République de Biélorussie

Biélorussie

Considérations générales

Cette page a été rendue possible grâce à la collaboration exceptionnelle de M. Jean-Pierre Jeantheau (Université de Paris V - René Descartes).    

 

Capitale: Minsk 
Population:  9,4 millions (2010)
Langues officielles: biélorusse et russe
Groupe majoritaire: biélorusse (81,2 %)

Groupes minoritaires: russe (11,4 %), polonais (3,9 %), ukrainien (2,4 %), yiddish (,3 %), autres (lituanien, letton, etc.)
Système politique: république parlementaire présidentielle autoritaire
Articles constitutionnels (langue): art. 17 et 50 de la Constitution de 1996
Lois linguistiques: Loi 46 sur les langues (19
90, abrogée); Loi sur l'éducation (2002); Loi sur les minorités nationales (1992, abrogée); Loi sur la liberté de religion et les organisations religieuses (2002); Loi 187 sur les langues (1998); Loi sur les minorités nationales (2004).

1     Situation géographique

La Biélorussie (ou Bélarus) est un pays de l'est de l'Europe. Ce pays est bordé au nord-ouest par la Lituanie et la Lettonie, à l'est par la Russie, au sud par l'Ukraine et à l'ouest par la Pologne. 

La superficie du pays est d'environ 207 600 km², soit sept fois la Belgique ou trois fois moins que la France. Sur le plan administratif, la Biélorussie est divisée en six oblasts (ou districts): Minsk, Gomel, Brest, Vitebsk, Grodno et Moghilev. La ville de Minsk en est la capitale et la plus grande cité du pays. Voir la carte détaillée de la Biélorussie.

L'appellation de Biélorussie (ou Bieloroussija en russe: «Russie blanche») sert à désigner le pays depuis la Seconde Guerre mondiale, mais le terme de Bélarus, qui a la même signification en biélorusse, a été choisi lors de l'indépendance en 1991 et a été accepté et reconnu par les instances internationales. Pour la période postérieure à l'indépendance, il est donc d'usage d'utiliser le mot Bélarus pour désigner le pays, Biélorusses pour les citoyens et biélorusse pour la langue nationale. On utilise parfois en français les mots Biélorussiens (peuple) et biélorussien (langue) plutôt que Biélorusses (peuple) et biélorusse (langue).

2    Données démolinguistiques

Lors du recensement de 1989, quelque 77 % des citoyens s'étaient déclarés des Biélorusses. Ils parlaient, en principe, le biélorusse, une langue qui fait partie des langues slaves de l'Est (ou slaves orientales) au même titre que le russe,  l'ukrainien et le ruthène. Par ailleurs, une enquête officielle de 1994 affirme que seulement 12 % de la population du pays maîtriserait parfaitement le biélorusse. Mais une enquête du sociologie Lieviach (cité par jeantheau, 2001), menée en 1992 (sur un échantillonnage de 1300 personnes) et publiée en 1994, révélait que 36,4 % des citoyens interrogées déclarent le russe comme langue maternelle et 60,5 %, le biélorusse. Bref, il ne paraît pas aisé de savoir précisément la proportion des locuteurs du biélorusse.

Toutefois, les derniers résultats du recensement de 1999 révélaient que 81,2 % étaient des Biélorusses, 11,4 % des Russes, 3,9 % des Polonais, 2,4 % des Ukrainiens, 0,3 % des Juifs et 0,1 tous les autres. Selon ce même recensement, seulement 38 % des citoyens biélorusses emploieraient quotidiennement le biélorusse. Une enquête par questionnaire de 1998 révèle qu'à Minsk très peu de familles, soit 1 %, utilisent le biélorusse comme langue de communication intra-familiale, alors que 29 % déclarent recourir à un mélange de biélorusse et de russe. Pourtant, que 81,2 % des Biélorusses considèrent le biélorusse leur langue maternelle, ce qui signifierait que les locuteurs du biélorusse peuvent être considérés comme une minorité fonctionnelle dans la république de Biélorussie. 

Une enquête de 1990 (Béloroussov et Grigorian, cités par par jeantheau, 2001) pour l'Académie des sciences de Russie révélait qu'à Minsk 95,4 % des individus déclaraient pourvoir parler le russe et que les deux tiers des habitants se considèrent comme bilingues quand il s'agit de parler, mais ils se considèrent comme bilingues dans une proportion de quatre cinquième pour l'écoute (radio-télévision). 

2.1    La langue biélorusse

Les langues russe, biélorusse et ukrainienne ont jadis constitué une seule et même langue, mais elles se sont fragmentées vers le XIIe siècle pour se différencier jusqu'à devenir des idiomes distincts. Brièvement, on pourrait dire que, au cours des siècles, le biélorusse aurait subi l'influences du polonais, du russe et des langues baltes, alors que le russe aurait été davantage influencé par les langues ouraliennes (surtout le finnois de Finlande) et l'ukrainien par les langues turques (JEANTHEAU, 2001). Mais il subsiste également entre les trois langues des différences d'ordre phonétique, grammatical et syntaxique. C'est pourquoi un unilingue russophone éprouvera beaucoup de difficultés à comprendre le biélorusse, surtout dans les communications informelles et la littérature, mais la compréhension sera facilitée si le texte est relativement technique. 

À l'exemple, du russe, de l'ukrainien, du serbe, du bulgare et du macédonien, le biélorusse s'écrit généralement avec l'alphabet cyrillique (kirylicaj), mais des raisons historiques ont fait en sorte qu'il est possible de l'écrire avec l'alphabet latin (latsinka). 

Précisons aussi que la cohabitation linguistique a créé une langue hybride appelée le trasyanka, assez fluctuant selon les régions, qui correspond en un «mélange» entre la langue biélorusse et normalement le russe, mais éventuellement avec une autre langue (polonais, ukrainien ou lituanien). En guise de comparaison, voici un tableau montrant des mots en biélorusse, russe et ukrainien:

Ukrainien

Russe

Biélorusse

Français

khlib

khleb

kheb

pain

mist

most

most

pont

vkhid

vkhod

ouvakhod

entrée

stil

stol

stol

table

bilshovyk

bolchevyk

balchevyk

bolchevik

vulytsya

oulitsa

voulitsa

rue

divchyna

devouchka

daoutchina

jeune fille

On compte des minorités biélorusses dans plusieurs pays: en Azerbaïdjan (4700 env.), au Kazakhstan (180 000), au Kirghizistan (7600), en Lettonie (105 000), en Lituanie (63 000), en Russie (1,2 million), au Turkménistan (5200), en Ukraine (440 000), en Ouzbékistan (30 000), en Pologne (200 000), en Moldavie (20 000), etc. 

2.2    Les minorités linguistiques

La Biélorussie compte quelques communautés linguistiques minoritaires. Il faut d'abord mentionner l'importante minorité russophone. Bien que les Russes ne comptent que pour 11,4 % de la population, leur influence reste considérable du fait que la langue russe a conservé dans ce pays un rôle de langue inter-ethnique qui, depuis le référendum de 1995, est également celui d'une langue co-officielle avec le biélorusse. C'est même une langue dont le prestige dépasse celui du biélorusse. Le pays compte aussi des Polonais (3,9 %), des Ukrainiens (2,4 %), des Lituaniens, des Lettons et des Juifs (yiddish). 

Il faut dire aussi que les statistiques officielles révèlent qu'il n'y aurait que deux à trois mille Ukrainiens en Biélorussie. Or, les Ukrainiens affirment qu'ils atteindraient le million. Selon le Centre culturel ukrainien, cette différence s'expliquerait par le fait que la plupart des Ukrainiens de deuxième et de troisième génération se considèrent comme des Biélorusses, bien qu'ils parlent l'ukrainien. À ce sujet, tous les groupes ethniques du pays, y compris les Polonais, font face au problème de la comptabilité dans les recensements: si les citoyens s'identifient comme des Biélorusses, leur langue maternelle n'est pas comptabilisée. Le recensement de 1999 estime le nombre des Lituaniens à 6337 personnes; selon le Centre lituanien de la culture, de l'éducation et de l'information, il y aurait au moins 18 000 Lituaniens en Biélorussie. 

3    Données historiques

Le territoire actuel de la Biélorussie («Russie blanche») reçut ses premières populations slaves vers le VIe siècle: des  Krivitches, des Dregovitches et des Radimitches. Les Krivitches fondèrent la première principauté (Polotsk) vers le IXe siècle. Ces principautés furent à l'origine de la création de la Ruthénie de Kiev (ou duché de Kiev). C'est une époque que les nationalistes biélorusses considèrent comme importante parce que le territoire existait comme une entité politiquement indépendante. 

3.1    Le grand-duché de Lituanie

Au XIIIe siècle (1240), les Mongols envahirent la région et ravagèrent le duché de Kiev mais pas le territoire actuel de la Biélorussie, tout en soumettant une grande partie de ce qui est aujourd'hui la Russie. La chute du duché de Kiev entraîna l'apparition de nombreux petits duchés indépendants (Polotsk, Pinsk, Smolensk, Torovsk) qui, après l'invasion mongole, passèrent ensuite sous la domination du grand-duché de Lituanie. Le premier grand-duc de Lituanie fixa sa capitale en 1253 à Novogorodek, soit en territoire biélorusse. En 1323, la capitale lituanienne fut déplacée vers l'actuelle Vilnius (Lituanie). À cette époque, le grand-duché de Lituanie constituait l'un des États les plus prospères de l'Europe orientale. La langue administrative du grand-duché était le biélorusse et, durant plusieurs siècles, la Biélorussie a constitué le noyau culturel et linguistique de la Lituanie. D'ailleurs, les nationalistes considèrent que la période du grand-duché de Lituanie fut l'«âge d'or» pour le développement de la langue biélorusse.

Le nom de Biélorussie apparut pour la première fois au XIIIe siècle et reste mal expliqué. S'agit-il de la couleur blanche des vêtements? des sables blancs couvrant de grandes surfaces? ou du fait que les habitants en payèrent jamais de tribut aux Mongols? On croit aussi que les Russes nommèrent la Biélorussie «Russie blanche» parce que cette couleur symboliserait les Slaves de l'Ouest et signifie «occidental».  Pour leur part, les Occidentaux employaient l'expression «Russia Alba» (Russie blanche) pour désigner les environs de la principauté de Novgorod au nord-ouest de la Russie actuelle. Un peu plus tard, en 1539, le Suédois Olaus Magnus dressa une carte («Carta Marina») et désigna une zone comprise entre le golfe de Finlande et le lac Peïpous (ou lac des Tchoudes situé en Estonie et en Russie). Les géographes italiens utilisèrent parfois l'expression «Rossia bianca» pour désigner les territoires au nord de la mer Noire et de la mer d'Azov. En réalité, et jusqu’au milieu du XVe siècle, l'expression «Russie blanche» n'était bine souvent même pas associé à un territoire spécifique. Au siècle suivant, le territoire de la Biélorussie actuelle était aussi nommé «Russie propre», ce qui signifie «libre», car la région n'avait pas été occupée ni par les Tartares, ni par les chevaliers Teutoniques - ou «Biéla Rous’» (ce qui désignait l’est de la Russie alors intégré au grand-duché de Lituanie). Outre «Russie blanche» (ou Biélorussie), on a aussi appelé ce pays «Ruthénie blanche» et «Biéloruthénie». Ses habitants furent nommés «Blancs-Ruthènes», «Biéloruthènes», «Blancs-Russiens», puis «Biélorussiens».

3.2     La domination polonaise

Par la suite, le grand-duché de Lituanie et la Pologne se rapprochèrent au point de devenir un seul État en 1569: l'Union de Lublin. Le roi de Pologne était aussi grand-duc de Lituanie (dont faisait partie la Biélorussie). Au XVIIe siècle, le royaume de Pologne et de Lituanie s'étendait de la Baltique à la mer Noire; à l'est, il allait presque jusqu'à Moscou. Cette période amorça en Biélorussie une politique de polonisation de l'élite biélorusse du fait que le centre de décision du pouvoir était situé en Pologne. De son côté, le clergé catholique, essentiellement polonais, tenta de convertir les Biélorusse au catholicisme romain tout en promouvant la langue polonaise. 

Évidemment, c'est à cette époque que la langue biélorusse emprunta un grand nombre de polonismes (mots du polonais). Les milieux paysans restèrent à l'écart de ce mouvement de polonisation et restèrent les principaux locuteurs de la langue biélorusse. En 1696, une réforme entraîna l'introduction de l'alphabet latin dans l'écriture biélorusse. Disputée entre la Pologne et la Russie (l'État de Moscou), la région de la Biélorussie resta sous domination polonaise jusqu'en 1772, date à laquelle sa partie orientale fut annexée par la Russie. Entre-temps, la Biélorussie se retrouva au centre des guerres et des invasions cosaques russes, ce qui eut comme résultat de décimer une partie de la population et de dévaster le pays.  

3.3    La domination russe

Suite aux partages successifs de la Pologne en 1772, 1793 et 1795, la Russie, avec l'aide de l'Autriche, acquit tout le territoire de la Biélorussie. Lorsque les forces françaises conduites par Napoléon envahirent le pays en 1812, la retraite des armées russes, puis françaises, laissa un territoire dévasté par la pratique de la terre brûlée, alors qu'une grande pauvreté subsista tout au long du XIXe siècle. Après 1830, le tsar de Russie entreprit une politique de «dépolonisation» qui fut suivie par une politique de russification. Beaucoup de mots russes sont entrés dans la langue biélorusse, mais ils se sont généralement prononcés et écrits différemment. Le russe fut décrété langue officielle en Biélorussie; il fut même interdit de publier des livres (1859) ou d’enseigner en biélorusse, qui resta la langue des «masses paysannes illettrées». En plus d'être la langue de l'Administration et de l’éducation, le russe fut également celle de la promotion sociale. Malgré la politique du star, l'influence polonaise perdura en Biélorussie occidentale, alors que la russification prit de l'expansion en Biélorussie orientale. De nombreux Biélorusses émigrèrent en Sibérie ou aux États-Unis. Mais les rivalités entre les élites polonisées et russifiées, ainsi que l'émergence d'une nouvelle classe dirigeante d'origine paysanne favorisa la formation d'un sentiment national biélorusse. 

Puis le début du XXe siècle entraîna l'urbanisation et l'exode rural. Les Biélorusses arrivèrent dans des villes déjà largement russifiées. Ils restèrent longtemps minoritaires au plan ethnique et s'intégrèrent linguistiquement au russe au fur et à mesure de leur arrivée.

En 1914, la moitié du territoire biélorusse tomba aux mains des Allemands qui tentèrent de susciter un sentiment national anti-polonais et anti-russe (JEANTHEAU, 2001). La première école biélorusse vit le jour avec la complicité des Allemands; dans les années qui suivirent, la Biélorussie se couvrit d'écoles biélorusses. Après la révolution d'Octobre de novembre 1917, le régime soviétique fut instauré en Biélorussie, mais les Allemands continuèrent d'occuper une grande partie du pays. Le biélorusse devint l'instrument de l'alphabétisation des enfants.

Après le traité de Brest-Litovsk et la retraite des troupes allemandes, une république démocratique biélorusse (avec le biélorusse comme langue officielle) fut proclamée en mars 1918, mais elle fut aussitôt écrasée par les bolcheviks et la proclamation de la République socialiste soviétique de Biélorussie (le 1er janvier 1919). Les Polonais continuèrent les hostilités et le pays fut partagé au traité de Riga (mars 1921) entre l'URSS et la Pologne (avec la frontière de 1772). 

3.4    Le régime soviétique

Le 30 décembre 1922, la Biélorussie devint une république fédérée de l'URSS (avec 55 200  km² de territoire), ce qui est quatre moins qu'aujourd'hui. La Constitution de l'époque reconnut quatre langues nationales en Biélorussie: le biélorusse, le russe, le yiddish et le polonais. En 1924 et 1926, la Russie soviétique restitua des territoires biélorusses et le pays atteint une superficie de 125 200  km². Durant les années qui suivirent, la Biélorussie put bénéficier d'une certaine autonomie et entreprit la biélorussification du territoire. Le biélorusse fut réintroduit en tant que langue d’enseignement dans les écoles et l’on se remit à publier en biélorusse. Ce fut l'époque des nationalistes marxistes, de la fondation de l'Université biélorusse de Minsk, d'une augmentation des publications en biélorusse et de la création de centres spécialisés en biélorusse. En cela, le pays respectait les directives de la politique linguistique de Lénine, laquelle reconnaissait le droit pour tout citoyen soviétique de recevoir son instruction dans sa langue maternelle. C'est pourquoi, dans Belorussia under Soviet Rule, 1917-1957, Yvan Lubachko (cité par JEANTHEAU, 2001) affirmait en 1972 que nombre de Biélorusses furent très satisfaits de la politique de Lénine à ce sujet:

Le programme linguistique de Lénine a gagné à la cause des bolcheviks de nombreux nationalistes qui leur étaient au départ opposés. Beaucoup de Biélorusses, par exemple, qui avaient fui à l'étranger, furent si contents du programme soviétique pour développer la langue biélorusse qu'ils retournèrent en Biélorussie soviétique et travaillèrent de façon enthousiaste à la révolution culturelle avec les bolcheviks.

Toutes les minorités de l'URSS eurent à nouveau le droit de parler leur langue, de transmettre leur culture à leurs enfants, d'ouvrir leurs écoles et de posséder leurs propres organismes de presse. Mais cette politique «libérale» ne dura pas très longtemps; elle se termina quelque temps après la mort de Lénine (le 21 janvier 1924). Une véritable guerre de succession opposa Trotski à Staline et, en 1928, Staline l'emporta et instaura un régime socialiste autoritaire. 

Bien que d'origine géorgienne, Staline n'appliqua guère les idées libérales de Lénine en matière de nationalités. Dans les années trente, Staline favorisa plutôt, à l'instar des tsars, la russification de l'URSS en généralisant l'emploi du russe comme langue de travail et l'immigration des Russes dans les États fédérés, sans oublier les déportations massives en Sibérie pour des petits peuples entiers accusés de trahison.  En 1930, lors du XVIe Congrès du Parti communiste, Staline déclarait ce qui suit:

Il faut laisser les initiatives nationales grandir et se déployer en manifestant toutes leurs vertus potentielles pour leur permettre ensuite de se fondre en une seule culture avec une seule langue commune. L’épanouissement des cultures, nationales par la forme et socialistes par le contenu, sous le régime de la dictature du prolétariat dans un seul pays, pour leur fusion en une seule culture socialiste par la forme comme par le contenu, avec une seule langue commune au moment où le prolétariat triomphera dans le monde entier et où le socialisme entrera dans les moeurs, voilà précisément où est l’essence dialectique de la conception léniniste du problème des cultures nationales.

L'intention était très claire: amadouer les populations locales avant de les obliger à s'assimiler. En Biélorussie, les purges de Staline entraînèrent l'emprisonnement de beaucoup d'intellectuels et l'arrêt de toute biélorussification. Le biélorusse recommença à prendre du recul, alors que le russe devint la langue de l'administration, de l'éducation et du commerce. Du fait que le biélorusse était une langue génétiquement très proche du russe, il paraissait d'autant plus facile pour les Biélorusses d'apprendre cette langue et, éventuellement, de s'assimiler. 

Après l'invasion de la Pologne par l'Allemagne en 1939, l'URSS, en vertu du pacte germano-soviétique s'empara une nouvelle fois de la Biélorussie occidentale, la rattacha à la RSS de Biélorussie et doubla ainsi pratiquement le territoire de la république. En juin 1941, les Allemands envahirent la Biélorussie, mais en furent expulsés en 1944, laissant le pays en ruine (avec 209 villes et 9200 villages détruits, ainsi que 1,3 million de victimes). Il semble que les atrocités de l'occupation nazie aient favorisé en Biélorussie un puissant mouvement de résistance, lequel a certainement contribué à enraciner le «patriotisme international soviétique». À l'exception de certaines petites zones (Bialystock) allouées à la Pologne, les frontières politiques de 1939 de la RSS de Biélorussie furent confirmées en vertu du traité de 1945 signé entre la Pologne et l'URSS. La même année, lors de la fondation de l'Organisation des Nations unies, la Biélorussie obtint un siège en tant que membre fondateur (avec l'Ukraine). 

Profitant d'une période de développement économique, Staline poursuivit sa politique de russification en Biélorussie et évidemment dans les autres républiques de l'URSS. La langue du «socialisme internationaliste», celle des dirigeants soviétiques, celle de l'ethnie majoritaire, celle de la littérature et des sciences était le russe. Le 13 mars 1938, Staline avait décrété l'apprentissage obligatoire du russe dans toutes les écoles de l'URSS; la Biélorussie avait même commencé avant. L'arrivée des minorités russophones, avec les incontournables purges politiques, dans presque toutes les républiques eut un effet d'entraînement considérable pour la diffusion du russe. Ce n'est pas anodin si la Constitution de la Biélorussie de 1937 n'incluait aucune disposition linguistique, ce qui laissait libre cours à la propagation du russe. De plus, Staline abolit toutes les unités militaires nationales et imposa l'unique langue russe à l'armée soviétique. 

Pour Staline, l'évolution naturelle des langues devait entraîner une réduction considérable des langues dans le monde et ne conserver que celles ayant une «réelle valeur de communication». Cette réduction est même souhaitable pour éviter des pertes d'énergie et de temps pour l'humanité (cité par jeantheau, 2001). Mieux, au fil d'arrivée, il ne devrait rester peut-être que l'anglais et le russe, probablement même seulement le russe, la «langue du socialisme triomphant» (cité par jeantheau, 2001). Mais Staline se révéla un bien mauvais prophète!

Certes, après la mort de Staline survenue en 1953, le recours à la terreur et aux travaux forcés diminua de manière sensible, mais la russification perdura, puis s'accentua avec Nikita Khrouchtchev qui fut destitué et remplacé par Leonid Brejnev en 1964. Le biélorusse fut graduellement marginalisé, puis éliminé des domaines associés au progrès et à l'éducation, et finalement confiné à un rôle de plus en plus identitaire. 

Au cours de ces années, de nombreux Russes vinrent s'installer en Biélorussie (et dans les autres républiques), ce qui contribua à la diffusion de la langue russe, et ce, d'autant plus qu'ils exigeaient que leurs enfants reçoivent une éducation en russe. L'omniprésent Parti communiste n'offrait des promotions qu'à ceux qui maîtrisaient parfaitement la langue russe. Étant donné que le biélorusse est plus apparenté au russe que la plupart des autres langues parlées en Union soviétique, l'assimilation fut plus rapide.  La Biélorussie urbaine devint russophile et russophone. L'enseignement du biélorusse devint de plus en plus facultatif dans les écoles primaires au profit du russe. On envisagea même d'obliger les jardins d'enfants à n'utiliser que le russe dans l'enseignement.  À la toute fin des années soixante-dix, des mouvements nationalistes se développèrent à Minsk. Ces mouvements s'accentuèrent après l'explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986, alors que la Biélorussie avait reçu plus de 70 % des retombées radioactives en raison de la direction des vents. 

À la faveur de la perestroïka, les minorités de l'Union soviétique (dont la Biélorussie) acquirent une marge de manoeuvre dont elles surent tirer parti rapidement. À la fin des années quatre-vingt, l'opposition nationaliste biélorusse devint plus vive; des intellectuels envoyèrent au président Gorbatchev des pétitions exigeant la protection du biélorusse. Les nationalistes firent leur apparition au Parlement (le Front populaire de Biélorussie) lors des élections de mars 1990. Le 26 janvier précédent, le Soviet suprême de la RSS de Biélorussie avait adopté la loi no 46 sur les langues en Biélorussie: le biélorusse fur proclamé langue officielle et les noms de rues en russe furent remplacés par des noms biélorusses. En juillet, le Soviet suprême de Biélorussie déclara la souveraineté de la RSS de Biélorussie. Après l'effondrement de l'URSS en 1991 et, à l'exemple de la Russie, de l'Estonie et de l'Ukraine, la RSS de Biélorussie proclama son indépendance.  Au moment de la dissolution de l'Union soviétique en 1991, on comptait quelque 25 millions de Russes dans les différentes républiques.

3.5    La Biélorussie indépendante

La présidence du nouveau pays revint à Stanislas Chouchkevitch, un candidat pas trop apparenté aux communistes. Mais l'indépendance ne signifia pas nécessairement une rupture définitive avec Moscou. En raison du système agricole industriel géré et financé en partie par l'Union soviétique, sans oublier les affinités culturelles avec la Russie, la Biélorussie se put restée éloignée très longtemps. Le nouveau pays joua un rôle prépondérant dans la recherche d'une «autre union» et la formation de la Communauté des États indépendants (CEI), dont il accueillit le premier sommet à Minsk, en décembre 1991. La Biélorussie fut l'un des signataires du traité de non-prolifération nucléaire de juillet 1993; elle s'engagea à retirer toutes ses armes nucléaires pour 1996. En janvier 1994, le Soviet suprême destitua Stanislas Chouchkevitch, apparemment en raison de son incapacité à contrôler la corruption existant au sein de son gouvernement. En fait, ce fut surtout à cause de ses réticences à se rapprocher de la Russie et de son désir de rapprochement avec les pays occidentaux. Il fut remplacé par le conservateur Metchislav Gribe (Hyrb), un général biélorusse.  

En mars 1994, la Biélorussie adopta une nouvelle constitution proclamant le biélorusse comme langue officielle et le russe comme langue des communications inter-ethniques. En juillet de la même année, le pays connut ses premières élections présidentielles, au cours desquelles le populiste Alexandre Loukachenko remporta une victoire écrasante sur le premier ministre sortant Vyacheslav Kebich.

L'autoritaire Loukachenko entra rapidement en conflit avec le Parlement biélorusse. Il proposa dès 1995 un référendum pour faire approuver ses décisions en s'appuyant sur la nostalgie de l'époque soviétique. Toutes les propositions de Loukachenko  furent entérinées par la population, dont l'attribution au russe comme «seconde langue officielle» (83 %), l'intégration économique avec la Russie (82,4 %), le retour au drapeau de la période soviétique (75 %), le droit pour le président de dissoudre le Parlement (78 %).

Le pays connut aussitôt des manifestations d'opposition, ce qui démontrait que le mécontentement social n'était pas terminé. D'ailleurs, lors des nombreuses manifestations anti-Loukachenko qui eurent lieu par la suite, beaucoup de citoyens furent arrêtés et des journalistes étrangers furent expulsés.

En réalité, le président Loukachenko aurait utilisé le référendum dans le but de modifier la Constitution de 1994 afin d'élargir ses pouvoirs et de prolonger son mandat. Il a ignoré les avis de la Cour constitutionnelle qui a statué que la Constitution ne pouvait pas être modifiée par référendum. En conséquence, le régime politique actuel est basé sur la Constitution de 1996, laquelle a été adoptée de façon inconstitutionnelle. La plupart des membres de la communauté internationale ont critiqué ce référendum et n'ont pas reconnu la légitimité de la Constitution de 1996.

En avril 1996, les présidents Loukachenko et Eltsine de Russie signèrent un traité d'Union économique entre la république du Belarus et la fédération de Russie. Cette union russo-biélorussienne n'aboutit pas à la création d'institutions communes ou supranationales, mais elle ne devrait pas rester pour autant une coquille vide. Vers la fin de l'année 2000, la Russie et la Biélorussie créèrent, avec le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, la Communauté économique eurasienne. À la fin de 2002, le président Loukachenko fut interdit de séjour en Europe et aux États-Unis en raison de son autoritarisme et des violations des droits de l'homme par son pays. En mars 2006, Loukachenko fut réélu pour un troisième mandat dans la confusion la plus totale avec 83 % des voix. En décembre 2010, Alexandre Loukachenko fut réélu officiellement avec 79,6 % des voix. L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a évoqué un dépouillement «imparfait» et une élection «loin des principes démocratiques».

De façon générale, le mécontentement de la population reste présent. L'économie ne décolle toujours pas et dépend trop de la Russie.  La Biélorussie reste relativement isolée des pays occidentaux, ce qui n'est certainement pas étranger au fait que le régime politique actuel comporte un relent de «nostalgie soviétique» et se rapproche davantage de la Russie. Le président Loukachenko pourrait bien exploiter à son profit les sentiments extrémistes existant à l'état endémique dans son pays. En Biélorussie, les nationalistes, souvent issus de la Biélorussie occidentale et de la minorité catholique, pourraient être présentés comme des représentants d'intérêts «polonais», les libéraux, comme étant «au service de la haute finance supranationale», et les communistes, comme un «groupe d'intérêt archaïque» peu lié à la Biélorussie profonde. Signalons que les organisations pour la défense des droits humains ont rapporté plusieurs cas de disparitions suspectes d'anciens dignitaires passés dans l'opposition. Loukachenko fut surnommé comme «le dernier dictateur d'Europe» par l'ancien président des États-Unis, George W. Bush. Il continue, depuis 1994, de maintenir un État providence en échange de restrictions draconiennes des libertés. Sur la scène internationale, la Biélorussie de Loukachenko est isolée. Depuis 2008, le président s'affiche ouvertement avec son plus jeune fils Kolia (né en 2004), car il rêve d'en faire son successeur. Comme dans tous les régimes autoritaires, la Biélorussie pourchasse ses minorités, sauf les Russes et les Ukrainiens.

En décembre 2010, le président Loukachenko, qui briguait son quatrième mandat, après seize ans de pouvoir, avait promis de doubler le salaire des fonctionnaires, une promesse électoraliste destinée à assurer sa réélection par une victoire écrasante avec officiellement 80 % des voix. Mais la suite de ces événements a amené le pays vers la catastrophe financière. Les dépenses de l'État ont bondi, mais pas les revenus, alors que la facture pétrolière et gazière ne cessait de gonfler pendant que les réserves de devises et d'or ont fondu comme neige au soleil. Au lieu de dépenser leur argent, les Biélorusses ont fait des réserves de devises et d'or, en prévision des jours difficiles. À court de devises pour se procurer le matériel nécessaire à leur production, de nombreuses entreprises ont dû fermer temporairement leurs portes: plus de 600 000 travailleurs ont été mis au chômage technique. Les Biélorusses ont dû renouer avec les traditions de l'époque soviétique, avec des étals de magasins dégarnis, la valse des étiquettes, le développement du marché noir et les queues sur les trottoirs. Confronté à un déficit commercial et à une dette extérieure énorme (respectivement 3 et 10 milliards de dollars US selon des évaluations récentes), ce pays n'avait plus d'autre choix de dévaluer sa monnaie.

La seule chance du régime Loukachenko de sauver son économie semble d'obtenir un prêt de l'étranger.  Or, la Biélorussie ne trouvera qu'un seul prêteur: la Russie. La Russie souhaite des réformes en Biélorussie, notamment des privatisations. Ces privatisation risquent d'être imposées par la Russie, ce qui pourrait signifier la prise de contrôle des sociétés d'État par les oligarques russes, donc sur une bonne partie de l'économie biélorusse. La Biélorusse risque de devenir une dépendance du grand frère russe, ce qui signifie également une plus grande emprise de la langue russe.

Au terme de dix-neuf ans de présidence (en date de 2013), Alexandre Loukachenko a mis en place un système politique qui fait de lui le principal instigateur de toutes les initiatives politiques, économiques et sociales. L'État a institutionnalisé la violence et le système répressif à l’encontre des opposants politiques, qui ne bénéficient d’aucune représentation institutionnelle depuis 1996. Le contrôle quasi total de l’État sur les médias, principaux instruments de la propagande officielle, contribue à accréditer l’image d’un président populaire, à l’écoute et proche des citoyens ordinaires qui, en retour, lui apporteraient un appui inconditionnel. Le régime mène la vie dure à sa minorité polonaise. Depuis plus de vingt ans, la Biélorussie est dirigée d’une main de fer par Alexandre Loukachenko : il a été réélu pour un cinquième mandat présidentiel en 2015 avec plus de 80 % des voix. Ses détracteurs le qualifient d'autoritaire et de dictateur, alors que ses partisans estiment que sa politique a permis d'éviter au pays les pires effets de la transition au capitalisme de l'ère post-soviétique. Néanmoins, la Biélorussie, n'étant pas considérée comme une démocratie par une majorité des médias et des politiciens occidentaux, elle n'a jamais pu joindre le Conseil de l'Europe.
 

Dernière mise à jour: 01 septembre, 2017  

Biélorussie


(1) Considérations générales
 

(2) Politique linguistique sous le régime soviétique

 

(3) Politique des langues officielles

 

(4) Politique des minorités nationales

 

(5) Bibliographie

 

Loi sur les langues
Loi sur les minorités nationales

 

      

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