République d'Ukraine

Ukraine

2) Données historiques

Plan de l'article
 

1 Les origines
1.1 L'État kiévien
1.2 Le christianisme orthodoxe

2 L'Union de la Pologne et de la Lituanie

3 Le partage de l'Ukraine entre la Pologne et la Russie
3.1 L'Ukraine de la rive gauche et l'Ukraine de la rive droite
3.2 Le dépeçage de l'Ukraine

4 La russification de l'Ukraine sous les tsars

5 L'Ukraine soviétique
5.1 La politique d'ouverture envers les nationalités
5.2 La politique de déculturation
5.3 Le dégel provisoire

6 La situation juridique des langues sous l'URSS
6.1 L'égalité juridique
6.2 La suprématie du russe
6.3 Le bilinguisme alterné

8 L'indépendance de l'Ukraine (1991)

8.1 La Déclaration des droits des nationalités
8.2 La persistance du russe en Ukraine
8.3 Le problème de la Crimée
8.4 L'État de droit et les minorités nationales
8.5 La Révolution orange (novembre 2004)
8.7 Le régime corrompu de Viktor Ianoukovitch

9 La crise ukrainienne de 2014

9.1 La destitution du président Ianoukovitch
9.2 Les oligarques et le gâchis ukrainien
9.3 La polarisation entre ukrainophones et russophones
9.4 La déstabilisation de l'Ukraine
9.5 L'élection du président Porochenko (mai 2014)
9.6 Vers une fédéralisation de l'Ukraine?

1 Les origines

Avant l'arrivée des Slaves, le territoire de l'Ukraine était habité par des peuples indo-iraniens venus du Sud, d'abord les Scythes, puis les Sarmates. Ces peuples vécurent dans la région entre le VIIe et le IIIe siècle avant notre ère. Si les Sarmates sont restés au nord de la mer Noire, là où est située l'Ukraine aujourd'hui, les Scythes se sont installés jusqu'à l'est de la mer Caspienne dans les steppes eurasiennes. Plus au sud, se trouvaient les Parthes, une importante puissance politique et culturelle iranienne dans la Perse antique (aujourd'hui l'Irak, l'Iran et l'Afghanistan).  Les Scythes et les Sarmates finirent par être absorbés par des peuples germaniques, notamment les Alains et les Goths.

C'est au Ier siècle de notre ère que les Slaves entrèrent dans l'Histoire. À cette époque, des groupes de tribus parlaient une langue pratiquement relativement commune, le «slave commun». Comme nous n'avons aucune trace écrite de cette langue, il fallut la reconstituer de façon purement hypothétique, en comparant les actuelles langues slaves parlées avec les textes les plus anciens. À partir du VIe siècle de notre ère, l'unité des peuples slaves se fragmenta au moment où ils entreprirent de grands mouvements migratoires et se dispersèrent. C'est au siècle suivant que commencèrent à se former trois grands groupes distincts de langues slaves: le slave méridional, le slave occidental et le slave oriental (russe, biélorusse, ukrainien et ruthène). La langue ukrainienne fait donc partie du slave oriental avec le russe et le biélorusse.

1.1 L'État kiévien

À la suite des invasions germaniques dans l'Empire romain , la région de l'actuelle Ukraine subit plusieurs vagues d’immigrations germaniques jusqu'au moment où les Varèques, un peuple scandinave associé aux Vikings, s’y installèrent pour fonder en 862 la principauté de Kiev, qui devint la capitale du premier État organisé à s'être formé dans cette région qui comprend aujourd'hui l'Ukraine, la Biélorussie et une partie de la Russie.

À partir de 912, la principauté de Kiev commença à accroître son influence sur de nouvelles tribus slaves. Le grand-duc de Kiev, Sviatoslav Ier (945-972), instaura un État puissant au nord des steppes de la mer Noire; après 972, l'aire d'influence s'étendit vers le sud et vers l'est, jusqu'à la mer Caspienne. La principauté devint ainsi le premier État slave à s'imposer dans la région, ce qui intéressa l'Empire byzantin situé plus au sud.

Non seulement l'État kiévien devint un important partenaire commercial pour Byzance, mais aussi un précieux allié militaire.

La ville de Kiev demeura le centre de l'État kiévien durant deux siècles. C'est sous le règne de Vladimir le Grand (980-1015) que commença la christianisation de la principauté, ce qui contribua à unifier le royaume autour de la nouvelle identité que lui donnait le christianisme byzantin. Lors du schisme de 1054, qui consacrait la séparation de l'Église catholique d'Occident et de l'Église orthodoxe d’Orient, l'État kiévien russe demeura fidèle au rite byzantin et à l'Église d'Orient.

1.2 Le christianisme orthodoxe

L'Église d'Orient resta toujours très influencée par la philosophie et la littérature grecques, ce qui facilita la conversion massive des peuples slaves au christianisme byzantin (orthodoxe). Mais la langue qui fut utilisée dans la liturgie fut le slavon appelé, selon le cas, «slavon d'Église» ou «slavon russe», l'une des deux langues liturgiques slaves de l'orthodoxie, nées avec la christianisation de l'État kiévien et encore en usage dans certaines églises russes, biélorusses et ukrainiennes. Le slavon était à l'origine une langue écrite commune aux Slaves orthodoxes et créée au IXe siècle pour l'évangélisation des Slaves par les deux «apôtres slaves», Cyrille et Méthode, qui étaient grecs, sur la base du dialecte slave qu'ils connaissaient : le parler slave de Macédoine de la région de Salonique, c'est-à-dire du vieux bulgaro-macédonien. Cette langue écrite des premiers textes est appelée le vieux-slave ou proto-slave.

Groupes

Langues

Slave occidental

polabe (langue morte)
polonais, tchèque, slovaque, sorabe

Slave méridional

slavon (langue morte)
serbe, croate, monténégrin, bosniaque, slovène, bulgare, macédonien

Slave oriental russe, biélorusse, ukrainien (et ruthène)
Le vieux-slave fut la langue d'origine des peuples slaves, mais cette langue allait se fragmenter pour donner naissance au XIVe siècle au russe, à l'ukrainien et au biélorusse. Ces trois langues ont donc constitué une seule et même langue. Aujourd'hui, elles font partie d'un groupe linguistique appelé le slave oriental de la branche des langues slaves.

Au XIIIe siècle, les Mongols envahirent la région, ce qui provoqua le démembrement de l'État kiévien.

2 L'Union de la Pologne et de la Lituanie

À l’ouest, la principauté de Galicie-Volhynie (aujourd'hui dans l'ouest de l'Ukraine), fondée en 1199, souffrit moins de l’invasion mongole que le reste de la région. Au contraire, la principauté, devenue entre-temps un royaume, connut un développement florissant à partir de 1250 avec l'arrivée d'une immigration importante de commerçants juifs et arméniens, ainsi que des artisans allemands. Le pays connut ensuite une période d'anarchie pendant laquelle la Pologne et la Hongrie tentèrent de prendre le contrôle du royaume.

Au XIVe siècle, la Pologne et la Lituanie s'affrontèrent pour s'emparer de la Galicie-Volhynie et conclurent un accord sur le partage de la Galicie-Volhynie. La Pologne obtint la Galicie et une partie de la Volhynie, alors que le reste du royaume devint lituanien. Ainsi, l'ancien État kiévien, qui n'était plus qu'un souvenir, se trouvait disloqué et dépecé entre plusieurs États, subissant à la fois l'influence des langues polonaise et lituanienne.
En 1569 eut lieu l'Union de Lublin, traité qui unissait le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie en un seul État. C'est alors que tous les anciens territoires de la Galicie-Volhynie devinrent polonais, ce qui créa à l'époque le plus grand État d'Europe. Le traité du 1er juillet 1569 scella l'union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie, qui formèrent la République des deux nations sous un roi commun élu par les États des deux pays. Cette union allait durer jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, où les trois puissances voisines, la Russie, la Prusse et l'Autriche se partageront cet ensemble politique. Tous les territoires de l'actuelle Ukraine, dont Kiev, se trouvèrent sous tutelle polonaise, lituanienne ou ottomane.

À partir de 1654, la Pologne, c'est-à-dire la République des deux nations, entra en guerre contre la Russie à propos des territoires situés aujourd'hui en Biélorussie et en Ukraine; elle ne réussit pas à soumettre les Cosaques zaporogues, alliés de la Russie. C'est alors que commença une longue guerre russo-polonaise qui n'allait prendre fin qu'avec le traité d'Androussovo de 1667. L'Ukraine occidentale (à l'ouest du Dniepr) était pro-polonaise, mais l'Ukraine orientale se prononçait ouvertement pour son rattachement à la Russie.

Le traité d'Androussovo, appelé aussi «trêve d'Androussovo», signé entre la République des Deux-Nations et la Russie, entérinait le partage de l'Ukraine entre la Pologne et la Russie. Le traité mettait fin à l'occupation russe, mais Moscou prenait possession de la rive orientale du Dniepr, y compris Kiev, tandis que la Pologne conservait la rive occidentale. Autrement dit, l'ouest de l'Ukraine, appelée aussi «Ukraine de la rive gauche», et la Biélorussie revenaient à la Pologne. Tout le sud de l'Ukraine actuelle, y compris la Crimée, demeurait sous occupation ottomane. La trêve de 1667 fut renouvelée en 1678 et aboutit au traité de Paix éternelle de 1686, dix-neuf ans plus tard.

Le traité d'Androussovo se traduisit par des gains nets pour la Russie, qui obtenait l'Ukraine orientale («Ukraine de la rive gauche») ainsi que de quelques autres territoires, dont Kiev, bien que cette ville soit située à l'ouest du Dniepr).  En Russie, le traité fut généralement perçue comme un grand pas vers l'union des trois nations slaves de l'Est: les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes, dans un même État russe. Au contraire, en Ukraine occidentale, la trêve fut considérée comme un démembrement de la nation ukrainienne entre des États voisins puissants.

3.1 L'Ukraine de la rive gauche et l'Ukraine de la rive droite

L'Ukraine de la rive gauche droite sur la carte) est le nom historique de la partie de l'Ukraine située sur la rive orientale du Dniepr correspondant aux actuels oblasts de Tchernihiv, de Poltava et de Soumy, ainsi qu'à une partie des oblasts de Kiev et de Tcherkassy.

Quant à l'Ukraine de la rive droite gauche sur la carte), c'est le nom historique de la partie de l'Ukraine située sur la rive occidentale du Dniepr, correspondant aux actuels oblasts de Volhynie, de Rivne, de Vinnytsia, de Jytomyr, de Kirovohrad et de Kiev, ainsi qu'à une partie des oblasts de Tcherkassy et de Ternopil.

Dès 1667, sous le règne du tsar de Russie, Alexis Ier (1645-1676), que l'Ukraine commença à subir l'influence de la langue russe. Le tsar instaura en Russie, y compris en Ukraine orientale, un État de plus en plus policier. Il poursuivit la colonisation de la Sibérie jusqu'au Pacifique. C'est à partir de cette époque que les Ukrainiens de l'Est commencèrent à se russifier, alors que les Ukrainiens de l'Ouest, devenus polonais, conservèrent leur langue tout en l'imprégnant fortement de mots polonais. La Pologne avait accordé à l'Ukraine un statut de territoire autonome, tout en demeurant dans le giron polonais.

3.2 Le dépeçage de l'Ukraine
 

En 1772, eut lieu un premier partage à la suite de plusieurs victoires successives de la Russie contre l'Empire ottoman. À la suite d'un accord entre la Prusse et la Russie, un second partage se fit en 1793. Les territoires situés à l'Ouest du Dniepr restèrent dans l'orbite de Varsovie (Pologne) jusqu'en 1793-1795. Finalement, les guerres entre la Russie, la Prusse et l'Autriche se terminèrent par le démembrement du reste de la Pologne en janvier 1795. La Russie s'appropria l'est de la Pologne, la Prusse prit l'ouest et l'Autriche acquit le Sud-Ouest (Galicie).

Tout le temps que l'ouest de l'Ukraine fut soumise à la tutelle des Habsbourg, elle fut autorisée à développer sa culture et sa langue nationales, surtout après la Constitution de 1867. Dès le XVIIIe siècle, les Ukrainiens purent développer leurs propres écoles qui enseignaient en ukrainien. L'impression de journaux en ukrainien fut autorisée à partir de 1848. La Galicie et, dans une moindre mesure, la Bucovine devinrent en quelque sorte le terrain fertile des revendications des Ukrainiens en faveur de leur langue. Il faut préciser que, de la part de l'Empire austro-hongrois, l'usage de l'ukrainien constituait un moyen d'enrayer la propagande panslaviste de Saint-Pétersbourg. Les Ukrainiens de Pologne et de l'Empire austro-hongrois furent traditionnellement appelés «Ruthènes».

4 La russification de l'Ukraine sous les tsars

Lors du Congrès de 1815, la Russie tsariste obtint l'Ukraine au complet en absorbant la Pologne. Contrairement à l'Ukraine occidentale, l'Est et le Sud subirent la russification des tsars. Durant deux siècles d'occupation, les décrets (oukazy) se succédèrent pour limiter, voire interdire l'usage de la langue ukrainienne. Pour les tsars, l'ukrainien était perçu non seulement comme un «dialecte inférieur au russe», mais aussi comme un «dialecte de transition» entre le polonais et le russe pour susciter l'agitation politique. C'est pourquoi les tsars pratiquèrent une vigoureuse politique de russification à l'égard de l'ukrainien. En 1863, le ministre russe de l'Intérieur d'Alexandre II (1855-1881), Pyotr Valuev, publia une circulaire interdisant l'impression de documents pédagogiques et de livres religieux (y compris la Bible) et populaires en ukrainien. C'est à lui qu'on doit cette formule célèbre: «Il n'y a jamais eu de langue ukrainienne, il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais.» Seules les œuvres littéraires furent tolérées.

L'enseignement en ukrainien dans les écoles fut simplement interdit. Ces dispositions furent encore renforcées par l'oukase d'Ems du 18 mai 1867, qui interdit l'importation de livres en ukrainien dans l'Empire russe ainsi que l'impression de textes originaux ou de traductions en ukrainien, sauf pour les documents historiques (sans adopter l'orthographe ukrainienne moderne) et de certains romans (sous réserve d'adopter l'orthographe russe). Ce ne fut pas tout, car les représentations théâtrales furent interdites en 1876, ainsi que toute déclamation et lecture publique, sans oublier l'édition des partitions musicales en ukrainien. Puis la chaire d'ethnographie de l'Université de Kiev fut supprimée. Si la politique réformiste d'Alexandre II avait pour objectif l'alphabétisation des campagnes, elle devait exclure les Ukrainiens, sauf s'ils étaient totalement russifiés! De fait, à la fin du XIXe siècle, les Ukrainiens formaient une classe sociale essentiellement rurale, l'ukrainien étant considéré comme la langue de ruraux incultes!

Le tsar Alexandre III (1881-1894) poursuivit la même politique, mais en y ajoutant une autre trouvaille: l'interdiction de choisir un nom de baptême en ukrainien pour tout nouveau-né. C'est ainsi que les Piotr russes (Pierre en français) remplacèrent les Petro ukrainiens. Sous Alexandre III, les interdictions se succédèrent les unes aux autres. En 1881, l'ukrainien fut interdit dans les sermons à l'église; en 1884, ce fut à nouveau la prolongation de l'interdiction dans les théâtres et dans toutes les provinces; puis, en 1895, l'interdiction fut étendue à la publication de livres pour enfants en ukrainien. Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement russe proscrivit en 1901 l'usage du mot «Ukraine» et imposa la dénomination de «Malorossiia» («Petite-Russie»), par opposition à la Grande Russie (Russie centrale européenne) et à la Russie blanche (Russie de l'Est ou Biélorussie). C'est pourquoi on disait que le tsar était «le souverain de toutes les Russsies: la Grande, la Petite et la Blanche». Les Ukrainiens furent officiellement appelés les «Petits-Russes».

Déjà, les Russes avaient commencé à industrialiser l'Ukraine. Des dizaines de milliers de Russes vinrent habiter à l'est du pays, en Ukraine-Sloboda et au sud (la Novorossija: la «Nouvelle Russie»). Beaucoup d'Ukrainiens ruraux s'exilèrent dans les villes où ils adoptèrent le plus souvent le russe.

Mais les politiques pratiquées par les tsars conservateurs et rétrogrades suscitèrent l'opposition des révolutionnaires. Alexandre II, après avoir survécu à quatre tentatives d'assassinat, périt lors d'un attentat (le 13 mars 1881) à la grenade artisanale lancée par un révolutionnaire polonais. Alexandre III dut également faire face à des tentatives d'assassinat. En 1905, sous l'impulsion des premiers mouvements révolutionnaires, les publications en ukrainien et les associations culturelles ukrainiennes furent à nouveau autorisées. On remit en place des structures culturelles afin de relever le niveau de culture et d'instruction des Ukrainiens, dont seulement 13 % étaient alphabétisés en 1897.

Au cours de la Première Guerre mondiale, à la suite de la Révolution bolchevique de 1917, appelée «Grande Révolution socialiste d'octobre», l'Ukraine proclama son indépendance. Au même moment, en Galicie, en Bucovine et en Ukraine carpatique, les Ukrainiens sous domination autrichienne s'affranchirent et fondèrent, en 1918, leur propre république en Galicie orientale, qui ne tarda pas à rejoindre l'Ukraine russe pour former une fédération. Cette période d'indépendance permit de prendre des mesures favorisant la langue ukrainienne.

5 L'Ukraine soviétique

Proclamée en novembre 1917, la République autonome ukrainienne eut à faire face à la République soviétique d'Ukraine soutenue par les bolcheviques. La Russie soviétique créa en 1922 la République socialiste soviétique d'Ukraine. L'Ukraine de l'Ouest et l'Ukraine du Sud-Est furent réunies à nouveau et annexées à l'URSS.

Par sa population, la République socialiste soviétique d'Ukraine était la deuxième république fédérée de l'URSS et, par sa superficie, elle était la troisième (3 % de sa superficie et 18 % de sa population).

5.1 La politique d'ouverture envers les nationalités

En principe, la nouvelle Ukraine soviétique eut le droit d'utiliser sa langue. Soulignons que, sous le régime de Lénine, l'Union soviétique s'était engagée officiellement dans une politique dite «d'enracinement» (korenizaciâ). Les diverses nationalités de l'URSS obtinrent aussitôt le droit d'utiliser leur langue dans les écoles et les administrations locales. C'est ainsi que l'ukrainien fut introduit dans les écoles primaires en 1921. L'ukrainisation favorisa une certaine consolidation de la nation ukrainienne et davantage de citoyens s'intéressèrent à la langue nationale.  Cependant, l'ukrainien demeura une langue limitée dans son vocabulaire, notamment dans les domaines technique et scientifique. De plus, l'ukrainien de cette époque comptait encore un grand nombre de particularismes régionaux et de variantes dialectales.

Au cours de cette période, les besoins ethniques et culturels des minorités nationales de l’Ukraine devinrent pour la première fois un élément des politiques nationales. Afin de mettre en œuvre la politique de l’État dans le domaine des nationalités, un organisme national spécial, le Secrétariat des nationalités, fut créé, ainsi que plusieurs organismes nationaux locaux, particulièrement des organismes juifs, polonais et russes. Les institutions d’éducation ukrainiennes, polonaises, juives et autres, ainsi que les bibliothèques et les théâtres nationaux, interdits sous le tsarisme, reprirent leurs activités.

5.2 La politique de déculturation

À partir des années 1930, c'est-à-dire sous Staline, les succès relatifs de l'ukrainien furent arrêtés net. La répression commença à s’exercer contre les Ukrainiens et les membres des minorités nationales, notamment à l’égard des Polonais. Dès 1933, des politiques d'épuration furent engagées par les Russes. Toutes les concessions linguistiques et culturelles accordées aux nationalités non russes furent réduites à néant par une politique agressive de russification. Des Ukrainiens, des Polonais et plusieurs membres des autres minorités ethniques furent déportés. En 1938, le russe devint une matière obligatoire dans toutes les écoles ukrainiennes. C'est à cette époque que la soviétisation de l'Ukraine a entraîné un grand nombre d'emprunts au russe, résultat de la politique de russification menée par le Parti communiste de l'URSS.

Le 19 septembre 1941, la Wehrmacht d'Adolf Hitler entra dans Kiev, qui comptait alors 900 000 habitants, dont de 120 000 à 130 000 Juifs. Mais les nazis avaient décidé d'exécuter tous les Juifs. Selon les rapports allemands d'aujourd'hui, 33 771 Juifs furent exécutés durant l'opération. Après les exécutions de masse, un camp de concentration fut créé à Babi Yar. Dans les mois qui suivirent, 60 000 exécutions eurent lieu au même endroit sur des Juifs, des Polonais, des Tsiganes et des Ukrainiens.

Puis l'Ukraine devint la cible préférée des mouvements de migration décidés par Moscou. Dès que les Soviétiques construisaient une usine en Ukraine, presque toujours dans l'Est et le Sud, ils faisaient venir des Russes. Le nombre de Russes fut multiplié par trois: de 8,2 % en 1920, ils passèrent à 16,9 en 1959 avant d'atteindre 22,1 % en 1989. Progressivement, des mentalités se sont façonnées entre l'Ouest et l'Est, qui n'ont pas évolué au même rythme. Le russe réussit à reléguer l'ukrainien à l'arrière-plan social, surtout à l'est du fleuve Dniepr, avec comme résultat que le russe a fini par s'imposer dans toute l'Ukraine, notamment dans les domaines de la politique, de l'économie, de l'enseignement supérieur, etc. Toute la terminologie ukrainienne fut alors formée sur le modèle russe, avec quelques adaptations phonétiques. Le russe devint le symbole de la réussite sociale, de l'instruction et de l'intégration urbaine. Pour l'Ukrainien, le Russe était «le grand frère», la référence, l'autorité, mais également l'oppresseur à la fois redouté et méprisé («moskal»). Pour le Russe, l'Ukrainien était le «provincial». Se développèrent alors des stéréotypes opposant, d'une part, le paysan, le provincial, le non-instruit, le «grand benêt», d'autre part, l'urbain, l'instruit, le débrouillard, le «petit malin», bref, l'Ukrainien par opposition au Russe!   

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le régime stalinien déporta près de 400 000 Allemands d’Ukraine en URSS, puis 180 000 Tatars de Crimée, ainsi que des Grecs, des Bulgares et des Arméniens. Rappelons que Moscou avait pour politique de brasser les populations dans toute l'URSS afin de mélanger les peuples et favoriser la formation d'un «peuple soviétique» superposé à celui de chacune des régions. On espérait ainsi susciter une double identité, celle de la communauté soviétique à laquelle pouvait s'ajouter celle du lieu de naissance. La russification, tant linguistique que sociale, se faisait surtout dans les villes de l'Ukraine où le russe était pratiquement obligatoire pour assurer sa promotion sociale. La ville de Kiev illustrait bien cette dominance du russe dans la vie urbaine en Ukraine.

5.3 Le dégel provisoire

Après la mort de Staline en 1953 et la nomination de Nikita Khrouchtchev comme nouveau secrétaire du Parti communiste de l'URSS, l'Ukraine connut un certain «dégel» qui aboutit à un nouvel korenizaciâ («enracinement» < koren : "racine"). Les Ukrainiens purent occuper les postes de direction dans leur pays. En 1954, la Crimée, qui faisait alors partie de la république de Russie, fut rattachée à l'Ukraine par Nikita Khrouchtchev. À partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine suivit un cours parallèle à celle de l'Union soviétique qui poursuivit sa russification en Ukraine, ce qui suscita aussi des mouvements nationalistes.

C'est que, dès la fin des années 1950, le «dégel» avait déjà pris fin, alors que s'amorçait une politique des nationalités moins libérales: l'assimilation des nationalités non russes au peuple russe et à sa langue. La réforme scolaire de 1958-1959 laissa les parents libres d'envoyer leurs enfants dans les écoles linguistiques de leur choix. Dans les faits, cette politique entraîna l'affaiblissement de toutes les langues autres que le russe, y compris l'ukrainien. Lors du XXIIe congrès du Parti communiste de 1961, le président soviétique, Nikita Khrouchtchev, inventa le concept de «deuxième langue maternelle» à l'égard du russe pour tous les citoyens soviétiques non russophones. 

Au cours des deux décennies suivantes, la politique de russification se radicalisa, notamment dans l'enseignement, ce qui affermit encore davantage le russe en Ukraine. Le russe dominait dans tous les domaines, que ce soit l'école, l'université, la recherche scientifique, la culture, l'administration publique, l'économie, les médias, les relations extérieures, etc. Non seulement l'ukrainien fut considéré comme la caractéristique des citoyens incultes et ruraux, mais il fut relégué à la vie au foyer, à l'école maternelle et primaire, à la radio locale et à certaines revues. Les élèves ukrainiens pouvaient encourir des sanctions à l'école secondaire lorsqu'ils étaient surpris à prononcer des mots en ukrainien. Cette situation n'est pas sans rappeler l'article 21 du Règlement pour les écoles primaires élémentaires de l'arrondissement de Lorient de 1836 en France: «Il est défendu aux élèves de parler breton, même pendant la récréation et de proférer aucune parole grossière.»  Ou encore cette affiche qui fut célèbre: «Interdiction de parler breton et de cracher par terre.»

6 La situation juridique des langues sous l'URSS

Bien que l'épanouissement des nationalités d'URSS fût toujours présenté par les autorités soviétiques comme un «phénomène positif», cette philosophie demeurait une exception. Officiellement, le régime considérait que le maintien des langues des nationalités devait demeurer un fait temporaire, dont il convenait de tenir compte en attendant et en préparant pour l'avenir la «fusion» des peuples de l'URSS en une Grande Nation soviétique, dont la langue normale ne saurait être que le russe. C'est pourquoi les dirigeants locaux en Ukraine durent composer avec la prééminence du russe sur leur territoire, et ce, malgré les protections constitutionnelles dont bénéficiaient, du moins en théorie, les citoyens de l’Ukraine soviétique.

6.1 L'égalité juridique

Ainsi, les articles 32 et 34 de la Constitution du 20 avril 1978 proclamaient l’égalité de tous les citoyens:

Article 32

Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) d'Ukraine sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

L'égalité en droit des citoyens de la RSS d'Ukraine est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

Les citoyens de la RSS d'Ukraine de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Article 43

Les citoyens de la RSS d'Ukraine ont droit à l'instruction.

Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.

Le seul cas où la Constitution mentionnait la langue ukrainienne concernait la procédure judiciaire. Selon l’article 157, celle-ci devait être conduite en ukrainien ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée:

Article 157

La procédure judiciaire dans la RSS d'Ukraine est conduite dans la langue ukrainienne ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée. Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

6.2 La suprématie du russe

En dépit des dispositions soviétiques proclamant le droit de chaque citoyen au libre choix de sa langue, notamment en matière d'enseignement et de création intellectuelle, en dépit également de l'égalité des ressources en vue de la conservation, de l'étude et du développement de toutes les langues des peuples de l’Union, en dépit encore de la préoccupation particulière de l'État soviétique envers les langues minoritaires et en dépit surtout de la nécessité de connaître les langues des relations interethniques, le russe conservait une préséance certaine sur toute autre langue, ce qui incluait l’ukrainien.

La situation était devenue telle en Ukraine qu’une majorité de parents préférait faire instruire ses enfants dans les écoles russes plutôt que dans les écoles ukrainiennes. Le russe était devenu la véritable langue de la promotion sociale, de la vie politique et de la réussite économique. Pourtant, la Loi sur les langues de 1989, adoptée par la RSS d’Ukraine proclamait l’ukrainien comme langue officielle (art. 2):

Article 2

1) Conformément à la Constitution de la RSS d'Ukraine, la langue officielle de la RSS d'Ukraine est l’ukrainien.

2) La RSS d'Ukraine garantit sous tous les aspects, le développement et le fonctionnement de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie sociale (État, république) et locale, les partis politiques, les organismes publics, les institutions et les organisations fondées, les conditions nécessaires pour l'étude de la langue.

Malgré le caractère formel de la proclamation de l'ukrainien comme langue officielle de la RSS d'Ukraine, le russe restait la «première» langue officielle, l'ukrainien, la «seconde». Certes, après l’indépendance de 1991, la situation allait considérablement changé, mais l’ukrainien n’aura pas, partout sur le territoire de l’Ukraine, le statut réel auquel il aurait droit, notamment dans les oblasts du Sud et de l'Est, principalement dans les grandes villes.

Au cours de cette époque soviétique, le développement de l'ukrainien fut continuellement entravé par de constantes conquêtes de la langue russe. La grammaire et l'orthographe furent modifiées à répétition pour ressembler davantage au russe. Cette situation a eu des conséquences sur la langue ukrainienne à un point tel qu'un Ukrainien surpris à parler sa langue dans un lieu public passait pour un «nationaliste» nécessairement suspect, voire dangereux!

6.3 Le bilinguisme alterné

Aujourd'hui encore, beaucoup d'Ukrainiens utilisent un cocktail d'ukrainien et de russe lorsqu'ils parlent. Chacun mélange les langues à sa manière. On appelle ce phénomène de «bilinguisme alterné» le sourjyk écrit aussi surzhik ou surgik. Finalement, des Ukrainiens sont devenus tellement bilingues, qu'ils ne savent plus s'ils parlent le russe ou l'ukrainien, et ce, d'autant plus que les deux langues sont assez rapprochées. Souvent, ils alternent d'une langue à l'autre au cours d'une même conversation avec le même interlocuteur. Par exemple, de jeunes auteurs peuvent écrire leur premier roman en russe, le second en ukrainien (ou l'inverse), et ainsi de suite alternativement. Le phénomène du sourjyk est également présent dans tous les journaux ukrainiens, même si l'ukrainien standard et normalisé tend à s'affirmer de plus en plus. Certes, l'indépendance ne pouvait certainement pas suffire à balayer par magie des siècles d'histoire et d'assimilation.

7 L'indépendance de l'Ukraine (1991)

Puis les réformes commencées par Mikhaïl Gorbatchev en 1985 donnèrent un nouvel élan aux mouvements des nationalités au sein de l’URSS. Le 16 juillet 1990, alors que l'URSS existait encore, le Rada (Conseil) suprême de l’Ukraine adopta une Déclaration sur la souveraineté nationale de l’Ukraine:

La République soviétique ukrainienne garantit à tous les citoyens de la République, indépendamment de leur origine, de leur situation sociale, de leur propriété, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur formation, de leur langue, de leurs opinions politiques, de leurs convictions religieuses, de leur profession, de leur domicile et d'autres circonstances, l'égalité devant la loi (paragraphe IV). La République soviétique ukrainienne .. garantit à toutes les nationalités qui vivent sur le territoire de la République le droit au libre développement nationale culturel (paragraphe VII). L'Ukraine donne au droit international la primauté sur le droit national (paragraphe X). 

Soulignons que, d'après le paragraphe, les lois nationales qui contrediraient les traités internationaux tels que ceux de l'ONU, du Conseil de l'Europe, de l'OSCE, etc., seraient sans effet.

7.1 La Déclaration des droits des nationalités

Puis, le 1er novembre 1991, le Parlement ukrainien adopta une déclaration solennelle la Déclaration des droits des nationalités d'Ukraine. Cette déclaration a joué un rôle important pendant la campagne précédant le référendum sur l'indépendance de l'Ukraine, qui eut lieu le 1er décembre. Les citoyens des diverses nationalités ont cru que le nouveau pays pouvait construire un État démocratique légitime. En effet, l'article 1er de la Déclaration garantissait à tous les peuples, groupes nationaux et citoyens vivant sur le territoire de l'Ukraine l'égalité des droits politiques, économiques, sociaux et culturels. À l'article 2, l'État ukrainien garantissait à toutes les nationalités le droit de préserver leur habitat traditionnel et d'assurer l'existence d'unités administratives nationales, et d'assumer la responsabilité de créer les conditions propices au développement des langues et des cultures nationales. Quant à l'article 3 de la Déclaration, il garantissait à tous les peuples et groupes ethniques le droit d'employer librement leurs langues maternelles dans toutes les sphères de la vie publique, y compris dans l'éducation, l'élaboration, la réception et la diffusion de l'information:

Article 3

L'État ukrainien garantit à tous les peuples et groupes ethniques le droit d'employer librement leurs langues maternelles dans toutes les sphères de la vie publique, y compris dans l'éducation, l'élaboration, la réception et la diffusion de l'information.

D'ailleurs, les résultats du référendum ont démontré que la grande majorité de la population, soit 90,3 % des citoyens toutes ethnies confondues, ont voté OUI à l'indépendance de l'Ukraine. À la fin de 1991, l'Ukraine proclama son indépendance de l’URSS, ratifiée ensuite par un référendum national, le 1er décembre de la même année. C'est alors que  le dernier dirigeant de la République socialiste soviétique d'Ukraine, Leonid Kravtchouk (1991-1994), devint le premier président de l'Ukraine post-soviétique, mais son investiture n'eut lieu que le 22 août 1992. 

7.2 La persistance du russe en Ukraine

À la suite de l'indépendance, les Ukrainiens sont redevenus plus libres de leurs mouvements, mais cette nouvelle liberté apparut encore limitée, comparativement à celle des Européens de l'Ouest. Par exemple, l'imposition des visas et la fermeture des passages frontaliers ne correspondant pas aux normes de l'Union européenne représentait un douloureux retour en arrière. Beaucoup d'Ukrainiens furent déçus de leur indépendance, particulièrement la minorité hongroise, qui formait alors 13 % de la région frontalière. Cette minorité se rendait compte qu'elle habitait un pays qui se développait économiquement à pas de tortue, tandis qu'elle constatait que la mère patrie, la Hongrie, s'alignait vers les changements, la prospérité et la démocratie. C'est alors que beaucoup d'Ukrainiens d'origine hongroise ont commencé à plier bagage et ont pris, chaque année, le chemin de l'eldorado européen, laissant derrière eux un pays à l'avenir incertain. En quelques années, de 1991 à 1994,  le pays avait perdu plus de 60 % de son PNB et la moitié de la population vivait sous le seuil de la pauvreté.

En septembre 1993, Leonid Koutchma démissionna du poste de premier ministre et remporta avec succès l'élection présidentielle de 1994, contre Leonid Kravtchouk. L'élection de Leonid Koutchma mit en relief le clivage entre les ukrainophones de l'Ouest et les russophones du Nord et de l'Est. Le président fut élu grâce à l'appui massif des russophones, lui qui parlait fort mal l'ukrainien. Les Ukrainiens de l'Ouest ont voté massivement pour Kravtchouk. Leonid Koutchma voulut  stimuler l'économie par le rétablissement des relations économiques avec la Russie et passer ainsi plus rapidement à l'économie de marché. Mais la situation économique n'allait pas s'améliorer sous la présidence de Leonid Koutchma (1994-2005), un dirigeant népotique qui n'a rien fait pour améliorer le sort des démunis. Cet oligarque a préféré veiller sur la fortune de sa famille, alors que la criminalité organisée devenait la nouvelle force motrice de l'Ukraine indépendante. 

Avant son élection, Koutchma avait promis de faire du russe un «langue officielle» en conservant à l'ukrainien le statut de «langue d'État», la distinction entre les deux termes étant peu significative (elle ne l'est pas en français).

Mais le président Koutchma n'a jamais tenu sa promesse, bien qu'il ait rappelé en décembre 2001 que le russe ne devait pas être considéré en Ukraine comme une «langue étrangère». En réalité, Koutchma savait bien que le russe avait le statut de langue co-officielle de facto. Fait anecdotique: lors de la visite du pape Jean-Paul II en Ukraine (2001), des Ukrainiens ont affirmé que le pape polonais parlait mieux l’ukrainien que leur ex-président ukrainien russophone Koutchma. L'Ukraine s'enlisa sous Koutchma.

7.3 Le problème de la Crimée

Puis des tensions avec la Russie au sujet de la Crimée ne tardèrent pas à apparaître. Peu après l'indépendance, un mouvement sécessionniste dirigé par des Russes se forma en Crimée qui proclama même son indépendance, mais celle-ci fut finalement abrogée en mai 1992. Puis, le même mois, le Parlement de la fédération de Russie déclara nul et caduc le transfert de 1954 qui rattachait la Crimée à l'Ukraine. Les Russes se ravisèrent et finirent par reconnaître la Crimée comme faisant partie de l’Ukraine. À ce moment-là, la république de Crimée devint une entité autonome, mais faisant partie «intégrante et inséparable» de l’Ukraine. La péninsule était peuplée de Russes orthodoxes, d’Ukrainiens, de Tatars musulmans, et de quelques minorités grecques, bulgares et juives karaïtes.

Plusieurs dispositions de la Constitution ukrainienne de 1996 — les articles 134 à 139 — sont consacrées à la République autonome de Crimée qui, par ailleurs, est dotée de sa propre constitution selon laquelle elle exerce le pouvoir dans des domaines comme la préservation de la culture.

Quant à la ville de Sébastopol (340 297 hab. en 2001), son statut particulier faisait en sorte qu'elle ne faisait même pas partie de la République autonome de Crimée. Elle dépendait directement de l'État ukrainien, de telle sorte que le maire était désigné par le président de l’Ukraine. La ville abrite la base navale de la flotte russe de la mer Noire, partagée depuis un traité (Traité d'amitié, de coopération et de partenariat entre la fédération de Russie et l'Ukraine) signé le 31 mai 1997 entre la Russie et l'Ukraine, traité qui devait prendre fin en 2022.

7.4 L'État de droit et les minorités nationales

En accédant à l'indépendance en 1991, la république d’Ukraine s'est trouvée confrontée à la question des minorités ethniques au sein d’un État de droit. Il faut signaler que la défense des droits des minorités nationales a été dès lors l'un des objectifs prioritaires du gouvernement ukrainien au plan des relations interethniques. Étant donné que la population ukrainienne est composée de plusieurs ethnies — plus du quart des citoyens du pays ne sont pas des «Ukrainiens de souche» —  et que ces groupes sont très diversifiés au plan culturel, religieux et linguistique, l'Ukraine a opté pour une société multiculturelle.

Le 9 novembre 1995, l’Ukraine est entrée au Conseil de l'Europe et a ainsi contracté un certain nombre d'obligations auprès de cet organisme. Le pays s'est acquitté de l'une de ces obligations en adoptant une nouvelle constitution fondée sur les principes démocratiques et inspirée de l'idée de la primauté du droit. La Constitution du 28 juin 1996 a donné une dimension nouvelle à l’État ukrainien en consacrant le principe suivant lequel les droits de l'homme et les libertés fondamentales ainsi que leur sauvegarde doivent déterminer la teneur et l'orientation des politiques de l'État. À l’article 1er, la Constitution proclame que l'Ukraine forme un «État souverain et indépendant, démocratique, social et fondé sur le droit». En vertu des obligations inhérentes pour adhérer au Conseil de l'Europe, l'article 11 de la Constitution accorde des droits linguistiques substantiels aux minorités:

Article 11

L'État favorise la consolidation et le développement de la nation ukrainienne, sa conscience historique, ses traditions et sa culture, et aussi le développement des particularités ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses de tous les peuples autochtones et des minorités nationales de l'Ukraine.

En son article 24, la  Constitution de l'Ukraine garantit à tous les citoyens les mêmes droits et libertés constitutionnels et interdit la discrimination fondée sur la race, la couleur, les convictions politiques, religieuses et autres, l'origine ethnique ou sociale, la fortune, la langue ou toute autre situation:

Article 24

Les citoyens ont des libertés et des droits constitutionnels identiques, et sont égaux devant la loi. Il ne saurait exister aucun privilège, ni restriction fondé sur la race, la couleur de peau, les convictions politiques, religieuses ou autres, les origines sociales ou ethniques, la richesse, le lieu de résidence, la langue ou toute autre élément.

Conformément à sa nouvelle orientation politique, l’État ukrainien a entrepris la révision systématique des lois et règlements nationaux afin de les aligner sur les règles et principes européens, ainsi que sur les principes universels du droit international. Afin d’éliminer les effets néfastes d'une politique par laquelle l'URSS avait cherché à faire perdre aux républiques qui la constituaient leur identité nationale, l'Ukraine a pris diverses mesures législatives et administratives dans le but de préserver l'originalité culturelle des ethnies peuplant le territoire national, dont bien sûr le groupe constituant la majorité nationale du pays: les Ukrainiens de souche, qui avaient connu un grand nombre d’injustices. Par ailleurs, dans son arrêt du 14 décembre 1999, le Tribunal constitutionnel a confirmé l'obligation d'utiliser l'ukrainien dans l'ensemble des domaines officiels.

L'une des difficultés pour l'État est de fonder la nation ukrainienne sur la base d'une langue nationale, l'ukrainien, et l'obligation de faire des concessions importantes aux minorités, notamment la minorité russe. Il s'agit là d'une sorte de contradiction juridique qui entraîne des difficultés dans l'application des droits de la majorités et de ceux des minorités.

7.5 La Révolution orange (novembre 2004)

Par la suite la «Révolution orange» est arrivée. Pourquoi orange? En Ukraine, une tradition veut qu'une jeune femme voulant dire non à un prétendant place une citrouille (donc orange) devant sa porte. Au soir du 23 novembre 2004, quelque 200 000 manifestants hissant des drapeaux de couleur orange (ou le jaune du drapeau national) occupèrent le centre de Kiev, la capitale, pour dire non au résultat des élections entachées de fraudes (en réalité: des élections truquées!).

Poulain du régime post-soviétique et pro-Moscou, Viktor Ianoukovitch avait alors grossièrement triché pour remporter la présidentielle contre une figure d’opposition charismatique, Viktor Iouchtchenko. Dénonçant ces «fraudes», Viktor Iouchtchenko exigea que de nouvelles élections soient organisées au mois de décembre. Le pouvoir a bien tenté de résister à la marée de l’opposition et aux pressions de l’opinion internationale.

Au cours de la campagne électorale, Viktor Iouchtchenko avait trouvé une alliée de taille en la personne de Yulia Timochenko, une femme d'affaires ayant réussi dans l'industrie du gaz et devenue depuis l'une des personnalités les plus riches de l'Ukraine. Les publications de certains médias avaient surnommé la populiste charismatique tantôt de «Jeanne d'Arc de la Révolution orange», tantôt de «princesse Leila de la Révolution orange», tantôt de «égérie de la Révolution orange», tantôt de «pasionaria ukrainienne». C'est que cette femme millionnaire, au demeurant plutôt jolie, exerçait alors une fascination certaine chez les Ukrainiens, mais pas du tout chez les russophones! Mme Timochenko, avec son prénom «Yulia» et ses tresses blondes, fut l'un des symboles de la Révolution orange!

Comme on s'y attendait, les élections présidentielles de décembre 2004 furent remportées par Viktor Iouchtchenko (2005-2010), mais elles ont aussi porté un dur coup au légendaire bilinguisme ukrainien-russe. Les ukrainophones sont tous voté en bloc pour le nouveau président (couleur orange), mais beaucoup de russophones de Kiev en ont fait autant.

Par contre, tous les russophones et russophiles convaincus résidant dans les oblasts du Sud-Est (en bleu: Kharhiv, Donetsk, Luhansk, Zaporozhia, etc.), ainsi qu'en Crimée, ont voté pour le candidat pro-russe, Viktor Ianoukovitch.

Russophones et russophiles ont cru qu'ils faisaient face à des «nationalistes frustrés» qui allaient brimer leurs droits et que le candidat Viktor Iouchtchenko voulait entourer leurs régions de barbelés et y mettre le feu! Ils se figuraient aussi que les «méchants nationalistes» de l'Ouest tabassaient quiconque parlait russe! Chez les Ukrainiens, des murs ont été couverts d'expressions telles que «Moscovites, sortez». Le régime alors en place a même brandi le spectre de la guerre civile entre l'Ouest ukrainophone et gréco-catholique, et l'Est russophone et orthodoxe.

En fait, il faut admettre que les conflits entre l'Ouest ukrainophone et le Sud-Est russophone ont été exacerbés par des politiciens des deux clans, qui avaient intérêt à diviser le pays pour mieux régner : les «bons oranges» contre les «méchants bleus», ou sa variante les «bons bleus» contre les «méchants oranges».

Une chose est certaine: ce sont les ukrainophones de l'Ouest qui ont fait la Révolution orange, pas les russophones de l'Est, ni vraiment les ukrainophones de Kiev, qui ont toujours été plus conciliants, bien que, eux aussi, en ont eu ras-le-bol de la politique racoleuse et de la corruption généralisée. Mais les pancartes dans la foule de la Révolution orange à Kiev ne portaient aucune inscription en russe. Le 23 janvier 2005, soit après son élection à la présidence de l'Ukraine, Viktor Iouchtchenko déclarait aux Ukrainiens massés sur la place de l'Indépendance:

Nous, les citoyens d'Ukraine, sommes devenus une nation unie. Personne ne peut nous séparer, que ce soit sur la base des langues que nous parlons, des religions que nous pratiquons ou des opinions politiques que nous avons. Nous partageons un destin ukrainien commun. Nous avons une fierté ukrainienne commune. Nous sommes fiers d'être Ukrainiens. Nous venons de franchir une étape irréversible vers la démocratie.

Soulignons que Viktor Iouchtchenko, bien qu'ukrainien russophone de naissance, s'est toujours exprimé en ukrainien devant la foule. Maintenant que la «Révolution orange» a triomphé et qu'elle a créé bien des attentes, les déceptions devaient forcément être au rendez-vous, l'Ukraine étant encore dirigée par des humains! 

7.6 Les déceptions

Le 4 février 2005, le nouveau président de l'Ukraine, Victor Iouchtchenko, signait le décret portant la nomination de Yulia Timochenko au poste de première ministre. Sa candidature a été soutenue par 373 députés de la Verkhovna Rada (Parlement), qui ont donné leur accord à sa nomination. Cependant, huit mois après la Révolution orange, la plus grande déception semblait être Viktor Iouchtchenko lui-même. Il s'est révélé un politicien médiocre, peu rassembleur et incapable de faire passer ses réformes. Plus de la moitié des projets de loi sont restés sur les tablettes! En réalité, au lieu de lancer les réformes promises, les nouveaux dirigeants, le président Victor Iouchtchenko et la première ministre Yulia Timochenko, ont passé leur temps à se chamailler. La presse ukrainienne a interprété ce fait comme «une défaite de l'équipe orange».

Le Parlement ukrainien est formé d'un grand nombre de partis politiques et plusieurs d'entre eux ont changé d'allégeance au gré de leur intérêts. Le président n'a pas su les rallier à sa cause, tandis que Yulia Timochenko fondait son propre parti politique (le Bloc) et accusait à plusieurs reprises Viktor Iouchtchenko de coopérer avec les «oligarques» du pays et d'avoir une attitude permissive à l'égard de la corruption.

Néanmoins, le président Iouchtchenko a réussi, le 19 septembre 2005, à faire ratifier par le Parlement la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires du Conseil de l'Europe. L'Ukraine a alors reconnu les langues suivantes : l'allemand, le biélorusse, le bulgare, le gagaouze, le grec, l'hébreu, le hongrois, le moldave, le polonais, le roumain, le russe, le slovaque et le tatar de Crimée. Contrairement à d'autres États qui ont ratifié la Charte, l'Ukraine a alors choisi de reconnaître les langues de toutes les ethnies présentes sur son territoire, mais a préféré reconnaître l'hébreu plutôt que le yiddish pour sa minorité juive. La Charte entrait en vigueur le 1er janvier 2006.  

Par la suite, les réformes économiques ont continué à traîner de la patte. Les relations avec l'Est russophone sont devenues glaciales et le gouvernement ukrainien a fini par ne compter aucun ministre issu de cette région. Après les élections législatives de mars 2006, à l'issue de quatre mois de crise, l'ancien candidat à la présidence et principal opposant du président Iouchtchenko, M. Viktor Ianoukovitch, a été choisi en août 2006 comme premier ministre de l'Ukraine. Le président Iouchtchenko a accepté sa candidature après voir obtenu du camp pro-russe un pacte comportant des assurances sur le maintien de la politique pro-occidentale en Ukraine. La cohabitation des anciens rivaux n'a pas été facile, surtout depuis que le président a perdu le pouvoir de limoger le premier ministre, au terme d'une réforme constitutionnelle entrée en vigueur au début de l'année 2006.

Au cours des premiers mois de 2006, certains conseils municipaux et certaines assemblées régionales du sud et de l’est de l’Ukraine ont décidé d’élever le statut de la langue russe : les régions et les villes de Donetsk, Kharkiv et Louhansk, les régions de Zaporijjia et de Mykolaïv, ainsi que les villes de Sébastopol et de Dnipropetrovsk l’ont déclarée langue régionale ou seconde langue d’État.

7.7 Le régime corrompu de Viktor Ianoukovitch

Une nouvelle élection présidentielle a eu lieu le 17 janvier 2010, avec un second tour prévu le 7 février. L'Ukraine allait tellement mal que les Ukrainiens ont élu Viktor Ianoukovitch (2010-2014) celui-là même qu’ils avaient chassé six ans plus tôt. Viktor Iouchtchenko (5,4 %) a été battu à plate couture par Viktor Ianoukovitch (48,6 % des suffrages). Quant à Yulia Timochenko, elle est arrivée deuxième au scrutin présidentiel (45,8 % des suffrages). Quand on regarde la carte électorale, rien n'a changé depuis l'élection de 2004: les ukrainophones et les russophones votent toujours chacun du même bord.

Viktor Ianoukovitch, alors chef du Parti des régions (pro-russe), s'est proclamé président et a promis d'être le président de tous les Ukrainiens. Suivant l’exemple du président russe (Vladimir Poutine), Viktor Ianoukovitch a ensuite décidé en octobre 2010 de changer la Constitution et de concentrer les pouvoirs entre ses mains, de réprimer les médias et de répartir les richesses ukrainiennes entre une poignée d’oligarques.

Le président Ianoukovitch parlait le russe comme langue maternelle. Depuis son élection, il s'est efforcé de parler davantage l'ukrainien, sa langue seconde. Cependant, dans chacune des ses apparitions publiques, la moindre de ses fautes a fait de lui la risée du pays, et ce, non seulement chez les ukrainophones, mais aussi chez les russophones. De fait, de nombreux politiciens russophones, peu importe leur parti politique, ont pris des cours privés pour apprendre correctement la langue officielle de leur pays.

Afin de se rapprocher de la Russie, Viktor Ianoukovitch signa, le 21 avril 2010, un traité portant à la fois sur la diminution du prix du gaz russe livré à l'Ukraine de 30 % et sur le prolongement pour vingt-cinq ans du bail de la flotte russe de la mer Noire en Crimée. Les députés nationalistes protestèrent violemment contre cet accord lors du vote au Parlement.
 

En mai 2012, le Parti des régions de Viktor Ianoukovitch présenta un projet de loi linguistique au Parlement afin de conférer une statut de «langue régionale» au russe et aux autres langues dans les régions où une langue est parlée par plus de 10 % de la population. Pour beaucoup de nationalistes ukrainiens, cela équivalait à faire du russe la seconde langue officielle du pays. Les débat ont dégénéré à un point tel que l'examen du projet s'est terminé à coups de poing entre députés pro-russes et opposants. Le 3 juillet 2012, par un tour de passe-passe habile, le Parlement ukrainien a adopté à la majorité (248 députés sur 450, soit 55 %), en quelques secondes, la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État. Selon l'opposition, la loi n'avait même pas été inscrite à l'ordre du jour, et la procédure légale n'aurait pas été respectée. Faire du russe une langue officielle, de facto à tout le moins, était une promesse électorale du président Ianoukovitch. Après le vote, des députés russophones se sont moqués des ukrainophones en les traitant d'«incapables». En signe de protestation, le président de la Rada suprême (Chambre basse du Parlement), Vladimir Litvine, a présenté sa démission à la suite de l'adoption du projet de loi controversé sur l'élargissement de l'emploi de la langue russe dans le pays.

L'adoption de la loi linguistique du 3 juillet 2012 a entraîné, sous les fenêtres du Parlement, des affrontements entre les défenseurs de la langue ukrainienne et les partisans du renforcement du statut de la langue russe. Ces derniers ont fait valoir que le russe était la langue maternelle de millions de citoyens russophones en Ukraine, alors que les autres considéraient que le russe n'avait pas besoin de ce nouveau statut puisqu'il était obligatoire dans toutes les écoles ukrainiennes, qu'il demeurait très présent dans les médias tant dans les journaux que dans les émissions de radio et de télévision. Les députés favorables à la «loi russe» ont affirmé à plusieurs reprises que la nouvelle loi favoriserait non seulement l'usage de la langue russe dans la vie courante, mais qu'elle protègerait aussi les langues minoritaires du pays. Pour les défenseurs de l'ukrainien, la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État n'avait aucune chance de protéger quelle que langue minoritaire que ce soit (biélorusse, bulgare, gagaouze, polonais, etc.). La police a dû disperser à plusieurs reprises les manifestants à coup de gaz lacrymogènes non seulement à Kiev, mais également dans d'autres villes importantes du pays.

Dans les faits, l'adoption de la «loi russe», comme on l'a appelée, accordait au russe, comme à toute autre langue, un statut de «langue régionale» dans 13 des 27 régions administratives de l'Ukraine, notamment dans les régions d'Odesa, de Donetsk, de Dnipropetrovsk, de Kharkiv, etc., y compris à Kiev et dans la région de Sébastopol en Crimée, où la Russie possède une importante base militaire. Dans certaines municipalités et quelques villages, c'étaient le hongrois, le tatar de Crimée et le roumain, qui recevaient ce statut. Dans quelques régions (Ternopil et Lviv), les autorités locales ont refusé d'appliquer la loi. De son côté, l'opposition contestait la loi : elle la considérait comme une menace pour la langue nationale, l'ukrainien, et promettait de l'abolir si elle obtenait le pouvoir.

Sur fond d'accusation de corruption par la justice ukrainienne, le président Ianoukovitch intenta des poursuites contre une quinzaine anciens membres du gouvernement Timochenko, dont l'ex-première ministre Yulia Timochenko, qui fut condamnée à sept ans de prison ferme «pour abus de pouvoir». En 2012, l'Union européenne signait des accords de libre-échange et d'association politique avec l'Ukraine. Cependant, Bruxelles déclara que ces accords ne seraient pas ratifiés, tant que l'Ukraine ne répondrait pas aux préoccupations concernant la «détérioration de la démocratie et de la primauté du droit ukrainien», en faisant référence notamment à l'emprisonnement des opposants du président Ianoukovitch, dont Youlia Timochenko en 2011 et en 2012. Le 25 février 2012, l'Union européenne donnait un délai de trois mois à l'Ukraine afin de mener à bien les changements nécessaires à sa justice et son système électoral afin de permettre la signature officielle des accords bilatéraux.

Les opposants au président Ianoukovitch l'ont accusé d'avoir vidé les caisses de l'État, où des milliards de dollars auraient disparu. Le président Ianoukovitch a en effet plongé son pays dans un état de banqueroute désastreux, résultat de nombreuses années d’un régime politique corrompu et d’une soumission chronique aux intérêts russes. Bien que Ianoukovitch soit issu des régions de l'Est, le Donbass, il n'a rien fait pour aider ses compatriotes russophones, préférant piller le pays au bénéfice de sa famille. Son fils ainé, Oleksander, figurait parmi les hommes les plus riches de l'Ukraine; l'enrichissement familial a connu une impressionnante augmentation depuis l'élection de Viktor Ianoukovitch à la présidence. Lui qui devait son élection grâce à l'appui traditionnel des régions situées à l'est du Dniepr, il a vu réduire le soutien de ses partisans qui étaient mécontents de la dégradation économique du pays. À l'ouest de la capitale, Kiev, l'homme était carrément méprisé.

Puis, après avoir promis à maintes reprises de diriger l’Ukraine vers l’Union européenne, Viktor Ianoukovitch a, le 21 novembre 2013, annoncé qu'il refusait de signer l'accord d'association avec l'Union européenne, à la suite des pressions de la Russie.  Son geste a allumé la révolte qui allait lui coûter son poste et plonger son pays dans le conflit meurtrier que l’on sait. En effet, les Ukrainiens sont sortis de nouveau dans la rue : des milliers de personnes protestèrent contre la volte-face des autorités et occupèrent la place de l'Indépendance, où ils ont érigé des barricades et affronté à plusieurs reprises les forces de l'ordre. Ils ont demandé au président de tenir son engagement. Si la Révolution orange de 2004 correspondait à un soulèvement populaire de tous les espoirs, les affrontements de l’automne 2013 se voulait plutôt une révolte des illusions perdues.

L'Ukraine vit une profonde crise économique depuis 2008. Le pays est devenu l'un des plus corrompus de la planète. Le système judiciaire est totalement arbitraire. L'État de droit est quasiment inexistant. Pour beaucoup d'Ukrainiens, l'Europe représente une sorte de «normalité», c'est-à-dire la normalité des relations entre l'État et ses citoyens, des règles du jeu politiques claires et transparentes, un État de droit, une justice qui fonctionne. Alors, d'un point de vue identitaire, la plupart des Ukrainiens, ceux de l'ouest, s'identifient comme des Européens. En revanche, l'Ukraine est fort dépendante de la Russie au plan économique : le pays a besoin de la Russie pour ses approvisionnements en ressources naturelles, notamment le gaz, que Moscou lui offre à tarif réduit. Pendant que l'Union européenne propose son aide à la condition que l'Ukraine procède à d'importantes réformes, la Russie offre une aide sans conditions.

8 La crise ukrainienne de 2014

Pour beaucoup d'Ukrainiens, la décision du président Ianoukovitch de refuser les accords avec l'Union européenne fut perçue comme une tentative de ramener l'Ukraine dans le giron de la Russie, alors qu'une bonne partie des Ukrainiens tentaient de s'en distancer. En même temps, d'autres ont voulu se débarrasser d'un président sur qui pesaient de graves soupçons de népotisme et de corruption.

Beaucoup de russophones de l'est du pays, plus proches de la Russie, géographiquement, culturellement et linguistiquement, craignaient les représailles russes en cas de signature d'un accord avec l'Union européenne. En effet, le président Poutine menaçait de suspendre les livraisons de gaz naturel vers l'Ukraine et de diminuer l'importation de produits ukrainiens.  Les manifestants exigèrent le départ du président ukrainien et menacèrent de prendre d'assaut le palais présidentiel.

8.1 La destitution du président Ianoukovitch

Au final, le 22 février 2014, le président Ianoukovitch fut destitué par le Parlement, après une dernière flambée de violence qui a fait plus de 80 morts. Dans un climat pour le moins trouble, les partisans du mouvement Maïdan, qui regroupe les partisans pro-européens, se sont trouvés en majorité, car de nombreux députés du Parti des régions s'étaient absentés ou avaient changé de parti. Sur un total de 445 députés présents, 328 ont voté en faveur de la destitution. Par ailleurs, un nombre encore difficile à déterminer d'indéfectibles ont voté vainement contre cette destitution. D'un point de vue strictement légaliste, il existerait seulement trois motifs pour désigner une nouveau président en Ukraine: son décès, sa démission et une motion de confiance au Parlement. La procédure de motion de confiance est prévue par la Constitution et tient compte de la participation de la Cour constitutionnelle, de la Cour suprême et de la Rada suprême. Or, cette procédure n'a jamais été entamée dans le cas de la destitution de Viktor Ianoukovitch.

Le lendemain, soit le 23 février, la Rada (ou Parlement ukrainien) nommait Alexandre Tourtchinov, un proche de l'opposante Yulia Timochenko, au poste de président de la République par intérim, en remplacement de Viktor Ianoukovitch.

- La prise du pouvoir par les pro-Européens

Le même jour, le Parlement annonçait sa décision d’abroger la loi 3 juillet 2012, c'est-à-dire la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État, loi qui jetait les bases d’un bilinguisme officiel dans les régions où la population minoritaire dépasse les 10 %, comme en Crimée et dans l’est du pays.

Les ukrainophones auraient voulu délibérément provoquer les russophones qu'ils n'auraient pas fait mieux. De fait, l'abrogation hâtive de cette loi, à l'instar de son adoption toute aussi hâtive en 2012, a instantanément entraîné une nouvelle crise politique en Ukraine, provoquant une vague de manifestations dans toutes les parties russophones du pays, et surtout en Crimée.

Le président ukrainien par intérim, Alexandre Tourtchinov, a demandé, le jeudi 27 février, au Parlement ukrainien de créer un groupe de travail chargé de la nouvelle écriture de la loi sur le statut des langues en Ukraine. Le projet de loi devait être élaboré de toute urgence, compte tenu des agitations autour de cette question. Par ailleurs, la commission spéciale de la Rada suprême chargée d’élaborer la nouvelle loi linguistique examinait la possibilité de renoncer progressivement à l'alphabet cyrillique (chère aux russophones), ce qui n'aiderait en rien à apaiser les russophones. Or, ces derniers ne veulent ni entrer ni dans l'Union européenne ni dans l'OTAN, ne soutiennent aucunement le nouveau gouvernement à Kiev, car personne n'a élu ses membres; ils se sont désignés eux-mêmes. Finalement, le président de la Rada suprême et chef de l'État ukrainien par intérim, Alexandre Tourtchinov, a refusé d'approuver la résolution du Parlement abrogeant la loi linguistique jusqu'à l'élaboration d'une nouvelle loi.

Pour les habitants des régions de l’Est, généralement acquises à l’ancien gouvernement, la prise du pouvoir par les «pro-Européens» a été accueilli avec beaucoup de réticences. Pour eux, cette destitution a été perçue en fait comme un coup d’État institutionnel, en dépit du maquillage juridique qu’on lui a trouvé après coup. Dans les faits, la seule légitimité du nouveau gouvernement relève de la colère des manifestants pro-européens et d'un parlement à ses ordres. Par la suite, le gouvernement de Kiev s'est montré incapable de rassurer les populations orientales pro-russes et n'a pas su témoigner qu'il était un gouvernement soucieux des intérêts de tous les Ukrainiens.

- L'intervention de la Russie

Au yeux de Moscou, les opposants qui ont renversé le régime pro-russe de Viktor Ianoukovitch sont de «dangereux fascistes», qui se baladent à Kiev avec des armes automatiques à la main et menacent les minorités russes en Ukraine. Comme il fallait s'y attendre, la Russie a fini par intervenir. En effet, le Conseil de la fédération de Russie a autorisé, le 1er mars, le recours à la force en Ukraine «en raison de la situation extraordinaire dans ce pays, de la menace pesant sur la vie des citoyens russes et des effectifs du contingent militaire russe qui sont déployés dans la république autonome ukrainienne de Crimée conformément à un accord bilatéral». Par la suite, la région autonome de Crimée devint le théâtre de nombreuses manifestations entre les pro-révolutionnaires et les pro-Russes. Le Parlement local, ainsi que les aéroports de Sebastopol et de Simferopol sont par ailleurs occupés par des hommes armés qui se revendiquent de groupes d'autodéfense de la population russophone.

La problématique politique de l'Ukraine n'est pas aisée à comprendre, car elle implique la Russie de Vladimir Poutine. Du point de vue de Moscou, l'élargissement de l’Union européenne jusqu'en Ukraine constituerait un véritable affront. C'est pourquoi le président russe désirait y faire contrepoids avec son projet d'«Union eurasienne». En offrant 15 milliards à l'Ukraine, Poutine se croyait certain d'avoir empêché l'intégration européenne de son voisin. Pour lui, la crise ukrainienne était orchestrée de toutes pièces par les États-Unis et constituait un nouveau cas d’ingérence occidentale dans la sphère d’influence traditionnelle de la Russie. Devant ce qu’il percevait comme des ingérences hostiles, le président russe était prêt à employer tous les moyens dont il disposait, y compris envahir une partie de l'Ukraine pour protéger une minorité russophone prétendument menacée. Pour être plus clair : la Russie devait voler au secours d’une minorité nationale en annexant le territoire d’un pays souverain, en l'occurrence la Crimée.  Dans les faits, Vladimir Poutine voulait simplement s'assurer la pérennité du traité qui lui permettait de garder sa flotte en Crimée et surtout se faire promettre que l’Ukraine n’adhérerait pas à l’Union européenne.

Pour comprendre la crise ukrainienne, il faut considérer que la Russie est omniprésente, même de manière indirecte, dans les affaires intérieures ukrainiennes. Dans les faits, la Russie garde la même attitude envers l’Ukraine qu’avant l’effondrement du bloc soviétique: la Russie considère ce pays comme l'une de ses «colonies», sur laquelle elle a un droit de regard et d’ingérence. La Russie de Vladimir Poutine caresse ainsi l’espoir de refaire de l’Ukraine un pays satellite; elle ne veut donc pas «perdre» ce pays au bénéfice de l’Europe. Pour être plus précis, la Russie de Poutine ne veut pas s'approprier le Donbass, le «bassin houiller du Donets» correspondant aux oblats de Louhansk et de Donetsk, un territoire avec des mines désuètes au coût d'extraction exorbitant, ce qui constitue plus un fardeau qu'un actif. Mais la Russie ne veut pas davantage que l'Ukraine dérive vers l'Ouest, vers l'Europe. Elle veut seulement que l'Ukraine soit suffisamment déstabilisée pour se disqualifier comme candidate à l'Union européenne.

8.2 Les oligarques et le gâchis ukrainien

En 1995, les Ukrainiens étaient aussi riches que les Polonais, mais moins riches que les Russes.  En 2014, le revenu moyen était autour de 4000 $US ou 2900 € pour les Ukrainiens, mais de 13 000 $US ou 9500 € pour les Polonais et de 14 000 $ US ou 10 200 € pour les Russes. L'économie de l'Ukraine est devenue anémique et tournée vers la Russie avec des industries désuètes. L'Ukraine pourrait prendre des décennies à rattraper la Pologne.

Il est légitime de demander qui est responsable de tout ce gâchis. Selon de nombreux observateurs de la politique ukrainienne, ce sont les oligarques et leurs politiciens sous leurs ordres, car ce sont eux qui ont été bien plus préoccupés à s'enrichir avec leur famille que de bâtir leur pays. Leonid Koutchma, président de l'Ukraine de 1994 à 2005, Viktor Ianoukovitch, le président destitué, Yulia Timochenko, l'ex-première ministre, et Petro Porochenko, le président élu en mai 2014, sont tous des oligarques milliardaires, qui ont travaillé avec les anciennes autorités russes et ont fait leur fortune sur les dépouilles de l'Ukraine postcommuniste. Plutôt que d'améliorer le sort des démunis, ils ont tous préféré veiller sur la fortune de leur famille, alors que la criminalité organisée devenait la nouvelle force motrice de l'Ukraine indépendante. Les habitants de l'Ukraine se sont sentis volés et étranglés par les oligarques qui ont gouverné leur pays depuis l'indépendance. Si Yulia Timochenko, Victor Iouchtchenko et Petro Porochenko sont ukrainophones, Leonid Koutchma et Viktor Ianoukovitch sont russophones, ce qui signifie que tous les Ukrainiens peuvent jouer avec les règles plutôt que selon les règles.

Une fois de plus, les oligarques ukrainiens se sont retrouvés au premier plan de la politique de leur pays. Ils semblent perpétuer une tradition solidement établie. À l'élection présidentielle de 2014, que ce soit de façon directe ou indirecte, ces oligarques ont encore joué un rôle majeur dans la transition politique provoquée par le mouvement Euromaïdan en faisant élire l'un des leurs, Petro Porochenko, qui a fait fortune dans les chocolats Roshen. Les oligarques sont toujours bien incrustés dans le paysage politique ukrainien.

8.3 La polarisation entre ukrainophones et russophones

Dans le passé, la plupart des russophones voyaient l'ukrainien comme une «langue folklorique», alors que certains considèrent maintenant cette langue comme un symbole de l'indépendance. On rapporte ces propos de Lénine: «Si nous perdons l’Ukraine nous perdons la tête.» Est-ce que cela signifie que l'Ukraine a maintenant repris en mains son destin et que les jours de la langue russe sont comptés en Ukraine? Est-ce plutôt que Moscou craint que le «virus démocratique» ukrainien ne contamine la Biélorussie, puis la Russie? Beaucoup de russophones d'Ukraine considèrent maintenant l'Ukraine comme «leur pays» et sont prêts à se bilinguiser. Bref, la plupart des russophones sont devenus des Ukrainiens tout en parlant le russe comme langue maternelle.

- Le statut du russe

Cependant, l'Ukraine aura toujours un grand voisin qu'il sera impossible de balayer sous le tapis. L'opposition pro-russe veille au grain et parle toujours de faire du russe la «seconde langue officielle» du pays, comme en Biélorussie. Pourtant, seule une minorité russophone souhaite donner au russe le statut de «seconde langue officielle». Dans une proportion de 70 %, les russophones considèrent aujourd'hui qu'une «bonne connaissance de l’ukrainien» est nécessaire, alors que le besoin d'une bonne connaissance du russe n'est appuyé que par 44 % d'entre eux.

Dans un passé récent, le Parlement ukrainien (Verkhovna Rada) aurait vu apparaître de nombreux projets de loi sur le statut de l'ukrainien. Pas moins d'une quinzaine de projets de loi auraient été reçus au Comité parlementaire en matière de culture et de moralité, dont quatre prévoyant un statut particulier au russe. De plus, les autorités ukrainiennes auraient adopté plus de 80 lois et quelques centaines d'autres actes législatifs destinés à limiter l'emploi du russe et de valoriser l'ukrainien. Selon plusieurs observateurs, la plupart de ces projets seraient inconstitutionnels, car la Constitution adoptée le 28 juin 1996 prévoit que la seule langue officielle est l’ukrainien. En effet, le paragraphe 1 de l’article 10 énonce que «la langue officielle de l'Ukraine est l'ukrainien».

- Un pays divisé

La crise ukrainienne démontre aussi que les ukrainophones et les russophones n'ont rien fait pour en arriver à une entente. Lorsque le président élu était ukrainophone, celui-ci favorisait des politiques pro-ukrainiennes et anti-russes ; lorsqu'il était russophone, il privilégiait des politiques pro-russes et anti-ukrainiennes. L'adoption à la hâte de la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État en 2012 en est un exemple probant. Cette loi a été adoptée par une majorité parlementaire pro-russe contre l'avis de la majorité des députés ukrainophones. S'ils prenaient le pouvoir à leur tour, ils promettaient de l'abolir, en refusant de tenir compte de l'avis de la majorité des députés russophones, ou vice-versa. Comme s'il était nécessaire que les représentants d'une communauté fasse tout en leur pouvoir pour provoquer l'Autre et nier son existence. L'adoption à la sauvette de la loi visant à renforcer l'usage de la langue russe n'a fait que raviver l'éternelle division entre la partie occidentale du pays, ukrainophone, nationaliste et identitaire, plutôt orientée vers l'Europe, et la partie orientale, plus conservatrice et nettement russophile. La carte de gauche illustre cette fissure entre les Ukrainiens de l'Ouest (région pro-occidentrale) et ceux de l'Est (région pro-russe), avec une frange nationaliste (modérée) entre les deux, qui inclut Kiev.
La photo de gauche montre une Ukrainienne tenant une carte de son pays avec, en vert, le mot Україна («Ukraine») et, en rouge, le mot Новороссия (Novorossiâ : «Nouvelle Russie». Cette photo illustre bien la polarisation entre l'Ouest et le Sud-Est ukrainien.

Cette polarisation entre deux communautés linguistiques est vécue comme ce qui est obtenu par une communauté est considéré comme perdu par l'autre, et vice versa. Toute loi linguistique en Ukraine ne trouvera une issue favorable qu'avec l'accord des principaux partis politiques, sinon c'est peine perdue. De plus, le Parlement ukrainien est aux prises avec des députés qui changent constamment d'allégeance politique et rejoignent l'opposition en fonction de leurs intérêts personnels ou régionaux, avec le résultat qu'il ne faut qu'un nombre suffisant de voix pour obtenir la majorité parlementaire et faire adopter n'importe laquelle loi.

En somme, tous les gouvernements en place depuis l'indépendance ont manié tour à tour l’indifférence, la coercition et l’apaisement, en jouant continuellement au chat et à la souris avec la population.

- Une autre voie

Si les solutions précédentes n'ont pas été satisfaisantes, c'est qu'il faut chercher une autre voie.  Au lieu de miser sur Moscou OU sur Bruxelles, Kiev devrait peut-être chercher à miser sur les deux tableaux ou à tout le moins mener une politique équilibrée à l'égard de Moscou et de Bruxelles. L’Ukraine devra toujours composer à la fois avec l’Europe et la Russie qui lui fournit l’énergie. Il lui faut aussi tenir compte de l'attachement des ukrainophones à l'égard de l'Europe et celui des russophones à la langue et à la culture russes. Ceux-ci tiennent à leurs statues de Lénine et aux autre symboles de l'ère soviétique, qui ont tous disparu dans l'ouest du pays. De plus, ils sont convaincus qu'ils donnent plus à l'Ukraine que qu'ils n'en reçoivent en retour, ce qui n'est pas nécessairement fondé, bien sûr.

Pour développer des liens avec l'Union européenne, l'Ukraine devra maintenir un niveau de protection adéquat à l'égard des membres appartenant aux minorités nationales, y compris les droits linguistiques obtenus dans la loi adoptée en 2012 et révoquée le 23 février 2014, par les autorités de Kiev. De plus, le système de protection doit même être consolidé par des mesures d'application systématiques et efficaces, car l'Ukraine a adhéré à la Charte européenne des langues minoritaires ou régionales. L'abrogation de la Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État (2012) n'arrange en rien la situation déjà explosive. C'est maintenant le vide juridique.

8.4 La déstabilisation de l'Ukraine

En avril 2014, quelques jours ont suffi pour qu'une dizaine de villes (Kramatorsk, Horlivka, Artemivsk, Mariupol, Droujkivka, etc.) de la région ukrainienne de Donetsk (voir la carte détaillée) tombent sous le contrôle de milices pro-russes qui ont progressivement pris d'assaut les immeubles de l'administration locale ou les quartiers généraux de la police, sinon les deux à la fois. Ces brigades d'assaut non identifiées sont appelées ironiquement par les Ukrainiens «petits hommes verts», lesquels sont en fait des soldats d’élite russes, comme ceux qui étaient à l’œuvre en Crimée avant le rattachement de la péninsule ukrainienne à la Russie (en mars). Ces escouades des forces spéciales russes s'assurent de prendre le contrôle des lieux et passent ensuite le relais à des militants pro-russes locaux chargés de maintenir l'état de siège. Les hommes lourdement armés et cagoulés arborent le brassard bicolore de Saint-Georges, symbole du patriotisme russe. De façon, certains Ukrainiens russophones deviennent complices de l'invasion de leur pays par des troupes russes. Partout, les russophones demandent un référendum dans lequel les électeurs auraient le choix entre une plus grande autonomie ou un rattachement à la Russie. La situation ressemble grandement aux évènements qui ont conduit à l'annexion de la Crimée, un mois plus tôt. C'est une façon pour la Russie de légitimer une annexion. Moscou nie pourtant avoir des soldats ou des agents en territoire ukrainien. Or, des images satellites de l’OTAN ont pourtant montré  des dizaines de tanks russes et d’engins d’artillerie lourde, qui franchissaient allègrement la frontière ukrainienne.

- Résurgence de la Novorossia

D'ailleurs, le président russe, Vladimir Poutine, a déjà laissé entendre à la mi-avril qu’Odessa et d’autres villes du Sud-Est ukrainien n’avaient pas toujours fait partie de l’Ukraine, à qui elles auraient été cédées «ultérieurement». Selon lui, ces villes faisaient partie de la "Novorossia" («Nouvelle Russie») à l’époque tsariste, ce qui ce correspondrait actuellement au sud de l'Ukraine (oblasts de Donetsk, de Dniepropetrovsk, de Nikolaïev, de Kherson, de Kirovograd, etc.), ainsi que la région du Kouban en Russie et le sud de la Transnistrie. Poutine dit ne pas comprendre pourquoi ce territoire a été cédé. Ce genre de commentaires n'est pas considéré comme anodin dans un contexte de crise russo-ukrainienne, surtout après le rattachement à la Russie de la Crimée, péninsule qui a fait partie de la Russie avant d’être «offerte» à l’Ukraine soviétique en 1954. Mais ce que le président russe ne dit pas, c'est que la Russie impériale de la Grande Catherine (1764-1775) s'était emparée de territoires appartenant, depuis les XVe au XVIe siècles, à l'Empire ottoman ou au khanat de Crimée, sinon auparavant, depuis le XIIIe siècle, aux Tatars de la Horde d'or.

De son côté, Moscou affirme ne pas être le marionnettiste qui tire les ficelles des hommes armés du sud-est ukrainien. Autrement dit, la Russie ne serait pas impliquée dans les désordres qui secouent l'est de l'Ukraine, alors qu'elle arme et soutient les insurgés qui sèment la terreur. La présence accrue de soldats russes près (plus de 15 000) de la frontière avec l'Ukraine est le résultat direct des piètres performances des rebelles séparatistes pro-russes dans l'Est ukrainien. En même temps, le président russe demande aux États-Unis d'agir pour afin d'éviter une militarisation du conflit, tandis que, selon l'OTAN, quelque 40 000 soldats russes sont stationnés à la frontière ukrainienne, ce qui réduit considérablement les options politiques des autorités ukrainiennes de Kiev.  Comme si ce n'était pas assez compliqué, le président russe a fait monter les enchères en avertissant qu'il «espère fortement» ne pas être «obligé  de recourir» à l'envoi de ses forces armées en Ukraine, alors qu'il ne veut pas s'emparer de l'est de l'Ukraine, un fardeau plus qu'un avantage matériel.

- La stratégie russe

Selon un récent sondage de l’Institut international de sociologie de Kiev ("Kiev International Institute of Sociology"), une majorité d’Ukrainiens de toutes les régions du pays condamne le déploiement de troupes pro-russes en Ukraine, dont 73% des habitants du sud du pays et 68 % des habitants de l’est du pays, à majorité russophone, où les militants pro-russes ont pris d’assaut des bâtiments publics. Depuis la chute du gouvernement d'Ianoukovitch, la Russie répète qu’elle se réserve le droit d’intervenir en Ukraine «pour protéger les minorités russes». S’il devait y avoir des morts et des blessés en nombre significatif dans l’est de l’Ukraine, la Russie pourrait dire: «On vient protéger nos minorités qui sont massacrées.» Évidemment, c'est un prétexte, car les russophones ont toujours fait la pluie et le beau temps en Ukraine.

Étant donné qu'aucune puissance occidentale ne semble intéressée à s'opposer militairement aux Russes, l'Ukraine se trouve complètement piégée. Le président par intérim Tourtchynov a promis de soumettre les désirs d'autonomie des Ukrainiens russophones à un référendum national plutôt qu'à des pseudo-consultations régionales comme en Crimée. Les chances pour qu'une telle procédure soit acceptée étaient nulles. Le gouvernement ukrainien ne disposait d'aucune bonne solution, d'où l'impasse.

La stratégie du président Poutine est claire : faire monter la pression en misant sur le fait que l'Occident ne s'impliquera pas militairement et finira par céder. Le seul risque de la Russie est de plonger l'Ukraine dans un bain de sang, ce qui se semble pas déranger outre mesure le président Poutine. Le 17 avril 2014, celui-ci a employé pour la première fois le mot Novorossiya (ou «Nouvelle Russie»), qui fait référence aux terres conquises par Catherine la Grande au XIXe siècle, incluant l’est et le sud de l’Ukraine. S'agit-il pour le président russe d'une simple bravade ou d'une déclaration de guerre? Cette escalade verbale sans précédent n'aidera en rien le dénouement de la crise ukrainienne, au contraire. L'important pour la Russie, c'est que l'Ukraine reste dans sa sphère politico-économique. Pour ce faire, elle va continuer à s'ingérer dans les affaires internes de l'Ukraine et à financer les groupes pro-russes armés, comme elle va continuer à exercer son chantage au gaz naturel. De leur côté, les services migratoires russes affirment que près de 4000 Ukrainiens de l’Est, tous russophones, ont demandé asile en Russie et que les zones russes frontalières sont confrontées à un afflux de migrants.

- L'accord raté de Genève (2014)

Un sommet réunissant les chefs de la diplomatie des États-Unis, de la Russie, de l’Union européenne et de l’Ukraine a eu lieu 17 avril 2014 à Genève. Des solutions devaient être proposées. Moscou avait déjà mis de l'avant la fédéralisation de l'Ukraine, proposition aussitôt rejetée par l'Ukraine et les Occidentaux, qui croient qu'elle entraînerait le démembrement du pays ou son extrême affaiblissement. Contre toute attente, les Occidentaux, les autorités de Kiev et de Moscou ont néanmoins conclu un accord (voir le texte de la déclaration de Genève) pour une désescalade rapide des tensions en Ukraine au bord de l'éclatement. L'accord, qui prévoit notamment le désarmement des groupes armés illégaux et l'évacuation des bâtiments occupés, paraissait hors d'atteinte pour les diplomates avant la réunion. La déclaration de Genève prévoit l’ouverture d’un dialogue national entre toutes les parties ukrainiennes devant conduire à une réforme constitutionnelle destinée essentiellement à concéder plus d’autonomie aux régions russophones: 

Le processus constitutionnel annoncé sera inclusif, transparent et responsable. Il comprendra l'établissement immédiat d'un large dialogue national, ouvert à toutes les régions de l'Ukraine et groupes politiques, et permettra la prise en compte des commentaires du public et des amendements proposés.

Le président américain, Barack Obama, a pour sa part déclaré n'avoir aucune certitude que l'accord conclu permette une désescalade sur le terrain et a prévenu que d'autres sanctions américaines et européennes à l'encontre de Moscou seraient prises en cas d'impasse. De fait, les groupes armés demeuraient sur place au lendemain de l'accord. Pire, à Donetsk, des inconnus ont distribué des tracs pour obliger les juifs de cette ville à s'enregistrer.  Bref, l'accord est resté lettre morte, et les séparatistes pro-russes ont même étendu leur contrôle sur de nouveaux bâtiments publics. Il est clair que les militaires pro-russes ont refusé cet accord qui est devenu caduc. Les espoirs d’apaisement nés de la signature de l'accord de Genève se sont éteints, car l’emprise croissante des militants pro-russes s'est poursuivie. Pour le président Poutine, il n'était pas explicitement exclus que la Russie intervienne militairement si l'Ukraine envoyait l'armée combattre «sa propre population», mais la Russie utilise, elle aussi, l'armée russe pour «pacifier» certaines régions de son pays. Néanmoins, le prétexte est tout trouvé pour déstabiliser l'Ukraine et la rendre moins attrayante aux yeux de l'Europe.

- Le pari gagné du président russe

Moscou considérait que le gouvernement ukrainien intérimaire était incapable de contrôler ses régions orientales, ce qui mettait en danger les minorités russophones. Le 30 avril 2014, le président par intérim, Alexandre Tourtchinov, lors d’une rencontre avec les gouverneurs régionaux à Kiev, a décrit ainsi la situation dans la partie orientale de l’Ukraine: «Je serai franc, les forces de sécurité sont incapables de reprendre le contrôle dans les régions de Donetsk et de Lougansk. De plus, les événements dans l’Est ont illustré l’inaction, l’impuissance et parfois la trahison criminelle des forces de l’ordre.» Selon son interprétation, plusieurs unités ukrainiennes aideraient les «organisations terroristes» ou coopéreraient avec elles.

Il n'en demeure pas moins que la Russie a réussi non seulement à forcer l'Ukraine à signer un accord qui la place sous surveillance internationale, mais lui a aussi imposé un processus politique visant à réformer la gouvernance du pays, dont Moscou pourra influencer le déroulement afin de sauvegarder ses intérêts. L’entreprise de déstabilisation organisée par le président russe, Vladimir Poutine, aura fini par payer. C'est bien la Russie qui pourrait influencer le processus de réforme politique en Ukraine. Il y aurait une fédéralisation de l'Ukraine, qui resterait indépendante mais décentralisée et affaiblie, qui ne serait pas membre de l’OTAN et demeurerait sous l’influence de la Russie.

Les milices pro-russes ont organisé pour le 11 mai 2014 des référendums d'autodétermination sur l'indépendance des deux régions qu'elles contrôlent, Louhansk et Donetsk. Évidemment, l'organisation du scrutin laissait à désirer. Non seulement il était possible pour un seul votant de glisser plusieurs bulletins dans l'urne, mais de nombreux hommes lourdement armés en tenue de camouflage montaient la garde autour des urnes et des bureaux de vote. Comme il fallait s'y attendre, les insurgés pro-russes ont revendiqué tôt en soirée la victoire, car près de 90 % des citoyens auraient voté pour l'indépendance. Kiev et l'Occident ont dénoncé les scrutins qui se sont tenus dans plusieurs villes de l'est ukrainien, les jugeant illégaux.

Ce que les milices pro-russe ne disent pas, c'est que la plupart de ceux qui ont voté pour l'autodétermination le faisaient pour protester contre le gouvernement de Kiev. Autrement dit, un OUI était un vote en faveur de la décentralisation, pas pour l'indépendance pure et dure. Selon l'estimation des journalistes de la région, 20 % des gens désireraient vraiment sortir de l'Ukraine, 20 % préfèreraient rester en Ukraine et les autres hésiteraient entre les deux. L'Ukraine est un pays ultra-centralisé et il n'y a pas que les sécessionnistes pro-russes qui souhaitent donner plus de pouvoir aux régions qui doivent quémander le moindre kopeck à Kiev.

Par ailleurs, d’un point de vue militaire et diplomatique, le président russe connaît certainement les difficultés qu’il ne manquerait pas d’affronter, advenant l’entrée de l’armée russe dans l’est de l’Ukraine. Dans le cas de la Crimée, il s'agissait d'une presqu’île facile à défendre, mais l’est de l’Ukraine est formé d'une longue bande sans défense naturelle. Pour tenir un tel territoire avec une population plus hostile, il faudrait des ressources considérables et supposerait un risque d’affrontements directs avec l’armée ukrainienne. Qui qu'il en soit, la Russie ne veut pas de ces territoires pauvres et sans intérêt économique, elle désire seulement déstabiliser l'Ukraine suffisamment pour la disqualifier et la rendre moins attrayante pour les Européens.

8.5 L'élection du président Porochenko (mai 2014)

L'élection présidentielle ukrainienne était à l'origine prévue pour le mois de janvier 2015, soit cinq ans après l'élection présidentielle de 2010 qui avait vu la victoire de Viktor Ianoukovitch. Toutefois, à la suite de la crise ukrainienne ayant mené à la destitution du président Ianoukovytch, l'élection fut devancée au 25 mai 2014. Le 26 mai, les résultats reconnus par les observateurs internationaux ont désigné, au premier tour, Petro Porochenko vainqueur par 55 % des voix. Dans le bastion rebelle de Donetsk, aucun bureau de vote n'a ouvert.

Les oligarques possèdent la plupart des médias et les chaînes de télévision. Ce sont eux qui avaient accordé leur à Viktor Ianoukovitch, car celui-ci défendait leurs intérêts et ne remettait pas en cause leur position sociale. Ils soutenaient son orientation vers la Russie, puisqu'elle garantissait la stabilité économique du pays et plus précisément les «subventionnements du gaz». Ce sont eux qui ont soutenu le nouveau président Porochenko, pour les mêmes raisons. 

Les oligarques vont-ils changer l'Ukraine après l'élection de Porochenko ? Nul ne saurait le prédire, mais le président Porochenko issu de ce club sélect sera confronté à d'énormes défis politiques et économiques. Le pays est exsangue depuis une vingtaine d'années en raison des luttes de clans, dont l'intérêt était non pas de bâtir un pays, mais de le piller. 

Dans son discours d’investiture du 7 juin 2014, le président Petro Porochenko s’est adressé aux citoyens de la région industrielle russophone du Donbass contrôlée en grande partie par les rebelles et où il compte se rendre rapidement. Il a promis de mener une décentralisation du pouvoir et de garantir l’usage libre de la langue russe. Le nouveau président a en revanche refusé tout «compromis» avec la Russie sur l’appartenance de la Crimée à l’Ukraine. Il a provoqué des applaudissements du public, dont celles du président biélorusse Alexandre Loukachenko.

Depuis le renversement du régime pro-russe à Kiev et les rébellions en Crimée ainsi que dans l’est de l'Ukraine, les deux parties n'ont cessé d’échanger des insultes et des qualificatifs peu flatteurs dans le but de se discréditer mutuellement. Pendant que les autorités ukrainiennes qualifient les pro-Russes de «terroristes», ceux-ci les désignent régulièrement comme des «fascistes» et des «nazis». En agissant ainsi, le gouvernement ukrainien durcit le conflit qui risque de se prolonger. En réalité, ukrainophones et russophones font comme ils l'ont jours fait depuis l'indépendance: ils font tout pour ne pas en arriver à une entente. Les violences des uns et des autres, équivalant à des gestes de rupture, sont peut-être allées trop loin.

8.6 La guerre de Poutine

L'Ukraine est actuellement confrontée à une escalade de violences, d’impostures et de cynisme, ce qui rappelle le comportement de ceux qui ont entraîné le monde vers le désastre de la Première Guerre mondiale. Pendant de nombreuses années, la Russie a souvent invoqué le droit international pour dénoncer les violations perpétrées à cet égard par les États- Unis et l’OTAN au Kosovo, en Irak, en Syrie et en Libye. Cependant, depuis que le président russe a décidé de prendre pour cible l’Ukraine, parce qu'il craint de voir ce pays tomber sous l'emprise de l’Europe, il se montre beaucoup plus silencieux sur le respect du droit international. De plus, il ne semble pas avoir compris que la guerre peut déraper à tout moment et entraîner des tragédies, des désastres et la dévastation. 

C'est dans un tel contexte qu'est produite la bavure du Boeing 777 de la Malaysia Airlines, lequel effectuait la liaison entre Amsterdam et Kuala Lumpur. On sait que, le 17 juillet 2014, cet avion, qui volait à une altitude de 10 100 m, s'est écrasé dans l’est de l’Ukraine avec 298 personnes à bord, dont 189 Néerlandais. L'Ukraine a accusé les séparatistes pro-russes d'avoir abattu l'appareil à l'aide d'un missile russe sol-air, tandis que Moscou rejetait la responsabilité de cette tragédie sur le gouvernement ukrainien.

De toute façon, ce sont les Russes qui ont fourni les armes aux milices, qui les ont formées et qui les financent. C'est la Russie qui envoie ses troupes d’élite s’entraîner dans le Donbass, déguisées en séparatistes, avec des armes les plus sophistiquées, ce qui a pour effet de prolonger une guerre qui n'aurait jamais dû commencer. En fait, l'explication la plus plausible concernant la tragédie du vol MH17, c'est qu'il s'agit d'une erreur de la part des milices pro-russes et que le missile a été tiré par un équipage mal entraîné, alors que le système utilisé demandait un certain savoir-faire et de l'entraînement.

Après l'accident, de nombreux témoins ont affirmé avoir été dégoûtés par le manque de respect pour les biens du personnel et choqués par le manque de respect pour les corps des victimes. La presse a rapporté que des corps ont été «traînés» et «jetés», tandis que des biens (appareils-photos, alliances, bijoux, etc.) des victimes ont été pillés. De plus, les rebelles sont accusés d'avoir éliminé des éléments de preuves qui se trouvaient sur le site du crash. Par ailleurs, le service de presse du Kremlin a annoncé que le président Vladimir Poutine avait exprimé ses sincères condoléances au premier ministre malaisien.

Pendant ce temps, le président Poutine reste extrêmement populaire en Russie, surtout depuis l'invasion de la Crimée. Et les Russes sont massivement derrière lui, tandis que la tragédie du vol MH17 ne semble pas y avoir changé grand-chose. Tout indique le président Poutine va s'en tirer indemne, car l’Union européenne n’adoptera pas de sanctions directes trop sévères contre la Russie.

Dans un proche avenir, la Russie de Poutine devrait continuer à s'ingérer dans les affaires internes de l'Ukraine; elle va aussi continuer à financer les groupes pro-russes armés et va continuer aussi à exercer son chantage au gaz naturel. L'important pour la Russie, c'est que l'Ukraine reste dans sa sphère politico-économique. Ces tristes événements, notamment le vol MH17, apparaissent aujourd'hui terrifiants non seulement par leur brutalité, mais aussi par ce qu’ils représentent de cynisme, d'impostures et de violations du droit international. Ainsi, la guerre de Poutine en Ukraine a déjà causé la mort de plusieurs centaines de vies innocentes et a rapproché un peu plus le monde du désastre. Mais, lui, il va s'en sortir indemne, surtout s'il décide de lâcher les rebelles pro-russes qui risquent d'être discrédités par cette bavure de l'avion de ligne. En août 2014, la Russie ne se contentait plus d'armer, de financer et d'entraîner les rebelles pro-russes de l'est de l'Ukraine, elle combattait clairement à leurs côtés. Le président Vladimir Poutine jurait que ses soldats avaient tous profité de leurs vacances pour donner un petit coup de pouce en Ukraine, de leur propre chef. Autrement dit, l'Ukraine servait de destination de vacances pour les soldats russes!

8.7 Vers une fédéralisation de l'Ukraine?

Afin de sortir de l'impasse, certains observateurs ont proposé de fédéraliser l'Ukraine entre l'Ouest ukrainophone et l'Est russophone, sans la Crimée définitivement perdue. En effet, des experts et certains dirigeants de la classe politique estiment que, pour préserver son intégrité, l’Ukraine doit passer d’un modèle d’administration centralisée à une structure fédérative.

L’idée de la fédéralisation de l’Ukraine n’est pas nouvelle. La question s'était déjà posée dans l’ancienne Galicie, mais avec l'indépendance de 1991 cette éventualité s'est estompée. Lors de la Révolution orange de 2004, la question de la fédéralisation de l’ouest du pays a été soulevée par Viktor Ianoukovitch et le Parti des régions. L’idée de la fédéralisation de l’Ukraine ne semble pas recueillir beaucoup d'adeptes dans l'Ouest ukrainophone, mais c'est tout le contraire dans l'Est russophone qui accuse l'Ouest de vivre à ses dépens. Les russophones affirment qu'ils travaillent pour que les Ukrainiens de l’Ouest puissent mettre en place de coûteux programmes sociaux, construire des routes et aménager le territoire.

Jusqu'à récemment, très peu de russophones ukrainiens souhaitaient l'intégration de leur pays dans la fédération de Russie. Ce sont des Ukrainiens, certes russifiés depuis des décennies, mais néanmoins des Ukrainiens. Dans ce contexte, il n’est guère étonnant que la classe politique de l’ouest de l’Ukraine ne veuille pas de négociations portant sur une éventuelle fédération. Elle ne peut pas accepter une fédéralisation, car pendant ces deux décennies d'indépendance elle a toujours affirmé que seul un État unitaire était possible. Les politiciens de l'Ouest ont toujours mis la «fédéralisation» et le «séparatisme» sur un pied d’égalité; ils ont toujours accusé les partisans de la fédéralisation de vouloir détruire le pays. S'ils acceptaient aujourd'hui la fédéralisation, leurs propres partisans les accuseraient de trahison. Les autorités ukrainiennes savent aussi qu'une fédéralisation les priverait d'une grande partie de leurs pouvoirs, c'est là où le bât blesse. Cependant, quand la réalité aura repris ses droits et s'il n'est pas trop tard, tout pourrait encore changer. Mais les gestes de rupture des milices pro-russes peuvent finir par pourrir le conflit et empêcher toute négociation.   

Il n'en demeure pas moins que la fédéralisation de l'Ukraine éviterait le démembrement du pays et le maintiendrait en tant qu’État. La polarisation entre l'Ouest et l'Est a fait en sorte qu'il n'est plus possible de perpétuer le cadre politique actuel, la Crimée étant maintenant définitivement exclue. La fédéralisation ne serait pas une étape préliminaire au démembrement de l’Ukraine, mais un antidote à celui-ci. Ce serait sans doute préférable à une guerre civile qui est déjà commencée.

Par ailleurs, au mois d'août 2015, l’adoption par le Parlement ukrainien d’un projet de loi accordant une plus grande autonomie aux régions séparatistes prorusses en guerre avec Kiev a tourné à l’affrontement meurtrier entre policiers et militants d’extrême-droite opposés à cette réforme, faisant un mort et des dizaines de blessés. Le projet octroie davantage de pouvoirs aux conseils des élus régionaux et locaux, notamment ceux situés dans la zone actuellement sous contrôle rebelle; il autorise également l’organisation d’une «police populaire». Toutefois, il ne confirme pas le statut de semi-autonomie des territoires sous leur contrôle. En effet, ce statut doit être déterminé par une loi séparée et seulement pour une durée de trois ans. Or, les manifestants nationalistes ont qualifié le texte de loi adopté en première lecture d'«anti-ukrainien» et de «pro-Poutine». Le projet de loi adopté par la Rada (Parlement ukrainien) était réclamé par les alliés occidentaux de l'Ukraine afin d'apaiser le conflit armé qui sévit depuis trois ans dans l'est du pays. Mais les partisans de la droite ukrainienne y ont vu plutôt une tentative de légaliser de facto le contrôle par les rebelles d'une partie de l'est industriel du pays.

Pour le politologue ukrainien Mikhaïl Pogrebinski, directeur du Centre des recherches politiques de Kiev, la fédéralisation de l'Ukraine serait même inévitable. Pour lui, il faudrait d'abord décentraliser l'administration et transmettre des compétences aux régions. Ce serait un pas vers la fédéralisation. Pour sauver le pays, il faudrait donc confier aux régions une grande partie de la politique culturelle, sociale et économique. Il s'agirait là une solution qui permettrait de calmer les tensions entre les régions. Pour le politicologue Pogrebinski, la fédéralisation correspondrait à une cantonalisation à la Suisse ou à la Bosnie-Herzégovine. Toutefois, il est encore trop tôt pour le préciser, car aucune négociation n'a encore commencé. Le conflit risque de s'enliser et la partition en deux unités fédérées (Ouest-Est), sinon trois (Ouest-Centre-Est) n'est pas pour demain. Au pire, les ukrainophones et les russophones vont finir par pratiquer une sorte d'épuration ethnique, ce qui entraînerait des déplacements de populations entre l'Ouest et l'Est, et entre le Nord et le Sud.

En dernière analyse, il faut se souvenir qu'on ne change pas sa géographie ni son histoire! De plus, la logique de l’affrontement ne peut qu'aboutir inévitablement à la partition du pays. Dans cette éventualité, il faudrait se préparer à des vagues d’immigration considérables dans un pays peuplé de 46 millions d’habitants. Pour ce qui est de la Crimée, c'est terminé avec son annexion unilatérale par la Russie et il n'y aura pas de marche arrière. Malgré les protestations des Occidentaux et les actions «punitives» à l'égard de la Russie, la réalité ne changera pas, tant il est difficile de sanctionner une grande puissance. À partir du moment où la Russie savait que les Occidentaux allaient exclure une intervention militaire et se contenteraient d’adopter des sanctions mineures et symboliques, la partie était gagnée, ce qui démontre encore une fois qu'une grande puissance perd rarement un affrontement avec un «petit» pays. Ce savant calcul reposait sur l'assurance que la Russie n’avait rien à craindre des Occidentaux. Le président Poutine le savait pertinemment. On peut maintenant s'attendre à ce que l'Ukraine s'affaiblisse encore davantage politiquement, ainsi qu'une éventuelle expansion russe jusqu'en Moldavie où vivent en Transnistrie une autre minorité russe prétendument «opprimée». 

Enfin, la plupart des réformes entreprises en Ukraine ont échoué. L'État, tout droit sorti de l'ère soviétique, a développé une énorme bureaucratie qu'il est quasi impossible de faire bouger. Dans ces conditions, il est difficile d'arriver à des solutions, sans oublier la corruption endémique. L'Ukraine est classée, selon l'organisme Transparency International, au 142e rang mondial, ex æquo avec l'Ouganda.

 

Dernière mise à jour: 15 déc. 2015
   
Ukraine
 
   

(1) Données démolinguistiques

 

(2) Données historiques
 

(3) Politique relative à la langue ukrainienne

 

(4)
politique linguistique relative aux minorités nationales

 

(5) Bibliographie
 

République autonome de Crimée ?

Europe

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