Porto Rico
État libre associé aux États-Unis Porto Rico

(Estado Libre Asociado de Puerto Rico)

État libre associé aux États-Unis

 

Capitale: San Juan 
Population: 3,9 millions (2008) 
Langues officielles: espagnol et anglais 
Groupe majoritaire: espagnol (96,6 %) 
Groupes minoritaires: anglais (2,2 %), chinois cantonais, hindi, français, créole haïtien, italien, allemand, etc. 
Système politique: État libre associé aux États-Unis 
Articles constitutionnels (langue): art. III (section 5) de la Constitution de 1952
Lois linguistiques: Loi sur les langues officielles (1902, abrogée); Loi sur la langue officielle no 4 (1991, abrogée); Loi établissant l'espagnol et l'anglais comme langues officielles (1993, en vigueur); Loi 107 ordonnant au Département des transports et des travaux publics de modifier les règlements pour les permis de conduire et autres (1997); Loi organique du Département de l'instruction publique (1999); Loi no 80 sur le langage des signes (2002); Loi 83 modifiant l'alinéa n) de l'article 6 de la loi no 5 de 1973 (2004); Règles de procédure civile (2009); Loi no 90 du 7 septembre 2009 modifiant la Loi électorale (2009).

1 Situation générale

L'île de Porto Rico (en esp. Puerto Rico) est située dans les Antilles, soit entre la République Dominicaine à l’ouest et à l'est les îles Vierges, Antigua, la Martinique et la Guadeloupe (voir la carte de l'île). L'île est baignée au nord par l'océan Atlantique et au sud par la mer des Caraïbes. La capitale est San Juan, située au nord-est de l'île, et elle aussi l'un des plus grands et des meilleurs ports naturels des Caraïbes.

L'île de Porto Rico est situé à 1610 km au sud-est de la Floride. La superficie du pays est de 9104 km², qui comprend deux autres petites îles, Vieques et Culebra, ce qui correspond au total à un territoire trois fois plus petit que la Belgique (32 545 km²) ou approximativement à la Corse (8680 km²). Les États voisins sont la République Dominicaine à l'ouest, les îles Vierges britanniques et les îles Vierges américaines à l'est, ainsi que Anguilla, Saint-Martin et Saint-Barthélemy.

Administrativement, Porto Rico compte 78 municipalités («municipios»): Adjuntas, Aguada, Aguadilla, Aguas Buenas, Aibonito, Anasco, Arecibo, Arroyo, Barceloneta, Barranquitas, Bayamon, Cabo Rojo, Caguas, Camuy, Canovanas, Carolina, Catano, Cayey, Ceiba, Ciales, Cidra, Coamo, Comerio, Corozal, Culebra, Dorado, Fajardo, Florida, Guanica, Guayama, Guayanilla, Guaynabo, Gurabo, Hatillo, Hormigueros, Humacao, Isabela, Jayuya, Juana Diaz, Juncos, Lajas, Lares, Las Marias, Las Piedras, Loiza, Luquillo, Manati, Maricao, Maunabo, Mayaguez, Moca, Morovis, Naguabo, Naranjito, Orocovis, Patillas, Penuelas, Ponce, Quebradillas, Rincon, Rio Grande, Sabana Grande, Salinas, San German, San Juan, San Lorenzo, San Sebastian, Santa Isabel, Toa Alta, Toa Baja, Trujillo Alto, Utuado, Vega Alta, Vega Baja, Vieques, Villalba, Yabucoa et Yauco.

1.1 Les dénominations politiques

Au point de vue juridique, Porto Rico dispose de deux dénominations: l'une en espagnol (Estado Libre Asociado de Puerto Rico: «État libre associé de Porto Rico»), et une autre en anglais (The Commonwealth of Puerto Rico), avec toutes les implications politiques que ces deux désignations peuvent entraîner. En fait, Porto Rico demeure un «État libre associé aux États-Unis» (avec les Mariannes du Nord). Le pouvoir exécutif est représenté par le gouverneur, lequel est élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans et gouverne avec l’aide d’un Conseil des ministres de 15 membres. Il peut nommer plus de 500 fonctionnaires des secteurs exécutifs et judiciaires. Le Parlement est formé d'une assemblée bicamérale, une version réduite du Congrès américain, formée de 54 députés (Cámara de Representantes ou «Chambre des représentants») et de 28 sénateurs (Senado ou «Sénat»), laquelle représente le pouvoir législatif. 

Les lois fédérales américaines s'appliquent à Porto Rico, mais le représentant de l'État (le gouverneur) et les représentants portoricains à Washington ne détiennent qu'un rôle d'observateurs. Le gouvernement fédéral américain est responsable des affaires extérieures de Porto Rico, ainsi que la défense, la poste, les douanes, la recherche agricole et la garde côtière. Les Portoricains ne peuvent pas participer à l'élection du président des États-Unis.

1.2 Les tendances politiques

Pour simplifier le paysage politique, on trouve trois principales tendances à Porto Rico: les annexionnistes, les autonomistes et les indépendantistes. Les grands partis politiques sont le Partido Nuovo Progresista (Nouveau Parti progressiste ou PNP, favorable à l'annexion aux USA en tant que 51e État), le Partido Popular Democrático (Parti populaire démocratique ou PPD, pour un État libre associé avec plus d'autonomie, d'ou les autonomistes) et le Partido Independentista Puertorriqueño (Parti indépendantiste portoricain ou PIP, partisan de l'indépendance pure et simple).  Ces trois partis représentent les trois options offertes aux Portoricains et cristallisent les revendications au sujet de la question linguistique. De façon générale, les conflits sont plus virulents entre annexionnistes et autonomistes, les indépendantistes étant nettement minoritaires. En général, les projets de loi linguistes reflètent assez bien les tendances autonomistes ou annexionnistes des politiciens.

2 Données démolinguistiques

La population de Porto Rico était en 2008 de 3,9 millions d'habitants. Les habitants de l'île sont appelés soit Portoricains (Puertorriqueños), soit Borinquens ou Borinkens (Boricuas), du nom que les Indiens tainos avaient donné à leur île avant l'arrivée des Européens: Boriquén signifiant «Terre du grand dieu».

2.1 La répartition de la population

La quasi-totalité des citoyens de cet État (96,6 %) est hispanophone, bien que certains aient émigré de la République Dominicaine. L'État de Porto Rico est l'un des rares pays dans le monde aussi linguistiquement homogène. Depuis la conquête et la colonisation de l'île, les Espagnols ont imposé leur langue qui est devenue la langue vernaculaire du pays et la langue dominante de la grande majorité des Portoricains. Les minorités linguistiques parlent surtout l'anglais (2,2 %), puis, parmi les immigrants, le chinois cantonais, l'hindi, le français, l'italien, l'allemand ou le créole haïtien. Évidemment, ceux qui parlent l’anglais sont des fonctionnaires ou des commerçants américains, voire des étrangers retraités.

Groupe ethnique

Population Pourcentage Langue maternelle
Portoricains 2 815 000 *70,4 % espagnol
Noirs (Afro-Portoricains)    620 000 *15,5 % espagnol
Mulâtres portoricains    414 000 *10,3 % espagnol
Américains      91 000 2,2 % anglais
Cubains       8 300 *0,2 % espagnol
Chinois       2 100 0,1 % chinois cantonais
Indiens       4 600 0,1 % hindi
Espagnols

      4 100

*0,1 % espagnol
Juifs hispanophones       1 500 *0,0 % espagnol
Français       2 600 0,0 % français
Italiens       1 700 0,0 % italien
Suisses allemands       1 600 0,0 % allemand
Haïtiens         500 0,0 % créole haïtien
Créoles papiamentu         200 0,0 % papiamentu
Non classés      9 000   0,0 % ------
Total  (2010) 3 998 000 *Hispanophones = 3 882 000 (96,6 %  

Selon diverses études qui ont été réalisées dans l'île, que ce soit en 1992 ("Hispania Research Corporation"), en 2000 (Fayer) ou en 2001 (Morales), le degré de bilinguisme des Portoricains est plutôt bas. Il s'avère que 23,6 % des hispanophones parleraient l'anglais avec une certaine difficulté, 31 % le comprendraient et 32,9 % pourraient lire cette langue. Bref, ces résultats démontrent que les Portoricains ne forment pas une société bilingue.

2.2 L'espagnol portoricain

Les Portoricains parlent un espagnol parfois régionalisé, appelé español puertorriqueño («espagnol portoricain»), mais en général celui-ci correspond à une variété similaire avec d'autres régions des Antilles, tout en présentant certaines caractéristiques propres. Dans son lexique, l'espagnol portoricain témoigne des diverses influences qu'il a subies: amérindiennes, africaines, andalouses et anglo-américaines.

Avant la colonisation espagnole au XVIe siècle, les Tainos, des Amérindiens arawak, habitaient l'île. Il existe encore à Porto Rico quelques mots de la langue taino parlée par les Arawak: hamaca («hamac») < "hamacá", hurakán («ouragan») < "huracán" et tabaco («tabac») < "tabaco". Il subsiste aussi un certain nombre de mots d'origine africaine, mots apportés au XVIe siècle par les esclaves noirs. Des mots tels que mondongo («soupe de tripes»), gandúl («paresseux»), fufú («magie») et málanga (un tubercule) sont couramment utilisés.

La plupart des colons qui sont arrivés à Porto Rico entre les XVe et XVIIIe siècles venaient de l'Andalousie, surtout de la ville de Séville (Sevilla). la base de la plupart de Porto Rico est l'espagnol espagnole d'Andalousie (en particulier de Sevilla). L'espagnol portoricain a conservé de cette région du sud de l'Espagne des prononciations de cette époque. Les îles Canaries ont également apporté une importante contribution au lexique portoricain. Comme la plupart des Canariens arrivés à Porto Rico venaient de l'Andalousie, certaines caractéristiques phonétiques des insulaires canariens se sont ajoutées à l'espagnol portoricain, contribuant ainsi à particulariser encore davantage cette variété espagnole. Beaucoup de prononciations sont similaires aux Canaries et à Porto Rico. Les Portoricains utilisent des mots qui, par comparaison à l'espagnol européen, peuvent paraître archaïsants:

Afretao : «personne égoïste et cupide» Guineo : «banane»
Arrebatao : «personne droguée» Guagua : «grosse voiture»
Bicho : «organe sexuel masculin» (vulg.) Jevos : «petit ami»
Bruto : «idiot» Jienda: «en état d'ébriété»
Cafre : «personne vulgaire et de mauvais goût» Pato : «homosexuel»
China : «orangé» Pana : «ami proche»
Chocha : «organe sexuel féminin» (vulg.) Raitrú : «ce qui est vrai»
Enchisman : «personne ennuyeuse»
Zafacón : «poubelle»

Au XIXe siècle, d'autres immigrants espagnols, originaires de la Catalogne, des îles Baléares, de la Galice et des Asturies, sans oublier d'autres Européens, principalement de la France (y compris la Corse), mais aussi de l'Italie, de l'Irlande, de l'Écosse, de l'Allemagne, même de la Chine et de l'Inde, sont venus s'établir à Porto Rico. Les langues de ces immigrants se sont fondues dans le parler des Portoricains. 

Lorsque l'île de Porto Rico fut cédée par l'Espagne aux États-Unis en 1898, l'anglais s'introduisit dans l'espagnol portoricain, notamment comme principale langue d'enseignement dans les écoles publiques. Par conséquent, beaucoup de mots anglo-américains  font maintenant partie du vocabulaire espagnol de Porto Rico. L'espagnol portoricain compte un assez grand nombre d'anglicismes («anglicismos»), surtout dans les domaines des communications, du vêtement ou du textile, des transports, des banques, de l'architecture, de la médecine, de la comptabilité et, évidemment, de l'Administration publique. En voici quelques-uns: accesar ("acceder": «accéder au pouvoir»), compulsorio ("obligatorio" : «obligatoire»), cuestionar ("preguntar" : interroger»), data ("datos" : «données»), disectar ("disecar" : «disséquer»), eventualmente ("finalmente" : «éventuellement»), indentar ("sangrar" : «saigner»), interactuar ("interaccionar": «interagir»), magnificación ("aumento" : «augmentation»), recreacional ("recreativo" : «récréatif»), ripostar ("contestar" : «répliquer»), similaridad ("similitud" : «similitude»), sucrosa ("sacarosa" : «saccharose»).

Néanmoins, la plupart des besoins lexicaux sont couverts de façon adéquate par la langue espagnole. Selon une étude de López Morales publiée en 1987 dans le Léxico del habla culta del español de Puerto Rico («Lexique de la langue cultivée de l'espagnol de Porto Rico»), il s'avère que, sur 7304 unités, 480 sont des anglicismes, soit 6,5% du total, ce qui, somme toute, semble peu élevé.

3 Données historiques

Avant l'arrivée des Européens, l'île était peuplée par les Tainos, des Amérindiens arawaks. Ils parlaient une langue arawak, le taino. Ils avaient nommé île Boriken

3.1 La colonisation espagnole

L'île fut découverte par Christophe Colomb, lors de son deuxième voyage en novembre 1493. Il la baptisa du nom de San Juan Bautista de Puerto Rico (Saint-Jean-Baptiste-de-Porto-Rico) et en fit une possession espagnole. En 1504, le premier gouverneur espagnol, Juan Ponce de León, se serait écrié en débarquant : « Que puerto rico ! » (« Quel riche port ! »), d'où le nom actuel, officiel depuis le 17 mai 1932. Mais l'île ne fut colonisée qu'à partir de 1508. Le gouverneur Juan Ponce de León fonda la ville de San Juan en 1511.

Les Espagnols décidèrent de développer l'exploitation de la canne à sucre, du tabac, du café. Pour ce faire, ils eurent besoin d'une main-d'oeuvre abondante. Ils tentèrent de récupérer les Tainos pour travailler dans les plantations. La langue des Taino fut ignorée par les Espagnols, et seul l’espagnol demeura la langue officielle. Comme un peu partout dans les Caraïbes, la main-d'oeuvre indigène fut décimée dès le premier siècle de la colonisation espagnole. À partir de 1515, les Espagnols commencèrent à remplacer les autochtones taino par des esclaves noirs amenés d'Afrique. Quant aux Noirs, ils apportèrent leurs langues et, pendant une certaine période, l’espagnol, le taino et les langues africaines furent en contact étroit, mais disparurent ensuite pour faire place à la seule langue espagnole. Vers 1530, la plupart des Tainos avaient succombé aux rigueurs du travail forcé et avaient déjà perdu leur langue ancestrale. À l'exception de quelques toponymes et de termes relatifs à la flore et à certains produits alimentaires, la langue arawak (le taino) disparut complètement.

Les colons espagnols venaient du sud de l'Espagne (l'Andalousie) et des îles Canaries. Ils apportèrent avec eux la langue particulière de leur région, l'andalou, une langue espagnole légèrement différente du castillan parlé dans le centre de l'Espagne. La culture portoricaine consiste donc en un mélange des patrimoines africain et espagnol. Bien que l'espagnol de la Vieille-Castille ait été la langue officielle incontestée de l'île, il subsista des locuteurs parlant le français, le corse, le russe et même le chinois. L'anglais n'était alors parlé que par une minuscule élite qui s'était spécialisée dans la diplomatie internationale.

L'économie de l'île stagna au cours des XVIe et XVIIe siècles, qui virent se produire des incursions répétées de la part des Anglais et des Hollandais, mais en 1595 sir Francis Drake échoua dans sa tentative de conquérir l'île de Porto Rico au nom de l'Angleterre. La ville de San Juan fut incendiée au cours d'une attaque hollandaise en 1625, tandis que les Anglais pillèrent la ville d’Arecibo en 1702. Ces différents conflits entravèrent le développement économique de l’île; vers 1765, sa population était estimée à moins de 50 000 habitants.

Le général Ralph Abercromby et ses compatriotes britanniques tentèrent de rebaptiser l'île en Richport lorsqu'ils débarquèrent en avril 1797 sur ses côtes pour assiéger la région. Finalement, l'île retrouva son nom initial mais légèrement modifié: l'île principale fut appelée San Juan, mais l'archipel conserva Porto Rico. Pour leur part, les descendants des esclaves l'ont appelée Terre de Oyá («déesse du vent et des ouragans»).

Ouverte au commerce international en 1804, l'île de Porto Rico connut un renouveau économique au XIXe siècle. En 1815, les habitants obtinrent de l’Espagne (Ferdinand VII) une plus grande autonomie au plan économique du fait que, contrairement aux autres colonies espagnoles, l’île était restée fidèle aux Bourbons d’Espagne. Tout au long de ce siècle, les relations commerciales entre Porto Rico et les États-Unis se développèrent à un point tel qu'à la fin du siècle les États-Unis étaient devenus le premier partenaire commercial de Porto Rico. De plus, de nombreux riches marchands américains achetèrent des haciendas et formèrent de petites enclaves anglophones dans certaines régions rurales.

L’année 1867 marqua l’échec d’une révolte des partisans de l’indépendance de Porto Rico, mais les révoltes contre l'autorité de Madrid se poursuivirent. L'esclavage fut aboli à Porto Rico en 1873. Par ailleurs, beaucoup de Portoricain furent bannis de l'île par la Couronne espagnole en raison de leurs activités subversives; ils émigrèrent dans d'autres colonies espagnoles des Antilles ou aux États-Unis, surtout à New York, en Floride et dans d'autres États du Sud. Ainsi, l'anglais et l'espagnol sont entrés en contact à Porto Rico durant tout le XIXe siècle.

Puis, en 1897, l’Espagne accorda à Porto Rico l'autonomie politique réclamée, avec un parlement composé de deux chambres, ayant pouvoir de légiférer, sous le contrôle d’un gouverneur général.

3.2 La colonisation américaine

Mais les Portoricains ne purent expérimenter leur autonomie politique que pour une courte durée, car le du traité de Paris du 10 décembre 1898, qui mettait fin à la guerre hispano-américaine, céda Porto Rico aux États-Unis. Pour des raisons de stratégie militaire, Cuba et les Philippines obtinrent l'indépendance, mais pas Porto Rico. La population de l'île comptait environ un million d'habitants. En 1898, par l'ordonnance générale no 192 du quartier général de l'Armée américaine, il fut établi que la langue à utiliser au sein du gouvernement de Porto Rico serait l'anglais. Un gouverneur américain fut nommé dans l'île en 1900, tandis que l’espagnol et l’anglais entrèrent en contact de façon concurrentielle. Le secrétaire d'État à la Guerre, Elihu Root, déclara au Congrès américain, dans un rapport de 1900, que Porto Rico devait faire l'objet d'un traitement différent, par exemple de celui des Philippines, parce que sa population était de culture occidentale. Le gouvernement militaire installé sous le commandement du général John Brook fut chargé par la Commission Carroll instituée par le Congrès d'instaurer une éducation universelle, obligatoire et gratuite dans l'île. La recommandation de la commission était que les enseignants devaient être des Américains du Nord et qu'il leur fallait connaître l'anglais.

- La question scolaire 

La question scolaire à Porto Rico se présente comme un long périple en dents de scie, avec ses avancées et ses reculs constants, opposant les partisans du bilinguisme (assimilationnistes et annexionnistes) et les partisans du nationalisme linguistique (autonomistes et indépendantistes). En 1899, le général John Eaton, qui avait été commissaire à l'éducation aux États-Unis arriva à Porto Rico pour prendre en main les affaires éducatives. Sa mission consistait à promouvoir l'américanisation par la langue anglaise. L'étude obligatoire de l'anglais était imposée à tous les enseignants, alors que la priorité d'embauche était accordée aux enseignants américains anglophones ayant réussi les examens de l'école normale en anglais. Eaton fut remplacé l'année suivante par Victor Clark qui écarta l'espagnol portoricain considéré comme un «patois» et imposa l'américanisation totale dans les écoles afin d'inspirer un «esprit américain» parmi les enseignants et leurs élèves. En réalité, Clark craignait que, si la politique d'américanisation n'était pas appliquée, les modèles français et espagnols déjà en usage dans l'île avant l'occupation américaine, prévaudraient et les sympathies pro-américaines risquaient de diminuer.

En 1900, le gouvernement américain fit adopter la loi Foraker ("Ley Foraker") qui établissait un gouvernement civil dans l'île et créait le Département de l'instruction publique. Pour résumer, la loi Foraker, qui fut ratifiée le 12 avril 1902 par le Congrès américain, instaurait l'organisation structurelle suivante :

- un gouverneur nommé par le président des États-Unis, assisté de six chefs de département américains;
- deux chambres: un conseil exécutif formé de 11 membres, dont six Américains et cinq Portoricains, désignés par le président; une chambre des délégués de 35 membres élus par le peuple de Porto Rico;
- une cour suprême de huit juges nommés par le président des États-Unis;
- les États-Unis se réservent le droit d'annuler tout acte adopté par la législature de Porto Rico.

En 1901, William McKinley était président des États-Unis, mais Theodore Roosevelt lui succéda le 14 septembre 1901. Le gouverneur américain de Porto Rico, le juge William Henry Hunt (1901-1904), commença à appliquer une politique d'américanisation progressive de l'île, notamment en recourant au système d'éducation. Il introduisit l'usage de l'anglais comme langue de l'enseignement dans les écoles. Mais le premier commissaire à l'éducation, Martin Brumbaugh, dut reconnaître qu'il n'était pas simple d'imposer l'anglais, alors que la langue nationale vernaculaire était l'espagnol. Sa politique fut de continuer l'enseignement de l'espagnol tout en introduisant la langue anglaise. Dans son Rapport annuel de 1901, Brumbaugh avait prévu que le processus d'implantation de l'anglais devait prendre beaucoup moins de temps que dans les autres territoires de langue espagnole acquis par les États-Unis. À cette fin, il embaucha beaucoup d'enseignants américains, encouragea la mise en place des vacances «à l'américaine», désigna des écoles d'après des patriotes américains, institua la levée et le salut du drapeau américain ainsi que l'hymne national américain dans les écoles. Bref, il s'agissait d'une forme de colonialisme à grande échelle.

- Le bilinguisme officiel

Le 21 février 1902, sous la pression des États-Unis, l'Assemblée législative de Porto Rico adopta la Ley de los Idiomas Oficiales («Loi sur les langues officielles»), qui reconnaissait l'espagnol et l'anglais comme les deux langues officielles. En réalité, cette loi, bien que intitulée Ley de los Idiomas Oficiales, ne mentionnait formellement aucune langue officielle en particulier, car les seuls termes qui étaient employés étaient «los idiomas inglés y español» (une seule fois) ou simplement «los idiomas» (une fois); seul le titre de la loi utilisait l'expression «Idiomas Oficiales», dont on suppose qu'il ne pouvait s'agir que de l'anglais et de l'espagnol.
Il était prévu des traductions de toutes les procédures judiciaires et administratives, lorsque ce serait nécessaire, sauf dans les tribunaux de police de moindre instance. Cette loi sera abrogée en 1991 par la Loi sur la langue officielle no 4 du 5 avril 1991, elle-même abrogée en 1993 par la loi no 1 du 28 janvier 1993, établissant l'anglais et l'espagnol comme langues officielles.

La Loi sur les langues officielles de 1902 découlait de la Foraker Act ("Ley Foraker), une loi organique qui, adoptée avec 36 articles par le Congrès américain en 1902, fixait, rappelons-le, les structures gouvernementales et administratives de Porto Rico. L'anglais demeurait la seule langue officielle des tribunaux fédéraux et de toutes les agences américaines ainsi que la langue des transactions bancaires, commerciales, industrielles, etc. Les efforts des élus portoricains pour renverser la situation n’ont pas donné grand résultat. À cette époque, le Sénat, qui était nommé par le gouverneur, lui-même choisi par Washington et obligatoirement anglophone, a tout fait pour éviter que l'Assemblée législative puisse adopter des lois faisant de l’espagnol la seule langue officielle. Quoi qu'il en soit, la loi de 1902 fut davantage une façade, c'est-à-dire un symbole, qu'une réalité sociologique. Les tentatives de faire révoquer ladite loi ne manquèrent pas par la suite.

- Les conflits scolaires

En 1904, Roland P. Falkner succéda à Lindsay (qui avait remplacé Brumbaugh) comme commissaire à l'éducation. Sa politique fut de supprimer l'espagnol dans les écoles. Dès 1905, il mit en pratique le «plan Philippin» hérité de la politique employée par les États-Unis aux Philippines. Ce plan consistait en préparer des programmes de formation en anglais, des cours d'été et des classes hebdomadaires obligatoires en anglais pour des enseignants portoricains. Ce programme accordait une augmentation mensuelle de 10 $ US aux enseignants qualifiés en anglais; les candidats qui échouaient aux examens en anglais furent éliminés. Tout enseignant échouant durant plus de deux ans perdait son permis d'enseignement. L'effet de cette politique fut une catastrophe pour les écoles portoricaines. Les professeurs furent forcés de simplifier les programmes d'études en raison de leur propres lacunes en anglais et sont devenus dépendants des manuels américains et perdirent toute créativité dans leur enseignement. En 1907, la politique éducative instaura l'américanisation des écoles rurales.

Cependant, les Portoricains commencèrent à protester contre cette politique d'américanisation. En 1911, les parents et les enseignants réagirent violemment à ce qu'ils considéraient comme une «colonisation culturelle de l'île». L'Association des enseignants portoricains, alors nouvellement fondée, adressa une pétition à Edouard M. Bainter, commissaire à l'éducation de 1912 à 1915, lui demandant de modifier la politique en vigueur en intégrant l'espagnol comme langue d'enseignement pour la première année du primaire avec des cours en anglais et en espagnol dans les années suivantes. Les écoles secondaires pouvaient continuer d'enseigner l'anglais, alors que les écoles rurales seraient exemptées en enseignant exclusivement l'espagnol. La situation est devenue si tendue que l'Assemblée législative a dû intervenir et créer le poste spécial d'inspecteur général de l'espagnol pour superviser l'enseignement dans les écoles publiques. Les examens en anglais pour les enseignants furent supprimés. En 1913, l'Assemblée législative présenta un projet de loi imposant l'enseignement de l'espagnol jusqu'à la huitième année avec l'anglais comme matière d'enseignement. Mais le Sénat portoricain opposa son veto, ce qui eut pour résultat de développer une forte vague nationaliste dans toute l'île. Les partisans pro-américains furent perçus comme des «assimilationnistes», alors que les partisans de l'espagnol furent considérés comme des «séparatistes». Néanmoins, l'enseignement de l'anglais devint une manifestation de l'impérialisme américain et une menace à l'identité portoricaine. En 1915, un nouveau projet de loi sur la langue fut présentée en proposant l'utilisation de l'espagnol dans toutes les écoles et tous les tribunaux.  Le Sénat opposa encore son veto accentuant encore davantage le mécontentement dans l'opinion publique.

Paul G. Miller fut nommé commissaire à l'éducation en 1916. Il imposa un nouveau régime linguistique dans les écoles: l’espagnol fut enseigné les quatre premières années du primaire, mais les deux langues (espagnol et anglais) étaient obligatoires pour les deux années ultérieures. Au secondaire, seul l’anglais était permis. La devise de Miller était «la préservation de l'espagnol et l'acquisition de l'anglais» dans le but de faire des enfants bilingues. Cette nouvelle politique ne correspondait pas à celle de l'Association des enseignants portoricains, qui présenta une pétition pour l'espagnol comme langue unique de l'enseignement au primaire. En 1917, espérant calmer les Portoricains, le gouvernement américain leur octroya la citoyenneté américaine.

Par la suite, les Américains nommèrent un Portoricain au poste de commissaire à l'éducation : Juan B. Huyke, un fonctionnaire très pro-américain. Sa politique éducative peut être résumée dans un article paru en 1921 dans la Revista Escolar de Puerto Rico («Revue scolaire de Porto Rico») : 

Las escuelas son agencias de americanismo en todo el pais, y deben presentar el ideal americano a nuestra juventud. [Les écoles sont des agences de l'américanisme dans tout le pays et elles doivent présenter l'idéal américain à notre jeunesse.]

Parmi les mesures pro-anglaises figuraient des règlements exigeant l'usage de l'anglais dans tous les documents scolaires officiels, dans les activités parascolaires et lors des visites effectuées par les inspecteurs, un test obligatoire oral en anglais sur tous les candidats au diplôme du secondaire, le classement des écoles selon la connaissance de l'anglais chez les élèves, la suppression de documents rédigés seulement en espagnol et la mise à l'épreuve obligatoire des enseignants en anglais avec la démission obligatoire de ceux qui ont échoué. Devant la réaction violente des parents et des enseignants, le commissaire Huyke dut présenter sa démission.

En 1934, le nouveau régime pédagogique instaura l’unilinguisme espagnol au primaire, puis en 1937 proposa un certain bilinguisme anglo-espagnol où certaines matières étaient enseignées en anglais, d’autres en espagnol.  La même année, le président américain Franklin Delano Roosevelt nomma Jose M. Gallardo au poste de commissaire à l'éducation; il lui recommanda de tout mettre en œuvre pour rendre les Portoricains bilingues:

It is an indispensable part of American policy that the coming generation of American citizens in Puerto Rico grow up with complete facility in the English tongue [...]. Only through the acquisition of this language will Puerto Rican Americans secure a better understanding of American ideals and principles... But bilingualism will be achieved by the forthcoming generation of Puerto Ricans only if the teaching of English throughout the insular educational system is entered into at once with vigor, purposefulness and devotion, and with the understanding that English is the official language of our country. [C'est le rôle indispensable de la politique américaine que la nouvelle génération de citoyens américains de Porto Rico grandisse avec l'acquisition complète de la langue anglaise [...]. C'est uniquement par l'acquisition de cette langue que les Portoricains américains bénéficieront d'une meilleure compréhension des idéaux et des principes américains [...]. Mais le bilinguisme ne se réalisera dans la prochaine génération de Portoricains seulement si l'enseignement de l'anglais dans tout le système éducatif insulaire s'insère immédiatement avec la force, la conviction et la dévotion ainsi que la compréhension que l'anglais est la langue officielle de notre pays.]

Le commissaire Gallardo fut ainsi formellement averti. Pour atteindre cet objectif, il rejeta la politique de son prédécesseur (Jose Padin) et réintroduisit l'anglais et l'espagnol dans l'enseignement primaire. Mais le commissaire ne s'attendait pas au refus des parents et des enseignants portoricains. Résigné, il fut forcé de remettre sa démission. En 1946, le président des États-Unis Harry Truman nomma Mariano Villaronga comme commissaire à l'éducation. Immédiatement, Villaronga manifesta son intention de restaurer l'espagnol comme langue d'enseignement à tous les niveaux de l'éducation avec l'anglais comme langue seconde obligatoire. Le gouvernement américain le força à démissionner l'année suivante.

Devenue une importante base militaire américaine assurant la défense du canal de Panama pendant la Seconde Guerre mondiale, l'île de Porto Rico obtint le droit d'élire son gouverneur en 1948. Le nouveau gouverneur Luis Muñoz Marín rétablit Mariano Villaronga dans ses fonctions en 1949. Le commissaire Villaronga fit aussitôt de l’espagnol la langue d’enseignement à tous les niveaux dans toutes les écoles publiques, avec des cours d’anglais langue seconde dès la première année du primaire. C’est ce régime qui s’est poursuivi jusqu’à aujourd'hui.

Il n'en demeure pas moins que les changements incessants des politiques linguistiques et les directives autoritaires américaines en éducation ont perturbé considérablement le système d'éducation portoricain en déstabilisant le système et en suscitant le mécontentement parmi les enseignants et les parents de Porto Rico. On peut lire un résumé portant sur l'historique en éducation à Porto Rico en cliquant ICI, s.v.p. En raison de l'imposition de l'anglais et du statut non encore résolu de Porto Rico, la question du bilinguisme continue d'être débattue avec passion sur une base quasi quotidienne dans l'île.

3.3 L'État libre associé aux États-Unis

Sous l'initiative de Luis Muñoz Marín, premier gouverneur portoricain (de 1949 à 1965), une nouvelle constitution fut adoptée par référendum, le 25 juillet 1952. Elle accordait à Porto Rico le statut d'«État libre associé aux États-Unis» (un ''Commonwealth'' pour les Américains) jouissant de l'autonomie politique et culturelle. Les Portoricains sont juridiquement des citoyens américains, bien qu’ils ne paient aucun impôt fédéral sur le revenu et que leur délégué au Congrès des États-Unis ne prenne part à aucun vote. Même si les Portoricains ne paient apparemment pas d’impôt sur le revenu au gouvernement fédéral américain, ils les paient autrement au gouvernement local, sans compter que d’autres impôts fédéraux, tels que ceux reliés aux importations, demeurent en vigueur. La Défense nationale et la politique étrangère de l'île sont assumées par le gouvernement américain. Pour le reste, Porto Rico fonctionne sur le même modèle politique que les États américains (gouverneur élu et Assemblée législative bicamérale).

La Constitution de 1952, encore en vigueur, proclame dans son article III (paragraphe 5) que les députés doivent connaître soit l'espagnol soit l'anglais pour être élus, mais ne proclame aucune des deux langues comme «officielle». Dans son préambule, la Constitution précise aussi que «la coexistence à Porto Rico des deux grandes cultures du continent américain» (l’anglaise et l’espagnole) est fondamentale à la vie du peuple portoricain ("la convivencia en Puerto Rico de las dos grandes culturas del hemisferio americano").

Ainsi, Porto Rico peut être considéré comme le précurseur des États dans le monde qui adopteront le concept politique de la «souveraineté-association». Les efforts de ceux qui voudraient que les Portoricains puissent avoir plus de droits politiques au sein du gouvernement fédéral américain se heurtent au fait que cela nécessiterait une modification à la Constitution des États-Unis. De plus, beaucoup de Portoricains s’opposent à l’intégration aux États-Unis, car ils voudraient plutôt développer leur autonomie.

En 1965, la Cour suprême portoricaine a statué que les tribunaux de l'État devaient employer l'espagnol dans leur procédure judiciaire. Cependant, dans les tribunaux fédéraux, la langue de la procédure et des jurys devait être l'anglais, avec le recours à l'interprétariat lorsque des justiciables sont incapables de s'exprimer en anglais, la langue officielle des États-Unis.

Au début des années 1990, les principaux partis politiques de Porto Rico étaient le Parti populaire démocratique (''Partido Populaire Democratico''), qui prônait le maintien du statut du Commonwealth au sein des États-Unis, et le Nouveau Parti progressiste (''Partido Nuovo Progresista''), qui souhaitait que Porto Rico devienne un État des États-Unis.

- L'unilinguisme officiel

En 1991, le Parti populaire démocratique, qui s’opposait à l’intégration de Porto Rico aux États-Unis, fit adopter une loi abolissant le bilinguisme officiel de 1902: ce fut la Ley IV del Idioma Oficial (''loi n° 4 sur la langue officielle''). Cette loi du 5 avril 1991 mettait fin au bilinguisme officiel à Porto Rico en décrétant l'espagnol comme unique langue officielle:

Article 1er

Il est déclaré et reconnu que l'espagnol est la langue officielle de Porto Rico devant être utilisée dans tous les départements, subdivisions politiques, agences, bureaux et dépendances gouvernementales des services exécutif, législatif et judiciaire de l'État libre associé de Porto Rico.

La loi du 5 avril 1991, qui proclamait l'unilinguisme officiel de l'espagnol, témoignait, pour certains nationalistes portoricains, de l'échec de toutes les tentatives d'américanisation à Porto Rico.

En réalité, la loi portoricaine ne changeait rien à la réalité. L'anglais continuait, bien entendu, à avoir beaucoup d'importance à Porto Rico, notamment dans les communications avec les États-Unis, pays auquel l'île reste lié comme «État associé et libre», et l'anglais continuait à être enseigné comme toujours. La seule différence: l’absence symbolique du caractère co-officiel des langues, qui avait été attribué par les vainqueurs de la guerre hispano-américaine de 1898.

L'adoption de la loi 4 sur la langue abolissant le caractère officiel de l'anglais et proclamant l'unilinguisme espagnol a valu «au peuple de Porto Rico» le prix du Prince des Asturies accordé par l'Espagne en reconnaissance de sa lutte pour l'espagnol.

- Le retour au bilinguisme

En 1992, Pedro Rosselló, du Nouveau Parti progressiste, fut élu gouverneur après avoir fait campagne en faveur de l'obtention du statut d'«État américain». La question linguistique est revenue sur la sellette, comme elle l'est régulièrement. Le gouverneur Pedro Rossello avait promis que, s'il était élu, il révoquerait la Ley IV del Idioma Oficial (''loi 4 sur la langue''). Il avait même affirmé que Porto Rico n'était pas une «nation», ce qui provoqua une véritable commotion dans la presse. Pour ces Portoricains pro-américains, la loi no 4 du 5 avril 1991 n'avait pas répondu aux attentes du peuple de Porto Rico, lequel «aspire à participer activement aux projets de développement dans les Caraïbes, en Amérique latine, en Amérique du Nord ainsi qu'au niveau international». Pour des raisons historiques, beaucoup de Portoricains parmi les élites ont, pendant plus de 90 ans, eu recours indistinctement à l'espagnol et à l'anglais, sans que cela ait entraîné la négligence ou l'abandon de leur langue, l'espagnol, ni n'ait signifié une reddition de leur langue et de leur culture.

La loi sur l'unilinguisme officiel fut abrogée par la loi no 1 du 28 janvier 1993, appelé Loi établissant l'espagnol et l'anglais comme langues officielles (en espagnol: Ley que establece el español y el inglés como idiomas oficiales). Le but du législateur était de corriger les effets prétendument négatifs et les contraintes de naturalisation créées par la loi no 4 du 5 avril 1991, mais la réalité ne changeait pas.

Un référendum eut lieu le 13 décembre 1998 et proposait trois options pour le futur statut de Porto Rico:

(1) le maintien de l’actuel statut d’État libre associé aux États-Unis;
(2) l’indépendance;
(3) l’adoption du statut d’État américain (le 51
e de l’Union).

Les Portoricains refusèrent nettement l’indépendance et le statut de 51e État de l’Union; ils préférèrent un statu quo pourtant contesté. Le parti au pouvoir, le Nouveau Parti progressiste, prôna un renforcement de l'enseignement de l'anglais sans remettre en cause la primauté de l'espagnol. De nombreux électeurs crurent que l'incorporation dans l'Union fédérale américaine signifierait, à terme, la «mort» de l'espagnol dans l'île et, par voie de conséquence, de leur collectivité comme peuple distinct. Par ailleurs, pour beaucoup de Portoricains, l’intégration aux États-Unis permettrait à Porto Rico de devenir le premier État fédéré où l'anglais ne serait pas la langue dominante et le premier État à constituer la base territoriale d'une minorité linguistique et culturelle. L'été suivant après le référendum, le commandement américain des forces spéciales pour le Sud (Socsouth) fut transféré de Panamá à Porto-Rico.

- Le crêpage de chignon législatif

Mais le débat linguistique n'était pas terminé pour autant entre les assimilationnistes, les annexionnistes, les autonomistes et les indépendantistes. En effet, le 9 août 2001, la sénatrice Margarita Ostolaza, du Parti populaire démocratique, présenta à la considération du Sénat son Rapport final sur la langue de Porto Rico et proposa la restauration de l'espagnol comme langue officielle unique. À cette occasion, le rapport fut approuvé. Entre 2001 et 2005, divers projets de loi furent présentés, mais aucun ne fut adopté par les deux chambres.

1) Projet de loi C-1211 du 9 mai 2001 - Chambre des représentants
2) Projet de loi C-33 du 2 janvier 2005 - Chambre des représentants
3) Projet de loi S-2519 du 12 novembre 2003 - Sénat
4) Projet de loi S-124 du 2 janvier 2005 - Sénat

Le 9 mai 2001, la Chambre des représentants présenta le projet de loi (C-1211) rétablissant l'espagnol comme langue officielle de Porto Rico et abrogeant la loi no 1 du 28 janvier 1993, tout en maintenant les prérogatives de l'anglais. Le Sénat n'approuva jamais ce projet de loi.

En novembre 2003, le Sénat présenta son propre projet de loi (S-2519) proclamant l'espagnol comme langue officielle de Porto Rico et l'anglais comme «langue seconde parlée dans le pays et reconnue comme la langue des communications internationales». Approuvée par 17 votes en faveur et 8 contre (une abstention), la proposition aboutit à la Chambre des représentants de Porto Rico, mais elle ne fut jamais adoptée.

En janvier 2005, la Chambre des représentants adopta le projet de loi C-33 du 2 janvier (l'espagnol comme langue officielle), alors que le Sénat présentait, de son côté, le projet S-124 du 2 janvier (l'espagnol comme langue officielle). Les deux projets de loi furent refusés par l'autre chambre, alors qu'ils proposaient tous deux l'espagnol comme langue officielle. À chaque fois, c'est le Parti indépendantiste portoricain (Partido Independentista Puertorriqueño) qui avait présenté les projets, mais ils furent tous refusés par la majorité tenue par le Nouveau Parti progressiste (Partido Nuovo Progresista), qui détient le pouvoir exécutif.

En somme, aucun projet de loi ne fut adopté, car chacun craignait la réaction de Washington et celle des électeurs. Le projet S-124 semble de loin le plus évocateur de ce que pourrait être une loi linguistique portoricaine «libérée» de ses craintes. En effet, ce projet de loi couvre tous les domaines inhérents à la vie sociale, éducative, culturelle et économique. On peut lire ces différents projets de loi linguistiques (en traduction française et en version espagnole d'origine) présentés au Sénat ou à la Chambre des représentants en cliquant ICI, s.v.p. En fait, ces projets de loi reprennent presque intégralement la Ley IV del Idioma Oficial (''Loi n° 4 sur la langue officielle'') de 1991.

La langue utilisée par les Portoricains continue d'être l'espagnol, indépendamment de toute loi ou de tout projet de loi portant sur l'emploi des langues. Les représentants du Nouveau Parti Progressiste ont présenté une forte opposition au gouvernement pro-américain, alléguant que seulement 20 % de la population de Porto Rico parlait anglais; son représentant, David Noriega, commentait ainsi la situation: «Nous sommes le seul pays du monde qui ait une langue officielle que 80 % de la population ne comprend pas.» Manifestement, M. Noriega ne pensait pas à certains pays d’Afrique où le français, l’anglais, le portugais, l'arabe classique, etc., ne sont compris que par une très faible partie de la population. Cela étant dit, beaucoup de Portoricains croient que leur île n'est guère qu'une extension des États-Unis. Il n'en demeure pas moins que les Portoricains ont toujours été obstinément opposés à toute tentative de se voir imposer l'anglais et qu'ils ont su résister à toutes les tentatives de génocide culturel de chacun des projets d'absorption de leur île de la part des États-Unis.

3.4 L'ambivalence du statut actuel

Les Portoricains ne semblent pas à l'aise avec le statut d'État libre associé aux États-Unis, un euphémisme pour ne pas dire qu'il s'agit d'une colonie américaine. Endetté à plus de 70 % de son produit intérieur brut, Porto Rico a longtemps pu bénéficier d’un afflux d’investisseurs venus du reste des États-Unis, attirés par les avantages fiscaux octroyés aux Américains sur place. En 2006, toutefois, le désenchantement a commencé à apparaître, car la politique de subventions aux entreprises américaines déplacées vers l’archipel arrivait à échéance.

En 2012, le gouvernement portoricain avait demandé un référendum et 54 % des citoyens avaient voté contre leur statut politique territorial actuel. Lors de ce plébiscite, 66 % de sa population était à faveur d’intégrer l’Union en tant qu’État américain. Cependant, il s’agit d’un vieux débat fermé depuis longtemps que les États-Unis ne sont pas prêts de rouvrir. En somme, si le statut de membre en règle de l’Union américaine semble inaccessible et que l’actuel statut d’État libre associé mécontente de plus en plus de monde, les options envisageables sont extrêmement réduites. En réaction, pour la première fois depuis plus d'un siècle sur l'île, un mouvement prônant la réunification de Porto Rico avec l'Espagne vient de voir le jour.

Avant leur quasi-intégration aux États-Unis, Porto Rico était une «province espagnole d'outre-mer» qui a été séparée contre son gré en 1898 par les États-Unis. Or, les Portoricains sont des hispanophones comme les autres dans cette partie du monde. Certains voudraient devenir des «citoyens espagnols» et avoir les droits politiques que les États-Unis leur refusent. Autrement dit, Porto Rico deviendrait la 18e communauté autonome d'Espagne. Au moment où Washington cherche à leur imposer vainement leur langue anglaise venue du continent, les Portoricains revendiquent plus que jamais leur ascendance hispanophone.

Dans les faits, l'option «rattachiste» est loin d'être majoritaire dans l'île, mais elle aurait été impensable il y a dix ans.  En 2007,  une nouvelle loi (Ley 52/2007 de 26 de diciembre, por la que se reconocen y amplían derechos y se establecen medidas en favor de quienes padecieron persecución o violencia durante la guerra civil y la dictadura) a été adoptée par le gouvernement espagnol, visant à rendre la nationalité espagnole à ceux qui l'ont perdue au cours du dernier siècle.

Ley española 52/2007

Disposición Adicional Séptima (2007)

“Adquisición de la nacionalidad española.

Las personas cuyo padre o madre hubiese sido originariamente español podrán optar a la nacionalidad española de origen si formalizan su declaración en el plazo de dos años desde la entrada en vigor de la presente Disposición adicional. Dicho plazo podrá ser prorrogado por acuerdo de Consejo de Ministros hasta el límite de un año.

Este derecho también se reconocerá a los nietos de quienes perdieron o tuvieron que renunciar a la nacionalidad española como consecuencia del exilio”.

Loi espagnole 52/2007

Septième disposition additionnelle (2007)

Acquisition de la nationalité espagnole.

Les personnes, dont le père ou la mère aurait été d'origine espagnole, sont admissibles à la nationalité espagnole d'origine si elles officialisent leur déclaration dans les deux ans à compter de l'entrée en vigueur de la présente disposition additionnelle. Cette période peut être prolongée par un accord du Conseil des ministres dans un délai d'un an.

Ce droit sera reconnu aux petits-enfants de ceux qui ont perdu ou ont dû renoncer à leur nationalité espagnole à la suite de l'exil.

Du coup, cette loi ouvrirait une voie juridique aux demandes des descendants espagnols des anciens Territoires d'outre-mer. Cependant, la loi n° 52/2007 du 26 décembre semble concerner les individus «qui ont souffert de persécution ou de violence au cours de la guerre civile et la dictature», ce qui exclurait Porto Rico. Il s'agit bel est bien de la guerre civile espagnole (1936-1939) et de la dictature franquiste (1939-1975), ce qui suppose qu'il faut avoir possédé la nationalité espagnole et être né en Espagne.

Il n'en demeure pas moins qu'une rattachement à l'Espagne constituerait un terrible camouflet pour les États-Unis qui perdraient également la zone économique exclusive dont ils bénéficient. Il apparaît évident que, si le danger se concrétisait pour Washington, l'administration américaine ne regarderait pas, les bars croisés, le train passer. En attendant, la dépouille du premier gouverneur espagnol de Porto Rico, Juan Ponce de León, repose paisiblement dans la crypte de la cathédrale de San Juan en attendant, un jour, de retourner au bercail.

4 La politique linguistique portoricaine

Contrairement aux collectivités territoriales françaises telles que la Guadeloupe ou la Nouvelle-Calédonie, Porto Rico possède les attributs externes d'un État souverain avec un parlement, un sénat, un pouvoir exécutif, une fonction publique, etc. Néanmoins, le pouvoir final reste entre le mains du Congrès fédéral américain, qui a le droit d’adopter des lois applicables à Porto Rico, même si les habitants du pays n´ont pas le droit d´élire des députés à Washington et ne votent pas pour le président des États-Unis.

Rappelons aussi que la Constitution portoricaine de 1952 ne fait qu'une allusion à la question linguistique lors de l'élection comme député ou comme sénateur à l'Assemblée législative:

Article III

Qualifications des membres de l'Assemblée législative

Paragraphe 5

Nul ne peut être membre de l'Assemblée législative à moins qu'il ne sache lire et écrire dans l'une des deux langues, l'espagnol ou l'anglais; ou qu'il ne soit citoyen des États-Unis et de Porto Rico et n'ait résidé à Porto Rico au moins durant les deux années précédentes à partir de la date de l'élection ou de la nomination. Ne pourront pas non plus être membres du Sénat ceux qui ne n'ont pas atteint l'âge de trente ans, ni ne pourront être membres de la Chambre des représentants ceux qui n'ont pas atteint l'âge de vingt-cinq ans.

La législation portoricaine paraît développée au plan linguistique et semble aller en dents de scie, avec des hauts et des bas, des retours en arrière, etc. Son historique semble un peu mouvementée, mais pour le moment c'est la politique de bilinguisme officiel en vertu de la Loi portant établissement de l'espagnol et de l'anglais comme langues officielles (en espagnol: Ley del Idioma y restableció el inglés y el español como lenguas oficiales) adptée en 1993. De façon courante, la loi est appelée simplement "Ley núm. 1 de 1993" (loi no 1 de 1993).

L'article 1er de cette loi déclare que l'espagnol et l'anglais sont les langues officielles du gouvernement de Porto Rico:

Artículo 1 (1993)

Se establecen el español y el inglés como idiomas oficiales del Gobierno de Puerto Rico. Ambos se podrán utilizar, indistintamente, en todos los departamentos, municipios, u otras sub-divisiones políticas, agencias, corporaciones públicas, oficinas y dependencias gubernamentales de las Ramas Ejecutiva, Legislativa y Judicial del Estado Libre Asociado de Puerto Rico, conforme a lo dispuesto en esta ley, o lo que por ley especial se dispone. L.P.R.A. 59

Article 1er (1993)

L'espagnol et l'anglais sont reconnus comme les langues officielles du gouvernement de Porto Rico. Toutes les deux pourront être utilisés, indistinctement, dans tous les départements, toutes les municipalités ou toute autre sous-division politique, agence, corporation publique, tout bureau et toute dépendance gouvernementale des services exécutif, législatif et judiciaire de l'État libre associé de Porto Rico, conformément aux dispositions prévues dans la présente loi ou dans une loi particulière. Lois annotées de Porto Rico, 59

Il existe, depuis 1955, une Académie portoricaine de la langue espagnole (Academia Puertorriqueña de la Lengua Española) à Porto Rico, dont la mission est d'encourager l'emploi judicieux, la préservation et l'étude de l'espagnol dans le contexte de l'histoire culturelle du pays, depuis ses origines jusqu'à ses manifestations les plus récentes; cette académie représente Porto Rico au niveau international parmi les académies hispaniques similaires, mais surtout à l'Association des académies de la langue espagnole (Asociación de Academias de la Lengua Española) qui compte plus d'une vingtaine d'académies (Chili, Colombie, Équateur, Mexique, etc.). 

4.1 La législation et la justice

Même avant la loi de 1991, l'unilinguisme était devenu un fait accompli. Ainsi, depuis plusieurs décennies, au parlement de San Juan, la capitale, les débats ne se déroulent qu'en espagnol et les lois ne sont rédigées et promulguées que dans cette langue; les seuls textes anglais sont ceux qui ont été adoptés lors de l'occupation américaine ou qui ont été copiés des textes américains, bien qu’ils aient été également traduits en espagnol. Cela dit, la plupart des lois portoricaines sont généralement traduites en anglais.

Le domaine législatif n'a subi que fort peu l'influence de la langue anglaise. Ainsi, on constate l'emploi de l'anglicisme "Speaker" à la Chambre des représentants («el Speaker de la Cámara de Representantes»). Mais à l'exception des textes journalistiques ce mot ne parvient presque jamais dans la langue écrite, qui préfère "presidente" («président») ou encore ''portavoz'' («porte-parole»). Au Parlement fédéral du Canada, l'appellation "Mr Speaker" dans le même contexte s'est longtemps traduit par «Monsieur l'Orateur» avant de devenir à «Monsieur le Président».

Les cours de justice ne fonctionnent en principe qu'en espagnol dans les tribunaux portoricains et uniquement en anglais dans les tribunaux fédéraux américains, avec, dans les deux cas, des traducteurs lorsque les parties ou les témoins ne connaissent pas la langue utilisée. L'article 3 de la Loi établissant l'espagnol et l'anglais comme langues officielles (1993) prévoit effectivement la possibilité des traducteurs en cas de nécessité :

Article 3

Les départements, municipalités et autres sous-divisions politiques, agences, corporations publiques, bureaux et dépendances gouvernementales des services exécutif, législatif et judiciaire de l'État libre associé de Porto Rico emploieront, lorsque des interprètes et des traducteurs compétents sont nécessaires pour mener à bien les dispositions de la présente loi. L.A.P.R., 59b

Dans les faits, l’espagnol a toujours été reconnu comme la seule langue officielle des tribunaux portoricains. Les plaidoyers devaient normalement être formulés en espagnol, alors que les les documents en anglais devaient être traduits dans cette même langue. Mais cette obligation imposée par les tribunaux a été souvent ignorée.

Puis, le 29 décembre 2009, le Nouveau Parti progressiste, favorable à l'annexion aux USA en tant que 51e État, a modifié le texte du Code de procédure civile afin d'autoriser que les plaidoyers, les motions et les documents soient rédigés aussi bien en anglais qu’en espagnol. Voici cet article 8.7:

Règle 8.7

Langue

Les plaidoyers, les requêtes et les motions doivent être formulés en anglais ou en espagnol. Ces documents doivent soutenir une partie ou toute autre personne ne connaissant pas l'espagnol ou l'anglais, peuvent être rédigés dans la langue vernaculaire de cette partie ou de cette personne, à la condition qu'ils soient accompagnés par des copies nécessaires en anglais ou en espagnol. Il n'est ni nécessaire ni obligatoire de présenter une traduction des documents rédigés en anglais. Toutefois, dans le cas où la justice le requiert ou lorsque la traduction des documents est indispensable pour un traitement équitable ou lorsque l'une des parties en fait la demande, le tribunal doit ordonner que les plaidoyers, les motions ou les documents demandés soient traduits.

En vigueur depuis le 1er juillet 2010, la nouvelle réglementation précise donc que, lorsque la justice le requiert ou lorsque la traduction des documents est absolument nécessaire pour le traitement équitable de la cause ou lorsque l’une des parties le réclame, le tribunal doit ordonner la traduction des plaidoyers, motions et documents. La loi semble dorénavant signifier que les tribunaux portoricains sont effectivement bilingues, ce qui n'est pas le cas. En effet, la plupart des greffiers et des avocats, pour ne nommer que ceux-là, ne maîtrisent pas l’anglais, ce qui peut entraîner de sérieuses difficultés administratives.

En 1965, la Cour suprême de Porto Rico dans Pueblo c. Tribunal Superior, 92 D.P.R. 596, avait statué que la langue utilisée dans toute procédure judiciaire devait être l'espagnol.

El factor determinante en cuanto al idioma a emplearse en los procedimientos judiciales seguidos en los tribunales del Estado Libre Asociado de Puerto Rico no surge de la Ley de 1902 […]: surge del hecho de que el medio de expresión de nuestro pueblo es el español, y esa es una realidad que no puede ser cambiada por ninguna ley. La Ley de 1902 sólo puede tener alcance directivo. […]. Siendo el español el idioma de los puertorriqueños, los procedimientos judiciales en nuestros tribunales deben seguirse en español. Le facteur déterminant au sujet du choix de la langue à employer dans la procédure judiciaire des tribunaux du territoire du Commonwealth portoricain ne se rattache pas à la loi linguistique du 21 février 1902 [...] : il provient du fait que le mode d'expression de notre peuple est l'espagnol, et qu'aucune loi ne pourra jamais modifier cette réalité. La loi de 1902 ne peut servir de cadre de gestion. […] L'espagnol sera toujours la langue des Portoricains, la procédure judiciaire dans nos tribunaux doit se poursuivre en espagnol.

L'emploi de l'appellation «Cour suprême» (''la Corte Suprema'') tire son origine de l'anglais "Supreme Court". En Espagne, on utilise l'expression "Tribunal Constitucional" («Tribunal constitutionnel») ou dans d'autres pays latino-américains "Tribunal Superior". Malgré la nouvelle réglementation du Code de procédure civile de 2009, un arrêt de la Cour suprême de 1965 exige toujours que les plaidoyers soient en espagnol et que les examens du barreau se déroulent en espagnol. Les notaires ont encore la possibilité de rédiger des documents en anglais ou dans les deux langues, surtout si les documents sont destinés au marché américain.

Cependant, le Tribunal fédéral de district de Porto Rico ("Tribunal de Distrito Federal of Puerto Rico") continue d'employer l’anglais comme langue d'usage. Cette situation, critiquée ouvertement, peut entraîner des procédures saugrenues du fait que les avocats, les jurés, le juge, les témoins, etc., ont généralement l'espagnol comme langue maternelle. Il faut quand même traduire tous les plaidoyers et tous les documents en anglais pour se conformer à la loi, alors que c'est normalement tout à fait inutile, ce qui suppose des coûts de traduction importants. Bien souvent, un accusé portoricain ne comprend strictement rien à la procédure, ce qui revient à lui nier le droit à un procès équitable. C'est pourquoi de nombreux juristes n'hésitent pas à affirmer que l'usage de l'anglais au Tribunal fédéral de district contreviendrait à la législation portoricaine.

4.2 Les services gouvernementaux

La structure administrative de Porto Rico est calquée sur celle des États-Unis avec ce que cela signifie comme emprunts à l'anglais. Le pouvoir exécutif est constitué d'un gouverneur (gobernador < ''governor'') et de son cabinet (gabinete < ''cabinet''). À son tour, le cabinet comprend des secrétaires (secretarios < ''secretaries''). Chaque secrétaire est responsable d'un Département (Departamento < ''Department''). L'Exécutif comprend également une série d'agences publiques (agencias públicas < ''public agencies''), d'autorités (autoridades < ''authorities'') —  Autorité des aqueducs et égouts (''Autoridad de Acueductos y Alcantarillados'') —, de corporations (corporaciones < ''corporations'') — Corporation pour le développement rural (''Corporación para el Desarrollo Rural'') —, de services (servicios < ''services'') — Service de pompiers (''Servicio de Bombero'') — et de programmes (programas < ''programs'') — Programme de liberté de parole (''Programa de libertad bajo palabra''). Tous ces bureaux sont composés de divisions (divisiones < ''divisions'') — Division de la conservation de l'équipement (''División de Conservación de Equipo'') — et de secteurs (áreas < ''areas'') —  Secteur des services au consommateur (''Área de Servicios al Consumidor'').

Les services gouvernementaux portoricains sont en principe unilingues espagnols. L'anglais n'est utilisé que pour communiquer avec l'Administration fédérale américaine, étant donné que seulement le tiers de la population peut s'exprimer couramment en anglais. L'article 4 de la Loi établissant l'espagnol et l'anglais comme langues officielles de 1993 précise que tous les documents publics ou privés rédigés en anglais ou en espagnols sont valides:
 

Article 4

Aucun document public ou privé ne peut être invalidée sous prétexte qu'il est rédigé dans un ou l'autre des langues officielles de Porto Rico, conformément aux dispositions de la présente loi ou d'une loi particulière.  L.A.P.R., 59c

Il existe même une loi (loi 107 du 28 août 1997) ordonnant aux secrétaires du Département du transport et des travaux publics, du Département de la santé et du Département de l'éducation de modifier leurs règlements pour que les permis de conduire et les autorisations de mariage soient envoyées dans les deux langues officielles:

Article 1er

Il est ordonné aux secrétaires du Département du transport et des travaux publics, du Département de la santé et du Département de l'éducation que les règlements soient modifiés afin que les permis de conduire, les permis de mariage, les divers certificats de qualification professionnelle que fait parvenir le Département de l'éducation, entre autres, aux directeurs et aux enseignants, soient envoyés dans les deux langues officielles du gouvernement de l'État libre associé de Porto Rico.

Une étude de López Morales, réalisée en 2001, révélait que les bureaux du gouvernement rédigeaient leur documentation interne (permis, correspondances, etc.) majoritairement en espagnol; ces documents étaient produits en anglais dans une proportion inférieure à 10 %. Toutefois, dans certains documents, notamment ceux provenant directement des États-Unis, étaient exclusivement en anglais. C'est le cas, par exemple, des organismes publics qui sont en relation plus étroite avec l'Amérique du Nord: Banque de développement gouvernemental (''Banco Gubernamental de Fomento''), Compagnie de développement économique (''Compañía de Fomento Económico''), Office d'exemption contributive (''Oficina de Exención Contributiva''), Aqueducs (''Acueductos''), Énergie électrique et Tourisme (''Energía Eléctrica y Turismo'').

Par ailleurs, certains postes dans la fonction publique exigent une grande maîtrise de l'anglais, notamment ceux qui concernent les postes techniques, étant donné les communications continuelles avec les États-Unis. Présentement, selon l'étude de López Morales, 45,7 % des offres d'emploi nécessitent comme condition indispensable une bonne maîtrise de l'anglais. Dans l'entreprise privée, la situation semble différente, puisque beaucoup d'entre elles sont américaines ou font partie de grandes firmes  internationales qui, partout dans le monde, utilisent l'anglais. Dans la courte période où l'espagnol a été proclamé la seule langue officielle, toutes ces compagnies ont énormément sollicité des exemptions linguistiques qui leur permettaient d'utiliser l'anglais dans leurs transactions avec des organismes publics. Quant au gouvernement fédéral américain, il emploie l'anglais et l'espagnol dans ses relations avec le public.

En 2008, le Tribunal fédéral de district a rendu une décision imposant l’emploi de l’anglais sur les bulletins de vote; le Tribunal s'est basé sur la Loi sur le droit de vote (Voting Rights Act) des États-Unis, laquelle exige l’emploi de bulletins bilingues lorsque 5 % de la population parle une autre langue que l'anglais. Évidemment, ce pourcentage de 5 % n'existe pas à Porto Rico, comme l'a démontré le recensement officiel. Le parti au pouvoir, le Nouveau Parti progressif, a aussitôt modifié la Loi électorale de 1977 en faisant adopter la Loi n° 90 du 7 septembre 2009, afin de s’assurer que tous les bulletins de vote soient publiés en espagnol et en anglais. La nouvelle loi vie à reconnaître, protéger et garantir le droit au suffrage universel de tous les citoyens qui ne maîtrisent que l'anglais, et non pas l'espagnol. En ce sens, la loi de 2009 considère les anglophones (2,2 %) comme une minorité nationale de langue officielle.

Quant aux inscriptions sur les édifices publics, gouvernementaux (portoricains) ou municipaux, construits après la seconde moitié du XXe siècle, elles n'apparaissent qu'en espagnol. Les édifices du gouvernement fédéral américain, pour leur part, utilisent parfois des inscriptions bilingues, mais le plus souvent elles sont unilingues anglaises. Les inscriptions toponymiques et odonymiques (rues) sont unilingues espagnoles, mais le patronyme est parfois un mot anglais (p. ex., Avenida Roosevelt). La signalisation routière est également unilingue espagnole, mais le mot Stop n'est pas utilisé à Porto Rico, il est remplacé par Pare.

4.2 L’éducation

C'est le Departamento de Instrucción Pública (Département de l'instruction publique) qui gère l'éducation à Porto Rico. Dans les écoles, l'espagnol reste la seule langue d'enseignement, mais l'anglais est obligatoire comme langue seconde dès le primaire, et ce, jusqu'à la fin du secondaire. La législation n'est pas très volumineuse sur la question linguistique. L'article 5.06 de la Loi organique du Département de l'instruction publique (1999) énonce que «l'enseignement est dispensé en espagnol et/ou en anglais dans les écoles» :

Article 5.06

Langue d'enseignement

L'enseignement est dispensé en espagnol et/ou en anglais dans les écoles du système d'éducation.

Dans les faits, la langue d'enseignement demeure uniquement l'espagnol, parfois même dans les cours d'anglais. Rappelons que, de 1902 à 1948, l'anglais avait été introduit de plus en plus comme langue d'enseignement dans les écoles publiques. Aujourd’hui, toutes les écoles publiques ont l’espagnol comme langue d’enseignement, mais l’anglais est enseigné comme langue seconde. Les Américains anglophones, qui ne veulent pas que leurs enfants fréquentent ces établissements, les envoient dans les écoles privées où la langue d’enseignement est uniquement l’anglais. Il existe de nombreuses écoles privées présentant différentes combinaisons possibles. Il y a des écoles où l'on enseigne uniquement en anglais avec une classe en espagnol, d'autres qui enseignent certaines matières en anglais ou en espagnol.

- L'enseignement de l'anglais

Dans toute l’île, l’accent est mis sur le renforcement de l’enseignement de l'anglais langue seconde. Le gouvernement souhaiterait que tous les Portoricains deviennent bilingues. Le ministère de l’Éducation a fait de nombreux efforts pour améliorer l’enseignement et l’apprentissage de l’anglais, notamment en assurant une meilleure qualité dans la formation des enseignants. Les résultats semblent mitigés dans la mesure où on estime que seulement 20 % des Portoricains sont en mesure de suivre une conversation normale en anglais.

L'enseignement de l'anglais fait face à de nombreux problèmes. D'abord, il y a une pénurie de professeurs d'anglais à Porto Rico, d'autant plus que beaucoup d'enseignants d'anglais ne maîtrisent que fort mal la langue qu'ils enseignement; dans un grand nombre d'écoles, les cours d'anglais sont même dispensés en espagnol. Dans la méthodologie, les textes utilisés pour enseigner l'anglais correspondent généralement à des documents destinés à l'enseignement de l'anglais langue maternelle, ce qui par conséquent présente des difficultés majeures en lecture et en compréhension, non seulement pour les élèves, mais aussi pour les enseignants qui ne maîtrisent pas très bien cette langue. De plus, l'enseignement de l'anglais semble être concentré sur l'étude de la grammaire plutôt que le développement des compétences en communication orale. Enfin, les élèves portoricains n'ont pas beaucoup la possibilité de pratiquer l'anglais en dehors de la salle de classe, car il n'ont pas d'anglophones à qui parler et pratiquer leur anglais.

En même temps, les exigences de l'ère de l'information rendent nécessaire d'apprendre d'autres langues, de préférence le français et portugais, étant donné la situation géographique de Porto Rico en Amérique latine. C'est pourquoi de nombreux enseignants demandent au gouvernement d'adopter une politique cohérente sur l'enseignement des langues à Porto Rico.

- Les universités

Les Portoricains ont accès à l’université. Plusieurs universités et facultés proposent des cycles d'enseignement supérieur, dont l'université de Porto Rico (bilingue), qui possède neuf campus et accueille plus de 45 000 étudiants. D'autres institutions, comme l'Université interaméricaine, l'Université catholique, l'Université centrale, l'Université mondiale et le Puerto Rico Junior Collège préparent aussi à des diplômes d'enseignement supérieur. Généralement, la connaissance de l’anglais est nécessaire pour accéder aux études supérieures et obtenir un diplôme universitaire à Porto Rico. D’ailleurs, l’espagnol et l’anglais constituent des matières obligatoires dans les universités. Dans la plupart des universités (par exemple, à l’université de Porto Rico), les professeurs ont le choix de la langue d’enseignement. Il est admis que, de façon générale, les cours doivent être dispensés en espagnol OU en anglais. Étant donné que la plus grande partie du corps professoral est hispanophone, l’espagnol dispose d’un certain avantage. Cependant, des professeurs invités, particulièrement ceux qui ont obtenu leur diplôme dans les universités américaines, préfèrent souvent utiliser l'anglais. On les trouve surtout enseignant dans des disciplines comme les mathématiques, la physique, la chimie, les sciences de la mer, etc. Pour les étudiants de ces disciplines, la connaissance de l'anglais est donc indispensable. Pour les autres disciplines, il faut considérer néanmoins que beaucoup de manuels proviennent des États-Unis et sont rédigés en anglais.

5 La publicité et les médias

La publicité commerciale est massivement unilingue espagnole, de même que les enseignes des magasins. Toutefois, entre 20 % et 30 % des raisons sociales font usage de noms anglais ou mixtes, et ce, même si toutes les autres inscriptions demeurent unilingues espagnoles. La législation portoricaine ne dispose d'aucune loi ni d'aucun règlement imposant l’emploi de l’espagnol dans les réclames publicitaires ou dans l'affichage commercial. La seule loi qui prescrit une obligation linguistique est celle adoptée en 1950 et qui spécifie que les emballages doivent être fabriqués sur place pour y lire le nom et les coordonnées du propriétaire ou de son agent en espagnol (Luis Muñiz-Argüelles, 2010). L'affichage commercial est généralement en espagnol, mais la plupart des entreprises américaines installées sur l'île ont des enseignes unilingues anglaises.

En ce qui a trait aux médias écrits, on peut dresser le portrait qui suit. Porto Rico dispose de cinq quotidiens avec une circulation d'environ 650 000 exemplaires par jour (d'après le Business Register 2000), près de 500 000 en 1996, d'après le Europa World Yearbook 2000). Le plus grand de ces quotidiens est l’El Nuevo Dia, avec une diffusion de 198 251 exemplaires par jour et de 238 479 le dimanche. Viennent ensuite l’El Vocero et le Primera Hora, qui appartient au El Nuevo Dia (mais les quelques annonces fédérales sont en anglais) avec une diffusion de 86 221 du lundi au vendredi (et de 65 587 le samedi. L’El Vocero et le Primera Hora sont lus en général par des classes moins aisées, tandis que l’El Nuevo Dia est lu par les classes économiques supérieures.

Le quatrième quotidien est le (The) San Juan Star, le seul à être publié en anglais et dont la diffusion est d'environ de 15 000 à 18 000 exemplaires, selon les informations publiées récemment. The San Juan Star a bien tenté d’augmenter son lectorat en publiant des éditions en espagnol dans la capitale, San Juan, ainsi que dans plusieurs régions, mais son succès demeure mitigé. Ce journal est lu surtout par un petit secteur de la population économiquement puissant et par ceux dont la langue maternelle est l'anglais, c’est-à-dire des Américains ou des Portoricains nés ou ayant vécu pour la plupart aux États-Unis. Les journaux américains tels que The New York Times, The Wall Street Journal, The Washington Post, The Christian Science Monitor, etc., sont vendus également à Porto Rico, mais leur circulation reste très faible. On les trouve, particulièrement les deux premiers, dans les grandes bibliothèques et dans les centres administratif, ainsi que dans les bureaux de quelques chefs d'entreprises. La présence la plus importante de la presse écrite américaine se trouve dans les périodiques (Time, Newsweek, etc.), bien que quelques-uns d’entre eux commencent à publier en espagnol. Le Caribbean Business est le seul hebdomadaire local publié pour les entreprises commerciales; il n'est pas gratuit et il est distribué en général par la poste.

Étant donné la présence d'un grand nombre d’immigrants en provenance de la République Dominicaine, on trouve également dans les quartiers des villes où ils résident des journaux dominicains. De plus, les Portoricains ont accès a des publications en espagnol par Internet et à des journaux d’Espagne tel que l’El Pais de Madrid.

Les hebdomadaires locaux (généralement gratuits), qui contiennent des informations d'intérêt régional et un bon nombre d'annonces commerciales, ont beaucoup augmenté leur diffusion ces dernières années. Leur circulation est d'environ 100 000 exemplaires et parviennent dans les foyers des Portoricains dans une proportion d’environ 40 %.

Pour ce qui est des médias électroniques, on compte près de 120 stations de radio, ce qui est énorme sur un territoire de 9104 km². Cinq groupes dominent dont le plus important est le WKAQ (fondé en 1922), avec 7,6 % du marché. La musique rock (tant en anglais qu’en espagnol), les balades (surtout en espagnol) et les nouvelles (news radios) sont les types d’émission préférés. Il existe également une chaîne (radio et télévision) appartenant au gouvernement portoricain; cette chaîne, qui est spécialisée dans l’éducation et la programmation culturelle, ne semble pas avoir un impact très fort. L'Église catholique, ainsi que les Églises fondamentalistes protestantes et au moins trois universités, y compris le réseau de l'Université de Porto Rico, possèdent des chaînes de radio; l’une d’elles, la Fondation Ana G. Mendez, qui contrôle le quatrième groupe universitaire du pays, gère une station de télévision avec une programmation culturelle.

Les chaînes de télévision privées (en VHF) ont des émetteurs plus puissants que les chaînes universitaires, religieuses (UHF) ou gouvernementales (VHF). On en compte quatre: WKAQ (du groupe Telemundo, qui contrôle la chaîne de radio la plus puissante), WAPA, la Chaîne 7 et la Chaîne 11. Leur programmation est variée et inclut en matinée des émissions pour enfants, des «talk shows» (très tôt le matin et en fin de journée), des événements sportifs, des feuilletons en espagnol (souvent produits en Colombie, au Venezuela, au Mexique ou au Brésil), des comédies ou des émissions de spectacles («variety shows»). La plupart des émissions sont des productions locales ou latino-américaines, mais certaines stations retransmettent des programmes américains doublés en espagnol. Environs 97 % des foyers portoricains possèdent un appareil de télévision.

La télévision par câble est relativement importante, notamment dans les milieux socio-économiques aisés. Environ 25 % de la population (280 000 foyers, d'après le Business Register 2000, a accès au câble distribué par quatre ou cinq groupes de télédistribution. Étant donné que l’île est très accidentée, sans câble la réception demeure souvent médiocre. La télévision câblée compte de 60 à 100 chaînes; la plupart sont américaines et en anglais, mais quelques-unes diffusent en espagnol: deux de la Radio Télévision Espagnole, CNN en espagnol, HBO en anglais et en espagnol, etc.

6 La politique linguistique américaine à Porto Rico

En 1997, la Chambre des représentants du 105e Congrès américain adoptait, par une marge d’une seule voix (209 à 208), le projet de loi H.R. 856 intitulé The United States-Puerto Rico Political Status Act. L’article 3 du projet de loi fédérale stipulait que l’anglais est la langue de communication entre les États-Unis et les États admis dans l’Union américaine. La Chambre des représentants a ainsi reconnu que l’espagnol et l’anglais étaient les langues officielles de Porto Rico depuis près de 100 ans, que l’anglais était la langue officielle des tribunaux fédéraux et de ses services judiciaires, et que, néanmoins, l’espagnol, plus que l’anglais, était la langue usuelle et prédominante de la majorité de la population de Porto Rico, et que le Congrès avait l’autorité de diffuser la langue anglaise dans «le Commonwealth de Porto Rico». Toutefois, le Sénat américain n’a pas entériné le projet de loi H.R. 856 qui, par conséquent, n’est jamais devenu une loi.

N'oublions que cette protection juridique (prudemment bilingue) dont s'est doté Porto Rico n'avait jamais été reconnue par les États-Unis jusqu’à présent. L’essai d’adoption du récent projet de loi de la Chambre des représentants américaine démontre que les Américains sont prêts à reconnaître le statut de l’espagnol, mais en autant que cela ne nuise pas à l’anglais. En réalité, la politique linguistique américaine à l’égard de Porto Rico reconnaît l’usage de l’espagnol pour les affaires intérieures, mais dès que le gouvernement américain ou les instances judiciaires américaines sont en cause, seul l’anglais devient permis. Estimant que le statut d’État libre associé (ELA) constitue une formule bâtarde et coûteuse, certains élus du Congrès américain ont souhaité voir l’île adopter un nouveau statut.

Cependant, pour certains élus américains, un Porto Rico ainsi incorporé serait un «nouveau Québec», autrement dit l'incarnation d'un «multiculturalisme» inacceptable. Pourtant, la question de la langue ne semble pas poser de problème majeur au gouvernement américain. En effet, l’ex-président Clinton avait même déclaré en février 1998 (Le Nuevo Día, San Juan, 25 février 1998) qu'il serait «incorrect» de refuser l'intégration de Porto Rico pour des raisons liées à la langue ou la culture. Néanmoins, beaucoup de Portoricains croient que, une fois Porto Rico reconnu comme État américain, le gouvernement des États-Unis imposerait plutôt l’anglais comme langue officielle, plutôt que de reconnaître officiellement l’île comme un État bilingue.

Bref, le paysage linguistique portoricain est espagnol. L'État libre associé de Porto Rico jouit d'une grande autonomie politique, culturelle et linguistique. Cette situation est accentuée par le caractère insulaire de Porto Rico et son relatif éloignement géographique des États-Unis. Le modèle portoricain démontre éloquemment que l'autonomie politique et l'insularité assurent une protection naturelle à une langue en éliminant la cohabitation linguistique. En comparaison avec les collectivités territoriales françaises, les régions autonomes d'Italie, et même de la plupart des communautés autonomes d'Espagne, la situation de Porto Rico apparaît plus enviable. Contrairement aux cas précités, Porto Rico n'est pas soumis à de fortes doses de bilinguisme institutionnel pour les affaires intérieures, ce qui lui assure des frontières linguistiques assez sécurisantes et quasi imperméables. C'est pourquoi les valses-hésitations des Portoricains concernant le statut de leur État comme «bilingue» ou «unilingue» semblent répondre davantage à un besoin d'un symbole identitaire qu'à une réalité sociologique.

Dernière mise à jour: 19 déc. 2015
 

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Les États non souverains

 

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