République d'Ukraine

Ukraine

1) Données démolinguistiques

 

Capitale: Kiev (maintenant ''Kyiv'')
Population: 47,2 millions (2005)
Langue officielle: ukrainien (77 %)
Groupes minoritaires: russe (17 %), biélorusse (0,6 %), moldave (0,5 %0, tatar de Crimée (0,5 %), bulgare (0,4 %), hongrois (0,3 %), roumain (0,3%), polonais (0,3 %), yiddish (0,2 %), arménien (0,2 %), grec (0,2 %), tatar de l'Oural ((0,2 %), tsigane (0,1 %), azéri (0,1 %), géorgien (0,1 %), allemand (0,1 %), gagaouze (0,1 %) et autres
Système politique: république parlementaire unitaire
Articles constitutionnels (langue): art. 10, 24, 53, 92, 103, 138 et 148 de la Constitution du 28 juin 1996.
Lois linguistiques: Loi sur l'autonomie nationale et individuelle des minorités (1918, abrogée); Loi sur les langues (1989, abrogée); Déclaration des droits des nationalités d'Ukraine (1991); Loi sur l'éducation (1991); Loi sur les minorités nationales en Ukraine (1992); Protocole no 1 sur le toponyme Kiev en ukrainien (1995); Convention-cadre des langues minoritaires (en vigueur: 1998); Loi sur l'enseignement secondaire (1999); Loi sur les réfugiés (2001); Loi sur le statut des peuples autochtones (2004); Loi sur la citoyenneté (2005); Loi sur la culture (2010); Loi ukrainienne sur la politique linguistique de l'État (2012, abrogée en 2014).

1 Situation géographique

L'Ukraine (en ukrainien: Ukraïna / Украïна) est un pays de l'Europe de l'Est, limité au nord par la Biélorussie et la Russie, à l'est par la Russie, au sud par la mer Noire et la mer d'Azov, au sud-ouest par la Roumanie et la Moldavie, et à l'ouest par la Hongrie, la Slovaquie et la Pologne (voir la carte 1). Après la Russie (17 millions km²), l’Ukraine est le second plus grand pays d’Europe par sa superficie de 603 700 km² (France: 543 965 km²).

Le pays ne possède pas de dénomination officielle longue du type «République d'Ukraine», bien que cet usage existe. L'Ukraine comprend 24 oblasts (ou régions) et deux villes ayant un statut particulier: Kiev et Sébastopol (voir la carte détaillée).

Les principales villes ukrainiennes sont Kiev (Kyiv en ukrainien), Kharkiv, Dnipropetrovsk, Odessa (Odesa en ukrainien), Donetsk, Zaporizhia, Lviv et Kryviy Rig. L’Ukraine fait partie du Conseil de l’Europe depuis le 9 novembre 1995.

La République autonome de Crimée (voir la carte détaillée) qui, jusqu'à récemment, faisait partie intégrante de l’Ukraine, disposait d’une autonomie de décision dans les domaines la concernant, conformément aux pouvoirs qui lui étaient reconnus par la Constitution de l’Ukraine et par la Constitution de la République autonome de Crimée. On sait que la Russie a annexé cette partie de l'Ukraine.

2 Données démolinguistiques

L’Ukraine comptait en 1989 quelque 51,4 millions d’habitants, mais 47,2 millions lors du recensement de 2001. La diminution de la population serait due principalement à un faible taux de natalité (fécondité de 1,32 enfant par femme) accompagnée d'une forte mortalité générale, au retour de certains Russes et autres nationalités en Russie ou ailleurs, au départ de nombreux Juifs vers Israël et à l'ouverture des frontières, avec comme conséquence directe un solde migratoire négatif. 

L'Ukraine est un pays multiethnique, avec au moins 25 communautés diverses d'une certaine importance (mais 130 au total). Néanmoins, l'Ukraine demeure un pays relativement homogène au point de vue ethnolinguistique (voir la carte des villes ukrainiennes), puisque au moins 78 % de la population est d'origine ukrainienne, ce qui représente une proportion beaucoup plus élevée par rapport à la plupart des pays. Plus précisément, les 77,8 % d'Ukrainiens et les 17,3 % de Russes comptent pour 95,1 % de la population. 

La population de l'Ukraine est une population urbanisée à 67,2 %, puisque les villes comptent 32,5 millions d'habitants. Il en résulte que les ruraux sont 15,8 millions et représentent 32,8 % de la population. La capitale de l'Ukraine, Kiev (Kyev), compte 2,6 millions d'habitants. Les 10 plus grande villes ukrainiennes sont les suivantes: Kharkiv (1,4 million), Dnipropetrovsk (1 million), Odessa (1 million), Donetsk (1 million), Zaporijia (815 000), Lviv (733 000), Mykolaïv (514 000), Kryviy Rih (669 000) et Marioupil (492 000).

2.1 Les nationalités d'origine

Les Ukrainiens «de souche» étaient 37,5 millions lors du recensement de 2001, ce qui correspond à 77,8 % de la population. Les russophones forment le second groupe avec 8,3 millions, soit 17,3 % des habitants de l'Ukraine. En 1989, les Ukrainiens ne représentaient que 72,7 % et les Russes 22,1%. Cet écart entre les deux groupes est principalement dû à la chute de l'ex-URSS qui a entraîné le retour de milliers de Russes dans leur patrie d'origine.

Bien qu'il y ait des ukrainophones partout dans le pays, les russophones demeurent concentrés dans l'Est et le Sud  (voir la carte des villes ukrainiennes). L'Ukraine occidentale est ukrainophone dans une proportion de plus de 90%. À l'est, les oblasts de Khartiv, de Loushansk, de Donetsk, de Zaporijjia et la Crimée comptent une majorité de russophones et d'Ukrainiens russifiés. Par exemple, en Crimée, 67 % de la population se considérait comme russes en 1989, contre 25,6 % comme ukrainiens. De façon générale, les Russes dominent dans les centres urbains et les zones industrialisées. En simplifiant, on peut dire que l'Ukraine est partagée entre un Ouest ukrainophone et un Est russophone.

La proportion des habitants de l'Ukraine provenant d'autres origines se situe autour de 5 %. On y distingue principalement des Biélorusses, des Moldaves, des Tatars de Crimée, des Bulgares, des Hongrois, des Roumains, des Polonais, des Arméniens, des Grecs, des Tatars de l'Oural, des Tsiganes, des Azerbaïdjanais, des Géorgiens, des Allemands et des Gagaouzes, etc.

Les autres nationalités sont très petites et représentent 0,4 % de la population. On y constate l'apparition des Tatars de Crimée en 2001 (248 200 Tatars représentant 0,5 %), alors qu'ils étaient absents du recensement de 1989 et la chute du nombre de Juifs recensés en 2001: 0,2 % de la population (103 600) contre 0,9 % en 1989.

Ces résultats d'ordre ethnique ne correspondent pas nécessairement aux langues parlées, puisque 67,5 % des Ukrainiens parlent l'ukrainien comme langue maternelle, contre 29,6 % pour le russe et 2,9 % pour les autres langues. Il faut considérer que des Ukrainiens ont adopté le russe et que de nombreux membres des petites ethnies (dont des Russes) sont passés à l'ukrainien ou au russe.

Nationalité

Nombre en milliers

Pourcentage de la population

2001

1989

Ukrainiens

37 541,7

77,8 %

72,7 %

Russes

8 334,1

17,3 %

22,1 %

Biélorusses

275,8

0,6 %

0,9 %

Moldaves

258,6

0,5 %

0,6 %

Tatars de Crimée

248,2

0,5 %

0,0 %

Bulgares

204,6

0,4 %

0,5 %

Hongrois

156,6

0,3 %

0,4 %

Roumains

151,0

0,3 %

0,3 %

Polonais

144,1

0,3 %

0,4 %

Juifs

103,6

0,2 %

0,9 %

Arméniens

99,9

0,2 %

0,1 %

Grecs

91,5

0,2 %

0,2 %

Tatars

73,3

0,2 %

0,2 %

Tsiganes

47,6

0,1 %

0,1 %

Azerbaïdjanais (Azéris)

45,2

0,1 %

0,0 %

Géorgiens

34,2

0,1 %

0,0 %

Allemands

33,3

0,1 %

0,1 %

Gagaouzes

31,9

0,1 %

0,1 %

Autres nationalités

177,1

0,4 %

0,4 %

Source: Office ukrainien des statistiques, 2001

2.2 Les Ukrainiens et leur langue nationale

Parmi les 77,8 % d'Ukrainiens, 85,2 % d'entre eux considèrent que la langue ukrainienne est leur langue maternelle et le russe pour 14,8 % d'entre eux, ce qui porte la proportion à 67,5 % pour l'ensemble du pays. Ainsi, la majorité des habitants de ce pays sont des Ukrainiens «d’origine» dont la langue maternelle est l’ukrainien, une langue slave de la famille indo-européenne et apparentée assez étroitement au russe et au biélorusse. Ces trois langues en constituaient jadis une seule, puis elles ont commencé à se fragmenter vers le XIIe siècle.

Contrairement à la croyance populaire, l'ukrainien diffère du russe, autant, par exemple, que le français de l'espagnol. Ces deux langues slaves que sont le russe et l'ukrainien s'écrivent en alphabet cyrillique et sont demeurées proches l'une de l'autre tant au point de vue phonétique et grammatical que lexical. Il est vrai que la grammaire des deux langues présente beaucoup de similitudes et que leur vocabulaire coïncide — mais n’est pas semblable — dans une proportion d’environ 70 %, un peu comme lorsque des mots français (dénoncer, cheval, décembre, etc.) ressemblent à des mots italiens (denunciare, cavallo, dicembre, etc.).

C'est pourquoi le russe et l'ukrainien peuvent donner l'impression à première vue d'être presque deux variantes régionales d'une même langue. Mais ce n'est pas le cas. Ce sont bel et bien deux langues distinctes: un hispanophone ne comprend pas un francophone, alors que les deux langues ont une origine commune, comme c'est le cas pour le russe et l'ukrainien. Voici quelques exemples en ukrainien, en russe et en biélorusse démontrant certaines ressemblances :

Ukrainien

Russe

Biélorusse

Français

khlib

khleb

kheb

«pain»

mist

most

most

«pont»

vkhid

vkhod

ouvakhod

«entrée»

stil

stol

stol

«table»

bilshovyk

bolchevyk

balchevyk

«bolchevik»

vulytsya

oulitsa

voulitsa

«rue»

divchyna

devouchka

daoutchina

«jeune fille»

Évidement, ces quelques exemples témoignent des similitudes, non des différences, car l'ukrainien et le russe constituent deux langues distinctes! Avant la soviétisation de l'Ukraine, on ne comptait pas beaucoup d'emprunts au russe (comme bilshovnyk issu de bolchevnyk), mais à partir des années 1930 les mots russes sont entrés massivement dans la langue ukrainienne et, dans beaucoup de cas, sans aucune nécessité. Cette introduction importante de mots russes dans le vocabulaire ukrainien fut l’un des résultats de la politique de russification menée par le Parti communiste de l’ex-URSS. Un Russe de Moscou qui arrive à Kiev en croyant comprendre instantanément l'ukrainien déchante rapidement, car il se rend compte aussitôt qu'il demeure muet et sourd.  Un Russe ne peut parler l'ukrainien sans l'avoir appris.

- Les dialectes ukrainiens

L'Ukraine n’est pas un pays linguistiquement homogène, bien que l'ukrainien soit parlé par la majorité des habitants. il n’existe pas de langue ukrainienne unique, mais plusieurs variétés et plusieurs formes d’ukrainien, sans oublier une présence importante du russe. Comme c'est souvent le cas pour de nombreuses langues européennes, l'ukrainien est fragmenté en plusieurs variétés dialectales. On distingue trois grands types de dialectes: les dialectes septentrionaux, les dialectes du Sud-Ouest et les dialectes du Sud-Est.

1) Les dialectes septentrionaux comprennent eux-mêmes le polissien occidental (n° 1), le polissien central (n° 2) et le polissien oriental (n° 3), sans la ville de Kiev.

2) Les dialectes du Sud-Ouest sont, dans l'axe nord ouest-est, le volynien (n° 4), le podillien (n° 5), le pokuttia (n° 6), le boyko (n° 7), le transcarpathien (n° 9), etc. Il y en a encore quelques autres.

2) Les dialectes du Sud-Est comprennent au nord-ouest le moyen-dnieprien (10), le dialecte des steppes (n° 11) et le slobodan (n° 12).

L'intercompréhension est relativement aisée entre toutes ces variétés dialectales, mais celles-ci servent à identifier l'origine géographique des locuteurs.

La carte ci-dessus illustre l'aire traditionnelle des dialectes ukrainiens, ce qui n'exclut nullement d'autres langues nationales telles le russe, le roumain, le polonais, etc.

- L'ukrainien standard

L'ukrainien écrit correspond à ce qu'on pourrait appeler l'ukrainien standard, une forme normalisée utilisée dans l'Administration et apprise à l'école; cette forme d'ukrainien n'est utilisée à l'oral que dans des circonstances formelles. Il s'agit de l'ukrainien de la ville de Kiev et associé à la littérature, donc utilisé par les écrivains et les auteurs classiques, surtout ceux du XIXe siècle. Comme on peut l'imaginer, l'ukrainien standard est la langue des dictionnaires, des manuels, des écrits officiels et de «l'environnement graphique de la ville» (affichage). Pour la plupart des Ukrainiens, c'est «le seul vrai bon ukrainien». Il est souvent qualifié de «pur» sans influence du russe. Dans la réalité, la variante officiellement reconnue de la langue ukrainienne littéraire est utilisée seulement par une petite partie de la population ukrainophone.

À l'exemple, du russe, du biélorusse, du serbe, du bulgare et du macédonien, la langue ukrainienne s'écrit avec l'alphabet cyrillique. On parle aussi de l'alphabet ukrainien lorsqu'on l'oppose à l'alphabet russe, dont il constitue une variante. Il est possible de transcrire l’ukrainien avec l’alphabet latin pour en faciliter la lecture à ceux qui ne peuvent pas lire l’alphabet cyrillique.

Cependant, pour beaucoup d'Ukrainiens, cette variété d'ukrainien standard apparaît comme un idéal difficile à atteindre plutôt qu’une réalité quotidienne. D'ailleurs, l’enseignement censé transmettre la norme est souvent critiqué parce que les enseignants ne maîtrisent pas toujours bien cette variété, sans parler des fonctionnaires dont la langue laisse parfois à désirer, surtout quand ils sont russophones. Les termes les plus souvent employés pour qualifier l'ukrainien standard semblent être les mots «littéraire», «authentique» et «pure» ajoutés au mot langue. Par conséquent, très peu d'Ukrainiens parlent l'ukrainien standard. En effet, seule une part relativement faible des Ukrainiens maîtrise réellement l'ukrainien standard. Mais tous parlent soit l'ukrainien urbain, soit une variété dialectale de l'ukrainien, soit le sourjyk.

- L'ukrainien urbain et le sourjyk

Ce qu'on appelle l'«ukrainien urbain» est la forme orale de l'ukrainien standard écrit. Mais il existe deux grandes variétés d'ukrainien urbain: celui des villes à majorité ukrainophone et celui des villes à majorité russophone. Peut s'ajouter une troisième forme d'ukrainien: le sourjyk. L'ukrainien urbain à majorité ukrainophone demeure peu influencé par le russe, alors que l'ukrainien urbain à majorité russophone l'est beaucoup plus. Cela signifie que l'ukrainien parlé dans l'Ouest diffère de l'ukrainien parlé dans l'Est.

Dans les grandes villes ukrainienne, une autre forme d'ukrainien a fait son apparition depuis longtemps: le sourjyk (écrit sourjik, surzhik ou plus officiellement suržyk), mot qu'il convient de prononcer [sour-jik]. Le sourjyk consiste non seulement à un mélange des langues, mais aussi à l'usage de l'ukrainien et du russe en alternance, y compris au cours d'une même conversation, souvent avec le même interlocuteur. Dans les villes ukrainophones, le sourjyk est moins fréquent mais néanmoins présent, alors que dans les villes russophones les «sourjykophones» sont omniprésents. De plus, la part des mots russes dans le sourjyk peut varier non seulement d'une ville à l'autre, mais également d'un individu à l'autre. Ce n'est pas une variété normalisée!
 

Selon les données présentées en 2003 par l'Institut international de sociologie de Kiev, de 11 % à 18 % de la population de l'Ukraine communiquerait en sourjyk. Plus précisément, le sourjyk est parlé par 2,5 % de la population dans l'ouest de l'Ukraine, alors qu'il est employé par plus de 12,4 % de la population dans le Sud. Parallèlement, 9,6 % de la population de l'Est emploie le sourjyk. Ce sont les oblats de la région du Centre-Est qui utilisent le plus le sourjyk.

Néanmoins, il semble difficile d'obtenir des statistiques officielles pour les locuteurs du sourjyk, car la question portant sur la langue dans le dernier recensement décennal ne prévoyait comme réponse que «ukrainien» ou «russe», et non pas «sourjyk».

L'utilisation du sourjyk est le fait des zones rurales. Dans les villes, les Ukrainiens ont tendance à parler l'ukrainien urbain ou le russe, contrairement aux habitants des zones plus rurales, car il y a un prestige associé à ces langues.

On estime que 48 % des Ukrainiens du Sud-Est parlent quotidiennement le russe, contre 40 % pour ceux qui ne parlent que l’ukrainien (surtout les zones rurales et dans les villes de l'Ouest). Les 12 % restants parlent un mélange des deux, c'est-à-dire le sourjyk, ce qui signifie qu'il s'agirait là d'un phénomène propre aux ukrainophones russifiés, mais ce n'est pas aussi simple, car il existe un sourjyk chez les russophones (plus ou moins ukrainisés). Par contre, dans l'Ouest, 90 % des Ukrainiens ne parlent que l'ukrainien, mais dans les villes cette proportion monte à 50 %, tandis que le phénomène du sourjyk demeure plus marginal.

En général, le sourjyk est socialement mal perçu et peu valorisé. Bien souvent, les Ukrainiens eux-mêmes ne peuvent pas dire s'il s'agit de l’ukrainien ou du russe, tant les deux langues semblent fusionnées; pour eux, c'est soit de l'«ukrainien incorrect» soit du «russe incorrect». De toute façon, le sourjyk est perçu comme un «parler incorrect» puisqu'il ne correspond à aucune des langues décrites et standardisées, que ce soit l'ukrainien ou le russe. Non seulement le sourjyk est considéré comme «incorrect», mais également comme un «ukrainien pourri», une «langue impure», probablement parce que «tout le monde peut parler comme ça», un phénomène d'hybridation témoignant qu'un individu parle mal à la fois l'ukrainien et le russe. Il n'en demeure pas moins que le sourjyk correspond à une formidable adaptation linguistique de la part des Ukrainiens dans les milieux urbains.

- L'ukrainien de la capitale (Kiev-Kyiv)

Le nom officiel de la capitale est Kyiv en ukrainien, la forme Kiev est d'origine russe; c'est cette forme qui est passée au français et à l'anglais dans «Kiev». Aujourd'hui, les autorités ukrainiennes proposent généralement pour le français et l'anglais la forme Kyev. En 1995, le gouvernement ukrainien a fait adopter une résolution officielle concernant l'usage des formes étrangères pour désigner la capitale: en alphabet latin, la forme ukrainienne de Kyiv (en cyrillique: Київ) est proposée en lieu et place de Kiev (en cyrillique: Киeв) parce qu'elle correspond mieux à la prononciation ukrainienne que la russe. Voici le texte (en traduction) de la résolution de la Commission ukrainienne pour la terminologie légale reconnue:
 

Protocole n° 1 du 14 octobre 1995

Sur la base de l'analyse d’experts de l'Institut de la langue ukrainienne de l'Académie nationale des sciences de l'Ukraine au sujet de la correspondance en alphabet latin du toponyme Kiev en ukrainien, compte tenu que l'orthographe Kyiv est en effet la pratique moderne dans les communications internationales de l'Ukraine, qu’il est urgent de standardiser la recréation des noms propres ukrainiens par des lettres latines dans un contexte d'intégration de l'Ukraine dans la réalité légale du monde, conformément au point 6 de la partie 4 (b) de la Disposition sur la Commission ukrainienne pour la terminologie légale, approuvée par le décret no 796 du président de l'Ukraine le 23 août 1995 «concernant la disposition en Comité pour les initiatives législatives relatives au président de l'Ukraine, à la Commission de la codification ukrainienne et à la Commission ukrainienne pour la terminologie légale», la Commission a APPROUVÉ :

1) Il est reconnu que l'orthographe latine de Kiev ne recrée pas les particularités phonétiques et écrites du toponyme de la langue ukrainienne.

2) Il est confirmé que l'orthographe de Kyiv comme correspondance de l'écriture latine standardisée du toponyme Київ dans la langue Ukrainienne.

3) Sur la base du point 7 de la Disposition de la Commission ukrainienne pour la terminologie légale, il est déterminé comme obligatoire l'orthographe en alphabet romain standardisée de Kyiv pour l'emploi dans les textes législatifs et officiels.

4) La résolution entre en vigueur au moment de son approbation.

Chef de la Commission,
Ministre de la Justice de l'Ukraine -- S. Holovaty
Secrétaire de la Commission -- Y. Zaitsev

Une bonne translittération française serait «Kyiv» ou «Kyïv» (en prononçant [K-y-il-i-v]), et celle en anglais serait «Kyyiv», mais jamais «Kyev». Évidemment, la loi ukrainienne n'a juridiction qu'en Ukraine et elle ne peut obliger un autre pays à utiliser une forme ou une autre. Cela dit, la forme Kiev en français (comme en anglais) demeure encore la plus répandue. Même le dictionnaire Le Petit Robert des noms propres (2006) n'utilise encore que la forme «Kiev». Cela étant dit, il est possible que la forme Kyiv entre progressivement dans l'usage des francophones, un peu comme Pékin et Beijing pour la capitale de la Chine.  

Dans la capitale, le bilinguisme russe-ukrainien est une nécessité plus que dans toute autre ville, puisque le nombre des russophones est légèrement supérieur au nombre des ukrainophones. Bien que l’ukrainien ait été promu au rang de seule langue officielle, ce statut n'a encore occasionné que fort peu de retombées sur l’usage de l'ukrainien à Kiev qui, on le sait, a été passablement russifiée depuis longtemps, même si un certain progrès a été réalisé depuis 1991, notamment dans l'Administration et les établissements d'enseignement. Dans l'ensemble, la langue russe reste à Kiev un moyen de communication essentiel dans les situations de communication formelles et informelles, et assure sa prédominance dans les milieux professionnels, ainsi que dans les grandes manifestations culturelles, incluant la presse et à la télévision. On peut même affirmer que le Kiévien type est un locuteur du  russe. Il n'existe pas de mauvaises façons de parler le russe à Kiev et il n’y a pas réellement de norme idéale du «parler russe correct». Généralement, il vaut mieux ne connaître que le russe à Kiev, plutôt que seulement l'ukrainien!

Évidemment, la population kiévienne paraît favorable à une «dérussification» des usages linguistiques dans la ville où l'affichage est uniquement en ukrainien. Jusqu'à récemment, les autorités (généralement très russifiées) n'avaient pas manifesté beaucoup d'empressement pour changer la situation; beaucoup d'Ukrainiens ont accusé les autorités de «lenteur» et de «mollesse» dans l’affirmation du droit légitime de la langue ukrainienne. Il est probable que la «Révolution orage» devrait à long terme avoir des effets bénéfiques dans un éventuel processus de transformation et que le russe devra faire face à la pression politique soucieuse d’introduire l’usage croissant de l’ukrainien.

- L'ukrainien rural et le sourjyk

L'ukrainien parlé dans les campagnes («en province») comporte de nombreuses formes dialectales, tant au point de vue phonétique que lexical. Pour les Ukrainiens des villes, l'ukrainien rural est considéré presque comme «une autre langue», car cette variété est très marquée comme essentiellement régionale, patoisante et porteuse d'une origine géographique spécifique, avec des connotations archaïsantes.  On ne peut employer socialement l'ukrainien rural dans les villes. Toute variété régionale est exclue du parler urbain. On constate aussi que plus un Ukrainien est éloigné des villes plus il renforce son effet patoisant. Par contre, s'il demeure près d'un centre urbain, son ukrainien rural prendra davantage une forme hybride qui subit les effets d'une certaine russification. En somme, l'ukrainien rural est stigmatisé comme une «mauvaise façon de parler» lorsqu'il est utilisé à la ville; il est apparenté à la «langue des paysans», donc «grossier» et «désagréable» pour un citadin.

La tendance normale pour ne pas se démarquer dans un milieu urbain serait de se débarrasser de sa «provincialité» et, idéalement, de passer au russe, une langue plus gratifiante. Cependant, comme il est difficile d'apprendre le russe instantanément, il paraît plus simple de commencer à parler le sourjyk (en anglais: Surzhyk ; en ukrainien, suržyk). Dans une première phase d'intégration, l'Ukrainien rural mélange d'abord les deux langues (le sourjyk), pour espérer, dans le meilleur des cas, en arriver à un bilinguisme presque égalitaire, généralement à dominante ukrainophone, bien qu'il puisse subsister un accent d’origine. En somme, il existe une opposition entre les villes, aux parlers plus «purs», et les campagnes, aux parlers plus «impurs». Cette différenciation est donc d'origine socio-économique.

- La répartition spatiale des langues

La carte ci-dessous illustre la répartition spatiale des ukrainophones et des russophones dans le pays, selon le recensement de 2001.  Les locuteurs de l'ukrainien sont majoritaires à plus de 90 % dans l'Ouest (Valhynie, Lviv, Rivne, Termopil, Ivano-Frankivsk, Jytomyr, Vinnytia), sauf dans la Transcarpathie où vivent aussi d'importantes minorités hongroises et roumaines; la région de Chernivtsi abrite beaucoup de locuteurs du roumain. Ce sont des raisons historiques qui expliquent en partie la répartition entre l'Ouest ukrainophone et l'Est russophone. L'Ukraine occidentale a, en effet, été annexée à l'Union soviétique plus tardivement et l'Ukraine de l'Est fut vidée d'une partie de sa population ukrainophone par les répressions staliniennes.
 

Les ukrainophones sont aussi largement majoritaires dans les région du Centre: région de Kiev (92,3%), de Tcherkasssy (92,5%), de Kirovohrad (88,9%), de Tchernihiv (89%), de Soumy (84%) et de Poltave (90%). 

Par contre, dans le Sud et dans l'Ouest, les russophones constituent des minorités importantes (Kharkiv, Dnipropetrovsk, Mykolaiv, Kherson) parfois à égalité (Odessa, Zaporijjia), sinon des majorités (Louhansk et Donetsk). 

Dans la région autonome de Crimée, on comptait, avant la sécession, 65% de Russes, 22% d’Ukrainiens et 10% de Tatars.

Néanmoins, il faut comprendre que les ukrainophones sont partout, y compris dans les zones russophones du Sud et de l'Est, notamment dans les régions rurales (voir la carte des villes ukrainiennes). L'ouest de l'Ukraine correspondrait à ce qu'on peut appeler «l'Ukraine profonde», celle où la quasi-totalité des gens parlent l'ukrainien tous les jours et affirment ne pas savoir le russe. Le Centre et l'Est sont des régions plus mixtes, mais le Sud est aussi unilingue russe que l'Ouest est unilingue ukrainien. Traditionnellement, c'est le Dniepr qui distingue l'Est de l'Ouest, mais la région du Centre couvre les deux rives du fleuve (voir la carte 1). Précisons que toutes les régions rurales comptent surtout des ukrainophones, même dans les zones russophones de l'Est et du Sud, alors que les villes sont davantage russophones et russifiées, même dans l'Ouest. La campagne parlera plus ukrainien, partout dans le pays, alors que la ville aura tendance à être plus russophone, à l’exception des villes les plus occidentales du pays.

En général, les russophones de l'Est et du Sud ont tendance à ignorer l'ukrainien, mais la situation est plus complexe qu'il n'y paraît. Dans certaines familles russophones de la haute société kiévienne, la nouvelle mode est d’embaucher du personnel parlant un ukrainien standard, et de faire des efforts personnels afin de ne parler que l’ukrainien aux enfants dès leur enfance. Il n'en demeure pas moins que les russophones sont généralement partagés entre leur appartenance à la russophonie et leur identification nationale qui passe par l’ukrainophonie. Si beaucoup de russophones se soumettent à cette ukrainophonie, de façon plus ou moins fataliste, d'autres s’opposent plus ouvertement à cette ukrainisation. Les sentiments qu'ils éprouvent peuvent être contradictoires dans la mesure où ils varient de l’attachement affectif à l'Ukraine, parfois à sa culture (et sa langue?) jusqu'à l’hostilité pure et simple, le tout alimenté par les relations conflictuelles entre l’Ukraine et la Russie. Chose certaine, rares sont les russophones du Sud-Est qui croient encore que l'Ukraine deviendra un jour une «province de Russie».

Historiquement, l'Ouest ukrainien n’a pratiquement jamais accepté la russification massive et constante du Sud-Est. L'Ouest a jadis fait partie de l'Empire austro-hongrois et a été annexé à l'Union soviétique plus tard que le reste du pays, soit 1939 au lieu de 1922; il a pu mieux préserver sa langue, et ce, d'autant plus que le voisinage de la Pologne lui fut bénéfique. Rappelons encore que la population de l'Ukraine est urbanisée dans une proportion de 67,2 % et rurales à 32,8 %. Dans les principales divisions administratives et territoriales de l’Ukraine, sauf pour ce qui est de la République autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol, les Ukrainiens forment la majorité absolue.

2.3 Les russophones

On emploie souvent le terme de «Russe» pour désigner les russophones, mais la plupart d'entre eux sont des Ukrainiens d'origine, mais russifiés au cours des décennies, sinon des siècles. Ce sont donc des Ukrainiens russophones, non des Russes comme ceux qui vivent en Russie. L'Ukraine est leur patrie, mais ils demeurent russophiles en raison de la proximité géographique, linguistique et culturelle. Les russophones constituent numériquement la «minorité» la plus importante du pays avec 8,3 millions, soit 17,3 % des habitants de l'Ukraine. Au plan, social, les russophones ne forment pas une minorité comme les autres, car ils font partie, comme les ukrainophones, de la majorité fonctionnelle! La langue russe est la langue maternelle pour 95,9 % des russophones et l'ukrainien pour 3,9 % d'entre eux.

Les russophones d'Ukraine parlent une forme régionalisée du russe qu'on pourrait qualifier de russe kiévien parce que c'est celui en usage dans la ville de Kiev. En ce sens, le russe kiévien s'oppose au «russe moscovite» (dit «standard») parlé en Russie. Les deux formes sont mutuellement intelligibles, mais néanmoins identifiables par tout russophone. Le russe kiévien s'est constitué au cours de l’histoire par contact avec les réalités linguistiques et culturelles ukrainiennes. C'est donc une variété de russe influencée par l'ukrainien. Le russe kiévien est d'abord marqué phonétiquement, notamment par un accent et une certaine tendance à remplacer une consonne russe sonore par une consonne ukrainienne sourde. Il existe aussi de légères différences au point de vue grammatical. Le vocabulaire ukrainien a également influencé le russe local, surtout depuis l'indépendance, alors que l'Administration a introduit de nouveaux vocables techniques désignant des réalités administratives, structurelles et urbaines, notamment l'environnement graphique de la ville (affichage). Enfin, de façon générale, le russe kiévien semble être caractérisé par un vocabulaire plus restreint par rapport au russe standard. 

Les russophones sont très majoritaires dans l'est et le sud de l'Ukraine dans une proportion de 90 %, mais cette proportion diminue considérablement dans la région du Centre; ils sont pratiquement à égalité à Kiev.  En Crimée, les russophones forment 58 % de la population, les ukrainophones, 24 %, les Tatars, 12 %, et les autres nationalités, 6 %.

Dans le Sud, la domination du russe débuta dès 1667, lors du traité d'Androussov (Androussiv), qui partageait l'Ukraine et la Pologne, ce qui explique cette prédominance encore aujourd'hui.

Les «régions russophones» reposent sur une grande industrie héritée de l’époque soviétique, laquelle était étroitement liée pour ses approvisionnements en énergie et en matières premières à la Russie.

Les plus grandes concentrations de russophones en Ukraine sont dans les oblasts de Kharhiv, Donetsk, Louhansk et Zaporozhia ainsi qu'à l'est du Dnipro (villes de Kherson, Mykolayiv et Odessa), dans la République autonome de Crimée et dans la capitale (Kiev-Kyiv).

En 2003, l'Institut de sociologie de Kiev avait fait un sondage pour savoir si l'Ukraine était une patrie pour ses habitants russophones: 76 % avaient répondu par l'affirmative, 16 % s'étaient abstenus et à peine plus de 6 % avaient répondu non. Ces résultats ont le mérite d'être clairs: les habitants de la partie orientale de l’Ukraine ne s’identifient pas comme des Russes, mais comme des «gens d'ici», ce qui signifie des Ukrainiens russophones. Pour certains observateurs, l’encadrement politique dans lequel vivent les russophones du Sud-Est n’en fait pas nécessairement des militants pro-communismes ou pro-Russie, mais plutôt des citoyens encore politiquement passifs qui ont peur de revendiquer quoi que ce soit, car ce n'est pas dans leur culture. Ils se cherchent encore une identité propre. S'il faut reconnaître des différences héritées de l'histoire entre les territoires situés de part et d'autre du Dniepr, une nouvelle identité ukrainienne pourrait bientôt se profiler, dans laquelle les éléments russes et ukrainiens seraient mieux intégrés. Malgré sa position prédominante depuis des décennies dans les villes, le russe commence à régresser, notamment dans l'Administration, l'éducation et surtout dans l'affichage exclusivement ukrainien. 

Plus de 30 millions de personnes, soit plus de 60 % de la population, utilisent le russe tous les jours en Ukraine. Le russe est la langue maternelle de 8,3 millions d'Ukrainiens sur une population totale de 46 millions. Selon un sondage réalisé par le FOM en juillet 20012, quelque 44 % des russophones désiraient que le russe obtienne le statut de «seconde langue officielle» en Ukraine.

2.4 Les minorités nationales

Les Russes ne font pas vraiment partie des «minorités nationales». Les russophones correspondent à une minorité numérique, mais ils font partie de la «majorité fonctionnelle» avec les ukrainophones.

Huit autres groupes ethniques comprennent entre 100 000 et 500 000 personnes: les Juifs (103 600, mais 486 300 en 1989), les Biélorusses (275 800, mais 440 000 en 1989), les Moldaves (258 600, mais 342 500 en 1989), les Bulgares (204 600, mais 233 800 en 1989), les Polonais (144 100, mais 219 200 en 1989), les Ruthènes (???), les Hongrois (156 600, mais 163 100 en 1989) et les Roumains (151 000, mais 134 800 en 1989). Selon les estimations de 1998, plus de 250 000 Tatars de Crimée seraient rentrés en République autonome de Crimée, principalement pendant la dernière décennie. Pour ce qui est des Ruthènes, l'État ukrainien les considère comme des Ukrainiens, car le e terme «ruthène» est employé en hongrois et en roumain pour désigner les Ukrainiens.

De plus, treize autres groupes ethniques comptent entre 10 000 et 100 000 personnes: les Grecs, les Arméniens, les Tsiganes, les Allemands, les Azerbaïdjanais, les Gagaouzes, les Géorgiens, les Lituaniens et plusieurs groupes appartenant aux langues altaïques telles que les Tchouvaches, les Ouzbeks, les Mordviniens, les Kazakhs, etc.

Mentionnons aussi une langue particulière, le trasianka (< biélorusse : трасянка). Il s'agit d'une langue mixte mélangeant le biélorusse et le russe. Cette langue est répandue en Biélorussie, mais également dans les régions frontalières de l'Ukraine, dans l'oblast de Tchermihiv, surtout dans les zones rurales. Le trasianka peut être comparé au sourjyk, sauf que c'est le biélorusse qui remplace l'ukrainien. C'est là encore le résultat de quelques siècles de russification, commencée au temps de l'Empire russe et poursuivie par le régime actuel en Biélorussie. Les nombreux autres groupes nationaux comptent moins de 10 000 locuteurs par langue.

Selon le rapport présenté par l’Ukraine au sujet de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (2 nov. 1999), plus de 130 nationalités seraient représentées en Ukraine. La composition linguistique de l'Ukraine, à partir du recensement de 2001, est caractérisée par les données suivantes :

Office ukrainien des statistiques 2001 Les langues maternelles en pourcentage
Langue par nationalité Ukrainien
comme langue maternelle
Russe
comme langue maternelle
Autre langue
choisie
Ukrainiens 85,2 % ----- 14,8 0,0
Russes 95,9 % 3,9 ---- 0,2
Biélorusses 19,8 % 17,5 62,5 0,2
Moldaves 70,0 % 10,7 17,6 1,7
Tatars de Crimée 92,0 % 0,1 6,1 1,8
Bulgares 64,2 % 5,0 30,3 0,5
Hongrois 95,4 % 3,4 1,0 0,2
Roumains 91,7 % 6,2 1,5 0,6
Polonais 12,9 % 71.0 15,6 0,5
Juifs 3,1 % 13,4 83,0 0,5
Arméniens 50,4 % 5,8 43,2 0,6
Grecs  6,4 % 4,8 88,5 0,3
Tatars 35,2 % 4,5 58,7 1,6
Tsiganes 44,7 % 21,1 13,4 20,8
Azerbaïdjanais (Azéris) 53,0 % 7,1 37,6 2,.3
Géorgiens 36,7 % 8,2 54,4 0,7
Allemands 12,2 % 22,1 64,7 1,0
Gagaouzes 71,5 % 3,5 22,7 2,3
Autres 32,6 % 12,5 49,7 5,2

Parmi les minorités nationales, les Polonais ont choisi de façon importante l'ukrainien pour langue maternelle à 71 % (12,9 % pour le polonais et 15,6 % pour le russe), les Allemands à 22,2 %, les Tsiganes à 21,1 %, les Biélorusses à 19,8 %, les Juifs à 13,4 % ainsi que les Moldaves à 10,7 %. Parmi les nationalités qui ont très peu choisi l'ukrainien comme langue maternelle, on peut citer, outre les Russes, les Tatars de Crimée (0,1 % et 6,1 % pour le russe), les Hongrois pour 3,4 % (le hongrois pour 95,4 %). À l'exception des Russes et des nationalités citées auparavant, plus de la moitié des Moldaves (70 %), des Roumains (91,7 %), des Arméniens (50,4 %), des Azéris et des Gagaouzes (71,5 %) ont choisi leur propre langue comme langue maternelle. Enfin, le russe a été choisi par les Grecs d'Ukraine à 88,5 %, les Juifs à 83 %, les Biélorusses à 62,5 %, les Allemands à 64,7 %, les Tatars de l'Oural à 58,7 % et les Géorgiens à 54,4 %.

On observe aussi des situations de «minorité au sein d’une minorité» dans un certain nombre de miunicipalités à l’intérieur des oblasts (régions) ainsi que dans certaines collectivités locales. Par exemple, les Roumains constituent la majorité de la population du district d’Hertsajiv de l’oblast de Tchernivtsi, tandis que les Bulgares sont en majorité dans le district de Bolgrad de l’oblast d’Odessa et que les Hongrois sont le groupe national le plus important dans le district de Berehove de l’oblast de Transcarpathie (Zakarpattia en ukrainien). Il existe également, dans certaines collectivités locales, des quartiers d’habitation dans lesquels d’autres groupes ethniques, comme les Biélorusses, les Grecs, les Gagaouzes, les Moldaves, les Polonais et les Tatars de Crimée, constituent une majorité.

2.5 Le bilinguisme des Ukrainiens

On dit aujourd'hui que l'Ukraine est un pays bilingue et que ce ne serait pas une juxtaposition de deux communautés unilingues (voir la carte des villes ukrainiennes): l'une étant exclusivement ukrainophone, l'autre exclusivement russophone. La plupart des Ukrainiens comprendraient le russe et l'ukrainien, alors qu'un quart de la population combinerait l'emploi des deux langues dans leur vie quotidienne, les autres ayant une langue de préférence.

Une enquête menée en 2007 par le Centre Razoumkov révélait que 21,5 % des personnes interrogées ne pouvaient guère décider laquelle, de l'ukrainien ou du russe, était leur langue maternelle, ce résultat étant particulièrement élevé dans le Sud à 25,5 % et dans l'Est à 32,2 %. Le nombre de personnes bilingues dans ces régions traditionnellement russophones est égal ou supérieur à celui des personnes qui se réclament de l'ukrainien comme langue maternelle.

Dans l'ensemble du pays, selon l'Institut de sociologie de l'Académie nationale des sciences, les citoyens où l'on parle les deux langues à la maison sont estimés à 17,1 % en 2011, contre 32 % en 1992 (voir le tableau de gauche). Ainsi, la part du bilinguisme au foyer aurait considérablement baissé. Par contre, l'emploi de l'ukrainien au foyer a augmenté, passant de 36,8 % en 1992 à 42,8 % en 2011. Le russe a également augmenté, de 29,0% en 1992 à 38,6 % en 2011.

Ce sont donc les foyers où l'on parlait les deux langues, l'ukrainien et le russe, qui ont vu leur part s'éroder.

Une enquête menée en avril 2002 par le Centre Socis démontraient que le groupe parlant les deux langues à la maison est composée en grande partie d'individus ayant l'ukrainien comme langue maternelle, soit 65 %, comparativement à 34 % pour ceux dont le russe est la langue maternelle. Pour certains linguistes, le bilinguisme serait généralement une étape intermédiaire vers la russification de la langue ukrainienne. Le bilinguisme collectif est étendu sur presque tout le territoire mais de façon asymétrique: il y a toujours une langue plus forte que l'autre. Dans l'Ouest, c'est l'ukrainien, dans l'Est, le russe.

Par exemple, dans la région de Soumy (voir la carte détaillée), où 24 % de la population locale considère le russe comme sa langue maternelle et 75 % l'ukrainien, 25 % parlaient le russe à la maison en 2002, alors que seulement 29 % des 75 % des ukrainophones parlaient exclusivement l'ukrainien à la maison, tandis que 46 % parlaient les deux langues. Dans la région de Mykolayiv (voir la carte), 60 % de ceux qui ont indiqué l'ukrainien comme langue maternelle, 10 % ne parlent que l'ukrainien à la maison, contre 40 % pour le russe. Dans la région de Donetsk (voir la carte), 10 % des personnes interrogées ont admis avoir l'ukrainien comme langue maternelle, mais moins de 1% parlaient l'ukrainien, alors que 87 % des russophones ne parlait que russe et 12 %, les deux langues «selon les circonstances».

Le bilinguisme individuel ne semble pas très égalitaire en Ukraine, selon qu'on parle l'ukrainien ou le russe comme langue maternelle. Il y a plus d'ukrainophones qui passent au russe que de russophones qui changent de langue pour l'ukrainien. Ainsi, entre 1992 et 2010, le passage du bilinguisme vers l'unilinguisme ukrainien n'existe que dans l'ouest du pays où la proportion d'individus bilingues a diminué de 19 % à 6 %, en raison d'une augmentation des locuteurs de l'ukrainien. Cependant, au même moment, plusieurs autres régions (oblasts) sont en cours de russification. Dans le Sud, seul 1 % des bilingues est passé à l'ukrainien contre 9 % au russe. En conséquence, la part de ceux qui parlent le russe à la maison a augmenté de 43 % à 54 % dans le Sud et de 56 % à 64 % dans l'est de l'Ukraine.

Dans les grandes villes du Sud, de l’Est et en partie du Centre, la langue ukrainienne est pratiquement absente, car elle est parlée uniquement par des intellectuels, surtout des écrivains, des artistes, des scientifiques, quelques militants des mouvements sociaux ou des partis politiques à orientation nationale ukrainienne. Ceux qui parlent l'ukrainien dans ces régions (oblasts) résident dans les zones rurales.

Il na faudrait pas oublier la ville de Kiev. En 2008, le Centre d'études sociologiques Dumka Hromadska a mené une enquête sociologique pour déterminer quelle était la situation linguistique à Kiev. La  question était la suivante : «Quelle langue utilisez-vous dans la vie quotidienne ?» Les réponses ont été les suivantes :

- 52 %, principalement le russe;
- 32 %, le russe et l'ukrainien à égalité;
- 14 %, surtout l'ukrainien;
- 4,3 %, exclusivement l'ukrainien.

Ces résultats démontrent que le bilinguisme individuel n'est le fait que du tiers de la population de Kiev. Dans cette ville traditionnellement bilingue, l'usage veut que, dans les communications interpersonnelles, les individus s'expriment dans la langue de leur choix, mais il est considéré comme «offensant» de ne pas comprendre la langue de l'autre. Il est courant de poser une question en russe et de se faire répondre en ukrainien, ou vice versa. C'est une pratique courante à la télévision.

2.6 Les religions

Les deux grandes religions de l'Ukraine sont chrétiennes. Il s'agit, d'une part, de la religion orthodoxe (58,7 %), d'autre part, de la religion catholique (9,6 %). L'Église grecque-catholique ukrainienne fait partie des Églises catholiques orientales ainsi que l'Église grecque-catholique ruthène. Il existe d'autres religions chrétiennes, dont le protestantisme et l'Église apostolique arménienne, mais elles sont en petit nombre. L'islam est peu représenté (3,5 %), de même que le judaïsme. Les russophones et les ukrainophones sont de religion orthodoxe, alors que les Tatars sont pour la plupart des musulmans sunnites. Les minorités hongroises et polonaises sont généralement des catholiques romains. 

La religion jour un rôle non négligeable dans les antagonismes ukrainiens: langues et religions ne font pas nécessairement bon ménage. Ainsi, l'Église ukrainienne orthodoxe du patriarcat de Moscou est presque entièrement russophone, alors que l'Église ukrainienne gréco-catholique (catholique uniate) est ukrainophone et l’Église ukrainienne orthodoxe du patriarcat de Kiev ainsi que l’Église ukrainienne orthodoxe autocéphale sont toutes deux massivement ukrainophones. À l’ouest de l’Ukraine (où se trouve Kiev, la capitale), la population est majoritairement catholique, parlant ukrainien et géographiquement plus proche de l’Union européenne. La partie orientale est peuplée par des russes «ethniques», parlant russe et de religion orthodoxe. Environ 75 % des Ukrainiens, toutes langues confondues, se disent croyants.

Dernière mise à jour: 15 déc. 2015
     
    L'Ukraine    
(1) Données démolinguistiques (2) Données historiques (3) Politique relative à la langue ukrainienne
(4)
politique linguistique relative aux minorités nationales

 
(5) Bibliographie


 

L'Europe

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