Le bilinguisme
des États souverains


L'État moderne constitue un puissant levier pour la promotion d'une langue. Quand il s'agit de la langue officielle, l'État se sert de ses pouvoirs pour la propulser à l'avant-scène et l'imposer. Parmi les 6700 langues existantes, plus de 80 d'entre elles, soit 1 % de l'ensemble, peuvent s'appuyer sur un État, les autres étant ignorées ou considérées comme des obstacles à l'unité nationale.

La tendance normale de l'État est d'aller vers l'unilinguisme pour des raisons d'efficacité dans la communication, d'économie et d'unité nationale. C'est pourquoi les langues sans statut officiel risquent le plus souvent d'être oubliées; dans les faits, il n'est pas rare qu'elles soient réprimées ou interdites tant est irrésistible la tendance à l'uniformisation.

1) Les États juridiquement bilingues

Le fait que 148 pays dans le monde (sur 195 États souverains) soit officiellement unilingues (soit 75,8 %) a déjà été souligné. Et même parmi les quelque 24,1 % des États souverains qui se déclarent bilingues (multilingues), à peu près aucun ne réussit à assurer l'égalité réelle entre les langues en présence. La lutte pour la dominance se poursuit à l'intérieur de l'État, qui en privilégie infailliblement une: la plus forte. L'unité, l'économie et l'efficacité finissent par prévaloir sur la diversité et l'égalité. L'État devient à la fois défenseur et oppresseur des langues, mais c'est sa tendance naturelle à la glottophagie qui l'emporte; ce terme de glottophagie a été inventé par Louis-Jean Calvet dans Linguistique et colonialisme pour désigner les États «dévoreurs de langues». Avant de vérifier comment le bilinguisme étatique est inégalitaire, il serait utile de déterminer quels sont les États officiellement bilingues.

En principe, le bilinguisme étatique implique que l'État utilise deux langues dans les domaines de la législation (débats, rédaction et promulgation des lois), de l'administration publique, de l'enseignement, de la justice, etc. Mais dans les faits, il n'est pas toujours possible de pratiquer un bilinguisme systématique, presque comptabilisé. De plus, selon que les États soient souverains ou non, le bilinguisme ne produit pas nécessairement les mêmes effets. C'est pourquoi il a été jugé utile de distinguer le bilinguisme des États souverains et celui des États non souverains. En principe, un État non souverain, et un État souverain partagent les mêmes attributs: ils disposent d'un parlement, d'une fonction publique, de cours de justice, d'un système d'éducation, etc. Toutefois, l'État non souverain jouit d'une autonomie politique moins grande que celle d'un État souverain; en plus de la souveraineté politique complète, ce dernier bénéficie de la reconnaissance internationale et nomme ses représentants dans les différentes organisations mondiales. Encore là, il y aurait des nuances à apporter, car les cantons suisses sont considérés comme des États souverains membres de la Confédération helvétique.

Des 195 États souverains, 47 sont officiellement bilingues, c'est-à-dire 24,1 % des pays du monde pour une population regroupant environ 1,4 milliard de personnes (voir le tableau 3: Les 47 États souverains officiellement bilingues) dont un milliard en Inde. Exception faite de l’Inde, il ne resterait que 335 millions de personnes touchées par le bilinguisme étatique.

1.1 L’Océanie bilingue

Si l'on tient compte à la fois du nombre des États par continent et de la masse des populations concernées, on pourrait dire que l'Océanie est le continent le plus officiellement bilingue avec neuf États (sur un total de 11, soit 82 %) pour 4,8 millions de personnes impliquant dix langues différentes dont huit sont autochtones (palaosien, kiribati, nauruan, maori, samoan, tonguien, tuvaluan et bichlamar); les seules langues occidentales concernées sont l’anglais (partout) et le français (Vanuatu). En réalité, le bilinguisme étatique touche peu de monde: 4,8 millions d'habitants sur 30 millions (16 % de la population de l’Océanie). Une constatation s'impose: en Océanie, l'anglais reste toujours l'une des langues co-officielles (une seule fois pour le français) des États juridiquement bilingues.

N

États bilingues

Population

Langues officielles

1
2
3
4
5
6
7
8

Belau/Palau/Palaos
Kiribati
Nauru
Nouvelle-Zélande
Samoa occidentales
Tonga
Tuvalu
Vanuatu

20 500
94 000
11 850
3,5 M
224 000
103 000
11 150
200 000

anglais/palaosien
anglais/kiribati
anglais/nauruan
anglais/maori
anglais/samoan
anglais/tonguien
anglais/tuvaluan
anglais/français/bichlamar

1.2 L’Afrique bilingue

L'Afrique compte 18 pays bilingues (sur un total de 53 pays, équivalant à 34 %) pour environ 182,3 millions de personnes avec 16 langues différentes dont douze sont autochtones (arabe, sango, créole capverdien, kinyarwanda, tigrinia, swahili, sesotho, malgache, kinyarwanda, créole seychellois et swazi). Toutefois, les langues européennes sont toujours présentes: le français est la langue co-officielle dans dix États, l'anglais, dans huit États, l'afrikaans, dans deux États, et le portugais dans un seul (Cap-Vert). Nous verrons un peu plus loin dans quelle mesure ce bilinguisme est institué pour protéger les langues locales.

N

États bilingues

Population

Langues officielles

1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18

Afrique du Sud
Burundi
Cameroun
Cap-Vert
Centrafrique
Comores
Djibouti
Érythrée
Kenya
Lesotho
Madagascar
Mauritanie
Namibie
Rwanda
Seychelles
Swaziland
Tanzanie
Tchad

43,4 M
6,1 
14,8 M
3,6 M
435 000
646 000
680 000
4,0 M
30,8 M
2,1 M
18,0 M
2,8 M
1,7 M
7,7 M
79 000
1,1 M
34,8 M
8,9 M

anglais/afrikaans
français/kirundi
français/anglais
français/sango
portugais/créole capverdien
français/arabe
français/arabe
arabe/tigrinia
anglais/swahili
anglais/sesotho
français/malgache
français/arabe
anglais/afrikaans
français/kinyarwanda/anglais
anglais/français/créole
anglais/swati
anglais/swahili
français/arabe

1.3 L’Asie bilingue

En Asie, neuf États bilingues (sur un total de 47 pays: 19 %) regroupent environ 1,1 milliard de personnes avec 16 langues différentes. Les langues européennes représentées sont l'anglais (Inde, Pakistan, Philippines, Singapour, Philippines), le russe (Kirghizistan) et le portugais (Timor). Les autres pays n'ont proclamé officielles que des langues nationales: l'Afghanistan (pachtou/dari), Israël (hébreu-arabe) et le Sri Lanka (singhalais-tamoul).

N

États bilingues

Population

Langues officielles

1
2
3
4
5
6
7
8
9

Afghanistan
Inde
Israël
Kirghizistan
Pakistan
Philippines
Singapour
Sri Lanka

Timor

23,3 M
1 000,0 M
6,7 M
4,8 M
163,0 M
69,9 M
4,0 M
19,1 M
890 000

pachtou/dari (farsi)
hindi/anglais
hébreu/arabe
kirghiz/russe
anglais/ourdou
filipino/anglais
anglais/chinois/malais/tamoul
singhalais/tamoul
portugais-tétum

1.4 L’Europe bilingue

L’Europe compte neuf pays officiellement bilingues sur un total de 46 États souverains (17,3 %): la Belgique, la Biélorussie, la Bosnie-Herzégovine, la Finlande, l’Irlande, le Luxembourg, l’île de Malte, la Norvège et la Suisse. À l’exception de la Belgique et de la Biélorussie où les populations atteignent les dix millions d’habitants, il s’agit de petits États ne comptant que 46,3 millions d'habitants sur une population totale de 982 millions, soit 4,6 % du continent européen.

Cependant, la Bosnie-Herzégovine (serbe-croate-bosniaque) pratique un bilinguisme qui n’en est pas un. En effet, les langues en cause sont juridiquement différentes, mais linguistiquement semblables. En Bosnie-Herzégovine, l’usage est de reconnaître officiellement trois langues officielles: le bosniaque, le croate et le serbe. Évidemment, ces appellations différentes ne changent rien au fait qu’il s’agit toujours de la même langue. En somme, l’Europe bilingue représente bien peu de choses en regard du reste du continent: seulement 4,5 % d'une population qui compte 982 millions d'habitants. 

N

États bilingues

Population

Langues officielles

1
2
3
4
5
6
7
8
9

Belgique
Biélorussie
Bosnie-Herzégovine
Finlande
Irlande
Luxembourg
Malte
Norvège
Suisse

10,2 M
10,4 M
4,0 M
5,2 M
3,9 M
502 000
400 800
4,5 M
7,2 M

néerlandais/français/allemand
biélorusse/russe
serbe/croate/bosniaque
finnois/suédois
anglais/irlandais
luxembourgeois/français/allemand
anglais/maltais
bokmål/nynorsk
allemand/français/italien

1.5 L’Amérique bilingue

Enfin, l'Amérique fait figure de parent pauvre en ce qui a trait au bilinguisme officiel des États souverains. Parmi les 34 pays de l'Amérique, seuls le Canada (fédéral), la république d'Haïti et le Paraguay ont proclamé deux langues officielles. Ce bilinguisme étatique ne concerne que cinq langues pour plus de 42 millions d'individus: l'anglais, le français, le castillan (espagnol), le créole haïtien et le guarani.

N

États bilingues

Population

Langues officielles

1
2
3

Canada
Haïti
Paraguay

29,6
7,1
5.7

anglais/français
français/créole
castillan/guarani

Comme on le constate, les langues européennes, particulièrement l'anglais et le français, sont nettement sur-représentées parmi les langues co-officielles. Dans les pays du tiers monde, ces langues sont toujours présentes, sauf en Asie pour le français (si l'on fait exception du territoire de Pondichéry en Inde où le tamoul et le français sont les langues co-officielles). Parmi les autres langues, l’arabe est co-officiel dans six pays: Comores, Djibouti, Érythrée, Mauritanie, Tchad et Israël. 

En somme, l'anglais, le français et l'arabe sont des langues co-officielles dans les 18 pays d'Afrique (100%), dans quatre pays d'Europe (50%), dans cinq pays d'Asie (62%), dans les neuf pays d'Océanie (100 %) et dans les deux pays d'Amérique (100 %). Bref, ces trois langues jouissent du statut de co-officialité dans 38 pays bilingues sur une possibilité de 45, soit dans 84 % des cas. Exception faite de la Bosnie-Herzégovine qui pratique un bilinguisme de façade (il s'agit de la même langue), il reste la Finlande (finnois-suédois), la Norvège (bokmal-nynorsk), l'Afghanistan (pachtou-dari), le Sri Lanka (singhalais-tamoul) et le Timor (portugais-tétum) qui ne sont pas aux prises avec l'une de trois langues multicontinentales que sont l'anglais, le français et l'arabe. Or, ce constant ne relève pas du hasard, car les pays juridiquement bilingues semblent présenter un ensemble de caractéristiques communes. 

2) Les caractéristiques des pays bilingues

Des 47 pays juridiquement bilingues, on n'en compte que très peu ayant les mêmes langues officielles. Le Cameroun, le Canada et les Seychelles ont le français et l'anglais comme langues co-officielles, et ce n'est pas dû au hasard. 

L'arabe et le français sont les langues officielles des Comores, de Djibouti, de la Mauritanie et du Tchad. Enfin, le Kenya et la Tanzanie partagent également les mêmes langues officielles: l'anglais et le swahili. 

On peut déjà affirmer que tous ces pays ont été des anciennes colonies britanniques ou françaises, sinon les deux. De plus, il n'est pas dû au hasard si trois langues — le français, l'anglais et l'arabe — jouissent du statut de co-officialité dans 38 pays bilingues sur une possibilité de 44, soit dans 86 % des cas. Nous verrons que les 44 pays juridiquement bilingues (voir le tableau 3) présentent un certain nombre de caractéristiques communes que nous tenterons de décrire. Pour ce faire, nous allons distinguer les pays suivants:

1) ceux ayant l'anglais ou le français comme langue co-officielle;
2) ceux ayant l'arabe comme langue co-officielle;
3) ceux qui n'ont aucune des langues précitées comme langue co-officielle.

2.1 L'anglais ou le français comme langue co-officielle

Dans les 18 pays d'Afrique où le bilinguisme est de rigueur, seuls l'Érythrée et le Cap-Vert n'ont pas l'anglais ou le français comme langue officielle. Dans tous les autres pays, l'anglais est co-officiel sept fois, le français neuf fois.   

Afrique du Sud
Burundi
Cameroun
Cap-Vert
Centrafrique
Comores
Djibouti

Érythrée
Kenya
Lesotho

Madagascar
Mauritanie

Namibie
Rwanda
Seychelles
Swaziland
Tanzanie

Tchad

anglais/afrikaans
français/kirundi
français/anglais
portugais-capverdien
français/sango
français/arabe
français/arabe

arabe/tigrinia
anglais/swahili
anglais/sesotho

français/malgache
français/arabe

anglais/afrikaans
français/kinyarwanda/anglais
anglais/français/créole
anglais/swati
anglais/swahili

français/arabe

Or, tous ces pays, faut-il le rappeler, sont des anciennes colonies de la Grande-Bretagne ou de la France (parfois des deux, comme au Cameroun et aux Seychelles); l'Érythrée (indépendante depuis 1993), l'une des deux pays bilingues n'ayant pas l'anglais ou le français comme langue co-officielle, a déjà été une colonie de l'Italie (1885) avant d'être administrée par les Britanniques (1945), puis incorporée à l'Éthiopie (1952). Quant au Cap-Vert, il a été une colonie portugaise avant d'accéder à l'indépendance en 1975.

Dans le Pacifique, tous les États bilingues ont adopté l'anglais comme langue co-officielle et ce sont tous également des anciennes colonies britanniques (Kiribati, Nouvelle-Zélande, Samoa occidentales, Tonga, Tuvalu, Vanuatu) ou des territoires sous contrôle américain (Guam et Hawaï). 

En Asie, tous les États bilingues sont des anciennes colonies britanniques (Afghanistan, Inde et Pakistan, Israël, Singapour et Sri Lanka), espagnoles ou américaines (Philippines), portugaises (Timor) ou russes (Kirghizistan).

L'Afghanistan et Israël ont, officiellement du moins, abandonné la langue de l'ancien colonisateur (l'anglais). Depuis 1947, le Pakistan a toujours connu une forte instabilité politique et les périodes de dictature militaire, d'ailleurs presque toujours dirigées par l’ethnie ourdoue et/ou sindhie, ont régulièrement réglé dans le sang les conflits interethniques (une soixantaine de groupes) et ont continuellement fait craindre une déstabilisation de cette république islamique forte de 141 millions d’habitants. 

En Inde, l’anglais, l’une des langues officielles avec l’hindi, possède l’avantage de n’être la langue d’aucune ethnie. Or, l’État fédéral a toujours tenté d’imposer l’hindi dans tous les États du pays, mais les États du Sud, qui utilisent une langue dravidienne, se sont violemment opposés à la prépondérance de l’hindi et ont choisi l’anglais comme véhicule plus «acceptable». Ainsi, l’anglais est devenu en Inde une langue unificatrice et, notamment pour cette raison, il est enseigné dans la plupart des États de la fédération. 

Aux Philippines, on compte quelque 70 langues; l'État philippin utilise, de par la Constitution, le filipino comme langue nationale officielle, mais se sert aussi de l'anglais comme langue véhiculaire, car près de 60 % de la population ne parlerait pas le filipino. Il est clair que l’omniprésence de l’anglais arrange le gouvernement philippin, car il est plus facile de s’imposer avec l’anglais, la langue maternelle de personne, qu’avec le filipino, une langue locale qui, pour bien des Philippins, essaie de tirer un peu trop son marron du feu.  Il faut bien comprendre aussi que la situation actuelle du filipino par rapport à l’anglais constitue un progrès considérable comparativement aux pratiques coloniales en vigueur lors de l’administration américaine. Bref, les Philippines constituent un autre État extrêmement fragilisé à plus d'un titre.

Au Kirghizistan, le russe est redevenu une langue co-officielle avec le kirghiz depuis 2003 et au Timor, le portugais depuis 2002.

En Europe, l'île de Malte (anglais) et l'Irlande (anglais) ont été longtemps des colonies britanniques. La Belgique et la Suisse constituent des cas particuliers.

Suite aux guerres européennes du début du XIXe siècle et à la défaite de Napoléon à Waterloo, la Belgique a été créée en 1830 par la Grande-Bretagne et ses alliés afin de servir d'État-tampon entre la France et les Pays-Bas. Depuis sa création, ce pays est aux prises avec d'incessants problèmes politico-linguistiques entre Wallons et Flamands, ce qui contribue par ailleurs à affaiblir ce petit État.

Quant à la Suisse, on sait que cette confédération de six millions d'habitants a été créée dès le XIIIe siècle avec des cantons germanophones désirant se lier par un pacte perpétuel de défense contre l'Autriche, puis contre le Milanais au sud et la Savoie à l'ouest. Les cantons suisses, tous germanophones au début, sont passés de 19 (1803) à 22 en 1815, après que la France eût cédé Genève, Neuchâtel, Vaud et le Valais; le Jura s'est ajouté en 1978 après une longue agitation autonomiste. Tous les cantons ont accepté librement de faire partie de la Confédération helvétique et ont apporté avec eux leur langue nationale. La Suisse, pas plus que la Belgique, ne peut se permettre d'être unilingue; pour assurer sa survie, elle doit composer avec les trois langues de la Confédération: l'allemand, le français et l'italien (au Tessin). 

Pour ce qui est du Luxembourg, petit État situé à la frontière linguistique entre les langues romanes et germaniques, il a toujours été impliqué par ses souverains aux dynasties allemandes et françaises, ce qui a laissé traditionnellement la place à l'allemand et au français, auxquels s'est ajouté en 1984 le luxembourgeois, la langue nationale des Luxembourgeois. 

En Amérique, le Canada (anglais-français) et Haïti (français-créole) ont longtemps été des colonies françaises et/ou britanniques. L'anglais est encore présent au Canada, le français au Canada et en Haïti, comme pour témoigner de ces faits historiques. Le cas du Paraguay (castillan-guarani) ressemble un peu à Haïti: c'est une ancienne colonie de l'Espagne, d'où le maintien de l'espagnol, qui a récupéré sa langue nationale, le guarani (le créole en Haïti). 

Or, on peut se demander pourquoi ces 47 pays sont devenus juridiquement bilingues, alors qu'ils auraient pu rester, comme 75 % des pays du monde, officiellement unilingues. Les circonstances historiques ne l'ont pas permis. 

Dans tous les pays d'Afrique et du Pacifique, l'indépendance est relativement récente; ces pays n'ont pu encore se libérer de la langue de l'ancien colonisateur, car ils en ont besoin pour administrer leurs citoyens. Dans certains cas, la langue coloniale sert aussi de moyen unificateur entre diverses ethnies (Afrique du Sud, Cameroun, Kenya, Madagascar, Namibie, Tanzanie, Pakistan), c'est-à-dire que cette langue étrangère sert à unifier politiquement un État multiethnique et multilingue. Dans d'autres cas, surtout les plus petits États (Burundi, Cap-Vert, Rwanda, Comores, etc.), la langue coloniale sert à assurer le développement économique, alors que la langue locale officielle contribue à préserver l'identité ethnique. De plus, des conflits ethniques font que certains de ces pays ont été ou sont encore aux prises avec des guerres qui les fragilisent davantage: Afrique du Sud, Burundi, Cameroun, Comores, Érythrée, Kenya, Rwanda, Seychelles, Tanzanie, Tchad. Cette situation ne peut pas avoir comme résultat de promouvoir la langue nationale, car elle affermit au contraire la langue coloniale.    

Ou bien les États bilingues sont de grands États comme l'Inde et le Canada, ou de plus petits comme la Belgique et la Suisse, qui n'ont pas le choix d'agir autrement. En effet, dans ces quatre pays, toute velléité ou tout retour à un éventuel unilinguisme se traduirait par des revendications autonomistes très fortes. L'Inde est territorialement divisée entre le Nord (de langues indo-iraniennes) et le Sud (de langues dravidiennes), imposer l'hindi au Sud paraît impossible. Le Canada est confrontée entre une population anglophone (59,2 %) à l'Ouest et une population francophone (23,2 %) à l'Est (Québec et Nouveau-Brunswick); la Belgique doit aussi faire face à deux groupes linguistiques, l'un au nord (Flamands: 56 %), l'autre au sud (Wallons: 41 %); quant à la Suisse, les germanophones (au centre et à l'est), les italophones (au sud) et les francophones (à l'ouest) se partagent territorialement le pays. Bref, étant politiquement trop faibles pour imposer la langue majoritaire, ces pays fragilisés se doivent d'être officiellement bilingues, à moins d'accepter la partition de leur territoire. En Inde, en Israël, en Belgique et au Canada, le poids démographique des minorités est tel que leur poids politique est incontournable, les risques de conflits intercommunautaires demeurant beaucoup plus forts que dans d'autres pays multiculturels. D'ailleurs, exception faite de la Suisse, la Belgique et le Canada pourraient bien, un jour, faire face à la sécession.  Curieusement, tant en Belgique qu'au Canada, les dernières décennies ont été caractérisées par de longs débats constitutionnels.

2.2 L'arabe comme langue co-officielle

L’arabe est co-officiel dans six pays, soit aux Comores, à Djibouti, en Érythrée, en Mauritanie, au Tchad et en Israël. Évidemment, à l'exception d'Israël, ce sont tous des pays musulmans qui se servent de l'arabe comme d'un étendard face à la langue de l'ancien colonisateur français (Comores, Djibouti, Mauritanie et Tchad) ou italien (Érythrée). En réalité, ce bilinguisme relève du symbolisme dans la mesure où les populations locales ignorent l'arabe officiel de leur pays. Au demeurant, ce symbolisme révèle paradoxalement la mainmise de la langue coloniale, le français, sur l'Administration du pays. Répétons-le, ces pays sont confrontés depuis longtemps à des conflits ethniques qui les fragilisent encore davantage. La langue coloniale a de plus fortes chances de se maintenir comme langue officielle du fait qu'elle est étrangère et évite ainsi les problèmes de préséance entre les langues locales ou nationales.

Le cas d'Israël est différent, car il s'apparente aux États occidentaux tels la Belgique et le Canada: en raison d'une importante minorité (18 %) sur son territoire, Israël n'a pas le choix d'adopter l'hébreu et l'arabe comme langues co-officielles. De plus à l'instar d'autres pays bilingues, Israël doit composer, depuis sa création en 1947, avec des conflits soulevés par l'exode de plus de 700 000 Arabes d'Israël et des guerres perpétuelles avec ses voisins arabes. Le problème des réfugiés palestiniens n'ayant jamais été résolu, la crise du Proche-Orient perdure. Quoi qu'il en soit, comme tous les États bilingues, Israël reste un pays fragilisé. 

2.3 Les langues officielles indigènes

Les seuls pays à avoir adopter officiellement des langues indigènes, c'est-à-dire des nationales co-officielles autres que l'anglais, le français ou l'arabe, sont les suivants: Israël, la Norvège, la Finlande et le Sri Lanka. 

Nous avons déjà affirmé qu'Israël devait être bilingue pour assurer sa survie dans cette région du monde. Depuis son indépendance en 1948, le Sri Lanka est régulièrement déchiré entre deux ethnies rivales, les Singhalais (72 %) et les Tamouls (16 %) qui occupent la moitié du pays. À défaut du bilinguisme, les Tamouls forceront la partition du pays et ils seront aidés en cela par leurs «frères» de l'Inde. 

En Afghanistan (pachtou-dari), la situation est encore plus pourrie. En effet, depuis plus de vingt ans, la situation de guerre et de chaos a même fini par s'étendre au-delà des frontières du pays et par polariser toute la région. Le Pakistan et l'Arabie Saoudite appuient les talibans, ce mouvement fondamentaliste d'ethnie pachtoue, tandis que l'Iran, la Russie, l'Inde et quatre des républiques d'Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan) apportent leur soutien à l'Alliance du Nord regroupant les Daris, les Ouzbeks, les Turkmènes, les Kirghiz, les Baloutches, etc. Bref, de tous les pays officiellement bilingues, l'Afghanistan demeure certainement l'un des plus fragilisés qui soient.

Au Cap-Vert, le bilinguisme portugais-créole capverdien demeure avant tout un symbole identitaire. Le créole est partout, mais n'a pas le même prestige que le portugais. Pour ce faire, il faudrait que le créole devienne une langue d'enseignement, une langue écrite dans l'Administration, la justice et la législature, de même que dans les médias.  

Au Kirghizistan (kirghiz-russe), la politique linguistique repose sur un compromis incontournable du fait que la majorité de langue kirghize ne forme que 52 % de la population, ce qui laisse supposer que les groupes minoritaires atteignent près de 48 %, dont un fort contingent de Russes et d'Ouzbeks. Autrement dit, la politique linguistique ne peut ignorer les communautés minoritaires.

Au Timor Leste (portugais-tétum), la situation du bilinguisme est problématique, car le portugais n'est parlé aujourd’hui que par environ 10 % de la population (l’élite), alors que le tétum, la langue de 80 % des Timorais, est dominé tant par l'indonésien que par l'anglais. On devine bien que l’officialisation du portugais est une décision politique d’identification, mais il est possible que son implantation à long terme risque de rester un voeu pieux.

De son côté, la Finlande présente un bilinguisme relativement égalitaire entre le finnois et le suédois. Au lendemain de l'indépendance de la Finlande en 1919, le statut du suédois ne fut pas remis en cause, bien que le pays ait dû subir plusieurs siècles de domination de la part de la Suède et du suédois. Dans aucun texte juridique, le finnois et le suédois n'ont été déclarés «langues officielles», mais les deux langues ont acquis ce statut dans les faits, car Finnois et Suédois de Finlande ont toujours collaboré contre l'envahisseur commun: la Russie tsariste. Bref, la Finlande a simplement reconnu comme un fait historique la présence du suédois, alors que le pays était très faible au plan politique. Ce ne serait sans doute plus le cas aujourd'hui, mais le bilinguisme ne coûte pas très cher à la Finlande, les suédophones ne représentant plus que 6,5 % de la population. 

Avant l'indépendance de la Norvège en 1814, les affaires de la Norvège étaient traitées en danois. Pendant tout le XIXe siècle, la Norvège s'est efforcée de tailler une place à ses deux variétés de norvégien, le bokmål et le nynorsk. Après une tentative de fusionnement des deux variétés (1909-1966), l'État norvégien décida de ne plus intervenir (1966-1980) et, depuis 1980, il s'est contenté de reconnaître juridiquement la pratique de la dualité linguistique à l'égard des Norvégiens parlant le bokmål (82 %) et ceux parlant le nynorsk (17 %). En fait, le bilinguisme institutionnel a été une façon pour les Norvégiens d'acheter la paix. 

Le cas du Paraguay est unique en Amérique du Sud. Le guarani, parlé par 88 % de la population ne pouvait pas être ignoré

En conclusion, on peut affirmer que les États officiellement bilingues sont, pour la plupart, des anciennes colonies britanniques ou françaises, qui ne se sont pas affranchies de la langue de l'ancien colonisateur. Lorsque ce n'est pas le cas, ce sont des pays aux prises avec des populations ou ethnies rivales que la majorité ne peut facilement «absorber». 

Beaucoup de personnes pourraient croire que le bilinguisme est un signe de de tolérance et de respect à l'égard d'une minorité nationale. Si c'était le cas, pourquoi les autres pays du monde (plus de 75%) ne seraient pas, eux aussi, officiellement bilingues? En fait, le bilinguisme résulte de circonstances historiques qui ont forcé certains États faibles ou trop petits à privilégier ce statut, car il n'est pas dû au hasard qu'aucune des grandes puissances actuelles (États-Unis, Russie, Chine, Grande-Bretagne, France, Allemagne, etc.) ne soit officiellement bilingue. Un État qui ne peut assimiler ses minorités devient bilingue «par nécessité», non «par générosité». Les États forts, pour leur part, sont capables d'imposer l'unilinguisme. Or, même si c'est le cas de 75 % des États du monde, cela ne signifie pas que tous les États unilingues soient tous politiquement forts. Sans adopter le bilinguisme officiel, certaines adaptations sont possibles, comme le démontrent les exemples de la Hongrie, de l'Espagne, de l'Italie, de la Lituanie, de l'Allemagne, etc. Comme l'écrivait, en 1984, le professeur Jean A. Laponce de l'Université de la Colombie-Britannique (Langue et territoire, p. 98): «En vérité, le bilinguisme, s'il est un don de l'histoire, est un don que l'histoire réserve aux États petits et faibles.»

3) La pratique du bilinguisme des États souverains

Les États multilingues ne pratiquent pas tous le bilinguisme au même degré: le bilinguisme peut être symbolique, déséquilibré ou égalitaire; il peut de plus s'étendre à l'ensemble d'un pays ou être strictement régionalisé. Dans tous les cas, la pratique du bilinguisme reflète le rapport de force entre les langues co-officielles. Le bilinguisme sera symbolique s'il demeure théorique ou ne s'applique que de façon superficielle. Il sera parfois égalitaire s'il est pratiqué systématiquement dans toutes les situations de communication de l'État. De façon générale, il risque de demeurer déséquilibré dans la mesure où il est appliqué plus ou moins réellement, c'est-à-dire de façon plus ou moins arbitraire et inégale. Quoi qu'il en soit, le bilinguisme tend vers l'unilinguisme à moins que les rapports de force contrecarrent cette tendance à l'uniformisation.

3.1 Le bilinguisme symbolique

Lorsque le bilinguisme est simplement déclaratoire et qu'il ne se transpose pas dans la vie réelle, sinon éventuellement sur les timbres ou les billets de banque, on dira qu'il est symbolique. Il est possible de vérifier l'existence de ce type de bilinguisme par l'utilisation qui est faite des langues en ce qui a trait aux timbres et aux billets de banque, à la rédaction des lois, aux débats du Parlement, aux réunions du Conseil des ministres, dans l'enseignement, la justice, les médias, etc.

Les États qui ne manifestent leur bilinguisme que de façon fort symbolique sont les suivants: le Rwanda, les Comores, Haïti, les Philippines, l'Irlande, le Kiribati, la Nouvelle-Zélande et le Cap-Vert. Dans les symboles officiels de l'État, l'unilinguisme demeure la règle. Au Rwanda, par exemple, la «troisième» langue officielle (après le français et l'anglais), le kinyarwanda, n'est utilisée ni sur les timbres, ni sur les billets de banque, ni dans les lois ou débats du Parlement, et elle n'est pas davantage enseignée dans les écoles. En Irlande, les timbres-postes et les billets de banque sont bilingues, les lois sont adoptées dans les deux langues officielles, mais pour le reste tout se fait presque exclusivement en anglais: débats du Parlement, réunions ministérielles, enseignement (l'irlandais est enseigné comme langue seconde), proportion des émissions en anglais à la radio et à la télévision, etc. La situation est identique aux Philippines avec l'anglais à l'exception de l'enseignement, puisqu'on enseigne le filipino (appelé tagalog à l'extérieur du pays) à l'école.

Quant à Haïti, aux Comores, à Kiribati et à la Nouvelle-Zélande, la seconde langue officielle n'est, à toutes fins utiles, utilisée que dans les cours de justice lorsqu'un justiciable ne connaît que sa langue maternelle: selon le cas, le créole, le comorien (ou l'arabe rarissime), le kiribati ou le maori. Si ces langues ne sont employées que dans les discussions orales, c'est plus par nécessité que comme mesure de protection. De toute façon, les gens du peuple ne comprennent souvent rien de la première langue officielle; c'est simplement un cas de force majeure.

3.2 Le bilinguisme déséquilibré

Le bilinguisme est déséquilibré s'il est appliqué de façon plus ou moins inégale. Il est très déséquilibré lorsque l'une des langues est exclue d'une fonction sociale. 

Par exemple, les débats parlementaires ne se déroulent généralement que dans une seule langue à Madagascar (malgache), au Pakistan (anglais), à Malte (maltais), aux Seychelles (créole). Les lois ne sont rédigées que dans l'une des langues officielles au Burundi (français), aux Seychelles (anglais), à Singapour (anglais), au Pakistan (anglais), au Tchad (français), à Djibouti (français), en Tanzanie (anglais), au Swaziland (anglais). De façon générale, les deux langues sont rarement utilisées lors des débats au Parlement, les lois sont surtout rédigées dans la langue de l’ancien colonisateur, parfois traduites dans la seconde langue officielle, alors que la version de la première langue fait foi en cas de conflit d’interprétation.

Il en va de même pour tout ce qui concerne la langue des Exécutifs, c'est-à-dire les réunions du Conseil des ministres ou des cabinets ministériels: l'une des langues officielles (la plus forte) établit sa dominance. Ainsi, le Conseil des ministres fonctionne uniquement en anglais au Canada, en Inde, au Pakistan, en Irlande, au Kiribati, aux Philippines, à Singapour, au Sri Lanka, au Lesotho, au Kenya, aux Seychelles et au Vanuatu; il se déroule seulement en français au Cameroun, aux Comores, à Djibouti et en Mauritanie. Par ailleurs, le cabinet de la Confédération suisse fonctionne en allemand, celui de la Finlande en finnois, celui de Malte en maltais, celui d'Israël en hébreu, etc. Les seuls États où le cabinet des ministres utilise les deux langues sont les suivants: la Belgique, le Burundi, Madagascar, la Norvège, les Samoa occidentales, le Swaziland, le Tchad et la Tanzanie. Parmi ces États, seuls la Belgique, Madagascar et le Swaziland utilisent un service de traduction simultanée. En Norvège, la traduction simultanée serait inutile puisque les deux langues officielles sont mutuellement intelligibles: d'une part, le bokmål et le nynorsk.

La justice semble plus «bilinguisable», même si une nette prépondérance, sinon une quasi-exclusivité, est accordée à l'une des langues officielles: le maltais à Malte, le malgache à Madagascar, le singhalais au Sri Lanka, l'ourdou au Pakistan, le français au Tchad et au Vanuatu, l'anglais aux Seychelles, à Singapour, aux Philippines et jusqu’à un certain point en Afrique du Sud.

Si les services gouvernementaux ne sont assurés qu'en français au Tchad, ils ne sont rendus dans la seconde langue que de façon restreinte en Israël (arabe en région), aux Seychelles (français et créole), au Sri Lanka (tamoul), aux Philippines (filipino), au Vanuatu (français), au Kenya (swahili), au Canada (français hors Québec) et en Afrique du Sud. Dans la fonction publique, la langue de travail entre fonctionnaires correspond presque toujours à la première langue dominante. C'est l'anglais au Canada, au Lesotho, aux Seychelles, au Swaziland, en Tanzanie, aux Philippines, à Tonga. C'est le français en Belgique, au Cameroun, à Djibouti, à Madagascar, etc.

Du côté de la langue d'enseignement aux niveaux primaire et secondaire, seuls sont utilisés le malgache à Madagascar, le français aux Comores, au Rwanda et au Tchad. Le créole, pour sa part, est un peu utilisé au primaire en Haïti (en plus du français) mais de façon importante aux Seychelles (en plus du français et de l’anglais). Dans d'autres cas, une langue domine tout le système d'enseignement: le maltais à Malte, l'anglais aux Philippines, l'ourdou au Pakistan, le tigrinia en Érythrée.

3.3 Le bilinguisme égalitaire

Le bilinguisme est égalitaire lorsque l'utilisation des deux langues est systématique, ce qui demeure assez rare et parfois inapproprié. Par exemple, si tous les formulaires administratifs sont bilingues ou si les services gouvernementaux sont toujours assurés dans la langue du citoyen. Mais le bilinguisme sera aussi égalitaire si l'attribution des postes de fonctionnaires (ou tout autre poste de l'État) correspond à la proportion réelle des langues représentées. Par exemple, dans un Parlement composé de députés dont 70 % parlent l'anglais et 30 % le français, le bilinguisme demeurera égalitaire si les langues effectivement employées lors des débats reflètent la représentation linguistique des groupes. Le Parlement fédéral suisse, par exemple, est composé aux deux tiers de députés de langue allemande; il est donc normal que l'allemand soit la langue la plus employée. L'égalité n'existerait plus si l'Assemblée comptait moins de représentants auxquels a droit la minorité ou si celle-ci utilisait la langue majoritaire.

Du point de vue de la représentation proportionnelle, les États suivants sont égalitaires à leur parlement: le Canada fédéral, la Suisse fédérale, la Belgique, la Finlande, la Norvège, le Cameroun, le Sri Lanka. Ils le sont d'autant plus que les lois sont toutes rédigés et promulguées dans les deux langues officielles. Au Canada, la rédaction des lois se fait même de façon simultanée en anglais et en français; autrement dit, on ne traduit pas les lois, sauf en cas de force majeure.

De plus, seulement le tiers des États disposent d'un système de traduction simultanée au Parlement: la Belgique, le Cameroun, le Canada, l'Inde, Madagascar, le Pakistan, les Samoa occidentales, Singapour, le Sri Lanka, la Suisse, le Swaziland et l’Afrique du Sud. Il arrive que la traduction soit partielle, c'est-à-dire qu'elle ne se fasse que de la langue subordonnée à la langue dominante. Par exemple, on ne traduit que de l'arabe à l'hébreu en Israël, que de l'irlandais à l'anglais en Irlande.

On constate ainsi que le bilinguisme peut être égalitaire dans un domaine et déséquilibré ou purement symbolique dans un autre. On ne peut toujours trancher de façon catégorique. 

Par exemple, le domaine de la rédaction des lois est égalitaire au Canada fédéral, mais au chapitre des services gouvernementaux l'application du bilinguisme reste déséquilibrée, surtout hors du Québec. Quant au domaine de l'enseignement, il est du ressort des provinces. Le bilinguisme peut être alors appliqué de façon plus ou moins égalitaire au Québec et au Nouveau-Brunswick, mais de façon tout à fait déséquilibrée dans d'autres provinces comme l'Alberta, la Saskatchewan ou le Manitoba. Bref, l'égalitarisme est possible, mais il ne peut s'appliquer dans tous les domaines.  

3.4 L'unilinguisme juxtaposé

Les pays bilingues où l'on pratique la séparation territoriale des langues n'ont pas à recourir au bilinguisme, sauf pour l'administration centrale ou les institutions communes (Parlement, Exécutif, cours d'appel, etc.). Ainsi, l'administration centrale est bilingue pour la Belgique, la Suisse, le Cameroun, mais lorsqu'elle est régionalisée elle redevient unilingue. Par exemple, dans le domaine des services gouvernementaux, il est impossible d'obtenir des services bilingues partout au pays. Selon la région ou l'on habite, les services seront assurés dans l'une des deux (ou trois) langues officielles en Belgique, en Suisse et au Cameroun.

L’unilinguisme juxtaposé reste la règle en Bosnie-Herzégovine où l’usage actuel est de reconnaître trois langues officielles: le bosniaque, le croate et le serbe. En fait, il faut le préciser, c’est, selon les localités, le bosniaque OU le croate OU le serbe, jamais les trois en même temps. Évidemment, ces appellations différentes ne changent rien au fait qu’il s’agit toujours de la même langue.

Que conclure sinon que tous les États souverains officiellement bilingues pratiquent d'une façon ou d'une autre un bilinguisme déséquilibré. Dans certains domaines, l'égalité est atteinte, mais il semble que ce soit un objectif plus facile à réaliser dans la représentation des groupes linguistiques au sein du Parlement ou de la fonction publique, dans la rédaction des lois, dans l'administration de la justice. Mais il ne faut pas se leurrer, tout État tend normalement vers l'unilinguisme et il est difficile de résister à la dominance d'une langue.


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