Brève histoire du Portugal
et de sa langue

Remarque: les débuts de l'histoire du Portugal se confondent avec celle de l'Espagne. C'est pourquoi les premières parties de cet article sont identiques (cf. Brève histoire linguistique de l'Espagne et de ses régions) jusqu'à ce que l'Espagne et le Portugal forment deux entités politiques distinctes au XIIe siècle.

Plan de l'article
 

1 Les premiers peuples

1.1 Les Ibères
1.2 Les Celtes
1.3 Les Basques et les autres peuples

2 La période romaine

2.1 La latinisation des populations
2.2 Le latin populaire

3 Les invasions germaniques

3.1 La diversité des royaumes germaniques
3.2 La formation des langues romanes
3.3 Les conséquences linguistiques en galaïco-portugais

4 La période arabo-musulmane (711-1492)

4.1 Précision des notions
4.2 La conquête musulmane
4.3 L'influence de l'arabe en galaïco-portugais

5 La naissance du royaume portugais

6 La Reconquête chrétienne

6.1 Le début de la Reconquête
6.2 Le rôle du Portugal dans la Reconquête
6.3 La galicianisation

7 L'avènement de la langue portugaise

7.1 L'officialisation du portugais
7.2 La normalisation du portugais
7.3 La séparation du galicien et du portugais

8 L'empire colonial du Portugal

8.1 Les grandes découvertes
8.2 La concurrence du castillan
8.3 L'expansion coloniale portugaise

9 Le déclin de l'Empire portugais

9.1 L'Union ibérique (1580-1640)
9.2 La monarchie constitutionnelle

10 La République portugaise

10.1 La réforme orthographique de 1911
10.2 La dictature de Salazar
10.3 La révolution des Œillets et la politique socialiste
10.4 La Communauté des pays de langue portugaise

1 Les premiers peuples

Plusieurs peuples s'installèrent dans la péninsule Ibérique dès l'Antiquité. Mentionnons les Ibères, les Phéniciens, les Celtes, les Basques et les Carthaginois, sans oublier les Grecs et les Romains. Ceux qui laissèrent les traces les plus profondes furent sans contredit les Romains, car ils y ont laissé des peuples de langue romane et une religion, le christianisme. Le seul peuple qui habitait la région dans l'Antiquité et qui existe encore aujourd'hui, ce sont les Basques. 

1.1 Les Ibères

Dès l’époque néolithique, soit vers le VIe millénaire, un peuple aux origines encore mystérieuses, les Ibères, s’installèrent en Europe occidentale. Certains historiens croient que les Ibères seraient originaires de la région de l'Èbre, alors appelé Iberus, tandis que d'autres affirment qu'ils seraient arrivés d'Afrique du Nord entre 4000 et 3500 avant notre ère. On sait cependant avec certitude que, vers l'an 3000, les Ibères avaient gagné la péninsule Ibérique pour s'y établir le long de la Méditerranée (voir la carte). Ils formaient plusieurs peuples, dont les Lacetani, les Sordones, les Indigetes, les Hercavones, les Edetani, les Contestani, etc. Leur langue, l'ibère (avec ses nombreuses variétés dialectales), une langue préindo-européenne, est attestée dans des inscriptions qui n’ont pas encore été déchiffrées. Cette langue autochtone devait progressivement s'éteindre vers le Ier ou le IIe siècle de notre ère, pour être remplacée graduellement par le latin et, plus tard, par les langues romanes.

Au IIe millénaire, les côtes méditerranéennes furent occupées par les Phéniciens et les Grecs. Ce sont les Grecs qui ont désigné la péninsule Iberia (en français: Ibérie), sans doute en souvenir des premiers occupants, les Ibères.

1.2 Les Celtes

Vers l’an 1000, des vagues d’immigrants venus de la Germanie et de la Gaule, les Celtes, arrivèrent par le nord et s’établirent dans la vallée de l’Èbre, à l’ouest de la région occupée par les Aquitains et les Ibères, ce qui correspond aux régions actuelles de la Castille-La Manche, la Castille-et-León, les Asturies, la Galice et le Portugal. À l'instar des Ibères, les Celtes étaient composés de nombreux peuples: les Gallaeci, les Astures, les Vaccaei, les Carpetani, etc. Parmi ceux-ci, les Lusitani (ou Lusitaniens en  français) et les Vettones (ou Vettons en français) sont arrivés avant tous les autres; on les qualifie de «peuples préceltiques». Les Lusitaniens furent à l'origine de l'identité des Portugais. On croit aussi que les Ligures ont peut-être également occupé la péninsule avant l’arrivée des Celtes. Par la suite, Celtes et Ibères ont coexisté et se sont mélangés en formant le fond celtibère de la population de la péninsule. Les Celtibères parlaient des variétés de langues celtiques de type archaïque; c'étaient des langues relativement différentes des variétés gauloises parlées au nord de la Péninsule, en Gaule (aujourd'hui la France). Ils ont laissé des traces dans plusieurs noms de lieux comme Berdún, Salardú, Navardún ou au Portugal Conimbriga.

1.3 Les Basques et les autres peuples

Au nord, les Aquitani (ou Aquitaniens), des Proto-Basques, furent les ancêtres des Basques actuels. Présents avant l'arrivée des Celtes, les Proto-Basques descendraient des habitants de l'époque préhistorique. L'origine de cette langue préindo-européenne est encore largement inconnue et elle se confond avec celle du basque.

Dans l'actuelle Algarve, donc au sud du Portugal actuel, vécurent les Turdetani (ou Turdétaniens), un peuple ibère, mais existaient aussi dans l'actuelle Andalousie (sud de l'Espagne) les Tardessos (ou Tartessiens), lesquels parlaient des langues différentes de leurs voisins, probablement des langues apparentées au berbère, donc des langue de type chamito-sémitique.

Au cours du Ve siècle, les Carthaginois venus de l’Afrique du Nord étendirent leur domination dans le sud de la péninsule Ibérique; ils liquidèrent les Turdétaniens et les Tartessiens. Dès le IIIe siècle avant notre ère, les Carthaginois entrèrent en conflit permanent avec les Romains qui n’écrasèrent leurs ennemis qu’en 201 avant notre ère. La civilisation carthaginoise fut définitivement évincée lors de la victoire de Rome et la destruction de Carthage (en Tunisie) en -146, après un siège de quatre ans.

2 La période romaine

Débarrassée de sa grande rivale, Carthage, Rome entreprit l'expansion de son empire, qui devait se poursuivre dans la péninsule Ibérique. Au cours de la deuxième guerre punique (218-202 avant notre ère), les Ibères accueillirent d'abord avec satisfaction les troupes romaines du général Scipion l'Africain (235-183 av. notre ère), afin de se libérer de la domination carthaginoise. Mais, devant la politique coloniale répressive des Romains, les Ibères se ravisèrent. C'est pourquoi les Romains connurent certaines difficultés pour imposer la «pax romana» dans toute la péninsule Ibérique, qu'ils nommèrent Hispania, un mot issu du phénicien ("i-shepan-im") latinisé en "I-span-ya" signifiant «terre des lapins», car la péninsule Ibérique était reconnue pour l'abondance de ses lapins. Au cours des siècles, le mot Hispania (en français: Hispanie) allait évoluer pour devenir España ("Espagne").

2.1 La latinisation des populations

La romanisation complète de la péninsule prit deux cents ans. Elle se fit par étape, en partant de l'est vers l'ouest (voir la carte de gauche). Les Romains occupèrent le Nord-Est en -218 et assujettirent quelques peuples ibères (Sordones, Ausetani, Indigetes, Laietani). En l'an -197, tous les autres Ibères (Cessetani, Ilercavones, Edetani, Contestani, Bastetani, etc.), c'est-à-dire ceux qui habitaient le long de la Méditerranée, passèrent sous le joug romain. En 157 avant notre ère, ce fut le tour des Lusitaniens et des Vettons, puis des Vaccéens en -133 et enfin des Galiciens ("Gallaeci") en -29.

La romanisation fut plus rapide au sud-est, soit en Hispania citerior (au sud de l’Èbre ou rio Ebro). Les habitants, notamment les Bastetani, les Turdetani, les Carpetani et les Celtibères, abandonnèrent rapidement, après une quarantaine d'années, leur langue pour parler le latin. Dans le Nord, région que les Romains appelaient alors l’Hispania ulterior (la Galice, le Pays basque et le Portugal actuels), c'est-à-dire l’«Espagne lointaine», la résistance fut farouche de la part des Lusitaniens, des Vettons, des Vaccéens et des Galiciens, car les Romains ne «pacifièrent» cette région qu’en l'an 29 avant notre ère.

C'est évidemment dans les Baléares (à l'extrémité orientale) que la latinisation (ou romanisation) se fit le plus rapidement, alors que c'est en Galice et dans les Asturies qu'elle eut lieu le plus tardivement. Non seulement la latinisation se fit progressivement d'est en ouest, mais elle ne se déroula pas au même rythme entre les habitants du Nord et ceux du Sud; certaines populations du Nord se latinisèrent parfois plus tardivement, soit à la fin du IIIe siècle de notre ère. Par la suite, toute la péninsule Ibérique se latinisa, à l’exception des Basques qui continuèrent à parler leur langue, malgré les pressions exercées par les Romains. Quant à la langue ibère, elle disparut définitivement, absorbée par le latin au cours des six siècles de l'occupation romaine.
 

L’Hispania romaine fut organisée et divisée en trois provinces: la Bétique (ou Baetica) au sud, la Lusitanie (Lusitania) au sud-ouest et la Tarraconaise (Tarraconensis) dans le reste de la Péninsule. Par la suite, furent ajoutées la Carthaginoise (Carthaginensis) sous la juridiction de la Tarraconaise et, au VIe siècle, la Béarique ou Balearica (îles Baléares). 

Étant donné que l’Hispania était située à l’extrémité de l’Empire romain, donc plus isolée, le latin parlé dans ces provinces demeura généralement plus archaïsant et moins ouvert aux innovations linguistiques venues de Rome.

D’ailleurs, beaucoup de formes latines anciennes furent conservées plus tard en castillan et en portugais. Par exemple, le vieux mot latin mensa («table») a donné mesa en castillan et en portugais, mais il a été abandonné en Catalogne, en Gaule et en Italie pour un nouveau mot, tabula, devenu taula en catalan, table en français et tavola en italien. On pourrait multiplier les exemples de ce genre, lesquels témoigneraient, comparativement au reste du monde romanisé, de l’évolution un peu différente du latin dans l’ancienne Hispania

2.2 Le latin populaire

La langue latine parlée par les populations ibéro-romanes ne correspondait guère au latin classique écrit, celui par exemple utilisé par le poète Virgile ou l'orateur Cicéron. Les Ibéro-Romans parlaient le latin dit «vulgaire» (de vulgus : qui signifiait «peuple»), un latin bien différent de celui des siècles précédents. C'était ce qu'on a appelé aussi le latin populaire, c'est-à-dire celui des colons, des soldats, des petits commerçants, etc., avec ses variations locales, en tenant compte des influences linguistiques des différents peuples qui composaient l'Empire. La romanisation a d'abord touché les villes, puis a gagné les zones rurales après une période plus ou moins longue de bilinguisme provisoire. Affranchie de toute contrainte, favorisée par le morcellement féodal et soumise au jeu variable des lois phonétiques et sociales, cette langue latine dite «vulgaire» ou «populaire» se développa librement sur un très vaste territoire. Elle prit, selon les régions, des formes les plus variées. Dans l'ouest de la péninsule, ce latin populaire s'est mélangé avec la langue lusitanienne préceltique, ce qui lui donna une couleur particulière et aboutira au galaïco-portugais.

Finalement, les populations ibériques firent plus que se latiniser, car vers le IIe siècle de notre ère, elles s'étaient aussi toutes christianisées. Ainsi, les peuples autochtones n'adoptèrent pas seulement la langue latine, mais également la culture romaine et, plus tard, la religion (le christianisme).

3 Les invasions germaniques

Les invasions «germaniques» commencèrent en 375 par l'arrivée des Huns, un peuple d'Asie centrale dirigé par Attila (395-453), dans l'est de l'Europe centrale. Comme par un effet de dominos, les Huns repoussèrent d'autres peuples, essentiellement germaniques, vers l'ouest. Les Huns boutèrent les Ostrogoths et les Suèves qui, à leur tour, refoulèrent les Wisigoths, les Vandales, les Alains, les Francs, les Alamans, les Lombards, les Saxons, les Angles, etc., vers l'Ouest. Les invasions germaniques se multiplièrent à un point tel qu'elles mirent en péril l'Empire romain. Ces peuples furent appelés par les Romains «barbares», d'où l'expression «invasions barbares», car ils venaient de l'extérieur de l'Empire romain, c'est-à-dire dans le Barbaricum, la «terre des Barbares». Aujourd'hui, dans les pays de langue germanique, on utilise plutôt le mot Völkerwanderung qui signifie «migration des peuples».

En Hispania, territoire situé à l'ouest de l'Europe, ces invasions ne débutèrent qu'en 409 avec les Vandales, puis elles furent suivies par les Suèves, les Alains et les Wisigoths.  En 410, les Suèves s'installèrent en Galice; en 412, les Wisigoths, devenus alliés des Romains, refoulèrent les Vandales en Bétique et dans les Baléares, les Alains en Lusitanie. Seuls les Basques conservèrent leur identité en raison de leur isolement dans les montagnes; ils réussiront à fonder un royaume distinct avec comme capitale Pampelune.

Au milieu du Ve siècle, les Wisigoths occupaient déjà toute la péninsule Ibérique ainsi que le sud de la France, soit de Gibraltar jusqu’à Toulouse, ville retenue comme capitale de l'Empire wisigoth. Dans la péninsule Ibérique, l’unification du territoire wisigoth fut assurée lorsque la capitale se fixa à Tolède, beaucoup plus au sud, après avoir cédé l’Andalousie aux Byzantins (556).

3.1 La diversité des royaumes germaniques

À la fin du Ve siècle, l'Empire romain d'Occident se trouvait morcelé en une dizaine de royaumes germaniques (voir la carte historique) : les Ostrogoths étant installés en Italie et dans le Monténégro et la Serbie actuels, les Wisigoths occupaient l'Espagne et le sud de la France, les Francs avaient pris le nord de la France et de la Germanie, les Angles et les Saxons avaient traversé en Grande-Bretagne, les Burgondes avaient envahi le centre-est de la France (Bourgogne, Savoie, Suisse romande actuelle), les Alamans étaient refoulés en Helvétie, les Suèves en Galice et une partie du Portugal, alors que les Vandales avaient conquis les côtes du nord de l'Afrique et s’étaient rendus maîtres de la mer Méditerranée par l'occupation des Baléares, de la Corse et de la Sardaigne. Tous ces empires s'écrouleront rapidement, sauf pour l'empire des Francs (en France).

Le royaume suève fut finalement intégré en 585 à celui du roi wisigoth, Léovigild, réalisant ainsi l'unité politique des Wisigoths. Les Wisigoths, sous le règne du roi wisigoth Recarède Ier, se convertirent au catholicisme en 589 et se mélangèrent aux Ibéro-Romans, créant ainsi une sorte de fusion entre les envahisseurs et les peuples conquis. Les invasions germaniques eurent pour effet de faire disparaître toute l'administration de l'État romain. Toutefois, l'organisation ecclésiastique réussit sans peine à se maintenir ; elle avait été adoptée dès le Ve siècle par les Suèves, puis par les Wisigoths. L'Église chrétienne devint ainsi un important instrument de stabilité au cours de cette période de germanisation. Évidemment, les différences linguistiques propres à l’Hispania s’accentuèrent avec les invasions germaniques.

3.2 La formation des langues romanes

Les Wisigoths, comme plusieurs autres peuples germaniques, ne purent imposer leur langue, le wisigoth, déjà passablement romanisé dès le Ve siècle, et adoptèrent plutôt celle du vaincu, une langue qui n’était plus le latin d’origine, car celui-ci s’était déjà beaucoup transformé; ce n'était plus du latin, mais du roman, sauf au Pays basque où le basque, une langue préindo-européenne, s'est maintenu, protégé par les montagnes. En effet, étant donné que les écoles et l'administration romaines avaient disparu, le latin populaire avait perdu de son uniformité et évolué de manière différente dans les nombreux royaumes germaniques. Autour des années 600, le latin populaire n'était plus parlé dans la péninsule Ibérique; il avait été remplacé par la multiplicité des langues romanes. En Galice, le roman avait acquis des caractéristiques locales, ce qui allait le conduire à l'élaboration d'une forme de proto-portugais. Toutefois, le latin écrit, avec ses influences germaniques et romanes, est demeuré la langue véhiculaire, liturgique et juridique : ce fut le latin médiéval qu'on appelle aussi le «latin d'Église» ou «latin ecclésiastique», très éloigné du latin classique employé par le poète Virgile (au Ier siècle avant notre ère).

Évidemment, la langue romane de cette époque était fragmentée en une multitude d'idiomes distincts. Même s'ils étaient tous issus du latin commun, ils s'étaient tous fragmentés en un grand nombre de langues plus ou moins différentes selon les régions. Dans toutes les parties de l'ancien Empire romain d'Occident, les peuples germaniques (Wisigoths, Suèves, Francs, Ostrogoths, etc.) édifièrent leurs royaumes, alors que le latin populaire se transformait selon les régions pendant que les peuples autochtones élaboraient graduellement leurs langues particulières. Ainsi, sont apparues les innombrables langues indo-européennes originaires du latin, les langues romanes. Le règne des Wisigoths dura un peu plus d’un siècle, jusqu'à l'arrivée des Maures en Hispania.

3.3 Les conséquences linguistiques en galaïco-portugais

Bien que les Wisigoths, en raison de leur faible nombre, n'aient pu imposer leur langue, le wisigoth a laissé un certain nombre de mots dans la langue portugaise (en réalité dans le galaïco-portugais), comme dans les autres langues de l'Hispania, notamment dans l'onomastique, dans des noms comme Rodrigo, Afonso, Álvaro, Fernando, Gonçalo, Henrique, Adães ; dans des toponymes comme Guimarães, Gondomar, Ermesinde, Esposende, Tagilde, Tresmonde, Trasmil; dans le suffixe -engo et dans le vocabulaire de la poésie ou de la guerre: guerra («guerre»), elmo («casque»), bando («bande»), guardar («garder»), agasalhar («défendre»), etc. Il en est ainsi de la lettre [ç] appelée la cédille en portugais moderne dont l'origine vient de la lettre ʒ dans l'écriture wisigothe.

En raison des contacts souvent belliqueux avec les Wisigoths, la plupart des emprunts du galaïco-portugais (qui deviendra le galicien et le portugais) au wisigoth concernent le vocabulaire de la guerre:

albergue («refuge»)
anca («croupe»)
ardido («courageux»)
bando («édit»)
bandido («bandit»)
barão («baron»)
bastião («bastion»)
brida («bride»)
burgo («quartier»)
campo («campement»)
dardo («dard»)
despejar («piller»)
guisar («préparer»)
escarnir (< escarnecer : «ridiculiser»)
esgrima («escrime»)
esporão («éperon») 
espezinhar («piétiner»)
ganhar («gagner»)
gardar («surveiller»)
guiar («guider»)
espião («espion»)
indemnização
(«indemnisation»)
intrépido («intrépide»)
paga («paye»)
rapar («raser»)
roubar («voler»)
roupa («vêtement»)
talhar («détruire»)

D'autres mots concernent la vie quotidienne, plus particulièrement le commerce, l'agriculture, le logement, le vêtement, etc. : toldo («tente»), sala («salle»), banco («banc»), sabão («savon»), toahla («serviette»), ganso («oie»), feltro («feutre»), estofa («étoffe»), cofió («coiffe» ou «fez turc»), falda («jupe»), ataviar («attirer»), sopa («soupe»), roda («rouet»), parra («feuille de vigne»), marta («marte»), texugo («blaireau»), ganso («oie»), branco («blanc»), harpa («harpe»).

Nous pouvons remarquer que certains germanismes passés au portugais correspondent à des germanismes similaires non seulement en espagnol, mais aussi en français: bandit, baron, bastion, bride, camp, dard, escrime, éperon, gagner, garder, guider, espion, indemnisation, intrépide, etc. Les Gallo-Romans, comme les Ibéro-Romans, ont en effet emprunté de nombreux mots aux vainqueurs; même si ceux-ci ont tous fini par perdre leur langue dans les pays conquis, ils ont laissé des traces de leur langue. Il existe des emprunts germaniques de ce genre en portugais, en espagnol, en catalan, en occitan, en français et en italien.

4 La période arabo-musulmane (711-1492)

Après avoir pénétré dans la péninsule Ibérique en 414 comme fédérés de l'Empire romain, les Wisigoths avaient fondé un royaume avec Toulouse comme capitale, puis Tolède, après avoir été battus par les troupes de Clovis, roi des Francs, lors de la bataille de Vouillé en 507; les Wisigoths ont alors été contraints de laisser un vaste territoire aux Francs, le midi de la France.  En 575, les Wisigoths conquirent le royaume des Suèves situé dans le nord du Portugal et l'actuelle Galice.

Quelque deux siècles plus tard, en Hispania, les Wisigoths furent chassés à leur tour en 711 par les Maures débarqués à Gibraltar. Ces conquérants installés d'abord au sud de la péninsule Ibérique n'étaient pas des Arabes, mais des Berbères islamisés venus du Maroc et de la Mauritanie (d'où le nom de «Maures»); les troupes maures étaient constituées de guerriers berbères, alors que seuls les chefs et les officiers étaient arabes. En ce sens, on peut parler de conquête arabo-musulmane. Celle-ci se terminera en 1492 par la victoire des troupes de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille à Grenade sur les musulmans menés par le sultan Boabdil.

4.1 Précision des notions

Aujourd'hui, le mot «musulman» sert à désigner les adeptes de l'islam. Toutefois, le mot «musulman» ne fut employé en français qu'au XVIe siècle; le mot «islam» ne fut attesté qu'en 1697. À l'époque de l'occupation musulmane, les mots muçulmano et Islãm n'étaient pas davantage connus en portugais (lequel n'existait pas encore), ni en castillan. C'était alors l'époque romane, d'où surgiront plus tard le castillan et le galaïco-portugais, l'ancêtre du portugais et du galicien. Les termes employés couramment pour désigner la religion de l'islam étaient, selon les langues d'aujourd'hui en français la «loi de Mahomet» ou «loi des Sarrasins»; en espagnol la "Ley de Mahoma" ou la "Ley de los Sarracenos"; en portugais la "Lei de Muhammad" ou la "Lei dos Sarracenos"). Ceux que l'on désigne comme des «musulmans» ("Muçulmanos" en portugais) étaient nommés par les termes «Maures» ou «Sarrasins» ("Mouros" ou "Sarracenos" en portugais).

En principe, le terme Maure (du latin "Mauri") servait à désigner les Berbères d'Afrique du Nord, des Africains censés venir de la Mauritanie, le «pays des Maures». Quant au mot «Berbère», il s'agit à l'origine d'un mot employé par les Romains pour nommer les «Barbares», lui-même issu du grec βάρßαρος (ou bárbaros) signifiant «étranger»; le mot sera modifié par la suite en «Berbère». À partir du VIIIe siècle, le terme «Maure» sera synonyme de toute personne pratiquant la «religion de Mahomet», ce qui désignera tout musulman (même si ce mot n'existait pas encore) vivant en Hispania, qu'elle soit d'origine berbère, arabe ou ibérique.

Il existe aussi un autre terme pour désigner les Maures: Sarrasins. Ce mot d'origine latine, "Sarraceni", servait à désigner les Arabes venant de l'Orient. D'ailleurs, en arabe, le mot "sarqîyîn" signifie «habitants du désert». Mais les habitants de l'Hispania favorisèrent "Moros" ou "Mouros", alors que les habitants du royaume de France privilégièrent «Sarrasins» (attesté seulement en 1100). Bref, les mots «Arabes», «Maures» et «Sarrasins» étaient souvent synonymes. Aujourd'hui, les termes «Maures» et «Sarrasins» ont été pratiquement oubliés, mais les Occidentaux continuent d'employer faussement comme synonymes les mots «Arabes» et «musulmans», alors que ces mots ne sont pas équivalents: d'une part, les musulmans ne sont pas tous arabophones, d'autre part, les arabophones ne sont pas tous musulmans

Au final, lorsque, dans le cadre de cet article, les mots «musulmans» et «islam» sont employés, il faut se souvenir que ces mêmes mots n'existaient pas à l'époque de la conquête arabe en Hispania.

4.2 La Conquête musulmane

En avril 711, un contingent d'environ 12 000 soldats, pratiquement tous berbères, commandés par le gouverneur de Tanger, Tariq ibn Ziyad, débarqua à Gibraltar pour commencer la conquête des royaumes chrétiens de l'Hispania.  L'invasion arabe poursuivait en principe un objectif religieux: celui de répandre la religion de l'islam en Europe, mais le pillage faisait aussi partie des «récompenses». Pour cette raison, l'antagonisme hispano-roman et arabo-musulman devint une lutte entre deux civilisations, le monde chrétien, d'une part, le monde musulman, d'autre part, les uns et les autres se traitant d'«infidèles».

Rapidement, les guerriers maures prirent Séville, Ecija et Cordoue, la capitale. Tout le Sud était acquis dès cette même année, puis vinrent la Catalogne en 712, le royaume de Valence et celui d'Aragon en 714. En 1716, dans la dernière phase de leur campagne militaire, les Maures atteignirent le nord-ouest de la péninsule, l'actuelle Galice, où ils réussirent à prendre possession des villes de Lugo (Galice) et de Gijón (Cantabrie). Les Maures s'approprièrent toute la péninsule Ibérique en moins de cinq années, sauf les îles Baléares qui résistèrent durant près de deux siècles (jusqu'en 903). L'empire des Wisigoths fut complètement anéanti par les Maures.

En 718, les Arabes franchirent les Pyrénées et envahirent le Languedoc, puis se rendirent jusqu'à Nîmes en Provence, d'où ils ramenèrent en Hispania un grand nombre de captifs. La progression arabe ne fut arrêtée qu'en 732 à Poitiers (France) par Charles Martel (vers 690-741), le souverain du royaume des Francs. Mais pendant trois cents ans, la France allait être attaquée par les Maures, qui seront appelés «Sarrasins», mot attesté pour la première fois en français en 1100. Il faudra deux siècles de guerres acharnées, des milliers de constructions détruites, des ravages et des épidémies innombrables, pour mettre fin à l'occupation musulmane en France et dans la péninsule Ibérique.

Pendant que les Maures de l'Hispania franchissaient les Pyrénées en 718, le chef wisigoth Pélage (ou "Pelayo"), réfugié avec une petite armée dans les montagnes du nord de la péninsule, fomenta une révolte contre les autorités musulmanes de Gijón (Cantabrie). Il tendit une embuscade au détachement militaire du nord de la péninsule, lequel fut décimé lors de la bataille de Covadonga en 722. Bien que cette victoire chrétienne fut avant tout symbolique, car elle n'impliquait que quelques centaines de soldats berbères, elle permit au royaume des Asturies de rester indépendant du califat de Cordoue. Pélage devint le premier roi des Asturies et fut surnommé «el  Restaurador», c'est-à-dire le restaurateur, celui qui répare.

Par la suite, les Asturies demeurèrent le grand foyer de résistance chrétienne autour d'Oviedo contre la domination musulmane dans toute l'Hispania. En somme, parce que la frange nord de l'Hispania se libéra des Maures en 722, la péninsule Ibérique ne fut jamais entièrement occupée par les musulmans. Lorsque ces derniers prirent les Baléares en 903, le royaume des Asturies, comprenant alors le Pays basque, la Cantabrie, les Asturies et une partie de la Galice, était déjà indépendant. 

Les musulmans désignèrent en arabe le territoire conquis comme l'Al-Andalus, l'Espagne musulmane ("España musulmana"), qu'ils gouvernèrent durant cinq cents ans dans le cas du Portugal et huit cents ans dans le cas de l'Espagne. En 716, apparut pour la première fois sur une pièce de monnaie le terme al-Andalus, lequel donnera Andalucía en espagnol, Andaluzia en portugais et Andalousie en français. Au début de la conquête, les Arabes étaient fort peu nombreux par comparaison aux populations autochtones, car les troupes maures étaient constituées de guerriers berbères, alors que seuls les chefs et les officiers étaient arabes. Au Xe siècle, l'Al-Andalus devint un foyer de haute culture et attira un grand nombre de savants. La ville de Cordoue devint aussi la plus grande ville d'Europe, qui brilla par son essor scientifique et artistique. Les Arabes divisèrent l'Al-Andalus en un grand nombre de petits territoires nommés taïfas : taïfa d'Almeria, taïfa d'Arcos, taïfa de Badajoz, taïfa de Majorque, taïfa de Béja et d'Evora, taïfa de Cordoue, taïfa de Grenade, etc. Ces taïfas étaient généralement classées d'après l'origine ethnique de leur dirigeant, chef ou émir : il y avait des taïfas berbères, des taïfas arabes, etc. Les taïfas se faisaient fréquemment la guerre entre elles.

Le califat de Cordoue (viiie-xe siècle), fondé en 756, connut son apogée sous Abd al-Rahmān III (912-961). Les chrétiens de la péninsule se réfugièrent dans les royaumes restés indépendants au nord (les Asturies, le Léon, l'Aragon et les Pyrénées), tandis que la religion et la civilisation musulmanes s’implantaient rapidement dans le reste de la péninsule. C'est surtout dans le sud de l'Hispania que l'influence arabe s'est fait sentir davantage.

Après l'invasion de la péninsule, la langue arabe fut adoptée comme langue administrative dans les régions conquises. Presque toute la péninsule connut une forte arabisation, en raison d'abord de l'immigration, puis aussi à cause de l'influence du Coran, le livre sacré de la nouvelle religion, qui devait être lu en arabe. L'occupation musulmane favorisa la dispersion et le repli des chrétiens vers le nord, mais aussi le morcellement du roman qui se fragmenta en castillan, en andalou, en catalan, en navarrais, en aragonais, en asturo-léonais, en galaïco-portugais, etc. Les zones les plus arabisées furent l'Andalousie (l'Al-Andalus) et le centre de l'Espagne jusqu'à la vallée de l'Èbre au nord-est, qui ont constitué l'Al-Ándalus (l'Espagne arabe).

4.3 L'influence de l'arabe en galaïco-portugais

Malgré les nouveaux changements politiques et économiques, malgré les innovations culturelles et scientifiques introduites par les conquérants musulmans, les populations autochtones de la péninsule continuèrent à parler leur langue locale tout en empruntant des mots d'origine arabe ou mozarabe. C'est dans le lexique que la langue arabe exerça la plus grande influence : le portugais moderne enregistre environ 1000 mots d'origine arabe (contre quatre à cinq fois plus en castillan), surtout dans les domaines de l'agriculture, du commerce et de l'administration, le tout sans contact avec les autres langues romanes, sauf pour le castillan. L'influence de l'arabe fut beaucoup plus faible en galicien.

Beaucoup de mots portugais d'origine arabe sont facilement identifiables par les préfixes al- (correspondant à l'article défini arabe [o]) ou od- (signifiant «fleuve»), bien que celles dans lesquelles al- ne forme pas une syllabe puissent avoir une racine distincte (cas d'Alentejo ou Alexandre). Voici quelques exemples de mots portugais d'origine arabe: açúcar («sucre»), alface («laitue»), laranja («orange»), arroz («riz»), alfândega («coutumes»), armazém («magasin»), bairro («district»), almanaque («almanac»), álgebra («algèbre»), almirante («amiral»). L'influence arabe est aussi visible dans les toponymes arabes au Portugal, principalement dans le sud du pays, de tels comme Algarve et Alcácer Sal et Odemira. Et ces mots ont été assimilés au fur et à mesure que la Reconquête a progressé au centre-sud du Portugal.

Le nom de «Portugal» tire son origine du port situé à l'embouchure du Douro, Portucalem, signifiant «port de Cale», une association de Portus, future ville de Porto, et de Calem, future Vila Nova de Gaia. Le territoire, confié à l'autorité d'un comte, prit le nom de Terra portucalensis (littéralement «pays de Portucale»). Les autres régions plus au sud, qui devaient constituer plus tard le Portugal demeurèrent beaucoup plus influencées par la présence arabe. Cependant, les Maures abandonnèrent très tôt (en 861) la région occidentale de la péninsule située entre les fleuves Douro et Minho, ce qui est aujourd'hui la partie nord du Portugal.

La région au nord du Douro fut reconquise par les chrétiens qui y ont établi de nouveaux royaumes. Cette région devint relativement autonome et forma le «comté de Portugal» appelé le "Condado de Portucale", lequel demeura sous la juridiction du royaume de León ou du royaume de Galice.

Au plan linguistique, les dialectes mozarabes couvraient au Xe siècle la plus grande partie de la péninsule ibérique. Il s'agissait de langues romanes grandement influencées par l'arabe et dont l'écriture était en alphabet arabe. Ce sont surtout les Andalous qui parlaient cette langue mozarabe appelée aussi l'aljamiado. Ce n'était pas une langue unifiée, car elle était fragmentée en de nombreuses variétés.

Les Mozarabes étaient considérés par les Arabes comme une communauté (chrétienne) repliée sur elle-même et imperméable à toute influence de l'islam. Les Andalous continuèrent d'utiliser le latin (en alphabet arabe) dans leurs cérémonies religieuses et l'utilisèrent comme un emblème de distinction privilégié du christianisme en terre d'Islam ibérique. Dans la vie quotidienne, les Mozarabes étaient en grande partie arabisés, même s'ils avaient rejeté l'islam.

Dans la péninsule Ibérique, le castillan demeurait alors une langue dont l'aire linguistique était fort limitée, et ne comptait pas davantage que le galaïco-portugais, l'asturo-léonais, le basque, le navarro-aragonais et le catalan. Voir à ce sujet la carte linguistique telle qu'elle pouvait se présenter au milieu du Xe siècle (cliquer ICI, s.v.p.).

5 La naissance du royaume portugais

Les Asturies, devenues le royaume de León, furent administrées en fonction de quatre subdivisions : les Asturies, le León, la Galice et la Castille, chacune dirigée par un comte.

À partir de 1064, Ferdinand Ier le Grand, roi de Castille, puis ses successeurs, entreprirent de reprendre l’ensemble des territoires du sud du Douro, l'actuel Portugal. En 1095, Henri de Bourgogne reçut de son beau-père, Alphonse VI, le comté de Portugal (Condado Portucalense), ce qui eut pour effet d'émanciper progressivement la région de la tutelle castillane.

Par le traité de Zamora de 1143, Alphonse VII de Castille, sous la pression du pape, finit par reconnaître le royaume du Portugal et son roi Alphonse Ier (1109-1185), connu aussi sous le nom de «Alphonse Ier Henriques»; auparavant, le titre d'Alphonse était "princeps" («prince»).

Dès l'année suivante, Alphonse Ier de Portugal réaffirma ses prétentions sur la partie méridionale de la Galice. Le roi Alphonse VII de Castille déclara la guerre au Portugal. Les deux armées se rencontrèrent à Arcos de Valdevez, où le sort des armes devait être décidé lors d'un tournoi gagné par les chevaliers portugais.

Les habitants du comté de Portugal (1095-1096) et, plus tard, du royaume du Portugal (1143), partageaient la même langue, soit le galaïco-portugais, avec les Galiciens du Nord (Galice). En 1071, le royaume de Galice fut incorporée au royaume de Léon, mais en 1128 Alphonse Ier de Portugal, qui régna de 1139 à 1185, rendit le Portugal indépendant du royaume de Galice-et-Léon.

En 1230, la Galice et le Léon furent annexés à la couronne de Castille, laquelle finit par imposer le castillan comme langue officielle. Cette situation allait modifier durablement la situation linguistique entre la Galice et le Portugal. La séparation politique devait entraîner inévitablement une évolution linguistique distincte entre la Galice et le Portugal: pendant que le portugais allait incorporer des éléments arabes, le galicien allait être influencé par les langues castillane et léonaise. Il faut se souvenir que le galicien est une langue romane issue du latin, qui a donné naissance au portugais.

6 La Reconquête chrétienne

Les populations de la Galice, des Asturies, de la Castille, de la Navarre, de l'Aragon, du León et de la Catalogne n'avaient jamais baissé les bras devant l'occupation des Maures. Des foyers de résistance s'étaient maintenus dans tout le nord de la péninsule. Rappelons la bataille de Covadonga de 722, qui avait permis au roi Pélage des Asturies de rendre son royaume indépendant des Maures. Les Asturies, incluant une partie de la Galice, la Cantabrie, le Pays basque, constituèrent le noyau de départ de la Reconquista («Reconquête»), qui permit aux royaumes chrétiens d'Espagne et du Portugal de repousser les Maures au sud de la péninsule Ibérique. La chasse aux Maures fut interprétée à l'époque comme une croisade propre à la péninsule Ibérique. En plusieurs occasions, les papes appelèrent les chevaliers européens à participer à la croisade dans la péninsule, afin de combattre l'islam et de sauver la chrétienté. Des ordres militaires furent fondés dans ce but: l'Ordre de Calatrava, l'Ordre d'Aviz, l'Ordre de Santiago (Ordre de Saint-Jacques-de-l'Epée), l'Ordre de Montjoie, l'Ordre d'Alcántara, l'Ordre de Saint-Georges d'Alfama, etc.

6.1 Le début de la Reconquête

La véritable reconquête chrétienne commença en 1212, alors que, sous le  commandement du roi Alphonse VIII de Castille (1155-1214), une grande armée de coalition regroupant des Portugais, des Aragonais, des Castillans, des Léonais, des Navarrais et des Français, se rassembla à Tolède, au sud de Madrid. De là, les troupes chrétiennes avancèrent jusqu'au royaume musulman de Grenade (l'Andalousie actuelle) en accumulant d’importantes victoires. L'affrontement final entre les armées chrétiennes et musulmanes se produisit à Las Navas de Tolosa (aujourd'hui dans la province de Jaén en Andalousie), où les chrétiens remportèrent leur plus éclatante victoire. La Reconquête était commencée et elle ne devait se terminer qu'en 1492 à Grenade. Pendant deux siècles, les chrétiens allaient profiter de l'émiettement des forces musulmanes et des rivalités entre les seigneurs musulmans pour poursuivre la Reconquête, car le royaume de Grenade résista longtemps. Néanmoins, les chrétiens, surtout en Navarre, au León et en Castille, continuèrent de s’affronter entre eux dans des guerres incessantes pour déterminer leurs propres frontières, ce qui ne pouvait que favoriser les Maures. En effet, ces luttes intestines permirent au royaume de Grenade de consolider son pouvoir durant deux cents ans, sinon de l'étendre aux dépens des chrétiens.

6.2 Le rôle du Portugal dans la Reconquête

Au Portugal, les règnes des successeurs d'Alphonse Ier de Portugal poursuivirent son œuvre d'expansion et entreprirent de repousser les Maures (musulmans) dans le Sud. Le roi du Portugal, Alphonse II le Gros (1211-1223), qui avait participé, avec la France et Alphonse VIII de Castille, à la bataille décisive de Las Navas de Tolosa (16 juillet 1212) contre les Maures, permit aussi la tenue des premiers Cortes portugais, soit une assemblée composée de représentants de la noblesse et du clergé. Puis Alphonse III le Boulonnais (1248-1279) reprit l'Algarve (1249) au sud et donna au Portugal ses frontières actuelles (1300). En 1267, le traité de Badajoz, signé entre Alphonse III et Alphonse X de Castille, fixa les frontières entre les deux royaumes. En raison du développement rendu possible par le butin de la Reconquête et la longue période de stabilité qui suivit, le Portugal connut avec Denis Ier (1261-1325), Alphonse IV (1291-1357), Pierre Ier (1320-1367) et Ferdinand Ier (1345-1383) un important développement économique, démographique, technique, artistique et intellectuel. Denis Ier, fondateur de la première université du pays (1290), renforça encore le pouvoir royal en favorisant les activités économiques d’une bourgeoisie urbaine en plein essor.

6.3 La galicianisation

Après la Reconquête ibérique, les habitants du Nord, notamment les Catalans, les Aragonais et les Castillans, s'approprièrent progressivement les terres abandonnées par les musulmans. Les langues d’oc (ou langues occitanes) donnèrent naissance au gascon, au languedocien, au béarnais, etc., ainsi qu'au catalan qui leur est très apparenté. Vers le XIIe siècle, on peut dire que, grosso modo, le centre de la péninsule Ibérique était castillanisé, l’est et le nord était catalanisé, sauf au Pays basque où la langue basque s’était maintenue contre vents et marées.

Quant au nord-ouest, aujourd'hui la Galice et le nord du Portugal (voir la carte de gauche), il s’était «galicianisé» en galaïco-portugais, ce qui allait donner naissance au galicien, puis au portugais. La langue parlée au nord-ouest de la péninsule n'était pas encore uniforme, mais les divers parlers avaient déjà développé des formes communes et distinctes des autres parlers ibériques.

En outre, certains idiomes issus du latin se sont développés dans les zones intermédiaires tels que le léonais, une sorte de «variété de transition» entre le galicien et le castillan, et l’aragonais, qui se situerait entre le castillan et le catalan. Jusqu’au milieu du Xe siècle, le castillan n’était pas une langue plus importante que les autres, c’était même encore un obscur «dialecte» parlé dans le nord de la Péninsule.

7 L'avènement de la langue portugaise

La langue portugaise fut utilisée pour la première fois dans la rédaction de deux documents : Notícia do Torto ("Observation de Tors"), vers 1211, et le Testamento de D. Afonso II ("Testament de D. Afonso II"), en 1214. La frontière politique qui s'est fixée définitivement entre le Portugal et la Galice produisit peu à peu ses effets sur la langue utilisée dans l'ouest de la péninsule Ibérique. Le Portugal demeura alors coupé de ses racines galiciennes et subit des influences différentes du galicien. Ainsi, alors que le galicien du Nord (galaïco-castillan) commençait à être colonisé par l'Espagne et empruntait massivement au castillan, le galicien du Sud (galaïco-portugais) subit plutôt l'influence de l'arabe. Si beaucoup de musulmans émigrèrent pour échapper aux chrétiens, la plupart d'entre eux avaient dû rester sur place. Le sud du Portugal rassembla des populations très différentes: des chrétiens du Nord et du Sud, des Mozarabes (chrétiens arabisés), des Maures et des Juifs. Avec le temps, ces populations se sont mélangées et les cultures galaïco-portugaise et lusitano-mozarabe se sont fondues peu à peu. Plus tard, alors que la région était soumise à la dynastie des ducs de Bourgogne et à l'influence des moines de Cluny (célèbre abbaye française de Bourgogne), le galicien du Sud emprunta une partie de son vocabulaire au français.

7.1 L'officialisation du portugais


Roi Denis Ier

En 1290, après avoir terminé la Reconquête ("Reconquista") portugaise, le roi Denis Ier (1261-1325), surnommé le «roi troubadour», décréta que la «langue vulgaire» (le galaïco-portugais parlé) pouvait être utilisé en lieu et place du latin à la cour; il la nomma «portugais» ("português"). Ainsi, le roi du Portugal a adopté une langue propre pour son royaume, à l'exemple de son grand-père Alphonse XI le Sage, roi de Castille et de León (1252-1284), qui avait adopté le castillan. En 1296, le portugais fut utilisé officiellement par la chancellerie royale et commença à être employé dans la poésie ainsi que par les notaires et les juristes dans l'élaboration des lois. La publication de la Cancioneiro Geral par Garcia de Resende en 1516 est considérée comme le point de repère de la fin du «vieux portugais». La normalisation de la langue portugaise commença en 1536, avec la création des premières grammaires par les grammairiens Fernão de Oliveira (1507–1581) et João de Barros (vers 1496 - 1570). En 1540, João de Barros, fonctionnaire de la Couronne et trésorier de la Casa da India, publia la Gramática da Língua Portuguesa ("Grammaire de la langue portugaise") et divers dialogues destinés à favoriser l'enseignement de la langue maternelle portugaise.

7.2 La normalisation du portugais

Les recherches en philologie portugaise servirent à répandre l'usage d'une orthographe étymologique dans la justification des mots vernaculaires au moyen de racines grecques ou latines, qu'elles soient réelles ou imaginaires. Duarte Nunes de Leão (Évora, 1530? — Lisbonne, 1608), un pionnier dans l'étude de l'orthographe portugaise fut en 1576 l'un des ses théoriciens. Le développement de la presse contribua à rendre les nouvelles orthographes, notamment les mots en ch, ph, rh, th et y, dans les termes d'origine grecque (archaico, phrase, rhetorica, theatro, estylo, etc.) et les termes en ct, gm, gn, mn, mpt dans les mots d'origine latine  (aucthor, fructo, phleugma, assignatura, damno, prompto), y compris les fausses étymologies, comme tesoura écrit thesoura.

Le sud du Portugal abrita une population sous l'influence d'une civilisation brillante et raffinée, alors que le nord du pays comptait des guerriers et des paysans à la vie rude et austère. Cet ensemble hétéroclite entraîna ce qu'on peut appeler le «particularisme portugais».

7.3 La séparation du galicien et du portugais

Le terme «portugais» (portuguese) remplaça définitivement celui de galego pour désigner la langue parlée par les Portugais, ce qui scella la fragmentation du galego en deux langues. Dans les siècles qui suivirent, les Galiciens du Nord furent de plus en plus influencés par le castillan qui imprégna massivement leur langue. En définitive, le galicien et le portugais devinrent deux langues différentes, bien que de nombreuses similitudes puissent subsister. En effet, le portugais et le galicien contemporains partagent un grand nombre de mots communs et possèdent des grammaires très proches l'un de l'autre, ce qui rend l'intercompréhension relativement aisée.

8 L'empire colonial du Portugal

En 1381, le Portugal entra en conflit avec la Castille; le pays fut envahi par les Castillans avec le soutien d'une partie de la noblesse portugaise. Un accord fut trouvé prévoyant le mariage de l'infante Béatrice du Portugal avec Jean Ier de Castille, ce qui eut comme conséquence la fin du règne de la Maison de Bourgogne au Portugal. À la mort de Ferdinand Ier, en 1383, Jean Ier de Castille réclama l'union des deux couronnes (Portugal et Castille). Étant donné qu'il bénéficiait de l'appui d'une partie de la noblesse portugaise, la Castille se trouvait dans les faits à annexer le Portugal qui se rebella aussitôt. À la suite de quelques batailles importantes, les Portugais finirent par vaincre les Castillans.

Après de longues délibérations, Jean Ier (1358-1433) fut élu roi du Portugal par les Cortes en 1385. C'était la première fois qu'un roi était élu par une assemblée plutôt que reconnu par simple hérédité naturelle. Jean Ier du Portugal fut ainsi le fondateur de la dynastie d'Aviz qui régna sur le Portugal jusqu'en 1578. En 1431, le Portugal et la Castille signèrent un traité de paix reconnaissant définitivement l'indépendance du royaume du Portugal.

8.1 Les grandes découvertes

Le règne de Jean Ier du Portugal (1385-1433) marqua le début des grandes conquêtes maritimes portugaises et l'apogée du royaume. Dans les décennies qui suivirent, les successeurs de Jean Ier du Portugal encouragèrent et financèrent des expéditions à travers les océans afin de favoriser le commerce et de ravitailler le pays; l'un des objectifs était aussi de combattre les musulmans, ce qui devenait des guerres de religion.

Grâce aux progrès techniques de la navigation, les Portugais devinrent de formidables navigateurs à bord de leurs caravelles, et découvrirent de nouveaux mondes jusqu'alors inconnus. La caravelle (du portugais caravela), rappelons-le, est un navire à trois ou quatre voiles à hauts bords inventé par les Portugais au début du XVe siècle et destiné aux voyages d'exploration au long cours. Sous sa forme définitive, la caravelle fut mise au point par le prince Henri le Navigateur (1394-1460). C'était un navire très rapide, long et étroit, avec un seul pont; facile à manipuler et avec un faible tirant d'eau; la caravelle fut le navire préféré des navigateurs de cette époque. Elle fut employée par les Portugais vers 1440, lors des voyages de la découverte des côtes de l'Afrique de l'Ouest, mais les plus anciennes caravelles furent celles utilisées par les pêcheurs portugais à partir du milieu du XIIIe siècle. 

La conquête au Maroc de la ville de Ceuta (aujourd'hui une enclave espagnole) et de son port à l'entrée du détroit de Gibraltar marqua le début de l'expansion portugaise, aux dépens des musulmans. Sous l’impulsion du prince Henri le Navigateur, les Portugais entreprirent la colonisation de l'île Madère (1418) et de l'archipel des Açores (1432), puis ils se lancèrent dans l'exploration de la côte africaine, à la recherche du «pays de l'or». Les marins portugais découvrirent ainsi les îles Canaries (aujourd'hui espagnoles). Ces trois archipels allaient constituer des bases stratégiques entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Pendant ce temps, la France et l'Angleterre étaient plongées dans la guerre de Cent Ans (de 1337 à 1453), alors que la Castille parachevait sa reconquête contre les Maures.

Les Portugais atteignirent les îles du Cap-Vert en 1431, le Sénégal en 1445 et la Guinée en 1450, tout en ramenant des esclaves, ce qui allait marquer le début de la traite des Noirs au Portugal, notamment pour les travaux ménagers et les travaux agricoles. Les relations commerciales avec la Guinée procurèrent aux Portugais de précieuses marchandises (or, ivoire, gomme, etc.), sans oublier les esclaves. Les Portugais pénétrèrent en Gambie (1456), en Sierra Leone (1460), au Gabon (1471), à São Tomé (1471), etc. Ils traversèrent l'océan Atlantique jusqu'aux Antilles et le long des côtes brésiliennes. En 1474, João Vaz Corte-Real et Alvaro Martins Homem découvrirent le Groenland; en 1495, Pero de Barcelos et João Fernandes Lavrador explorèrent les côtes du Canada et l'île de Terre-Neuve en donnant son nom au Labrador; mais les Portugais n'y établirent aucune colonie. En même temps, les explorateurs portugais dessinèrent des cartes maritimes, des cartes des vents et des courants atlantiques. Les Portugais en vinrent à considérer l'Afrique comme leur chasse gardée, alors que les comptoirs commerciaux étaient transformés en places fortes.

Lors de cette époque de grandes découvertes, l'histoire de la langue portugaise cessa d'évoluer exclusivement à partir du Portugal pour couvrir à la fois le «portugais du Portugal» et le «portugais international». Quant au galicien, il cessa progressivement d'être employé comme langue officielle vers 1500, pour être relégué à l'usage strictement oral et remplacé par le castillan à l'écrit et comme langue administrative.

8.2 La concurrence du castillan

La Reconquête ibérique terminée, la Castille tenta aussitôt de remettre en cause le monopole commercial du Portugal en Afrique. Les deux couronnes entrèrent en conflit, qui se termina le 25 janvier 1479 par le traité d'Alcáçovas, signé le 4 septembre de la même année: ce traité attribua définitivement les îles Canaries à la Castille et les archipels de Madère, des Açores et du Cap-Vert au Portugal. Le roi du Portugal reçut également le droit de conquérir la ville de Fez (Maroc) et de commercer exclusivement avec la Guinée. Le Portugal conservait également l'exclusivité de la conquête du Maroc. Par ce même traité, le roi du Portugal renonçait aussi au trône de Castille, alors que que les rois castillans abandonnaient toute prétention sur la couronne du Portugal. Le roi Jean II le Parfait (1455-1495) encouragea aussitôt la politique expansionniste du Portugal. L'explorateur Diogo Cão remonta le fleuve Zaïre et, en 1486, il débarqua au Congo, au Gabon, en Angola et en Afrique du Sud. En 1488, l'explorateur Bartolomeu Dias franchit le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), découvrant ainsi la route vers l'Inde.

En 1493, le Génois Christophe Colomb revint d'Amérique et débarqua d'abord à Lisbonne plutôt qu'en Castille. Il annonça au roi Jean II du Portugal que les terres découvertes dans le Nouveau Monde revenaient à la couronne du Portugal en vertu du traité d'Alcáçovas. Colomb ne croyait pas que le Nouveau Monde qu'il avait découvert était situé en Afrique, mais il croyait sans doute que, en vertu de la bulle papale Inter Caetera du 4 mai 1493, la ligne de démarcation établie entre les deux royaumes, qui se situait à 100 lieues à l’ouest des Açores et du Cap-Vert, comprenait alors le Nouveau Monde ou du moins une partie de celui-ci. Le roi Jean II revendiqua aussitôt les terres d'Amérique auprès du pape Alexandre VI. Le roi du Portugal exigea un autre accord, de sorte que les Espagnols et les Portugais signèrent, le 7 juin 1494, le traité de Tordesillas, qui partageait le Nouveau-Monde connu entre les Espagnols (à gauche du méridien) et les Portugais (à droite du méridien), avec pour ligne de partage un méridien nord-sud, d'un pôle à l'autre, localisé à 370 lieues (ou 1770 km) à l'ouest des îles du Cap-Vert (et non plus à 100 lieues). Par le fait même, les autres nations avaient été volontairement écartées. Ce nouvel accord allait permettre au Brésil, qui n'avait pas encore été officiellement découvert, d'être sous souveraineté portugaise, tout en abandonnant à l'Espagne le reste des nouvelles terres d'Amérique.

8.3 L'expansion coloniale portugaise

L'expansion portugaise n'était pas encore terminée, elle allait encore se poursuivre. Ainsi, l'expédition du navigateur Vasco de Gama, entreprise à la demande Manuel Ier le Grand (1469-1521), permit aux Portugais d'atteindre l’Inde en 1498. En 1505, Francisco de Almeida fut nommé vice-roi de l’Inde portugaise, mais la zone d’influence s’étendit de Goa en Inde (1510) à Malacca en Malaisie (1511) et à l’archipel des Moluques en Indonésie (1512). De son côté, en 1500, Pedro Álvares Cabral avait pris possession, au nom du Portugal, du Brésil surnommé la «terre de la Vraie Croix». Le Portugal y envoya des colons et créa des "feitorias" (angl. factoreries; fr. manufectures). Les indigènes du Brésil, ainsi que de nombreux Noirs, furent réduits en esclavage pour la culture du sucre. En 1600, le Brésil allait devenir le premier producteur mondial de sucre et le principal fournisseur de ressources du Portugal.

Après avoir pris possession du Brésil, le Portugal envoya des explorateurs qui découvrirent en 1513 Hong Kong, puis Macao en 1554 et Pékin. Le premier explorateur européen à atteindre les côtes australiennes fut le Portugais Cristóvão de Mendonça en 1522, mais les Portugais ne s'y installèrent pas. Le Portugal était alors au sommet de sa gloire. Avec une population de 1,5 million d'habitants, le Portugal possédait un empire colossal, comprenant le Brésil, presque toutes les îles de l'Atlantique entre les côtes sud-américaines et africaines, toute les côtes de l'Afrique tant à l'ouest qu'à l'est, l'Angola, le Mozambique, presque toutes les îles de l'océan Indien, ainsi que des comptoirs en Inde, à Malacca, au Timor, aux îles Moluques, au Japon, etc. Les richesses venues des colonies (épices, or, pierres, etc.) affluaient au Portugal, alors que le pouvoir royal n'avait jamais été aussi grand.

Avec l'expansion maritime de l'empire du Portugal, la langue portugaise est devenue une langue véhiculaire en Asie, en Afrique, en Amérique et en Europe, c'est-à-dire une langue utilisée par de nombreux peuples (y compris par d'autres royaumes européens), afin d'entreprendre et entretenir les relations commerciales, l'administration des colonies, celle des routes commerciales et celle des comptoirs de traite. Simultanément, le lexique portugais, comme celui de plusieurs autres langues européennes, importa de nouveaux mots provenant de pays lointains. En effet, le portugais emprunta des mots au tupi-guarani (Brésil), à l'hindi (Goa), au chinois (Macao), à l'arabe (Maroc), au cinghalais (Ceylan), au malais (Indonésie et Malaisie), au tétum (Timor), au japonais (Nagasaki), etc. Le portugais a aussi emprunté de nombreux mots au français, à l'anglais et à plusieurs langues africaines (Angola, Mozambique, Cap-Vert, etc.). On peut consulter la carte des Anciennes possessions et colonies de l'Empire portugais.

Dans la Revue belge de philologie et d'histoire (2001), voici comment Maria Antónia Mota, de l'Université de Lisbonne, résume l'histoire de la langue portugaise :

Le parcours du portugais, au fil des siècles, pourrait se résumer ainsi: d'un noyau initial, au sud de la Galice, il s'est répandu le long de la côte ouest ibérique jusqu'en Algarve – c'est le domaine de l'actuel portugais européen; avec les navigateurs, il part en Amérique, en Afrique, en Asie et en Océanie où il reste pour de bon comme langue maternelle au Brésil ou comme langue officielle dans les anciennes colonies africaines et, pour le moment, à Macao. De toutes les langues qu'il a côtoyées, le portugais a reçu sa quote-part de lexique nouveau et il a laissé des traces derrière lui, participant notamment à la formation de pidgins et de créoles et enrichissant le lexique de beaucoup de langues du monde.

Au final, le portugais parlé au Portugal a pu s'imposer massivement au Brésil, puis de façon moins importante en Angola et au Mozambique, voire au Timor-Leste et à Macao, tout en formant des créoles ("kriol" ou "crioulo") à base de portugais au Cap-Vert, en Guinée-Bissau et à São-Tomé-et-Príncipe. Dans les anciennes Antilles néerlandaise (aujourd'hui les Territoires néerlandais d'outre-mer), le créole le plus connu est le papiamento parlé par quelque 319 000 locuteurs: Aruba, Bonaire, Curaçao et Surinam. D'autres créoles à base de portugais sont également parlés à Cafundo dans l'État de Rio de Janeiro (Brésil), à Korlai près de Bombay (Inde), à Macanese (Hong Kong), à Kristang (à Melaka en Malaisie) et à Ternateno (île Maluku en Indonésie) et au Sri Lanka (avec l’indo-portugais). Les linguistes portugais furent parmi les premiers Européens à faire des recherches sur la langue tamoule (sud de l'Inde), la langue konkani (État du Kannada), la langue marathi (Goa), le sanskrit, le tupi, le guarani, etc.

9 Le déclin de l'Empire portugais

Cependant, le Portugal allait se révéler trop petit pour contrôler un aussi vaste empire. Le déclin de l'empire colonial portugais était inévitable, compte tenu des limites démographiques (seulement un million d'habitants), géographiques (92 391 km² ; France: 543 965 km²) et économiques de la Métropole, par rapport à l'étendue démesurée de son empire.

Le 4 août 1578, le jeune roi du Portugal, Sébastien Ier, qui avait gagné le Maroc à la tête d'une armée de quelque 17 000 hommes, disparut au cours de la «bataille des Trois Rois», qui se déroula près de la ville de Ksar el-Kébir dans le nord du Maroc. Les rois en cause étaient, d'une part, l'armée musulmane du sultan marocain Abu Marwan Abd al-Malik, comptant des cavaliers marocains, des artilleurs turcs et des arquebusiers andalous (castillans) et, d'autre part, l'armée dite «chrétienne», commandée par Sébastien Ier et celle de son allié, le sultan du Maroc Moulay Mohammed déposé par Abu Marwan Abd al-Malik, et comprenant des mercenaires italiens, allemands et flamands. Par cette importante défaite, le Portugal perdit non seulement sa noblesse et son armée, mais aussi son indépendance par rapport à l'Espagne et sa situation stratégique au plan mondial.

9.1 L'Union ibérique (1580-1640)


Union ibérique 1580-1640

Le Portugal fut «annexé» par la couronne d'Espagne en 1580, une conséquence de la crise dynastique portugaise qui vit Philippe II d'Espagne (1527-1598) monter sur le trône portugais. En fait, le Portugal continuait juridiquement d'exister en tant que royaume, mais les couronnes du Portugal et de l'Espagne étaient réunies dans la seule personne du roi, en l'occurrence Philippe II d'Espagne. Ainsi, le Portugal devait conserver son indépendance, ses privilèges, sa justice, sa monnaie, son empire et parfois ses ambassadeurs particuliers.

Au début, l’union des deux monarchies fut plutôt bien acceptée par les sujets portugais, en raison de la solidarité religieuse (le catholicisme), de la complémentarité des deux économies et des liens dynastiques déjà anciens établis entre les deux monarchies. Mais la situation se détériora vers la fin du règne de Philippe II. Néanmoins, étant donné que l'Empire colonial portugais était à son apogée au début de cette période et qu'il bénéficiait d'une grande influence dans le monde, l'Espagne ne pouvait qu'en retirer de grands avantages.

De plus, l'union des deux monarchies privait le Portugal d'une politique étrangère distincte, tandis que les ennemis de l'Espagne devenaient ceux du Portugal. Dès le début de l'Union ibérique ("Unión Ibérica" en espagnol ou "União Ibérica" en portugais), le Brésil suscita la convoitise des Français, des Britanniques et des Hollandais. Les côtes portugaises furent aussitôt menacées par les corsaires anglais; à partir de 1595, les Portugais durent aussi tenir compte de l’hostilité des Hollandais révoltés contre Philippe II. Le conflit entre l'Espagne et l'Angleterre, qui aboutit à l'épisode dite de «l'Invincible Armada» (1588), finit par ruiner ce qui restait de la flotte portugaise (une douzaine de navires). Le Portugal perdit le monopole du commerce des épices orientales et ne put maintenir son emprise sur l’océan Indien, alors que les Hollandais s’installaient en Indonésie. Entre 1580 et 1620, le trafic portugais avec l’Asie fut réduit d’un tiers au profit des nouveaux concurrents néerlandais et anglais. Les Hollandais en profitèrent pour s'emparer de nombreuses possessions portugaises en Asie: Amboine (1605), Malacca (1641), Colombo ou Ceylan (1656), Cochin (1663), etc. Les Anglais se saisirent d'Ormuz (1622) et de Mascate (1650). À la fin du XVIe siècle, il ne restait plus en Inde que les trois comptoirs de Goa, Diu et Damão. Quant au Brésil, il demeura sous la domination des Espagnols, tandis que les Français s'emparaient de la Guyane et que, en 1626, le cardinal de Richelieu autorisait la colonisation de la région. Les Portugais réussirent à se maintenir à Madère, aux Açores et au Brésil, ainsi qu'en Afrique (Cap-Vert, Guinée-Bissau et Mozambique) et à Macao (Chine).

L'avènement du règne de Philippe IV d'Espagne (1621-1640), sous le nom de Philippe III au Portugal, entraîna une plus grande domination espagnole sur le Portugal. La guerre de Trente ans (1618-1648) obligea l'Espagne à augmenter les impôts au Portugal afin de financer l'effort de guerre contre les Hollandais. L'Empire colonial portugais fut de plus en plus menacé, car l'augmentation des taxes affectait principalement les marchands portugais. En réalité, les impôts servaient à payer les interminables guerres de l'Espagne en Europe, tandis que la noblesse devait combattre en dehors du Portugal, alors qu'il lui paraissait nécessaire de défendre l'empire portugais menacé, notamment la nouvelle richesse que représentait le sucre brésilien qui était convoité par les Hollandais et les Français. La noblesse portugaise perdit graduellement de son influence à la cour d'Espagne. Les fonctions publiques du Portugal furent occupées par des Espagnols. Philippe IV d'Espagne tenta de faire du Portugal une province espagnole et fit perdre à la noblesse portugaise tous ses pouvoirs. Cette situation aboutit à la révolte de la part de la noblesse et de la haute bourgeoisie portugaises, d'autant plus que les perspectives d'annexion par l'Espagne se précisaient davantage.

Le 1er décembre 1640, les partisans du duc Jean de Bragance s’emparèrent du palais royal de Lisbonne et déclenchèrent une insurrection qui gagna rapidement les campagnes. Jean II, 8e duc de Bragance, reçut la couronne portugaise et déposa unilatéralement Philippe III (ou Philippe IV d'Espagne) en tant que roi du Portugal. En janvier 1641, il convoqua le Parlement portugais qui ratifia son élection à la couronne portugaise; il prêta serment devant les Cortes le 28 janvier 1641 sous le nom de Jean IV du Portugal (João IV de Portugal) :

Pela Graça de Deus, Rei de Portugal e dos Algarves, d'Aquém e d'Além-Mar em África, Senhor da Guiné e da Conquista, Navegação e Comércio da Etiópia, Arábia, Pérsia e Índia [Par la grâce de Dieu, roi du Portugal et des Algarves, de chaque côté d'au-delà des mers en Afrique, seigneur de la Guinée et de la conquête, de la navigation et du commerce d'Éthiopie, d'Arabie, de Perse et de l'Inde]

Jean IV régna durant plus de quinze ans (1640-1656) et il fut l'un des plus grands rois de l'histoire du Portugal. Il réussit à tenir tête aux armées castillanes (espagnoles) réputées invincibles; il réussit à expulser les Hollandais du nord du Brésil, de l'Angola et de Sao Tomé-et-Principe; il récupéra les anciennes possessions portugaises prises par les Britanniques et les Français en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie. L’Espagne ne reconnut l’indépendance du Portugal qu’après une longue guerre, ainsi que la cession en 1668 de l’enclave de Ceuta devenue depuis espagnole.

Au cours de la période de l'Union ibérique (1580-1640), les linguistes espagnols émirent l'hypothèse (complètement erronée) que la langue portugaise était un «dialecte du castillan» ("um dialeto do castelhano" / "un dialecto del castellano"). Cette théorie fut heureusement écartée après la dissolution de l'Union ibérique, car elle correspondait essentiellement à une idéologie de nature politique destinée à assurer une plus grande domination sur les Portugais.

9.2 La monarchie constitutionnelle

En 1703, sous la pression de l'ambassadeur anglais John Methuen, le roi Pierre II (1648-1706) du Portugal entra en coalition contre la France de Louis XIV et signa avec Londres, en 1703, un traité d'alliance (traité de Methuen) et une entente commerciale, ce qui allait avoir comme résultat de paralyser l'agriculture, l'industrie, le commerce et la navigation du Portugal, et de permettre de financer en partie la révolution industrielle anglaise. De son côté, le Portugal obtenait une augmentation substantielle de la culture de la vigne le long de la vallée du Douro et du commerce des vins de Porto.

Le Portugal demeura l’allié des Britanniques lors des guerres napoléoniennes. Pendant ce temps, toute la famille royale portugaise s'enfuit au Brésil, où elle devait y rester durant treize ans; elle s'installa dans la capitale de la vice-royauté, Rio de Janeiro, qui devint alors la capitale de l'Empire portugais. En décembre 1807, les armées du général français Jean-Andoche Junot s'emparèrent de Lisbonne; Napoléon accorda à Junot le titre de «duc d’Abrantès», à l'exemple du nom d'une ville du Portugal, et il fut nommé «gouverneur du Portugal». Mais les Britanniques arrivèrent au Portugal dès le mois d'août 1808; ils réussirent à vaincre Junot lors de la bataille de Vimeiro (le 20 août 1808). Après cette défaite, Junot se résigna à proposer une capitulation sans conditions. La victoire britannique mit fin à la première invasion française du Portugal. Une fois chassés les occupants français, le roi Jean VI du Portugal (1816-1826) préféra rester au Brésil et confia l’administration du Portugal au duc de Beresford.

Jean VI rentra à Lisbonne en 1821 en laissant son fils Dom Pedro comme prince régent du Brésil, puis dut l'année suivante accepter la Constitution libérale adoptée par les Cortes. Le 7 septembre 1822, Dom Pedro se proclama empereur constitutionnel et défenseur du Brésil sous le nom de Pierre Ier du Brésil (Pedro Ier) et proclama ensuite l'indépendance du Brésil. Toutefois, cette indépendance ne devait être reconnue par le Portugal qu'en 1825, soit après vingt-deux mois de guerre. La monarchie portugaise devint constitutionnelle.

10 La République portugaise

Le Portugal connut une longue période d'instabilité politique à partir de la deuxième décennie du XIXe siècle. La mauvaise gestion des finances publiques aggrava la situation et empêcha le pays de progresser. La monarchie fut renversée par un coup d'État militaire et la République fut proclamée le 5 octobre 1910. Mais le courant royaliste demeura puissant, ce qui entraîna à plusieurs reprises des tentatives de pouvoir monarchiste ou dictatorial.

10.1 La réforme orthographique de 1911

L’avènement de la République portugaise entraîna de profonds bouleversements dans de nombreux domaines, notamment dans les symboles de l'État, comme les symboles nationaux (drapeau, hymne nationale, nouvelle monnaie) et la langue. En effet, l'éducation et la langue ont fait aussitôt l'objet de débats et de réformes. Le nouveau gouvernement s'est engagé à améliorer l'accession à l'éducation et à lutter contre l'analphabétisme. C'est pourquoi il a désigné un comité chargé de proposer une orthographe simplifiée destinée à être utilisée dans les publications officielles et dans l'enseignement. Jusqu'au début du XXe siècle, tant au Portugal qu'au Brésil, l'orthographe portugaise était fondée de façon générale sur l'étymologie latine ou grecque, comme en français: phosphoro (grec phôsphoros : «lumineux»), lyrio (latin lyra: «lyre»), orthographia (gr. ortho + graphia «orthographe»), phleugma (lat. phlegma: «humeur»), exhausto (lat. exhaustus «complet»), estylo (grec stylos: «style»), prompto (lat. promptus: prompt»), diphthongo (grec diphthoggos «double son»), psalmo (grec psalmos : «psaume»), etc.

Les principes de la réforme de l'orthographe, déjà inspirés par les propositions de 1885 (Bases da Ortografia Portuguesa de 1885), ont été rendus officiels par ordonnance du 1er septembre 1911, laquelle prévoyait une période de transition de trois ans. La réforme fut publiée sous le titre de Relatório das Bases da Reforma Ortográfica («Rapport sur les bases de la réforme orthographique) dans le Diário de Governo (Journal officiel), no 213, le 12 septembre 1911. Cette réforme de l'orthographe portugaise de 1911 était la première réforme officielle au Portugal depuis celle qui avait conduit à l'émergence d'une langue portugaise autonome au début du XIIIe siècle. Celle de 1911 a profondément et complètement modifié l'aspect de la langue portugaise écrite jusqu'alors: elle devenait plus moderne en s'affranchissant de l'étymologie latine et grecque, ce que n'a jamais fait le français. Les principaux changements de l'ortografia simplificada («orthographe simplifiée») furent les suivants:

1. Élimination de toutes les digrammes (groupe de lettres pour un seule son) d'origine grecque avec remplacement par une lettre simple:

- th (remplacé par t): theatro > teatro, theorema > teorema;
-
ph (remplacé par f): phosphoro > fósforo;
orthographia > ortografia;
-
ch (avec valeur de [k] remplacé par c ou qu en fonction du contexte): chronológica > cronológica, christianismo > cristianismo;
- rh
(remplacé par r ou rr en fonction du contexte); rhetórica > retórica, rhinoceronte > rinoceronte (rhinocéros).

2. Élimination de y (remplacé par i): lyrio > lirio;

3. Réduction des consonnes doubles (ou géminées) par des simples, sauf pour les rr et ss en position médiane d'origine latine, et qui ont des valeurs spécifiques en portugais: anúncio («annonce»), assistência («assistance»).

4. Élimination de certaines «consonnes muettes» à la fin d'une syllabe graphique, si elles n'influencent pas la prononciation de la voyelle qui précède;

5. Introduction de plusieurs accents graphiques, dont les mots se terminant par:

-l cil «facile»
-n len «pollen»
-r caver «cadavre»
-ps ceps biceps»
-x rax «thorax»
-us rus «virus»
-i, -is ri, pis «jury», «crayons»
-om, -ons iândom, íons (en finale de mots)
-um, -uns álbum, álbuns «album(s)»
-ã(s), -ão(s) órfã, órfãs, órfão, órfãos «orphelin(es)»

Désormais, il fallait écrire le portugais pratiquement comme il se prononçait. La ville de Thomar est devenue Tomar; le nom Da Sylva > Da Silva; pharmacia > farmácia; orthographia > ortografia; lyra > lira, etc. Par comparaison, jamais le français n'a connu une révision d'une telle ampleur. En s'éloignant du modèle français, le portugais devenait une langue moderne débarrassée des illogismes orthographiques hérités du passé.

L'adoption de la nouvelle orthographe ne s'est pas faite sans résistance au Portugal. Certains linguistes avaient préconisé l'orthographe étymologique (comme en français) au détriment de l'orthographe des mots purement phonétique, affirmant que la réforme de l'orthographe allait couper les liens entre les pratiques écrites des Portugais et les écrits laissés par leurs ancêtres. D'autres ont résisté au mouvement afin de ne pas avoir à apprendre les nouvelles règles. Étant donné que le taux d'analphabétisme était de plus de 70 % au Portugal en 1910, la réforme ne touchait que plus de 20 % des Portugais. Cependant, la plus grande controverse est venue du Brésil que le Portugal n'avait pas consulté.

10.2 La dictature de Salazar

Attaqué par l’Allemagne dans ses colonies africaines, le Portugal se rangea du côté des Alliés au cours de la Première Guerre mondiale, soit à partir de mars 1916. En 1926, un coup d'État renversa le régime parlementaire pour instaurer une dictature qui allait perdurer durant plusieurs décennies. Pendant ce temps, le ministre des Finances (1928), António de Oliveira Salazar (1898-1970), établit un régime à parti unique, l’Union nationale (União nacional), appuyé par l'armée, par l'Église catholique et par les grands propriétaires. Ce fut le début de l’Estado Novo («Nouvel État») proclamé par un plébiscite le 19 mars 1933. Dès lors, la nouvelle Constitution lui conféra les pleins pouvoirs, ainsi que le contrôle total de l'État en qualité de président du Conseil.

Salazar mit en place une police politique, la PVDE, la Polícia de Vigilância e de Defesa do Estado («Police de vigilance et de défense de l'État»). Son rôle était de surveiller la population, de chasser les opposants au régime du Portugal et dans les colonies, et d'appliquer la censure. Durant la guerre d'Espagne (1936-1939), Salazar apporta son soutien à Francisco Franco dans sa lutte contre les Républicains espagnols. Il permit à l'Allemagne nazie et à l'Italie fasciste d'utiliser le Portugal pour transporter du matériel militaire. Mais, devant la défaite prévisible du Troisième Reich, Salazar autorisa les Alliés, en août 1943, à installer une base militaire dans l'archipel des Açores.

Salazar fut un grand défenseur de l'Empire colonial portugais, qui comptait encore à ce moment-là les îles du Cap-Vert et de Sao-Tomé-et-Principe, la Guinée-Bissau, l'Angola, le Mozambique, Goa (Inde), Macao (Chine) et le Timor oriental. Dès 1933, l’Acto Colonial («Acte colonial») de Salazar codifia et centralisa l'Administration des colonies qui furent soumises au contrôle direct de la Métropole par l'intermédiaire d'un gouverneur général. Celui-ci fut placé au sommet d'une hiérarchie administrative bureaucratique, d'une réputation souvent douteuse, dont le chef de village (le "regulo") représentait au bas de l'échelle le seul élément indigène, lequel était chargé d'exécuter les exigences coloniales. Le régime portugais exerça une sévère répression à l’égard des élites africaines qui revendiquaient une représentation politique et l'amélioration des conditions de vie des populations autochtones. Parallèlement, la dictature portugaise encouragea l'établissement des colons au Cap-Vert, en Angola et au Mozambique, mais ceux-ci n’arrivèrent en masse que vers les années 1950.

Le Portugal instaura le «régime de l'indigénat» aux Noirs (98 % de la population des colonies en Afrique) qui furent privés ainsi de l’instruction (réservée aux Portugais, les "civilizados") et de tous leurs droits humains. Seuls les "assimilados" regroupant les Métis et quelques Noirs assimilés eurent accès à l’instruction en portugais. Les autres autochtones, les "indígenas", furent soumis aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts sur les «réserves» et à un ensemble d’autres mesures tout aussi répressives telles que les châtiments corporels. Un ministre de Salazar, Viera Machado, partit du principe suivant en 1943: «Si nous voulons civiliser les indigènes, nous devons leur inculquer comme un précepte moral élémentaire l'idée qu'ils n'ont pas le droit de vivre sans travailler.» Ce système colonial odieux, qui paraît sans aucun doute honteux aujourd’hui mais semblait normal à l’époque, perdura jusqu’en 1954, alors qu’il fut «allégé», puis définitivement aboli en 1961, soit de nombreuses années après que les accords de Genève (le 23 avril 1938) eurent interdit toute forme de travaux forcés. Quant à l’idéologie portugaise de l’époque, elle véhiculait le croyance, ou plutôt la certitude, que le Portugal devait apporter aux indigènes son «génie» et sa «civilisation». Dans le Titre 1 de l’Acto Colonial du 11 avril 1933 (Decreto-Lei Nº 22:465), on peut lire ce texte:

Artigo 2º

É da essência orgânica da Nação Portuguesa desempenhar a função histórica de possuir e colonizar domínios unltramarinos e de civilizar as populações indígenas que neles se compreendam, exercendo também influência moral que lhe é adstrita pelo Padroado do Oriente.

Artigo 3º

1) Os domínios ultramarinos de Portugal denominam-se colónias e constituem o Império Colonial Português.

2) O território do Império Colonial Português é definido nos n.ºs 2º a 5º do artigo 1º da Constituição.

Article 2 (traduction)

Il est de l'essence organique de la Nation portugaise de remplir la fonction historique de posséder et de coloniser des possessions d'outre-mer, et de civiliser les populations indigènes qui s'y trouvent, exerçant aussi un influence morale adjointe du padroado [patronat] d'Orient.

Article 3

1) Les possessions d'outre-mer du Portugal sont appelées colonies et constituent l'Empire colonial portugais.

2) Le territoire de l'Empire colonial portugais est défini dans les alinéas 2 à 5 de l'article 1 de la Constitution.

Le padroado (cf. l'article 2 de l'Acto Colonial) est un terme juridique portugais signifiant «patronat». Au cours de la période salazariste, la politique d'autarcie prit la forme d'une défense de la prétendue «pureté» de la langue portugaise, avec une inévitable hostilité envers tout ce qui se révélait différent, y compris le «portugais angolais», le «portugais brésilien» ou tout autre type de portugais autre que celui du Portugal. Dans les écoles fréquentées pratiquement seulement par les Blancs et administrées par l’Église catholique, on enseignait exclusivement le «portugais du Portugal», alors que la plupart des colons arrivés avant la Seconde Guerre mondiale parlaient encore le «portugais brésilien».

Le 6 octobre 1945, un nouvel accord orthographique fut signé à Lisbonne entre l'Académie des sciences de Lisbonne (Academia de Ciências de Lisboa) et l'Académie brésilienne des lettres (Academia Brasileira de Letras). Cet accord, légèrement modifié par le décret-loi no 32/73 du 6 février (Decreto-Lei n.º 32/73, de 6 de Fevereiro) jetait les bases de l'orthographe portugaise pour tous les territoires portugais qui, en date de 1945 jusqu'en 1975, étaient des colonies portugaises. Cette réforme de 1945 voulait mettre fin aux différences orthographiques profondes entre le Portugal et le Brésil, à la suite de l'adoption de la réforme orthographique adoptée par le Portugal en 1911. On croyait qu'il suffisait de faire quelques concessions de part et d'autre, mais celles-ci étaient beaucoup plus importantes pour le Brésil. Quoi qu'il en soit, le Brésil a fini par ne pas appliquer les modifications, de sorte que l'accord a eu l'effet inverse de celui recherché, ce fut une augmentation des différences orthographiques.

À partir de 1945, il se développa au Portugal la thèse du «luso-tropicalisme» qui prônait l'idée que les Portugais faisaient preuve d'un «génie colonisateur» reposant sur le métissage culturel et racial. C'est à partir de ce moment que s'est effectuée la période intensive de colonisation, et ce, jusqu'à la libération du pays en 1975, laquelle a coïncidé avec la révolution des Œillets au Portugal. Au cours de cette période, beaucoup de colons sont venus du Portugal; la population européenne est passée d'environ 32 000 à 100 000 au début des années 1960 pour atteindre plus de 200 000 avant l'indépendance (en 1975). 

À la fin des années 1950, alors que la décolonisation soufflait sur toute l’Afrique, notamment dans les colonies françaises et britanniques, le Portugal allait ainsi à contre-courant de l’histoire, en exportant massivement ses colons vers ses colonies. Les guerres coloniales se poursuivirent après la mort du dictateur Salazar (1970), soit jusqu’en 1974, alors que se désintégrèrent les colonies portugaises. Salazar fut destitué en 1968, en raison d'une hémorragie cérébrale et mourut en 1970. Son successeur, Marcelo Caetano, resta au pouvoir jusqu'en 1974 dans un pays très affaibli par les guerres coloniales. En effet, les immenses ressources employées à ces guerres avaient appauvri considérablement le Portugal, alors qu'une partie de la population préférait émigrer pour tenter d'échapper à la famine.

10.3 La révolution des Œillets et la politique socialiste

Le 25 avril 1974, le régime salazariste fut renversé par un coup d'État militaire: c'était la révolution des Œillets ("Revolução dos Cravos") qui abolissait cinquante ans de dictature. Lassés d'une guerre coloniale sans issue, les militaires renversèrent le régime et portèrent le général Antonio de Spínola à la présidence de la République. Les Portugais accueillirent cette «révolution» avec joie; ils tendirent aux soldats des œillets rouges ou blancs, qui symbolisaient les espoir d'un nouvel avenir socialiste. Spínola promit la démocratie et l'indépendance des colonies.

Le processus d'accession à l'indépendance des colonies africaines fut enclenché pour donner lieu à la Guinée-Bissau en 1974 et, en 1975, pour les îles du Cap-Vert, de São Tomé et Príncipe, ainsi que pour l'Angola et le Mozambique. En 1976, les îles de l'Atlantiques, l'archipel des Açores et l'île de Madère, bénéficièrent d'un statut d'autonomie particulier, les gouvernements régionaux administrant presque tous les budgets, sauf la politique extérieure et la défense, qui dépendent du Portugal. Au total, les guerres coloniales avaient coûté la vie à plus de 8000 soldats portugais et vidé le Portugal d'une partie importante de sa population.

Puis les mouvements de gauche et d’extrême gauche, dont le Parti communiste, tentèrent bien de s’appuyer sur les militaires les plus à gauche afin d'instaurer une politique socialiste. Ils se heurtèrent à l’opposition des paysans, des grands propriétaires terriens et d’une partie de l’armée. Le général de Spínola démissionna en septembre 1974 et, après une tentative de putsch en mars 1975, il alla se réfugier au Brésil.

En 1976, le Portugal connut un virage politique complet. Une nouvelle constitution fut approuvée le 21 février 1976, alors que le socialiste Mario Soares devint le chef du gouvernement jusqu'en 1978, puis de 1983 à 1985. Le 12 juin 1985,
le Portugal signait son adhésion officielle à la Communauté économique européenne (CEE), adhésion imposant au pays de profonds ajustements pour rattraper son retard économique. Lors du traité de Maastricht de 1992, le Portugal entra dans l'Union européenne (UE). En octobre 1995, les élections législatives donnèrent la victoire aux socialistes, et António Guterres accéda à la tête du gouvernement; en janvier 1996, Jorge Sampaio, issu du Parti socialiste, fut élu président de la République. En mai 1999, un accord historique fut signé entre l’Indonésie et le Portugal portant sur le futur statut d'indépendance du Timor-Oriental, l'ancienne colonie portugaise annexée par l’Indonésie en 1975. Le 20 décembre 1999, la colonie portugaise de Macao fut rétrocédée à la Chine sous un régime d’administration spéciale à l'instar de Hong-Kong: en portugais «Região Administrativa Especial de Macau da República Popular da China».

10.4 La Communauté des pays de langue portugaise

La même année, un traité international fut signé avec comme l'objectif de création d'une orthographe unifiée de la langue portugaise: l'Acordo Ortográfico da língua Portuguesa (en français: Accord orthographique sur la langue portugaise). Cet accord fut conclu entre les délégations de l'Angola, du Cap-Vert, de la Guinée-Bissau, du Mozambique et de São Tomé et Príncipe, ainsi que des observateurs de la Galice (Espagne), les États signataires : la République populaire d'Angola, la République fédérative du Brésil, la république du Cap-Vert, la république de Guinée-Bissau, la république de Mozambique, la république du Portugal et la République démocratique de São Tomé et Príncipe. Le Portugal a donc donné naissance à la LUSOPHONIE.

En 1996, le Portugal ainsi que sept de ses anciennes colonies ont fondé la Comunidade dos Países de Língua Portuguesa (CPLP), la Communauté des pays de langue portugaise. Les pays membres sont les suivants: outre le Portugal, l'Angola, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique et Sao Tomé-et-Principe. Après son indépendance, le Timor oriental a rejoint l’organisation comme 8e pays membre. Sont désignés comme observateurs associés («observadores associados»): le Maroc, la Guinée équatoriale, l'île Maurice et Macao. Pourraient s'y joindre éventuellement la principauté d'Andorre, la Communauté autonome de Galice, l'État de Goa, l'Indonésie, etc.

La CPLP veut promouvoir la langue portugaise ainsi que la culture commune qui unit les pays membres. Plus particulièrement, les pays lusophones désirent collaborer dans le domaine de l'éducation, mais chercheront aussi à renforcer les liens culturels, politiques et économiques. La CPLP a son siège social à Lisbonne.

En novembre 1998, le Parlement portugais a adopté à l’unanimité une loi relative au statut officiel du mirandais, une langue romane parlée dans le nord-est du Portugal par environ 10 000 locuteurs : il s’agit de la loi no 7/99 du 29 janvier 1999 portant sur la reconnaissance officielle des droits linguistiques de la Communauté mirandaise (district de Bragança). En vertu de cette loi, le mirandais, une variété d’asturien parlée par 7000 à 10 000 locuteurs, est reconnu avec le portugais comme co-officiel dans un territoire de moins de 500 km²; et inclut les villes de Miranda du Douro et de Sendín (à la frontière nord-est du Portugal). Le statut de co-officialité s’applique en principe dans l'administration locale, les écoles et un certain nombre d’organismes publics. Le mirandais est enseigné dans les écoles primaires et comme matière facultative au premier cycle du secondaire dans les lycées de la région.

Le 1er janvier 2002, l’euro fut mis en circulation au Portugal à l'instar des onze autres pays de l’Union européenne qui l’ont adopté comme monnaie unique. Au mois de février 2005, à la suite de la dissolution du Parlement par le président de la République, qui considérait que le gouvernement conservateur traversait une «crise de crédibilité», les élections législatives anticipées accordèrent la victoire aux socialistes à la majorité absolue pour la première fois de leur histoire. À la suite d'une alternance répétée entre coalitions de droite ou de centre-droit et de gauche, le Portugal réussit à moderniser son économie pour se donner une image d'un pays d'Europe comme les autres. Cependant, le Portugal a accumulé une dette publique très lourde, qui atteignait 61,4 % du PIB en 2004. En 2010, la dette publique du pays a été revue à la hausse, passant de 92,4 % à 93 % du PIB, soit près de 160,4 milliards d'euros. Le Portugal doit adopter des mesures d'austérité sans précédents qui vont forcément mécontenter les Portugais.

 

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