrainien. En effet, le régime imposa une véritable censure sur la structure de la langue ukrainienne en interdisant certaines règles d'orthographe, ainsi que des tournures syntaxiques et des formes grammaticales pour les remplacer par des variantes proches du russe, voire des formes nettement russes.

- Une politique coloniale

Cette politique de transformation de la langue ukrainienne allait se perpétuer jusqu’à la fin des années 1980. C'était une véritable politique coloniale toujours soutenue par des slogans sur «la fraternité des deux peuples» ou «l’influence bénéfique du russe» sur la langue ukrainienne. En même temps, la langue ukrainienne fut restreinte aux communications privées et complètement évincée de l'éducation, de la politique, de l'économie, des secteurs financier et bancaire, de l'armée, etc. Lorsqu'une langue est constamment mélangée à une autre, les mécanismes d'auto-régénération commencent à s'éteindre, ce qui implique l'incapacité même d'exister.

6 La situation juridique des langues sous l'URSS

Bien que l'épanouissement des nationalités d'URSS fût toujours présenté par les autorités soviétiques comme un «phénomène positif», cette philosophie demeurait une exception. Officiellement, le régime considérait que le maintien des langues des nationalités devait demeurer un fait temporaire, dont il convenait de tenir compte en attendant et en préparant pour l'avenir la «fusion» des peuples de l'URSS en une Grande Nation soviétique, dont la langue normale ne saurait être que le russe. C'est pourquoi les dirigeants locaux en Ukraine durent composer avec la prééminence du russe sur leur territoire, et ce, malgré les protections constitutionnelles dont bénéficiaient, du moins en théorie, les citoyens de l’Ukraine soviétique.

6.1 L'égalité juridique

Ainsi, les articles 32 et 34 de la Constitution du 20 avril 1978 (aujourd'hui abrogée) proclamaient l’égalité de tous les citoyens:

Article 32

Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) d'Ukraine sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

L'égalité en droit des citoyens de la RSS d'Ukraine est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

Les citoyens de la RSS d'Ukraine de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Article 43

Les citoyens de la RSS d'Ukraine ont droit à l'instruction.

Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.

Le seul cas où la Constitution mentionnait la langue ukrainienne concernait la procédure judiciaire. Selon l’article 157, celle-ci devait être conduite en ukrainien ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée:

Article 157

La procédure judiciaire dans la RSS d'Ukraine est conduite dans la langue ukrainienne ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée. Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

6.2 La suprématie du russe

En dépit des dispositions soviétiques proclamant le droit de chaque citoyen au libre choix de sa langue, notamment en matière d'enseignement et de création intellectuelle, en dépit également de l'égalité des ressources en vue de la conservation, de l'étude et du développement de toutes les langues des peuples de l’Union, en dépit encore de la préoccupation particulière de l'État soviétique envers les langues minoritaires et en dépit surtout de la nécessité de connaître les langues des relations interethniques, le russe conservait une préséance certaine sur toute autre langue, ce qui incluait l’ukrainien.

La situation était devenue telle en Ukraine qu’une majorité de parents préférait faire instruire ses enfants dans les écoles russes plutôt que dans les écoles ukrainiennes. Le russe était devenu la véritable langue de la promotion sociale, de la vie politique et de la réussite économique. Pourtant, la Loi sur les langues de 1989, adoptée par la RSS d’Ukraine proclamait l’ukrainien comme langue officielle (art. 2):

Article 2

1) Conformément à la Constitution de la RSS d'Ukraine, la langue officielle de la RSS d'Ukraine est l’ukrainien.

2) La RSS d'Ukraine garantit sous tous les aspects, le développement et le fonctionnement de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie sociale (État, république) et locale, les partis politiques, les organismes publics, les institutions et les organisations fondées, les conditions nécessaires pour l'étude de la langue.

Malgré le caractère formel de la proclamation de l'ukrainien comme langue officielle de la RSS d'Ukraine, le russe restait la «première» langue officielle, l'ukrainien, la «seconde». Certes, après l’indépendance de 1991, la situation allait considérablement changer, mais l’ukrainien n’aura pas, partout sur le territoire de l’Ukraine, le statut réel auquel il aurait droit, notamment dans les oblasts du Sud et de l'Est, principalement dans les grandes villes. D'ailleurs, la Loi sur les langues de 1989 fut par la suite considérée comme une «loi sur le bilinguisme» par les ukrainophones ukrainophiles. Il n'est pas dû au hasard que les seules langues formellement mentionnées dans la loi soient seulement l'ukrainien et le russe, celui-ci conservant toutes ses prérogatives en étant considéré comme la langue des communications interethniques, un avantage que n'avait pas l'ukrainien. Quant aux langues des minorités nationales, elles étaient identifiées comme «les autres langues».

C'est dans la partie orientale de l’Ukraine, qui fut davantage soumise à la tutelle de la Russie et c'est là où s’est produit le développement de l’industrialisation et l’urbanisation, ce qui a entraîné une forte immigration russe et/ou soviétique. Cette situation explique notamment l'une des causes du russe comme la langue dominante dans les régions industrielles et dans les villes, tandis que l'ukrainien demeurait une langue en usage surtout dans les milieux ruraux et moins développés. De plus, le territoire de l'actuelle Ukraine comprend plusieurs régions qui ont été historiquement russophones parce qu'elles ont fait partie de l’Empire russe au sud, ce qu'on a appelé la «Nouvelle Russie». Or, ces régions n'ont jamais connu l’ukrainien comme langue d'usage, contrairement au centre-ouest du pays.

Au cours de cette époque soviétique, le développement de l'ukrainien fut continuellement entravé par de constantes conquêtes de la langue russe. Même la grammaire et l'orthographe de l'ukrainien, on le sait, furent modifiées à répétition pour ressembler davantage au russe. Cette situation de nature coloniale eut des conséquences sur la langue ukrainienne à un point tel qu'un Ukrainien surpris à parler sa langue dans un lieu public passait pour un «nationaliste» nécessairement suspect, voire dangereux! Néanmoins, beaucoup de russophones furent déçus du statut du russe dans la Loi sur les langues de 1989, car l'ukrainien demeurait la seule langue officielle, bien que la loi maintenait le statu quo puisque le russe continuait d'être grandement employé à tous les niveaux dans les régions méridionales et orientales. Malgré tout, les russophones allaient vite préconiser un statut plus élevé à la langue russe en demandant qu’elle soit élevée au statut d'une langue co-officielle ou au moins une langue co-officielle régionale, ce qu'ils allaient obtenir en 2012 par la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État.

6.3 Le bilinguisme alterné

Aujourd'hui encore, beaucoup d'Ukrainiens utilisent un mélange d'ukrainien et de russe lorsqu'ils parlent. Chacun combine les langues à sa manière. On appelle ce phénomène de «bilinguisme alterné» le sourjyk écrit aussi surzhik ou surgik. Finalement, des Ukrainiens sont devenus tellement bilingues, qu'ils ne savent plus s'ils parlent le russe ou l'ukrainien, et ce, d'autant plus que les deux langues sont assez rapprochées tout en étant différentes. Souvent, les locuteurs alternent d'une langue à l'autre au cours d'une même conversation avec le même interlocuteur. Par exemple, de jeunes auteurs peuvent écrire leur premier roman en russe, le second en ukrainien (ou l'inverse), et ainsi de suite alternativement. Le phénomène du sourjyk est également présent dans tous les journaux ukrainiens, même si l'ukrainien standard et normalisé tend à s'affirmer de plus en plus. Ainsi, l'indépendance ne pouvait certainement pas suffire à balayer par magie des siècles d'histoire et d'assimilation.

Certes, contrairement au régime tsariste qui avait interdit formellement l’ukrainien de 1831 jusqu’à la révolution russe de 1905, cette langue n’a jamais été interdite à l’époque soviétique, mais elle fut massivement subordonnée durant de longues périodes à la langue russe. En effet, le russe était la langue de communication avec l'étranger, avec la capitale de la Métropole (Moscou), avec l'ensemble des nations de l'URSS, de même qu'à l'intérieur de la République socialiste soviétique d'Ukraine.

Dans ce pays, comme ailleurs, le russe était aussi la langue de l'économie, celle de la plupart des médias (journaux et télévision), celle de l'enseignement supérieur (avec des exceptions pour la discipline «langue et littérature ukrainiennes»), celle de la science, celle de l'armée, etc. Quant à l'ukrainien, il se limitait au cercle familial, à l'école maternelle et à l'école primaire pour l'Ukraine occidentale, à quelques journaux et revues, à des publications en sciences humaines et à la radio locale, évidemment aux conversations privées dans les zones rurales. Évidemment, pour toute personne qui parlait le russe, il était possible de communiquer dans toute l'URSS pour toutes les situations possibles, sans aucune restriction.

6.4 Les emprunts à la langue russe

Le terme «russianisme» ou «russisme» désigne un mot emprunté à la langue russe ou construit sur la base de mots et d'expressions russes. Dans le cas de l'emprunt à des langues non slaves, il s'agit d'un cas particulier du slavisme. Dans l'ukrainien d'aujourd'hui, on compte une quantité considérable d'emprunts auprès du russe. Des peuples voisins comme les Ukrainiens et les Russes, ainsi que la longue domination de l'Empire russe et de l'Union soviétique, ne pouvaient que laisser des traces profondes dans la langue ukrainienne.

Dans les zones de résidence compacte des Ukrainiens et des Russes, des contacts linguistiques inévitables ont conduit à l'interpénétration d'unités lexicales, c'est-à-dire des mots relatif au vocabulaire. Après l'adhésion de l'Ukraine orientale au royaume de Moscou (à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle), de nombreux emprunts à la langue russe ont commencé à pénétrer dans la langue ukrainienne, notamment des termes administratifs, sociopolitiques, industriels et militaires, ainsi que du vocabulaire lié au mode de vie traditionnel de Moscou: kuryer (messager), klerk (commis), ukaz (décret), fabrika (usine), shakhta (mine), morda (museau), krepost (forteresse), pekhota (infanterie), myata (menthe), samovar, artel, etc.

Lorsque la plupart des terres ukrainiennes faisaient partie de l'Empire russe, cela impliquait que toutes les communications officielles étaient en russe. La langue du pouvoir judiciaire, de l'administration et de l'armée a exercé son influence sur la langue des Ukrainiens ordinaires. Le fameux décret Emsky interdit la publication de la littérature en ukrainien et l'obtention d'une éducation dans la langue russe ont russifié les dirigeants ukrainiens. La langue ukrainienne n'est restée qu'un moyen de parler au quotidien, c'est-à-dire une langue purement orale qui ne pouvait pas répondre à tous les besoins, car il lui manquait de nombreux termes et des expressions spécifiques.

De plus, plusieurs écrivains ukrainiens ont beaucoup emprunté au russe ou ont commencé à écrire leurs œuvres après avoir reçu auparavant un enseignement en russe. Évidemment, de nombreux emprunts russes existent dans les domaines de la politique (parti, bolchevik, komsomol), de l'ingénierie (usine, train électrique, roulement), du travail de bureau (décret, projet de loi). 

Non seulement le russe, mais aussi les langues étrangères, souvent d'Europe occidentale, qui sont passées du russe à l'ukrainien. La médiation russe, avec le polonais et l'allemand, était une source importante pour un grand nombre de terminologies en langue étrangère (conférence, déclaration, canonnade, cybernétique, synthèse, biochimie, lauréat, analyse, etc.). En ukrainien moderne, on trouve aussi beaucoup de mots d'origine française (bouillon, rôle, plage, couturier, etc.), allemande (rang, clichés, sol, paysage), anglaise (leader, confiture, football, sponsor, budget, chèque, gestion, manager), néerlandaise (port, pilote, crabe, corde), italienne (piano, spaghetti, mafia, madone), espagnole (corrida, tango, fiesta), polonaise (bouton, mazurka, confiture) ou tchèque (travail, portes, camp, coton, slogan, honte, hésiter, propre).

7 L'indépendance de l'Ukraine (1991)

Les réformes commencées en 1985 par Mikhaïl Gorbatchev, le dernier président en exercice de l'URSS, donnèrent un nouvel élan aux mouvements des nationalités au sein de l’URSS. Le 16 juillet 1990, alors que l'URSS existait encore, le Rada (Conseil) suprême de l’Ukraine adopta une Déclaration sur la souveraineté nationale de l’Ukraine:

La République soviétique ukrainienne garantit à tous les citoyens de la République, indépendamment de leur origine, de leur situation sociale, de leur propriété, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur formation, de leur langue, de leurs opinions politiques, de leurs convictions religieuses, de leur profession, de leur domicile et d'autres circonstances, l'égalité devant la loi (paragraphe IV). La République soviétique ukrainienne ... garantit à toutes les nationalités qui vivent sur le territoire de la République le droit au libre développement national culturel (paragraphe VII). L'Ukraine donne au droit international la primauté sur le droit national (paragraphe X). 

Soulignons que, d'après le précédent paragraphe, les lois nationales qui contrediraient les traités internationaux tels que ceux de l'ONU, du Conseil de l'Europe, de l'OSCE, etc., seraient sans effet.

7.1 La Déclaration des droits des nationalités

Puis, le 1er novembre 1991, le Parlement ukrainien adopta une déclaration solennelle la Déclaration des droits des nationalités d'Ukraine. Cette déclaration a joué un rôle important pendant la campagne précédant le référendum sur l'indépendance de l'Ukraine, qui eut lieu le 1er décembre. Les citoyens des diverses nationalités ont cru que le nouveau pays pouvait construire un État démocratique légitime. En effet, l'article 1er de la Déclaration garantissait à tous les peuples, aux groupes nationaux et aux citoyens vivant sur le territoire de l'Ukraine l'égalité des droits politiques, économiques, sociaux et culturels. À l'article 2, l'État ukrainien garantissait à toutes les nationalités le droit de préserver leur habitat traditionnel et d'assurer l'existence d'unités administratives nationales, et d'assumer la responsabilité de créer les conditions propices au développement des langues et des cultures nationales. Quant à l'article 3 de la Déclaration, il garantissait à tous les peuples et groupes ethniques le droit d'employer librement leurs langues maternelles dans toutes les sphères de la vie publique, y compris dans l'éducation, l'élaboration, la réception et la diffusion de l'information:

Article 3

L'État ukrainien garantit à tous les peuples et groupes ethniques le droit d'employer librement leurs langues maternelles dans toutes les sphères de la vie publique, y compris dans l'éducation, l'élaboration, la réception et la diffusion de l'information.

D'ailleurs, les résultats du référendum ont démontré que la grande majorité de la population, soit 90,3 % des citoyens toutes ethnies confondues, a voté OUI à l'indépendance de l'Ukraine. À la fin de 1991, l'Ukraine proclama son indépendance de l’URSS, ratifiée ensuite par un référendum national, le 1er décembre de la même année. C'est alors que  le dernier dirigeant de la République socialiste soviétique d'Ukraine, Leonid Kravtchouk (1991-1994), devint le premier président de l'Ukraine post-soviétique, mais son investiture n'eut lieu que le 22 août 1992. 

Il ne faut pas oublier que l'Ukraine indépendante a hérité de frontières souvent modifiées. En effet, l'Ukraine de 1922, c'est-à-dire la République socialiste soviétique d'Ukraine, créée par la Russie soviétique en réunissant l'Ukraine de l'Ouest et l'Ukraine du Sud-Est, fut plusieurs fois modifiée jusqu'en 1954 et même plus tard en 2014 par l'annexion de la Crimée.

En 1939, l'URSS accorda à l'Ukraine un territoire pris sur la Pologne (voir la figure ci-contre): la Volynie (Volhynie et Rivne) et la Galicie (Lviv, Ternopil, Ivano-Frankivsk). En 1940, on y ajouta la Bucovine (Tchernivtsi) et le Boudjak (sud-ouest d'Odessa), deux territoires «cédés» cette fois par la Roumanie. La même année, la Transnistrie fut transférée de l'Ukraine à la Moldavie et est devenue aujourd'hui, de facto, une enclave russe autoproclamée entre la Moldavie et l’Ukraine. 

L'URSS transféra en 1945 un territoire pris sur la Tchécoslovaquie à l'Ukraine: la Ruthénie (Transcarpathie). En 1948, l'URSS annexa l'île roumaine des Serpents ("Ostrov Zmeïnyi") ─ en fait six îlots d'une superficie de 0,17 km² ─ dans la mer Noire et en fit une base militaire de surveillance aérienne et maritime, avec radars et autres équipements sophistiqués. Enfin, en 1954, le président Nikita Khrouchtchev donna la Crimée (aujourd'hui annexée à la Russie en 2014) à l'Ukraine, officiellement pour commémorer la réunification de la Russie et de l’Ukraine.

Ainsi, l'Ukraine devait forcément abriter des minorités supplémentaires, soit polonaise, ruthène, roumaine et russe, sans oublier les autres minorités déjà installées dans le pays.

Aujourd'hui, les linguistes répertorient quelque 40 langues minoritaires, la plupart étant originaires de l'ancienne Union soviétique. De plus, après la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine, les autorités se sont retrouvées avec des territoires dont les habitants entièrement russophones étaient devenus des citoyens ukrainiens. Bref, l'Ukraine était en 1991 un pays multiethnique.

7.2 La persistance du russe en Ukraine

Leonid Kravtchouk était un idéologue ukrainophone du Parti communiste qui finit par promouvoir à la fin des années 1980 les idées indépendantistes. C'était un apparatchik de l’ancienne bureaucratie soviétique qui a su profiter de la situation chaotique au moment de l'effondrement de l’Union soviétique et qui a littéralement changé de camp pour devenir un président «nationaliste». Cependant, les projets de Kravtchouk de dérussification furent ralentis par des difficultés d'ordre économique et politique. La langue russe demeurait encore celle de l'élite, de la science et de la littérature. Elle était utilisée en général par les couches supérieures de la société, par l’administration et les institutions, ainsi que par les ouvriers et les travailleurs dans les industries. Au contraire, la langue ukrainienne était considérée comme essentiellement rurale et parlée par les paysans travaillant la terre.

Autrement dit, il n'existait pas d'élite ukrainophone dans le pays. Le président Kravtchouk dut faire face aux résistances des populations russophones des oblasts de Kharkiv, de Louhansk, de Donetsk, de Zaporijia, sans compter la Crimée, qui comptait une majorité de russophones et d'Ukrainiens russifiés. Les élus locaux de ces régions firent du russe leur langue officielle. Néanmoins, la présidence de Kravtchouk peut être caractérisée par la rupture avec le système soviétique en ce qui a trait à la législation sur les langues jugée auparavant trop «russocentriste». Cette période post-indépendance marqua le début de la régression de la domination du russe dans tous les domaines de la vie publique, avec comme voie de conséquence la désoviétisation et la décommunisation, ainsi qu'un timide début d'appropriation de la langue ukrainienne dans les principaux domaines de l'État.

Certes, les Ukrainiens sont redevenus plus libres de leurs mouvements à la suite de l'indépendance, mais cette nouvelle liberté demeurait encore limitée, comparativement à celle des Européens de l'Ouest. Par exemple, l'imposition des visas et la fermeture des passages frontaliers ne correspondant pas aux normes de l'Union européenne représentaient un douloureux retour en arrière. Beaucoup d'Ukrainiens furent déçus de leur indépendance, particulièrement la minorité hongroise, qui formait alors 13 % de la région frontalière. Cette minorité se rendait compte qu'elle habitait un pays qui se développait économiquement à pas de tortue, tandis qu'elle constatait que la mère patrie, la Hongrie, s'alignait vers les changements, la prospérité et la démocratie. C'est alors que beaucoup d'Ukrainiens d'origine hongroise commencèrent à plier bagage et prirent, chaque année, le chemin de l'eldorado européen, laissant derrière eux un pays à l'avenir incertain. En quelques années, de 1991 à 1994,  le pays avait perdu plus de 60 % de son PNB et la moitié de la population vivait sous le seuil de la pauvreté. Bref, le bilan de Leonid Kravtchouk apparut peu positif pour l'ensemble des Ukrainiens, notamment chez les ukrainophones encore submergés par la russophilie.  

En septembre 1993, Leonid Koutchma démissionna du poste de premier ministre et remporta avec succès l'élection présidentielle de 1994, contre Leonid Kravtchouk. L'élection du russophone Leonid Koutchma à la présidence mit en relief le clivage entre les ukrainophones de l'Ouest et les russophones du Nord et de l'Est. Koutchma fut élu grâce à l'appui massif des russophones, lui qui parlait fort mal l'ukrainien, alors que les Ukrainiens de l'Ouest votèrent massivement pour l'ukrainophone Kravtchouk. Le président Koutchma voulut  stimuler l'économie par le rétablissement des relations économiques avec la Russie et passer ainsi plus rapidement à l'économie de marché. Mais la situation économique ne s'améliora pas sous la présidence de Leonid Koutchma, un dirigeant qui pratiquait le népotisme et qui n'a rien fait pour améliorer le sort des plus démunis. Cet oligarque préféra veiller sur la fortune de sa famille, alors que la criminalité organisée devenait la nouvelle force motrice de l'Ukraine indépendante. 

Avant son élection, Koutchma avait promis de faire du russe une «langue officielle» en conservant à l'ukrainien le statut de «langue d'État», la distinction entre les deux termes étant peu significative (elle ne l'est pas en français).

Mais le président russophone Leonid Koutchma n'a jamais tenu sa promesse, bien qu'il ait rappelé en décembre 2001 que le russe ne devait pas être considéré en Ukraine comme une «langue étrangère». Grâce à la Constitution adoptée en 1996, Koutchma fit brusquement progresser la langue ukrainienne en imposant des limites au russe. En réalité, Koutchma savait bien que le russe avait le statut de langue co-officielle de facto. D'ailleurs, la Constitution de 1996 révèle une certaine ambiguïté: d'une part, elle confirme à l'article 10 l’ukrainien comme seule langue officielle de l'Ukraine, d'autre part, il précise que « le libre développement, l’emploi et la protection du russe et des autres langues de minorités nationales d'Ukraine sont garantis»:

Article 10

1) La langue officielle de l'Ukraine est l'ukrainien.

2) L’État assure le développement et le fonctionnement de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie sociale partout sur le territoire de l'Ukraine.

3) En Ukraine, le libre développement, l'emploi et la protection du russe et des autres langues des minorités nationales d'Ukraine sont garantis.

4) L'État doit promouvoir l'apprentissage des langues de communication internationale.

5) L'emploi des langues en Ukraine est garanti par la Constitution et est régi par la loi.

Néanmoins, la politique linguistique du président Koutchma conduisit à des absurdités qui irritèrent la population russophone. Par exemple, les élèves des écoles furent obligés de lire les œuvres de l'écrivain russe Alexandre Pouchkine traduites en ukrainien. Dans les manuels scolaires des écoles russes, la langue fut réduite au statut de «langue étrangère», puis à celui de «langue facultative». Dans les programmes d’histoire, la Russie fut totalement extirpée, comme si l'histoire commune de l'Ukraine et de la Russie n'avait jamais existé. Dans le paysage linguistique, des centaines de noms de villes avec des noms russes furent remplacées par des appellations ukrainiennes.

En 1998, le dissident soviétique Alexandre Soljenitsyne, auteur notamment de L’Archipel du Goulag, publiait son essai La Russie sous l’avalanche, dont un chapitre est consacré aux relations russo-ukrainiennes, dont voici un extrait :

Les autorités ukrainiennes ont choisi la voie d’une persécution active de la langue russe. On lui a non seulement refusé le statut de deuxième langue d’État officielle, mais on l’évince encore énergiquement de la radio, de la télévision, de la presse. Dans les universités, depuis l’examen d’entrée jusqu’au projet de diplôme : tout est exclusivement en ukrainien, et si la terminologie manque – débrouille-toi.

Dans les manuels scolaires de russe, la langue est totalement expulsée, réduite à une langue « étrangère », à une langue facultative ; des programmes d’histoire, on a totalement extirpé l’histoire de l’État russe ; et, depuis les programmes de littérature, c’est à peine si l’on n’a pas retiré l’ensemble des classiques russes. On entend résonner des accusations telles que « l’agression linguistique de la Russie », ou « les Ukrainiens russifiés sont la cinquième colonne ». Ainsi commence non une élévation de la culture ukrainienne, mais un écrasement de la culture russe. Et on harcèle opiniâtrement l’Église orthodoxe ukrainienne, celle qui est restée fidèle au Patriarcat de Moscou, avec ses 70 % d’Ukrainiens orthodoxes.

La répression et la persécution fanatiques de la langue russe (que, dans les derniers sondages, plus de 60 % de la population d’Ukraine a reconnu comme étant leur langue principale) sont une mesure simplement bestiale, et dirigée, en outre, contre la perspective culturelle de l’Ukraine elle-même.

Soljenitsyne n'y va pas avec le dos de la cuillère en qualifiant cette politique de «mesure simplement bestiale». Bien que pour les russophones, cette politique linguistique parut vexatoire, elle fut, dans les faits, très modérée, car non seulement l'Ukraine s'enlisa sous la présidence de Koutchma (1994-2005), mais il n'y eut pas de changements ni de projets significatifs au sujet de la situation linguistique; ce président russophone voulut toujours conserver de bonnes relations économiques avec la Russie en bénéficiant du rapprochement avec l’Occident. C’est d'ailleurs dans ce contexte que l’Ukraine adhéra en 1995 au Conseil de l’Europe. Cette politique linguistique pro-ukrainienne fut néanmoins un demi-succès, car les Ukrainiens continuèrent de raffoler des films russes, des téléséries russes et des vedettes russes. Dans certaines régions du Sud-Est, il était quasiment impossible d'entendre parler ukrainien. Fait anecdotique: lors de la visite du pape Jean-Paul II en Ukraine (2001), des Ukrainiens affirmèrent que le pa pe polonais parlait mieux l’ukrainien que leur président ukrainien russophone (Koutchma).

7.3 Le problème de la Crimée

Puis des tensions avec la Russie au sujet de la Crimée ne tardèrent pas à apparaître. Peu après l'indépendance, un mouvement sécessionniste dirigé par des Russes se forma en Crimée qui proclama même son indépendance, mais celle-ci fut finalement abrogée en mai 1992. Puis, le même mois, le Parlement de la fédération de Russie déclara nul et caduc le transfert de 1954 qui rattachait la Crimée à l'Ukraine. Les Russes se ravisèrent et finirent par reconnaître la Crimée comme faisant partie de l’Ukraine. À ce moment-là, la république de Crimée devint une entité autonome, mais faisant partie «intégrante et inséparable» de l’Ukraine. La péninsule était peuplée de Russes orthodoxes, d’Ukrainiens, de Tatars musulmans, et de quelques minorités grecques, bulgares et juives karaïtes.

Plusieurs dispositions de la Constitution ukrainienne de 1996 — les articles 134 à 139 — sont consacrées à la République autonome de Crimée qui, par ailleurs, était dotée de sa propre constitution selon laquelle elle exerçait le pouvoir dans des domaines comme la préservation de la culture.

Quant à la ville de Sébastopol (340 297 hab. en 2001), son statut particulier faisait en sorte qu'elle ne faisait même pas partie de la République autonome de Crimée. Elle dépendait directement de l'État ukrainien, de telle sorte que le maire était désigné par le président de l’Ukraine. La ville abritait la base navale de la flotte russe de la mer Noire, partagée depuis un traité (Traité d'amitié, de coopération et de partenariat entre la fédération de Russie et l'Ukraine) signé le 31 mai 1997 entre la Russie et l'Ukraine, traité qui devait prendre fin en 2022. La Russie considère aujourd'hui l'annexion de ce territoire majoritairement peuplé de Russes comme une question réglée.

7.4 L'État de droit et les minorités nationales

Avec l'indépendance en 1991, la république d’Ukraine s'est trouvée confrontée à la question des minorités ethniques au sein d’un État de droit. La défense des droits des minorités nationales devint alors l'un des objectifs prioritaires du gouvernement ukrainien. Étant donné que la population ukrainienne était composée de plusieurs ethnies — plus du quart des citoyens du pays ne sont pas des «Ukrainiens de souche» — et que ces groupes étaient très diversifiés au plan culturel, religieux et linguistique, l'Ukraine devait opter pour une société multiculturelle.

En adhérant au Conseil de l'Europe novembre 1995, l'Ukraine contracta par le fait même un certain nombre d'obligations auprès de cet organisme. Le pays s'acquitta de l'une de ces obligations en adoptant une nouvelle constitution fondée sur les principes démocratiques et inspirée de l'idée de la primauté du droit. La Constitution du 28 juin 1996 donna une dimension nouvelle à l’État ukrainien en consacrant le principe suivant lequel les droits de l'homme et les libertés fondamentales ainsi que leur sauvegarde doivent déterminer la teneur et l'orientation des politiques de l'État. À l’article 1er, la Constitution proclame que l'Ukraine forme un «État souverain et indépendant, démocratique, social et fondé sur le droit». En vertu des obligations inhérentes pour adhérer au Conseil de l'Europe, l'article 11 de la Constitution accorde des droits linguistiques substantiels aux minorités:

Article 11

L'État favorise la consolidation et le développement de la nation ukrainienne, sa conscience historique, ses traditions et sa culture, et aussi le développement des particularités ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses de tous les peuples autochtones et des minorités nationales de l'Ukraine.

Dans son article 24, la Constitution de l'Ukraine garantit à tous les citoyens les mêmes droits et libertés constitutionnels, et interdit la discrimination fondée sur la race, la couleur de la peau, les convictions politiques, religieuses et autres, l'origine ethnique ou sociale, la fortune, la langue ou toute autre situation similaire :

Article 24

Les citoyens ont des libertés et des droits constitutionnels identiques, et sont égaux devant la loi. Il ne saurait exister aucun privilège, ni restriction fondée sur la race, la couleur de peau, les convictions politiques, religieuses ou autres, les origines sociales ou ethniques, la richesse, le lieu de résidence, la langue ou tout autre élément.

Conformément à sa nouvelle orientation politique, l’État ukrainien entreprit la révision systématique des lois et des règlements nationaux afin de les aligner sur les règles et les principes européens, ainsi que sur les principes universels du droit international. Afin d’éliminer les effets néfastes d'une politique par laquelle l'URSS avait cherché à faire perdre aux républiques qui la constituaient leur identité nationale, l'Ukraine prit diverses mesures législatives et administratives dans le but de préserver l'originalité culturelle des diverses ethnies peuplant le territoire national, dont bien sûr le groupe constituant la majorité nationale du pays: les Ukrainiens de souche, les ukrainophones, qui avaient connu un grand nombre d’injustices sous les tsars et l'Union soviétique. Par ailleurs, dans son arrêt du 14 décembre 1999, le Tribunal constitutionnel confirma l'obligation d'employer l'ukrainien dans l'ensemble des domaines officiels.

L'une des difficultés pour l'État ukrainien est de fonder la nation ukrainienne sur la base d'une langue nationale, l'ukrainien, et l'obligation de faire des concessions importantes aux minorités, notamment la minorité russe. Il s'agit là d'une sorte de contradiction juridique qui entraîne des difficultés dans l'application des droits de la majorité et de ceux des minorités. Pendant qu'une partie de l'élite politique et intellectuelle ukrainienne estime que le soutien à l'ukrainien est insuffisant, d'autres, particulièrement les russophones, soutiennent qu'il est trop important.

7.5 La Révolution orange (novembre 2004)

À la suite de la proclamation, le 21 novembre 2004, du résultat du deuxième tour de l'élection présidentielle, une série de manifestations politiques se déroulèrent en Ukraine. Ce fut le début de la Révolution orange. Pourquoi orange? En Ukraine, une tradition veut qu'une jeune femme voulant dire non à un prétendant plaçait une citrouille (donc orange) devant sa porte. Au soir du 23 novembre 2004, quelque 200 000 manifestants hissant des drapeaux de couleur orange (ou le jaune du drapeau national) occupèrent le centre de Kiev, la capitale, pour dire non au résultat des élections entachées de fraudes (en réalité: des élections truquées!).

Adepte du régime post-soviétique et pro-Moscou, Viktor Ianoukovitch avait alors grossièrement triché pour remporter la présidentielle contre une figure d’opposition charismatique, Viktor Iouchtchenko. De plus, beaucoup d'Ukrainiens furent outrés par l'appui médiatique, politique et logistique du président russe Vladimir Poutine et de son gouvernement à Ianoukovitch. Tout en dénonçant ces «fraudes», Viktor Iouchtchenko exigea que de nouvelles élections soient organisées au mois de décembre. Le pouvoir a bien tenté de résister à la marée de l’opposition et aux pressions de l’opinion internationale.

Au cours de la campagne électorale, Viktor Iouchtchenko avait trouvé une alliée de taille en la personne de Yulia Timochenko, une femme d'affaires ayant réussi dans l'industrie du gaz et devenue depuis l'une des personnalités les plus riches de l'Ukraine. Les publications de certains médias avaient surnommé la populiste charismatique tantôt de «Jeanne d'Arc de la Révolution orange», tantôt de «princesse Leila de la Révolution orange», tantôt de «égérie de la Révolution orange», tantôt de «pasionaria ukrainienne». Cette femme millionnaire exerçait alors une fascination certaine chez les Ukrainiens, mais pas du tout chez les russophones! Mme Timochenko, avec son prénom «Yulia» et ses tresses blondes, fut l'un des symboles de la Révolution orange!

Comme on s'y attendait, les élections présidentielles de décembre 2004 furent remportées par Viktor Iouchtchenko (2005-2010), mais elles portèrent aussi un dur coup au légendaire bilinguisme ukrainien-russe. Les ukrainophones votèrent tous en bloc pour le nouveau président (couleur orange), mais beaucoup de russophones de Kiev en firent autant.

Par contre, tous les russophones et russophiles convaincus résidant dans les oblasts du Sud-Est (en bleu: Kharkiv, Donetsk, Louhansk, Zaporijia, etc.), ainsi qu'en Crimée, votèrent pour le candidat pro-russe, Viktor Ianoukovitch.

Russophones et russophiles ont cru qu'ils faisaient face à des «nationalistes frustrés» qui allaient brimer leurs droits et que le candidat Viktor Iouchtchenko voulait entourer leurs régions de barbelés et y mettre le feu! Ils se figuraient aussi que les «méchants nationalistes» de l'Ouest tabassaient quiconque parlait russe! Chez les Ukrainiens, des murs furent couverts d'expressions telles que «Moscovites, sortez» ("Moskali, vykhodʹte"). Le régime alors en place brandit même le spectre de la guerre civile entre l'Ouest ukrainophone et gréco-catholique, et l'Est russophone et orthodoxe.

En fait, il faut admettre que les conflits entre l'Ouest ukrainophone et le Sud-Est russophone furent exacerbés par des politiciens des deux clans, qui avaient intérêt à diviser le pays pour mieux régner : les «bons oranges» contre les «méchants bleus», ou sa variante les «bons bleus» contre les «méchants oranges».

Une chose est certaine: ce sont les ukrainophones de l'Ouest qui firent la Révolution orange, non les russophones de l'Est, ni vraiment les ukrainophones de Kiev, qui ont toujours été plus conciliants, bien que, eux aussi, en aient eu ras-le-bol de la politique racoleuse et de la corruption généralisée. Les pancartes dans la foule de la Révolution orange à Kiev ne portèrent aucune inscription en russe. Le 23 janvier 2005, soit après son élection à la présidence de l'Ukraine, Viktor Iouchtchenko déclarait aux Ukrainiens massés sur la place de l'Indépendance:

Ми, громадяни України, стали єдиною українською нацією. Нас не розділити ні мовами, якими ми розмовляємо, ні вірами, які ми ісповідуємо, ні політичними поглядами, які ми обираємо. У нас одна українська доля. У нас одна українська гордість.

Nous, les citoyens d'Ukraine, sommes devenus une nation unie. Personne ne peut nous séparer, que ce soit sur la base des langues que nous parlons, des religions que nous pratiquons ou des opinions politiques que nous choisissons. Nous partageons un destin ukrainien commun. Nous avons une fierté ukrainienne commune. Nous sommes fiers d'être Ukrainiens.

Lors de la Journée de l'écriture et de la langue ukrainiennes, le président Iouchtchenko, qui s'est toujours exprimé en ukrainien devant une foule, énonçait ainsi ses convictions à propos de la langue ukrainienne :

Українська мова – не просто засіб спілкування. Це – наша історична пам'ять, невичерпна духовна й культурна скарбниця. Це – живий зв'язок між тисячолітнім минулим, сучасністю і майбутнім великого народу.

В історії українців рідна мова завжди відігравала особливу роль: вона була основним націєтворчим чинником, єднала нас в один народ, хоча наші землі були розтерзані між чужими імперіями.

Саме зі слова розпочалося наше національне відродження, яке увінчалося відновленням української державності. Імперські сили прекрасно розуміли, що Україна не буде упокорена, доки не вбито українську мову. Тому лінгвоцид чинився століттями – у вигляді прямих "валуєвських" та "емських" заборон, таємних постанов ЦК КПРС, масових репресій проти інтелігенції, нав'язування комплексів меншовартості й поступового витіснення української мови з суспільного життя.

Ми вистояли й перемогли, бо врятували свою мову й створили велику європейську літературу.

Сьогодні українська мова має статус державної, але справа не лише в статусі. Вона відіграє вирішальну роль у процесі національного відродження й консолідації єдиної української політичної нації, у згуртуванні всього світового українства.

L'ukrainien n'est pas seulement un moyen de communication. C'est notre mémoire historique, un trésor spirituel et culturel inépuisable. C'est un lien vivant entre le passé millénaire, le présent et l'avenir d'un grand peuple.

Dans l'histoire des Ukrainiens, la langue maternelle a toujours joué un rôle particulier: elle a été un facteur majeur de la construction nationale, nous unissant en une seule nation, même si nos terres étaient déchirées entre des empires étrangers.

C'est à partir de la parole que notre renouveau national a commencé, couronné par la restauration de l'État ukrainien. Les forces impériales étaient bien conscientes que l'Ukraine ne serait pas maîtrisée tant que la langue ukrainienne n'aurait pas été éliminée. C'est pourquoi le linguicide a été créé pendant des siècles - sous la forme d'interdictions directes tels la circulaire Valuev et le décret Ems, ainsi que de décrets secrets du Comité central du PCUS, de répression de masse contre l'intelligentsia, d'imposition de complexes d'infériorité et du déplacement progressif de la langue ukrainienne de la vie publique.

Nous avons résisté et gagné parce que nous avons sauvé notre langue et créé une grande littérature européenne.

Aujourd'hui, la langue ukrainienne a le statut de langue officielle, mais ce n'est pas seulement un statut. Elle joue un rôle décisif dans le processus de relance nationale et de consolidation d'une seule nation politique ukrainienne, en unissant tout le monde ukrainien.

Ce genre de discours devait plaire aux ukrainophones, mais devait faire face à de grandes résistances de la part des russophones plus portés vers la culture russe qu'ukrainienne. Au cours de son mandat, Viktor Iouchtchenko fit des efforts importants pour garantir les garanties constitutionnelles concernant la langue ukrainienne, mais ses pouvoirs limités transformèrent souvent ses initiatives en simple rhétorique, car la plupart de ses décrets et ordonnances (non mentionnés ici) ne furent pas respectés ou se heurtèrent, entre autres, aux obstacles dressés par celui qui sera son successeur, le russophone Viktor Ianoukovitch du Parti des régions. Une fois que la «Révolution orange» eut triomphé et qu'elle eut créé bien des attentes, les déceptions devaient forcément être suivre, l'Ukraine étant encore dirigée par des humains! 

7.6 Les inévitables déceptions

Le 4 février 2005, Viktor Iouchtchenko signait le décret portant la nomination de Yulia Timochenko au poste de première ministre. Sa candidature fut soutenue par 373 députés de la Verkhovna Rada (Parlement), qui donnèrent leur accord à sa nomination. Cependant, huit mois après la Révolution orange, la plus grande déception semblait être Viktor Iouchtchenko lui-même. Il s'est révélé un politicien médiocre, peu rassembleur et incapable de faire passer ses réformes. Plus de la moitié des projets de loi restèrent sur les tablettes, y compris ceux portant sur la langue! En réalité, au lieu de lancer les réformes promises, les dirigeants, dont le président Victor Iouchtchenko et la première ministre Yulia Timochenko, passèrent leur temps à se chamailler. La presse ukrainienne interpréta ces faits comme «une défaite de l'équipe orange».

Le Parlement ukrainien était formé d'un grand nombre de partis politiques et plusieurs d'entre eux changèrent d'allégeance au gré de leurs intérêts. Le président Iouchtchenko ne put les rallier à sa cause, tandis que Yulia Timochenko fondait son propre parti politique (le Bloc) et accusait à plusieurs reprises Viktor Iouchtchenko de coopérer avec les «oligarques» du pays et d'avoir une attitude permissive à l'égard de la corruption.

Au moment de sa campagne électorale en 2004, Viktor Iouchtchenko parlait toujours d’un compromis historique pour une nouvelle politique linguistique. D'une part, il se comporta en croisé de la langue ukrainienne et de l’identité nationale, d'autre part, il voulut rétablir la situation présumée idéale du russe en tant que l'une des nombreuses langues minoritaires, pendant que la langue ukrainienne devait occuper toutes les fonctions administratives en tant que langue officielle. Bien qu'il se représentait comme le porte-parole de l’ukrainisation du pays, la politique linguistique échoua piteusement pendant que le président perdait ses appuis chez les russophones.

Néanmoins, celui-ci réussit, le 19 septembre 2005, à faire ratifier par le Parlement ukrainien la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires du Conseil de l'Europe. L'Ukraine reconnut alors les langues suivantes : l'allemand, le biélorusse, le bulgare, le gagaouze, le grec, l'hébreu, le hongrois, le moldave, le polonais, le roumain, le russe, le slovaque et le tatar de Crimée. Contrairement à d'autres États qui ont ratifié la Charte, l'Ukraine choisit de reconnaître les langues de toutes les ethnies présentes sur son territoire, tout en préférant reconnaître l'hébreu plutôt que le yiddish pour sa minorité juive. La Charte entrait en vigueur le 1er janvier 2006. En même temps, Viktor Iouchtchenko fit déboulonner des centaines de statues de Lénine, tandis qu'un grand nombre de rues changèrent de noms ou de héros, passant de personnages russes à des personnalités ukrainiennes.

Par la suite, les réformes économiques continuèrent de traîner de la patte. Les relations avec l'Est russophone devinrent glaciales et le gouvernement ukrainien finit par ne compter aucun ministre issu de cette région pourtant névralgique. Après les élections législatives de mars 2006, à l'issue de quatre mois de crise, l'ancien candidat à la présidence et principal opposant du président Iouchtchenko, Viktor Ianoukovitch, fut choisi en août 2006 comme premier ministre de l'Ukraine. Le président Iouchtchenko accepta sa candidature après voir obtenu du camp pro-russe un pacte comportant des assurances sur le maintien de la politique pro-occidentale en Ukraine. La cohabitation des anciens rivaux ne fut pas facile, surtout depuis que le président perdit le pouvoir de limoger le premier ministre, au terme d'une réforme constitutionnelle entrée en vigueur au début de l'année 2006.

Au cours des premiers mois de 2006, certains conseils municipaux et certaines assemblées régionales du sud et de l’est de l’Ukraine décidèrent d’élever le statut de la langue russe : les régions et les villes de Donetsk, de Kharkiv et de Louhansk, les régions de Zaporijia et de Mykolaïv, ainsi que les villes de Sébastopol et de Dnipropetrovsk la déclarèrent soit «langue régionale» soit «seconde langue officielle». Ces mesures démontraient l'échec de la politique linguistique pro-ukrainienne du président Iouchtchenko. Une autre preuve de cet échec est que le Parti des régions, pro-russe et porte-drapeau du bilinguisme, s’est renforcé au cours de cette période.

 7.7 Le régime de Viktor Ianoukovitch

Une nouvelle élection présidentielle eut lieu le 17 janvier 2010, avec un second tour prévu le 7 février. L'Ukraine allait tellement mal que les Ukrainiens élurent Viktor Ianoukovitch (2010-2014) celui-là même qu’ils avaient chassé six ans plus tôt. Avec 5,4 % des suffrages, Viktor Iouchtchenko fut battu à plate couture (5,4% des suffrages) par Ianoukovitch (48,6%). Quant à Yulia Timochenko, elle arriva deuxième au scrutin présidentiel (45,8 % des suffrages). Lorsqu'on compare la carte électorale de 2010, rien n'avait changé depuis l'élection de 2004: les ukrainophones et les russophones avaient, les uns et les autres, encore voté pour le même parti.

Cette fois, les drapeaux des milliers de manifestants sur la place de l'Indépendance à Kiev ne déployèrent pas la couleur orange, mais les couleurs bleu et jaune, le drapeau du Parti des régions (pro-russe), celui du nouveau président, et de ses alliés, communistes et socialistes. Viktor Ianoukovitch, alors chef du Parti des régions se proclama président et, dans sa campagne électorale, il avait promis d'être le président de tous les Ukrainiens et de «régler» le statut de la langue russe.

Suivant l’exemple du président russe (Vladimir Poutine), Viktor Ianoukovitch décida ensuite en octobre 2010 de changer la Constitution et de concentrer les pouvoirs entre ses mains, de réprimer les médias et de répartir les richesses ukrainiennes entre une poignée d’oligarques russophones. Afin de se rapprocher de la Russie, Viktor Ianoukovitch signa, le 21 avril 2010, un traité portant à la fois sur la diminution du prix du gaz russe livré à l'Ukraine de 30 % et sur le prolongement pour vingt-cinq ans du bail de la flotte russe de la mer Noire en Crimée. Les députés ukrainiens nationalistes protestèrent violemment contre cet accord lors du vote au Parlement.

- L'adoption en 2012 de la loi linguistique

Le président Ianoukovitch parlait le russe comme langue maternelle. Après son élection, il s'efforça de parler davantage l'ukrainien, sa langue seconde. Cependant, dans chacune de ses apparitions publiques, la moindre de ses fautes faisait de lui la risée du pays, et ce, non seulement chez les ukrainophones, mais aussi chez les russophones. De fait, de nombreux politiciens russophones, peu importe leur parti politique, suivirent des cours privés pour apprendre correctement la langue officielle de leur pays.

En mai 2012, le Parti des régions de Viktor Ianoukovitch présenta un projet de loi linguistique au Parlement afin de conférer un statut à la langue russe. Conformément à sa promesse électorale, le Parti des régions voulait fonder sa politique linguistique sur la situation linguistique qu'il considérait comme réelle: il suffisait simplement de codifier le bilinguisme effectif du pays en accordant au russe le statut de «deuxième langue officielle». Cela signifiait aussi que ce statut s'appliquait à l’ensemble du pays, donc dans les régions où la proportion de la population russophone était peu importante. Les débats ont dégénéré à un point tel que l'examen du projet s'est terminé à coups de poing entre députés pro-russes et opposants. Un compromis fut trouvé: introduire une deuxième langue officielle si la proportion de la minorité qui la parle atteint 10%. Le 3 juillet 2012, par un tour de passe-passe habile, le Parlement ukrainien adopta à la majorité (248 députés sur 450, soit 55 %) la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État. En tout, il aura fallu moins de deux minutes pour que le projet de loi sur la langue soit voté, sous le nez d'une opposition abasourdie et hypnotisée. En désaccord autour d'un projet de loi sur le statut de la langue russe en Ukraine, plusieurs dizaines de députés s'opposèrent au cours d'un débat houleux, qui s'est terminé en bagarre générale, un député ayant même dû être transporté à l'hôpital.

Selon l'opposition de l'époque, la loi n'avait même pas été inscrite à l'ordre du jour, et la procédure légale n'aurait pas été respectée. Faire du russe une langue officielle de facto était une promesse électorale du président Ianoukovitch, mais la façon de le faire entraînait forcément la controverse. Après le vote, des députés russophones se moquèrent des ukrainophones en les traitant d'«incapables». En signe de protestation, le président de la Rada suprême (Chambre basse du Parlement), Vladimir Litvine, présenta sa démission.

L'adoption de la loi linguistique du 3 juillet 2012 (qui sera abrogée en 2014 et abolie en 2018) entraîna, sous les fenêtres du Parlement, des affrontements entre les défenseurs de la langue ukrainienne et les partisans du renforcement du statut de la langue russe. Ces derniers ont fait valoir que le russe était la langue maternelle de millions de citoyens russophones en Ukraine, alors que les autres considéraient que le russe n'avait pas besoin de ce nouveau statut puisqu'il était obligatoire dans toutes les écoles ukrainiennes, qu'il demeurait très présent dans les médias, tant dans les journaux que dans les émissions de radio et de télévision. Les députés favorables à la «loi russe» affirmèrent à plusieurs reprises que la nouvelle loi favorisait non seulement l'usage de la langue russe dans la vie courante, mais qu'elle protégeait aussi les langues minoritaires du pays. Pour les défenseurs de l'ukrainien, la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État de 2012 n'avait aucune chance de protéger quelque langue minoritaire que ce soit (biélorusse, bulgare, gagaouze, polonais, etc.). La police dut à plusieurs reprises disperser des manifestants à coup de gaz lacrymogènes non seulement à Kiev, mais également dans d'autres villes importantes du pays.

Dans les faits, l'adoption de la «loi russe», comme on l'a appelée, accordait au russe, comme à toute autre langue, un statut de «langue régionale» dans 13 des 27 régions administratives de l'Ukraine, notamment dans les régions d'Odessa, de Donetsk, de Dnipropetrovsk, de Kharkiv, etc., y compris à Kiev et dans la région de Sébastopol en Crimée, où la Russie possède une importante base militaire. Dans certaines municipalités et quelques villages, c'étaient le hongrois, le tatar de Crimée et le roumain, qui bénéficiaient de ce statut. Dans quelques régions (Ternopil et Lviv), les autorités locales refusèrent d'appliquer la loi. De son côté, l'opposition contestait la loi : elle la considérait comme une menace pour la langue nationale, l'ukrainien, et promettait de l'abolir si elle parvenait au pouvoir. Aux yeux des ukrainophones, le renforcement du russe aurait tôt fait d’étouffer leur langue.

- Un régime corrompu aux illusions perdues

Sur un fond d'accusation de corruption par la justice ukrainienne, le président Ianoukovitch intenta des poursuites contre une quinzaine d'anciens membres du gouvernement Louchtchenko, dont l'ex-première ministre Yulia Timochenko, qui fut condamnée à sept ans de prison ferme «pour abus de pouvoir». En 2012, l'Union européenne signait des accords de libre-échange et d'association politique avec l'Ukraine. Cependant, Bruxelles déclara que ces accords ne seraient pas ratifiés, tant que l'Ukraine ne répondrait pas aux préoccupations concernant la «détérioration de la démocratie et de la primauté du droit ukrainien», en faisant référence notamment à l'emprisonnement des opposants du président Ianoukovitch, dont Youlia Timochenko en 2011 et en 2012. Le 25 février 2012, l'Union européenne donnait un délai de trois mois à l'Ukraine afin de mener à bien les changements nécessaires à sa justice et son système électoral afin de permettre la signature officielle des accords bilatéraux.

Les opposants au président Viktor Ianoukovitch l'accusèrent d'avoir vidé les caisses de l'État, où des milliards de dollars auraient disparu. Le président avait en effet plongé son pays dans un état de banqueroute désastreux, résultat de nombreuses années d’un régime politique corrompu et d’une soumission chronique aux intérêts russes. Bien que Ianoukovitch soit issu des régions de l'Est, le Donbass, il ne fit rien pour aider ses compatriotes russophones, préférant piller le pays au bénéfice de sa famille. Son fils ainé, Oleksander, figurait parmi les hommes les plus riches de l'Ukraine; l'enrichissement familial avait connu une impressionnante augmentation depuis l'élection de Viktor Ianoukovitch à la présidence. Lui qui devait son élection grâce à l'appui traditionnel des régions situées à l'est du Dniepr, il a vu réduire le soutien de ses partisans qui étaient mécontents de la dégradation économique du pays. À l'ouest de la capitale, Kiev, le président fut carrément méprisé.

Après avoir promis à maintes reprises de diriger l’Ukraine vers l’Union européenne, Viktor Ianoukovitch annonça, le 21 novembre 2013, qu'il refusait de signer l'accord d'association avec l'Union européenne, à la suite des pressions de la Russie. Son geste alluma la révolte qui allait lui coûter son poste et plonger son pays dans le conflit meurtrier que l’on connaît aujourd'hui. En effet, les Ukrainiens sortirent de nouveau dans la rue : des milliers de personnes protestèrent contre la volte-face des autorités et occupèrent la place de l'Indépendance, où ils érigèrent des barricades et affrontèrent à plusieurs reprises les forces de l'ordre. Si la Révolution orange de 2004 correspondait à un soulèvement populaire de tous les espoirs, les affrontements de l’automne 2013 se voulaient plutôt une révolte des illusions perdues.

L'Ukraine était devenue l'un des pays les plus corrompus de la planète. Le système judiciaire était totalement arbitraire, tandis que l'État de droit paraissait quasiment inexistant. Pour beaucoup d'Ukrainiens, l'Europe représentait une sorte de «normalité», c'est-à-dire la normalité des relations entre l'État et ses citoyens, des règles du jeu politiques claires et transparentes, un État de droit, une justice qui fonctionne. D'un point de vue identitaire, la plupart des Ukrainiens, ceux de l'Ouest en particulier, s'identifiaient comme des Européens. En revanche, l'Ukraine se trouvait fort dépendante de la Russie au plan économique : le pays avait besoin de la Russie pour ses approvisionnements en ressources naturelles, notamment le gaz, que Moscou lui offrait à tarif réduit. Pendant que l'Union européenne proposait son aide à la condition que l'Ukraine procède à d'importantes réformes, la Russie offrait une aide sans condition.

8 La crise ukrainienne (2014)

Pour beaucoup d'Ukrainiens, la décision du président Ianoukovitch de refuser les accords avec l'Union européenne fut perçue comme une tentative de ramener l'Ukraine dans le giron de la Russie, alors qu'une bonne partie des Ukrainiens tentaient de s'en distancer. En même temps, d'autres voulurent se débarrasser d'un président sur qui pesaient de graves soupçons de népotisme et de corruption.

Beaucoup de russophones de l'est du pays, plus proches de la Russie, géographiquement, culturellement et linguistiquement, craignirent les représailles russes en cas de signature d'un accord avec l'Union européenne. En effet, le président russe, Vladimir Poutine, menaça de suspendre les livraisons de gaz naturel vers l'Ukraine et de diminuer l'importation de produits ukrainiens. Les manifestants exigèrent le départ du président ukrainien et menacèrent de prendre d'assaut le palais présidentiel.

8.1 La destitution du président Ianoukovitch

Finalement, le 22 février 2014, le président Ianoukovitch fut destitué par le Parlement, après une dernière flambée de violence qui fit plus de 80 morts. Dans un climat pour le moins trouble, les partisans pro-européens se trouvèrent en majorité, car de nombreux députés du Parti des régions s'étaient absentés ou avaient changé de parti. Sur un total de 445 députés présents, 328 votèrent en faveur de la destitution. Par ailleurs, un nombre de députés encore difficile à déterminer d'indéfectibles votèrent vainement contre cette destitution. D'un point de vue strictement légaliste, il existait seulement trois motifs pour désigner un nouveau président en Ukraine: son décès, sa démission et une motion de confiance au Parlement. La procédure de motion de confiance est prévue par la Constitution et tient compte de la participation de la Cour constitutionnelle, de la Cour suprême et de la Rada suprême. Or, cette procédure n'a jamais été entamée dans le cas de la destitution de Viktor Ianoukovitch.

Le lendemain, soit le 23 février, la Rada (ou Parlement ukrainien) nommait Alexandre Tourtchinov, un proche de l'opposante Yulia Timochenko, au poste de président de la République par intérim, en remplacement de Viktor Ianoukovitch.

- L'abrogation de la loi linguistique de 2012

Le même jour, le Parlement annonçait sa décision d’abroger la loi 3 juillet 2012, c'est-à-dire la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État, loi qui jetait les bases d’un bilinguisme officiel dans les régions où la population minoritaire dépassait les 10 %, comme en Crimée et dans l’est du pays. L'abolition de cet article 7 mit le feu aux poudres:

Article 7

Langues régionales ou minoritaires de l'Ukraine

1)
Les principes de la politique linguistique prévue à l'article 5 de la présente loi sont appliqués à toutes les langues régionales ou minoritaires pratiquées sur le territoire de l'Ukraine.

2) En vertu de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, les langues régionales ou minoritaires de l'Ukraine,
auxquelles s'appliquent les mesures visant l'emploi des langues régionales ou minoritaires déterminées dans la présente loi : le russe, le biélorusse, le bulgare, l'arménien, le gagaouze, le yiddish, le tatar de Crimée, le moldave, l'allemand, le grec moderne, le polonais, le romani, le roumain, le slovaque, le hongrois, le ruthène, le karaïte et le trasianka.

3) Pour chaque langue définie au deuxième paragraphe du présent article, les mesures visant à l'emploi des langues régionales ou minoritaires, comme le prévoit la présente loi, à condition que le nombre de locuteurs des langues régionales résidant dans la région où la langue est employée représente 10 % ou plus de sa population.

Par décision du conseil local dans certains cas et en tenant compte des situations particulières, de telles mesures peuvent être appliquées à la langue lorsque le groupe de la langue régionale est inférieur à 10 % de la population du territoire concerné.

Le droit de soulever la question concernant l'application des mesures visant à l'utilisation des langues régionales ou minoritaires appartient également aux habitants du territoire sur lequel cette langue est employée.

Au cas où les signatures de plus de 10 % des personnes vivant dans un territoire particulier sont recueillies, le conseil municipal doit prendre une décision dans les 30 jours suivant la réception des listes de souscription. Les actes ou les omissions du Conseil local peuvent être contestés devant les tribunaux, conformément à la procédure administrative.

La procédure pour constituer des groupes d'initiative et la préparation des listes de signature sont déterminées dans ce cas par la législation en matière de référendum.

4) L'effectif du groupe de langue régionale dans une zone particulière est déterminé sur la base du recensement de la composition linguistique de la population en termes d'unités administratives (la République autonome de Crimée, les régions, les oblasts, les villes  et les villages). [...]

Évidemment, les ukrainophones auraient voulu provoquer délibérément les russophones qu'ils n'auraient pas fait mieux! De fait, l'abrogation hâtive de cette loi, à l'instar de son adoption tout aussi hâtive en 2012, entraîna instantanément une nouvelle crise politique en Ukraine, provoquant une vague de manifestations dans toutes les parties russophones du pays, et surtout en Crimée. Cette abrogation de la loi par le Parlement ukrainien, immédiatement après la fuite de l’ancien président Viktor Ianoukovitch le 23 février 2014, fut immédiatement instrumentalisée et récupérée par la Russie qui y a vu un geste extrêmement provocateur contre la «population russophone» de l'Ukraine et comme l’une des justifications de l’annexion de la Crimée et du déclenchement des hostilités dans le Donbass.

Le président ukrainien par intérim, Alexandre Tourtchinov, demanda, le jeudi 27 février, au Parlement ukrainien de créer un groupe de travail chargé de l'écriture d'une nouvelle loi sur le statut des langues en Ukraine. Le projet de loi devait être élaboré de toute urgence, compte tenu des agitations autour de cette question problématique. Par ailleurs, la commission spéciale de la Rada suprême chargée d’élaborer la nouvelle loi linguistique examinait la possibilité de renoncer progressivement à l'alphabet cyrillique (très chère aux russophones) pour le remplacer par l'alphabet latin. Des députés ukrainiens promettaient de rendre leurs compatriotes riches si ceux-ci renonçaient à l'alphabet cyrillique. Ce genre de proposition n'aidait certainement pas à apaiser les russophones. Or, ces derniers ne voulaient entrer ni dans l'Union européenne ni dans l'OTAN, et ne soutenaient pas le nouveau gouvernement à Kiev. Finalement, le président de la Rada suprême et chef de l'État ukrainien par intérim, Alexandre Tourtchinov, refusèrent d'approuver la résolution du Parlement abrogeant la loi linguistique jusqu'à l'élaboration d'une nouvelle loi.

Pour les habitants russophones des régions de l’Est, généralement acquises à l’ancien gouvernement, la prise du pouvoir par les «pro-Européens» fut accueillie avec beaucoup de réticences. Pour eux, cette destitution était perçue comme un coup d’État institutionnel, en dépit du maquillage juridique qu’on lui a trouvé après coup. Dans les faits, la seule légitimité du nouveau gouvernement relevait de la colère des manifestants pro-européens et d'un parlement à ses ordres. Si le gouvernement ukrainien finit par retirer le projet de loi sur l’abolition de la loi sur les langues de 2012, il ne put empêcher l’éclatement du pays. Il devint évident que les chances de trouver une solution pacifique à la réintégration des zones russophones dissidentes étaient pratiquement nulles. Le fait de s'engager dans l’ukrainisation systématique en raison des pressions constantes des nationalistes ukrainiens accentuait les désirs de séparation de la part des russophones. Par la suite, le gouvernement intérimaire de Kiev se montra incapable de rassurer les populations orientales pro-russes et ne sut pas témoigner qu'il était un gouvernement soucieux des intérêts de tous les Ukrainiens.

- L'intervention de la Russie

Aux yeux de Moscou, les opposants qui avaient renversé le régime pro-russe de Viktor Ianoukovitch étaient de «dangereux fascistes», qui se baladaient à Kiev avec des armes automatiques à la main et menaçaient les minorités russes en Ukraine. Comme il fallait s'y attendre, la Russie finit par intervenir pour aider ses frères russes. En effet, le Conseil de la fédération de Russie autorisa, le 1er mars 2012, le recours à la force en Ukraine en raison de la situation extraordinaire dans ce pays, de la menace pesant sur la vie des citoyens russophones et des effectifs du contingent militaire russe qui sont déployés dans la République autonome ukrainienne de Crimée conformément à un accord bilatéral. Par la suite, la Région autonome de Crimée devint le théâtre de nombreuses manifestations entre les pro-révolutionnaires ukrainiens et les pro-Russes. Le Parlement local, ainsi que les aéroports de Sébastopol et de Simferopol furent occupés par des hommes armés qui se revendiquaient de groupes d'autodéfense de la population russophone.

La situation politique de l'Ukraine n'est pas aisée à comprendre dans la mesure où elle implique la Russie de Vladimir Poutine. Du point de vue de Moscou, l'élargissement de l’Union européenne jusqu'en Ukraine constituerait un véritable affront. C'est pourquoi le président russe désirait y faire contrepoids avec son projet d'«Union eurasienne». En offrant 15 milliards à l'Ukraine, Poutine se croyait certain d'avoir empêché l'intégration européenne de son voisin. Pour lui, la crise ukrainienne était orchestrée de toutes pièces par les États-Unis et constituait un nouveau cas d’ingérence occidentale dans la sphère d’influence traditionnelle de la Russie. Devant ce qu’il percevait comme des ingérences hostiles, le président russe était prêt à employer tous les moyens dont il disposait, y compris envahir une partie de l'Ukraine pour protéger une minorité russophone prétendument menacée. Pour être plus clair : la Russie devait voler au secours d’une minorité nationale en annexant le territoire d’un pays souverain, en l'occurrence la Crimée. Dans les faits, Vladimir Poutine voulait simplement s'assurer la pérennité du traité qui lui permettait de garder sa flotte en Crimée et surtout se faire promettre que l’Ukraine n’adhérerait pas à l’Union européenne.

Pour comprendre la crise ukrainienne, il faut considérer que la Russie est toujours omniprésente, même de manière indirecte, dans les affaires intérieures ukrainiennes. La Russie garde la même attitude envers l’Ukraine qu’avant l’effondrement du bloc soviétique: la Russie considère ce pays comme l'une de ses «colonies», sur laquelle elle a un droit de regard et d’ingérence. La Russie de Vladimir Poutine caresse ainsi l’espoir de refaire de l’Ukraine un pays satellite; elle ne veut donc pas «perdre» ce pays au bénéfice de l’Europe. La Russie de Poutine ne voulait même pas s'approprier le Donbass, le «bassin houiller du Donets» correspondant aux oblats de Louhansk et de Donetsk, un territoire avec des mines désuètes au coût d'extraction exorbitant, ce qui constitue plus un fardeau qu'un actif. Elle désirait seulement que l'Ukraine soit suffisamment déstabilisée pour se disqualifier comme candidate à l'Union européenne. Quand on aura compris cela...

8.2 Les oligarques et le gâchis ukrainien

En 1995, les Ukrainiens étaient aussi riches que les Polonais, mais moins riches que les Russes.  En 2014, le revenu moyen était autour de 4000 $US (ou 2900 €) pour les Ukrainiens, mais de 13 000 $US (9500 €) pour les Polonais et de 14 000 $ US (10 200 €) pour les Russes. L'économie de l'Ukraine est devenue anémique et tournée vers la Russie avec des industries désuètes. L'Ukraine pourrait prendre des décennies à rattraper la Pologne.

Il est légitime de demander qui est responsable de tout ce gâchis. Selon de nombreux observateurs de la politique ukrainienne, ce sont les oligarques et leurs politiciens sous leurs ordres, car ce sont eux qui ont été bien plus préoccupés à s'enrichir avec leur famille que de bâtir leur pays. Leonid Koutchma, président de l'Ukraine de 1994 à 2005, Viktor Ianoukovitch, le président destitué, Yulia Timochenko, l'ex-première ministre, et Petro Porochenko, le président élu en mai 2014, sont tous des oligarques milliardaires, qui ont travaillé avec les anciennes autorités russes et ont fait leur fortune sur les dépouilles de l'Ukraine postcommuniste. Plutôt que d'améliorer le sort des démunis, ils ont tous préféré veiller sur la fortune de leur famille, alors que la criminalité organisée devenait la nouvelle force motrice de l'Ukraine indépendante. Les habitants de l'Ukraine se sont sentis volés et étranglés par les oligarques qui ont gouverné leur pays depuis l'indépendance. Si Yulia Timochenko, Victor Iouchtchenko et Petro Porochenko étaient ukrainophones, Leonid Koutchma et Viktor Ianoukovitch étaient russophones, ce qui signifie que tous les Ukrainiens peuvent jouer «avec les règles» plutôt que «selon les règles».

Une fois de plus, les oligarques ukrainiens se sont retrouvés au premier plan de la politique de leur pays. Ils semblent perpétuer une tradition solidement établie. À l'élection présidentielle de 2014, que ce soit de façon directe ou indirecte, ces oligarques ont encore joué un rôle majeur dans la transition politique provoquée par le mouvement Euromaïdan en faisant élire l'un des leurs, Petro Porochenko, qui a fait fortune dans les chocolats Roshen. Les oligarques sont toujours bien incrustés dans le paysage politique ukrainien. De plus, certains de ces Ukrainiens richissimes ont assis leur domination dans de nouveaux secteurs de l'économie, à la faveur de la guerre dans laquelle est plongé le pays.

8.3 La polarisation entre ukrainophones et russophones

Dans le passé, la plupart des russophones voyaient l'ukrainien comme une «langue folklorique», alors que certains considèrent maintenant cette langue comme un symbole de l'indépendance. On rapporte ces propos de Lénine: «Si nous perdons l’Ukraine nous perdons la tête.» Est-ce que cela signifie que l'Ukraine a maintenant repris en mains son destin et que les jours de la langue russe sont comptés en Ukraine? Est-ce plutôt que Moscou craint que le «virus démocratique» ukrainien ne contamine la Biélorussie, puis la Russie? Beaucoup de russophones d'Ukraine considèrent maintenant l'Ukraine comme «leur pays» et sont prêts à se bilinguiser. Bref, la plupart des russophones sont devenus des Ukrainiens tout en parlant le russe comme langue maternelle.

- Le statut du russe

Cependant, l'Ukraine aura toujours un grand voisin, la Russie, qu'il sera impossible de balayer sous le tapis. L'opposition pro-russe veille au grain et parle toujours de faire du russe la «seconde langue officielle» du pays, comme en Biélorussie. Pourtant, seule une minorité russophone en Ukraine souhaite donner au russe le statut de «seconde langue officielle». Dans une proportion de 70 %, les russophones considèrent aujourd'hui qu'une «bonne connaissance de l’ukrainien» est nécessaire, alors que le besoin d'une bonne connaissance du russe n'est appuyé que par 44 % d'entre eux.

Dans un passé récent, le Parlement ukrainien (la "Verkhovna Rada") aurait vu apparaître de nombreux projets de loi sur le statut de l'ukrainien. Pas moins d'une quinzaine de projets de loi auraient été reçus au Comité parlementaire en matière de culture et de moralité, dont quatre prévoyaient un statut particulier au russe. De plus, les autorités ukrainiennes auraient adopté plus de 80 lois et quelques centaines d'autres actes législatifs destinés à limiter l'emploi du russe et de valoriser l'ukrainien. Selon plusieurs observateurs, la plupart de ces projets seraient inconstitutionnels, car la Constitution adoptée le 28 juin 1996 prévoit que la seule langue officielle est l’ukrainien. En effet, le paragraphe 1 de l’article 10 énonce que «la langue officielle de l'Ukraine est l'ukrainien».

- Un pays divisé

Cette crise ukrainienne démontre aussi que les ukrainophones et les russophones n'ont rien fait pour en arriver à une entente. Lorsque le président élu était ukrainophone, celui-ci favorisait des politiques pro-ukrainiennes et anti-russes ; lorsqu'il était russophone, il privilégiait des politiques pro-russes et anti-ukrainiennes. L'adoption à la hâte de la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État en 2012 en est un exemple manifeste. Cette loi fut adoptée par une majorité parlementaire pro-russe contre l'avis de la majorité des députés ukrainophones. S'ils prenaient le pouvoir à leur tour, ils promettaient de l'abolir, en refusant de tenir compte de l'avis de la majorité des députés russophones, ou vice-versa. Comme s'il était nécessaire que les représentants d'une communauté fassent tout en leur pouvoir pour provoquer l'Autre et nier son existence.

L'adoption à la sauvette de la loi visant à renforcer l'usage de la langue russe n'a fait que raviver l'éternelle division entre la partie occidentale du pays, ukrainophone, nationaliste et identitaire, plutôt orientée vers l'Europe, et la partie orientale, plus conservatrice et nettement russophile. La carte de gauche illustre cette fissure entre les Ukrainiens de l'Ouest (région pro-occidentale) et ceux de l'Est (région pro-russe), avec une frange nationaliste (modérée) entre les deux, qui inclut Kiev. Loin de freiner le mouvement vers une plus grande autonomie dans le Donbass, les politiques de l’Ukraine ont pour effet de pousser ces deux régions vers l’est parce que le puissant voisin russe semble offrir une solution de rechange raisonnable pour retrouver la stabilité, tandis que Kiev se fait chaque jour un peu plus lointain pour les populations du Donbass.

La photo de gauche montre une Ukrainienne tenant une carte de son pays avec, en vert, le mot Україна («Ukraine») et, en rouge, le mot Новороссия (Novorossiâ : «Nouvelle Russie». Cette photo illustre bien la polarisation entre l'Ouest et le Sud-Est ukrainien.

Cette polarisation entre deux communautés linguistiques est vécue comme ce qui est obtenu par une communauté est considéré comme perdu par l'autre, et vice versa. Toute loi linguistique en Ukraine ne trouvera une issue favorable qu'avec l'accord des principaux partis politiques, sinon c'est peine perdue. De plus, le Parlement ukrainien est aux prises avec des députés qui changent constamment d'allégeance politique et rejoignent l'opposition en fonction de leurs intérêts personnels ou régionaux, avec le résultat qu'il ne faut qu'un nombre suffisant de voix pour obtenir la majorité parlementaire et faire adopter n'importe quelle loi. Cette façon de faire agit comme un véritable cancer dans la démocratie ukrainienne.

En somme, tous les gouvernements en place depuis l'indépendance ont manié tour à tour l’indifférence, la coercition et l’apaisement, en jouant continuellement au chat et à la souris avec la population.

- Une autre voie

Si les solutions précédentes n'ont pas été satisfaisantes, il faut alors chercher une autre issue.  Au lieu de miser sur Moscou OU sur Bruxelles, Kiev devrait peut-être chercher à miser sur les deux tableaux ou à tout le moins mener une politique équilibrée à l'égard de Moscou et de Bruxelles. L’Ukraine devra toujours composer à la fois avec l’Europe et la Russie qui lui fournit l’énergie. Il lui faut aussi tenir compte de l'attachement des ukrainophones à l'égard de l'Europe et celui des russophones à la langue et à la culture de la Russie. Ces derniers tiennent à leurs statues de Lénine et aux autres symboles de l'ère soviétique, qui ont tous disparu dans l'ouest du pays. De plus, ils sont convaincus qu'ils donnent plus à l'Ukraine que ce qu'ils n'en reçoivent en retour, ce qui n'est pas nécessairement fondé, bien sûr.

Pour développer des liens avec l'Union européenne, l'Ukraine devra maintenir un niveau de protection adéquat à l'égard des membres appartenant aux minorités nationales, y compris les droits linguistiques obtenus dans la loi adoptée en 2012 et révoquée le 23 février 2014, par les autorités de Kiev. De plus, le système de protection doit même être consolidé par des mesures d'application systématiques et efficaces, car l'Ukraine a adhéré à la Charte européenne des langues minoritaires ou régionales. L'abrogation de la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État (2012) n'arrange en rien la situation déjà explosive, car elle entraîne un vide juridique.

8.4 La déstabilisation de l'Ukraine

En avril 2014, quelques jours ont suffi pour qu'une dizaine de villes (Kramatorsk, Horlivka, Artemivsk, Mariupol, Droujkivka, etc.) de la région ukrainienne de Donetsk (voir la carte détaillée) tombent sous le contrôle de milices pro-russes qui prirent progressivement d'assaut les immeubles de l'administration locale ou les quartiers généraux de la police, sinon les deux à la fois. Ces brigades d'assaut non identifiées furent appelées ironiquement par les Ukrainiens «petits hommes verts», lesquels sont en fait des soldats d’élite russes, comme ceux qui étaient à l’œuvre en Crimée avant le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie.

Ces escouades des forces spéciales russes s'assurèrent de prendre le contrôle des lieux et passèrent ensuite le relais à des militants pro-russes locaux chargés de maintenir l'état de siège. Les hommes lourdement armés et cagoulés arboraient le brassard bicolore de Saint-Georges, symbole du patriotisme russe. De cette façon, certains Ukrainiens russophones devinrent complices de l'invasion de leur pays par des troupes russes. Partout, les russophones demandèrent un référendum dans lequel les électeurs auraient le choix entre une plus grande autonomie ou un rattachement à la Russie. Cette situation ressemble grandement aux événements qui ont conduit à l'annexion de la Crimée, un mois plus tôt. C'est une façon pour la Russie de légitimer une annexion. Moscou nia pourtant avoir des soldats ou des agents en territoire ukrainien. Or, des images satellites de l’OTAN ont pourtant montré des dizaines de tanks russes et d’engins d’artillerie lourde, qui franchissaient allègrement la frontière ukrainienne.

- Résurgence de la Novorossi

De plus, le président russe, Vladimir Poutine, a déjà laissé entendre qu’Odessa et d’autres villes du Sud-Est ukrainien n’avaient pas toujours fait partie de l’Ukraine, à qui elles auraient été cédées «ultérieurement». Selon lui, ces villes faisaient partie de la "Novorossia" («Nouvelle Russie») à l’époque tsariste, ce qui correspondrait actuellement au sud de l'Ukraine (oblasts de Donetsk, de Dniepropetrovsk, de Nikolaïev, de Kherson, de Kirovograd, etc.), ainsi que la région du Kouban en Russie et le sud de la Transnistrie. Le président Poutine a toujours affirmé ne pas comprendre pourquoi ce territoire avait été cédé.

Ce genre de commentaires n'est pas considéré comme anodin dans un contexte de crise russo-ukrainienne, surtout après le rattachement à la Russie de la Crimée, péninsule qui a fait partie de la Russie avant d’être «offerte» à l’Ukraine soviétique en 1954. Mais ce que le président russe ne dit jamais, c'est que la Russie impériale de la Grande Catherine (1764-1775) s'était emparée de territoires appartenant, depuis les XVe au XVIe siècles, à l'Empire ottoman ou au khanat de Crimée, sinon auparavant, depuis le XIIIe siècle, aux Tatars de la Horde d'or. Selon Poutine, ce territoire aurait toujours été russe... si l'histoire commence au XVIIIe siècle, bien sûr.

Par ailleurs, Moscou affirme ne pas être le marionnettiste qui tire les ficelles des hommes armés du Sud-Est ukrainien. Autrement dit, la Russie ne serait pas impliquée dans les désordres qui secouent l'est de l'Ukraine, alors qu'elle arme et soutient les insurgés qui sèment la terreur. La présence accrue de soldats russes près (plus de 15 000) de la frontière avec l'Ukraine est le résultat direct des piètres performances des rebelles séparatistes pro-russes dans l'Est ukrainien.

- La stratégie russe

Selon un récent sondage (2017) de l’Institut international de sociologie de Kiev ("Kiev International Institute of Sociology"), une majorité d’Ukrainiens de toutes les régions du pays condamne le déploiement de troupes pro-russes en Ukraine, dont 73% des habitants du sud du pays et 68 % des habitants de l’est du pays, à majorité russophone, où les militants pro-russes ont pris d’assaut des bâtiments publics. Depuis la chute du gouvernement du président Ianoukovitch en 2014, la Russie répète qu’elle se réserve le droit d’intervenir en Ukraine «pour protéger les minorités russes». S’il devait y avoir des morts et des blessés en nombre significatif dans l’est de l’Ukraine, la Russie pourrait dire: «On vient protéger nos minorités qui sont massacrées.» Évidemment, ce serait un prétexte, car les russophones, jusqu'à récemment, ont toujours fait la pluie et le beau temps en Ukraine.

Étant donné qu'aucune puissance occidentale ne semble intéressée à s'opposer militairement aux Russes, l'Ukraine se trouve complètement piégée et isolée. Le président par intérim Oleksandr Valentynovytch Tourtchynov (du 22 février 2014 au 27 novembre 2014) avait promis de soumettre les désirs d'autonomie des Ukrainiens russophones à un référendum national plutôt qu'à des pseudo-consultations régionales comme en Crimée. Les chances pour qu'une telle procédure soit acceptée étaient nulles. Or, le gouvernement ukrainien ne disposait d'aucune bonne solution, d'où l'impasse.

La stratégie du président russe, Vladimir Poutine, consistait à faire monter la pression en misant sur le fait que l'Occident ne s'impliquerait pas militairement et finirait par céder. Le seul risque de la Russie était de plonger l'Ukraine dans un bain de sang, ce qui ne semblait pas déranger outre mesure le président Poutine. Le 17 avril 2014, celui-ci employa pour la première fois le mot Novorossiya (ou «Nouvelle Russie»), qui fait référence aux terres conquises par Catherine la Grande au XIXe siècle, incluant l’est et le sud de l’Ukraine. S'agit-il pour le président russe d'une simple bravade ou d'une déclaration de guerre? Cette escalade verbale sans précédent n'aidait en rien le dénouement de la crise ukrainienne, au contraire.

L'important pour la Russie, c'est que l'Ukraine reste dans sa sphère politico-économique. Pour ce faire, elle va continuer à s'ingérer dans les affaires internes de l'Ukraine et à financer les groupes pro-russes armés, comme elle va continuer à exercer son chantage au gaz naturel. De leur côté, les services migratoires russes affirment que près de 4000 Ukrainiens de l’Est, tous russophones, ont demandé asile en Russie et que les zones russes frontalières sont confrontées à un afflux de migrants.

- Le pari gagné du président russe

Moscou considérait que le gouvernement ukrainien intérimaire de Tourtchinov était incapable de contrôler ses régions orientales, ce qui mettrait en danger, du moins en principe, les minorités russophones. Le 30 avril 2014, lors d’une rencontre avec les gouverneurs régionaux à Kiev, Alexandre Tourtchinov confirmait que les forces de sécurité ukrainiennes étaient incapables de reprendre le contrôle dans les régions de Donetsk et de Louhansk. De plus, les événements dans l’Est ont illustré l’inaction, l’impuissance et parfois la trahison criminelle des forces de l’ordre. Selon Tourtchinov, plusieurs unités ukrainiennes aideraient les «organisations terroristes» ou coopéreraient avec elles.

Ensuite, la Russie put non seulement forcer l'Ukraine à signer un accord qui la plaçait sous surveillance internationale, mais elle lui imposa aussi un processus politique visant à réformer la gouvernance du pays, dont Moscou pourrait influencer le déroulement afin de sauvegarder ses intérêts. L’entreprise de déstabilisation organisée par le président russe aura fini par payer. Si la Russie peut réussir à influencer le processus de réforme politique en Ukraine, il y aura une fédéralisation du pays qui resterait indépendant, mais décentralisé et affaibli, qui ne serait pas membre de l’OTAN et demeurerait sous l’influence de la Russie.

Les milices pro-russes organisèrent le 11 mai 2014 des référendums d'autodétermination sur l'indépendance des deux régions qu'elles contrôlaient, le Louhansk et le Donetsk (voir la carte détaillée). Évidemment, l'organisation du scrutin laissait à désirer. Non seulement il était possible pour un seul votant de glisser plusieurs bulletins dans l'urne, mais de nombreux hommes lourdement armés en tenue de camouflage montaient la garde autour des urnes et des bureaux de vote. Comme il fallait s'y attendre, les insurgés pro-russes revendiquèrent tôt en soirée la victoire, car près de 90 % des citoyens auraient voté pour l'indépendance. Kiev et l'Occident dénoncèrent les scrutins qui se sont tenus dans plusieurs villes de l'Est ukrainien, les jugeant illégaux.

Ce que les milices pro-russe n'osèrent pas dire, c'est que la plupart de ceux qui avaient voté pour l'autodétermination le faisaient pour protester contre le gouvernement de Kiev. Autrement dit, un OUI était un vote en faveur de la décentralisation, non pour l'indépendance pure et dure. Selon l'estimation des journalistes de la région, 20 % des gens désireraient vraiment sortir de l'Ukraine, 20 % préfèreraient rester en Ukraine et les autres hésiteraient entre les deux solutions. L'Ukraine est un pays ultra-centralisé et il n'y a pas que les sécessionnistes pro-russes qui souhaitaient donner plus de pouvoir aux régions qui doivent quémander la moindre hryvnia (devise ukrainienne) à Kiev.

Par ailleurs, d’un point de vue militaire et diplomatique, le président russe connaissait certainement les difficultés qu’il ne manquerait pas d’affronter, advenant l’entrée de l’armée russe dans l’est de l’Ukraine. Dans le cas de la Crimée, il s'agissait d'une presqu’île facile à défendre, mais l’est de l’Ukraine est formé d'une longue bande sans défense naturelle. Pour tenir un tel territoire avec une population plus hostile, il faudrait des ressources considérables et supposerait un risque d’affrontements directs avec l’armée ukrainienne. Quoi qu'il en soit, rappelons que la Russie ne veut pas vraiement de ces territoires pauvres et sans intérêt économique, elle désire seulement déstabiliser l'Ukraine suffisamment pour la disqualifier et la rendre moins attrayante pour les Européens.

8.5 La politique pro-ukrainienne du président Porochenko

L'élection présidentielle ukrainienne était à l'origine prévue pour le mois de janvier 2015, soit cinq ans après l'élection de 2010 qui avait vu la victoire de Viktor Ianoukovitch. Toutefois, à la suite de la crise ukrainienne ayant mené à la destitution du président Ianoukovitch, l'élection fut devancée au 25 mai 2014. Le 26 mai, les résultats reconnus par les observateurs internationaux désignèrent, au premier tour, Petro Porochenko vainqueur par 55 % des voix. Dans le bastion rebelle de Donetsk, aucun bureau de vote ne fut ouvert.

Les oligarques en Ukraine possèdent la plupart des médias et des chaînes de télévision. Ce sont eux qui avaient accordé leur appui à Viktor Ianoukovitch, car celui-ci défendait leurs intérêts et ne remettait pas en cause leur situation sociale. Ils soutenaient son orientation vers la Russie, puisqu'elle garantissait la stabilité économique du pays et plus précisément les «subventionnements du gaz». Ce sont eux aussi qui ont soutenu le nouveau président Porochenko, pour les mêmes raisons. Les oligarques espéraient sans doute changer l'Ukraine après l'élection de Porochenko. Toutefois, celui-ci, bien qu’issu de ce club sélect, fut confronté à d'énormes défis politiques et économiques. Le pays était exsangue depuis une vingtaine d'années en raison des luttes de clans, dont l'intérêt était non pas de bâtir un pays, mais de le piller. Dans son discours d’investiture du 7 juin 2014, Petro Porochenko s’adressa aux citoyens de la région industrielle russophone du Donbass contrôlée en grande partie par les rebelles et où il comptait se rendre rapidement. Il leur promit de mener une décentralisation du pouvoir et de garantir l’usage libre de la langue russe. En revanche, le nouveau président refusa tout «compromis» avec la Russie sur l’appartenance de la Crimée à l’Ukraine.

- S'organiser pour ne pas s'entendre

Depuis le renversement du régime pro-russe de Viktor Ianoukovytch à Kiev et les rébellions en Crimée ainsi que dans l’est de l'Ukraine, les deux parties ne cessèrent d’échanger des insultes et des qualificatifs peu flatteurs dans le but de se discréditer mutuellement. Pendant que les autorités ukrainiennes qualifiaient les pro-Russes de «terroristes», ceux-ci les désignaient comme des «fascistes» et des «nazis». En agissant ainsi, le gouvernement ukrainien durcissait le conflit qui risquait de se prolonger. En réalité, ukrainophones et russophones continuèrent d'agir comme ils l'ont toujours fait depuis l'indépendance: ils firent tout leur possible pour ne pas en arriver à une entente avec le résultat que ce qui est gagné par une communauté linguistique constitue nécessairement une perte pour l'autre.

- Le russe comme langue régionale
 

Rappelons que le Parlement avait adopté en 2012 la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État, appelée aussi loi Kivalov-Kolesnichenko, d’après les noms de ses initiateurs, des députés ukrainiens russophones du Parti des régions. Cette loi appelée aussi par les ukrainophones «loi des trois k» (Kremlin-Kivalov-Kolesnichenko), car elle correspondait aux objectifs de Moscou. La loi se voulait conforme aux dispositions de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, dans la mesure où elle permettait aussi l'emploi à égalité avec la langue officielle (l'ukrainien) de deux ou de plusieurs langues régionales ou minoritaires dans une région donnée, là où le nombre d'une minorité représente 10 % ou plus de la population, soit en principe dans 13 régions sur 27, dont Kiev, la capitale.

Ce statut de «langue régionale» équivalait dans les faits à rendre toute autre langue aussi officielle que l'ukrainien.

C'est ainsi que, dans les mois qui ont suivi l'adoption de la loi n° 5029-VI de 2012, le russe fut déclaré «langue régionale» dans les oblasts d'Odessa, de Kharkiv, de Kherson, de Mykolaïv, de Zaporijjia, de Dnipropetrovsk, de Louhansk, de Donetsk, de Soumy et de Tchernihiv, sans oublier la ville de Sébastopol en Crimée.

De plus, le hongrois dans l'oblast de Transcarpathie, le moldave et/ou le roumain dans l'oblast de Tchernivtsi avaient obtenu ce même statut dans plusieurs villes de l'Ukraine occidentale.

Dans les faits, la loi fut étendue à 18 langues, mais la signification politique de la loi se voulait un soutien à la langue russe, puisque la plupart des autres langues dans les régions n'ont pu franchir la barre des 10%.

Au lendemain de l'adoption de la loi, le ministère ukrainien des Finances déclara que les dépenses pour la mise en œuvre de la loi s’élèveraient de 12 à 17 milliards d’hryvnias par an, soit l'équivalent de 500 à 700 millions de dollars US/année. Étant donné que les auteurs du projet de loi n'avaient fourni aucun calcul du coût de l’application de la loi, le Ministère n’a pu concrétiser l’adoption du projet de loi. En l’absence de mécanisme de financement, la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État devenait davantage un geste politique visant qui risquait de diviser la société ukrainienne.

- L'abolition du statut de langue régionale

Cependant, le 23 février 2014, la Verkhovna Rada (Верховна Рада України: Parlement ukrainien), cette fois à majorité pro-Ukraine, abrogea la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État de 2012 en adoptant le projet de loi «sur la reconnaissance de la date d'expiration» de la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État» (проект Закону «Про визнання таким, що втратив чинність, Закону України„ Про засади державної мовної політики»"), soumis le 28 décembre 2012. La loi Kivalov-Kolesnichenko avait été perçue comme une provocation anti-ukrainienne organisée sous la présidence de Viktor Ianoukovitch pour russifier l'Ukraine et préparer l'invasion russe, qui a commencé un an et demi après son adoption.

Il convient aussi de souligner que ni le président par intérim, Alexandre Tourtchinov, ni le président élu, Petro Porochenko, n'ont signé cette loi et n'y ont jamais apposé leur veto. En principe, la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État de 2012 était valide jusqu’à une éventuelle abrogation par la Cour constitutionnelle ukrainienne.

- L'accord de Minsk (2014)

L'accord de Minsk, aussi appelé «protocole de Minsk», est une convention signée le 5 septembre 2014 en Biélorussie par les représentants de l'Ukraine, de la Russie, de la «République populaire de Donetsk» et de la «République populaire de Louhansk» dans le but de mettre fin à la guerre en Ukraine orientale. À la suite de l’examen et de la discussion des propositions soumises par les participants aux consultations du 1er septembre 2014 à Minsk, le Groupe de contact tripartite, composé de représentants de l’Ukraine, de la Fédération de Russie et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), est parvenu à une entente quant à la nécessité de mettre en œuvre les mesures suivantes:

1. Assurer un cessez-le-feu bilatéral immédiatement.
2. Assurer la surveillance et la vérification du cessez-le-feu par l'OSCE.
3. Organiser une décentralisation des pouvoirs, par la mise en application d'une loi ukrainienne (loi sur le statut particulier), accordant de manière temporaire l'autonomie locale dans les oblasts de Donetsk et de Lougansk.
4. Assurer une surveillance permanente de la frontière russo-ukrainienne par l'OSCE et instaurer une zone de sécurité à cette même frontière.
5. Libérer immédiatement tous les otages et les personnes retenus illégalement.
6. Adopter une loi ukrainienne visant à interdire les poursuites et les sanctions contre toutes les personnes impliquées dans la guerre du Donbass.
7. Poursuivre un dialogue national entre les parties.
8. Mettre en œuvre des mesures afin d'améliorer la situation humanitaire dans le Donbass.
9. Procéder à des élections anticipées dans les oblasts de Donetsk et de Louhansk.
10. Démilitariser la zone de conflit, en retirant du territoire ukrainien le matériel militaire, les forces armées et les combattants étrangers.
11. Mettre en place un programme économique pour favoriser la reprise des activités et de l'économie locale dans le Donbass.
12. Assurer la protection personnelle des participants aux consultations.

L'accord prévoyait un respect de l'intégrité territoriale ukrainienne, ce qui signifie qu'il maintenait les régions de Donetsk et de Louhansk en échange de l'adoption d'une loi de décentralisation par le pouvoir central. Toutefois, deux points soulevaient des obstacles importants. D'une part, la décentralisation prévue comprenait une autonomie de la langue russe et des forces de police locales. D'autre part, le contrôle de la frontière orientale avec la Russie ne devait se faire qu'après des élections locales, soit à la toute fin de 2015. Le problème, c'est de parler d'intégrité territoriale sans un contrôle des frontières. Quoi qu'il en soit, l'accord échoua dans son objectif de faire cesser tous les combats dans l'est de l'Ukraine.

- La «décommunisation» et l'ukrainisation

Le 9 avril 2015, le Parlement ukrainien adopta quatre lois de déclassement, dites de «décommunisation» (Декомуніза́ція > dekommunizatsia), interdisant toute propagande concernant les régimes totalitaires communistes et national-socialistes (nazis) en Ukraine. 

- Loi n° 317-VIII «sur la condamnation des régimes totalitaires communistes et national-socialistes (nazis) en Ukraine et interdisant la propagande de leurs symboles»;
- Loi n° 314-VIII «sur le statut juridique et la commémoration des combattants pour l'indépendance de l'Ukraine au XXe siècle»;
- Loi n° 316-VIII «sur l'accès aux archives des organismes répressifs du régime totalitaire communiste de 1917 - 1991»;
- Loi n° 315-VIII «sur la perpétuation de la victoire sur le nazisme dans la Seconde Guerre mondiale 1939 - 1945».

Cette législation interdit la propagande et les symboles des régimes totalitaires communistes et/ou national-socialistes (nazis); cela concerne toute image de drapeaux nationaux, d'emblèmes et d'autres symboles ou d'hymnes de l'URSS, de républiques autonomes de l'URSS ou d'États de la soi-disant «démocratie populaire». Ces lois, promulguées le 15 mai 2015 par le président Petro Porochenko, prévoyaient donc le changement de nom des localités, des rues ou des entreprises faisant référence à l’époque communiste. Les «salles Lénine» et «places Lénine» furent liquidées dans les entreprises et les unités militaires, et les bustes de Lénine et d'autres personnalités du Parti communiste furent supprimés. Au total ce sont donc 1320 monuments représentant le leader communiste Lénine qui furent démantelés sous l'ordre du président Petro Poroshenko en mai 2015. L'objectif clairement affiché par le gouvernement : se débarrasser des symboles de l'ère soviétique et décommuniser le pays. En dépit de cette politique, des reliques communistes restèrent érigées dans l'est du pays, toujours contrôlé par des forces soutenues par le Kremlin.

En fait, la législation allait plus loin, car non seulement elle incitait les autorités à déboulonner les statues des héros soviétiques, mais aussi à modifier les livres d'histoire dans les programmes scolaires. Le processus de «décommunisation» dans la vie publique ukrainienne commença en effet dans les écoles: les disciplines consacrées à l'étude des fondements de l'idéologie communiste et de l'histoire du Parti communiste furent retirées des programmes pédagogiques dans les établissements d'enseignement. Il fallut ensuite renommer les villes et les rues nommées en l’honneur des dirigeants ou des héros soviétiques. Plus précisément, à la bataille pour les noms s’ajoutait une «guerre des monuments». Le conflit ukrainien engendrait ainsi le démantèlement des monuments à la gloire des responsables soviétiques.

Le tableau qui suit permet d’observer plus en détail quelques exemples de renomination :

Ancien nom Nouveau nom
Quai Lénine Quai des Sitch
Place Lénine Place des héros de Maïdan
Avenue des Héros de Stalingrad Avenue Bogdan Khmelnitsky (chef cosaque)
Avenue Karl Marx Avenue Dimitri Iarovnitskov (historien de Dnipro)
Parc d'Octobre Parc de la Cathédrale
Rue Komsomol Rue des Anciens Cosaques
Avenue du Journal la Pravda Rue Slabojanski (« route de Kharkiv », ancien nom)
Avenue des Héros de la Révolution Avenue Serguei Paradjanov (dissident de l’URSS)
Place de Petrovsk Place de la Gare
Avenue de l'Armée rouge Avenue de Prosvita (association nationaliste)
Rue Socialiste Rue Pavlo Tchoubynsky (poète, auteur des paroles de l’hymne national)
Ville de Dnipropetrovsk Ville de Dnipro

Avant dans presque toutes les villes, il y avait une «rue Karl-Marx», une «rue Lénine», une «rue des Héros-de-Stalingrad», etc. Tous ces noms de l'ère soviétique disparurent en Ukraine dans des milliers de lieux géographiques, sauf dans le Donbass. L’analyse des nouvelles appellations permet de constater la constance de certains thèmes et d'événements et de certaines personnalités en mettant l'accent sur l'identité ukrainienne ainsi que sur les forces de la nation ukrainienne, qui se sont toujours opposées à l’oppression russe sur le pays. Pensons aux Cosaques, à la Sitch (une instance politique des Cosaques), à l’hetman Bogdan Khmelnitsky (chef militaire des Cosaques) ou encore à l’écrivain Taras Chevchenko (grande figure du nationalisme ukrainien). Les noms de rues ne furent pas seulement destinés à rendre hommage à ces personnalités, mais aussi à les immortaliser à travers l'histoire du pays. Ainsi, on a changé une idéologie pour une autre, mais dans tous les cas les Ukrainiens sont appelés à aimer leur pays et être fiers de leur histoire! En gravant leurs noms sur les plaques, le gouvernement souhaitait inscrire sa politique et son action dans la suite idéologique d’une «guerre de libération ukrainienne». La décommunisation ou la désoviétisation entraînait forcément l'ukrainisation.

L'Institut ukrainien de la mémoire nationale publia une liste de 93 noms considérés comme inaptes et qui devaient être renommés, conformément à la législation ukrainienne concernant le régime totalitaire communiste. Ces lois visaient à rompre définitivement avec le passé soviétique de l’Ukraine au moment où les autorités ukrainiennes combattaient les séparatistes pro-russes, pour la plupart nostalgiques de l’URSS, dans l’Est rebelle. Le problème, c'est que l'Union soviétique fera toujours partie de l'histoire passée de l'Ukraine. On peut comprendre que la promulgation de ces lois anti-soviétiques par le président Petro Porochenko ait pu provoquer la colère de la Russie.

Par ailleurs, étant donné que le gouvernement ukrainien n'a jamais cherché à consulter les résidents, ceux-ci continuèrent à employer les anciennes appellations. La plupart ne connaissaient pas les nouveaux héros ou ne s'en souvenaient pas; ils eurent le sentiment que ces noms leur ont été imposés. D'autres contestèrent les nouvelles appellations parce qu'ils ne comprenaient pas pourquoi le nom de personnes qu'ils ne connaissaient pas leur était imposé. Dans les faits, beaucoup d'Ukrainiens considérèrent que, outre la confusion née de la «renomination», ce furent les coûts financiers qui les irritaient en raison de l'obligation de faire réimprimer leurs documents et leurs papiers d’identité.

8.6 La guerre du président Poutine

L'Ukraine s'enfonça dans une escalade de violences, d’impostures et de cynisme, ce qui rappelle le comportement de ceux qui ont entraîné le monde vers le désastre de la Première Guerre mondiale.
 

Quoi qu'il en soit, ce sont les Russes qui ont fourni les armes aux milices, qui les ont formées et qui les ont financées. C'est la Russie qui a envoyé ses troupes d’élite s’entraîner dans le Donbass, déguisées en séparatistes, avec des armes des plus sophistiquées, ce qui a eu pour effet de prolonger une guerre qui n'aurait jamais dû commencer. Environ 70 % des forces séparatistes sont constituées de l’armée fédérale russe, des services secrets et des forces spéciales russes : militaires sous contrats, soldats de l’armée régulière, mercenaires recrutés dans des centres spéciaux en Russie ou provenant des forces de l'ordre tchétchènes.

Dans l'éventualité où la Russie continuera à s'ingérer dans les affaires internes de l'Ukraine, elle va aussi continuer à financer les groupes pro-russes armés et poursuivre son chantage pour le gaz naturel. L'important pour la Russie, c'est que l'Ukraine reste dans sa sphère politico-économique. Malheureusement, la guerre de Poutine en Ukraine a déjà causé la mort de plusieurs milliers de vies innocentes (au moins 13 000 morts).

En août 2014, la Russie ne se contentait plus d'armer, de financer et d'entraîner les rebelles pro-russes de l'est de l'Ukraine, elle combattait clairement à leurs côtés. Le président Vladimir Poutine jurait que ses soldats avaient profité de leurs vacances pour donner un petit coup de pouce en Ukraine, de leur propre chef. Autrement dit, l'Ukraine servait de destination de vacances pour les soldats russes!

8.7 La guerre des lois linguistiques

Au mois d'août 2015, l’adoption par le Parlement ukrainien d’un projet de loi accordant une plus grande autonomie aux régions séparatistes pro-russes en guerre avec Kiev tourna à l’affrontement meurtrier entre policiers et militants d’extrême droite opposés à cette réforme, faisant un mort et des dizaines de blessés. Le projet de loi octroyait davantage de pouvoirs aux conseils des élus locaux, notamment ceux situés dans la zone actuellement sous contrôle des rebelles; il autorisait également l’organisation d’une «police du peuple». Toutefois, il ne confirmait pas le statut de semi-autonomie des territoires sous leur contrôle. En effet, ce statut devait être accordé par une loi distincte et seulement pour une durée de trois ans. Or, les manifestants nationalistes ukrainiens qualifièrent le texte de loi adopté en première lecture d'«anti-ukrainien» et de «pro-Poutine». Le projet de loi adopté par la Rada (Parlement ukrainien était réclamé par les alliés occidentaux de l'Ukraine afin d'apaiser le conflit armé qui sévissait depuis trois ans dans l'est du pays. Mais les partisans de la droite ukrainienne y ont vu plutôt une tentative de légaliser de facto le contrôle par les rebelles d'une partie de l'Est industriel.

En février 2018, la Cour constitutionnelle ukrainienne annula la loi dite Kolesnichenko-Kivalov adoptée en 2012: Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État. Dès lors, l’Ukraine n’avait plus de loi sur la politique linguistique de l’État. Il convient de préciser que la Cour constitutionnelle a annulé la loi de 2012 non pas seulement pour son contenu, mais en raison de la procédure employée au moment de son adoption. Selon la Cour, il y aurait eu des violations de la réglementation telles que le manque d'opinions concernant la Commission parlementaire sur le projet de loi préparé pour la deuxième lecture, le manque de discussion du projet de loi en deuxième lecture, ainsi que la privation des députés du droit de présenter leurs amendements, sans oublier le blocage des haut-parleurs et l'obstruction physique au vote. En fait, la Cour constitutionnelle conclut que les violations de la procédure constitutionnelle d'examen et d'adoption du projet de loi n° 9073 au moment de la séance plénière du soir de la Verkhovna Rada, le 3 juillet 2012, avaient eu un impact significatif sur le résultat final de l'adoption de la loi. Il n'en demeure pas moins que la classe politique à la tête de l’Ukraine semble avoir moins brillé par son génie diplomatique que par son sens des «magouilles».

De plus, la Cour constitutionnelle déclara, dans son arrêt du 2 février 2018, que le Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État était inconstitutionnelle parce qu'elle neutralisait le statut de la langue ukrainienne en accordant un statu identique au russe et en élevant celui-ci au-dessus des autres langues des minorités nationales d'Ukraine, ce qui est absolument inacceptable compte tenu de l'importance et des fonctions de la langue ukrainienne. Voici un extrait de l'arrêt de la Cour à ce sujet:
 

2. Суд зобов'язаний був дати відповідну конституційно-правову оцінку Закону, оскільки він є антиконституційним за своїм змістом. Закон, авторами якого формально вважаються С. Ківалов і В. Колесніченко, має вочевидь антиукраїнське спрямування - його прийняття заклало законодавчу основу для чергового етапу системної русифікації України.

Реальною двоєдиною метою Закону було нівелювання конституційного статусу української мови як державної і надання усупереч Конституції України такого статусу російській мові та вивищення її над іншими мовами національних меншин України, що є абсолютно неприпустимим з огляду на значення та функції української мови у становленні, функціонуванні та розвитку України як суверенної і незалежної держави. Закон закладав нормативні основи для руйнації Української держави.

2. Le tribunal a été tenu de donner une évaluation constitutionnelle et juridique appropriée de la loi, car elle est inconstitutionnelle dans son contenu. La loi, officiellement proposée par S. Kivalov et V. Kolesnichenko, est clairement anti-ukrainienne, son adoption ayant jeté les bases juridiques de la prochaine étape de la russification systématique de l'Ukraine.

Le véritable double objectif de la loi était de neutraliser le statut constitutionnel de la langue ukrainienne en tant que langue officielle et d'accorder un tel statut à la langue russe contrairement à la Constitution de l'Ukraine et de l'élever au-dessus des autres langues des minorités nationales d'Ukraine, ce qui est absolument inacceptable, compte tenu de l'importance et des fonctions de la langue ukrainienne dans l'établissement, le fonctionnement et le développement de l'Ukraine en tant qu'État souverain et indépendant. La loi a jeté les bases de la destruction de l'État ukrainien.

En réalité, il restait l'article 10 de la Constitution de l'Ukraine, qui stipule que la langue officielle de l'Ukraine est l'ukrainien, ainsi que l'ancienne loi «soviétique» sur les langues de la RSS d'Ukraine, adoptée en 1989. Néanmoins, il n'existait plus de législation linguistique moderne régissant ce domaine de responsabilité. Les parlementaires crurent qu'il leur fallait de toute urgence adopter une nouvelle loi linguistique.

Quelques mois plus tard, le 4 octobre 2018, le Parlement ukrainien adoptait un nouveau projet de loi. Lorsque la Commission de la culture et de la spiritualité eut fini de siéger, plus de 2000 modifications avaient été apportées au texte original. La Verkhovna Rada adopta en avril 2019 la Loi visant à assurer le fonctionnement de la langue ukrainienne en tant que langue officielle, appelée aussi "Loi sur la langue", puis elle fut transmise au président Porochenko qui assura qu’il allait la signer. Celui-ci répéta à plusieurs reprises que l’adoption de la Loi sur la langue avant l’expiration de ses pouvoirs était une question de principe. Évidemment, les promoteurs de la loi désiraient s’inscrire dans l'Histoire en arguant que la langue ukrainienne a été malmenée à travers l’histoire et qu’il fallait la défendre, en l'occurrence contre le russe. Les législateurs ukrainophones affirmaient se placer dans une logique positive de promotion légitime de l’ukrainien. Cependant, dans un contexte de guerre, une telle loi risquait d'exacerber un conflit.

Petro Porochenko, qui fut toujours un partisan d'une ligne dure avec Moscou, avait décidé de mener une politique d'ukrainisation, mais cela lui a forcément aliéné les russophones du pays. La loi de 2019 risquait fortement d’accroître les tensions avec les minorités russophones du pays et de favoriser la perte éventuelle du Donbass, qui s’était soulevé justement à cause du retrait du statut de «langue régionale» à la langue russe. Durant la présidence de Porochenko, les réformes anticorruption ont piétiné, alors que le conflit armé avec les régions séparatistes pro-russes du Donbass, qui a fait plus de 13 000 morts depuis 2014, s’est enlisé. Par ailleurs, les sondages d’opinion montrent que la plupart des ukrainophones soutiennent le renforcement de la langue nationale dans l’espace public.

De plus, les droits linguistiques des minorités nationales devaient être conformes aux obligations de l'Ukraine en vertu de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires; ces droits doivent être garantis par une loi distincte que le gouvernement devait élaborer et soumettre au Parlement six mois après la promulgation de la Loi sur la langue.

8.8 Le saut dans le vide de 2019

Le 22 avril 2019, l’Ukraine est entrée dans une nouvelle ère après la victoire du comédien Volodymyr Zelensky à la présidentielle de ce pays épuisé par la corruption, les difficultés économiques et une guerre meurtrière. Faisant fi des doutes sur sa capacité à gouverner sans expérience politique et des critiques sur le flou de son programme, l’acteur et humoriste de 41 ans fut élu avec 73,2 % des voix contre 24,5 % pour le président sortant, le magnat du chocolat Petro Porochenko.

Le nouveau président de l'Ukraine est un russophone de naissance, qui admet devoir parfaire son ukrainien qu'il ne maîtrise pas très bien. De plus, il est doublement «minoritaire», étant non seulement russophone, mais aussi de religion juive. Contrairement aux ukrainophones, il s'oppose aux politiques linguistiques nationalistes actuelles de Kiev, car celles-ci réduisent progressivement la place du russe dans le système d’enseignement et les médias ukrainiens. Quelques jours après son élection, alors qu'il s'exprimait normalement en russe tout en suivant des cours d'ukrainien, le président Zelensky critiqua le vote de la loi linguistique du 25 avril 2019: Loi visant à assurer le fonctionnement de la langue ukrainienne en tant que langue officielle ou "Loi sur la langue".

Évidemment, cette loi renforce l'emploi de la langue ukrainienne au risque d'irriter grandement les populations russophones du pays au moment où le président (Volodymyr Zelensky) désire leur tendre la main. Bien qu'il déclare ne pas vouloir remettre en cause le statut de l’ukrainien comme langue officielle de l'Ukraine par «l’incitation et des exemples positifs plutôt que des interdictions et des sanctions», le président s'est également prononcé en faveur de l'emploi de la langue russe dans les régions où elle est parlée depuis longtemps. Dans un souci d'apaisement, il insiste sur le fait que l'ukrainien, selon la Constitution, doit demeurer la langue officielle du pays, sans nécessairement chercher à étouffer le russe. C'est ainsi que le candidat Zelensky a pu gagner des appuis, et ce, autant chez les nationalistes ukrainiens que chez les russophones inquiets de l’érosion de leurs droits linguistiques. En même temps, ce russophone a amplement financé l’armée ukrainienne engagée contre les rebelles pro-russes. La Russie semble partagée après l'élection du comédien Volodymyr Zelensky, potentiellement plus conciliant avec Moscou, tout en restant fermement pro-occidental.

- Entre l'enclume et le marteau

De plus, l'accession à la présidence ukrainienne de Volodymyr Zelensky, qui s'exprime le plus souvent en russe, est en même temps considérée comme une menace à l'ukrainisation lancée par l'ex-président Petro Porochenko. Après avoir joué dans une série télévisée le rôle d’un professeur d’histoire élu… président, dont l’image de simplicité et de droiture lui a fortement bénéficié, le futur s’annonce néanmoins difficile pour le nouveau président. Le conflit du Donbass constitue le premier problème qu'il se doit de régler. Dans l'état actuel des choses, les Ukrainiens ont préféré, en élisant un parfait inconnu, faire un saut dans le vide plutôt que de poursuivre leur route avec une classe politique disqualifiée par des années de prévarication et de corruption.

Concernant la Loi sur la langue de 2019, la déclaration diffusée par l’équipe Zelensky laisse entendre que le président envisage de procéder à une «analyse approfondie» du texte de la loi. Dans un communiqué, Zelensky a promis de vérifier que la loi ne viole pas les droits des minorités. Or, quoi qu'il en soit, la Loi sur la langue de 2019 place le président Zelensky entre le marteau et l’enclume. S’il s’oppose à cette loi, il perdra l’électorat ukrainophone de l’ouest de l’Ukraine; s’il la soutient ou ne dit rien, il va perdre l’électorat russophone de l’est du pays. De plus, la Rada veut adopter une loi limitant les pouvoirs du président pour finir de lui lier les mains. On ne sait pourtant pas encore ce que le président Zelensky pourrait proposer, ni de quelle marge de manœuvre il va disposer au Parlement pour modifier ladite loi. Pour Zelensky, la lune de miel en politique est terminée. Aujourd'hui, il fait face à un choix qui déterminera son avenir et celui de l'Ukraine.

Le président Zelensky doit considérer que son pays est multiethnique et compte des minorités linguistiques importantes, dont la plus importante en nombre est, bien sûr, la minorité russophone. Il doit aussi se rappeler que l'abolition de la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État a mis le feu aux poudres en Crimée et dans le Donbass en 2014, parce que la Rada avait retiré au russe son statut de «langue régionale». Lorsqu'on constate le résultat que l'abrogation de cette loi a eue sur le pays, c'est-à-dire la perte de la Crimée et la sécession du Donbass, sous la forme des Républiques populaires de Donetsk et de Louhansk (RPD et RPL), suivie de cinq ans de guerre fratricide qui a fait des dizaines de milliers de morts, il faut s'interroger sérieusement s'il convient de poursuivre dans la voie de la confrontation ou sur celle des compromis. L’Ukraine est déjà à feu et à sang, non seulement dans le Donbass, mais aussi dans une moindre mesure dans le sud-est du pays ainsi qu'en Transcarpatie où vit une importante minorité hongroise.

- La persistance des points de friction

Pour le moment, les points de friction entre la Russie et l'Ukraine concernant la guerre dans l'Est séparatiste et l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée en 2014 sont trop profonds pour espérer un rapprochement entre les deux pays. D’une part, Kiev se bat pour préserver l’intégrité territoriale de l’Ukraine, appelant Donetsk et Louhansk à «rentrer au bercail», mais, d’autre part, le Parlement ukrainien approuve un projet de loi qui provoque en fait le rejet du Donbass par l’Ukraine. C'est une politique contradictoire, car il faudrait qu'on attire les mouches avec du miel!  Pendant ce temps, des milliers de nationalistes ukrainiens accusent le président Volodymyr Zelensky de préparer une «capitulation» face aux revendications des séparatistes pro-russes et à la Russie dans le cadre du processus de paix. Depuis 2014, répétons-le, l'Ukraine est confrontée à un conflit dans le Donbass contre des séparatistes pro-russes, soutenus par Moscou selon Kiev et les Occidentaux, qui a fait plus de 13 000 morts. La Russie continue de prétendre qu’elle n’est pas présente dans le Donbass, ce qui pose un problème dans la mesure où il est difficile de parler de «désengagement militaire», alors qu'elle soutient ne pas être présente. Les accords de paix signés à Minsk (Biélorussie) en 2015 ont permis une réduction des violences, mais leur volet politique n'a jamais été appliqué.

En décembre 2019, les présidents Zelensky et Poutine se sont rencontrés à Paris dans le but de trouver une solution au conflit qui perdure. Pendant que Moscou réclame l'application des accords de Minsk prévoyant le retour de la frontière sous contrôle ukrainien après des élections locales, Kiev redoute de faire trop de concessions face à Vladimir Poutine. Autrement dit, bien qu'il ait été élu avec 73 % des voix, le président ukrainien doit faire face à une opinion publique extrêmement sensible sur la question du statut du Donbass, ce qui limite grandement sa marge de manœuvre. De plus, le président Zelensky a perdu un allié sûr à Washington : Kiev ne peut plus, comme avant, compter sur les États-Unis.

La politique linguistique ukrainienne a toujours été caractérisée par des vagues de russification OU d'ukrainisation, ce qui implique que l'emploi public d'une de ces langues se fait au détriment de l'autre. L'application des lois et le recours à des stratégies politiques n'a pas engendré la paix sociale, mais au contraire elle a augmenté le mécontentement face à la question linguistique. Les membres des deux plus grandes communautés linguistiques, l'ukrainienne et la russe, voient la situation des deux langues de manière fondamentalement opposée. Les efforts déployés pour renforcer l'identité ukrainienne et le statut de la langue officielle ont déclenché une réaction de mobilisation en faveur des minorités, notamment chez les russophones. Il en est résulté une situation paradoxale: les minorités sont mécontentes des droits linguistiques qui leur sont garantis, tandis que l'élite ukrainophone craint pour le statut actuel et futur de la langue ukrainienne. Il n'y a jamais eu de solution au conflit linguistique parce qu'il n'y a jamais de compromis possible de part et d'autre.

8.9 Vers une fédéralisation de l'Ukraine?

L’Ukraine veut reprendre le contrôle de sa frontière avec la Russie, ce qui signifierait le départ des rebelles séparatistes pro-russes. En échange, les militants pro-russes, y compris la Russie, désirent que la région du Donbass soit dotée d’un «statut spécial», ce qui impliquerait une grande autonomie. Les accords de Minsk prévoyaient cette éventualité, mais beaucoup d’Ukrainiens voient une autonomie du Donbass une «capitulation» devant Moscou.

Afin de sortir de l'impasse politique, certains observateurs ont proposé de fédéraliser l'Ukraine entre l'Ouest ukrainophone et l'Est russophone, sans la Crimée définitivement perdue. En effet, des experts et certains dirigeants de la classe politique estiment que, pour préserver son intégrité, l’Ukraine doit passer d’un modèle d’administration centralisée à une structure fédéralisée.

L’idée de la fédéralisation de l’Ukraine n’est pas nouvelle, mais elle est loin de faire l'unanimité, bien au contraire. La question s'était déjà posée dans l’ancienne Galicie (une ancienne province de l'empire d'Autriche formée en 1772 à partir des territoires polonais annexés), mais avec l'indépendance de 1991 cette éventualité s'est estompée. Lors de la Révolution orange de 2004, la question de la fédéralisation de l’ouest du pays a été soulevée par Viktor Ianoukovitch (qui sera président du pays du 25 février 2010 au 22 février 2014) et le Parti des régions.

Or, l’idée de la fédéralisation de l’Ukraine ne semble pas recueillir beaucoup d'adeptes dans l'Ouest ukrainophone, alors que c'est tout le contraire dans l'Est russophone qui accuse l'Ouest de vivre à ses dépens. Les russophones affirment qu'ils travaillent pour que les Ukrainiens de l’Ouest puissent mettre en place de coûteux programmes sociaux, construire des routes et aménager le territoire.

Jusqu'à récemment, très peu de russophones ukrainiens souhaitaient l'intégration de leur pays dans la fédération de Russie. Ce sont des Ukrainiens, certes russifiés depuis des décennies, mais aussi des Ukrainiens. Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que la classe politique de l’ouest de l’Ukraine ne veuille pas de négociations portant sur une éventuelle fédération; elle ne peut pas accepter une fédéralisation, car pendant ces deux décennies d'indépendance elle a toujours affirmé que seul un État unitaire était possible. Les politiciens de l'Ouest ont toujours mis la «fédéralisation» et le «séparatisme» sur un pied d’égalité; ils ont toujours accusé les partisans de la fédéralisation de vouloir détruire le pays. S'ils acceptaient aujourd'hui la fédéralisation, leurs propres partisans les accuseraient de trahison. Les autorités ukrainiennes savent aussi qu'une fédéralisation les priverait d'une grande partie de leurs pouvoirs, c'est là où le bât blesse. Cependant, quand la réalité aura repris ses droits et, s'il n'est pas trop tard, tout pourrait encore changer. Mais les gestes de rupture des milices pro-russes peuvent finir par pourrir le conflit et empêcher toute négociation.   

Il n'en demeure pas moins que la fédéralisation de l'Ukraine éviterait le démembrement du pays et le maintiendrait en tant qu’État. La polarisation entre l'Ouest et l'Est a fait en sorte qu'il n'est plus possible de perpétuer le cadre politique actuel, la Crimée étant maintenant définitivement exclue. La fédéralisation ne serait pas une étape préliminaire au démembrement de l’Ukraine, mais un antidote à celui-ci. Ce serait sans doute préférable à une guerre civile qui est déjà commencée et ne veut pas se terminer.

Pour le politologue ukrainien Mikhaïl Pogrebinsky, directeur du Centre des recherches politiques de Kiev, la fédéralisation de l'Ukraine serait même inévitable. Pour lui, il faudrait d'abord décentraliser l'administration et transmettre des compétences aux régions (ou oblasts). Ce serait un pas vers la fédéralisation. Pour sauver le pays, il faudrait donc confier aux oblasts une grande partie de la politique culturelle, sociale et économique. Il s'agirait là une solution qui permettrait de calmer les tensions entre les régions. Cependant, il ne faudrait pas que la fédéralisation corresponde à une cantonalisation à la Bosnie-Herzégovine, mais à une structure fédérale plus ou moins similaire à celle qui caractérise certaines grandes nations telles que les États-Unis, le Brésil, l'Allemagne, le Canada, l'Inde, la Russie, etc. C'était même là l'une des bases des accords de Minsk.

Toutefois, il est encore trop tôt pour préciser quoi que ce soit à ce sujet, car aucune négociation n'a encore commencé. Le conflit risque de s'enliser et la partition en deux unités fédérées (Ouest-Est), sinon trois (Ouest-Centre-Est) n'est pas pour demain. Au pire, les ukrainophones et les russophones vont finir par pratiquer une sorte d'épuration ethnique, ce qui entraînerait des déplacements de populations entre l'Ouest et l'Est, et entre le Nord et le Sud. Ensuite, la fédéralisation paraîtrait probablement plus acceptable pour toutes les parties.

Dans une perspective pragmatique et non idéologique, il faut se rappeler qu'on ne change pas sa géographie ni son histoire! De plus, la logique de l’affrontement ne peut qu'aboutir inévitablement à la partition du pays. Dans cette éventualité, il faudrait se préparer à des vagues d’immigration considérables dans un pays peuplé de 43 (ou 37 en 2020) millions d’habitants. Pour ce qui est de la Crimée, c'est aujourd'hui terminé avec son annexion unilatérale par la Russie et il n'y aura pas de marche arrière à court terme. Malgré les protestations des Occidentaux et les actions «punitives» à l'égard de la Russie, la réalité ne changera pas parce qu'il est extrêmement difficile de sanctionner une grande puissance. À partir du moment où la Russie savait que les Occidentaux allaient exclure une intervention militaire et se contenteraient d’adopter des sanctions mineures et symboliques, la partie était gagnée pour le président Poutine, ce qui démontre encore une fois qu'une grande puissance perd rarement un affrontement avec un «petit» pays. Ce savant calcul reposait sur l'assurance que la Russie n’avait rien à craindre des Occidentaux. Le président russe le savait pertinemment! On peut maintenant s'attendre à ce que l'Ukraine s'affaiblisse encore davantage politiquement, ainsi qu'une éventuelle expansion russe jusqu'en Moldavie où vivent en Transnistrie une autre minorité russe prétendument «opprimée», alors que les faits démontrent que ce sont les Moldaves minoritaires qui sont dominés par les russophones. 

Enfin, la plupart des réformes linguistiques entreprises en Ukraine ont échoué. L'État, tout droit sorti de l'ère soviétique, a développé une énorme bureaucratie qu'il est quasi impossible de faire bouger. Dans ces conditions, il est difficile d'arriver à des solutions, sans oublier que la corruption endémique gangrène tout le pays. En 2018, l'Ukraine était classée, selon l'organisme Transparency International, au 120e rang mondial sur 180 pays au chapitre de la corruption. La question linguistique est douloureuse en Ukraine, qui a jadis fait partie de l'Empire russe, puis de l'URSS, alors que l'emploi de l'ukrainien a subi d'importantes restrictions, sinon de multiples interdictions. La tentation est donc grande d'adopter une politique revancharde à l'égard de la langue russe et des russophones, mais ce serait oublier que la majorité des russophones sont aussi des Ukrainiens et qu'ils ne sont pas responsables des politiques assimilatrices pratiquées jadis par les tsars et les Soviets. Les russophones ont peut-être pris de «mauvaises habitudes» du fait qu'ils ne se perçoivent pas comme une minorité nationale, mais il faudrait néanmoins trouver un équilibre entre la primauté de la langue ukrainienne et le respect des droits linguistiques des minorités, tant russophones que non russophones. 

Par ailleurs, le statut de la langue ukrainienne, défini dans la Constitution de 1996 comme la seule langue officielle constitue un élément fondamental pour l’Ukraine qui a décidé que la langue ukrainienne est l'un des outils fondamentaux pour son édification nationale. Or, il apparaît légitime que les Ukrainiens veuillent conserver leur langue ancestrale pour affermir leur identité. Néanmoins, une grande partie de la population ukrainienne continue à utiliser le russe — qui est, comme l’ukrainien, la langue maternelle pour beaucoup d’ Ukrainiens — dans plusieurs domaines de la vie quotidienne.

Dans l'état actuel des choses, le gouvernement ukrainien propose aux russophones de Donetsk et de Louhansk de demeurer dans une Ukraine où il n’y a pas vraiment de place pour la langue russe, ni dans les écoles (après le primaire), ni dans les commerces, ni dans les relations normales avec la Russie, ni dans l'histoire de la région et de ses héros. C'est là une situation qui peut logiquement conduire à la perte de deux régions, sans qu'il ne soit nécessaire pour la Russie d'y intervenir directement. Il n'est pas difficile de comprendre que, jour après jour, à force de viols, de pillages, de massacres, de maisons détruites, les russophones sont littéralement poussés dans les bras de la Russie. Bref, le gouvernement ukrainien fait en sorte que son intégrité territoriale soit menacé par sa propre politique linguistique, pendant que les conditions de cohabitation du sud-est du pays avec le reste de l’Ukraine se sont radicalement dégradées.

Pour le moment, la politique linguistique de l'Ukraine consiste à assimiler les minorités nationales, y compris les russophones, sinon de tenter une «ré-ukrainisation» de millions d’Ukrainiens linguistiquement et culturellement russifiés. C'est là une entreprise inappropriée et vouée à l'échec parce que la minorité russophone ne se laissera pas faire, et ce, d'autant plus que la Russie voisine sera toujours prête à intervenir pour protéger les minorités «opprimées». Par ailleurs, les Ukrainiens ont le droit de refuser que se perpétue la dominance du russe sur leur territoire et de ne pas accepter que leur langue puisse subir le même sort que la langue biélorusse, une langue considérée à tort ou à raison comme «déclassée». Au lieu de la politique d'ukrainisation de tout le territoire, il faudrait trouver des compromis qui permettent aux minorités, quelles qu'elles soient, de pouvoir employer leur langue tout en acceptant la prééminence de l'ukrainien. D'un autre côté, il faut que les russophones cessent de tenir au bilinguisme officiel de leur langue dans toute l'Ukraine et combattre leurs compatriotes ukrainophones en leur imposant le russe par des magouilles parlementaires ou par une occupation militaire avec l'aide d'une puissance étrangère. Tant que ce seront uniquement des ukrainophones ou des russophones qui chercheront, de façon unilatérale, des solutions aux conflits entre les deux groupes linguistiques, ce sera un échec. Tant que les groupes parlementaires de la Verkhovna Rada vont se jouer dans le dos comme des zélotes irresponsables et se chamailler ostensiblement en flouant l'autre communauté, ce sera un fiasco. Le problème du bilinguisme et la négation du statut de la langue ukrainienne en tant que langue officielle existent en Ukraine depuis des décennies.

Il faut faire en sorte que la langue ukrainienne ne soit pas privée de ses prérogatives de langue officielle, tout en permettant aux russophones de se sentir des citoyens ukrainiens à part entière. En ce sens, l'instauration d'un certain bilinguisme régional peut être l'amorce d'une solution durable, de même qu'une certaine fédéralisation qui ne soit pas un moyen de supprimer la langue ukrainienne. Bref, il faut faire en sorte que la langue ukrainienne soit reconnue partout en Ukraine et que les membres des minorités linguistiques bénéficient de droits réels en éducation, dans les services publics et dans les médias. Un pays peut n'avoir qu'une langue officielle et permettre à ses minorités de vivre en sauvegardant leur langue et leur culture. Pour cela, il faudrait que l'Ukraine surpasse cette dichotomie qui oppose constamment les ukrainophones aux russophones, ou l'inverse, et de considérer que ce qui est gagné par les uns est nécessairement perdu pour les autres. Ce n'est pas en répétant constamment les mêmes erreurs de part et d'autre qu'on en arrivera à des résultats différents! En somme, toute politique linguistique ne trouvera une issue favorable en Ukraine qu'avec l'accord des principales parties, sinon c'est peine perdue.    

 

Dernière mise à jour: 01 févr. 2020
   
Ukraine
 
   

(1) Données démolinguistiques

 

(2) Données historiques
 

(3) Politique relative à la langue ukrainienne

 

(4) politique linguistique relative aux minorités nationales

 

(5) Bibliographie
 

République autonome de Crimée ?

Europe

Accueil: aménagement linguistique dans le monde