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Brève histoire linguistique
de l'Espagne et de ses régions
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Remarque: les
débuts de l'histoire de l'Espagne se confondent avec celle du
Portugal. C'est pourquoi les premières parties de cet article sont
identiques (cf.
Brève histoire du Portugal et de sa
langue)
jusqu'à ce que l'Espagne et le Portugal forment deux entités
politiques distinctes au XIIe
siècle.
Plusieurs peuples s'installèrent dans la péninsule
Ibérique dès l'Antiquité. Mentionnons les Ibères, les Phéniciens, les Celtes,
les Basques et les Carthaginois, sans oublier les Grecs et les Romains. Ceux qui
laissèrent les traces les plus profondes furent sans contredit les Romains, car
ils y ont laissé des peuples de langue romane et une religion, le christianisme.
Le seul peuple qui habitait la région dans l'Antiquité et qui existe encore dans
la région aujourd'hui, ce sont les Basques.
1.1 Les Ibères
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Dès l’époque néolithique, soit vers le
VIe
millénaire, un peuple aux origines encore mystérieuses, les Ibères, s’installèrent
en Europe occidentale. Certains historiens croient que les Ibères seraient originaires de
la région de l'Èbre, alors appelé Iberus, tandis que d'autres affirment
qu'ils seraient arrivés d'Afrique du Nord entre 4000 et 3500 avant notre ère. On
sait cependant avec certitude que, vers l'an 3000,
les Ibères avaient gagné la péninsule
Ibérique pour s'y établir le long de la Méditerranée (voir la carte). Ils formaient plusieurs peuples, dont les Lacetani,
les Sordones, les Indigetes, les Hercavones, les Edetani, les
Contestani, etc. Leur langue, l'ibère (avec plusieurs variétés
dialectales), une langue
non indo-européenne, est attestée dans des inscriptions qui n’ont pas encore été
déchiffrées. Cette langue autochtone devait progressivement s'éteindre
vers le Ier
ou le IIe siècle
de notre ère, pour être remplacée graduellement par le latin et, plus
tard, par les langues romanes.
Au IIe
millénaire, les côtes méditerranéennes furent occupées par les
Phéniciens et les
Grecs. Ce sont les Grecs qui ont désigné la péninsule
Iberia (en français: Ibérie),
sans doute en souvenir des
premiers occupants, les Ibères.
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1.2 Les Celtes
Vers l’an 1000, des vagues d’immigrants venus de
la Germanie et de la Gaule, les Celtes,
arrivèrent par le nord et s’établirent dans la vallée de l’Èbre, à
l’ouest de la région occupée par les Aquitains et les Ibères, ce qui
correspond aux régions actuelles de la Castille-La Manche, la Castille-et-León,
les Asturies, la Galice et le Portugal. À l'instar des Ibères, les Celtes étaient composés de
nombreux peuples: les Gallaeci, les Astures, les Vaccaei, les Carpetani, etc.
Parmi ceux-ci, les Lusitani (ou Lusitaniens en français) et les Vettones
(ou Vettons en français) sont arrivés avant
tous les autres; on les appelle les peuples «préceltiques». Les Lusitaniens furent à
l'origine de l'identité des Portugais. On croit aussi que les Ligures ont
peut-être également occupé la péninsule avant l’arrivée des Celtes.
Par la suite, Celtes et Ibères ont coexisté et se sont mélangés en formant le fond
celtibère de la population de la péninsule. Les
Celtibères parlaient des variétés de langues celtiques de type archaïque,
des langues relativement différentes des variétés gauloises parlées au nord de la Péninsule,
la Gaule
(aujourd'hui la France). Ils ont laissé
des traces dans de nombreux noms de lieux comme Berdún, Salardú,
Navardún ou Conimbriga (au Portugal).
1.3 Les Basques et les autres peuples
Au nord, les Aquitani (ou Aquitaniens), des Proto-Basques,
furent les ancêtres des Basques actuels. Présents avant les Celtes, les
Proto-Basques descendraient des habitants de l'époque préhistorique. L'origine de cette
langue est encore largement inconnue et elle se confond avec celle du basque.
Dans l'actuelle Algarve (sud du Portugal actuel), vécurent les Turdetani (ou Turdétaniens), un peuple ibère, mais aussi dans l'actuelle
Andalousie (sud de l'Espagne) les Tardessos (ou Tartessiens), lesquels parlaient
des langues différentes de leurs voisins, probablement des langues apparentées
au berbère, donc de type chamito-sémitique.
Au cours du Ve
siècle, les Carthaginois venus de l’Afrique du Nord étendirent leur domination
dans le sud de la péninsule Ibérique; ils liquidèrent les Turdétaniens et les
Tartessiens. Dès le IIIe
siècle avant notre ère, les Carthaginois entrèrent en conflit permanent avec les
Romains qui n’écrasèrent les Carthaginois qu’en 201 avant notre ère. La civilisation
carthaginoise fut définitivement évincée lors de la victoire de Rome et la
destruction de Carthage (en Tunisie) en -146, après un siège de
quatre ans.
Débarrassée de sa grande rivale, Carthage, Rome entreprit
l'expansion de son empire, qui devait se poursuivre dans la péninsule Ibérique. Au
cours de la deuxième guerre punique (218-202 avant notre ère), les Ibères
accueillirent d'abord avec satisfaction les troupes romaines du général Scipion l'Africain
(235-183 av. notre ère), afin
de se libérer de la domination carthaginoise. Mais, devant la politique coloniale
répressive des Romains, les Ibères se ravisèrent. C'est pourquoi les Romains
connurent certaines difficultés pour imposer la «pax romana» dans toute la péninsule
Ibérique, qu'ils nommèrent Hispania,
un mot issu du phénicien ("i-shepan-im") latinisé en "I-span-ya" signifiant
«terre des lapins», car la péninsule Ibérique était reconnue pour
l'abondance de ses lapins. Au cours des siècles, le mot
Hispania (en
français: Hispanie) allait évoluer pour devenir
España ("Espagne").
2.1 La latinisation
des populations
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La
romanisation complète de la péninsule prit deux cents ans. Elle se fit par étape,
en partant de l'est vers l'ouest (voir la carte de gauche).
Les Romains occupèrent le Nord-Est en -218 et assujettirent quelques
peuples ibères (Sordones, Ausetani, Indigetes, Laietani). En l'an -197, tous
les autres Ibères (Cessetani, Ilercavones, Edetani, Contestani,
Bastetani, etc.), c'est-à-dire ceux qui habitaient le long de la
Méditerranée, passèrent sous le joug romain. En 157 avant notre ère, ce fut le
tour des Lusitaniens et des Vettons, puis des Vaccéens en -133 et enfin des Galiciens
("Gallaeci") en -29.
La romanisation fut plus rapide au sud-est, soit
en Hispania citerior (au sud de l’Èbre ou rio Ebro). Les
habitants, notamment les Bastetani, les Turdetani, les Carpetani et les
Celtibères, abandonnèrent rapidement, après une quarantaine d'années, leur langue pour parler le latin. Dans le Nord,
région
que les Romains appelaient alors l’Hispania ulterior
(la Galice, le Pays basque et le Portugal actuels), c'est-à-dire l’«Espagne lointaine», la
résistance fut farouche de la part des Lusitaniens, des Vettons, des Vaccéens et des Galiciens, car les Romains ne «pacifièrent» cette région qu’en l'an 29
avant notre ère.
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C'est évidemment dans les Baléares
(à l'extrémité orientale) que la
latinisation (ou romanisation) se fit le plus rapidement, alors que c'est en Galice et dans
les Asturies qu'elle eut lieu le plus tardivement. Non seulement la
latinisation se fit progressivement d'est en ouest,
mais elle ne se déroula pas au même rythme entre les habitants du Nord et ceux du Sud;
certaines populations du Nord se latinisèrent parfois plus tardivement, soit à
la fin du IIIe siècle de notre ère. Par la
suite, toute la péninsule Ibérique se latinisa, à l’exception des Basques
qui continuèrent à parler leur langue, malgré les pressions exercées par les
Romains. Quant à la langue ibère, elle disparut définitivement, absorbée par
le latin au cours des six siècles de l'occupation romaine.
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L’Hispania romaine fut organisée
et divisée en trois provinces: la Bétique
(ou Baetica) au sud, la Lusitanie (Lusitania)
au sud-ouest et la Tarraconaise (Tarraconensis)
dans le reste de la Péninsule. Par la suite, furent ajoutées la
Carthaginoise (Carthaginensis) sous
la juridiction de la Tarraconaise et, au VIe
siècle, la Béarique ou Balearica
(îles Baléares). Étant donné que l’Hispania était située à
l’extrémité de l’Empire romain, donc plus isolée, le latin parlé dans ces
provinces demeura généralement plus archaïsant et moins ouvert aux innovations
linguistiques venues de Rome.
D’ailleurs, beaucoup de formes latines anciennes
furent conservées plus tard en castillan et en portugais. Par exemple, le vieux
mot latin mensa («table») a donné mesa en castillan et en
portugais, mais il a été abandonné en Catalogne, en Gaule et en Italie pour un
nouveau mot, tabula, devenu taula en catalan, table en
français et tavola en italien. On pourrait multiplier les exemples de ce genre, lesquels
témoigneraient, comparativement au reste du monde romanisé, de l’évolution
un peu différente du latin dans l’ancienne Hispania.
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2.2 Le latin populaire
La langue latine parlée par les
populations ibéro-romanes ne correspondait guère au latin
classique écrit, celui par exemple utilisé au premier siècle avant notre ère par le poète Virgile ou l'orateur Cicéron.
Les Ibéro-Romans de l'Hispania parlaient le latin dit «vulgaire» (de vulgus : qui signifiait «peuple»),
un latin bien
différent de celui des siècles précédents. C'était ce qu'on appelle aussi le
latin populaire, c'est-à-dire celui des colons, des
soldats, des petits commerçants et des gens ordinaires,
avec ses variations locales et ses influences linguistiques
de la part des différents peuples qui composaient l'Empire. La romanisation a d'abord
touché les villes, puis a gagné les zones rurales après une période plus ou
moins longue de bilinguisme provisoire. Affranchie
de toute contrainte, favorisée par le morcellement féodal et soumise au jeu
variable des lois phonétiques et sociales, cette langue latine dite
«vulgaire» ou «populaire» se développa librement sur un très vaste territoire. Elle
prit, selon les régions, des formes les plus variées. Dans l'ouest de la
péninsule (aujourd'hui le Portugal), ce latin populaire s'est
mélangé avec la langue lusitanienne préceltique, ce qui lui donna une
couleur particulière et aboutira au
galaïco-portugais.
Finalement, les populations ibériques
firent plus que se latiniser, car vers le IIe
siècle de notre ère, elles s'étaient aussi toutes christianisées. Ainsi,
les peuples
autochtones n'adoptèrent pas seulement la langue latine, mais également la culture
romaine et, plus tard, la religion (le christianisme).
Les invasions «germaniques» commencèrent en 375 par
l'arrivée des Huns, un peuple d'Asie centrale dirigé par Attila (395-453), dans
l'est de l'Europe centrale. Comme par un effet de dominos, les Huns repoussèrent
d'autres peuples, essentiellement germaniques, vers l'ouest. Les Huns boutèrent
les Ostrogoths et les Suèves qui, à leur tour, refoulèrent les Wisigoths, les
Vandales, les Alains, les Francs, les Alamans, les Lombards, les Saxons, les
Angles, etc., vers l'Ouest. Les invasions germaniques se multiplièrent à
un point tel qu'elles mirent en péril l'Empire romain. Ces
peuples furent appelés par les Romains
«barbares», d'où l'expression «invasions barbares», car ils venaient de
l'extérieur de l'Empire romain, c'est-à-dire dans le Barbaricum, la «terre des
Barbares». Aujourd'hui, dans les pays de langue germanique, on utilise
plutôt le mot Völkerwanderung qui signifie «migration des peuples».
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En Hispania, territoire situé à l'ouest de l'Europe, ces
invasions ne débutèrent qu'en 409 avec les
Vandales, puis elles furent suivies par les Suèves, les Alains et les Wisigoths. En 410, les Suèves s'installèrent en Galice; en 412, les Wisigoths, devenus
alliés des Romains, refoulèrent les Vandales en Bétique et dans les Baléares, les Alains en Lusitanie.
Seuls les Basques conservèrent leur identité en raison de leur isolement
dans les montagnes; ils réussiront à fonder un royaume distinct avec
comme capitale Pampelune.
Au milieu du Ve siècle, les
Wisigoths occupaient déjà toute la péninsule Ibérique ainsi que le sud de
la France, soit de Gibraltar jusqu’à Toulouse, ville retenue comme
capitale de l'Empire wisigoth. Dans la péninsule Ibérique, l’unification du territoire
wisigoth fut assurée lorsque la capitale se fixa à Tolède, beaucoup plus au sud,
après avoir cédé l’Andalousie aux Byzantins (556). |
3.1 La multiplicité des royaumes
germaniques
À la fin du Ve siècle,
l'Empire romain d'Occident se
trouvait morcelé en une
dizaine de royaumes germaniques (voir la carte historique) : les
Ostrogoths étant installés en Italie et dans le Monténégro et la Serbie actuels, les Wisigoths occupaient l'Espagne et le sud de la France, les
Francs avaient pris le nord de la France et de la Germanie, les Angles et les
Saxons avaient traversé en Grande-Bretagne, les Burgondes avaient envahi le centre-est de la France (Bourgogne, Savoie, Suisse romande actuelle), les
Alamans étaient refoulés en Helvétie, les Suèves en Galice et une partie du
Portugal, alors que les
Vandales avaient conquis les côtes du nord de l'Afrique et s’étaient rendus
maîtres de la mer Méditerranée par l'occupation des Baléares, de la Corse et de la
Sardaigne. Tous ces empires s'écrouleront rapidement, sauf pour l'empire
des Francs
(en France).
Le royaume suève fut finalement intégré à celui du roi
wisigoth, Léovigild, en 585, réalisant ainsi l'unité politique des Wisigoths. Les Wisigoths,
sous le règne du roi
wisigoth Recarède Ier, se convertirent au catholicisme en 589 et se
mélangèrent aux Ibéro-Romains, créant ainsi une sorte de fusion entre les
envahisseurs et les peuples conquis. Avec les invasions germaniques, toute
l'administration de l'État romain avait disparu, mais l'organisation ecclésiastique
s'était maintenue; elle avait été adoptée dès le Ve
siècle par les Suèves, puis par les Wisigoths. L'Église chrétienne devint un
important instrument de stabilité au cours de cette période.
3.2 La formation des langues romanes
Les Wisigoths, comme plusieurs peuples germaniques, ne
purent imposer leur langue, le wisigoth, déjà passablement romanisé dès le
Ve siècle, et adoptèrent plutôt celle du vaincu, une langue qui
n’était plus le latin d’origine, car celui-ci s’était déjà beaucoup transformé;
ce n'était plus du latin, mais du roman, sauf au Pays basque où le
basque, une langue préindo-européenne,
s'est maintenu, protégé par les montagnes. En effet, étant donné que les écoles et l'administration romaines
avaient disparu, le latin
populaire avait perdu de son uniformité et évolué de manière différente dans les
nombreux royaumes germaniques. Autour des années 600, le latin
populaire n'était plus parlé dans la péninsule Ibérique; il avait
été remplacé par
la multiplicité des langues romanes. En Galice, le roman avait
acquis des caractéristiques locales,
ce qui allait le conduire à
l'élaboration d'une forme de proto-portugais. Toutefois, le latin
écrit, avec ses influences germaniques et romanes, est demeuré la langue
véhiculaire, liturgique et juridique : ce fut le latin médiéval qu'on appelle
aussi le «latin d'Église» ou «latin ecclésiastique», très éloigné du latin
classique employé par le poète Virgile (au Ier
siècle avant notre ère).
Évidemment, la langue romane de cette époque était fragmentée en une multitude
d'idiomes distincts, même s'ils étaient tous issus du latin commun.
Dans toutes les parties de l'ancien Empire
romain d'Occident,
les peuples germaniques (Wisigoths, Suèves, Francs, Ostrogoths, etc.)
édifièrent leurs royaumes, alors que le latin populaire se
transformait selon les régions pendant que les peuples autochtones élaboraient graduellement leurs langues
particulières. Ainsi, sont apparues
les innombrables langues indo-européennes originaires du latin,
les langues romanes.
En Hispania, ce seront le castillan, l'asturien, le léonais, l'aragonais,
l'andalou, l'estrémadurien, le murcien, le portugais, le galicien, le mirandais,
le catalan, l'aranais, ainsi que le canarien, le judéo-espagnol et l'açorien.
Cliquer ICI,
s.v.p. pour connaître les distinctions entre les termes «castillan» et
«espagnol» employés comme synonymes ou non.
3.3 Les influences wisigothes en
castillan
Le règne des Wisigoths dura un peu plus d’un siècle, jusqu'à
l'arrivée des Maures (musulmans) en Hispania. Comme les Wisigoths n'ont jamais été très
nombreux, ils finirent pas adopter la langue des vaincus. Malgré tout, le wisigoth a laissé un certain nombre de mots dans la langue
castillane,
comme dans les autres langues de l'Hispania. On sait que le
wisigoth était parlé encore jusque dans la seconde moitié du VIe
siècle et qu'il a pu survivre dans certaines régions jusqu'au milieu du
VIIe siècle. Non seulement les Wisigoths ont dû
encaisser de nombreuses défaites militaires, mais ils ont adopté le latin comme
langue maternelle, puis le catholicisme en plus d'être dans un environnement
très minoritaire au sein d'une population très romanisée. À la fin du
VIIe siècle, le wisigoth
était une langue morte, comme le latin.
Les traces linguistiques laissées par les Wisigoths dans la
langue castillane sont relativement nombreuses, soit dans un peu moins de 1000
mots. Au plan phonétique,
il n'existe aucune influence des Wisigoths en castillan. Cependant, il existe des
influences de leur morphologie et de leur lexique en castillan. Par
exemple, certains mots conservent le suffixe wisigothique -ing, qui
allait devenir -engo en castillan: abolengo («ascendance») et
realengo («obligation»).
Dans le vocabulaire, par exemple, la plupart des emprunts au wisigoth
concernent le vocabulaire de la guerre, ce qui n'est guère surprenant, car les
contacts entre autochtones et Wisigoths ont été guerriers:
albergue («refuge» ou
«auberge»)
anca («croupe»)
ardido («courageux»)
bando («édit»)
bandido («bandit»)
barón («baron»)
bastión («bastion»)
botín («butin»)
brida («bride»)
burgo («quartier»)
campamento
(«campement») |
dardo («dard»)
despojar («piller»)
guisar («préparer»)
escarnir (< escarnecer : «ridiculiser»)
esgrimir («brandir»)
espuela («éperon»)
estampar («piétiner»)
galardón («récompense»)
ganar («gagner»)
gardar («surveiller»)
guiar («guider») |
espía («espion»)
heraldo («messager»)
indemnización («indemnisation»)
intrépido («intrépide»)
pago («paiement»)
rapar («raser»)
robar («voler»)
ropa («vêtement»)
talar («détruire»)
triscar («désorganiser») |
La liste
semble assez importante, surtout que la plupart de ces termes existaient déjà
en latin; ils ont donc été remplacés par des mots d'origine germanique. Ainsi,
le mot guerra («guerre») a remplacé le mot latin bellum. Or,
guerra est dérivé de la langue gothique comme suit : werra >
guerre > guerra («guerre», en français).
D'autres mots concernent la
vie quotidienne, plus particulièrement le commerce, l'agriculture, le
logement, le vêtement, etc. : toldo («tente»), sala («salle»),
banco («banc»), jabón («savon»), toalla («serviette»),
ganso («oie»), fieltro («feutre»), estofa («étoffe»), cofia
(«coiffe»), falda («jupe»), atavío («parure»), sopra
(«soupe»), rueca («rouet»), parra («feuille de vigne»), marta
(«marte»), tejón («blaireau»), ganso («oie»), blanco
(«blanc»), gris («gris»), arpa («harpe»).
Un intérêt particulier mérite d'être souligné: l'influence
de la langue wisigothe sur l'anthroponymie, c'est-à-dire l'étude onomastique des
noms propres. De fait, de nombreux noms espagnols communs ont leur origine dans
la langue wisigothe. Par exemple, le nom Fernando provient d'une
combinaison de deux mots gothiques: frithu («paix») et nanth
(«insolent»). Les Hispano-Romans ont progressivement formé un nouveau nom,
Fridenandus, qui devint Fernando. Voici d'autres noms propres
d'origine wisigothe: Rodrigo, Rosendo, Argimiro, Elvira, Gonzalo et
Alberto.
On a certainement remarqué que certains germanismes en
espagnol correspondaient à des germanismes similaires en français: bandit, baron,
bastion, bride, camp, dard, escrime, éperon, gagner, garder, guider,
espion, indemnisation, intrépide, etc. Les Gallo-Romans, comme les Hispano-Romans, ont en effet emprunté de nombreux mots
aux vainqueurs; même si ceux-ci ont tous fini par perdre leur langue dans les
pays conquis, ils ont laissé des traces de leur langue. Il existe des emprunts
germaniques en espagnol, mais également en portugais, en catalan, en occitan, en
français et en italien.
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Après avoir pénétré dans la péninsule Ibérique en 414
comme fédérés de l'Empire romain, les Wisigoths avaient fondé un royaume avec
Toulouse comme capitale, puis Tolède, après avoir été battus par les troupes
franques de
Clovis lors de la bataille de Vouillé en 507; les Wisigoths ont alors été
contraints de laisser un vaste territoire aux Francs, le midi de la France. En 575, les Wisigoths
conquirent le royaume des Suèves situé dans le nord du Portugal et l'actuelle
Galice.
Quelque deux siècles plus tard, en Hispania, les Wisigoths furent chassés à leur tour
en 711 par les Maures
débarqués à Gibraltar. Ces conquérants installés d'abord au sud de la péninsule
Ibérique n'étaient pas des Arabes, mais des Berbères islamisés venus du Maroc et
de la Mauritanie (d'où le nom de «Maures»); les troupes maures étaient
constituées de guerriers berbères, alors que seuls les chefs et les officiers
étaient arabes. En ce sens, on peut parler de conquête arabo-musulmane. Celle-ci
se terminera en 1492 par la victoire des troupes de Ferdinand
d'Aragon et d'Isabelle de Castille à
Grenade sur les musulmans menés par le sultan Boabdil. |
4.1 Précision sur les
concepts
Aujourd'hui, le mot «musulman» sert à désigner
les adeptes de l'islam. Toutefois, le mot «musulman» ne fut employé
en français qu'au XVIe
siècle; le mot «islam» ne fut attesté qu'en 1697. À l'époque de
l'occupation musulmane, les mots musulmán
et islam n'étaient pas davantage connus en castillan. C'était
alors l'époque romane, d'où surgiront plus tard le castillan et le
galaïco-portugais,
l'ancêtre du portugais. Les termes employés couramment pour désigner
la religion de l'islam étaient, selon les langues d'aujourd'hui la
«loi de Mahomet» ou «loi des Sarrasins» (en français), la "Ley de
Mahoma" ou la "Ley de los Sarracenos" (en espagnol). Ceux que l'on
nomme comme des «musulmans» ("Musulmanes" en espagnol) étaient
désignés par les termes «Maures» ou «Sarrasins» ("Moros" ou "Sarracenos"
en espagnol).
En principe, le terme
Maure (du latin "Mauri")
servait à désigner les Berbères d'Afrique du Nord, des Africains
censés venir de la Mauritanie, le «pays des Maures». Quant au mot
«Berbère», il s'agit à l'origine d'un mot employé par les Romains
pour nommer les «Barbares», lui-même issu du grec βάρßαρος
(ou bárbaros) signifiant «étranger»; le mot sera
modifié par la suite en «Berbère». À partir du VIIIe siècle, le
terme «Maure» sera synonyme de toute personne pratiquant la
«religion de Mahomet», ce qui désignera tout musulman (même si ce
mot n'existait pas encore) vivant en Hispania, qu'elle soit
d'origine berbère, arabe ou ibérique.
Il existe aussi un autre terme pour désigner
les Maures: Sarrasins. Ce
mot d'origine latine, "Sarraceni", servait à désigner les Arabes
venant de l'Orient; d'ailleurs, en arabe, le mot "sarqîyîn"
signifie «habitants du désert». Mais les habitants de l'Hispania
favorisèrent "Moros" ou "Mouros", alors que les habitants du royaume
de France privilégièrent «Sarrasins» (attesté seulement en 1100).
Bref, les mots «Arabes», «Maures» et «Sarrasins» étaient souvent
synonymes. Aujourd'hui, les termes «Maures» et «Sarrasins» ont été
pratiquement oubliés, mais les Occidentaux continuent d'employer
faussement comme synonymes les mots «Arabes» et «musulmans»,
alors que ces mots ne sont pas
équivalents: d'une part,
les musulmans ne sont pas tous
arabophones, d'autre part, les
arabophones ne sont pas tous musulmans.
Au final, lorsque, dans le cadre de cet
article, les mots «musulmans» et «islam» sont employés, il faut se
souvenir que ces mêmes mots n'existaient pas à l'époque de la
conquête arabe en Hispania.
4.2 L'invasion musulmane
En avril 711, un contingent militaire d'environ 12 000
soldats, pratiquement tous berbères, commandés par le gouverneur
arabe de
Tanger, Tariq ibn Ziyad, débarqua à Gibraltar pour commencer l'invasion des royaumes chrétiens de l'Hispania
("invasión musulmana"). L'invasion
arabe poursuivait en principe un objectif religieux: celui de
répandre la religion de l'islam en Europe, mais le pillage faisait
aussi partie des «récompenses». Pour cette raison, l'antagonisme
hispano-roman et arabo-musulman devint une lutte entre deux
civilisations, le monde chrétien, d'une part, le monde musulman,
d'autre part, les uns et les autres s'accusant d'être des
«infidèles».
Rapidement,
les guerriers maures prirent Séville, Ecija et Cordoue, la capitale.
Tout le Sud était acquis dès cette même année, puis vinrent la Catalogne en
712, le royaume de Valence et celui d'Aragon en 714. En 1716, dans
la dernière phase de leur campagne militaire, les Maures
atteignirent le nord-ouest de la péninsule, l'actuelle Galice, où ils
réussirent à prendre possession des villes de Lugo (Galice) et de
Gijón (Cantabrie). Les
Maures s'approprièrent toute la péninsule Ibérique en moins de cinq
années, sauf les îles Baléares qui résistèrent durant près de deux siècles
(jusqu'en 903). L'empire des Wisigoths fut complètement anéanti par
les Maures.
En 718, les Arabes franchirent les Pyrénées et
envahirent le Languedoc, puis se rendirent jusqu'à Nîmes en
Provence, d'où ils ramenèrent en Hispania un grand nombre de
captifs. La progression arabe ne fut arrêtée qu'en 732 à Poitiers
(France) par
Charles Martel (vers 690-741), le souverain du royaume des Francs. Mais pendant trois
cents ans, la France allait être attaquée par les Maures, qui seront
appelés «Sarrasins», mot attesté pour la première fois en français en
1100. Il faudra deux siècles de guerres
acharnées, des milliers de constructions détruites, des ravages et
des épidémies innombrables, pour mettre fin à l'occupation musulmane
en France et dans la péninsule Ibérique.
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Pendant que les Maures de l'Hispania
franchisaient les Pyrénées en 718, le chef wisigoth
Pélage (ou "Pelayo"), réfugié
avec une petite armée dans les montagnes du nord de la péninsule,
fomenta une révolte contre les autorités musulmanes de Gijón. Il
tendit une embuscade au détachement militaire du nord de la
péninsule, qui fut décimé lors de la
bataille de Covadonga en 722. Bien que cette victoire
chrétienne fut avant tout symbolique, car elle
n'impliquait que quelques centaines de soldats berbères,
elle permit au royaume des Asturies de rester
indépendant du califat de Cordoue.
Pélage devint le premier roi des Asturies et fut
surnommé
«el restaurador»,
le restaurateur.
Par la suite, les Asturies demeurèrent le grand foyer
de résistance chrétienne autour d'Oviedo contre la domination musulmane
dans toute l'Hispania. En somme, parce que la frange nord de l'Hispania
se libéra des Maures en 722, la
péninsule Ibérique ne fut jamais entièrement occupée par les
musulmans. Lorsque ces derniers prirent les Baléares en 903, le royaume des
Asturies, comprenant alors le Pays basque, la Cantabrie, les Asturies et
une partie de la Galice, était déjà indépendant.
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Les musulmans désignèrent en arabe le
territoire conquis comme l'Al-Andalus, l'Espagne musulmane
("España musulmana"), qu'ils
gouvernèrent durant cinq cents ans dans le cas du Portugal et huit cents
ans pour l'Espagne. En 716, apparut pour la première fois sur une
pièce de monnaie le terme al-Andalus
(qui donnera Andalucía en espagnol,
Andalousie en français). Au début de la conquête, les Arabes
étaient fort peu nombreux par comparaison aux peuples autochtones,
car les troupes maures étaient constituées de guerriers berbères,
alors que seuls les chefs et les officiers étaient arabes. Au
Xe siècle, l'Al-Andalus
devint un foyer de haute culture et attira un grand nombre de
savants. La ville de Cordoue devint aussi la plus grande ville
d'Europe, qui brilla par son essor scientifique et artistique. Les
Arabes divisèrent l'Al-Andalus en un grand nombre de petits
territoires nommés taïfas : taïfa d'Almeria, taïfa d'Arcos,
taïfa de Badajoz, taïfa de Majorque, taïfa de Béja et d'Evora, taïfa
de Cordoue, taïfa de Grenade, etc. Ces taïfas étaient généralement
classées d'après l'origine ethnique de leur dirigeant, chef ou émir
: il y avait des taïfas berbères, des taïfas arabes, etc. Les taïfas
se faisaient fréquemment la guerre entre elles.
 |
Le califat
de Cordoue (viiie-xe siècle),
fondé en 756, connut son apogée sous Abd al-Rahmān III (912-961). Les
chrétiens de la péninsule se réfugièrent dans les royaumes restés indépendants au nord
(les Asturies, le Léon, l'Aragon et les Pyrénées), tandis que la religion et la civilisation
musulmanes s’implantaient rapidement dans le reste de la péninsule. C'est
surtout dans le sud de l'Espagne que l'influence arabe s'est fait le plus sentir.
Après l'invasion de la péninsule, l'arabe fut adopté comme langue administrative dans les régions conquises. Presque toute la
péninsule connut une forte arabisation,
en raison d'abord de
l'immigration, puis aussi à cause de l'influence du Coran, le livre sacré de la nouvelle religion,
qui devait être lu en arabe. L'occupation musulmane favorisa la dispersion et le
repli des chrétiens vers le nord, mais aussi le morcellement du roman qui se
fragmenta en castillan, en andalou, en catalan, en navarrais, en aragonais, en asturo-léonais,
en galaïco-portugais, etc. Les zones les plus arabisées
furent l'Andalousie (l'Al-Andalus) et le centre de l'Espagne
jusqu'à la vallée de l'Èbre au nord-est, qui ont constitué l'Al-Ándalus
(l'Espagne arabe). |
Malgré les nouveaux
changements politiques et économiques, malgré les innovations
culturelles et scientifiques introduites par les conquérants
musulmans, les populations autochtones de la péninsule continuèrent à parler
leur langue locale tout en empruntant des mots d'origine arabe ou
mozarabe. C'est dans le lexique que la
langue arabe exerça la plus grande influence.
4.3 La formation du castillan
La langue espagnole actuelle, appelée castillan à cette
époque, apparut dans le
royaume de Castille durant cette longue période de l'occupation
arabo-musulmane dans la majeure partie de la péninsule Ibérique.
 |
Le toponyme «Castille» ("Castilla") apparut vers
l'an 800 sous la forme d'un comté ("condado
de Castilla") vassal du royaume des Asturies,
avec comme capitale Burgos. Le comté de Castille
vit le jour en partie grâce à l'influence des Basques, un territoire situé entre la Cantabrie et
le nord du León. Les terres que les Castillans avaient gagné sur
les Arabes furent repeuplées en grande partie avec des Basques qui conservèrent leurs habitudes
linguistiques et occupèrent des fonctions importantes à la cour castillane, et
ce,
jusqu'au XIVe siècle.
En 1035, le comté de Castille devint le royaume de Castille
("Reino de Castilla").
Sous Alphonse III le Grand (838-910), le royaume
de des
Asturies s'agrandit en englobant le León et la Galice.
En 1037, le roi Ferdinand
Ier
de Castille hérita du royaume de León
et unit les deux royaumes. À partir de 1390, sous
l'impulsion d'Henri III, roi de Castille, les héritiers de la
couronne d'Espagne prirent le titre de «prince des Asturies». On
peut donc dire que les Asturies constituent le berceau de la
monarchie espagnole. |
Au IXe
siècle, l'aire linguistique castillan demeurait encore limitée autour de la
ville de Burgos. Le castillan n'était pas plus important que, par exemple, le
galaïco-portugais, l'asturo-léonais
(ou asturien), le basque, le navarro-aragonais
ou le catalan. On peut consulter à ce sujet la carte linguistique telle qu'elle pouvait se
présenter au milieu du Xe siècle (cliquer
ICI, s.v.p.).
Au cours des
XIIe et
XIIIe siècles et même une grande partie au XIVe,
l’asturien (asturo-léonais) demeurait encore la langue officielle des documents du royaume.
À cette époque, la langue castillane,
le navarro-aragonais, l'asturo-léonais et le galégo-portugais avaient
considérablement étendu leur aire linguistique aux dépens des langues mozarabes
(cliquer
ICI, s.v.p.). Plus au sud, une partie de la Galice (le nord du Portugal
actuel) devint indépendante, puis le royaume du Portugal se constitua
définitivement en 1139 avec ses frontières actuelles.
En outre, certains idiomes issus du latin se sont développés dans les zones
intermédiaires tels que le léonais, une sorte de «variété de transition»
entre le galicien et le castillan, et l’aragonais, qui se situerait entre le
castillan et le catalan. Jusqu’au milieu du Xe siècle, le castillan
n’était pas une langue plus importante que les autres, c’était même un obscur
«dialecte» parlé dans le centre et le nord de la Péninsule (cliquer
ICI, s.v.p.).
4.4 La langue basque
 |
Le
royaume basque de Pampelune fut fondé en tant
quentité politique indépendante vers 830. À la fin du Xe
siècle, le royaume basque fit partie du
royaume de Navarre.
Ceux qui étaient devenus des Basques réussirent non seulement à
préserver leur autonomie, mais aussi à étendre leur royaume
jusqu’au-delà des Pyrénées (France): la Navarre comprenait alors la
Haute-Navarre (la Navarre espagnole actuelle) et la Basse-Navarre
(la Navarre française). Sous le règne de Sancho III (999-1035), la
plupart des Basques vivaient encore sous une même autorité
politique.
L’unité basque s’effrita
et, entre 1200 et 1370, toutes les
provinces basques espagnoles (Guipúzcoa en 1200, Alava en 1331 et Vizcaya en 1370) finirent par
être intégrées au royaume de Castille.
La Navarre allait être
conquise
seulement en 1512
par le royaume d'Aragon, lequel sera intégré en 1516 dans royaume
d'Espagne. Néanmoins, la langue basque joua un rôle non négligeable
en Hispania, notamment dans la formation de la langue
castillane. De fait, certaines habitudes
articulatoires et certaines particularités grammaticales des Basques
ont exercé une influence importante dans la formation de la langue
castillane, bien que le basque ne
soit pas une langue indo-européenne. |
Ainsi, en basque ancien, aucun mot ne pouvait commencer par la consonne [f].
L'influence du basque sur le castillan fut telle que de nombreux mots latins
subirent la suppression du [f] initial en castillan pour être remplacé par un
autre phonème. Par exemple, le mot latin «farina» est devenu [harina] en
castillan; le verbe «fabulare» est passé à [hablar] («parler») en castillan; le
verbe «facere» est devenu «hacer»; le nom «filium» est devenu hijo. Cela
signifie que la consonne [f] initiale latine s'est modifiée en [h] aspiré une
fois passée au castillan, avant de disparaître dans la prononciation. Le
portugais, pour sa part, à l'instar du français, n'a pas connu cette influence
basque puisque les mêmes mots sont farinha (farine), falar
(parler), fazer (faire) et filho (fils).
Au plan lexical, le castillan a emprunté plusieurs mots au
basque, dont certains avaient déjà été pris du latin par le basque. Toutefois, les
mots espagnols dont l'origine est le basque sont en nombre réduit en espagnol
standard; on les trouve davantage en espagnol local, celui utilisé au Pays
basque, en Navarre, en Cantabrie ou en Aragon. Les quelques exemples suivants
peuvent illustrer ce fait:
|
Terme espagnol |
Terme basque |
Sens français |
Explication |
| Agur
|
agur |
au revoir |
Dérivée du latin augurium, cette
expression est utilisée près du Pays basque. |
| Aña |
nodriza |
nourrice |
Employé surtout au Pays basque et en Cantabrie;
par extension: «gardienne d'enfant». |
| Caca |
kaka |
merde (caca) |
Désigne les excréments humains,
mais aussi les défauts, les vices, etc. Employé
en Navarre.
|
| Chabola |
txabola |
cabane |
Désigne une construction de mauvaise qualité; a
donné «geôle» en français dans le sens de cachot. |
| Chapela |
txapela |
béret, chapeau |
En ancien français, on trouve chapel dans
le sens de «couronne de fleurs». |
| Chichi |
txitxi |
viande comestible |
Terme utilisé uniquement avec les enfants.
|
| Chistera |
txistera |
grand chapeau |
Terme dérivé du latin cistella qui a donné
cestita («panier») en espagnol. |
| Espatadanza |
ezpatadantza |
dans typique des provinces basques |
Terme régionaliste au Pays basque et en navarre. |
| Gabarra |
kabarra |
barque |
Terme dérivé du latin
carabus |
| Pacharán |
patxaran |
liqueur |
Liqueur obtenue par macération de prunes dans de
l'eau-de-vie anisée. |
| Sapo |
zapoa |
reptile aquatique |
Ressemble à un crapeau. |
| Sinsorgo |
zenzurgue |
personne insignifiante |
Régionalisme des provinces d'Alava, de Guipúzcoa
et de Biscaye. |
| Socarrar |
sua + karra |
roussir |
Terme provenant du basque sua («feu») et
karra («animal») pour désigner une viande légèrement grillée. |
| Zamarra |
zamarra |
blouson de pelisse |
Désigne un vêtement rustique fait de laine de
mouton. |
Bref, le vocabulaire espagnol d'origine basque comprend
surtout des termes faisant allusion à des noms des minéraux, de plantes ou
d'animaux, ou des noms de vêtements, de la vie agricole ou de jeux. En voici
quelques exemples: pizarra («ardoise»), chaparro («ardoise»),
boina vasca («béret basque»), zamarra («peau» ou «pelisse»),
aquelarre («chahut»), órdago («épatant»), etc. Le nombre
des mots d'origine basque en espagnol est limitée parce que cette langue a
subi, tout au long de son histoire, de nombreuses «restrictions», pour ne pas
parler d'interdictions. En revanche, le basque a emprunté massivement au
castillan, aussi au français. Il n'en demeure pas moins que le basque, une langue préindo-européenne,
est la seule langue de toute la péninsule Ibérique à avoir survécu à la langue
latine, ce qui constitue une situation unique dans l'histoire de l'Espagne et du
Portugal.
4.5 L'apport de la langue arabe
La cohabitation entre les nouveaux
habitants et la population autochtone provoqua d'importants échanges
linguistiques. Le lexique des langue locales, y compris le castillan,
s’imprégna d’arabismes d’une manière impressionnante. Leur nombre s’élèverait à
plus de 5000 mots pour la seule langue castillane, sans compter les 1500 toponymes arabes qu’on
trouve encore en Espagne. Seuls le catalan, le galicien et l'aragonais subirent beaucoup moins
l'influence de la langue arabe. Trois
régions échappèrent totalement à la domination musulmane: la région des Pyrénées et le
nord-ouest de l’Espagne (la Galice, les Asturies et le Léon). Ce qui restait du roman
(issue du latin populaire)
dans l’ouest de l’Europe se transforma en diverses langues qu’on peut regrouper
en trois grandes catégories: les
langues d’oïl au nord de la
France, les langues
d’oc au sud de la France et au nord de l’Espagne, les
langues castillanes
dans le reste de l'Espagne.
 |
Au
plan linguistique, les
dialectes mozarabes couvraient au Xe
siècle la plus grande partie de la péninsule ibérique. Il
s'agissait de langues romanes grandement influencées par l'arabe et dont
l'écriture était en alphabet arabe. Ce sont surtout les Andalous qui parlaient
cette langue mozarabe appelée aussi l'aljamiado. Ce n'était pas une
langue unifiée, car elle était fragmentée en de nombreuses variétés. Les
Mozarabes étaient considérés par les Arabes comme une communauté (chrétienne)
repliée sur elle-même et imperméable à toute influence de l'islam. Les Andalous
continuèrent d'utiliser le latin (en alphabet arabe) dans leurs cérémonies
religieuses et l'utilisèrent comme un emblème de distinction privilégié du
christianisme en terre d'Islam ibérique. Dans la vie quotidienne, les Mozarabes
étaient en grande partie arabisée, même s'ils avaient rejeté l'islam. Le
seul le royaume de Grenade, sous la dynastie des Nasrides, fut
totalement arabisé après plusieurs siècles de domination musulmane.
|
Le mozarabe
disparut avec la Reconquête; au fur et à mesure que de nouveaux
territoires étaient conquis, les populations du nord venaient
les occuper en apportant avec elles leur langue romane. C'est
ainsi que le castillan s'étendit dans le Sud.
Compte tenu de la durée de l'occupation
arabo-musulmane, de 1411 à 1492 (sinon 1609 pour l'expulsion des
Mozarabes), la langue arabe ne pouvait qu'influencer
considérablement les langues ibéro-romanes de la péninsule. Étant
donné que c'est le castillan qui a fini par triompher sur la plupart
des autres langues (léonais, aragonais, catalan, etc.), c'est dans
cette langue que nous pouvons le mieux mesurer l'influence de
l'arabe.
En effet, l'arabe a enrichi le castillan par l'apport de nombreux mots, soit de 5000 à 6000 mots environ.
L'influence arabophone fut plus perceptible dans le sud et l'est de
la péninsule, c'est-à-dire dans l'Al-Andalus, là où se situe l'actuelle Communauté autonome d'Andalousie. À
l'époque de l'occupation musulmane, c'était l'émirat de Cordoue,
puis le califat de Cordoue suivi des royaumes de Taifa. D'ailleurs,
seul le royaume de Grenade, sous la dynastie des Nasrides, fut
totalement arabisé après plusieurs siècles de domination musulmane.
Néanmoins, la langue arabe s'est infiltrée dans le castillan
péninsulaire et dans les autres langues romanes (portugais, catalan,
aragonais, etc.), car les élites locales, largement bilingues,
utilisèrent l'arabe à côté des parlers romans. L'arabe a donc
influencé tous les parlers locaux de la péninsule, y compris le
castillan qui s'est graduellement étendu vers le sud, sur les
anciennes terres musulmanes, là où le castillan n'avait jamais été
parlé.
L'influence de la langue arabe fut d'abord perceptible dans les
toponymes de la péninsule Ibérique, dont certains ont été romanisés
:
Albarracín (< Al Banū Razin);
Andalucía ou Andalousie
(< Ash-sharquía);
Algarve ( < al gharb : ouest ou occident);
Algeciras ou Algésiras (< Al Jazeera : île verte);
Badajoz (<
Batalyaws);
Gibraltar ( < Yabal Tāriq: "montagne de
Tariq"); |
Guadalajara (< Wādī al-Hijārah;
Guadalquivir
(< al-wādĩ al-kabir : «la grande
rivière»);
Jaén (< Jayyan);
Lisboa ou
Lisbonne ( < al-'Ishbūnah);
Madrid (< al-Magrīt);
Trafalgar ( < Taraf-al-ghar).
|
Nous présentons ici une liste très restreinte de
mots espagnols provenant de l'arabe:
aceite («huile»)
aceituna («olive»)
albaricoque («abricot»)
alcachofa («artichaut»)
alcalde («maire» ou «juge de paix»)
alcohol («alcool»)
alubia («haricot»)
café («café»)
diván («divan»)
el («le» ou «l'») |
elixir («élexir
escabeche («escabèche
fulano («type» ou «mec»)
hasta («jusque»)
he («voici»)
islam («islam»)
jarra («jarre»)
kermes («kermesse»)
latón («laiton»)
limón («citron») |
marfil
(«ivoire»)
marroquí («marocain»)
olé («olé»)
sultán («sultan»)
sandiyya («melon d'eau»)
sorbete («sorbet»)
siroco («sirocco»)
sultán («sultan» ou «roi»)
tambor («tambour»)
zanahoria («carotte») |
Par exemple, le mot espagnol albaricoque
(«abricot» en français) vient de l'arabe "al-barquq"
signifiant «prune»; alcachofa («artichaut») de l'ar.
"harsufa", «épine de la terre»; alcohol («alcool») de
l'ar. "al-kohl", «antimoine pulvérisé»; olé («olé»)
de l'ar. "wallah" ou "par Allah"; diván
(«divan») de l'ar. "diwan" «estrade à coussins»
; sultán («sultan») de l'ar. "soltân" «roi»;
tambor («tambour») de l'ar. "tabál" «instrument
de musique».
Dans
de nombreux cas, le castillan possède des doublets linguistiques latins et arabes,
qui ont un sens identique pour
désigner exactement la même réalité. Voici quelques exemples
d'entre eux, en considérant que le premier mot est d'origine arabe,
le second d'origine latine: aceituna («olive) et oliva («olive»);
aceite
(«huile») et óleo («huile»); alacrán
(«scorpion») et escorpión («scorpion»); jaqueca («migraine») et
migraña («migraine»); alcancía («tirelire») et
hucha («tirelire»). La langue française possède aussi de
nombreux doublets, mais ils ne proviennent pas de l'arabe, mais
du latin classique emprunté au XVIe
siècle. Ainsi, hôtel et hôpital sont des
doublets; ils proviennent tous les deux du même mot latin
hospitalis, mais l'évolution phonétique a abouti à hôtel,
tandis que, quelques siècles plus tard, l'emprunt a donné
hospital, puis hôpital. Le mot latin d'origine
populaire est toujours le plus éloigné, par sa forme, du latin
classique. On compte probablement quelques centaines de doublets
qui ont été formés en français au cours de l'histoire:
raide/rigide, frêle/fragile, entier/intègre, loyal/légal,
aigre/âcre, avoué/avocat, étroit/strict, poison/potion, etc.
Le castillan a aussi emprunté un petit
nombre de mots provenant de l'arabe parlé au Maroc. Ces emprunts
s'expliquent par le fait que l'Espagne a exercé un protectorat
sur une partie du territoire marocain, ainsi que sur le Sahara
occidental au cours du XIXe
siècle et au début XXe
siècle.
Les populations de la Galice, des Asturies, de la
Castille, de la Navarre, de l'Aragon, du León et de la Catalogne n'avaient jamais baissé les bras devant
l'occupation des Maures. Des foyers de résistance s'étaient maintenus dans tout le
nord de la péninsule. Rappelons la bataille de
Covadonga de 722, qui avait permis au roi Pélage des Asturies de rendre son
royaume indépendant des Maures. Les Asturies, incluant une partie de la Galice,
la Cantabrie, le Pays basque (Navarre), constituèrent le noyau de départ de la
véritable
Reconquista («Reconquête»), qui permit aux royaumes chrétiens d'Espagne et du
Portugal de chasser les Maures au sud de la péninsule Ibérique. La chasse aux
Maures fut interprétée à l'époque comme une croisade spécifique à la péninsule
Ibérique. Les papes appelèrent en plusieurs occasions les chevaliers européens à
la croisade dans la péninsule. Des ordres militaires furent fondés dans ce but:
Ordre de Calatrava, Ordre d'Aviz, Ordre de Santiago (Ordre de
Saint-Jacques-de-l'Epée), Ordre de Montjoie, Ordre d'Alcántara, Ordre de
Saint-Georges d'Alfama, etc.
5.1 Le
début de la Reconquête
 |
La véritable reconquête chrétienne commença en
1212, alors que, sous le
commandement d'Alphonse
VIII de
Castille (1155-1214), une grande armée de coalition d'Aragonais,
de Castillans, de Léonais, de Navarrais, de Portugais et de Français, se rassembla à Tolède, au sud de Madrid. De là, les troupes
chrétiennes avancèrent jusqu'au royaume musulman de Grenade (l'Andalousie
actuelle) en accumulant d’importantes victoires. L'affrontement final entre les
armées chrétiennes et musulmanes se produisit à Las Navas de Tolosa (aujourd'hui dans la
province de Jaén en
Andalousie), où les chrétiens
remportèrent leur plus éclatante victoire.
La Reconquête était commencée et elle ne
devait se terminer que deux siècles plus tard à Grenade. Au cours des
XIIe
et XIVe
siècles, les chrétiens
allaient profiter de l'émiettement des forces musulmanes et des rivalités entre
les seigneurs musulmans pour poursuivre la Reconquête, car le royaume de Grenade
résista longtemps.
|
5.2 L'expansion de
la Castille
Après la victoire de
1212, les Castillans reprirent les
Baléares en 1229, Cordoue
en 1236, Jaén en1246, Séville en 1248, Jérez et Cadix en 1250. Seul subsista le
royaume de Grenade qui connut pendant deux siècles une
grande civilisation musulmane.
 |
Les chrétiens, surtout en Navarre, au
León et en Castille, continuèrent de s’affronter
entre eux dans des guerres incessantes pour
déterminer leurs propres frontières, ce qui ne
pouvait que favoriser les Maures. En effet, ces
luttes intestines permirent au royaume de
Grenade de consolider son pouvoir, sinon de
l'étendre aux dépens des chrétiens.
Pendant ce temps, en
1230, sous le règne de Ferdinand III, appelé aussi saint Ferdinand de
Castille (Fernando el Santo), roi de Castille de 1217 à 1230, puis
roi de Castille et de León de 1230 à 1252, le royaume de Galice fut
définitivement intégré au royaume de Castille et de León. Ferdinand III fut
l'un des rois qui a le plus profondément marqué l'Espagne médiévale
non seulement parce qu'il a réuni les royaumes de Castille et
de León, mais aussi parce qu'il a fait progresser la Reconquête en
repoussant les Maures vers le sud de la péninsule Ibérique. C'est
pourquoi il fut canonisé en 1671 par le pape Clément X (du
29 avril 1670 au 22 juillet 1676).
|
Pendant ce temps, les îles Baléares firent partie du royaume d’Aragon allié
aux comtes catalans. La conquête arago-catalane entraîna un bouleversement
profond chez les insulaires. Le repeuplement catalan commença aussitôt et il se
prolongea durant quelques siècles. Ayant acquis une grande autonomie politique
au sein du royaume d'Aragon, les Catalans firent passer sous leur autorité non
seulement les îles Baléares (en 1229 et 1230) dont les habitants finirent par
adopter la langue catalane, mais aussi le royaume de Valence (1238), la
Sicile (1282) et la Sardaigne (1321). Les Catalans s’affirmèrent alors comme la
première puissance de la Méditerranée occidentale. Cependant, en 1343, les
Baléares passèrent à nouveau sous la couronne d’Aragon, puis à celle de
l’Espagne, mais l'usage du catalan perdura partout dans l'archipel.
5.3 L'union de
l'Aragon et de la Castille
 |
En 1469, le roi d'Aragon,
Ferdinand II (1452-1516), épousa la
future Isabelle de
Castille (1451-1504), qui deviendra
reine de Castille en 1474. Les deux monarques
régnèrent ensemble, même si les deux couronnes
demeuraient séparées. Les armées de Ferdinand
d'Aragon et d’Isabelle de Castille envahirent le
royaume de Grenade en 1487. Malaga, la plus
fortifiée des cités grenadines, tomba en août
1487; à la fin de 1489, les villes de Guadix,
Almuñecar, Almeria et Baza tombèrent. Au début
de 1490, il ne restait plus que la ville de
Grenade. Le 2 janvier
1492, après plusieurs mois de siège,
les forces unifiées du roi d'Aragon et de la
reine de Castille prirent Grenade, le dernier
bastion musulman.
Le sultan Boabdil dut remettre
les clés de la ville aux souverains d'Aragon et
de Castille; puis il fut forcé de s'exiler avec
toute sa cour vers l'Afrique où il n'avait
jamais mis les pieds. La prise de Grenade valut
à Isabelle et Ferdinand de recevoir du pape
Alexandre VI Borgia, un Espagnol du nom de
Rodrigo de Borja, le titre de "Reyes Católicos"
(«Rois Catholiques»). |
Deux mois après la prise de Grenade, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de
Castille signèrent le décret d’expulsion des Juifs de la péninsule. Plus de 200 000
Juifs d'Espagne et du Portugal quittèrent le territoire pour aller
trouver refuge en Afrique du Nord, où le sultan Bajazet II les
accueillit à bras ouverts. Dans leur pays d'accueil, ils se firent
connaître sous le nom de Séfarades (signifiant «Espagne», en
hébreu). Parce qu'ils étaient commerçants, les Juifs allaient contribuer
à l'essor économique et commercial de l'Empire ottoman. Leur langue, le
judéo-espagnol, allait se maintenir durant quelques siècles.
Après les Juifs, ce fut le tour des musulmans
restés dans la péninsule. Ferdinand d’Aragon et
Isabelle de Castille organisèrent l'Inquisition espagnole afin de
pourchasser les musulmans non convertis à la religion catholique. Ceux
qui refusèrent ouvertement de professer la religion des souverains
furent expulsés du pays comme les juifs, une décennie plus tôt. De
nombreux musulmans préférèrent rester sur place et continuèrent de
pratiquer leur foi en secret; ces «faux» convertis, appelés
Moriscos
(«les petits Maures») ou «Morisques», seront
définitivement expulsés en 1609 par
Philippe III d'Espagne (et aussi roi du Portugal et des Algarves), dans des conditions déplorables.
 |
À la fin de la Reconquête espagnole, le paysage politique se présentait
ainsi:
- au nord: la
principauté d'Andorre, de langue
catalane;
- au nord: le royaume de Navarre, de langue basque;
- au nord-est: le royaume d’Aragon
(Catalogne, Valence, Baléares, Sardaigne et, en 1409, la Sicile, de langue
catalane;
- à l’ouest: le royaume du Portugal,
de langue portugaise
- le reste du pays: le royaume de Castille
(Léon, Asturies, Cordoue, Estrémadure, Galice, Cadix, Séville), de
langue castillane.
Rappelons qu’en 1512 le royaume de Navarre disparaîtra,
annexé par Ferdinand d’Aragon au royaume de Castille et que la Basse-Navarre au
nord sera intégrée à la France lorsque Henri IV (1572-1610) deviendra à la fois
roi de France et de Navarre (celle du Nord). Protégé par ses montagnes, le
Portugal constituait déjà un royaume tentant de s'affranchir de la tutelle
castillane.
|
5.4 La
castillanisation du territoire
Durant tout le Moyen Âge, le castillan avait
subi la concurrence du catalan, mais aussi de l'aragonais, du léonais, de
l'asturien, du galaïco-portugais. En effet, les habitants du royaume d’Aragon, du
nord des Pyrénées et en Catalogne (devenue la Generalitat de Catalunya),
au Pays valencien, aux îles Baléares et en Sardaigne, avaient utilisé le catalan
comme langue véhiculaire. Cette époque avait été pour les Catalans une période
de grand épanouissement économique, littéraire et artistique. Avec l'union des
royaumes d'Aragon et de Castille en 1469, s'amorça une longue castillanisation
qui s'accentua
au fur et à mesure de l'expansion du royaume.
 |
Au moment où Burgos était devenu en 1037 la capitale du royaume unifié
de Castille et León (jusqu'en 1492), l'aire d'origine du castillan demeurait
encore limitée; elle ne couvrait qu'une petite partie de la Vieille-Castille
(aujourd'hui la Communauté autonome de Castille-et-León). En 1200, l'aire du
castillan avait quadruplé pour s'étendre vers le sud et atteindre ce que sont
aujourd'hui les communautés autonomes de Madrid et de
Castille-La Manche. Vers
1300, le castillan s'étendit vers l'ouest, vers l'est et vers le sud
(Estrémadure, Aragon,
Andalousie et Murcie).
En 1492, au moment où
Christophe Colomb, mandaté par l'Espagne, découvrait l’Amérique, inaugurant une
ère d’hégémonie espagnole, le castillan occupait déjà la plus grande partie de
l'actuelle Espagne.
En 1494, le pape Alexandre VI contraignit les
Espagnols et les Portugais à signer le
traité de Tordesillas, qui traçait les limites territoriales
entre l'Espagne et le Portugal: tout ce qui serait découvert à
l'ouest du méridien (l'Amérique moins le Brésil) devait appartenir à
l’Espagne et à l'est (le Brésil et l'Afrique), au Portugal.
|
En Europe,
Ferdinand V, roi de la Castille entre 1474 et 1504, étendit sa souveraineté sur le
royaume de Naples aux dépens des rois de France (Charles VIII et Louis XII),
puis sur le royaume de Navarre (1504). L'Espagne s'implanta aussi dans le
Sahara-Occidental entre 1509 et 1524, qui tomba ensuite sous la domination du
Maroc. À la mort de Ferdinand V en 1516, l’Espagne contrôlait le sud de
l’Italie, la Navarre et, plus au nord, la Cerdagne et le Roussillon. En
1659, le traité des Pyrénées allait faire perdre aux Catalans la Catalogne du
Nord au profit du royaume de France.
La castillanisation du territoire
espagnol entraîna le long déclin des langues autres que le
castillan: le catalan, le basque, le galicien, etc., bien que le catalan continuât de
bénéficier de son statut de langue officielle dans les anciens territoires
catalans. Quoi qu'il en soit, cette castillanisation finit nécessairement par
se faire aux dépens des langues concurrentes: le basque, le galaïco-portugais,
l'asturo-léonais, le navarro-aragonais et le catalan (cliquer
ICI, s.v.p.).
C'est sous le règne de
Charles Quint, dernier empereur du Saint-Empire
romain germanique (1519-1558), que l'Espagne connut son apogée.
 |
Né le 24 février 1500 à Gand (Flandre),
Charles de Habsbourg, archiduc d'Autriche, hérita en 1506, à la mort de
son père Philippe Ier,
du royaume de Bourgogne (incluant les Pays-Bas et la Franche-Comté),
puis des royaumes de Castille et de Léon; en 1516, du royaume d’Espagne
(incluant l'Amérique espagnole) à la mort de son grand-père maternel
Ferdinand V; du royaume de Naples et de la Sicile (incluant la
Sardaigne); en 1519, il fut élu empereur du Saint-Empire romain
germanique sous le nom de Charles Quint, ce qui comprenait l'Allemagne,
le Luxembourg et la Suisse. À la tête d'un immense empire, Charles Quint devint le plus puissant monarque européen de son temps. La France était
alors encerclée par les possessions (en jaune) de Charles Quint.
Élevé en
Flandre, il parlait le français comme langue maternelle parce qu'il était
prince bourguignon. Il parlait aussi l’espagnol
(castillan), l’allemand, l’italien, le latin et un peu le
néerlandais. C’est d’ailleurs ce monarque polyglotte qui aurait affirmé: «Je
parle espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à mon
cheval.» |
Mais Charles Quint était
davantage imprégné de la culture flamande que de la culture castillane qu'il
ignorait et sa méconnaissance des problèmes
espagnols
déclencha des révoltes qu’il dut réprimer.
 |
C'est sous son règne que furent menées
l’exploration et la conquête des Amériques : conquête de l’Empire aztèque au
Mexique par Hernán Cortés, de 1519 à 1521, et conquête de l’Empire inca au Pérou
par Francisco Pizarro, de 1531 à 1533. Le 11 mars 1526, Charles Quint avait
épousé sa cousine, l’infante Isabelle du Portugal, sœur du roi Jean
III de Portugal (lui-même marié avec Catherine d’Autriche, sœur
cadette de Charles Quint, pour appuyer son alliance avec l’Espagne
et le Saint Empire romain germanique). Épuisé par les luttes
constantes qu'Il avait menées durant une quarantaine d’années, Charles Quint décida
d’abdiquer, en 1555; il décédera en 1558 au monastère de Yuste en
Espagne.
Vers 1550, l’Espagne contrôlait presque
tout le continent sud-américain, l’Amérique centrale, la Floride, Cuba et, en
Asie, les Philippines. Évidemment, l'expansionnisme de l'Espagne allait contribuer à
exporter le castillan (mais aussi le castillan méridional d'Andalousie) dans les Amériques et en Asie.
Voir la carte des Anciennes possessions
et colonies de l'Empire espagnol. |
6.1 La perte du Portugal
En 1640, le royaume du Portugal se souleva et se sépara
définitivement de l'Espagne qui ne reconnut l'indépendance du pays qu'après une
longue guerre et en échange de la cession de l'enclave de Ceuta (1668), située
en Afrique occidentale du Nord, un port du détroit de Gibraltar à la frontière
marocaine. La frontière politique qui s'est fixée
définitivement entre le Portugal et la Galice produisit peu à peu ses effets sur
la langue utilisée dans l'ouest de l'Espagne. Le Portugal demeura alors coupé de ses
racines galiciennes et subit des influences différentes. Ainsi, alors que le
galicien du Nord (galéïco-castillan) commençait à être colonisé par l'Espagne et
empruntait massivement au castillan, le galicien du Sud (galeïco-portugais)
subit l'influence de l'arabe. Plus tard, alors que la région était soumise à la
dynastie des ducs de Bourgogne et à l'influence des moines de Cluny (célèbre
abbaye de Bourgogne), le galicien du Sud emprunta une partie de son vocabulaire
au français. Le terme «portugais» (portuguese) remplaça définitivement celui de
galego pour désigner la langue parlée par les Portugais, ce qui scella la
fragmentation du galego en deux langues. Dans les siècles qui
suivirent, les Galiciens furent de plus en plus influencés par le castillan qui
imprégna massivement leur langue.
6.2 L'avènement des Bourbons d'Espagne
La population espagnole était de six millions en 1700;
elle passera à onze millions à la fin du siècle. L'usage généralisé du castillan
dans toute l'Espagne débuta avec l'avènement de la dynastie des Bourbons.
Après la guerre de Succession
d’Espagne (1705-1715), le règne de
Philippe V (1700-1746), petit-fils de Louis XIV,
fut marqué par une politique de centralisation, inspirée du modèle absolutiste
français. Philippe V occupa Barcelone, fit appliquer les lois castillanes et abolit
toutes les institutions gouvernementales qui existaient en Catalogne (dont la Generalitat).
Le
castillan devint la seule langue officielle de l’Administration publique dans
toute l'Espagne, même si les habitants continuaient de parler, selon les
régions, le catalan, le basque, l'aragonais, l'asturien, l'andalou, etc.
Sous la règne de Philippe V (1706-1715), les Baléares
virent leur autonomie de plus en plus réduite, car le souverain remplaça les
institutions catalanes par des institutions castillanes, supprima des droits
civils et interdit l'usage du catalan dans l'Administration, puis dans les
tribunaux, les écoles, etc. La langue catalane subit alors la domination du
castillan qui se répandit parmi la grande majorité de la population. Par la suite, la castillanisation gagna encore du terrain non seulement
aux Baléares, mais aussi en Catalogne et au Pays
valencien, même en en Aragon.
Rappelons qu'en 1713, lors du traité d'Utrecht, l'Espagne
avait
perdu Gibraltar au profit de la Grande-Bretagne, alors que la Sardaigne revenait
aux Pays-Bas, la Sicile au duché de Savoie (qui l'échangera avec la Sardaigne),
Milan et Naples à l'Autriche. De son côté, la France avait perdu les territoires
nord-américains de Terre-Neuve, de l’Acadie et de la baie d’Hudson ainsi que
l’île Saint-Christophe aux Antilles.
6.3 Les Amériques
 |
Mais l'Espagne poursuivait sa domination sur les
territoires qu'on appelait alors la Nouvelle-Espagne: la Floride, le Texas, la Californie, puis
sur une grande partie de l’ouest des États-Unis. De plus, le
traité de
Paris de 1763 cédait toute la Louisiane
française
à l'Espagne, ce qui constituait un territoire alors considérable. Ainsi, les Espagnols
occupaient une très grande partie du territoire américain actuel.
Contrairement à ce qui s'était passé en Amérique du Sud, l'Espagne laissa
généralement les Amérindiens de la Louisiane parler leurs langues
ancestrales et ne s'opposa pas à ce que les Français, les Canadiens et les
Acadiens pussent continuer à parler le français; ils construisirent même
leurs propres écoles et employèrent le français dans l'Administration de la
Louisiane.
Aujourd'hui, on se rend compte qu'une grande partie de la
toponymie du sud des États-Unis est héritière de la colonisation espagnole. Voir
la carte des Anciennes possessions et colonies de
l'Empire espagnol.
|
Les principes de la Révolution française de 1789 influencèrent une
partie de l’élite espagnole. En 1793, après l’exécution de Louis XVI, l’Espagne
s’allia aux autres puissances européennes et entra en guerre contre la France.
En mai 1808, Napoléon installa sur le trône d’Espagne son frère,
Joseph Bonaparte et envahit l'Espagne.
L’occupation du pays par les armées napoléoniennes eut de graves conséquences en
Amérique. Les colonies sud-américaines refusèrent de reconnaître Joseph
Bonaparte pour roi; leur loyalisme tourna rapidement au séparatisme, malgré le
retour de Ferdinand VII (1814-1933). Les colonies d’Amérique finirent par
acquérir tour à tour leur indépendance, grâce entre autres à l’action de Simón
Bolívar.
7.1 Les guerres civiles
Au plan intérieur, les libéraux, ayant obtenu la majorité aux Cortes
de Cadix, qui s'étaient réunis de 1811 à 1813, adoptèrent, le 12 mars 1812, la
nouvelle Constitution espagnole. Cette constitution anti-absolutiste instaura un
gouvernement parlementaire, supprima l’Inquisition, limita le pouvoir du clergé
et de la noblesse. Ferdinand VII (1814-1833), à son retour en Espagne en 1814,
abrogea aussitôt la Constitution de Cadix et restaura l’absolutisme royal. La
répression menée contre les libéraux entraîna en 1820 une guerre civile. Dès
1826, l’Empire espagnol d’Amérique n’existait plus, à l’exception de Cuba et de
Porto Rico.
Après la guerre
civile de 1833 à 1839, les gouvernements espagnols successifs imposèrent des
administrateurs unilingues castillans dans toutes les régions, ainsi que l'usage
de la seule langue castillane, ce qui provoqua un ressentiment profond de la
part des Basques et des Catalans à l’égard de Madrid.
On assista à la renaissance du catalanisme, qui se concrétisa par la
valorisation de la langue et de la littérature catalanes. La république
espagnole fut proclamée en 1873, mais la monarchie des Bourbons fut restaurée
l'année suivante en la personne d'Alphonse XII (1874-1885). En 1884, soit après
trois siècles de domination marocaine, l’Espagne rétablit son protectorat sur le
Sahara-Occidental (appelée alors le Sahara espagnol).
7.2 La guerre hispano-américaine de
1898
À l’issue de la
guerre hispano-américaine
(1898), qualifiée par John Hay (alors secrétaire d'État américain) de
«magnifique petite guerre» («splendid little war»), et de la victoire des
Américains, l'Espagne dut céder l'île de Cuba,
l'île de Porto Rico, l'île de
Guam et les
Philippines avec une «compensation» de 20 millions de dollars versée par les
Américains aux Espagnols. La
victoire de l'Amérique sur l'Espagne revêtait un caractère hautement symbolique:
c'était la victoire du Nouveau Monde sur l'Ancien Monde, la fin de l'épopée coloniale
de l'Espagne et le début de la puissance coloniale américaine.
Voir la carte des Anciennes possessions et colonies
de l'Empire espagnol.
Les Espagnols pouvaient aussi constater les faiblesses et les retards de leur
pays sur le reste de l'Europe occidentale.
Désormais, la politique coloniale espagnole allait s’orienter vers l’Afrique (en
Guinée espagnole, aujourd'hui
Guinée équatoriale), alors que l’Espagne n'allait plus jouer qu’un rôle
secondaire dans les affaires internationales.
Avec Alphonse XIII monté sur le trône en 1902, la
situation politique espagnole s'aggrava. Les partis politiques, conservateur et libéral,
se révélèrent incapables d'assurer les transformations politiques nécessaires et
de faire face aux mouvements autonomistes, notamment au Pays basque et en
Catalogne. Une dictature s'ensuivit, acceptée par le roi, mais elle se solda par
un échec; le général Miguel Primo de Rivera abandonna le pouvoir en 1930.
L'année suivante, Alphonse XIII quitta l'Espagne sans abdiquer, alors qu'une nouvelle
constitution instituait
la Seconde République espagnole, laïque et
parlementaire. Le gouvernement ferma l’Académie militaire générale de Saragosse
et réduisit considérablement le nombre des officiers; en raison de plusieurs
tentatives de putsch, l'armée représentait un danger pour l'État. L'autonomie, déjà accordée à la
Catalogne, fut étendue au Pays basque, les deux régions les plus nationalistes.
En 1936, une nouvelle guerre civile éclata en Espagne. Une
partie de l'armée restée fidèle à la monarchie se souleva contre le gouvernement
et remit en cause les autonomies accordées à la Catalogne et au Pays basque. La
vie politique fut perturbée par des accès de violence et l’exaspération d’une
armée méprisée, en mal de pouvoir.
8.1 Le caudillo («guide»)
|

Francisco Franco |
Un jeune général, Francisco Franco, chef d’État-major général de
l’armée, s'était réfugié au Maroc. Durant l'été de 1936 Franco et ses troupes
phalangistes rejoignirent l'Espagne à partir de la ville de Ceuta. Ayant convaincu Mussolini et Hitler de
l’aider à organiser un pont aérien à grande échelle vers l’Espagne, Franco
débarqua avec l’armée d’Afrique dans le sud de la péninsule; soutenu par des
troupes italiennes, Franco s'empara de Malaga, le 8 février 1937. Aidé par la
marine de guerre allemande, il dirigea une marche victorieuse en semant la
terreur jusqu’à Madrid, avec pour cri de guerre le célèbre «Viva la muerte!»
En avril 1937, Franco transforma la Phalange
(une formation d’inspiration fasciste fondée par José Antonio Primo de Rivera en
1933) en parti unique dont il prit la tête. Lors de son premier gouvernement
(janvier 1938), il réduisit considérablement les lois fondamentales de la
démocratie. Franco s’octroya le titre de caudillo («guide») et s’arrogea la
double fonction de chef de l’État et du gouvernement, ce qui aura pour effet d'instaurer une dictature militaire pendant près
de quarante ans. Après une guerre de trois années, les républicains durent
s'avouer vaincus devant les nationalistes appuyés par l'Allemagne de Hitler,
l'Italie de Mussolini et le Portugal de Salazar.
Mais le régime
franquiste s'installait dans un pays ruiné et décimé par la guerre, avec 145 000
morts, 134 000 fusillés, 630 000 victimes de maladies et de malnutrition, et 440
000 exilés. |
8.2 La répression linguistique
Au plan linguistique, le caudillo pratiqua une
politique répressive à l'égard des
diverses langues parlées autres que le castillan (espagnol): surtout le basque
et le catalan, mais également l'aragonais, l'asturien, l'andalou, etc. Elles
furent toutes pourchassées et interdites dans la vie publique.
Au Pays basque, le
régime autoritaire de Franco interdit l'usage du basque, brûla publiquement les
livres écrits en cette langue et supprima les noms basques de la toponymie et
des registres d’état civil. Devant la répression, les bascophones de la Navarre
quittèrent progressivement la région et se concentrèrent au nord de la province,
près du Pays basque français.
En Catalogne, le
général Franco supprima le statut d'autonomie et le catalan fut interdit, les
livres en catalan, brûlés, tandis que les imprimeries furent sujettes à une
censure brutale. Les Catalans s'attirèrent de sévères réprimandes de la part des
franquistes lorsqu'ils parlaient catalan: Perro separatista («Chien
séparatiste»), Quién es el perro que ha ladrado? («Qui est le chien qui a
aboyé?»), Si eres español, habla la lengua del imperio («Si tu es
espagnol, parle la langue de l'Empire») ou encore habla en cristiano
(«Parle chrétien»), ce qui pourrait être l'équivalent ibérique du Speak white
des anglophones du Canada à l'intention des francophones! Un très grand nombre d’écrivains catalans décidèrent
de s’exiler. Durant de longues décennies, le catalan ne put s’employer qu’à
l'intérieur du foyer familial. Les années qui suivirent se caractérisèrent par
une résistance culturelle d’ordre général.
Aux Baléares, le caudillo eut recours à toute une
série de mesures afin de réprimer la culture et la langue catalanes. Les
habitants des Baléares subirent une scolarisation accélérée en castillan et un
accroissement des moyens de communication modernes (radio et télévision) en
castillan, sans oublier l'usage radical de cette seule langue dans tous les
rouages de l'Administration.
Durant les dernières années du régime franquiste, de forts
mouvements d’opposition (ouvriers, étudiants, intellectuels) se manifestèrent à
Madrid, au Pays basque et en Catalogne. Bien qu’illégales, de nombreuses grèves
éclatèrent et l'action terroriste de l’ETA (Euzkadi Ta Azkatasuna: «Pays
basque et liberté») au Pays basque s’amplifia. Le gouvernement répondit,
comme toujours, par une répression aveugle.
À l’étranger, le Maroc devint indépendant en 1956, mais
l'Espagne conserva le Sahara espagnol, les enclaves de Ceuta et de Melilla, de
même que les petites îles Chafarinas; Ceuta devint une ville fortifiée, Melilla
resta une ville portuaire. En 1968, la Guinée espagnole
accéda à
l’indépendance en devenant la
Guinée équatoriale. Sept ans plus tard, l'Espagne acceptait de céder
la province du Sahara espagnol (Sahara-Occidental) au Maroc et à la Mauritanie,
mais il conservait les enclaves de Ceuta et Melilla (ainsi que les îles
Chafarinas, dorénavant militarisées). En 1979, le Sahara-Occidental sera entièrement occupé par le Maroc.
Au lendemain de la mort de Franco,
Juan Carlos Ier (Jean-Charles, petit-fils d'Alphone
XIII) devint roi
d'Espagne le 22 novembre 1975. Une réforme radicale des structures politiques
s'imposait de toute urgence. Le nouveau souverain afficha aussitôt sa volonté
de démocratisation du pays. En juillet 1976, il obligea le premier ministre
franquiste, Carlos Arias Navarro, à démissionner et lui désigna pour successeur
Adolfo Suárez González, qui fut le grand architecte du passage réussi de
l’Espagne vers la démocratie. La pierre angulaire du processus démocratique
demeure Loi sur la réforme politique ("Ley 1/1977, de 4 de enero, para la
reforma política") présentée par le gouvernement Suárez, adoptée par les Cortes,
le 18 novembre 1976, et par le peuple espagnol, lors du référendum du 15 décembre
1976 (avec 94,2 % de oui). Cette loi, qui a un rang constitutionnel —
c'est une «loi
fondamentale», selon la terminologie franquiste —,
permit d'assurer les bases juridiques
nécessaires à la réforme des institutions espagnoles issues de la dictature
franquiste; elle rendit possible aussi que se déroulent, le 15 juin 1977, les premières
élections démocratiques depuis l'instauration du régime franquiste. Par la
suite, le Congrès des députés ("Congreso de los Diputados") et le Sénat ("Senado")
furent chargés d'élaborer la nouvelle Constitution que le roi approuvera, le 27
décembre 1978, au cours d'une session conjointe des deux Chambres. Cette
constitution de 1978 reconnut en Juan Carlos Ier l'héritier légitime de la dynastie.
9.1 La Constitution de 1978
Ainsi, depuis 1978, l'Espagne n'est plus un État unitaire comme
la France ou la Norvège. L'État espagnol a délégué une partie de ses pouvoirs à
des gouvernements locaux: les Communautés autonomes.
L'Espagne compte aujourd’hui 17 Communautés autonomes réparties dans autant de
régions :
 |
1) Andalousie
(Andalucía):
castillan
2) Aragon (Aragón):
castillan
3) Canaries (Canarias):
castillan
4) Cantabrie (Cantabria):
castillan
5) Vieille-Castille (Castilla
y La Macha): castillan
6) Castille-et-Léon (Castilla
y León): castillan
7) Catalogne (Cataluña /
Catalunya): castillan et catalan
(+ aranais pour le val d'Aran)
8) Communauté de Madrid (Comunidad
de Madrid): castillan
9) Communauté forale de Navarre
(Comunidad Foral de Navarra):
castillan et basque
10) Communauté valencienne
(Comunidad Valenciana): castillan et
catalan (valencien)
11) Estrémadure (Estremadura):
castillan
12) Galice (Galicia):
castillan et galicien
13) Îles Baléares (Islas
Baleares): castillan et catalan
14) La Rioja: castillan
15) Pays basque (Pais
Vasco / Euskadi): castillan et basque
16) Principauté des Asturies
(Principado de Asturias):
castillan
17) Région de Murcie (Region
de Murcia): castillan |
Chacune des Communautés autonomes s'est vu accorder un
statut d'autonomie propre, une sorte de constitution interne élaborée par une
assemblée d'élus locaux (députés et sénateurs) mais adoptée par les Cortès
Generales (Parlement et Sénat espagnols). Les enclaves espagnoles de Ceuta
et de Melilla, appelées Soberanía in Africa («souveraineté en Afrique»),
ont le statut de «villes autonomes».
9.2 La communautarisation
Les Communautés autonomes (et les «villes autonomes» de
Ceuta et Melilla) assument maintenant des
compétences exclusives dans de nombreux domaines: les institutions
gouvernementales locales (parlement, gouvernement, administration, écoles),
l'aménagement du territoire et la protection de l'environnement, les chemins de
fer et les routes (qui ne traversent qu'un seul territoire d'une Communauté
autonome), l'agriculture et l'exploitation forestière, la chasse et la pêche, le
développement économique, la culture, l'enseignement et l'emploi des langues,
la santé et l'assistance sociale, le tourisme et le loisir, la police. Les
Communautés autonomes disposent ainsi de larges pouvoirs qui leur permettent de
se gouverner localement, mais les municipalités ne sont pas assujetties aux
gouvernements communautaires; elles demeurent complètement autonomes dans leurs
champs de compétence.
En raison de l’accession de l’Espagne au sein de la
Communauté européenne en 1986, les villes de Ceuta et Melilla furent considérées
comme des «territoires espagnols» et, depuis lors, font partie de l'Union
européenne (depuis 1992) tout en conservant leur statut de ports libres en
Afrique.
De toutes les Communautés autonomes, ce sont surtout la
Catalogne, le Pays valencien, les îles Baléares, la Galice, la Navarre et le Pays basque qui
se distinguent au plan linguistique; il faudrait mentionner aussi l'aragonais en Aragon, l'asturien dans les Asturies, l'aranais au val
d'Aran (sous la juridiction de la Catalogne), l'andalou en Andalousie, sans
oublier le canarien aux îles Canaries, le léonais en Castille-et-Léon, l'estrémadurien
en Estrémadure, le murcien à Murcie et le cantabrien en Cantabrie. Parmi toutes
ces langues, celles
qui ont obtenu un statut de co-officialité avec le castillan sont le catalan (Catalogne, Pays
valencien et Baléares), le basque (Pays basque et Navarre), le galicien (Galice)
et l'aranais (val d'Aran en Catalogne). Les autres langues n'ont qu'un
statut symbolique ou aucun statut.
Cela étant dit, la «question régionaliste» est demeurée un
problème brûlant en Espagne. La Catalogne et le Pays basque, en particulier, ont
décidé de rechercher une plus grande autonomie sans qu’il y ait pour autant une
rupture totale avec le pouvoir central de Madrid. La scène politique a continué
à être dominée par la violence au Pays basque (ETA) jusqu'à ce que l’ETA annonce
une trêve «unilatérale et illimitée», le 17 septembre 1998, mais
l’organisation séparatiste basque a refusé de s’autodissoudre, tant que la
question basque n'est pas résolue. Pendant
que des politiciens catalans et basques pensent déjà à des stratégies pour
accroître leur autonomie, d'autres régions, dont les Baléares, l'Aragon, les
Asturies et l'Andalousie, suivent le dossier de près afin d'étoffer leurs
propres revendications, notamment en matière de langue. Depuis lors, Madrid a
accepté de rouvrir les statuts d'autonomie de plusieurs Communautés autonomes
afin de les réactualiser.
Il semble évident qu'un jour l'Espagne devra rouvrir sa
constitution pour la moderniser. L'Espagne reste encore accrochée au concept
d'un pays qui n'accorde qu'une place restreinte à la différence. Dans les faits,
l'État espagnol demeure unilingue et ne reconnaît aucune autre langue
co-officielle, ni au parlement de Madrid, ni dans les cours de justice, ni dans
l'administration publique. C'est pourquoi il apparaît souhaitable que l'état
actuel du régime linguistique de l'Espagne, même s’il s’est révélé largement
positif, ne soit qu'une période de transition destinée à consolider une société
encore plus démocratique et culturellement plus ouverte. Mais les dinosaures
sont encore nombreux en Espagne et ils ne baisseront pas pavillon facilement.
Dernière mise à jour: le
03 janvier, 2013
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